“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

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samedi 10 juin 2017

{archive} PHIL UPCHURCH - Darkness, Darkness (1972)






OOO
groovy, élégant, funky
Fusion, jazz

Phil Upchurch, compagnon de route de George Benson, Curtis Mayfield et Donny Hataway, qu'il considère comme « l'un des plus grands vocalistes, compositeurs et arrangeurs de la musique classique américaine du XXème siècle (c'est ainsi que j'appelle notre musique.) ». Musicien de session hors pair, il est le passeur d'une tradition de fusion des styles, encore aujourd'hui. Sa combinaison si fluide de jazz, de blues, de rock, de soul et de funk pouvait se montrer presque provocante en 1972, lorsqu'il déballait avec une précision monstre des thèmes de James Taylor – Fire and Rain – James Brown – Cold Sweat – Percy Mayfield – Please Send Me Someone To Love – Marvin Gaye – Inner City Blues – leur insufflant une fluidité et un nouveau format confortable, comme un lit providentiel au tournant d'un échange de couple suggestif. Il va travaillant des thèmes intransigeants et durs, pour les laisser pantelants, et les coiffer, une fois qu'il ont capitulé à sa méthode, d'un solo, rendu possible aussi par l'intensité croissante du groupe toujours inspiré et bien arrangé. Le sens de l'arrangement, Upchuch l'a éprouvé à à son maximum sur son album éponyme de 1969. A ses côtés ici, Donny Hathaway est donc présent au piano Rhodes, le légendaire Chuck Rainey est à la basse et Joe Sample est au piano. 

Les élancements latins de la chanson titre nous font entrer en une seconde dans cet album, qui ne nous lâchera plus pendant plus d'une heure, et nous marque durablement par sa combinaison de tendresse et de virtuosité. La structure de Fire and Rain ou You've Got a Friend est étourdissante, Upchurch s'éprenant d'une petite mélodie délicate, avant que les cordes et claviers ne s'en saisissent, lui permettant de peindre la trame de son jeu particulier, par touches expressives, en cascade. Tandis que la température monte, il restaure la mélodie de son invention incessante. Partout il se révèle capable d'honorer cette mélodie dans ses multiples dimensions. 

C'est cela, la tradition selon Upchurch : combiner avec défiance le camp des pieux puristes et celui des innovateurs, celui des jazzmen à quatre épingles et des bluesmen baignant dans la sueur. La netteté du son n'empêche pas la moiteur funk de s'inviter sur Cold Sweat, avec ce sens intuitif de la retenue et du lâcher. Au final, on sent que tout au long de ce double album, Phil Upchurch n'oublie jamais l'intention première qui résulte de chaque pièce, en sonde les tréfonds avec ses langages, différents de ceux de la musique psychédélique, par exemple, mais tout aussi efficients. Les textures et les rythmiques produisent l'attache nécessaire, l'élément jazz à ces morceaux, incitant les musiciens à engager une conversation, provoquant dans cet album une forme de transcendance.


{archive} GLORIA BARNES - Uptown (1971)





OOO
funky, audacieux, intense
Funk, soul

Towanda Barnes est surtout connue, par les passionnés de Soul musclée nord américaine, pour avoir interprété certaines compositions de Ohio Players, groupe leader de la scène funk nord-américaine des années 70. L'une de ces compositions, You Don't Mean It, montre bien quel genre d'intensité recherchait Barnes, bientôt prénommée Gloria pour son seul album paru en 1971. Une rareté, à peine disponible sur cette institution du net qu'est le blog Funk My Soul. Cette chanson avait été enregistrée une première fois en single 45 tours pour le label A & M records, et comparer cette version avec celle figurant sur l'album fait constater des efforts établis pour porter la voix et la personnalité de Towanda Barnes à son apothéose. Le rythme effréné des percussions, des bongos, (une marque de la réussite absolue de cet album), demeure, c'est seulement que la clarté de l'ensemble est démultipliée.

Les chœurs des Ohio Players sont désormais bien plus en retrait, leur bon aloi balayé par une ferveur intime, permettant à la Barnes de prendre pleine possession de 'sa' chanson. Dès qu'elle chante ‘You said you wanted a love that would last forever’, on vibre à l'unisson. ‘You said that your heart was always at my command’ enfonce le clou, marque les esprits. Ce qui pourrait être pris pour de la spontanéité est à tempérer, lorsqu'on écoute les ballades brûlant lentement, en particulier Old Before My Time, mais aussi I Found Myself ou I'll Go All the Way. Le travail pour leur donner du relief est considérable. En huit chansons, Uptown laisse s'étendre une maturité infinie, celle d'une artiste qui avait déjà trouvé sa destination, heureusement, car sa carrière éclair se termina là.

De I'll Call you Back Later à Home, Barnes avait ce don de rendre ses chansons viscérales, transformant les frictions de couple en force d'émancipation. La précision des situations et sentiments exprimés, encore dans She Wants a Stand In, révèle d'un sens de la mise en scène et d'une passion pour ces interstices où le doute fait place à l'impériosité, à la capacité de prendre son destin en main. En trois minutes, la chanteuse affirme sa position, elle exprime tout et jette le discrédit et la honte sur l' homme qui aurait voulu la posséder en exclusivité.

Ailleurs, la guitare supplante les percussions par son originalité, son autonomie remarquable. Cet album montre bien les efforts qui ont été faits, dans les années 70, pour rendre leur autonomie à chaque instrument, donnant leur singularité à chaque chanson. Old Before My Time, qui d'entrée joue sur 7 minutes de remous psychique sous-tendu par la présence de l'orgue, incarne déjà les profonds changements opérés depuis que Towanda est devenue Gloria, au tournant de la décennie. L'album est une œuvre d'art cohérente, pas seulement une suite de singles, et Old Before my Time sert d'ouverture dramatique à ce qui va suivre. Et l'instrument le plus pleinement émancipé de tous, le plus singulier, à la fois autonome et passionné, la voix de Gloria Barnes brille sans plus avoir besoin de se fondre dans sa gangue sonore, préférant rivaliser avec chaque instrument d'une limpidité durement gagnée.


https://www.funkmysoul.gr/

samedi 22 octobre 2016

HISS GOLDEN MESSENGER - Heart Like a Levee (2016)



à découvrir aussi :





OO
sensible, funky, élégant
americana


Un monde sans fin, où on prend place un certain temps. C'est à la fois frustrant et nécessaire. Des trajets sans fin, sur la route, d'une ville à l'autre. Est-ce bien nécessaire ? Le jeu en vaut t-il la chandelle ? Oui, quand MC Taylor (Artiste de l'année 2014 dans Trip Tips) parvient à se conformer à la hauteur de vue qu'il vise, à évoquer pour nous un profond désarroi, et à le conjuguer avec une intensité météorologique. “Should I wade in the river/With so many people living just/Just above the waterline?” s'interroge t-il, soutenu par une chanteuse qui lui ressemble, Tift Merritt.

