“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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dimanche 27 août 2017

LEE BAINS & THE GLORY FIRES - Youth Detention (2017)



OO
lucide, engagé, entraînant
rock, punk rock


Un album très concret, capable de restaurer cette idée écornée comme quoi le rock serait le son de la rébellion. Et d'autant plus remarquable qu'en 17 chansons, Youth Detention devient une œuvre kaléidoscopique, empruntant à tout ce qu'il y a de plus littéral, de la pop punk des années 90 aux Mountain Goats, au moins vingt cinq ans à trente ans de sensibilités exacerbées à l'usage des ados américains. Quoi de mieux que d'exhorter les jeune génération avec un son rock rénové, et des samples choisis pour leur penchant subversif (les black panthers...). 


L'album démarre carrément échevelé avant de s'installer peut à peu avec les chansons les plus détaillées, décrivant les zones suburbaines, où l'expérimentation sociale bat son plein, où il faut concilier les besoins et les craintes, les espoirs et les illusions. Les jeunes Noirs ont envie d'être blancs, les Blancs ne se sentent pas fiers, ils rêvent de reconnaissance, de distinction, dans un pays qui leur offre de n'être que la norme. « I don't want to be a whitewash. I don't want to be an absence. I don't want to be the great silence. I don't want to be nobody. I don't want to be from noplace. Don't want to we out memory. Don't want to fortify a colony. » Pour l'ampleur de la palette émotionnelle, on pense à Titus Andronicus. Pour le retour éternel des mélodies, à REM. Voilà ce qu'il en est de faire partie de l' « ethnie dominante » dans un pays qui refuse parfois de faire une fête de sa diversité, obnubilé par un certain travail à abattre.

Lorsque Lee Bains avoue son désir de vraie liberté, de ne servir les desseins de personne, l'album prend une autre épaisseur. Il ne se contente pas de refuser la passivité en chantant du rock, il fait œuvre minutieuse, plus contrastée qu'un simple manifeste. Underneath the Sheets of White Noise signe l'apogée de ces chansons écrites à la première personne, en réaction au refus d'être instrumentalisé, et la volonté de se réapproprier le territoire, de présenter ses alliés et leurs moyens d'action. Les trois principaux alliés de Bains, ce sont les frères Adam et Blake Williamson à la section rythmique, ainsi que Eric Wallace à la guitare. L'album a été enregistré à Nashville, Tennessee, et mixé en Georgie et dans l'Alabama.

Pièce centrale, Crooked Letters est fameusement traversée du chant d'une classe d'élèves. Ils répètent le mot Mississippi, avec un jeu sur la lettre « S ». La dimension sociale est encore plus forte ici, la chanson offre certaines des pensées les plus abouties de Lee Bains, qui semble avoir trouvé sa place et compris, à ce point de l'album, ce qui changera et ce qui restera, et pourquoi il devra toujours se demander s'il est plutôt noir ou blanc, ce que ça signifie, puis si telle possession, telle fabrication, telle invention est plutôt noire ou blanche, que cette question s'applique à chaque silhouette et chaque empreinte américaine, et que ce qui peut être fait c'est de surprendre en répondant avec d'autre mots, d'autres nuances. « I used to be darker, then I got lighter, then I got dark again », a chanté Bill Callahan. Les chansons de Lee Bains sont fouillées pour cela ; la couleur de son environnement ne dépend pas de présupposés ethniques, mais de la lumière. « Guilt is not a felling, it's a natural fact ».

Il fait entrer la lumière, éclaire les personnes pour les soulager de leur honte, comme d'une tâche portée sur eux. Nail my Feet Down to the Southside of Town est un autre moment particulièrement attentif à une ambiance, comme un tournant de l'histoire encapsulé en chanson, dans un album qui privilégie souvent les autoportraits spontanés (I Can Change, Had to Laugh).

samedi 5 mars 2016

KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - Concert le 03:03:16 à la Flèche d'Or






OO
ludique, intense, frais
Garage rock, punk, boogie

"As loose as they are, they still sound incredibly tight, if that makes sense », peut-on lire en commentaire d'une vidéo live du groupe-collectif australien KingGizzard and the Wizard Lizard sur internet. Oui,pourrait t-on répondre, cela a un sens de dire qu'il sont incroyablement rigoureux, tout en abandonnant leur musique à des longueurs, allongée sur le stomp furieux de deux batteurs. Mais ce n'est pas le seul paradoxe de ce groupe, qui est aussi fun que sinistre, et sort en 2016 leur album le plus punitif, encore à paraître au moment de ce concert. Prenez leur dernier album en date, Papier Maché Dream Balloon, qui prenait le contre-pied du précédent (une habitude) en présentant des morceaux acoustiques, faisant ressortir les influences bluesy du groupe. 

Le meilleur morceau de cet album, Trapdoor, est inquiétant, habité. On pense aux Black Lips. C'était le seul morceau de cet album qui sera joué ce sort, son côté répétitif et obsédant se prêtant à un concert fait pour marquer le subconscient. Le groupe joue visiblement ce soir dans un élan qui a commencé à 2015, lorsqu'il ont inclus à leurs sets à la fois Head On/Pill, The River et toutes les pièces détachées d'I'm in Your Mind, issues de l'album portant ce nom, celui qui semble les avoir vraiment révélés en 2015.

Ils ont donné leur propre sens à la musique garage punk rock, ne se contentant pas de ressusciter les années 60. Les années 60 n'existent que dans la tête des nostalgiques dont King Gizzard n'a rien à faire. Ils ne sont pas là pour signer des pochettes mais pour abattre en particulier les morceaux punitifs de leur futur nouvel album, tels Robot Stop, Gamma Knife et People-Vultures, qui portent l'intensité un cran au delà de ce que propose les parangons du genre, les californiens Thee oh Sees, dont King Gizzard s'affirme comme le pendant australien. Il n'y a pas vraiment d'autre groupe dans le genre à se montrer aussi prolifique avec le même succès dynamite. 

