“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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Trip Tips - Fanzine musical !

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dimanche 26 novembre 2017

DO MAKE SAY THINK - Persistent Stubborn Illusions (2017)




OO
heureux, onirique, puissant
Post rock, instrumental


Après avoir provoqué plutôt notre intellect, un certain thème traverse Stubborn Persistent Illusions, pour revenir à la fin de Return, Return Again et nous émouvoir. C'est à ce moment qu'on sait qu'il s'agit d'un vrai album instrumental, un de ceux qui savent nous égarer un peu pour mieux nous éblouir au bout du compte. Dans ces dernières secondes, on suspecte un orchestre, c'est à dire quelques effectifs supplémentaires par rapport à la formation habituelle de huit musiciens. Do Make Say Think est un collectif instrumental formé en 1995, et c'est seulement leur quatrième album. Voilà un premier indice qui indique à quel renouvellement, à quelle évolution ils se vouent entre chacun de leurs disques, et combien il reste dans Stubborn Persistent Illusions les seuls mouvements nécessaires, tandis que tout prolongation superflue a été gommée. Il en ressort que cet album d'une heure est articulé, et centré sur ses dynamiques chatoyantes comme un reflet dans l'eau pure. La production est d'une netteté étincelante.

Ce n'est pas ce qu'on remarque en premier, mais c'est la qualité de l'album qui perdure le mieux : son optimisme. Dans une ère où même Björk fait du post-Björk, de l'enchantement et de la connexion-entre-les-âmes en veux-tu en voilà, Stubborn Persistent Illusions vous invite à son tour à fermer les yeux pour ressentir l'utopie sereine. Il expose de mieux en mieux sa luminosité.

La détermination avec laquelle il avance peut être source d’appréhension au départ. Mais en quelques minutes, on saisit les immenses dynamiques se mouvant sous le jeu frénétique des musiciens. Et bientôt on ressent la portée que couvre le groupe, en termes de structures et d’amplitude sonore. Le son de votre artiste favori est souvent compressé à l'extrême pour être écouté sur votre portable. Ici, la comparaison avec le jazz, mais aussi la musique classique, est pertinente, vu que tout l'album est construit en quatre dimensions, où chaque composition en relaie une autre, en est l'expansion, à l'image du lien unissant les explosives Bound et And Boundless. Cette dimension supplémentaire signifie aussi que le groupe semble définir la musique pendant qu'il la joue. Et ainsi, quand des motifs émergent, des figures mélodiques se répètent, c'est merveilleusement gratifiant, parce qu'on croit en faire la découverte au fond de soi, à l'insu des musiciens eux-mêmes.

Il n'y a pas de main-mise, mais une forme de balance, d'équilibre fascinant pour l'oreille. C'est une musique qui en appelle à notre intelligence émotionnelle, prononce un remerciement absolu, exalte une joie nous étant aussi adressée, nous qui avons le mérite d'être présents, sensibles ou non. À la fin, c'est nous qui décidons ce que nous faisons de l'album.

C'est la légèreté d'un ensemble pourtant complexe, que l'on pourrait qualifier, à l'entendre, de meilleur que l'air. Un avis de tempête se déclare avec War on Torpor. Au cœur des plaines glacées, une histoire mêlant l'homme et la nature va nous être contée. Il y a dans le cœur des Canadiens la présence de la nature, et cela résulte d'un travail plus raffiné, plus sophistiqué, comme c'est le cas dans la précision des instruments conviés dans ce premier morceau en forme de grand réveil. Trois guitares carillonnent, formant des motifs qui s'entremêlent tandis que es autres instruments sont là pour introduire une sensation de liberté qui va s'étayer avec la suite. C'est une musique véloce, qui nous échappe tandis que l'on veut la définir. Elle est partout autour de nous, enlève le silence et l'immobilité mais sans écraser, sans ravager. Elle est soutenue, les cordes et les vents, et même la basse, se déployant vers le haut, dans un ciel ouaté.

Horripilation, c'est 10 minutes d'osmose et d'abandon. Sigur Rós nous avaient aussi bien subjugués avec seulement de la musique et leur acuité visuelle, nous intimant à inventer une dramaturgie sans personnages, nous imposant une force vitale globale indissociable de notre besoin de respirer. Le clavier en glockenspiel évoque une valse de petites fées, une musique russe, sur laquelle les violons et la saxophone baryton viennent ajouter leurs austères dynamiques, pour évoquer une épopée scandinave à la Peer Gynt. Les instruments vont et viennent à volonté, la batterie prenant soudain les devants pour donner une tournure plus rock au morceau. Des chants de baleine retranscrits à la six cordes se noient dans un nouveau tournoiement, avec une inventivité qui empêche de crier à la poésie surannée. Au fil du morceau, les instruments à vent se révèlent de plus en plus comme l'un des atouts majeurs du groupe. Ce vent, ils l'utilisent comme propos de leur musique, force expressive. Ils sont capables d'une décontraction introspective sur Her Eyes On The Horizon, indiquant le lieu le plus éloigné où le groupe s'est aventuré jusqu'à présent, sans perdre leur force d'évocation tétanisante.

Ils défissent une réalité en dehors des rapports humains, qui, mise en concurrence avec celle du music business, lui survivra, si les utopies devaient se concrétiser. En attendant, les décisions d'école empêchent beaucoup d'artistes d’atteindre une telle libération d'esprit.

samedi 7 novembre 2015

JOSH RITTER - Sermon on the Rocks (2015)


OO
entraînant, élégant, heureux
country rock, folk rock

extrait d'un article sur Josh Ritter à paraître dans Trip Tips 27


Désormais Josh Ritter atteint un niveau de cohérence plus fort encore avec Sermon on The Rocks (2015). Le titre déjà, fait écho à l'une de ses précédentes chansons, Rumors, commençant ainsi : « Serenade me with rocks ». Contenue dans son album le plus brut, The Historical Conquests of Josh Ritter (2007). Mais c'est un chapitre plus ancien que je vous laisse découvrir par vous mêmes.