Très peu de choses devraient être dites sur un tel disque, si limpide est son mélange de folk, de country, de blues, l'americana réinventée au son de cette voix affectée et affirmée en même temps. Si limpide qu'à la première écoute, la douceur de la chanson titre, de Cracked Windshield ou de Happy Day (Sister my Sister) sont faciles à sous estimer. Mais c'est là le pouvoir de HGM. Souvent a t-on l'habitude d'encourager les écoutes successives d'un album pour le faire apprécier. Avec MC Taylor, ces écoutes viendront sans effort. En deux ans, je n'ai jamais cessé de me replonger dans Lateness of Dancers (2014), l'album qui marquait sa percée commerciale. Pour ses moments impétueux ? Plutôt pour sa façon, dans les chansons les plus ordinaires, d'aligner les mots et la musique avec une perfection si émouvante qu'elles impriment l'esprit.

Peut être a t-il choisi ce patronyme de Hiss Golden Messenger car sa musique est un prêche, une révélation née de la lassitude, de la spoliation, et d'un autre côté contemplation naturaliste, formulant son propre positivisme au monde, plus utile que tous ceux que l'on énoncera pour vous ; plus fructueux est celui qui n'est pas énoncé pour vous, mais pour soi. Cette contemplation, elle contient en creux le bonheur de pouvoir vivre de mieux en mieux de sa musique. A sa manière de s'inscrire, aussi, dans la lignée des héros country funk des années 70 tels Larry Jon Wilson, il le mérite amplement.

Il y a des lieux – Nashville, Atlanta, le salon ou se déroule un anniversaire - et des personnes, au premier rang desquelles ses deux enfants et sa femme. La musique est un levier par lequel il recherche le soutien de ses proches. Sa démarche depuis Bad Debt (2010), celle du doute et de l'incertitude, réclame la foi la plus totale, une foi qui entre en résonance, dans sa musique, provoquant des raz de marée audiophiles tels Ace of Cups Hung Low Band. L'approche de MC Taylor le démarque, dans les tournures traditionnelles qu'il aborde, parce qu'il essaie par le biais d'une production soupesée, intelligence, d'insuffler à chaque chanson les raisons de leur bonne foi ; il les arme pour répondre : oui, cela sert d'être sur la route plusieurs mois, éloigné de ceux dont on a besoin pour vivre. La déchirure prend les tons parcimonieux de cordes, de cuivres, jusqu'à la ballade finale, qui est facile à sous-estimer ; c'est à dire, en ce qui concerne HGM, si vous avez retenu la leçon, vite indispensable. De ce manque, il tire une vigueur qui en fait un cas à part dans la musique américaine, si le timbre de sa voix ne suffisait pas.

La photographie de pochette est de William Gedney (1972).



mercredi 20 avril 2016

WOODS - City Sun Eater in the River of Light (2016)



O
ludique, funky
indie rock, psychédélique


Pour le groupe de Brooklyn Woods, dès l'ouverture de City Sun Eater in the River of Light, les cuivres apparaissent comme un artifice qui démarque ce neuvième album, ou au moins Sun City Creeps, du précédent With Light and With Love. Avec sa pulsation afro-beat et son piano rhodes, le groupe a la bonne idée d'insuffler une vibration de reggae psychotique les faisant ressembler, de la façon la plus engageante, au groupe de reggae les Congos, qu'ils imitent grâce à la voix falsetto de Jeremy Earl et l'égarement dans un présent irrésolu et jouissif. « Sun City creeps/oh, let it go/we fall in to love/Take as we go. » Attention, la constance de ce falsetto un peu vibrant peut énerver. 

Le prochain morceau de bravoure s'appelle Can't See at All, dans cet album où les chansons se démarquent surtout par une pulsation funky, une répétition entêtante de certaines phrases, une instrumentation excentrique. Tout ce tropicalisme démarque un peu mieux le groupe des autres combos de pop rock psychédélique américain. L'apothéose caribéenne arrive avec The Take, bien amenée par son chorus de trompettes, et jusqu'à la surprise de son attaque de guitares électriques. Mais cela reste en stase. Politics of Free joue le rôle du single ensoleillé et (un peu plus) propulsif dans un album hagard. The Other Side encapsule encore un peu plus le sentiment doucement aliéné de l'album, retournant la réalité pour la rendre plus enveloppante. « There will always be a place for you/Meet me on the other side/What would say to tomorrow's sky/I wich the sunset almost every night... »

jeudi 10 mars 2016

HAZMAT MODINE - Extra-Deluxe Supreme (2016)






O
vintage, varié, funky
Rythm and blues, rocksteady


Le combo New Yorkais autour de l'harmonisciste Wade Shuman est de retour avec son troisième album, en fanfare ? Non, c'est plutôt discrètement que le groupe excentrique de neuf musiciens revient ! Et c'est une longue attente depuis Cicadia (2011), leur excellent album où leur blues s'affirmait encore plus brûlant et mugissant. Des genres plus traditionnels traversent cet album élégant, dont le principal attrait, après l'intensité et la variété de Cicadia, est le charme. Le titre et la pochette ramènent son aspect vintage, et des chansons comme Whiskey Bird s'essaient à une simplicité qui valorise l'harmonie sur la surenchère passée. La poésie décalée de Shuman, aussi intéressant parolier que musicien, nous plonge dans un univers fait pour affecter et attacher. La musique reste pour lui la maladie de l'âme, et il profite de moments d'accalmie pour nous plonger dans cette boite musique, dans cette fabrique si humaine qui allie la musique et les douleurs intimes (Arcadia (Coffee, Salt and Lace).


Le large éventail de cuivres, du tuba la trompette, permet au groupe d'offrir un éclectisme parfaitement intégré à leu personnalité, en particulier des éléments de Klezmer de rocksteaddy Jamaïcain (Moving Stones) et de rythm and blues de la Nouvelle-Orléans. Le cap semble plus que jamais mis vers le sud des Etats-Unis, une évolution logique pour un groupe chassant le multiculturalisme comme un graal. On a même droit à une flûte de pan sur Your Sister ! Pour qui aime la musique traditionnelle accrocheuse, ils réussissent à réunir tout ce qu'on pourrait en attendre, avec ce zeste de folie qui a fait de Wade Shuman une personnalité et de sa musique un havre décontracté.

dimanche 31 janvier 2016

BOUKOU GROOVE - Let The Groove Ride (2016)








O

ludique, efficace, funky

Funk, new soul


Boukou Groove, un trio funky dont 'existence n'est pas cantonnée aux releases parties dont ils sont friands, car c'est un bon moyen de dire, hey, watcha, on est un groupe incroyablement talentueux, certes consensuel mais dont l'âme est ancrée avec conviction dans la terre de la Nouvelle Orléans. Le genre qui puisse nous faire sentir toujours un peu dignes, pourvus pour nous accompagner dans nos croisières pleines de tentations, partis dans le golfe du Mexique sur un yacht pour faire semblant d'oublier la misère du monde. 
Les interactions de Donnie Sundal et Derwin 'Big D' Perkins  méritent l'adjectif sexy de 'tight'. Ce qui correspond au contenu de cette chanson au milieu de l'album, I Can take You Further, « Imagine how it's gonna be/girl i hope you're ready. » Une ambiance positivement moite règne sur cet album pourtant loin d'être dépravé. Des interventions du guitariste qui moulent parfaitement la voix et l'approche et ses claviers nettement plus dans la tradition du rythm and blues néo Orlanais. Ils sont liés au pianiste Jon Cleary, l'un des musiciens locaux les plus talentueux, prêts à reprendre le flambeau d'ambassadeur après la disparition de Dr John. Les moments entêtants tels que Can't See Around Corners ou l'énorme End of the Bottle alternent avec des moments moins marquants, et on ne retrouve rien à la hauteur de la fracassante Stay Broke, sur l'album précédent. « It cost a lot of money just to stay broke. » Blame it on Me et surtout Can't Come Back, ont un potentiel déchirant dans leurs paroles jamais atteint musicalement, et c'est dans le fade-out de cette dernière que Sundal  choisit d'enfin chanter comme si sa vie en dépendait. Sa voix nasale est d'ailleurs un instrument fascinant, jouant sur plusieurs registres.  Il a la volonté de ne pas en faire trop, avec des paroles qui de toute façon  donnent l'impression d'avoir basculé au cœur d'un album de sentiments forts, convaincant comme tel.  