Le concert à la Flèche d'Or a servi d'intense séance de rattrapage pour quelqu'un étant resté sur Oddments (2014). Leurs revendications se sont noyées dans la sueur, mais le lendemain, en écoutant leur musique psychédélique et abrasive l'esprit clair, on est émerveillé. Vraiment, on se demande ce qu'il font en ce 5 mars, après avoir donné autant de concerts depuis plusieurs semaines, et on le suppose, avec toujours la même intensité. On imagine le chanteur/compositeur/multi-instrumentiste Stu Mackenzie se mettant, tranquillement, à composer leur deuxième album de 2016. Avec un sitar, il en est capable.  



mercredi 5 août 2015

TITUS ANDRONICUS - The Most Lamentable Tragedy (2015)








Lire aussi l'article sur le groupe. 


OOO

extravagant, audacieux
Punk, rock alternatif

En s'attaquant enfin à la grande pièce qui donne son nom au groupe, The Most Lamentable Romaine Tragedy of Titus Andronicus, le groupe réalise un vœu cher à son chanteur. L'histoire de ce Titus, Titus jouet du destin, frère de Marcus et arriviste qui va être promis à une destinée qu'il n'avait pas voulue en rentrant d'une campagne militaire de 10 ans, est une évocation terrible pour le groupe, qui fête peu ou prou ses dix ans d'existence et annonce ainsi peut-être que cet album sera sa dernière bataille. Les thèmes du théâtre de Shakespeare, la violence et la folie (on pense à Hamlet) sont sur mesure pour le groupe. Cet album ambitieux est comme un grand roman désespéré, plein de flashs hallucinatoires, de scènes de désespoir répétées encore et encore, pendant deux fois 45 minutes, jusqu'à l’écœurement. Deux parties qui se reflètent comme dans un miroir, avec deux pièces de neuf minutes, orchestrées comme il faut (avec du saxophone!), tout en restant féroces et cohérentes, au centre de l’œuvre. No Future, un motif récurrent depuis les débuts du groupe, comporte encore deux occurrences disjointes sur cet album, placées symétriquement en deuxième et en avant dernière position. Une touche d'épouvante à la The Cure sur No Future Part V : In Endless dreaming. 'Un rêve sans fin', ce qui se rapporte sans mal à cette œuvre, cette boucle énigmatique et angoissante, recommençant quand elle se termine et terminant comme elle a commencé.

Le dénouement de The Most Lamentable Tragedy se profile avec l'écœurant Stable Boy, chanson agonisante et pénétrante, ou le chant de Stickles perd tout reste de dignité et de compassion pour lui-même et ceux qui l'écoutent. Il pousse le groupe à l'humiliation, après avoir repris sans remords et sans honte ce que certains considèrent comme le summum du songwriter intime avec Elliott Smith, Daniel Johnston.

Dans un cynisme punk logique, ils vont jusqu'à baptiser une pièce de cette œuvre compulsive et délayée Into the Void (Filler). « Remplissage ». 4 minutes trente de bile. C'est à ce point, à peu près, Les échos à d'énormes pans du classic rock, de hard rock ou piano rock excitent ceux qui cherchent de l'authenticité, et c'est mon cas. Thin Lizzy, comme sur le précédent Total Business, est une influence évidente. D'autant plus qu'au niveau des mélodies, Titus Andronicus a un je ne sais quoi irlandais (on trouve là sans surprise une reprise des Pogues). Lonely Boy m'a fait son effet. Fired Up, Fatal Flaw et Come On Siobhan sont des étapes pleines d'entrain bienvenues dans cette lente perte d'esprit, tandis qu'il est gagné par une forme d'extase et d'abandon rarement atteints.

Patrick Stickles, avec tous les excès de son chant, parfois toujours mais souvent débraillé, et de ses textes, incarne ce fil conducteur de la perte de santé mentale face aux pressions d'une société, qu'elle soit guerrière ou consumériste. Les deux pièces les plus longues sont là pour attester de l'endurance et de la profondeur psychique où son enracinés les sentiments injurieux du chanteur. Titus Andronicus ont remis un jour les forces narratives au centre du plaisir de jouer de la musique. Mais avec The Lamentable Tragedy..., ils les ont congédiées, érodées face à ce leitmotiv qui broie tout, celui de ne plus pouvoir faire face à l'absurdité, l'obscénité, la démence de prendre ses ennemis profonds pour des amis potentiels. « Le capitalisme et le meilleur système qui soit, déclare Stickles, libertarien profond. Comme John Brown, c'est sûr qu'une fois l'argent en poche, il le dilapidera naïvement pour voir ses visions se concrétiser.

vendredi 20 juin 2014

FUCKED UP - Glass Boys (2014)



OOO
intense, communicatif
Punk rock, hardcore, shoegaze

Est-ce l'album ou est-ce le concert ? Je ne 'attendais pas à un tel retour en force de ce groupe de Toronto laissé de côté après l'achat du vinyle de Couple Tracks en 2010. Aujourd'hui, ils me semblent naturellement compter parmi les meilleurs groupes canadiens. La sortie du disque et le concert resteront comme un moment pivot de l'année et ils risquent bien de rafler mon titre de groupe de l'année. 13 ans de carrière et ils ont l'air si jeunes. 
Ils n'ont presque pas changé depuis la baffe monumentale de Hidden Worlds puis  The Chemistry of Common Life, un album qui s'ouvrait sur l'intense et inoubliable Son the Father et se poursuivait avec les addictives Crooked Head et No Epiphany entre autres. Peut-être que ce groupe n'a pas trouvé un plus large public parce qu'ils se sont posés dès le départ à la croisée du hardcore (le chant de Damian Abraham), de la grandeur sonore de visionnaires (que l'excellence technique du groupe ne remet jamais en cause, quelles que soient, semble t-il, les conditions dans lesquelles ils jouent) qui fait parfois même penser à Devin Townsend et à My Bloody Valentine et ... le punk. Le punk pour l’énergie potache, la performance unique d'Abraham, parolier touchant, précis et prolifique, qui résume bien l'idée du groupe de combiner l'esprit et le corps ; il y a un moment pour poser une prose à vif qui questionne le passage du temps et la place du groupe au sein d'un monde idéalisé, plein d'émotions perméables. Et il y a un moment pour le corps, suintant de sueur lorsqu'Abraham hurle ces paroles et multiplie les actes de bravoure devant son public heureux. Glass Boys montre, au minimum, avec quelle rare constance ils réussissent à reproduire les coup de l'album fleuve, où les hymnes à retardement se succèdent. Plus que Glass dans le sens de verre fragile, on est tentés d'y voir le miroir qu'ils nous tendent : on peut continuer de sauter dans tous les sens, mais il y a aussi cette manière de dire : regardez en arrière, tout ce qu'on a accompli !  

vendredi 5 octobre 2012

Titus Andronicus - Local Business (2012)




Parutionoctobre 2012
LabelXL Recordings
GenrePunk-rock, Rock alternatif
A écouterEcce Homo, In a Big City
OO
Qualitésludique, spontané, Doux-amer



Le
groupe auteur du meilleur album de 2010 est de retour avec un disque sans prétention mais toujours aussi bien  ! 


