“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

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mercredi 4 mars 2015

RYAN BINGHAM - Fear and Saturday Night (2015)





O
communicatif, rugueux
country rock, rock

Parfois, dans les vidéos ou sur les photos, Bingham apparaît un peu lisse, un paradoxe quand on connaît bien sa voix rocailleuse. C'est le cas de la vidéo tournée pour la chanson Radio, qui fait partie de la face B de Fear and Saturday Night. Une chanson qui démontre par ailleurs parfaitement comment Bingham sait donner, musicalement, à ses chansons, tout ce dont elles ont besoin pour faire perdurer des ambiances fortes - comme celles que permettrait un western indie.  Bingham, qui aura sans doute encore longtemps cette image de jeune premier de la chanson texane, a désormais perdu ses parents, et certaines de ces nouvelles chansons décrivent comment désormais il accepte la tendance autobiographique, semblant se réconcilier avec un statut plus petit. Il avait un peu souffert du succès du film Crazy Heart et la chanson qui y était associée.

Fear and Saturday night semble célébrer, dans un mouvement habile, à la fois sa passion des clubs, les chaudes ambiances du texas (le rock n' roll Adventures of You and Me) et la force nouvelles d'idées rassemblées, derrière les talents des nombreux musiciens qui jouent l'album. Quoi qu'il en soit, c'est sa vision, car, propriétaire de ses droits, il contrôle tout. Bingham est aussi né entre les clichés, entre ranchers et rodéos, des ambiances dans lesquelles il a donné ses premiers concerts. Comme musicien, sur scène, il faut chaque jour qu'il s'affirme un peu plus à l'écart du rôle d'outlaw ou de mauvais garçon. C'est un disque choral, communicatif en diable, qui donne parfois à voir les tubes californiens en version West Texas. Il arrive après deux albums plus déchirés, et qui manquaient sans doute de liant, Junky Star (2010) et Tomorrow Land (2012). Et ce n'est que trois des cinq albums publiés en huit ans. Si on qualifie volontiers son style de country-rock, ses influences lui permettent de reprendre les Beatles comme de donner un pastiche mexicain avec Boracho Station. En attendant l'album live que les fans attendent depuis longtemps, voici donc, peut-être, son meilleur recueil de chanson studio.

L'ambiance presque festive d'une chanson comme Island in The Sky, sur laquelle, déjà, point l'accordéon, est contrebalancée par une voix toujours emprunte de fatigue. Bien sur, pas mal de filles le préféreront pour la douce mélancolie dont il est capable sur Nobody Knows My Trouble ou My Diamond is Too Rough (l'une de ces chansons très simples et effectives comme il a le secret), sans parler de la chanson titre. Le moins qu'on puisse dire, c'et qu'il enfonce le clou de la fière culture texane auprès des jeunes.

samedi 29 septembre 2012

Ryan Bingham - Tomorrowland (2012)




Parutionseptembre 2012
Label
GenreAmericana, Rock, Country-rock
A écouter
O
Qualitéslucide

Junky Star (2010) a valu à Ryan Bingham la reconnaissance – à moins que ça ne soit d’avoir enregistré la chanson The Weary Kind pour le film Crazy Heart. C’était le disque qu’il avait en tête de faire depuis qu’il a commencé à enregistrer, au milieu des années 2000. Un producteur de renom, T Bone Burnett, habitué à côtoyer les grands de la musique roots américaine, que Bingham a rencontré lorsqu’il a été sollicité pour le film ; un label d’exception, Lost Highway, réputé aussi bien pour l’inévitable Lucinda Williams que pour de charmantes découvertes (avec en 2012 HoneyHoney et son album Billy Jack et Hayes Carll et son KMAG Yoyo (& Other American Stories), deux albums que je vous recommande chaudement. Enfin, sur Junky Star, les Dead Horses, un backing band intéressant que Bingham avait pris la peine de créditer ostensiblement. En délaissant groupe, label et producteur, Tomorrowland fait table rase de cet épisode glorieux de la carrière de Bingham - qui, étant né en 1981, en a sans doute beaucoup d’autres devant lui. Il se présente davantage comme le disque qu’il avait besoin de faire pour repousser les limites de son univers sonore somme toute conventionnel. Il élargit un peu sa palette en adressant directement l’inspiration que lui procurent les plus authentiques légendes plutôt que d’émuler le cliché qui lui a valu d’éclipser Jeff Bridges sur le propre terrain de son personnage de fiction, Bad Blake, dans Crazy Heart.