Aujourd’hui comme trois ans plus tôt, Boukou Groove est un bonbon funk amené par des musiciens que l'on brûlerait tant d'écouter live, et de partager avec le plus grand nombre.  

mercredi 18 novembre 2015

Article - GALACTIC & JJ GREY (2015)




Galactic

OO
groovy, funky, communicatif
Rythm and blues, modern R&B, funk

JJ Grey

OO
groovy, funky, communicatif
Blues rock, funk, soul, country rock


Au premier abord, la musique de JJ Grey est une soul musclée avec un goût prononcé de revenez-y. Mais plongez-vous un peu plus dedans et prenez plaisir au talent de raconteur d'histoires du guitariste et compositeur de Jacksonville, en Floride. Terre changeante au carrefour de plusieurs mondes, et surtout au bord de l'océan, la Floride a son compte de surfeurs quinquagénaires, sans doute, mais peu nombreux sont ceux qui, une fois sortis de l'eau, rejoignent le studio d'enregistrement pour produire une musique qui irradie la joie et la communion et s'exporte si bien à l'international. Le crédo de JJ Grey, tel qu'il l'a donné dans une riche interview publiée par la magazine Soul Bag en avril 2015 : « Chanter comme Otis Redding, jouer comme Jimmy reed, et écrire comme Bill Withers, sans oublier un peu de Georges Jones! » L'enthousiasme de Grey est contagieux. C'est qu'il sait quels extraordinaires moments musicaux l’attendent encore, comme celui qui l'a réuni avec Galactic, un grand groupe et l'un des meilleurs ambassadeurs de la musique de la Nouvelle Orléans, neuf heures de voiture à l'ouest de Jacksonville. Une occasion de partager ce qui réunit de tels artistes : le goût du son live, des tons boisés du fait maison et de la chaleur humaine. 

Galactic s'inscrit dans une continuité qui lui offre tous les mérites. Bien que l'hyperactif batteur Stanton Moore soit le porte parole du groupe, les cinq musiciens originels de 1994 sont toujours ceux qui font le groupe en 2015, plus de vingt ans plus tard. Cette performance à elle seule est un indice de leur osmose et de leur cohésion. On retrouve dans le son de Galactic tout ce qu'il y a de typiquement typiquement néo-orléanais, les rythmes de second line, plein de groove, un croisement d'influences à la fois musclé et souple, moderne et traditionnel, tour à tour dansant et communicatif en diable. Interroger l'un d'entre eux, c'est faire parler tout le groupe à travers lui. Démonstration avec Robert 'Rob' Mercurio, le bassiste, interviewé sur le website Jambase. « Jeff [Raines], notre guitariste, et moi, nous avons grandi ensemble. Nous sommes allés au collège [à la Nouvelle Orléans] en même temps quand nous avions 17 ans. Pendant le collège, nous avons rencontré plusieurs musiciens dont certains deviendraient membres du groupe. Vers 1994, nous nous étions stabilisés tels que nous sommes aujourd’hui, avec Rich Vogel [claviériste], Stanton Moore et Ben Ellman [saxophone]. » L'envie de former un groupe s'est manifestée naturellement, Mercurio et les autres aillant eu pour exemple les mythiques Meters et le Dirty Dozen Brass Band, inspirés par le flegme festif d'un Professor Longhair et la longue tradition instrumentale combinant dans la ville le boogie-woogie, le blues, le jazz, le funk et bientôt le hip hop.

Ils étaient talentueux. Leur histoire semblait devoir s'écrire d'elle même. Mais sont sont les circonstances de leur apprentissage qui en ont fait un groupe à part, autant qu'une voie d'accès immédiate aux sonorités de la ville. « Nous n'avions pas de véritable maison de disques ou le support qu'un groupe normal aurait pu avoir. Nous l'avons fait indépendamment. Avant nous, la plupart des groupes qui partaient en tournée avaient déjà un hit à la radio. C'était rare d'être un groupe sans pedigree et de tourner. » Les clubs leur ouvrent de plus en plus facilement leurs portes, puis le premier album se profile à l'horizon. Rétrospectivement, ils ont permis à de nombreux groupes, dans leur sillage, de se produire en concert sans n'avoir rien enregistré. C'est la raison pour laquelle Galactic est l'un des groupes cité le plus souvent comme ambassadeur de la culture vivante de la Nouvelle Orléans. Pour se développer, il fallait ensuite enregistrer en studio. Et c'est de rencontres en tours de forces et en surprises que Galactic est devenu le groupe qui est capable d'aligner Mavis Staples, JJ Grey, et la bohémienne soul Macy Gray et d'autres chanteurs-compositeurs brûlants et visionnaires sur un seul album.

Impossible de rendre l'énergie du live en studio. Et, au contraire, difficile de reproduire tous les samples et les sons présents sur les albums studio une fois les morceaux joués en concert. Alors autant faire des albums profitant d'une qualité d'écriture telle que les chansons qui le constituent sont destinées à entrer dans le répertoire de tête des interprète invités, tout en proposant une montée en puissance dignes d'une fête de carnaval. Pour faire tenter d'oublier la nature de l'exercice, se réunir tous dans un studio et écrire de la musique, Galactic a usé de différentes techniques qui tenaient quasiment de la mise en scène. Jamais en manque d'inspiration, ils ont inventé des albums à concepts, comme Carnivale Electricos, qui mettait en parallèle le mardi gras de la Nouvelle Orléans et ceux du Brésil. Le groupe y trouve avec félicité les points communs à ces cultures, tout en transformant audacieusement leur musique, comme rendue par les platines d'un DJ. Comme dans la série Treme, ils ont permis à des chanteurs de quasiment jouer un caméo, c'est à dire se mettre en scène dans leur propre rôle. Ainsi, sur Move Fast, ils invitaient le rappeur Mystikal à courir après sa réputation dans des timings à mettre hors d'haleine. Galactic est un groupe qui a la volonté de s'effacer derrière l'immense diversité d'une scène. Ils mettent leur versatilité au service de leurs éternelles retrouvailles avec le Dirty Dozen Brass Band, ou de leurs rendez-vous exceptionnels avec le rappeur gangsta Juvenile, le chef indien Big Chief Juan Pardo ou la chanteuse presque octogénaire des Staple Singers, Mavis.