Commentaires issus du site américain NPR

Michael M

So The Monitor is my favorite album of the past 5 years And it's certainly in my top 10 albums of all time. Love is not a strong enough word I have for that album. So that said going into Local Business I knew itd be ridiculous to think it'd come close to matching The Monitor. The fact that I was proven right doesn't even matter however. It's a terrific album in it's own right. One of the years best, and gets better and better with each listen. Can't wait to see these guys the sunday after Thanksgiving. I just hope I'll have enough energy after gorging on food for the 5 days prior to be able to participate in the epic shout alongs while wading back and forth in the raucous crowd.

Howdy Doo

Local business puts out the goods. Titus Andronicus switches paths, while still maintaining the same energy and drive that made their previous two releases so consistently enjoyable. After beginning with a more abrasive tone in The Airing of Grievances (possibly due to recording budget), they refined their sound and came up with an interesting background of the Civil War for The Monitor. The album flowed seamless track to track, with its strongest tracks all being well over 5 minutes. Local business is a different path altogether because it may be seen as Patrick Stickles reaching for more mainstream acceptance. The sound here is very warm, and Patrick has lost most of his rasp in his voice, which really aided his limited range. The strongest tracks here compared to their prior albums are much more immediate (take Still Life or In a Big City). Some of the tracks here feel like Patrick is reaching into his Americana themes and wants to embrace comparisons to Bruce Springsteen, or in this album's case John Mellencamp (I am the electric man is too easy). However, his lyrics of alienation, rejection, anger, and other bitter obstacles will keep him the band in a very smaller but no less appreciated demographic. Not as strong as The Monitor, but definitely a great listen with many replays to come.

Andrew Scott

I really dig it. Like everyone else "The Monitor" is on up there on my list of favorite albums of the ever (I think the Battle of Hampton Roads and A More Perfect Union in particular both stand out as two of the best songs...just the best songs), but I like the new direction too. It's a little more mainstream, cleaner but still rough around the edges (and Patrick's voice is really channeling old-school punk in style and delivery which is fun). It's not as good - but making a better album would have basically been a superhuman feat. What we've got here is a really solid album that'll be great listening for years to come.

 Brendan Finn

Patrick and the guys did a good job of keeping us from expecting the grandiosity of the first two albums to come through again. This album reminds me of the hard rock albums of the late 70s, Thin Lizzy keeps coming to mind. But this album is so tight and will be incredible live. Hard to say if it'll have the same wherewithal of the first two albums but I've enjoyed it thus far.

 Michael Martin

On first listen, I wasn't sure what to think about Local Business. The Monitor is quite possibly my favorite album of all time, and Local Business definitely isn't the same as the Monitor. But upon further listening, the album has grown on me exponentially. It's more upbeat, and has a more stripped down sound than The Monitor. It wasn't what I expected at first, but now I absolutely love this album.






dimanche 19 septembre 2010

Les Savy Fav - Root For Ruin


Difficile de descendre de l’arbre qu’était Let’s Stay Friends, et sa pochette quasi-iconique quoiqu’un brin naïve. La réputation de Les Savy Fav en live n’était, n’est plus à faire – c’est lui (le gros barbu en pyjama rose) contre vous, mais ça ne suffisait pas, encore fallait t-il qu’il invente un sens de la confrontation qui fait de leurs concerts des œuvres d’art vivantes – allez, le bon goût n’a jamais été le point fort de la musique rock, et le terme d’œuvre d’art bafoué plus souvent qu’à son tour. Les Savy Fav parvenaient au terme de douze ans d’existence à attiser l’intérêt jusqu’ici, parce qu’ils sont amusants, qu’ils sont de New-York et que leur mélange d’indie et de punk dans un carcan de guitares ciselées vaut effectivement le détour. Pour l’efficacité des mélodies, que l’on garde au fond de la tête sans qu’elle se fassent prier, mais surtout pour cette énergie dansante et spontanée qui suffit à elle seule à monter des morceaux imparables avec le sentiment d’une aisance absolue – la musique, pour ces ex-étudiants d’une école de design, est vraiment l’occasion de faire éclater les formes. Après Let’s Stay Friends, Les Savy Fav sont devenus une référence incontournable pour ceux qui aiment les guitares comme mode d’exutoire mais aussi comme instrument mélodique puissant.

Leur musique prend son inspiration dans les années 80, des Pixies à Cure, la scène hardcore ( ?) etc (la matière ne manque pas). Au moment de Root For Ruin, on n’a pas envie de leur reprocher de se répéter, puisqu’ils ont un crédo et une attitude et qu’ils trouveront bien une réponse cinglante à apporter à ça – c’est pour l’explosion que ça génère, la folie, l’envie de chanter quelques paroles démentes, et l’envie de retourner sur scène dès que possible, avec de nouveaux morceaux. Un secret de leur réussite est sans doute de penser constamment à la scène comme finalité, comme le moment où tout ce qui prend sauce en cuisine puisse être servi à table par Harrington – un spectacle surprenant, aux saveurs discutables mais qui ne va jamais, je crois, jusqu’à l’écœurement. On est assez loin de Robert Smith, en fait. Les mélodies accrocheuses permettent aux morceaux de se singulariser les uns par rapport aux autres – le groupe a un grand talent pour leur insuffler de la vie et en faire plus que des instants de passage.

Le bât blesse un peu au niveau des paroles qui se prennent les pieds dans les méfaits de la grossièreté d’ado – jusque là c’est plutôt engageant – mais sans la poésie adéquate pour l’exprimer, apparemment. En fait, point de non-retour sur Root For Ruin arrive assez tôt, avec Sleepless in Silverlake, lorsque Harrington propose un tableau assez convenu de la ville de L.A. sur une mélodie et un tempos un peu morts-vivant pour les standards du groupe. Et on sent qu’on est entré en territoire sacré avec Lips’n Stuff, qui évoque une relation en ces termes : Let’s be friends with benefits / You know we’d be into it / I won’t even say we kiss / We just touch our hips / talk to our lips n’ stuff sur un riff très Pixies dans l’âme. Le problème, c’est qu’on a du mal à croire que c’est la libido du groupe tout entier qui est engagé, mais plutôt celle de Harrington et ça contredit quelque peu l’esprit d’équipe, d’inter-stimulation, bref de compétition qui les caractérise.

