Un album concis, prenant le parti d'aller directement vers ce qui provoquera chez leurs jeunes auditeurs le réconfort au milieu de leur désarroi. Sorority Noise abandonne toutes les poses indie rock, les prétentions par lesquelles beaucoup d'autres tentent d'être pris au sérieux. Ce qu'ils ont à faire est tourné vers l'intérieur, nous parle de résolution et de résilience. Et pour bien se situer, entre ses pensées les plus sombres et l'auditeur, le chanteur Cameron Boucher semble émerger à contrecoeur d'un sommeil difficilement gagné. « The last week/ I've slept eight hours total. » commence t-il sur No Halo. Il embrasse la mélodie mieux que jamais, chose remarquable étant donné le ton qu'il prend, celui d'une conversation morne. Ce décalage caractérise la plus belle qualité de l'album, le peu d'efforts qu'il met à atteindre des sommets. Sorority Noise humanise les sentiments que d'autres se contentent d'interpréter. La production atmosphérique, presque douce par moments, fait briller les moindres revirements et donne un relief vertigineux à des chansons pourtant réduites au plus strict nécessaire. Ils excellent avec les tempos lents et suscitent une sérénité sourde avec First Letter From St Sean ou Leave the Fan On.
Cameron Boucher a vécu avec une impuissance encore plus grande, question de génération, ce que Neil Young avait exprimé avec Tonight's the Night : les dommages létaux de la drogue sur son entourage. Plus un suicide, certains diront que ça revient au même, mais pas ici. Chaque cas dépeint dans ces chansons de pop hurlée est éprouvé avec une distinction et une délicatesse que l'on imagine aisément entrer en résonance avec le public 'trash' sensible américain. Cameron Boucher sait pourtant si bien nous engager, à chaque hurlement. Avec l'art d'être frontal tout en nous donnant l'impression d'une apaisante maîtrise, cet album est un tour de force.
Les choses ne sont plus les mêmes. C’est ce que ce quintet semble
vouloir signifier partout sur cet album dramatique. Un changement a eu lieu, entre
le premier et le deuxième album, le point A et le point B. Même si pour l’essentiel
on continue d’écouter une musique pleine d’émanations rock émo qui évoquent
Marilyn Manson (la pièce centrale My Favorite Color, « Stay quiet for me »
hurlé à la façon de Brian Warner, et le riff martelé comme du rock indus). Les
guitares sont caverneuses à souhait. Lorsque la basse gonfle, le néo métal de
Korn vient à l’esprit (sur Ten par exemple). Mais pourquoi ne pas se sentir un
peu nostalgique de ce désespoir mal dégrossi, cette façade pour conjurer des drames
existentiels. La plus grande force de Citizen, dirait t-on, c’est de tant miser
sur la forme de l’album, de faire en sorte que les morceaux se renforcent entre
eux, alternant les ambiances et les dynamiques de façon hypnotique. Les deux ballades, Yellow Love et Heaviside, par
exemple bâtissent vraiment une oeuvre qui les dépasse. Des cycles émotionnels
se font écho Les sentiments sont à fleur de peau, mal définis comme cette voix
qu’on ne saisit pas bien.
Est-ce l'album ou est-ce le concert ? Je ne 'attendais pas à un tel retour en force de ce groupe de Toronto laissé de côté après l'achat du vinyle de Couple Tracks en 2010. Aujourd'hui, ils me semblent naturellement compter parmi les meilleurs groupes canadiens. La sortie du disque et le concert resteront comme un moment pivot de l'année et ils risquent bien de rafler mon titre de groupe de l'année. 13 ans de carrière et ils ont l'air si jeunes. Ils n'ont presque pas changé depuis la baffe monumentale de Hidden Worlds puis The Chemistry of Common Life, un album qui s'ouvrait sur l'intense et inoubliable Son the Father et se poursuivait avec les addictives Crooked Head et No Epiphany entre autres. Peut-être que ce groupe n'a pas trouvé un plus large public parce qu'ils se sont posés dès le départ à la croisée du hardcore (le chant de Damian Abraham), de la grandeur sonore de visionnaires (que l'excellence technique du groupe ne remet jamais en cause, quelles que soient, semble t-il, les conditions dans lesquelles ils jouent) qui fait parfois même penser à Devin Townsend et à My Bloody Valentine et ... le punk. Le punk pour l’énergie potache, la performance unique d'Abraham, parolier touchant, précis et prolifique, qui résume bien l'idée du groupe de combiner l'esprit et le corps ; il y a un moment pour poser une prose à vif qui questionne le passage du temps et la place du groupe au sein d'un monde idéalisé, plein d'émotions perméables. Et il y a un moment pour le corps, suintant de sueur lorsqu'Abraham hurle ces paroles et multiplie les actes de bravoure devant son public heureux. Glass Boys montre, au minimum, avec quelle rare constance ils réussissent à reproduire les coup de l'album fleuve, où les hymnes à retardement se succèdent. Plus que Glass dans le sens de verre fragile, on est tentés d'y voir le miroir qu'ils nous tendent : on peut continuer de sauter dans tous les sens, mais il y a aussi cette manière de dire : regardez en arrière, tout ce qu'on a accompli !