« Le 'featuring' est souvent une idée de managers, de producteurs ou de cadres de maisons de disques », commente JJ Grey pour Soul Bag. « Rien de mal à ça, mais cest trop souvent une manière de caser un nom connu supplémentaire sur un disque. Notre démarche est différente. On est comme une famille, comme une mafia du sud-est dont Derek [Trucks] et Susan [Tedeshi] [des superstars du sud Tedeshi-Trucks Band], les Allman Brothers, sont d'éminents représentants, et tous les groupes de cette région sont plus ou moins liés. » Pour Galactic, il n'est pas question de caser un nom sur un album. La collaboration doit être donnant-donnant, et c'est encore mieux si elle débouche, comme avec Macy Gray, sur une tournée pendant laquelle le groupe se transforme en accompagnateurs de luxe pour la chanteuse, réécrivant ses chansons et leur donnant une nouvelle perméabilité. Leur premier chanteur, Theryl ‘Houseman’ DeClouet, leur avait été suggéré par leur manager de l'époque. Puis il est devenu une sorte 'd'invité permanent' prenant très souvent part aux concerts du groupe. Les musiciens comprirent rapidement qu'inviter des chanteurs provenant de sphères un peu différentes, tout en défendant souvent les mêmes valeurs spirituelles qu'eux, participait à l'hybridation de leur musique sans en entamer la cohésion. Et leur batteur Stanton Moore de défendre le secret de ces collaborations – qui ne doivent pas servir de faire valoir pour l'album. Il essaie de ménager le suspense sans citer les noms les plus célèbres : « Je groupe peux tout de même vous parler de certains d'entre eux, comme David Shaw [du groupe de soul festive The Revivalists, auteur en 2015 d'un album, Men Against Mountains] et Maggie Koerner. », explique t-il à un journaliste du website Glide Magazine début 2015.

Santon Moore est ce genre de musicien accélérant le rythme de sa vie derrière les fûts quand d'autres décideraient de s'octroyer une pause. Multipliant les collaborations et les disques en solo, il agit pour sa ville comme s'il était investi d'une mission qu'il ne pouvait jamais abandonner. Moore use de toutes les influences pour en faire un mélange unique, depuis les sons lourds de John Bonham et Bill Ward jusqu'aux feux d'artifice de Buddy Rich et de Max Roach. Et difficile de contourner pour lui Zigaboo Modeliste, le batteur des Meters, qui reste le groupe instrumental le plus célèbre de la ville.

Moore est content de la direction qu'a prise cet album, effectivement assez différent de leurs deux précédents albums, qui contenaient beaucoup de samples et un son très remixé. « Il est plus direct au niveau de la production, se focalise plus sur la façon dont on sonne quand on joue nos instruments. » Into te Deep sonne plus organique plus comme une collection de bonnes chansons, qui à paraître un peu moins cohérent pris dans son ensemble. C'est pourtant un album habilement construit, qui s'ouvre un instrumental , Sugar Doosie, puis enchaîne avec un gros morceau de blues rock, la ballade intense de Macy Gray qui donne son nom à l'album, puis un funk qui capture la patte du groupe. Un autre instrumental, puis deux chansons de R & B moderne. Domino, chantée par Ryan Montbleau est la plus entêtante surprise de l'album. Puis, après un nouvel instrumental, viennent la ballade de Mavis Staples et le tube du Jamaïcain Brushy One String, qui ne joue effectivement qu'une seule corde de sa guitare, mais produit une musique rythmique entre reggae et soul. Il existe de vieilles connexions entre la Nouvelle Orléans et tout les cultures caribéennes et sud américaines.

2015 est l'année exceptionnelle qui a vu la parution de leur nouvel album leur permet de faire équipe avec ce chanteur si puissant qui partage un producteur avec eux : JJ Grey. Retour en Floride. Ou à Paris, où le sociologue Eric Doidy a conduit son interview très enrichissante. Qu'il se rappelle les influences entendues dans le cocon familial ou qu'il parvienne à décrire avec humanité les mentalités des gens de Floride, il dessine la trajectoire d'une musique vécue comme une formidable machine de rencontres qui l'a fait échapper lui-même au grand cliché du 'tous conservateurs'. C'est un musicien humble et chaleureux, frappé par la patte funk du chanteur country Jerry Reed, par Otis Redding et par l'ombre inévitable du Lynyrd Skynyrd d'avant le dérapage. « Je viens d'une famille de la vieille école, très typique du sud. Là ou j'ai grandi, c'était moitié blanc, moitié noir, sans "minorité". Ma famille est un drôle de mélange. » Il grandit au milieu des exploitations de poulets.

Au delà, c'est son groupe tout entier qu'il s'agit de célébrer. « Le batteur, Anthony Cole, est l'un des plus formidables multi-instrumentistes que je connaisse, vient d'Orlando en Floride, mais est né à Detroit, je crois. Todd Smallie, qui vient de groupe de Derecks Trucks, est d'Atlanta. Les autres viennent du Texas, de Los Angeles... Dennis Marion, notre trompettiste, vit à Jacksonville depuis longtemps, mais il est de Baltimore. Tous sont des gens que j'ai connus au fil des années lors de tournées. Je faisais la première partie de leur groupe ou c'était l'inverse ; ou alors ils étaient dans le groupe d'un pote à moi ; ou bien ils m'ont hébergé. Mais on s'est tous connus sur la route. Au début de Mofro j'écrivais des morceaux sans vraiment avoir un vrai groupe : j'embauchais quiconque était libre selon le moment. » L'apport du producteur Dan Prothero a aussi été crucial. «Quand je l'ai rencontré pour la première fois, il m'a expliqué quelles étaient mes forces et mes faiblesses, m'aidant à consolider les unes à à me débarrasser des autres. Ce qui faisait ma force selon lui, c'est le fait de baser mes chansons sur ma vie, mon coin, les choses que j'avais vues et celles que j'avais faites. Ma grande faiblesse, c'est quand j'essayais de jouer de manière un peu artificielle au mec qui met l'ambiance. »

Si cet album nous divertit suprêmement, c'est grâce à ses solides fondations instrumentales, et aux mélodies que Grey parvient à trouver, infusant de sa ferveur originale tout ce qu'il touche. Ol'Glory est un de ces grands albums entre potes qui regardent effrontément vers le soleil. Parcouru d'un énorme groove funk, de soul bien léchée, de rock n' roll à soli droit sorti des seventies, de country rock, pour que jamais la machine ne s'essouffle. De quoi proposer des concerts juke-box. Douze valeureuses chansons écrites avec une inspiration puissante, une simplicité de ton qui invite chacun de quitter son champ et de rejoindre la party. JJ Grey & Mofro jouent comme un vieux groupe, mais un qui tente la rédemption après chaque refrain. Les citadins de la grande ville finissent invités, eux aussi. Everything is a Song secoue avec la fièvre des hommes de la terre, puis on gagne peu à peu l'apesanteur, au fur et à mesure que tout le beau monde rejoint (Luther Dickinson, des North Mississippi Allstars et Black Crowes, ou Derek Trucks) Leurs forces se rangent derrière la vitalité de Brave Lil' Fighter ou Tic Tac Toe et des ballades ou la voix rutile par dessus les cuivres, Light a Candle et Home in the Sky.

lundi 26 octobre 2015

THE WOOD BROTHERS - Paradise (2015)






^ Un concert au Winterwondergrass dans le Colorado., dont ils sont originaires.