Cependant, si Les Savy Fav peuvent assumer qu’ils ne sont effectivement pas glamour– et qu’ils font de la musique avec les mêmes motivations que, disons, Dinosaur JR. – on comprend mieux leurs cris de frustration sur Exces Energies : I am only seventeen / Someone kicked me in the teeth / I could use some enemies / I have excess energies.

Il se pourrait que le guitariste à la créativité débordante Seth Jabour sache à quoi s’en tenir avec l’extravagance plus divertissante que profonde de Harrington, qui évoque la débandade d’un bébé – ce petit monstre criant pour indiquer qu’il est bien vivant. C’est l’occasion pour Jabour de mener la musique dans des territoires apparament neufs, si bien qu’on à chaque fois l’impression d’une nouvelle naissance musicale alors qu’il ne s’agit sur Root for Ruin que de professionnalisme et de plaisir de jouer.

  • Parution : septembre 2010
  • Label : FrenchKiss
  • Genre : Punk mélodique, Rock
  • A écouter : Dirty Knails, Lips ‘n Stuff, Clear Spirit
  
  • Note : 6.75/10
  • Qualités : intense, frais, groovy

 

vendredi 3 septembre 2010

Titus Andronicus - The Monitor


Un bon album-concept part déjà avec un sérieux avantage – sans même questionner la qualité de la musique. The Monitor (référence à la bataille navale d’Hampton Roads, à laquelle prit par un navire appelé The Monitor) est une relecture de la guerre de Secéssion revécue par un jeune groupe du New Jersey, Titus Andronicus. On suit tout au long du disque la progression captivante des états d’âme du chanteur Patrick Stickles, à moins qu’il ne s’agisse de son alter égo pour l’occasion, difficile à dire… Et de son exploration des limites du genre humain. Avec une ironie mordante (« After 10 000 years, it’s still us against them »), il part à la guerre et finit par revenir « covered in mud and excrements » mais vivant dans son pays natal : « No i never wanted to change the world, but i’m lookling for a new New Jersey ». Ses penchants pour l’alcool autant que ses inévitables origines irlandaises finiront par triompher (« so give me a Guiness[…] I need a whiskey, i need a whiskey… »), pour le faire échapper à ses souvenirs. Un aventure qui contient plus de bas que de hauts, à l’exception notoire du final sur To Old Friends and New, un duo qui chante la réconciliation par l’amour : “But if you know that nobody is ever going to suffer for you like I did/Well it's alright the way that you live” The Monitor, c’est énormément de pression, de frustrations et de rancune que Stickles laisse échapper avec une conviction rare ; on croirait réellement qu’il se débarrasse de ses démons et il nous ramène bien loin en arrière.

Titus Andronicus est le nom de la première tragédie de Wiliam Shakespeare, qui raconte un engrenage de violences vengeresses entre un général romain et Tamora, la reine des Goths… Ici, le sentiment qu’il puisse s’agir d’un projet prétentieux est exclu rapidement ; Titus Andronicus y déploie une énergie tellement libératrice qu’elle permet aux morceaux les plus épiques de garder la simplicité d’esprit du punk des origines. La reconstitution – lectures de discours de Lincoln (« I’m the most miserable man living »), daguerréotype en jaquette, est un must, mais le niveau d’exécution n’est pas en reste. Cavalcades, hymnes choraux, passages à vide rendus haut la main, références musicales qui font écho à la teneur de l’histoire. C’est un maelstrom dont parviennent à s’échapper quelques courtoisies à Springsteen, à Dylan, deux héros qui ont donné aux Etats Unis une identité sans chercher à en incarner toutes les facettes, mais en restant eux-mêmes et même pour évoquer d’autres histoires que les leurs.

Il y a sur The Monitor l’utilisation d’une métaphore historique pour soutenir un sensation simple de pauvreté physique et mentale, la volonté d’échapper à tout prix aux violences qui s’écoulent inévitablement d’intérêts hors d’atteinte – un climat parfaitement pointé dans le premier titre, A More Perfect Union… Titus Andronicus apparaît comme une entité investie des intérêt les plus humains, fragile et prête à basculer derrière des formes de revendication pleine de grandeur et de décadence, et son disque est une hémorragie de chants vibrants, le jeu de vauriens Irlandais qui se cherchent constamment un chez-soi – le problème de base de l’identité américaine. « I want to realize too late I never should have left New Jersey” The Monitor repose aussi largement sur le point de vue subjectif de Stikles, un “loser” après qui personne ne peut remporter de victoire – il positionne tous les acteurs de la guerre dans une sitruation bien trop embarrassante. La manière dont fonctionne la « rhétorique » de stikles laisse penser que c’est l’absence de carcan rationnel, à tous point de vue, qui fait trouver à The Monitor son équilibre et le rend si crédible.

Si les moments de défouloir sont nombreux, l’humeur de Stikles évolue au cours du disque, lorsque, de retour à la maison, il est confronté à la « vie normale ». Theme from Cheers et To Old Friends and New font ainsi assister au désir de rédemption du soldat dont l’instinct de survie est fortement perturbé. La marge de progression du personnage est permise, sur The Monitor, par la longueur des titres, et malgré la quantité de sensations qui se bousculent comme des parasites dans l’esprit de Stikles toujours en guerre, son sentiment d’injustice qui prédomine sur tout le reste, il se laisse peu à peu aller à plus d’honnêteté et de bienveillance – cherchant à réparer ses relations de couple dans To Old Friends and New. The Monitor est une épopée émotionelle.

