“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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Trip Tips - Fanzine musical !

dimanche 22 janvier 2017

NEED - Hegaiamas - A Song For Freedom (2017)



OO
lourd, soigné, puissant
metal progressif, doom
Le fait qu'il s'agit d'un groupe grec n'entre pas tout de suite en ligne de mire à l'écoute d'Hegaiamas : a song for Freedom. Le titre lui-même ressemble plus à un néologisme typique du métal progressif, genre prompt à encapsuler dans de tels mots de fabuleux concepts, comme ici la liberté. Leur précédent album, Orvam: A Song for Home, les avait amenés à tourner en Europe et aux États-Unis, avec Symphony X et Candlemass. En comparaison, le nouveau venu est bien plus optimiste, même s'il part d'un constat anxiogène.

Ce qu'on apprécie d'entrée de jeu, c'est l'extraordinaire travail abattu non du point de vue musical – cela viendra juste après – mais pour que les chansons soient extrêmement claires, articulées avec une précision redoutable par Jon V., qui a d'ailleurs une voix parfaite pour occuper le créneau à priori peu envié entre In Flames et Dream Theater. Hegaiamas est l'exemple de comment le message d'un groupe et la façon de le délivrer différencie un disque sans grand intérêt d'un album remarquable. Il ne suffit pas d'être intense, de susciter de l'émotion ou de savoir jouer à la perfection : il faut aussi que les chansons entrent en résonance avec l'époque.

La clarté du chant et du message n'empêche pas une certaine complexité d'entrer en compte. On comprend qu'il s'agit de décrier l'être humain capable de laisser des centaines de migrants à leur perte, ce n'est jamais très explicite mais plutôt exprimé comme une situation étant le produit de paradoxes. « We've been trying to live in peace/all beyond this loom horizon » chante Jon V. avec exaltation sur Rememory. La présence d'une chanteuse sur plusieurs morceaux est bien valorisée.

La colère et le désespoir sont limpides. A un message par ailleurs assez complexe est associée une musique parfaitement produite, où chaque tournant de chaque chanson, et ils sont nombreux quand la durée habituelle dépasse les six minutes, est parfaitement intégré et lisible après deux ou trois écoutes. C'est alors que l'on peu vraiment se fier à l'émotion que dégagent les phrases et les mots utilisés par Jon V. comme des détonateurs sous-marins. Puis, à un certain point, cette colère rentrée devient un chant transcendant de toute puissance et de paix qui n'est pas sans rappeler les meilleurs moments de Devin Townsend, par exemple au moment de Terria (2003). C'est une influence pourvoyeuse du metal progressif le plus contemporain, que Need a su réutiliser pour parvenir à leurs fins : produire une œuvre qui les accompagne vers un état de conscience supérieur, et combattre avec des sentiments positifs la culpabilité face à une situation dont ils ne sont que des rouages : forcés de regarder des enfant, des femmes et des hommes se noyer en mer.

En définitive, la volonté de Need de trouver leur propre voie en marge d'une société qui les piège en les obligeant à devenir complices de ses crimes, cette propension à partir à l'aventure à l'intérieur de leur propres sentiments comme s'ils exploraient la carte de l'univers, à s'insurger en laissant leur imagination jouer une partition sauvage, est très représentative du genre de metal progressif. Ils recherchent une échappatoire, ils se prennent à rêver de réalités parallèles, à portée de leur volonté artistique. S'ils ne peuvent effectivement se détacher de leur réalité quotidienne, ils y ont cru et cela se ressent sur cet album. Le concept de liberté est aussi sérieux que fragile, mais grâce à sa technicité, Need fait rapidement oublier l'ampleur de la tâche qu'il s'est fixée et nous en donne plus qu'on aurait pu l'espérer.

Alltribe augmente encore la technicité de Rememory, tandis que Terianthrope et Riverthane parviennent encore à dégager des mélodies gracieuses de leur lourdeur asphyxiante. Des chants de baleines ouvrent Tilikum qui incorpore une touche de doom metal et pousse la prise de conscience à son niveau ultime avant la section finale. La nature humaine est questionnée, notre dépendance les uns aux autres, et comment retourner à son avantage les forces qui nous oppressent. Le solo de guitare et le chant féminin renvoient à Devin Townsend et à sa complicité avec Anneke Van Giersbergen. A quarante minutes du début, ils délivrent alors leur pièce la plus massive, et à ce point de l'album, c'est comme si nous étions en pleine inception ; se rendant confusément aux impressions des chansons passées, comme à autant de strates de rêves, avant d’attaquer le plus révélateur et périlleux d'entre eux

https://needband.bandcamp.com/

MAKE MY DICK GREAT AGAIN - Le rock plus indécent que la politique






Par les temps qui courent, on veut s'investir à réaffirmer l'importance de l'art, et de la musique, et du rock. Plus que jamais on refuse de stigmatiser, mettre des étiquettes, s'enfermer dans un genre particulier ou faire des amalgames entre une musique et son public. On essaie de passer outre le fait qu'en France, l'immense majorité n'écoute qu'une quantité de musique insignifiante (la quantité et la musique) et qu'elle n'a aucune influence sur sa vie, ou pire, si elle en a une, c'est pour se fondre dans la masse fasciste prête à exclure ceux écoutant différemment se permettant de prendre les choses au sérieux. On veut juste parler de quelques albums de rock indécents. Mais comment se mettre au niveau d'une population trop droguée pour travailler, trop faible pour partager ? Heureusement, ce n'est que celle qui a élu le nouveau président américain.