OO
groovy, attachant, funky
Americana, blues rock, folk


Les frères Wood ont un groupe qui, sur les bases rythmiques folk de la contrebasse de Chris Wood, construit des grooves étourdissants. Depuis le début des années 2000, il ont sorti quatre albums qui ont laissé les amateurs d’americana ravis et les journalistes incertains de l’étiquette qu’il fallait leur coller. Ils n’ont cessé de s’améliorer. Et au vu de l’accueil qui a été fait à ce nouvel album par ceux qui connaissent et aiment déjà ce groupe, le fait d’avoir enregistré avec Dan Auerbach des Black Keys ne les a pas dénaturés. Au contraire, ils ont un son toujours plus rond et mieux lié, qui ne peut appartenir qu’à un groupe au sommet de son osmose.

La puissance de leurs harmonies vocales est un gros plus, les structure ouvertes et élastiques, qui passent dans un même morceau du folk intimiste à l’Americana funky et au rock choral, en passant par la soul (Newer and Always), profite en plus d’arrangements puissants (écouter la ballade Two Places, ses cuivres et son orgue électrique). Si les Black Keys pouvaient être ‘commerciaux’ à force de trop essayer, The Wood Brothers rapellet directement The Band parce qu’ils ont cette aisance et qu’on sent qu’ils s’amusent terriblement à enregistrer cette musique. C’est comme si l’Alabama se traduisait instantanément en un mélange idéal de country, gospel, folk, funk, blues, où les moments les plus trad’ ne sont pas en reste pour la pure séduction (Heartbreak Lullaby). Whithout Desire nous projette en fanfare au cœur du studio, avec eux. Ces chansons naissent déjà complètement matures, c’est à peine si une touche de naïveté peut être décelée, sur Touch of Your Hand. Un coup de foudre.

vendredi 10 avril 2015

JJ GREY & MOFRO - OL'GLORY (2015)




OO
groovy, funky
blues rock, funk, soul, country rock

C'est un de ces grands albums entre potes qui regardent effrontément vers le soleil. Parcourus d'un énorme groove funk, de soul bien léchée, de rock n' roll gallinacé à soli droit sorti des seventies, de country rock, pour que jamais la machine ne s'essouffle. De quoi proposer des concerts juke-box. 
On a beau se trouver en Floride, pour une fois, c'est un musicien humble et chaleureux, frappé par la patte funk du chanteur country Jerry Reed, par Otis Redding et par l'ombre inévitable du Lynyrd Skynyrd d'avant le dérapage. "Je viens d'une famille de la vieille école, très typique du sud, confie t-il au magazine Soul Bag. "Là ou j'ai grandi, c'était moitié blanc, moitié noir, sans "minorité". Ma famille et un drôle de mélange." Il grandit au milieu des exploitations de poulets.
Douze valeureuses chansons écrites avec une inspiration puissante, une simplicité de ton qui invite chacun de quitter son champ et de rejoindre la party. JJ Grey & Mofro jouent comme un vieux groupe, mais un qui tente la rédemption après chaque refrain. Les citadins de la grande ville finissent invités, eux aussi. Everything is a Song secoue avec la fièvre des hommes de la terre, puis on gagne peu à peu l'apesanteur, au fur et à mesure que tout le beau monde rejoint (Luther Dickinson,des North Mississippi Allstars et Black Crowes, ou Derek Trucks, des superstars du sud Tedeshi-Trucks Band dont JJ GREY mérite de partager le succès. Leurs forces se rangent derrière la vitalité de Brave Lil' Fighter ou Tic Tac Toe et des ballades ou la voix rutile par dessus les cuivres, Light a Candle  et Home in the Sky. 

samedi 14 avril 2012

Dr John - Locked Down (2012)


Parutionavril 2012
LabelNonesuch
GenreRythm and Blues, Funk, Rock
A écouterBig Shot, Eleggua, God is Sure Good
°
Qualitéslucide, groovy



Voir aussi la chronique de Tribal (2010)
Voir aussi la bio de Dr. John

Le plan de Dan Auerbach consistant à produire Dr. John était d'une ambition folle. S'il avait s'agit de rendre sa crédibilité au pape de la Nouvelle-Orléans, la tâche aurait déjà été ardue ; seulement, Mac Rebennack n'a rien d'une star déchue dont un jeune loup pourrait s'approprier la légende. Ces dernières années, il a sorti d'excellents disques, The City That Care Forgot (2008) ou Tribal (2010), réinvestissant pleinement son rôle de passeur après la catastrophe de l'ouragan Katrina. Tribal en particulier le voyait redevenir cent pour cent néo-orléanais, dans le son et dans l'esprit, bien loin de toutes les accusations d'auto-parodie qui finissent par tomber sur les musiciens dont le mythe est encombrant. Directif et autoritaire, Rebennack a toujours su s'entourer d'amis et des meilleurs – le Lower 911 dans les années 2000, et le groupe funk ultime issu de la Nouvelle-Orléans, les Meters si l'on revient à Dr John's Gumbo (1972) et In the Right Place (1973).

Deux idées ont concourru à la relative réussite de cette entreprise : premièrement, Auerbach a conseillé au grand pianiste rythm ans blues de se concentrer sur des sonorités de clavier plutôt que de piano, comme pour retourver l'esprit de ses débuts. Gris Gris (1968) et Babylon (1969) furent les fondations, issues de sessions chaotiques, sur lesquelles Rebennack fonda la suite plus conventionnelle de sa carrière. Le piano inscrivait Dr. John dans la lignée de ses héros, de Fats Domino à Professor Longhair, et représentait la face la plus commercialement viable de sa musique, le moment où il s'était mis à reprendre les hits locaux de la Louisiane, Iko Iko, Tipitina ou Big Chief. En réinvestissant un orgue Farfisa que même les zombies voodoos haïtiens ne voleraient pour rien au monde – instrument qu'il n'avait plus joué depuis l'année 1968, de son propre aveu – Rebennack renouvelle son plaisir.

Pour aiguiser son imagination, Auerbach lui fait écouter des 45 tours de soul et de funk Ethiopien des années 70. Le résultat le plus visible, c'est ce solo oriental sur Revolution, enregistré en une seule prise. Deuxième bonne initiative, suggérer à Mac Rebennack d'écrire des chansons personnelles. « Le premiers albums de Mac sont tellement bons, ils ont vraiment une imagerie cool, mais c'est un personnage, ce n'est pas Mac, c'est Dr John. », commente le guitariste des Black Keys. « Je voulais un album qui aurait le feeling de ces disques, mélangé avec la vraie personnalité de Mac. Il souhaitait se révéler de cette façon, parler de choses intimes. Finalement, je pense que c'est ce qui va survivre au passage du temps, car cela vient totalement de son cœur. »

Le pouvoir d'évocation de la sorcellerie vaudou accentue l'impact d'un album sur lequel Dr John appelle aux armes, pourfend les nouvelles religions, finance et surveillance, y apparaissant pourtant plus touchant que sauvage. Comme dans toute musique néo-orlanaise, les thèmes de la persistance de la rédemption transcendent celui de la désobéissance, de l'acte inconsidéré, même si l'ouragan Katrina a donné depuis 2005 une tension supplémentaire au discours des artistes locaux. Sept ans après le drame, alors que la paranoïa occidentale augmente en même temps que l'inertie de son système, Locked Down canalise les illusions et la confusion du monde contemporain. Kingdom of Izzness ou Iceage rejoignent Revolution pour ce qui est de créer un climat d'urgence, mais c'est dans un écrin de grâce aux relents de vieux marais zydéco. Dr John arrondit toujours les angles de la façon la plus élégante, profitant de sa sagesse, en regard de sa longue carrière (il a 71 ans) même dans une chanson ou on l'entend dire « KKK, CIA, ils jouent tous les même jeu ».