Alors que la plupart des disques se contentent d’un ou deux points culminants , le plus souvent à mi-parcours, The Monitor est constitué d’un ensemble de pièces qui fonctionnent ensemble, même si elles paraissent parfois se rejeter entre elles. Les tempos rapides, binaires, dominent, même si Theme From Cheers a des éléments de country par exemple, pour susciter l’idée du « retour au pays ». De la cornemuse apparaît à la fin, clin d’œil aux origines européennes de l’amérique. Il y ça et là des respirations bienvenues - The Monitor est long et dense et doit être écouté d’un bout à l’autre ; au final, il n’y a cependant pas beaucoup de place pour le flottement ; c’est la plaie qui vide un trop-plein presque vrai. Chaque changement dans la musique sert le disque et participe à des arcs narratifs. La reprise du refrain « The ennemy is everywhere… » à la fin du disque est symptomatique ; placé juste après la réconciliation de To Old Friends…, la rengaine semble soudain bien plus entraînante, et la phrase fétiche de Stikles est répétée avec une vraie joie qui remplace l’hystérie du début.

Alors que le disque aurait pu s’achever avec le retour sur …And Ever, son piano ragtime et son solo de saxophone dépravé, on débouche finalement sur un titre épique, The Battle of Hampton Roads – dont le titre m’évoque bizarrement The Battle of Eping Forest de Genesis, et ce n’est pas peu dire… The Battle… est fait d’un nombre incalculable de parties différentes, et le titre évoque bien sûr la plus importante bataille navale de la guerre de Sécession. C’est plus de quatorze minutes d’exploration frustre et libératrice… Est-ce qu’on sera finalement libérés ? « but my enemies feel on the name under my wrist as i go to sleep and i know what little ive known of peace until ive done to you what you've done to me.”

  • Parution : 2010
  • Label : XL Recordings
  • Genre : Punk, grunge, rock alternatif
  • A écouter : A More Perfect Union, Theme From Cheers, The Battle of Hampton Roads


  • Note : 7.75/10
  • Qualités : audacieux, intense, grunge

mardi 6 juillet 2010

Black Breath - Heavy Breathing (2010)


Parution : 2010
Label : Southern Lord
Genre : death metal, punk, hardcore
A écouter : Black Sin, Escape from Death, Children of the Horn

7.25/10
Qualités : intense, sombre



Pour ce qui est de son pesant et éprouvant, le label américain Southern Lord indé est l’un des meilleurs. Les amateurs de drone et de metal le savent bien. Black Breath, groupe de cinq jeunes gens de Seattle, y sont nouveaux et déjà favoris .

Ils se situent entre métal satanique, Motorhead et punk-hardcore. La pochette, dédiée au culte du diable, illustre bien l’aspect punk et devilish, tandis qu’un morceau comme Children of the Horn, avec ses airs de Ace of Spades, laisse deviner leur inspiration du trio de Lemmy. En fait, on croirait que Black Breath sont partis d’une base punk-hardcore à la Fucked Up et sont grimpés, échelon par échellon, construisant de nouvelles voies de traverses et ralentissant certains passages de leurs titres et poussant les volumètres dans le rouge jusqu’à se sentir en danger. Ils ont beau être ultra directs, concis et brutaux comme beaucoup d’autres, ils parviennent dès leur premier EP Razor to Oblivion à déchaîner les passions et à faire percevoir une originalité intérieure, viscérale. Mûrement réfléchi, leur mélange crée des moments obsédants.

Ce disque a été enregistré avec l’aide de Kurt Ballous de Converge, formation au son d’une intensité rare. Comme l’est l’objectif de certains groupes du genre, celui de Black Breath semble être d’aller toujours vers plus de sombre, de lourd et de brutal, tandis que leurs corps s’habituent peu à peu à ce qu’ils s’infligent et finissent pas y voir un culte, une religion, une spiritualité. Les groupes comme Celtic Frost sont les meilleurs à ce petit jeu ; ils finissent par perdre leur aspect amusant et par réellement incarner toute la théatralité dramatique que provoque leur musique. Leur apparence devient profondément glauque, alors qu’il ne s’agit sans la musique que de maquillage indigent. Black Breath sont des admirateurs de ce métal à l’intensité exubérante, le death metal, et laissent la voie libre à ce genre d’insouciance profane – ou lourdement en proie à la superstition et à la paranoïa, c’est selon – dès Black Sin, titre d’oubverture à réveiller les morts. Ils réussissent l’exploit de combiner grossièreté et laideur.

Leur rapidité d’exécution rappelle le vieil adage au sein de Motorhead, qui enregistra le disque Ace of Spades en rejouant les morceaux toujours plus vite – peut être sous l’effet du speed en ce qui concerne Lemmy – jusqu'à ce que le morceau ressemble à une charge invincible. Sur Heavy Breathing, ils réussissent même l’exploit de rendre certaines parties entêtantes en diable, malgré la précipitation générale. Le chant de Nate McAdams est parfait, juste à la hauteur de l’objectif qu’il s’est fixé. Un cri énorme dès les premiers instants, puis une cavalcade ou reprendre son souffle ne semble vraiment pas être une priorité. La production particulièrement crue fait s’entrechoquer les appartés et les intros théatrales et intimidantes avec des couplets hardcore envoyés sur une rythmique binaire. L’intensité, la densité musicale est rarement aussi bien maintenue tout au long d’un disque, et même si par hasard les tempos venaient à ralentir, ça na veut pas dire que l’atmosphère va s’alléger.

Eat The Witch, Escape From death, I am Beyond… Les titres seuls des morceaux promettent que Black Breath va vous offrir davantage que l’habituelle confrontation hardcore, suggérant qu’ils broient du noir à un niveau au-delà de toute envie de distraire, et, plutôt que de finir à genoux sur scène face à leur public, c’est vous qui allez vous agenouiller après avoir laissé transiter de mauvais esprit par le vôtre. Si le hardcore provoque une décharge qui peut s’avérer assomante, Black Breath le combinent avec des pensées noires qui le rendent encore plus cruel et impie. On ressent parfois une sixième présence prette à apparaître derrière les musiciens, capable de vous contaminer de leur énergie, si vous n’êtes pas sur vos gardes. Il pourrait bien leur manquer une fragilité, une faille, mais difficile de trouver une place dans Heavy Breathing pour ce genre de faiblesses.  

jeudi 17 juin 2010

The Fall - Our Future, Your Clutter

Il y aurait à dire sur Mark E. Smith, le leader de The Fall, au moins autant que sur sa musique ; mais Our Future, Your Clutter, 28ème album du groupe, est l’occasion révée pour oublier un peu le chanteur lunatique et se concentrer sur l’impact d’un disque comme Our Future…