Parution : 2010 Label : Southern Lord Genre : death metal, punk, hardcore A écouter : Black Sin, Escape from Death, Children of the Horn
7.25/10 Qualités : intense, sombre
Pour ce qui est de son pesant et éprouvant, le label américain Southern Lord indé est l’un des meilleurs. Les amateurs de drone et de metal le savent bien. Black Breath, groupe de cinq jeunes gens de Seattle, y sont nouveaux et déjà favoris .
Ils se situent entre métal satanique, Motorhead et punk-hardcore. La pochette, dédiée au culte du diable, illustre bien l’aspect punk et devilish, tandis qu’un morceau comme Children of the Horn, avec ses airs de Ace of Spades, laisse deviner leur inspiration du trio de Lemmy. En fait, on croirait que Black Breath sont partis d’une base punk-hardcore à la Fucked Up et sont grimpés, échelon par échellon, construisant de nouvelles voies de traverses et ralentissant certains passages de leurs titres et poussant les volumètres dans le rouge jusqu’à se sentir en danger. Ils ont beau être ultra directs, concis et brutaux comme beaucoup d’autres, ils parviennent dès leur premier EP Razor to Oblivion à déchaîner les passions et à faire percevoir une originalité intérieure, viscérale. Mûrement réfléchi, leur mélange crée des moments obsédants.
Ce disque a été enregistré avec l’aide de Kurt Ballous de Converge, formation au son d’une intensité rare. Comme l’est l’objectif de certains groupes du genre, celui de Black Breath semble être d’aller toujours vers plus de sombre, de lourd et de brutal, tandis que leurs corps s’habituent peu à peu à ce qu’ils s’infligent et finissent pas y voir un culte, une religion, une spiritualité. Les groupes comme Celtic Frost sont les meilleurs à ce petit jeu ; ils finissent par perdre leur aspect amusant et par réellement incarner toute la théatralité dramatique que provoque leur musique. Leur apparence devient profondément glauque, alors qu’il ne s’agit sans la musique que de maquillage indigent. Black Breath sont des admirateurs de ce métal à l’intensité exubérante, le death metal, et laissent la voie libre à ce genre d’insouciance profane – ou lourdement en proie à la superstition et à la paranoïa, c’est selon – dès Black Sin, titre d’oubverture à réveiller les morts. Ils réussissent l’exploit de combiner grossièreté et laideur.
Leur rapidité d’exécution rappelle le vieil adage au sein de Motorhead, qui enregistra le disque Ace of Spades en rejouant les morceaux toujours plus vite – peut être sous l’effet du speed en ce qui concerne Lemmy – jusqu'à ce que le morceau ressemble à une charge invincible. Sur Heavy Breathing, ils réussissent même l’exploit de rendre certaines parties entêtantes en diable, malgré la précipitation générale. Le chant de Nate McAdams est parfait, juste à la hauteur de l’objectif qu’il s’est fixé. Un cri énorme dès les premiers instants, puis une cavalcade ou reprendre son souffle ne semble vraiment pas être une priorité. La production particulièrement crue fait s’entrechoquer les appartés et les intros théatrales et intimidantes avec des couplets hardcore envoyés sur une rythmique binaire. L’intensité, la densité musicale est rarement aussi bien maintenue tout au long d’un disque, et même si par hasard les tempos venaient à ralentir, ça na veut pas dire que l’atmosphère va s’alléger.