Les chœurs des sœurs McCrary, la basse bondissante, les introductions détonnantes et les sections rythmiques endiablées : Locked Down cherche sans repos cette l'intuition aussi festive que mystérieuse qui concourt, sans approximation, au meilleur funk. Les morceaux jouent de plusieurs dimensions, pas toujours avec le succès escompté ; si Big Shot est extraordinaire, Getaway est assez prévisible. Le solo de Dan Auerbach vers la fin du morceau laisse penser que Locked Down est un acte de bravoure pour lui, avant d'être celui de Rebennack. Un sentiment que confirme le processus d’enregistrement. Auerbach a beaucoup réfléchi en termes musicaux, en voulant donner une teinte précise à l'album – tout en sachant qu'un album de Dr. John s’accommode de choses très diverses, exactement comme le gumbo néo-orléanais. «Mac a l'habitude de la manière classique d'écrire de chansons, selon laquelle vous démarrez par la mélodie et les paroles avant de composer la musique. Nous avons fait exactement le contraire. Nous sommes arrivés avec la musique en premier. Après 13 jours nous avions 13 chansons. Il est revenu un mois plus tard, et a passé huit jours à finir les chansons – textes, chant, mélodies.»

Cette façon étrangement policée de faire de la musique semble parfois nuire au feeling de ces dix chansons – jusqu'à ce que la candeur des deux titres de fin – My Children, My Angels et God is Sure Good - nous débarrasse d'une impression de légère raideur. Sur la dernière, le duo de chanteuses est remplacé par une large chorale. La production, se rapproche beaucoup de celle d'El Camino (2011), des Black Keys ; jusque dans cet écho dans la voix qui trahit parfois le timbre de Rebennack, en particulier lorsqu'il s'écrie, au point culminant de l'album : « Can i get a witness ? » On appréciera cependant encore la facilité que montre Locked Down pour lier le primitivisme des 78 tours, la sophistication sous-estimée du funk des années 70 et la compression de l'ère mp3.

vendredi 24 février 2012

St. Vincent - Strange Attractor (suite et fin)


MARRY ME

“Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le jouaient à leur mariage, ou qu’il faisait partie de ces petits moments spéciaux pour eux. J’ai fait un concert à Boston où un homme est monté sur scène et a fait une demande en mariage à sa petite amie. C’était fantastique. C’était très doux. C’est un vrai rappel que, une fois que votre partie est jouée, une fois le disque paru, il est assimilé par d’autres gens dans leur vie quotidienne, est c’est énorme. Totalement hors de votre contrôle. Et psychiquement, c’est très agréable de savoir cela. » Annie Clark nous parle de l’accueil de Il y eut d’abord le EP Paris is Burning (2006), dont la chanson-titre, un brin apocalyptique, est sans doute inspirée du film documentaire de Jennie Livington du même nom (1990) qui chronique la culture de bal à New York et les sujets du racisme, de l’homophobie, du SIDA et de la pauvreté. Parmi les trois morceaux de l’EP, une reprise de Jackson Browne, These Days.

Les chansons présentes sur Marry Me furent écrites quand Clark avait dix-huit et dix-neuf ans, et, selon elle, « représentaient un aspect plus idéaliste de ce que la vie ou l’amour sont, à travers les yeux d’une personne qui n’a aucune expérience. » Annie Clark se décide à occuper un rôle de premier plan. « L’égo provisionnel. C’est un concept que j’ai appris de mon oncle. Vous vous donnez la permission de vous manifester, et d’être vu, ou plutôt entendu, vous vous autorisez une situation que vous ne ressentez pas comme naturelle. Vous êtes comme un messager pour la musique. » Musicalement, Marry Me n’avait pas encore l’opulence des albums à venir ; il est moins intense, et plus vaudevillesque. L’influence cabaret y est clairement audible, comme chez Congleton. Marry Me révèle le talent multi-instrumentiste de Annie Clark, puisqu’elle y est créditée ainsi : « piano, guitares, orgue, Moog, synthétiseurs, clavinet, xylophone, vibraphone, dulcimer, programmation, triangle, percussion ». Dans les circonstances, se créditer au triangle révèle une humilité presque « ancienne école ».

Chaque élément est utilisé pour donner une coloration, mais le résultat est bien au-delà de l’exercice de palette. La musique exerce un magnétisme que l’indulgence et la douceur de l’interprétation de Clark ne fait qu’augmenter. Certains moments font que, malgré la douceur, Marry Me pourrait être l’affirmation d’une dualité précoce. “L’amour ne sert qu’à montrer qui endure coup de fouet après coup de fouet avec panache » ; « Le temps va venir où je vais te donner ma main et dire : ‘c’était bien mais… c’est fini. » L’attraction-répulsion – le fameux push-pull – est une stratégie instinctive. Tout en contrepoints vocaux, en tentatives polyphoniques, tour à tour orchestral et dénudé, traversé d’éclats de guitare abrasive, Marry Me fait éclore une grâce un peu folle, et révèle un nouveau talent exceptionnellement inspiré, saturant ses chansons d’idées, de nuances. What Me Worry, est une chanson au classicisme jazzy, qu’elle interprètera en live avec le violoniste folk et klezmer Andrew Bird. What Me Worry termine d’envoûter l’auditeur, à défaut de le laisser avec les clefs de compréhension de l’album. Comme ceux qui suivaient Annie Clark allaient s’en apercevoir, Marry Me effleurait des thèmes qui allaient croître au fur et à mesure que les sources d’émerveillement de l’artiste se multiplieraient.

ACTOR

Deux ans s’écoulent entre Marry Me et son successeur, Actor (2009). Dans la bouche d’Annie Clark, un mot supplante alors tout les autres : « magie ». L’énergie de New-York, où la jeune femme originaire de Dallas (Texas) vit à présent ? Magique. La bande originale néo-classique du film Disney Sleeping Beauty, qui inspira de nombreux sons sur son second album ? Magique. Découvrir une mélodie qui fonctionne ? « Oh, c’est magique ». Elle évoque ainsi les choses qui nourrissent aussi bien le cœur que l’esprit. « J’aime les contes de fées en partie parce qu’ils sont étranges, confie- t-elle sur le blog Denver Westword. J’aime beaucoup les films de Disney des années 30 et 40. Il y a un article très intéressant sur la préparation de Blanche Neige dans Vanity Fair. » « Ces histoires ont été transformées pour Disney, mais si vous lisez Hans Christian Andersen, c’est horrifiant. Les personnages se font des choses terribles les uns aux autres. » Elle trouverait également magiques les bandes originales enregistrées par Danny Elfman pour Tim Burton. Son apparence gracile, ses boucles, la pâleur de son teint et surtout son regard, presque dénué d’expression, sur la pochette de Marry Me puis sur celle d’Actor, le deuxième album de St. Vincent, la font ressembler l’une de ses marionnettes auxquelles le cinéaste insufflait la vie dans ses films d’animation. Comme Emily, la mariée défunte du film de Burton, Annie Clark semble si légère qu’elle peut s’évanouir dans un souffle. Sur la pochette de Marry Me, sa beauté victorienne crée un personnage à elle seule, un peu énigmatique du fait de cette expression d’attente et de curiosité. Entre les deux albums, l’émerveillement répété d’Annie Clark n’a fait qu’accentuer sa personnalité artistique.