« [Sermon on the Rocks] est une réaction à l'ambivalence des écritures bibliques », révèle t-il à Eric Swedlund pour Paste Magazine. « Il redonne une dimension humaine au Sermon on the Mount, selon lequel les pauvres devraient hériter de la Terre, et que nous devons être bons les uns pour les autres. » « Ces idées ont été tant fétichisées par des milliers d'années d'usure que nous oublions qu'il y a des moyens réels et humains de les concrétiser. Je pense que j'ai tenté de remettre du sang neuf dans ces idées sans rien supposer de religieux. » Il ajoute : « Je n'ai jamais su ce que signifie le terme de spirituel » « Je sais ce que 'religieux' signifie, et je ne me sens pas religieux, mais concernant la spiritualité je n'en suis pas sûr. Je me sens libre de choisir de m'émerveiller de tout, et c'est sentiment assez fort. »

Le sermon prend ici une fraîcheur schématique qui sert le propos de Ritter selon lequel les images vénérables peuvent servir des discours et des actes, pour le meilleur – l'empathie. Le pire n'est que rarement envisagé par l'artiste. La direction choisie s'est imposée à lui, trouvant un prolongement idéal dans une musique plus affirmée et enivrante que jamais. « Je me suis enfermé avec le groupe, mais la musique n'est jamais assez forte”, continue t-il dans le texte de cette ancienne chanson, Rumors. En fait, le groupe s'est retrouvé à la Nouvelle Orléans et a décidé d'enregistrer dans la meilleure humeur qu'on puisse imaginer.

Les rumeurs ont prété par le passé à Ritter de fausses identités. Il est facilement pris pour un irlandais, par exemple, car il est le premier à avoir joué dans les Iveagh Gardens de Dublin, et que son amitié avec star locale de la folk, Glen Hansard, a contribué à lancer sa carrière. Sermon on the Rocks est l'oeuvre d'un homme tant habitué aux identités qu'il en embrasse de nouvelles avec encore plus d'allant, de facilité et de joie palpable que dans les meilleures chansons de son passé. Avec sa séduction soul et sa production chatoyante, il semble aussi être l'album d'un artiste en rupture avec une discographie un poil trop hésitante.

Il n'est pas étonnant qu'au sortir de l’enregistrement de cet album, Ritter soit détendu et très content du résultat. « Ce que je recherchais tout du long, c'est un sentiment d'énergie indomptable, cinétique. Je le visualisais dans ma tête aussi ben que les chansons, comme en Technicolor, saturé de rouge. J'ai vraiment l'impression d'avoir attrapé une grosse prise avec cet album. » Le meilleur poisson du lac Tibériade, dirions nous, quand on connaît l'inclinaison de Ritter pour un Christianisme primitif dont il reprend les images.

« Quand vous écrivez des chansons depuis longtemps cela peut devenir ennuyeux. Vous savez ce que vous allez écrire avant de vous y mettre. J'ai décidé de moins me fier à ma voix intérieure, de me rebeller contre moi même. » Une figure est née de cette nouvelle donne. Celle d'un prêcheur qui fait face à la tentation et à l'apocalypse (un sujet qui, réduit aux perceptions humaines, vaut bien la peine d'être mis en chansons). Une chanson telle que Seeing Me Round, l'a aidé a trouver la vibration maligne et messianique de l'album. La voix de Ritter, plus gutturale qu'à l’accoutumée, définit la direction soul et séductrice de l'album, donnant tort à un journaliste de Pitchfork, Stephen M. Deusner, qui décida qu'il semblait y avoir « plus de fabrication que d'âme dans les chansons de Josh Ritter ».

Ritter est un classique dans ses goûts et ses méthodes, et les meilleurs moments de l'album – comme Young Moses – se basent sur des archétypes de country rock ou de folk. Pourtant, Sermon on the Rocks, en comparaison avec The Beast on its Tracks (2013), l'album qui l'a précédé, est comme le bond d'un panthère noire qui s'est longtemps léché les griffes.

Écrit à la suite de sa séparation d'avec la songwriter Dawn Landes, The Beast in Its Tracks manquait de surprises, ses chansons apparaissant modestes et dépourvues de grosses distinctions mélodiques. On trouvait des comparaisons avec Eels, Paul Simon ou Conor Oberst, mais même Conor Oberst a soumis son art à quelques changements appréciables de production sur Upside Down Mountain (2014). L'intérêt de cet album de rupture était d'entrer par le chagrin et le ressentiment et de ressortir léger et optimiste, brassant les sentiments classiques dans une séquence cohérente et finalement lumineuse de chansons d'amour teintées d'ironie.

Dans les chansons de Ritter, l'amour s'apparente à l'empathie, et s'apprend dans la distance avec son sujet : sur Sermon on the Rocks, il y a cette chanson écrite au dernier moment, et qui résume l'album, Getting ready to Get Down, dans laquelle une jeune femme aventureuse essaie de s'intégrer dans sa petite ville puritaine.

My Man on a Horse is Here est la dernière douce audace de l'album, pour un homme aspirant à prendre le contre-pied d'une difficile séparation et épouser cette nouvelle ère dans laquelle il se sent « sauvage ». Dans une de se chansons les plus aimées, Girl in The War, il écrivait : « Peter dit à Paul, tu sais tous ces mots que nous avons écrits/sont juste les règles du jeu et les règles sont les premières à perdre leur prix. »

jeudi 12 janvier 2012

Björk - Universal Applicant (2)


Saltimbanque contemporaine ?

Sons

BJÖRK DÉTESTE LA TIÉDEUR ET LE ROCK À GUITARE. Il lui faut du bouillant, du fusionnel. D’où les beats électroniques, les plus à même de provoquer la rugosité, de susciter accidents, contacts, chocs électriques.

« En 1996, j’étais dans un endroit très spécial avec ma musique – je n’écoutais que des beats. En partie parce que j’étais à Londres. Quand j’entrais dans un Rough Trade, 80 % de la musique était basée sur des beats : drum and bass, dubstep, two-step, techno, hardcore trance. »

Elle ne sera jamais plus inspirée, cependant, qu’en décidant de s’adjoindre les services du duo californien Matmos (le point d’orgue d’une longue série de collaborations instrumentales et vocales), pour la première fois sur Vespertine et jusqu’à aujourd’hui. Constitué de MC Schmidt et Drew Daniel, c’est la panacée de l’imagination musicale, avec l’utilisation, sous formes d’échantillons électroniques, d’une multitude de sons, dont certains pour le moins organiques. Instruments chirurgicaux, squelette, gants en latex, cheveux, pages de livres, sel, etc. Visionner le concert At the Opera House (2002), suffit à se convaincre que c’est le mariage artistique parfait. Qui suscite en temps réels des sons pénétrants, étouffés, des rythmes syncopés, qui mélange un paquet de cartes sous le micro ou piétine une neige de synthèse pour en tirer les craquements de l’hiver pour Aurora (Vespertine). Superbe performance entre musique de synthèse et musique concrète qui traduit le dédain de Björk pour les méthodes de composition traditionnelles. « Je n’ai jamais écrit au piano ou à la guitare. J’ai toujours senti que quand vous les utilisiez, vous finissiez par écrire les mêmes chansons que tout le monde.»