Tomorrowland est produit par Bingham lui-même, qui a crée une société avec sa compagne, Axster Bingham Records. Il a notamment beaucoup réfléchit aux différentes sonorités de guitare – et elles sont nombreuses, toujours pleines, profondes, luxueuses – qu’il souhaitait employer pour brosser un tableau sonore vaste et saisissant, même si ce n’est pas aussi saisissant qu’il l’aurait voulu. «Une des choses importantes c’était d’essayer de faire un disque qui soit passionnant à jouer en concert, avec de plus gros sons de guitare. J’ai davantage emprunté la voie électrique plutôt qu’acoustique. J’ai eu plus de temps pour expérimenter et travailler quant aux sons que je souhaitais obtenir.»

Bingham est un artiste qui voyage, et ce qu’il observe lors de ses excursions inspire sa vision sans concession d’un pays en grande partie abandonné. Comme le suggère le titre, l’avenir se situe d’abord dans la résolution des fractures géographiques. C’est l’asservissement, l’isolation, l’exploitation des campagnes par les industriels et le regard condescendant des grandes villes qui oublient qu’elles font partie d’une nation abîmée, et ne peuvent prétendre préparer le terrain de demain si elles s’isolent de la réalité de la nation à laquelle elles sont liées. Voyager chasse la cynisme, et permet d’entrevoir un vrai changement. Sur Western Shore, « You gotta run and stare so you could feel the change », chante Bingham dans une chanson qui se prolonge six minutes durant, inclut 12 cordes et mandoline et tente de capturer la dramatique dualité entre désespoir et volonté d’éveiller les consciences de nouveau. Les combats dans lesquels le sang est versé pour la justice sociale doivent trouver des échos dans les ‘signes invisibles de la démocratie’ qui sont partout dans les paysages, dans chaque arbre debout - et que chaque puits pétrolier, chaque forage, chaque prise à parti irrespectueuse de la terre repousse. Beg for Broken Legs s’engage sur le terrain d’un militantisme saisissant. « “I ain’t gonna stand in line/Beg for bread from up off the floor….”

Plus convaincant dans les moments les plus étirés et déchirants, Flower Bomb, No Help From God et Never Far Behind (cette dernière étant peut-être le pic émotionnel de l’album), Bingham fait malheureusement durer plusieurs chansons trop longtemps. Mais Tomorrowland est facile à aimer malgré ces longueurs. La voix du chanteur, accablée, plaintive, brisée, traversée de l’enthousiasme des dernières chances, des derniers concerts et des derniers verres pour la route, est toujours puissante, établit sa présence et captive depuis le sursaut enjoué de Heart of Rythm (une chanson power-country amusante à propos d’amour et de rock n’ roll), où elle se dégage, comme pour un nouveau départ, jusqu’à la catharsis journalistique et presque physiquement douloureuse de Rising of the Ghetto, qui, placée au centre de l’album, semble être une tentative superflue de capturer toute l’essence du propos de Bingham. Enfin, a quelques foulées de la fin, avec Never Ending Show, Bingham renoue complètement avec le personnage du film qui a fait de lui une quasi-star : un homme qui a cramé toute son énergie sur la route. « It's nothing else out here for me to be/In the never ending show”. Bingham ne succombe jamais à ses grandeurs musicales délibérées, ni au sentiment de la médiocrité ambiante, et c’est ce qui donne à Tomorrowland cette force intérieure.

mardi 11 septembre 2012

Ryan Bingham - Junky Star (2010)






Parution
Août 2010
LabelLost Highway
GenreAmericana
A écouterThe Poet, Junky Star, Hallelujah
O
Qualitéssombre, poignant