Actor fut l’objet d’un regain d’intérêt important pour le travail de Clark. C’est à cette période que de nombreux nouveaux admirateurs la découvrirent. Allmusic, l’influent site américain qui vise l’exhaustivité et la justesse critique, décrivit l’artiste en ces termes : « Annie Clark est un talent unique : elle est autant musicienne qu’auteure de chansons, ses sons comme ses mots ne font pas de compromis malgré leur délicatesse. Elle mélange rock, jazz, musique électronique, et touches classiques si naturellement que cela semble naturel. Aussi adorables que ses mots et sa voix puissent être, elle est trop étrange et trop maligne pour être seulement séduisante. » Sa signature avec le label britannique emblématique 4AD avant la sortie de l’album a sans doute contribué, en l’associant à une scène de qualité, à sa découverte par un public plus large. 4AD est en effet associé à la scène pop et rock d’inspiration romantique des années 1980, tels This Mortal Coil, Bahaus, les Cocteau Twins ou Dead Can Dance, et a su préserver son esprit indépendant jusqu’à aujourd’hui à travers les signatures d’Atlas Sound, Deerhunter ou Twin Shadow. Actor fut commenté avec plus de précision et d’excitation que son prédécesseur, auquel il fut comparé. Annie Clark, elle fut apparentée à David Byrne (Talking Heads), David Bowie encore et toujours, Peter Gabriel et Beth Orton, des gens qu’elle « respecte et qu’elle admire », tout en notant, interrogée, sur le blog Denver Westword, son intérêt particulier pour une chanson comme Wuthering Heights, de Kate Bush.

Pour beaucoup, les visages inhabituellement exposés des jaquettes accentuaient l’ambigüité des œuvres en connotant l’existence de sentiments inavouables, et donc la nécessité de cette demeurer neutre en façade. « C’est une superposition de cruel et d’aimable. Les arrangements, baroques, sont encore plus apprêtés qu’avant et sa voix est plus belle, ceux-ci et celle-là soulignant les courants obscurs qui sous-tendent ses chansons. » Dans ce jeu de signifiants, Actor introduit la couleur – orange – pour dénoter un art plus vivant, plus vibrant, plus intense. La persistance du portrait conserve cependant le mystère.

Sur Actor, Annie Clark accolait à des cordes cinématiques des sonorités et des rythmes plus minimalistes et inquiétants. Les moments les plus inconfortables venaient avec les mélodies les plus douces, et inversement. Laughing with a Mouth of Blood, malgré son titre violent, contient les passages les plus mielleux de l’album. La nouvelle musicalité mettait ainsi en valeur les oppositions qui donnaient sens à son œuvre, les rendant décelables même pour un auditeur moyennement attentif. « L’album joue des contrastes, pouvait-t-on lire dans Entertainment Weekly, « Clark laissant sa voix de chorale d’église s’attarder sur des paroles qui s’en prennent sombrement aux thèmes de la violence, du sexe, et du chaos général ». Une interprétation extrême pour un disque enregistré dans une sérénité retrouvée. « Je suis revenue d’un an et demi de tournée, et mon esprit était usé », racontera Clark. « J’ai ainsi commencé à regarder des films, dans un processus pour me faire redevenir humaine. Et ça s’est mis à influencer le disque entier. » Actor laisse entendre que ‘redevenir humain’ ne débarrasse pas de la confusion, mais ne fait que la transfigurer. Cet embrouillement suscité par une longue fuite vers les salles de concert s’écrit en chansons. La sophistication sonore d’Actor peut dissimuler dans un premier temps la sensualité et la sensibilité intenses de l’album. Les paroles évoquent souvent un souffle qui s’accélère, un cœur qui bat la chamade et toujours l’appréhension. « Ses personnages s’inquiètent du jugement de ses voisins et des étrangers, tentent de sublimer ou de désamorcer leur colère, et dans un des moments les plus sombres de l’album, fantasment à l’idée de se fondre totalement dans une nouvelle identité. »

Une autre chose qui différencie Actor de Strange Mercy, c’est le mode de composition, majoritairement à l’aide d’un ordinateur, avec Garageband, le logiciel de création musicale développé par Apple et généralement destiné aux amateurs. Clark expliquait en partie ce choix par l’influence de ses voisins, qui rechignaient à l’entendre jouer de la guitare à travers la cloison de son appartement. Que ceux qui pensaient qu’une telle pratique ne pouvait donner de résultats probants se détrompent. Le procédé n’a pas altéré les qualités d’écriture, mais a sans doute participé au timbre légèrement étouffé des chansons.

YEAR OF THE TIGER

L’Amour l’Après-Midi est un film d’Eric Rohmer qui date de 1972. Un homme marié y médite son rapport aux femmes, celles qu’il observe dans sa vie quotidienne. La maîtresse d’un de ses amis de jeunesse, Chloé, reprend un jour contact avec lui. Créature impulsive et en détresse, l’homme, qui s’appelle Frédéric, décide de lui devenir en aide, et tombe bientôt sous le charme, avant d’être tiraillé par la jalousie. L’histoire a plus d’une parenté avec Le Démon de l’américain Hubert Selby (1928-2004), livre génial dans lequel un homme marié lui aussi ne peut s’empêcher de multiplier les aventures, frustré par un travail qui ne tarit pas ses envies de pouvoir et de domination les plus folles. Une critique acerbe de la morale sociale, qui démarre dans l’intimité paisible d’un foyer pour se terminer en feu d’artifice de violence grandiloquent. Chloe in the Afternoon, c’est le titre de la chanson qui ouvre le troisième album d’Annie Clark sous des auspices plus étranges encore que sur Actor. Le refrain, avec la phrase du titre répétée, intrigue. Nous sommes propulsés sans préparation dans un univers de tension psychologique, au bord de l’hystérie. Clark semble y manier le fouet autant qu’elle s’écrase sous les coups de langue enflammée de son instrument. Elle subit et inflige tour à tour, et souvent simultanément. Son désespoir semble appeler revanche. “did you ever really care for me, like I cared for you?”

Comme le personnage de Selby, Clark s’y pose entre les apparences que l’on se donne et les envies qui nous prennent, en réaction à un environnement pour que l’on s’efforce de garder banal, tout en cherchant à la fuir. St Vincent nous a appris à ne plus se fier aux apparences ; plus une personne est marquée de neutralité, semble signifier Clark, plus ses envies, sa voracité, seront puissantes. «Physiquement j’ai l’air très réservée », suggère Clark. « Mais j’ai certainement autant de colère et d’agressivité en moi que n’importe quelle autre personne, et il faut que cela s’exprime d’une façon ou d’une autre. » L’instinct prend le dessus avec de plus en plus de panache, tandis que les personnages restent dans une réserve presque maladive. Le son est plus acéré, se réconcilie un peu avec les mots dans un objectif commun. Strange Mercy est né à la guitare, conçu pour pouvoir être interprété entièrement en solo sur l’instrument, et le choc de cet instrument et des mots, ‘emboités ensemble d’une façon évocatrice’ est parfaitement clair. La présence de claviers aux sonorités originales n’enlève rien à la crudité des mélodies. "J’aime l’aspect physique de la guitare ; vous pouvez l’étrangler ou la faire chanter. Je ne peux pas dire que je sois très technique pour autant. C’est plus de l’intuition – c’est toujours plus le coup de chasser l’abstraction. » Autour d’elle et de son instrument, une douzaine de musiciens.