Technologie

« CROIS-LE OU NON, JE SUIS ASSEZ MALADROITE avec la technologie », déclare notamment Björk en 2011, afin d’expliquer son attirance pour les Ipads ‘intuitifs’. Elle se mettra pourtant à utiliser un ordinateur pour composer dès l’année 2000, tout comme Thom Yorke, un ami, qui avec son groupe Radiohead va laisser les ordinateurs portables prendre le pas sur les instruments pour enregistrer Kid A (2000) et Amnesiac (2001).

« Vespertine, c’était lorsque je pouvais passer trois mois à faire ces arrangements comme des points à l’aiguille. C’est tellement de détails, et l’ordinateur m’a donné plus d’indépendance. » « A cette période, tout le monde se lamentait en disant que les ordinateurs allaient geler mon talent. J’ai essayé de susciter cette respiration, ce monde d’hibernation et d’hiver ou tout est de toute façon saisi par le froid. J’ai essayé d’utiliser ces sons comme chose poétique ; j’ai essayé de travailler autour de l’outil.»

Depuis que l’ordinateur est devenu la nouvelle norme dans l’univers musical, Björk s’est mise à créer des instruments, à partir de tiges de bambou, de cordes et de tuyaux d’orgues achetés sur Ebay. Même si les voix sont le plus intéressant sur Biophilia, le travail sur ces nouveaux instruments parfois semi-autonomes (un peu comme la boîte à musique sur Pagan Poetry, Vespertine) souligne la volonté de l’artiste de susciter, stimuler, provoquer, et sa fascination pour les mécanismes, qu’ils soient naturels ou artificiels.

Emotion

« LA PLUPART DES GENS TRAITENT LA TECHNO comme s’il s’agissait d’une chose inconnue, venant d’une autre planète. Comme s’il s’agissait de quelque chose de froid, qui ne faisait pas partie de notre corps. Pour moi, la pop actuelle marche dans la rue, entend les alarmes des voitures, les bruits des fax, le vent, le soleil, les voix… Elle prend uniquement une série de risques, et réalise ensuite une magie bien à elle. Voici ce qu’est pour moi la pop music… » L’émotion est pour Björk une chose concrète. Comme l’intimité naît des détails de la vie quotidienne, de la sphère domestique ou de la poésie naturelle de l’âme, la musique pop doit savoir capter l’émotion alentour et la restituer. Ce n’est pas la répétition de schémas musicaux établis mais la recherche en temps réel d’une vibration, d’un son de la vie courante. C’est difficile de dire ce qui, de l’émotion ou des sons, naîtra en premier dans la musique de Björk, et lequel des deux est structuré autour de l’autre. Pour accueillir plus ouvertement un big-bang de matière émotionnelle, Björk a toujours semblé théoriser ce qui provoque une émotion. « Et ils disent qu’à l’origine notre univers/N’était pas jusqu’à un bruit soudain/Et furent la lumière, le son, la matière/Et devinrent le monde que nous connaissons” (Cosmogony sur Biophilia). La matière provoque l’émotion. Elle travaille cette matière pour mieux la réemployer, de manière instinctive.

Peut-on parler de chaleur humaine dans Biophilia ? Si la musique est chaleureuse, c’est la chaleur d’un corps vu de l’intérieur, dont on observe l’acheminement des globules et le développement des cellules.

L’émotion, c’est aussi une voix. Pour Björk, celle d’Ella Fitzgerald, par exemple. C’est un élément simple, naturel, humain qui se révèle le plus efficace. Le corps, par lequel passe tout le cosmos, et qui provoque ses propres créations, demeure humblement un instrument à cordes. « J’ai commencé à chanter avec mon corps entier, se souvient Björk. A la fin, les ingénieurs du son utilisaient les micros dont ils se servent pour enregistrer les contrebasses. Ils utilisaient mon corps comme une contrebasse»… Et ainsi, tout peut être transformé, utilisé du point de vue naturel.

A travers les vibrations sonores, les frémisssements émotionnels, Björk donne au naturel la voix qu’elle croit la plus sincère.


"Quand tu te couches, si ta journée s’est bien passée, c’est que tu as bien jonglé."

 

Interaction

« J’AIME LA MUSIQUE, TOUTES LES MUSIQUES, et cela me passionne d’établir des correspondances entre celles-ci. Par exemple, si j’écoute Jimi Hendrix, je peux trouver des correspondances avec le jazz. De même, si j’écoutes Miles Davis, j’établirais des liens avec Igor Stravinski par exemple, et ainsi de suite. Dénicher toutes ces liaisons m’intéresse. »

On pourrait dire la même chose de la musique de Björk en ce qui concerne les liens entre les femmes et les hommes, et ce depuis son éclatant début en solo avec Human Behaviour. Elle y décrivait l’attirance spontanée des êtres les uns pour les autres : « Il n’y a pas de logique/au comportement humain/pourtant si irrésistible».

Le contact émerveillé de l’artiste au monde extérieur devient ce qu’elle garde serré contre elle et ce qu’elle va choisir d’offrir. Ces deux types de possessions finnissent par se mélanger. « Devrais-je me préserver pour plus tard ou donner généreusement ? » s’interroge t-elle sur Innocence (Volta). « C’est la vie de toute façon. Ta grand-mère t’appelle pour dire qu’elle est malade, et juste après tu mets du rouge à lèvres pour aller voir ton petit copain. Il faut jongler avec tous ces éléments pour qu’ils s’imbriquent. Quand tu te couches, si ta journée s’est bien passée, c’est que tu as bien jonglé. Tout cela est contradictoire, mais il faut ça pour que la musique devienne plus réelle, moins isolée de la vie. Il doit y avoir un brin de lâcheté, aussi : pour la première fois de ma vie avec cet album, je me suis efforcée de créer un cocon. J’ai toujours été cette punk qui voulait que tout soit très vrai, très brut. Cette fois, cet album doit être un paradis dans lequel on peut s’échapper. ». Elle s’exprimera ainsi à la parution de Vespertine, au moment de se retirer pour laisser chacun s’identifier et agir avec sa propre expérience sur ce qu’elle a créé.

La musique de Björk est aussi, parfois, la plus vivante et vorace, à tel point qu’il est difficile d’imaginer qu’elle puisse confier son amour à une seule personne. Les chansons d’amour sont nombreuses dans son répertoire, mais leurs cibles ne sont pas toujours une personne en particulier, et vont au-delà des personnes.