Déjà, The Fall fait du punk, mais pas exactement comment on l’entendrait. Ainsi, sur le O.F.Y.C. Showcase, qui ouvre incidemment le disque, une rythmique implacable et puissante (le batteur est excellent) pourrait se déplier de dix façons différentes, plus imposantes les unes que les autres ; et pourtant, chez The Fall dans ces cas là on choisit la onzième voie, celle de ne jouer que deux ou trois accords avec une guitare chichiteuse ou un clavier qui enchaîne les coups bas (Domino aurait demandé à E. Smith de retravailler une première version du morceau). Autre twist : quand Mark E. Smith part en croisade ou en rédemption, il part pour un certain temps, souvent plus de cinq minutes, le temps pour lui de geindre, d’invectiver, de jouer de sa voix particulière jusqu’à plus soif. De ce point de vue, le chanteur réussit l’exploit d’être à la fois ailleurs et bien présent, un peu comme s’il avait enregistré ses paroles sur le pas de la porte du studio, regardant d’un air indifférent les autres « disposable » musiciens de son groupe (qu’il a remplacé une trentaine de fois en un peu moins d’années) toiut en jetant subrepticement un œil à l’exétieur pour voir s’il ne se passe pas quelque chose de plus intéressant sur le parking ; son extraordinaire présence tient du fait qu’il reste égal à lui-même avec une dévotion dont on sent l’honnêteté. S’il y a bien quelqu’un qu’il ne peut trahir, qu’il ne peut dépasser, c’est lui même ; impossible de faire semblant d’être soul tout le temps qu’il l’était, impossible de ne pas afficher son dédain pour tout ce qu’il méprise, et inimaginable de changer une recette aussi intéressante, pointue et acérée que celle qui sous-tend la musique de The Fall.

O.F.Y.C. est un disque assez incroyable qui prouve que Mark E. Smith a encore une énergie intacte à consacrer à la musique ; pas le genre d’énergie qu’on associe généralement au mot punk, parce qu’E. Smith n’attaque jamais frontalement mais plutôt de biais. Un journaliste pour The Quietus a fait remarquer que « Mark E. Smith a appellé un grand nombre de choses « déchet », mais il n’avait pas encore utilisé le mot « désordre » (clutter) dans ses paroles avant ce disque. C’est un mot qui pourrait être rattaché à n’importe quel disque de The Fall ». Ainsi plutôt que de lancer un énième signal en espérant ne pas perdre trop de fans (ceux de The Fall sont réputés fervents), le groupe continue d’affûter une certaine vision de la musique tout en la rendant, éventuellement, plus lisible au reste du monde. Le label Domino est bienheureux, d’avoir entre les mains l’un des tous meilleurs groupes au monde, qui s’est à la fois attiré respect, déférence, scandale et provoque encore un buzz après trente ans de carrière, et avoir tant influencé qu’on dit « Mark E. Smith n’a pas rencontré le punk rock. C’est le punk rock qui l’a rencontré ».

L’écoute peut d’abord paraître monotone pour qui n’est pas familier avec le groupe, ou, pire avec la musique punk. Et pourtant, dès la deuxième écoute tout se met en place, tout devient formidable. E. Smith, la fois bavard et détaché, n’apporte rien jen termes de musicalité ; c’est l’élément anti-musical du groupe. Il est là pour les images que suscitent ses textes saugrenus et pittoresques (« La majeure partie de son songwriting consiste à écrire ses pensées jusqu'à que le sens en soit plus absent que présent »). En termes de chant, on a Elena Poulou qui apporte un contrepoint plutôt inattendu. Bury Pts. 1+3 joue sur le contraste entre l’enregistrement de qualité médiocre et étouffée d’une démo du morceau (chose ultime, il est déjà efficace et diablement rock dans cette version), avant d’enchaîner sur la dernière prise, qui est quelque part, plus détachée et je m’enfoutiste que la première. C’est tout l’art de ne surtout pas caresser dans le sens du poil, sans cesser de nous réjouir ; malgré qu’on pourrait douter de la présence de tout bon goût, le résultat trouve une force, une efficacité, une vérité terribles. Et comme le montre peut-être Bury Pts. 1+3, une recherche sur les textures est primordiale ; c’est trouver l’équilibre tout en ne cessant de décadrer le propos, c’est rester tout près de l’os tout en évoluant constamment – et O.F.Y.C. ne tourne pas tellement en rond, juste assez pour cartographier la danse scénique de leur chanteur. Imparable ?

  • Parution : 4 mai 2010
  • Label : Domino
  • Genre : Punk-rock
  • A écouter :Bury pts 1&3, O.F.Y.C Showcase, Cowboy George

  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8/10
  • Qualités : audacieux

 

lundi 1 mars 2010

Mudhoney - S/T. (1989)



Parution : 1989
Label : Sub Pop
Producteur : Jack Endino
Genres : Punk, Grunge
A écouter : Here Comes Sickness, This GiftCe disque de Mudhoney, on peut le décrire en quelques mots mais y rester collé des années et des années. C’est le premier véritable disque du groupe, bien que plus tard paraîtra leur premier EP (Superfuzz Bigmuff, originairement paru en 1988) agrémenté de leurs premiers singles (Touch Me I’m Sick). Le groupe est amené par Mark Arm, l’inventeur éclairé du mot 'grunge' donc on sait un peu à quoi s’attendre.


6.50/10
Qualités : attachant, intense, ludique



Touch Me I’m Sick avait déclenché un engouement terrible pour la formation,  le morceau semblait capable de montrer au monde entier de quoi il s’agissait ; ne pas toujours pointer du doigt d’autres gens pour en faire des losers, mais être soi-même les idiots, les perdants éternels, les pestiférés qui, dans un dernier sursaut d’énergie, allaient faire danser le maximum de public – de gentils amerloques légèrement bourrés qui n’hésitaient pas à monter sur scène pour danser ou replonger dans la masse serrée-collée en sueur d’où ils s’étaient échappés. Peu à peu éclipsés par Nirvana, Mudhoney avaient à priori de beaux jours devant eux pour devenir leaders de la scène de Seattle. Un guitariste, Stene Turner, passionné de Black Flag et fasciné par les Stooges, une section rythmique déjantée et l’irremplaçable animal que constitue Arm, immédiatement sympathique avec ses mimiques de dingue. Si on avait su, à l’époque de ce disque, le sort qui serait réservé au groupe ! Eternel seconds couteaux, il vieillissent plutôt bien aujourd’hui, puisqu’il sont encore vivants – comme si être à l’origine (l’histoire de Arm et du grunge de Seattle remonte à Green River, son précédent groupe, en 1987, voire plus loin…) de ce mouvement qui fut un jour perçu comme « plus fort que le phénomène anglais des années soixante », comme si le souvenir d’avoir l’espace d’un été eu l’impression d’être au sommet du monde, alors que le grunge n’était qu’ambivalence et saleté naissantes et que Nirvana n’avait pas eu son premier rot, comme si cela avait permis à Mudhoney de garder, les années passant, la foi en eux-mêmes, l’impression de faire quelque chose d’important.  

