Qualités de la musique

féminin (51) groovy (40) onirique (37) original (37) intense (35) Doux-amer (33) soigné (31) poignant (30) ludique (24) sombre (23) vibrant (23) Psychédélique (22) audacieux (22) engagé (22) envoûtant (22) sensible (21) attachant (20) fun (18) lucide (18) lyrique (17) sensuel (17) communicatif (16) rétro (16) habité (15) spontané (15) puissant (14) entraînant (13) hypnotique (13) pénétrant (12) orchestral (11) varié (11) élégant (11) fait main (10) intemporel (10) nocturne (10) Ambigu (9) Surréalisme (9) frais (9) funky (9) intimiste (9) rugueux (9) Grunge (8) Romantique (8) bruitiste (8) heureux (8) Atmosphérique (7) lourd (7) culte (6) extravagant (6) inquiétant (6) contemplatif (5) naïf (5) shoegaze (5) épique (5) apaisé (4) dansant (4) efficace (4) humour (4) Tribal (2) sylvestre (2) ensoleillé (1)

lundi 12 mars 2012

Soap & Skin - Narrow (2012)


Parution : février 2012
Label : Play it Again Sam
Genre : Alt-Folk,
A écouter : Wonder, Voyage, Voyage

7/10
Qualités : envoûtant, Doux-amer, sombre

En interview, Anja Plaschg est telle une pythie déroutante, désarmée sur les questions les plus directes, et incapable de décrire le cheminement émotionnel de ses chansons tendues comme des imprécations. Elle donne parfois, à demi-mot, des indices de ce qui fait que sa musique sonne aussi neuve, encore trois ans après qu'elle ait enregistré l'excellent Lovetune for Vacuum (2009). Sa musique est capable de vous hanter, de revenir à vous sans même que vous ne la réécoutiez, à tel point qu'il ne se passait pas un mois sans que je ne me rende sur son site internet en quête de nouvelles de sa part. C'est la fascination que d'autres, peut-être, avaient pour Nico autour du Marble Index (1969).

Plaschg a un tempérament. Elle récuse toute influence de ses parents - elle a pourtant juste dépassé vingt ans – ou inspiration musicale. Il y a pourtant inspiration chez elle, mais c'est un chose qu'elle ne veut pas commenter – un processus intime sans doute indescriptible. Elle se montre protectrice, comme dans un élan de conservatisme romantique. Il y a aussi la fatigue de répondre aux mêmes questions, répétées : l'esprit baudelairien de ses chansons lui vaut la curiosité du public. A côté d'autres auteurs compositeurs solistes, Plaschg est d'une espèce troublante ; sans apaiser le mystère de sa personnalité, elle parvient à insuffler à ses compositions une émotion limpide, communicative jusqu'au mantra – sur Wonder surtout. Deux couplets, répétés dans un tournoiement de touches noires de piano : « Why we can't be/or see who cuts us asunder », exacerbent la tendresse la plus vraie.

Wonder s'écarte en apparence du sujet unique qui a donné lieu à cet EP nécessaire. La mort prématurée de son père a inspiré à la jeune autrichienne ce petit corpus de huit chansons sur le départ (Lost, Voyage Voyage, Boat Turns Toward the Port...) et d'incantations de magie noire visant à se détacher de l'être aimé : « Arrête de faire semblant de souffrir comme une enfant » sur l'effrayant Deathmental ; «Tu ressors les souvenirs/comme si un rien/avait quelque chose de plus à offrir », sur Lost, dont la mélodie est une reprise d'un morceau de Franz Shubert – avec Chopin, l'un des héros les plus vraisemblables d'Anja Plaschg. C'est comme adjurations que ses chansons sont les plus convaincantes. Son utilisation de l'allemand – sa langue natale - sur Vater (« papa ») ajoute une profondeur de sens à la chanson, telle une tentative à la fois punitive et libératrice de digression vers l'intimité de l'enfance. La voix, comme souvent doublée, se fait orageuse, autoritaire dans la deuxième partie du morceau, tandis que le piano effectue une valse irrégulière, un lied emporté. Le reste de l'album se construit à partir de cette profession de foi. La reprise du tube de Desireless, Voyage Voyage, a perdu tout l'entrain de son modèle pour devenir déchirant. « Voyage plus loin que la nuit et le jour/Voyage et jamais de revient.»