Les amants sont capables de se rapprocher, dans un désir mutuel, avec la force de plaques tectoniques (Mutual Core, Biophilia).

Elle pacifiela relation à la musique, le rapport entre le musicien et l’auditeur. « Si tu pleures/Défais-toi/Si tu transpires/Défais toi/Si tu saignes/Défais-toi, défais-toi. » Elle appelle aussi à se « déplier de manière généreuse».

Pédagogie

« QUAND J’ÉTAIS À L’ÉCOLE DE MUSIQUE ENFANT, j’étais frustrée parce qu’elle donnait tellement d’importance aux choses académiques. ‘Prends ton instrument, répètes pendant quinze ans et tu vas peut être être chanceuse et rejoindre un orchestre.’ Mais quand les enfants entre cinq et sept font ces dessins qu’on veut tous les encadrer. Imaginez que ces enfants écrivent des chansons? Elles seraient incroyables. » A la sortie de Biophilia, Björk a comme projet de monter une école de musique en Islande. Un endroit dont chaque pièce serait une chanson – de l’eau coulant dans l’une, un éclair électrique jouant une ligne de basse dans l’autre, chaque élément jouant une note de la gamme. Un projet fou mais qui laisse imaginer l’étendue des possibilités, une fois que les personnes, et les enfants en particulier, ont appris à interragir avec la musique. C’est chacun qui peut laisser libre cours à son imagination. En inventant des instruments qui n’existaient pas, c’est ce que Björk a fait pour elle-même, montrant l’exemple.

Björk fait une musique descriptive, accessible, didactique. L’artiste s’articule avec la donneuse passionnée, deux fois mère. Trouver de nouvelles façons d’enseigner des matières non musicales au sens strict est un défi pour les artistes dans le futur proche. Le DIY (« Do it yourself ») en 2011, ce n’est plus confronter les personnes à des vérités qu’ils ne veulent entendre, mais leur proposer un apprentissage. « Ecoute, apprends et crée… Nous sommes sur la brèche d’une révolution », conclut Sir David Attenborough, rédacteur scientifique, chercheur naturaliste et ami de longue date de Björk.



lundi 13 juin 2011

Treme - 1ère partie

La tombe de Marie Laveau. 

 Un cottage créole dans le Treme.

John Boutté.