 
Mudhoney a toujours voulu croire que la musique était l’affaire de casse-cou désopilants sur scène…

Le disque éponyme n’est pas ce qu’ils ont fait de plus important ; si l’on veut de l’archétype, on remontera jusqu'à Touch Me…  on rampera (effet de l’alcool oblige)  jusqu'à la prochaine étape ; Every Good Boy Deserves Fudge (1991), qui marque un tournant dans leur carrière ; disons une autre manière d’envisager le travail d’endurance que c’est d’enregistrer quarante minutes de musique. Difficile, quand on est habitué à enregistrer trois minutes furibardes et seulement quatre ou cinq titres consécutifs, de s’essayer à un disque entier. Mudhoney est ainsi davantage une collection de coupures sur le même thème.

La musique selon Arm, c’est voir danser les amerloques, et feuler à la manière de Iggy Pop, en pleine confusion juvénile ; c’est s’assurer que le guitariste utilise bien les pédales d’effet brevetées Superfuzz et Bigmuff, c’est travailler dans une maison en construction ; le label Sub Pop, dont la toute première pierre, le Dry as a Bone de Green River, peut faire la fierté de Arm. Jack Endino, l’ingé-son maison, s’est contenté avec génie d’enregistrer les groupes maison de la même façon qu’il s’entendait jouer lui-même ; riffs et agressifs comme des rasoirs, balancement rythmique qui conduisaient le public au headbanging et aux pogos…  Mudhoney a toujours voulu croire que la musique était l’affaire de casse-cou désopilants sur scène….

Pour l’affaire, Mudhoney s’en sort très bien ; le titre le plus chaotique, Here Comes Sickness, vient en deuxième face, et jusque-là, on ne s’ennuie pas une seconde. Les tempos savent ralentir, avec Come To Mind, par exemple, même si ça évoque les performances ventre-à-terre de l’iguane période Raw Power (1973). Magnolia Caboose Babyshit est un chouette bordel instrumental de une minute, qui renvoie aujourd’hui au I Blame You sur le disque des Obits ; l’emprunte d’une gestation qui sera sans doute transformée en vraie auto destruction si jouée en live. 







mercredi 5 août 2009

Handsome Furs - Face Control (2009)

Duo formé du canadien Dan Boekner (guitare, chant, leader de Wolf Parade) et de sa femme Alexei Perry (claviers, boites à rythmes), les Handsome Furs sont déjà les auteurs du claustrophobe Plague Park en 2007, caractérisé par son manque flagrant de sensualité. Ce deuxième album démontre que l’investissement de Dan ailleurs qu’avec Wolf Parade peut être utile ailleurs.

Les Handsome Furs situent pour Face Control l’action en Europe de l’est, dressant le portrait d’une société déshumanisée qui évoque l’empire soviétique (le dos de la pochette représente Vladimir Poutine, mais on était prévus d’entrée par le chien de garde sur fond rouge du recto). Il y a bien sûr davantage qu’un album-concept autour de contrôles de passeport à répétition, mais la volonté d’éveiller un peu les consciences tout en faisant une musique excitante n'est pas évidente à transposer. Il y a un côté abrasif qui séduit dans la musique quasiment entièrement électronique du duo, et si on ne peut parler de punk, ce n’est évidemment pas une musique à prendre à la légère, que ce soit de part les messages que véhiculent les chansons ou par l’austérité latente du son ; lisse, voix très anglaise. L’influence évidente de New Order période Power, Corruption, Lies (leur chef-d’œuvre) approche le tout-semblant (All We Want, Baby, Is Everything… - Temptation ?) rend le disque nettement plus attrayant que ce que peut faire Alec Empire, par exemple. Les guitares acérées donnent en outre un aspect (un peu) rock à l’ensemble, à défaut d’en faire un album sexy. Sans jamais basculer dans la pop, Face Control sait se faire à la fois acide et froid sans être repoussant, et il contient quelques titres résolument rock (I’m confused).

Un autre rapprochement est à faire avec les productions du label mythique Warp, et des groupes allemands comme Kraftwerk (donc LCD Soundsystem) ou Modeselektor qui nous donnent l’impression d’assister à une bunker party. C’est finalement un groupe au son épuré, plus européen qu’américain et bien loin de ce à quoi le canada nous a habitués (Broken Social Scene, Broken Records, Arcade Fire etc.). Froid, dansant, Face Control n’a aucune intimité, aucun repli, c’est un son de surface qui descend comme un shot de vodka mélodique dans le corps. L’atmosphère presque grossière qui se dégage de la musique est ici une force plus qu’un défaut. C’est aussi un disque plus ouvert que par le passé, puisqu’il ne renie pas son affiliation à une pop new âge à refrains. Pour ceux qui restent hermétiques aux nostalgiques du meilleur des années 80, il reste que c’est un album d’une cohérence exemplaire, sans faux pas. Et avec I’m Confused, les Handsome Furs tiennent leur crochet.

Parution : 9 mars 2009
Label : Sub pop
Genre Electro
A écouter : I'm Confused

6/10
Qualités : sensuel, froid, inquiétant

    mardi 4 août 2009

    White Denim - Fits (2009)

     
    Parution : 22 juin 2009
    Label : Full Time Hobby

    Genre : Rock alternatif
    A écouter : Radio Milk How Can You Stand It, I Start To Run

    7.50/10
    Qualités : intense, ludique, fun


    Ce trio du Texas, fabuleusement énergique, signe ici son deuxième disque. Le cap souvent difficile est assuré avec une aisance déconcertante. Tempête d’influences débraillées mélangées dans des formats très ouverts, Fits laisse d’abord assez admiratif devant une maitrise technique poussée, résultat d’expériences de longue haleine. Un jeu jamais statique, jamais reposé, à l’image de Radio Milk How Can You Stand It et sa minute de démarrage totalement free ; une batterie immédiatement foisonnante, sur laquelle l’énergie hallucinée des quatre et six cordes peut en découdre, à l’endroit et à l’envers. Plus loin, on a droit à un hard rock qui fait méchamment penser à Hendrix… sauf que quarante ans ont passé et que le trio est bien conscient qu’on ne peut ressusciter les années 60 sans faire grincer les dents. Ainsi tentent t-ils de nous laisser béats le temps d’une écoute, et y parviennent.