A la veille d’enregistrer cet album, en trois jours, en compagnie du célèbre producteur roots T.Bone Burnett (récemment aperçu en compagnie de Willie Nelson et John Mellencamp), le texan Ryan Bingham a co-écrit avec celui-ci The Weary Kind, une chanson qui, par les standards du film musical, était bouleversante dans son écrin de luxe. Cet écrin c’est Crazy Heart (2009), film qui ne manquait pas de cœur, même si l’on peut suspecter que c’est entièrement du à la présence de Jeff Bridges donnant l’impression de jouer son propre rôle – Bad Blake, un chanteur de country sur le retour, apparemment incapable de déjouer les méfaits de la solitude et de se dépêtrer de sa vision dramatisée de la vie. Ryan Bingham est un cran au-dessus de l’épave pleine de potentiel qu’était Bad Blake, et son album un cran au-dessus de ce que Jeff Bridges a pu enregistrer et faire paraître en 2011 en compagnie du même T-Bone Burnett. Il est plus jeune que Blake ; et si sa vision du monde est presque aussi décrépite, il a trouvé une manière d’inventer une galerie de personnages sans fortune à côté desquels il ne peut se permettre de s’aligner sans jouer la surenchère. Il est donc un peu forcé de se montrer simple, direct, avenant. En revanche, rien ne l’obligeait à devenir aussi minimal, dénudé sur son troisième album, d’autant plus que Junky Star le crédite accompagné des Dead Horses, un trio à l’apparence poussiéreuse mais subtil : chaque accord, chaque coup de grosse caisse résonne dans le désert habillé d’émotions en lambeaux de Bingham. Tout autre choix de production aurait peut-être été fatal, même s’il ne faut pas opposer, comme le font certains, l’idée que Bingham aurait pu vendre son âme au croisement pour devenir une star de crossover country-pop et la voie qu’il a réellement choisie. La country-pop a ses lettres de noblesse et sans une touche de pop l’americana serait définitivement perdue pour le grand public ! Nous enlevant même les ornements pourtant peut nombreux de Mescalito (2007) et Roadhouse Sun (2009), tels l’accordéon et la mandoline, Bingham capitalise avec l’accord de Burnett sur l’instrument le plus personnel de son attirail : sa voix, de buveur de whisky certes, mais aussi plaintive et hypnotique. Un harmonica providentiel embellit aussi plusieurs chansons.

L’effet Junky Star ne frappe pas d’un coup ; il faut prendre le temps d’écouter et de réécouter cette collection de (longues) chansons, une heure en tout si l’on considère The Weary Kind, placée en bonus à la fin. Le nom de cette chanson, comme l’image de la pochette, représentant un avion rouillé et sans ailes, respirent la lassitude ; néanmoins la poésie de Bingham est parfois presque caricaturale mais élégante et solide. C’est avec des chansons de ce type qu’il a faille voler la vedette au concert du Farm Aid en 2011, et en n’en jouant que 3, encore. Non, Bingham a travaillé dur et beaucoup tourné, mais pas de lassitude : plutôt la volonté assumée de produire un album plus sombre qu’à l’accoutumée, autant emprunt de fragilité et de fatigue que d’un appétit pour le meurtre comme stratagème pour se sentir vivre. The Poet, aux sonorités riches et profondes, annonce qu’il va s’agir d’un disque dont la violence sourd parfois plus qu’elle ne s’affiche. Bingham s’y présente comme le rodeur, l’observateur qui laisse le sang des autres écrire l’histoire. "As I keep walking, people keep talking/About things they've never seen or done/Homeless sleep in the park, lovers kiss in the dark/Me, myself I keep moving on through town...the poet in the back writes down his songs in blood." Quelque part entre les ignorants et ceux qui se sacrifient dans un geste dramatique pour sauver leur honneur ou l’humanité, Bingham est le troubadour qui chuchote aux éléments et aux lieux – le désert, le vent, la lune, le soleil, les étoiles - et reçoit son quotient d’histoires en retour. Bingham est un féru de la beat génération, positionné en retrait comme Jack Kerouac plutôt que fantasque comme le compagnon de route de Kerouac, Neal Cassady. Des touches de fatigue suggèrent qu’il ait pu lire Walt Whitman, un poète humaniste américain du XIXème. The Wandering, The Hard Worn Trail : piégés entre deux mondes, on se demande toujours si les personnages vont être soulagés de leurs douleurs à la fin. Ce n’est finalement pas le cas. Dans All Chocked Up Again, la coda country de l’album : « I close my eyes and I wanna start runnin'/But my legs are broken and tied/Everything around me starts spinnin'/And I realize I'm buried alive”.

L'empreinte d'un renouveau à la Bob Dylan - c'est à dire ce qu'il a accompli avec Love and Teft (2001), puis Modern Times (2006), Together Throught Life (2009), ou encore Tempest (2012) – cette façon de faire du neuf avec des ballades country-rock-blues du temps du DustBowl, est très présente sur cet album aux thèmes rudes. L'harmonica, et surtout le sens rythmique de Direction of The Wind - si ce n'est son titre faisant allusion à Blowing in the Wind - évoquent quelque chose comme Tweedle Dee & Tweedle Dum. C'est ce que Bingham écoutait sur le jukebox du Halfway Bar, un Motel que son oncle possédait. Dylan, Marshall Tucker, Bob Wills : il en tire une certaine authenticité. L’authenticité arrive en musique, l’intégrité vient avec les mots : “I’d rather lay down in a pine box/than to sell my heart to a fuckin’ wasteland” sur Depression.

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