C’était une belle matinée pour un lundi, dans le courant de l’année 2000, quand John Boutté mit le nez hors de chez lui et entendit l’écho d’une grosse caisse investir les cottages créoles de sa rue. Un café à la main, il sortit pour trouver un groupe en action devant l’église proche – et c’est là qu’il eut l’idée. « Ils ne font ça nulle part ailleurs. Vous savez ce qu’ils disent à propos de l’arbre qui cache la forêt ? J’ai finalement vu l’arbre et la forêt tout à la fois ». Le contexte et les protagonistes, un tableau culturel et humain si souvent répété prenait une dimension suffisamment forte pour faire naître l’inspiration. Ce matin là, Boutté revint chez lui, s’assit à son piano et composa aussitôt une petite histoire évoquant ce qu’il avait vu : « Hanging in Treme/Watchin’ people sashay/past my steps/by my porch/In front of my door ». La simplicité des mots l’amuse aujourd’hui ; à l’aune de la carrière de Boutté, plus enclin à explorer les souvenirs poignants de ses racines créoles et néo-orléanaises, à se recueillir et à interroger le sens de la vie à travers la présence divine, The Treme Song était un pur moment de divertissement ; mais là encore il y chantait de tout son cœur, y insufflait une vie suffisante pour ressusciter les morts de Saint Louis cemetary et pour les faire parader sur la rue du même nom, dans les couleurs locales ; et pour éveiller l’affection jamais éteinte des vivants, population diverse et variée, envers leur chez-soi. La Nouvelle Orléans : cette ville nichée dans un repli du Golfe du Mexique, qui, par erreur disent certains, est américaine, alors qu’il s’agit probablement de l’île la plus au nord des caraïbes. 
Le cimetière de Saint Louis est peut être un endroit curieux pour commencer une visite, et pourtant il renferme quelques secrets qui font l’histoire de la Nouvelle-Orléans. Dans ses caveaux à la mode espagnole et française (des niveaux d’eau élevés empêchent d’enterrer les défunts) reposent un industriel du sucre et premier maire de la ville ; Benjamin Latrobe, le premier architecte professionnel des Etats Unis ; le premier maire Afro-Américain de la ville ; Paul Murphy, l’un des premiers champions mondiaux d’échecs ; et, depuis devenue une attraction touristique, la dernière demeure de Marie Laveau, la prêtresse vaudou qui attire encore l’espérance et les vœux. Sa magie mélangeait les saints catholiques et les esprits Africains. Coiffeuse à la ville, elle organisait des cérémonies au cours  desquelles elle appelait les esprits pour posséder ceux qu’elle invitait à participer, dansait nue autour de feux, disait  la bonne fortune, était supposée soigner les malades et sauver des hommes du gibet.
Un autre endroit inévitable est Congo Square, symbole de « libre échange » culturel. Il débuta au 19ème siècle comme l’endroit où les esclaves noirs se réunissaient le dimanche pour danser. De telles pratiques disparurent avec l’apparition des tensions avant la guerre civile. Des « brass bands » créoles donnaient des concerts et commençaient à adopter un style plus improvisé qui préfigurait  le jazz. De telles histoires peuvent paraître poussiéreuses dans la Nouvelle Orléans moderne, elles renferment une fierté non négligeable. Un de ces sentiments qui servent de ciment à la population des affranchis déportés d’Afrique, des créoles originaires d’haïti, des anciens européens ou autres acadiens, tous venus là avec leurs histoires, et, comme le chanteur soul/jazz John  Boutté, capables de les raconter.
Boutté est parfois présenté en ces termes : petit par la taille mais immense par le talent. Sa voix fragile et intense suscite souvent une comparaison avec Sam Cooke, dont il a repris le sublime A Change is Gonna Come (probablement l’une des plus belles chansons jamais enregistrées) en se montrant à la hauteur stratosphérique imposée en 1989 par Aaron Neville sur le plus gros succès des Neville Brothers, The Yellow Moon, où celui-ci l’avait reprise également. Boutté vit aujourd’hui dans une maison à deux pas de là où il a grandi, dans le quartier français, enfant d’ascendance créole. Il profitait alors de la rumeur musicale des mariages et des enterrements provenant de l’église devant laquelle il eut cette vision inspirant The Treme Song.  En passant dans la rue, on peut aujourd’hui l’entendre chanter une pièce de jazz ou une chanson coréenne – même à cette distance, avec tant d’élégance qu’on ne peut le prendre que pour un maître. L’élève Boutté jouait de la trompette dans les marching bands de son école ; et l’école lui donna aussi une chance de chanter, surtout a capella avec des groupes de rue. Dans cette ville, être musicien de rue est une chose qui est pour toujours respectée. L’école le soutenait aussi lors de compétitions de talent.
A l’époque Boutté débuta, étaient en odeur de sainteté Stevie Wonder et Marvin Gaye – son What’s Going On (1971) est inamovible, surtout après l’ouragan Katrina -, Roberta Flack et Donny Hathaway. La sœur de Boutté, Lilian, lui fait découvrir les légendes locales : Dr John, Allen Toussaint et James Booker. « I remember dancing in the kitchen with my lovely sisters » chante t-il sur l’une de ses plus belles réussites personnelles, Sisters. L’éducation catholique de John – avec un diplôme de finance à la clef - va aussi jouer un grand rôle dans sa personnalité artistique ; sa foi est transparente et son humilité immense. Son expérience à l’armée l’amena à intégrer et diriger des chorales, notamment en Corée. Puis il se trouvera un travail de bureau. Ce n’est que quand il rencontrera Stevie Wonder qu’il osera tenter une carrière artistique, la superstar lui disant qu’il avait définitivement sa chance comme chanteur. Le mot qu’il utilisa pour décrire la voix de John fut « incroyable ». Sa sœur Lilian l’invita ensuite à la rejoindre en tournée en Europe démissionna de son travail et ne le regretta pas. Sa sœur et deux de ses nièces ont tous également fait carrière dans la musique.
En 2000, John participe au projet Cubanismo ! S’ensuit l’acclamé Mardi Gras Mambo !, un disque qui explore les relations culturelles étroites entre La Havane et la Nouvelle Orléans. En 2001, il travaille en solo, et paraît At the Foot of Canal Street, album soigné sur lequel les reprises et les chansons traditionnelles réinterprétées avec une candeur unique côtoient deux chansons écrites avec son ami John Sanchez, qui fondera plus tard le label caritatif Treadhead Records. La chanson-titre est un classique dont tout le monde connaît les paroles à la Nouvelle Orléans : « Don’t waste your time/being angry… » « Avec ça, la voix de John est devenue officiellement ce qu’elle a toujours été pour moi, témoigne Sanchez. La voix de la Nouvelle Orléans, appelant les gens à rentrer au pays ». En 2004, environ 250 000 personnes, la moitié de la population locale, quittent la Nouvelle-Orléans pour une terre plus clémente, bien conscients de ce qu’ils laissent derrière eux. Beaucoup sont persuadés que la ville ne redeviendra jamais ce qu’elle était avant le désastre. Trop de dégâts, de pertes et de chagrin : il n’est de famille qui n’ait subit une perte. Pourtant, certaines des figures culturelles les plus emblématiques, telles Allen Toussaint et Dr John, resteront sur place ; et de nouveaux ambassadeurs furent trouvés, tels John Boutté.
Les concerts et les tournées américaines de celui-ci prendront une autre dimension après Katrina. « J’avais l’habitude de parler en l’air », raconte t-il. « Mais maintenant je réalisais que les gens me prenaient au sérieux. » Facile de s’attacher à cet homme fébrile et passionné. « Ce petit homme supportait tant de gens, quand lui-même était brisé », se souvient Sanchez. « Il avait l’habitude de reprendre des standards du jazz. Nous en avons parlé. Je lui ai dit, ‘en ce moment même de l’histoire de la Nouvelle Orléans, pour beaucoup de raisons, des milliers de gens se tournent vers toi. Si tu ne racontes pas l’histoire, qui va le faire ?’ » La fragilité de John lui fait créer une relation privilégiée avec son public. Il est capable de terrasser tout le monde d’un seul coup. C’est ce qui se passa lorsqu’il reprit en 2006 Louisiana 1927, une chanson composée par Randy Newman sur l’inondation de 1927 – l’une des plus fortes dans le contexte d’une reconstruction. « Louisiana/They’re trying to wash us away ». Il modifia la chanson pour en faire une complainte de près de huit minutes. « Le président Bush passe au dessus dans un avion/avec douze hommes gras, des martinis doubles dans leurs mains ».  La présidence de Bush a beau être un mauvais souvenir, la force de la prestation de Boutté ce soir-là restera durablement dans les mémoires.

At the Foot of Canal Street

Parution : février 2001
Label : Valley entertainment
Genre : jazz, soul
A écouter : At the Foot of Canal Street, A Change is Gonna Come, Black Orpheus

7.75/10
Qualités : romantique, heureux, attachant



vendredi 4 mars 2011

Eleven - Awake in a Dream (1991)


Alain Johannes a publié en 2010 un disque solo, Spark, « étincelle », en hommage à sa compagne, Natasha Schneider, disparue en 2008, et au souvenir de leur aventure musicale commune unique et poignante au travers des années 1990, un groupe baptisé Eleven et élevé loin des médias, dans l’œil d’une scène pourtant courue par des mastodontes tels Pearl Jam, Soundgarden les Red Hot Chili Peppers. A la fin des années 80, Alain Johannes est contraint d’abandonner successivement ses groupes de jeunesse dont les musiciens talentueux rejoignent un par un les Red Hot Chli Peppers. Il fait la connaissance de Natasha Schneider, avec laquelle ils forment le duo Walk the Moon et commencent à explorer les possibilités de songwriting, puis forment au début des années 90 Eleven en compagnie du batteur Jack Irons, de retour des Red Hot. C’est le début d’une aventure fascinante, dont la noblesse repose sur l’intensité et le talent éclatant de Natasha et d’Alain. Elle, d’origine Russe, joue du piano ainsi que divers types de synthétiseurs, et de la basse – elle est gauchère – avec une précision superbe. Surtout, elle a cette voix à la puissance inattendue, extraordinaire, le coffre d’une chanteuse de soul et la hargne propice au rock. En outre, elle n’en abuse jamais. Malheureusement récemment disparue aux suites d’un cancer en 2008 à 52 ans – elle laisse derrière elle un travail capable de susciter toutes les passions, un professionnalisme qui forçait le respect et les amitiés. 