    Funk, punk, rock chaud, guitar-héros, tout est expédié dans le même tuyau ; on a même droit à une minute quarante huit de chant espagnol enragé, avec El Hard Attack DCWYW. Steve Terebecki fait des merveilles à la basse, et une bonne introduction au groupe semble d’ailleurs I Start To Run dont le clip déjanté montre le dit bassiste obligé de courir et de se mettre hors de portée de fusil avant que ne s’écoule le temps dans le sablier d’un crasseux taré et pervers. James Petralli, chanteur inspiré de Jeff Buckley, et Josh Block sont pendant ce temps contraints, avec quelque nervosité, de jouer le morceau, qui, à 2 minutes cinquante secondes, est juste le tempo qui faut au sable pour passer dans le bas du sablier. Vous l’aurez compris, tout est une question de timing ; sans qu’on ait le loisir de prendre de substances illicites, la première moitié frénétique de ce disque se termine. Ensuite, on assiste à un léger revirement funk et quelques ballades font même leur apparition, sans cesser de surprendre, jusqu'à la belle Syncn, irréelle.

    Le trio se réclame du travail de Beefheart, Funkadelic, XTC ou de la Bossa Nova des années 70. Mais ça pourrait aussi bien être une excuse pour avoir le droit de s’éclater sans qu’on les méprise. Peu de gens peuvent comprendre que le plaisir de faire de la musique est analogue à celui d’essayer chaque semaine un nouveau mélange ; toujours aller de l’avant, même si on parvient à des constats plus repoussants que sexy. Sex Prayer est un morceau instrumental qui évoque les Doors, encore faut t-il avoir un sens de l’exploration prononcé, davantage qu’une seule nostalgie, pour faire arriver jusqu'à nous un tel travail ébouriffé et apparemment dérisoire. White Denim perdrait t-il de mordant, après à peine quinze minutes de voltige ? Non, il s’affirme, prouvant l’importance du recyclage encore, dans le petit monde du rock. L’adresse de leur jeu n’a d’égale que leur courage à présenter la matière intacte qui est entre hommage burlesque et prétexte à cohue. Finalement, on trouve au groupe une grande personnalité, qui prend ses racines dans l’aisance des musiciens et dans ses goûts prononcés pour des genres et énergies contraires (free jazz-hard rock etc.). Dans ces conditions, c’est un groupe qui n’est qu’au début de sa route et semble capable de se transformer encore.

    mercredi 22 juillet 2009

    Grinderman - Grinderman (2007)




    OO
    spontané, groovy, ludique
    Rock
     
    A l’heure où des musiciens à face de bébé envahissent le champ de l’excellence (Arctic Monkeys, Animal Collective, Fleet Foxes, Bon Iver… ) voir surgir un album débraillé à effigie de singe radioactif vert fluo se faisant doucher et enseigne néon, amené par une bande de quinquagénaires, un album aussi iconoclaste, et aussi cohérent, vicelard et efficace que l’est Grinderman (nom de l’album et du groupe), est plaisant.

    Et ça aurait pu s’arrêter là, si le meneur du groupe en question n’était Nick Cave, australien complexé et musicien à la longue carrière, prêt, sur musique bruitiste ou belle à pleurer, à implorer Dieu et à remuer les enfers en tous sens avec des gestes de prédicateur et des mimiques uniques, ainsi que deux expressions faciales distinctes. L'homme, aujourd'hui mature, a deux familles, deux territoires (l'Australie et Londres) comme il a dans sa discographie une bipolarité. Il va avec Grinderman ouvrir une soupape de sécurité et lâcher une énergie viscérale qui caractérise ses premiers enregistrements.
     
    Il y a le à partage quelques éclairs de lucidité mâtinés de pessimisme sur voix de gospel (« My Face is finished, My Body’s Gone »). Cet artiste unique brise ici une mécanique solo bien huilée qui confinait au maniérisme (Abattoir Blues/Lyre of Orpheus). Le nouvel état de grâce se traduit notamment par davantage de bruit et de brutalité. Cave semble s'être senti menacé par les frais visages qui l'entourent sur la scène actuelle et avoir pris le parti de revenir à plus de grossièreté et de fraîcheur dans le son, tandis que la crudité et l’humour demeurent inchangés dans les textes. Grinderman apparaît comme un disque immédiatement amusant dans la discographie d'un artiste dont les albums se bonnifient avec l'âge.

    Pour l’exercice, il est ici entouré, comme à l’accoutumée, des fameux Bad Seeds (moins Mick Harvey) ; Warren Ellis, Jim Sclavunos et Martyn Casey. Les musiciens mélangent ici groove, rythmes de grandes balades, blues, expérimentation électrique sous acide et riffs rugueux.

    Les gimmicks sont tirés vers le bas, détunés, désaxés. Et toujours, la volonté de (se) surprendre : Man In the Moon, courte balade, brise la dynamique infernale et bruitiste pour proposer un chant lyrique. Claviers et violons, plutôt que d’assainir les morceaux se chargent de les hanter, à la manière du Velvet Underground ; et Cave est alors comme une chauve souris geignant dans un obscur tunnel. Les guitares abrasives sont parfois, aussi, flegmatiques ; les humeurs, généralement survoltées, se complaisent dans la distorsion. Presque explosif (Love Bomb…), cet album en appelle à l’action immédiate (Get It On). Le tout s’écoule, à une vitesse déconvenue, comme le cœur d’un vortex autour duquel l’auditeur gravite à toute vitesse (Let’s Fly To Mars…), tiraillé entre l’impression d’assister à un débinage sordide et à un exercice de santé extravagant. Mais surtout, on retiendra l'extraordinaire numéro de mâle frustré qu'est No Pussy Blues.

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