On ne peut pas chercher de la même façon en art qu'en politique à cerner les intentions d'un homme et à s'assurer qu'il n'est pas cynique. Parce qu'une musique peut être sérieuse sans prendre le parti de l'honnêteté, de l'âme. Elle peut balancer de la satisfaction, du dédain, de la moquerie. Mais le cynisme est son ennemi : il évacue tout espoir de sérieux, de loyauté, de sens, et chez le spectateur toute envie de s'intéresser et de tendre l'oreille.

C'est ce qui devrait se produire quel que soit le domaine : malheureusement, c'est ce qui différencie la politique et la musique. Quand gagner du fric prend la tournure d'un sacrifice, que cela passe pour faire le bien d'autrui, il y a déjà longtemps qu'un être humain équilibré aurait du détourner son attention. Dommage que ça ne soit pas le cas.
Pour faire un éloge de l'indécence, il vaut mieux mettre en avant le talent de musiciens hors pair qui ont composé et joué l'œuvre, avant de dissiper le message qu'on voulait faire passer en premier – la pertinence de leur musique – par des digressions. Il vaut mieux dire d'emblée qu'on va parler de très bons albums, même si on joue de leur rapport à la vérité comme il l'ont fait en leur temps.

En premier lieu, Willie Murphy et ses Bumblebees. Honey From The Bee, très rare album de 1978. Ce groupe méritait-il de partager la scène avec Wilson Pickett, Muddy Waters, James Brown, WAR, John Lee Hooker, Neville Brothers, Etta James, Eric Clapton, Joe Cocker, Dr. John et tant d'autres ?
Après avoir essuyé une éducation irlandaise et catholique dans le Minnesota, dans le midwest, Murphy découvrira bien vite Little Richard, Fats Domino, Carl Perkins, Jerry Lee Lewis, et Ray Charles. Il courra les salles folk en compagnie de John Koerner, et on leur doit Running, Jumping, Standing Still (1969). Un disque qui vous convainc de son excellence selon ses propres termes : entre country rock et ragtime survolté, dans de grandes chansons parfaitement construites. En comparaison, Honey From The Bee, avec un groupe réputé mais peu célèbre, The Bumblebees, semble plus chaotique, et laisse planer un doute sur la vraie personnalité de Murphy. Il ressemble, d'un côté, au cauchemar de la domination masculine faite musique. Un combo de sept mecs aux dérives capillaires très seventies, le genre gang de hillbillies tarés que vous éviteriez si vous êtes une femme et que vous avez appris à échapper à la mâle frustration.
Dès les premiers accords de After my Hard On Is Gone, on sent qu'ils veulent jouer sur la même scène que les Stones. Pourquoi n'ont t-il pas repris Under My Thumb ? Cette chanson représentative du mec envieux de prendre sa revanche et de retrouver la libido l'ayant abandonné depuis qu'il a perdu son boulot. Le marimba est le détail permettant de parachever la duplicité ludique de la chanson, mais cet instrument tintinnabulant est aussi le fait d'une composition finalement plus attentionnée que prévu. Il faut toujours un maximum de sérieux, même dans le rock le plus décalé. J'ignore si les Stones ont pris leur art suffisamment au sérieux pour entrecouper leur concerts d'annonces telles que « Et maintenant, nous allons vous jouer une autre de nos compositions », mais à ce propos, comme pour le marimba, on y reviendra plus loin.
C'est de ce groupe que devrait prendre l'apparence le rock chrétien en 2017. Plus personne ne se soucie de pratiquer une religion autrement qu'avec le précepte œil pour œil, dent pour dent. Ou si c'est le cas, de toute façon, ils n'écoutent pas de rock et en jouent encore moins. On ne peut que le constater avec horreur, il y a une certaine porosité entre les hordes désespérées attendant qu'on les fasse bander de nouveau et un groupe chantant toutes les fois ou il a pu/voudrait/fantasme de baiser. Grande différence, l'indécence de Willie Murphy ne remet pas en question son respect de la gent féminine, et ses chansons, en tant qu’œuvres d'art, doivent être prises avec recul. Après tout, il a produit le premier album de Bonnie Raitt en 1971, sur lequel la chanteuse décidait de partir à armes égales avec n'importe quel homme. Il est hors de question de voir dans ce qu'il fait autre chose que du rock ou plus spécifiquement de funk, de soul, de rock, de blues, et de reggae. Et pourtant, comme il s'agit d'une véritable œuvre d'art, on prend au sérieux cet homme qui hulule souvent comme Screaming Jay Hawkins, et on fait bien. Dans le cas contraire, on se mépriserait nous-mêmes. Crazy With You, Baby évoque, dans le scandale de sa basse lubrique, dans l'instance impudique de ses guitares, dans l’obscénité de ses cuivres rutilants, Captain Beefheart.