« C'est un combat. Je dois me battre avec mes chansons. J'ai le sentiment d'arriver toujours trop tard pour les saisir quand elles s'échappent. » Plaschg essaie de s'emparer de la tritesse comme une autre nuance artistique de la Vienne classique, échoue, en tire un dépit qui lui donne des désirs vengeurs. Narrow est parfaitement baptisé ; disque resserré qui chasse autour d'un seul sentiment, génère de cette perte des aberrations destinées à tenir le passé à distance – Big Hand Nail Down - comme des thèmes réparateurs. La pochette en accordéon, rose et noire, superbe et simple, montre symboliquement la séquence d'une cellule s'affranchissant en deux nouvelles cellules ; Plaschg quitte les sphères protectrices de l'enfance.

lundi 27 février 2012

Perfume Genius - Put Your Back N 2 It (2012)


Voir aussi la chronique de Learning (2010)

Parution : février 2012
Label : Matador
Genre : Pop
A écouter : Hood, All Water, Second Song, No Tear


7.25/10
Qualités : sensible, doux-amer, lucide

Un parfum, c’est délicat mais puissant, discret mais persistant ; quand Mike Hadreas a choisi ce pseudonyme de Perfume Genius, il se sentait toucher à la plus grande vulnérabilité tout en aillant trouvé pour lui même le moyen de laisser une marque émotionnelle soutenue, à travers sa musique. Sur Put Your Back N 2 It (« l’épellation c’est comme si Sinead O’Connor reprenait Prince ! »), il s'affirme clairement ; la voix est en avant, délivrant dans ce trémolo curieux des confessions qui traitent a part égale de beauté, de fragilité, de perversion, de transgression. Perfume Genius dérange. You tube a décidé que la vidéo pour la ballade au piano Hood était « non-family safe », c'est-à-dire en langage clair qu’elle choquait pour son regard sur l’homosexualité. On y voyait l’acteur de porno Arpad Mikos dans une posture maternelle envers le chanteur, celui-ci délivrant « you would never call me baby/if you knew me true » à la caméra. Mike Hadreas, 27 ans, évolue un peu dans les mêmes sphères qu’Antony Hegarty avec The Crying Light (2009) ou Swanlights (2010), où la sexualité est traduite à l’état de révélateur émotionnel, et où la différence est une exploration à l’échelle universelle. Sur All Water, Hadreas imagine un jour où il pourra prendre la main d’un amant « dans toutes les rues sans hésitation ni peur ». Il tente de ce fait en chansons des expériences qu’il n’aura pas nécessairement dans la vie.

Si l’écriture d’Hadreas s’empare de l’homosexualité comme d’un défi émotionnel, il s’attaque de la même façon à d’autres domaines d’apparence banale mais secrètement originaux : Dark Parts est écrit à propos de sa mère (Hadreas a commencé à composer de la musique après avoir déménagé de New York, ou il était junkie, pour rejoindre sa mère à Everett, dans l’état de Washington). Quel que soit le sujet, Perfume Genius est une méthode de sublimation. « S’il devait y avoir un but, ce serait de prendre une chose provoquant au premier abord la honte, le secret, pour se rendre authentique et injecter un genre de tendresse et de pouvoir soignant à cette chose." Hadreas est à la fois dans une position de fragilité et de défiance, et dégage ainsi une énergie rayonnante. « Je pense qu’il y a plus de courage à se rendre soi-même vulnérable que de faire de la musique extravertie ou agressive du type Odd Future. C’est seulement une fanfaronnade adolescente, mais tout le monde les trouve innovants. Etre émotionnel n’est peut-être pas innovant, mais ce n’est pas une faiblesse. » Hadreas raconte comment on peut porter une esthétique crédible avec des expériences en demi-teinte, sans prendre parti. Il sait se montrer consolateur sans aucune tentative de domination. L’autorité qu’il portait encore sur son chagrin dans Learning (2010) a disparu ; confiant sans s’interposer, Hadreas ne justifie plus rien, place simplement l’auditeur au cœur de sa propre intimité.

Il le subjugue de textures délavées – Awol Marine évoque Angelo Bandalamenti et son travail sur la bande originale de Twin Peaks, avec claviers et mélodie - , autour du piano qui a servi d’accroche courageuse sur Learning et de guitares dans le même esprit restreint. Le format court des chansons, arrangées avec subtilité et chacune un peu différemment, laisse l’auditeur s’emparer du disque entier en peu de temps. Une attention constante est portée à l’impression générale laissée par les morceaux. Au-delà de la qualité de la mélodie, c’est la façon évanescente dont les chansons apparaissent et se rétractent, à la manière de l’encre sur du papier buvard, qui importe.

vendredi 24 février 2012

Earth - Angels of Darkness, Demons of Light II (2012)


Parution : février 2012
Label : Southern lord
Genre : Instrumental, Folk
A écouter : Waltz (A Multiplicity of Doors)