Le hasard qui a réuni Johannes et Schneider est une chose précieuse pour la musique de ces vingt dernières années. La voix de Johannes, à l’émotion virtuose a une qualité hors du temps, et entendre les deux chanter ensemble est unique. Ils se portèrent beaucoup d’amour, furent dédiés l’un à l’autre avec une même soif de création. Spark prouve que rien n’est terminé, que l’esprit d’exigence mélodique et instrumentale qui sous-tendait Eleven existe encore, bien que l’épopée discographique du groupe ait cessée après cinq albums avec The Howling Book en 2003. Awake in a Dream est le premier disque de Eleven paru en 1991, et c’est déjà bien davantage qu’un coup d’essai. Il a une place un peu à part dans le cheminement artistique de la formation, parce qu’il contient quelques morceaux de pop surprenante et funky, en comparaison avec le disque éponyme qui viendra juste après. All Together en premier lieu, qui est une bonne introduction du groupe par lui-même, sans pour autant représenter la plus intéressante facette de sa musicalité. « The air needs a change/And the spirit of creation/Is the motion we choose ». Cela sonnait comme un pacte, un acte fort et humain pour essayer de rendre, à leur échelle, le monde meilleur. C’est une autre ligne qui aurait du leur apporter l’humble gloire qu’ils méritaient, sur Rainbow’s End, le titre le plus remarquable du disque : « Deep in the garden of love/There is a single little ray of hope/It splits into seven, pointing to heaven ». Avant que le romantisme noir et gothique ne gagne Johannes et Schneider, Eleven était bariolé. 

Diverses sources musicales ont nourri le groupe. C’est le funk de Sly & the Family Stone, Ike & Tina Turner ou Stevie Wonder (l’irrésistible Flying), la volonté généreux et heureux. C’est pourtant la gravité et l’urgence à agir qui est exprimée. Les bribes de poésie et les références littéraires disséminées ça et là paraissent complètement désintéressées, toujours laissées à la compréhension de l’auditeur. « Ever loud you hear the voice of reason/Oh, pleading for you to wait/But to wait might be late”. “I wanna see no back/turned on every bit of hope”. C’est un groupe dont la bonne foi a peut-être freiné le succès. Eleven profite aussi largement du travail de Jack Irons, manifestement inspiré par John Bonham (Led Zeppelin), à la batterie. C’est évident Break the Spell, Before your Eyes (qui se termine sur un solo dégénérescent inspiré de Moby Dick, sur Down, et bien sûr au moment du riff énorme et lent servi comme post-scriptum par Message to You. Puissant et fun, Awake in a Dream est un disque qui suscite le bonheur. Malgré la qualité de plus en plus dantesque du travail de ce groupe méconnu au fil des années, cette première étape ne mérite pas d’être ignorée. Plus que la seule inspiration, c’est le manifeste d’un trio d’amis avec l’espoir comme idéal d’expression ; cette étincelle qui devrait briller dans toutes les musiques.


Parution : 1991
Label : Morgan Creek
Genre : Rock alternatif
A écouter : Rainbow's End, Flying, Message to You

Note : 6.75/10
Qualités : Puissant, Funky, Heureux

jeudi 25 mars 2010

Goldfrapp - Seventh Tree


La carrière de Goldfrapp progresse à toute allure ; Seventh Tree en est seulement le quatrième chapitre et on a déjà l’impression d’un groupe sur le retour… C’est que l’habileté du duo constitué par Alison Goldfrapp et Will Gregory surpasse peu à peu toutes nos espérances. Ils savent changer de peau comme plus aucun autre groupe ne le fait, avec par exemple Massive Attack ou Gorillaz peinant déjà à surprendre après trois ou quatre disques. Ils continuent d’agir pour leur public de fidèles, avec une foi hors d’âge maintenant que peu de gens se soucient de la dimension évolutive et même, pour beaucoup, artistique que peut tenter de véhiculer un groupe. Ils continuent de défricher à leur façon car ils savent bien que c’est ce qui rend la musique excitante ; le renouvellement ; que même Alison, sans ses atours démodés et son audace à muer, n’aurait pas la moitié du sex-appeal qu’elle a.

Le logo apposé sur leurs disques est devenu une marque, qui signifie exigence, brio, et peu de déceptions au compteur. Une partie de Black Cherry (2003) pouvait ennuyer, mais guère plus. Et ce n’est pas avec ce nouveau disque qualifié à tort de revirement folk que l’on se détournera des efforts du duo. L’ambiance est toujours très synthétique, malgré le premier titre, l’énigmatique Clowns, qui emprunte des sonorités à Nick Drake.

Seventh Tree enjoint à apprécier les simples choses de la vie depuis chez soi, un peu d’isolation, avec une pointe d’amertume laissée par la promotion de Supernature (2005), les tournées et quelque part l’égarement qui s’est ensuivi. Goldfrapp reprend pied, sans perdre le pouvoir de façonner des mélodies anthémiques comme Happiness, A and E ou Caravan, évoquent toutes un retour au calme. « Je pense que c’est malsain d’agir en toute conscience », remarque la chanteuse du duo. C’est pour cela qu’ils vont chercher ensemble à donner quelque opacité à des titres comme Clowns ou Eat Yourself. Alison décrit l’humeur de cette nouvelle collection de titres ainsi : “une combinaison de naïveté folk anglaise avec un peu d’horreur et de soleil Californien qui l’éclaboussent ».

On peut aussi considérer qu’avec Supernature, ils se sont dangereusement rapprochés du point auquel tous leurs mystères seraient élucidés, toute leur pudeur percée à jour ; qu’allait t-il rester alors de leur âme née avec Felt Mountain (2000) ? Seventh Tree n’est pas seulement plaisant, il est réparateur ; c’est peut-être le plus important disque pour Goldfrapp, celui qui assure sa pérennité. Qu’il mette les tubes tapageurs de Supernature bien derrière lui n’est pas la moindre de ses qualités ; et que l’on puisse encore apprécier des moments de pop éhontée comme A and E, aux côté de plages mélodiques classieuses comme Cologne Cerrone Houdini ou Little Bird, prouve que le charme polisson du duo est intact.

Goldfrapp ne fait pas sa musique sur la brèche ; et s’il y avait dans son précédent album un aspect provocant, c’était plutôt dû à l’état d’esprit d’Alison au moment de le faire, c’était nécessicité de son éclosion artistique. Leur meilleure musique est façonnée à tête reposée, en fonction de leur envie ; et ils se tiennent à merveille à leur direction, produisant une fois de plus un disque au fort pouvoir de cohérence et aux nombreux instants de félicité.