Eat The Witch, Escape From death, I am Beyond… Les titres seuls des morceaux promettent que Black Breath va vous offrir davantage que l’habituelle confrontation hardcore, suggérant qu’ils broient du noir à un niveau au-delà de toute envie de distraire, et, plutôt que de finir à genoux sur scène face à leur public, c’est vous qui allez vous agenouiller après avoir laissé transiter de mauvais esprit par le vôtre. Si le hardcore provoque une décharge qui peut s’avérer assomante, Black Breath le combinent avec des pensées noires qui le rendent encore plus cruel et impie. On ressent parfois une sixième présence prette à apparaître derrière les musiciens, capable de vous contaminer de leur énergie, si vous n’êtes pas sur vos gardes. Il pourrait bien leur manquer une fragilité, une faille, mais difficile de trouver une place dans Heavy Breathing pour ce genre de faiblesses.
Parution : 23 février 2010 Label : Bridge Nine Records Producteur : Mike Sapone Genre : Hardcore mélodique A écouter : Drugwolf, Exit Halo, Odalisque
7.50/10 Qualités : intense
I Was Trying To Describe You to Someone est un assemblage souverain, dont la dynamique doit beaucoup aux hurlements de frustration empruntés à trente années de hardcore. Mais c’est sans compter les deux guitaristes et leur utilisation fructueuse des pédales d’effets, en quête de sons qui ressemblent souvent à d'heureuses concessions - tout est affaire d'alchimie et d'ensemble, de forces (ou faiblesses) contraires et provocantes qui s'équilibrent. La production aérée fait de Crime in Stereo un combo inclassable, qui partage avec la scène estampillée hardcore une énergie peu commune.
C’est portés par les guitares singulières et une batterie échevelée que l’on apprécie le plus gros atout du groupe : les cris angoissés de Hallbert qui surplombent les refrains entêtants dès Drugwolf et Exit Halo et ne lâchent plus le disque jusqu'à son dernier souffle. Les mélodies mémorables et éphémères qui s’en échappent, saucissonnées avec des couplets saccadés, et qui ne demandent qu’a rebattre à nouveau un terrain où elles sont toutes à l’honneur ; les têtes des nostalgiques de Lithium (de Nirvana) et des bonnes vieilles tueries insensées, valables simplement pour l’énergie qu’elles dégagent dans l’instant.
L'auditeur est encouragé à se replonger encore et encore dans les méandres de ce qui apparaît comme un assemblage aussi précieux qu’instinctif, faisant émerger l'élément humain derrière les mélodis acérées ou flottantes.
Exit Halo est un morceau puissant, qui démontre le mieux l’habileté de composition du groupe (trois bonnes parties mélodiques s’enchaînent dans une escalade d’intensité) autant que d’une puissance qui, lorsqu’elle est investie, provoque le bonheur de l’auditeur. Odalisque enfonce le clou pour une entrée en matière qui cherche résolument à placer la barre plus haut que sur Is Dead, leur précédent disque. Leur travail avec le producteur Mike Sapone les transforme plus qu’aucun autre en groupe à pièges ; oscillant entre joliesse mélodique et énervements dramatiques, entrées bancales et sorties anthémiques, faisant de la musique un jeu d’apparences malmenées qui ne laisse survivre, en fil rouge, qu’une seule idée, un sentiment. En ce sens, Queue Moderns est un bel exemple ; il démarre comme incapable de la moindre aggressivité, de manière presque anecdotique, avant de de transformer à machine à hêler, arranguer, menacer, emporter la foule derrière soi. Le nouveau Crime in Stereo est clairement taillé pour la scène, car déjà la batterie, particulièrement sèche, donne l’impression qu’il est enregistré live, ne laissant se perdre un miette de cette énergie provisoire qui caractérise ses meilleurs moments.
« I’m not dead/But you’re losing me » gueule Hallbert sur Not Dead, après un début de morceau en demi-teinte. Il s’inspire des punks, de Cobain et de Iggy Pop en premier lieu. Au contraire d’une musique facile,Crime in Stereo est émotionellement dense. Notre attachement pour eux grandi au fur et à mesure que l'on prend la mesure de leur engagement. Les sentiments expérimentés par les musiciens sont changeants et pourtant saisissables dans l’instant. C’est comme si le cœur de Hallbert connaissait lui-même la musique. L'auditeur est encouragé à se replonger encore et encore dans les méandres de ce qui apparaît comme un assemblage aussi précieux qu’instinctif, faisant émerger l'élément humain derrière les mélodis acérées ou flottantes. Le groupe est encore jeune (naissance en 2004) et I Was Trying To Describe you to Someone peut être perçu comme un premier sommet de leur courte carrière.