7/10
Qualités : contemplatif, envoûtant, lucide

Dylan Carlson a triomphé, avec Hex: Or Printing in the Infernal Method (2005), de toute spirale de violence, en a terminé avec les visions manichéennes du monde pour croire de nouveau au pouvoir qu’a la musique de nous hypnotiser. « La musique conserve une forme de magie qui a disparu de beaucoup d’autres domaines de nos vies", observe t-il interrogé par Catherine Guesde pour New Noise Magazine en 2011. « La magie existe encore dans notre monde, mais elle est beaucoup plus difficile à déceler. » Echappée la lourdeur des débuts, de Earth 2 (1993), l’album qui marque la première incarnation de Earth. L’esprit du groupe est de plus en plus aérien, devient exercice transcendantal en mélodie et en textures. Après The Bees Made Honey in the Lion's Skull (2008), Carlson recrute la violoncelliste Lori Goldstson, déjà habituée à fréquenter le milieu de la musique électrique la plus envoûtante, de Nirvana à Wolves in the Throne Room. « Je n’écris jamais pour les autres membres du groupe ; si je les ai choisis, c’est parce que j’aime leur travail ». Angels of Darkness, Demons of Light I s’ouvrait sur une composition, Old Black, qui l’inscrivait dans la continuité de The Bees…., avec une mélodie presque ramassée. Il se terminait par la pièce donnant son titre à l’œuvre, une vaste peinture sonore improvisée de plus de vingt minutes.

C’est cette veine plus éthérée qu’approfondit le second volume à presque un an d’intervalle. C’est l’enregistrement presque live des conversations entre le violoncelle de Goldston, la guitare limpide de Carlson, la percussion patiente d’Adrienne Davies, la basse de Karl Blau, dans une volonté de privilégier la spontanéité. Les overdubs sur la guitare démarquent pourtant clairement cette œuvre d’un enregistrement de concert – c’est un jeu d’entrecroisements, où chaque instrument est parfaitement distinct, à l’image de l’introduction cristalline – une guitare a-t-elle jamais été aussi pure ? – sur Sigil of Brass. « Le live reprend l’importance qu’il avait à l’origine, avant que les enregistrements ne soient mis au centre », commente Carlson.

"Le plus gros problème de notre monde, en plus du matérialisme et du capitalisme, c’est le monothéisme."

C’est le plaisir des musiciens à faire exactement ce qu’il ont en tête, sans manquer d’organiser, avec légèreté, leur pensée musicale, qui séduit : évoquer sans appuyer inutilement, des contes anciens, des terres étrangères, et la lumière qui existe dans le repli intime de l’ombre. Même si ce n’est pas évident, le violoncelle est bien présent sans archet, sur His Teeth Did Brightly Shine ; Waltz (A Multiplicity of Doors) est la pièce maîtresse de l’album : en treize minutes, on est pleinement témoin de la façon qu’a le groupe de faire et de défaire, semant quelques jalons tout en demeurant en suspens, effleurant sans le saisir à pleine force le potentiel infini suscité par l’interaction et l’imagination des musiciens. La batterie donne des relents de valse, Goldson propose un série motifs soulignés par la guitare, ascendante vers l’aigu, de Carlson. Quelques notes suffisent à faire de The Corascene Dog un morceau obsédant, dans l’esprit de ce qu’a pu faire Neil Young avec la bande originale du film Dead Man en 1989. Enfin, The Rakehell restaure une nuance de vieux blues, désertique, épars. « Récemment, Tinariwen [groupe de blues de Touaregs algériens] m’a pas mal influencé. J’aimais déjà d’autres musiques africaines et soufies, mais là, j’ai vraiment eu le coup de foudre, d’autant plus qu’ils sont vraiment centrés sur les guitares. » La guitare, l’instrument qui défini tous les genres auxquels Earth peut prétendre. Celle de Carlson fait partie intégrante de sa conscience, et agit sous ses doigts comme s’il s’inscrivait dans une tradition immense. Seuls quelques signes, modulations du phrasé presque indécelables permettent de marquer la progression de The Rakehell vers une conclusion, qui, même au bout de onze minutes, semble encore prématurée.

Carlson a finalement fait de Earth, après vingt ans de carrière, non seulement un groupe influent mais aussi, à présent, le fruit d’une vision cohérente. Une recherche d’harmonie naturelle avec la terre (‘earth’ en français, bien entendu), une quête d’ouverture spirituelle. Avec, à la clef, ce message capable d’éclairer des millénaires d’obscurantisme. « Le plus gros problème de notre monde, en plus du matérialisme et du capitalisme, c’est le monothéisme. La spiritualité n’est pas mauvaise en elle-même, mais le monothéisme est l’un des plus grands mensonges actuels. » Ayant pleinement trouvé ses marques et une forme de sagesse dans ce monde, Carlson révèle que l’enregistrement n’a jamais été aussi facile qu’avec ce dernier album.