  • Parution : février 2008
  • Label : Mute
  • Producteur : Goldfrapp
  • Genres : Synthpop, Folk
  • A écouter : Happiness, Caravan Girl, Clowns

  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.25/10
  • Qualités : heureux, self-made

samedi 20 mars 2010

David Gilmour - On An Island


On peut parfois se demander quel est le disque que l’on aimerait amener sur une île déserte. S’il devait y en avoir qu’un. David Gilmour, se posant cette question, n’est pas allé chercher chez d’autres ce qu’il aurait pu faire lui-même ; un album somptueux, sensuel, reposé, qui est le chef-d’œuvre évident de sa carrière solo – ce qui n’est pas négligeable lorsqu’on parle de l’un des plus grands guitaristes du monde encore en activité.

"La voix et la guitare de Pink Floyd", comme il se présente souvent, c’est aussi une bonne partie de l’âme qui traverse les albums du Floyd que sont Meddle (1971) ou Wish you Were Here (1975), sans compter ses excellents solos sur Animals. Ici, on est cependant à des années-lumière de la fureur rentrée de ce pamphlet inspîré par Georges Orwell et sorti sans grande surprise en 1977. En 2006, Gilmour a soixante ans ; ses relations avec Roger Waters se limitent à des salutations polies (par exemple lorsqu’ils se croiseront alors qu’ils préparent leurs shows dans deux hangars voisins). On an Island est coécrit avec Polly Samson, sa femme depuis 1994. En découle une œuvre de grande cohérence et de grande force, un disque courageux aussi puisqu’il n’est jamais démonstratif, laissant le sentiment servir de fil conducteur. Les chansons racontent la poésie du couple, l’alchimie du bonheur, la recherche de quiétude après une vie d’explorations incessantes – de tournées à perdre haleine.

Castellorizon ou Red Sky at Night montrent Gilmour qui tente de communiquer son cœur à la seule force de son instrument – et il n’est pas mauvais saxophoniste, il a bien compris qu’un bon solo de saxophone remplace avantageusement une énième ligne de voix. Cela d’autant plus que le disque est construit dans l’optique d’une tradition théatrale contemporaine, comme une expérience multisensorielle, plutpôt que comme un disque de rock – et que chaque intervention doit répondre à celle qui l’a précédé. Les éléments qui le composent se fondent les uns aux autres ; les atmosphères progressives du Floyd deviennent le plus souvent l’écrin à l’affect de Gilmour, avec parfois de dramatiques envolées. Les orchestrations sont ainsi complètement naturelles, rien n’est plus forcé. Then I Close My Eyes introduit la prestation de Robert Wyatt au cornet, un instrument qui transmet une émotion incroyable (il n’a a qu’a écouter aussi le morceau Ordinary People de Neil Young, vers la quinzième minute, pour comprendre).

Take a Breath nous rappelle que nous sommes en présence de celui qui a écrit Young Lust. Gilmour y est comme souvent accompagné de Phil Manzanera (Roxy Music), ainsi que de Guy Pratt à la basse. Le morceau ressemble à un léger retour de vent après la traversée de grande quiétude que constitue le triptique Castellorizon-On an Island-The Blue (lesquels morceaux contiennent de magnifiques solis de Gilmour, qui maîtrise les tempos lents à merveille et ménage l’arrivée d’une plainte électrique comme l’entrée en scène d’un personnage animé bien plus présentable que ceux de The Wall (1979). Smile ou Where We Start apportent la félicité ultime, portés par de superbes mélodies de chant. This Heaven la joue cool, et il l’est vraiment, à braver vents et marées.

La fascination du Floyd pour les pays du sud de l’europe – qui a sans doute culminé lors de leur fameux concert aux arènes de Pompéï en 1972 - est encore présente ici, dans l’imaginaire de Gilmour. Ainsi, Castellorizon est est méditation du guitariste après une nuit passée dans le ville côtière de Castellorizon en Grèce… On se souvient avec un pincement au cœur de l’amour de Richard Wright pour la mer et la navigation – … voir son disque solo Wet Dream (1978). Il est probable que les notes en introduction de Echoes, l’un de leurs tirtres les plus célébres et les plus longs de leur répertoire, soient voulues comme des sonorités « aquatiques ». Comme un appel humain à travers la mer. Sans compter, sur On an Island, le thème de la quiétude et de l’île, ou encore les titres The Blue et A Pocket Full of Stones.

En concert, David Gilmour est apparu accompagné de Richard Wright, feu le claviériste de Pink Floyd ou de David Crosby et Graham Nash, qui ont aussi participé sur le disque aux chœurs du titre On an Island.

Disque enregistré sans compter, On an Island est enfin, en 2006, la manifestation entière de l’univers de Gilmour, un sommet romantique.


  • Parution : 6 mars 2006
  • Label : EMI
  • Genre : Rock progressif, Blues
  • Producteurs : David Gilmour, Phil Manzanera, Chris Thomas
  • A écouter : On an Island, Take a Breath, This Heaven, Smile


  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8/10
  • Qualités : poignant, soigné, heureux

 

dimanche 24 janvier 2010

Guided by Voices - Universal Truths and Cycles



"I love guitar pop. I love short, simple, driving songs made with beat-up instruments and guys singing into Radio Shack mics about…well, anything really. Love, drugs, aliens, trigonometry. It’s not about content, or even necessarily about instrumental prowess or lyrical insight. The production could be nonexistent, the lyrics trite, the playing sloppy, and I would still love it, provided the song had that ineffable, mysterious quality. It could be the way a melody breaks against the pounding of the drums, or a simple, insistent guitar line. Some bands manage to capture and harness this strange essence and make memorable, great pop out of the simplest of elements. Other bands fail and sound like a third-rate Big Star. It’s fine line to walk, and not everybody can pull it off."

Robert Pollard est un chanteur-songwriter très prolifique, puisqu’il a protégé plus de 1200 chansons à son nom. Dans n’importe quelle année, Pollard va sortir entre trois et cinq albums sous des noms divers, au moins cinq singles et douze morceaux pour des compilations et des associations caritatives. A cinquante-trois ans, il est aujourd’hui plus âgé que presque tout son public, mais continue d’envoyer les même signaux d’un enthousiasme enfantin, sans arrêt, comme s’il n’éprouvait jamais le besoin de se reposer.

Guided by Voices est le groupe auquel continue d’aller sa fidélité, même si son travail solo est aussi d’importance – mais de qualité moindre. Guided by Voices, avec Bee Thousand, en 1994, produit un chef d’œuvre comparable à Wowee Zowee (1995), de Pavement, qui est comme un genre de cousin pour GBV. Dans les années 90, la formation nous avait habitués à un son Lo-fi, enregistrant le plus souvent avec des moyens grand public, et à la maison plutôt que dans un studio. Lié ou pas à cette pratique, l’impression d’un son complètement libéré, des structures éclatées et privilégiant souvent les formats très courts, moins de deux minutes, parfois quelques secondes. En écoutant Bee Thousand, on avait l’impression d’avoir retrouvé la fraîcheur des premières têtes des années soixante.