Parution : 26 January 2010 Label: Matador Genre : Hardcore, Punk, rock A écouter : Triumph of Life, Fixed Race, Dangerous Fumes
Note : 7.75/10 Qualités : puissant, fun, soigné
No Pasaran, le premier single de Fucked Up en 2002, est une course punk hardcore primitive qui suggérait que la volonté du groupe à faire preuve de musicalité n’était encore qu’un fantôme de leurs aspirations. Lorsqu’on écoutait Chemistry of Common Life (2008), on ne pouvait que saluer le chemin parcouru en l’espace de six ans. Ils avaient gagné pour ce disque le Polaris Prize et été adulés par la presse. Et ce parce que, sous leurs faux airs – encore affichés en abandon sur le pochette de Couple Tracks - , les membres du groupe sont de gros travailleurs, qui ne cessent depuis leurs débuts de faire paraître sur différents labels des preuves viscérales et nécessaires de leur évolution. Parmi cette impressionnante discographie, on retient notamment deux « vrais » albums qui ont indéniablement marqué leur temps, Chemistry... et avant cela Hidden World (2006).
A l’heure de Couple Tracks, compilation de singles, B-sides, démos et autres reprises, aujourd’hui, Fucked Up est au sommet de la courbe qui les propulse de plus en plus vite vers les sommets ; et cette même compilation témoigne de leur triomphante trajectoire, puisqu’on démarre sur des coupures rêches pour rapidement gagner de nouvelles sphères au travers de titre comme Triumph of Life, ou les guitares sont dédoublées dans un effort de production qui les éloigne toujours plus de Black Flag.
Ce progrès évident vers plus de puissance, d’ampleur et de clarté de son n’empêche pas Fucked Up de protéger, et même de faire croitre leur âme ; ils deviennent maintenant reconnaissables entre mille, par la voix de plus en plus forte et dramatique de leur chanteur, par leur propension à toujours repartir de la même base à la dynamique inébranlable ; trois accords le plus souvent, sur lesquels interviennent différents retournements seulement conduits par une énergie brute et une aspiration à la justesse. En concert, ils sont une force de la nature.
Vingt-cinq titres, deux disques, sous-titrés The Hard One et The Fun One, le second étant plus aride que le premier. The Hard One est tellement impressionnant qu’il laisse penser que Fucked Up est a été ces dernières années le meilleur groupe de punk hardcore du monde, combinant habileté, énergie brute et sens de la mélodie avec un brio inégalé et une netteté qui les rends agréables à écouter. Ils ouvrent éventuellement de nouveaux ponts vers le rock alternatif, deviennent au fil du temps plus démocratiques ; leur force de subversion, plutôt que d’être dans la provocation et dans le défi comme de nombreux groupes de ce genre souvent extrême, semble se situer dans un certain humour qu’ils véhiculent et partagent volontiers sans cynisme.
Leur générosité, simplement évidente si l’on considère ce seul et massif Couple Tracks de 75 minutes – quand la durée d’un disque punk est d’environ 30 minutes – est aussi une valeur appliquée à la nature même de leur art, qui se fait partageur, échangeur, emprunteur. Le second disque est plus affectif et moins ambitieux que le premier. Il ne témoigne pas de la même progression, mais propose tout autant de numéros de bravoure. On y trouve quelques reprises, Anorak City (des Another Sunny Day) I Don't Wanna Be Friends with You et Looking Back (The Shop Assistants), Dream Come True et He's So Frisky (Dolly Mixture).
Fucked Up savent donc instaurer une relation forte avec l’auditeur, une relation de confiance ; et même s’il démarrent en surprenant quelque peu ceux qui les ont découverts avec les déjà très formés Hidden World et The Chemistry of Common Life, ils savent tour à tour susciter l’intérêt puis véritablement nous passionner par des rudesses de choix qui construisent une escalade progressive vers l’extase. Presque tout est jubilatoire et direct, avec mention spéciale à Fixed Race ou Dangerous Fumes.
Une précédente compilation, Epics in Minutes (2004), n’avait suscité que peu d’intérêt ; et jusque là, Fucked Up est demeuré trop confidentiel. Pourtant, à l’heure où l’on encense la moindre tentative de « nouveauté », leur rôle est important ; nous permettre de continuer à croire que le rock est une affaire d’efficacité de souffle, de force épique, de foi dans le bruit, susciter la joie. Fucked Up est l’un des groupes les plus communicatifs de son temps, il faut en profiter !