Ce qui nous amène à Lick My Decals Off Baby (1970), l'album de celui-ci qui succéda directement à son œuvre la plus célèbre, Trout Mask Replica (1969). Le titre le trahit déjà, mais Captain Beefheart, qui a alors une décennie de création échevelée devant lui, parachève déjà son sens du décalage. Ce nouvel album est plus court et digeste. Sur un lit de guitares fracassées, de blues abstrait, Beefheart «  joue » du saxophone d'une façon à la fois terrible et merveilleuse, provoquant des phrases musicales obsédantes, comme certains obsédés par des passages de la bible jusqu'à la perversion. Il joue divinement bien, disons donc avec une ferveur biblique.
Le reste du temps, il chante, et sa façon de la faire dénote d'un mépris pour les écoles de tout ce qui représente une forme de qualité quelconque pouvant être reconnue par des gens de bonne foi. La grosse différence avec l'autre camp, celui des fascistes détestant tout ce qui ressemble à de l' « élite », c'est que Beefheart n'avait pas de dédain pour lui même, et surtout pas pour son art qu'il considérait à sa juste valeur. Il n'était pas désespéré, et s'il avait des problèmes de libido ça n'entrera pas en compte pour juger de Lick My Decals Off, Babe. C'est lui qui annonçait ses chansons comme des « compositions » en concert et passait pour pompeux à cause de cela. Il en rirait désormais, vu les hostilités intégristes qui jouissent comme un public des Stones. A croire qu'il faut être un peu snob pour vivre sainement.
A sa charge, certaines chansons de cet album pouvaient servir d'hymne de campagne à l'élection américaine de 2016. La chanson titre :
« Rather than I want to hold your hand
I wanna swallow you whole
n I wanna lick you everywhere it’s pink
n everywhere you think »
Plus loin, un signe d'indécence ne trompant pas : la présence d'abeilles, déjà pleines de miel chez Willie Murphy :
« It’s all about the birds ‘n the bees ».
Il y a aussi ce titre : "I Wanna Find Me A Woman That'll Hold My Big Toe Until I Have to Go."
La poésie de Captain Beefheart est du plus haut niveau. Elle s'entrechoque constamment avec la musique, volontairement erratique. On ne réussit pas à s'en détourner facilement « Space-age couple/Why don’t you flex your magic muscle/Space-age couple/Why don’t you jus’ do that? » Ce « muscle magique » qu'il nous demande d'exercer, c'est tout le secret de sa musique élastique, tendue, malléable, ouverte sur le monde, sur le changement. A nous d'être assez souples pour l’accueillir. Avis à ceux qui avancent les fesses serrées et la queue molle.
Si le génie c'est donner l'air de savoir exactement où l'on va sans suivre aucun point de référence, alors les guitares en sont. Zoot Horn Rollo sait exactement ce à quoi il veut parvenir. Il nous met au défi de trouver là une nouvelle base de compréhension pour apprécier la musique. La guitare n'est qu'une des nombreuses choses nous incitant vraiment à écouter, à nous investir, en dépit de tout – le signe d'une œuvre d'art.
Ce album est multi-dimensionnel, d'un art à peine humain. C'est là que l'on abandonne définitivement les poursuites et que l'on cesse de croire qu'il aurait pu inspirer des sentiments inférieurs. Il y existe une dimension rythmique, pour commencer, entièrement autonome ; on pourrait n'écouter que la batterie et l'apprécier en elle-même.
Le marimba apporte aussi une dimension à lui tout seul. Petrified Forest serait une expérience glauque s'il n'y avait ces petites notes joyeuses pour nous remonter le moral. Ce marimba se met à faire des siennes et à ne plus tenir compte du reste de la musique sur The Smithsonian Institute Blues. C'est bien le dernier instrument à faire ainsi dans cet album. A la fin, Flash Gordon Ape, un moment divinatoire, poétique et surréaliste comme seul le rock est à la fois, semble adresser un message personnel au nouveau président américain :
«It makes me laugh to hear you say how far you've come
When you barely know how to use your thumb
So you know how t' count t' one" »
La politique, ce n'est l'affaire que de deux ou trois doigts nerveux; la musique de Captain Beefheart utilise huit mains à leur plein potentiel d'expression. 


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