Clark ressemble parfois à Nina, l’héroïne du film de Darren Aronoifski, Black Swan, et ce n’est pas seulement pour sa voix de cygne. « Strange Mercy, c’est ce qui se produit quand l’image d’élégance et d’assurance est confrontée à la confusion et au chagrin : vous pouvez soit avoir le regard fixe et désespéré vers toutes ces choses étalées par terre, soit faire quelque chose de beau, et même de transcendant, en vous confrontant à vous-même. » Parfois, les désirs de grandeur se concrétisent, comme sur Cruel et ses remarquables séquences de cordes, au cours d’une entêtante Cheerleader au refrain insistant ou encore sur le magnifique Year of the Tiger. « J’ai discuté avec plusieurs personnes qui m’ont dit que l’année 2010 avait été la pire de leur vie. Un ami m’a dit qu’n 2010 les hauts devaient être vraiment hauts et les bas vraiment bas. J’ai essayé de faire quelque chose d’utile et de productif de cette année-là, d’en faire une chanson. Et c’était l’année du tigre. » commente-t-elle, à propos de la chanson Year of The Tiger, interrogée par Christina Lee sur le site New-Yorkais Vulture. Lorsqu’elle laisse la confiance l’abandonner pour paraître plus vulnérable (Surgeon, Strange Mercy…), c’est fascinant aussi. Dilettante est précieux, inclassable, funky, avec un final une nouvelle fois surprenant. L’album est aussi une relecture aussi mondaine que précaire de la maturité, avec Champagne Year – une expression utilisée lorsqu’on atteint l’âge de notre jour de naissance, 28 ans en l’occurrence.

Clark se fait kidnapper par une famille dans une vidéo dont le principal personnage est une petite fille d’une douzaine d’années. Il faut imaginer cette fois l’héroïne de Dogville, le film de Lars Von Trier. Enfin, une session pour 4AD parachève, pour les mois à venir, sa vision musicale. Inspirée de Shirley Bassey chantant This is My Life en 1968 à la télévision italienne, elle est entourée de son nouveau groupe, constitué de Daniel Mintseris et Toko Yasuda au synthétiseurs et de Matthew Johnson à la batterie. Annie Clark y apparaît lourdement maquillée, et, malgré sa fragilité, est plus convaincante que jamais tandis que sa guitare et sa voix sont valorisées par le relatif minimalisme de la musique, sur les réinterprétations de quatre titres extraits de son nouvel album. Elle est en passe de transformer les stimulations d’un spectacle, glamour en apparence, en joie féroce.

samedi 21 janvier 2012

La semaine du Groove #5 : Warren Haynes - Man in Motion (2011)




Parutionmai 2011
LabelStax
GenreRock, soul
A écouterMan in Motion, Everyday Will be Like a Holiday, Your Wildest Dreams
°
Qualitésrétro, soigné, sensible

« Man In Motion retourne plus loin dans mes racines et exploite mon amour de la soul et du blues. J'ai commencé à chanter à sept ans sur des trucs comme James Brown, The Temptations ou Otis Redding. Je ne suis tombé dans le rock que des années plus tard. Et puis les grands guitaristes de blues ont également fait beaucoup pour moi. J'ai voulu mélanger tout ça et vous le présenter sur Man In Motion.» commentait Warren Haynes, interrogé sur guitariste.com. Véritable tour de force, Man in Motion retourne au berceau de ses influences tout en ouvrant une nouvelle ère pour le musicien, actif depuis le début des années 1980. Cet album lui permet peut-être de gagner un nouveau public.

En trente ans, Haynes prête beaucoup son talent, concrétise de nombreux projets, et reste fidèle aux sudistes Allman Brothers Band, parfois qualifiés de ‘groupe le plus influent d’Amérique' pendant la première moitié des années 1970. L’histoire de Warren Haynes est celle d’une fusion des générations, d’une volonté de faire lien ; il n’était même pas sorti de l’école que certains de ses collaborateurs les mieux connus étaient déjà au sommet de leur gloire. Haynes vit ancré dans la tradition, et joue pour rendre hommage avant tout. « Les musiciens de la Nouvelle-Orléans ont une manière que tu ne retrouves pas chez les autres. Cela tient peut-être au fait qu’ils ont grandi immergés dans cet immense héritages musical, que nous autres ne faisons qu’étudier. » expliquera t-il dans Soul Bag. Sorti en 1993, Tales of the Ordinary Madness était ce que Warren Haynes avait fait de mieux jusque-là ; privilégiant les compositions originales plutôt que les reprises, il prouvait que son talent d’auteur compositeur de chansons marquantes était à la hauteur de sa réputation de guitariste au jeu enflammé, baigné dans la tradition blues et le rock sudiste.

Man in Motion est un long album dont les chansons épiques se nourrissent d’improvisations funky amenées par quelques légendes. Exactement comme Haynes joue le maillon d’une chaîne dans l’histoire du rock américain, il occupe au sein du groupe luxueux qui porte son propre nom une place en intelligence. « La fait qu’il y ait deux claviers qui jouent en même temps à côté de moi m’a forcé à jouer différemment. IL y a tout au long du disque une conversation entre les deux claviers, Ivan Neville à gauche à l’orgue et au clavinet, et Ian MacLagan à droite au piano et au wurlitzer. Il a donc fallu que je trouve ma juste place au sein de cette conversation ! L’erreur aurait consisté à leur demander à eux de s’organiser autour de ce que je faisais. » Ainsi, Haynes ne s’illustre qu’avec parcimonie, n’hésitant pas à laisser le beau rôle au saxophone de Ron Holloway.

Warren Haynes est dans une démarche ouverte, et il est en outre capable de visionner avec une meilleure justesse qu’auparavant ce qui fait une bonne chanson. Il tire sa force de l’humilité, du recueillement ; et n’a pas à forcer pour que le groupe groove positivement. Se crée une trame funky et généreuse qui fait mieux qu’établir une communication entre les musiciens, mais déploie un feeling authentique auquel la sensibilité des mots répond parfaitement. Première chanson sur la deuxième face du vinyle, On a Real Lonely Night possède le groove d’une tuerie des Neville Brothers. L’émancipation émotionnelle de Haynes passe aussi par la voix. Avant d’être guitariste, il voulait être chanteur de soul. Man in Motion lui en donne les moyens pleins et entiers, notamment sur A Friend to You ou Your Wildest Dreams, un timbre puissant et le saxophone. Les chansons sont émotionnellement chargées, mais pleines de sonorités claires ; leur liberté se manifeste en solos et parties improvisées, qui nous ramènent à l’héritage néo-orléanais.

On sent qu’il a souhaite faire de Man in Motion un réponse, presque vingt ans plus tard, à Tales of the Ordinary Madness - un disque attaché à raconter l’histoire de son apprentissage technique et émotionnel, un album que lui seul pouvait faire. A travers sa passion, c’est le pouvoir réparateur de la musique qu’il célèbre dans ses chansons chaleureuses.








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