C’est aussi ce qu’on compris les Flaming Lips, possiblement inspirés de GBV et qui, encore l'an dernier, marient avec Embryonic, comme Pollard, mélancolie étoilée (Evil, ou auparavant In The Morning of the Magicians) et voies garage chaotiques. Peut pêtre l’une des stratégies les plus intelligences du rock alternatif actuel.

On devrait simplement se sentir honorés qu’un authentique survivant lo-fi de l’époque Pavement tienne encore debout. La bande à Malkmus parle bien de quelques dates de concert, mais de là à faire un disque… De surcroît, Universal Truths and Cycles est partout sur la toile acclamé comme un grand retour de Guided by Voices, dont le son, plus lisse ces dernières années, ne produisait plus la même énergie. La suractivité de Pollard y est surement pour quelque chose, puisqu’on le voit rebondir d’un label à un autre, continuer coûte que coûte sans chercher de toute évidence, à refaire Bee Thousand. UTC partage pourtant le goût de son prédécésseur pour la profusion, proposant 19 pièces (contre 20 pour BT). Cependant, première grande différence ; ici, ces pièces paraissaient moins interchangeables que par le passé, et appuyer sur la touche suffle de votre chaîne peut nuire à l’écoute. Essayez avec Wowee Zowee et vous verrez que c’est génial.


Ce qui m’a frappé, c’est que malgré la volonté de produire du brut de décoffrage – on est sur Universal Truths and Cycles plus vraiment à faire lo-fi, mais ce n’est pas Muse non plus – qui est l’héritage américain des années garage repopularisé dans les années 90 avec Smog, par exemple, et bien malgré cela le chant de Pollard prétend parfois à une adresse que évoque Michael Stipe, de REM. Cheyenne est ainsi tout comme un titre de la formation au succès planétaire, mais dont les bases aurait été remises à plat et qui sonne si neuf et naturel que çen est vraiment plaisant. C’est aussi le cas avec Everywhere With Helicopter, et presque partout. Les mélodies vocales est l’un des talents les plus remarquables du prolifique Pollard.

Du point de vue de la production, c’est cependant varié, puisque on a des numéros à la guitare acoustique et lo-fi et des plages plus produites et souvent plus longues. Les structures sont joyeusement bousculées, comme par le passé. Le disque commence ainsi par un petit bout de punk de 40 secondes. Plus loin, on a Christian Animation Torch Carriers, qui développe une vraie mélancolie sur quelques tiroirs et quatre minutes – presque un record aux standards du groupe. C'est le moment où on entre vraiment dans le disque.  De manière générale, les titres sont plus construits qu’il y a dix ans. Plus construits et plus propres, mais toujours aussi excitants. Pollard et son équipe semblent incapables de considérer les morceaux avec l’oeil d’un Dylan par exemple, qui prétendait qu’une bonne chanson ne peut pas faire moins de trois minutes. Ils trouvent leur bonheur dans l’enchaînement incessant d’énergies de tailles et de forces diverses, qui s’entrechoquent. Ici, par rapport à BT, la fréquence est diminuée du fait de la longueur plus importante des morceaux. C’est palié en partie part des titres comme Christian Animation… ou Car Language, qui cherchent à toucher davantage de sentiment.

Le reproche que l’on pourrait faire à de tels disques est de privilégiéer la quantité sur la qualité ; c’est vrai, même sur Wowee Zowee, mais cependant le plaisir d’écoute est là à chaque fois car le disque recherche sans cesse de nouveaux moyens de repartir à zéro. Et leur plus grand mérite dans cette voie, c’est de trouver un nouveau genre de cohérence. Réputé pour être désagréable, dans le temps, avec ses bandmates, Pollard s’explique au moment de ce disque : . « I have learned to allow people to exist, grow, and find out who they are in the band, to give them all the time they need. As long as they are enthusiastic about the music, they can do whatever they want." Cela se reflètre dans les morceaux ; eux aussi, il leur a donné plus de moyens, les a laissés vivre davantage, ce qui donne un disque moins resserré que par le passé, et dopnc plus à même d'être reçu comme un album classique.


  • Parution : 18 juin 2002
  • Label : Matador
  • Producteur : Todd Tobias, GBV
  • A écouter : Everywhere by Helicopter, Cheyenne, Christian Animation Torch Carriers
 
 
  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.25/10
  • Qualités : frais, heureux, varié

lundi 18 janvier 2010

Laura Veirs - July Flame (2010)




Parution : janvier 2010
Label : Bella Union
Genre : Folk, Americana
A écouter : Sleeper in the Valley, Summer is the Champion, Sun is King

°
Qualités : lyrique, vibrant


Si Jason Molina est fasciné par la mélancolie d’une musique folk-rock popularisée par Neil Young, Laura Veirs semble vouloir en extraire la lumière, la joie. July Flame est un disque enregistré l’été – ce à quoi, en paraissant en hiver, il ne fait pas honneur. A moins que justement, il nous permette de sauver notre humeur de ces deux derniers mois de grand froid qui s’annonçent avant le prinptemps.

Je n’avais jamais entendu parler de Laura Veirs, née dans le Colorado en 1973, qui sort pourtant son septième disque (après Saltbreakers en 2007, enregistré en groupe), et a l’habitude de publier des pépites pareillement acclamées par la critique et le public. C’est que son songwriting paraît avoir une qualité qu’elle use ici au naturel ; une légèreté qui donne à ses morceaux l’air d’une caresse, d’un effleurement. Plus remarquable encore lorsqu’on sait le passé musical de Veirs, qui appartenait un jour à un groupe punk (ce qui fait immanquablement penser à Björk) – et vient de déménager, au moment d’enregistrer July Flame, depuis Seattle, la ville du grunge, pour Portland. Cette image un peu rude lui colle encore, puisque lorsqu’il s’agit de composer, on la dit étendue dans sa grange, jouant ses idées sur sa mauvaise guitare sèche.

Sa vie en groupe est loin et Veirs s’est pleinement épanouie en temps qu’artiste solo. Elle révèle que ces nouvelles chansons ont été difficiles à écrire. « J’ai déjà dit tellement », remarque t-elle en évoquant ses disques passés. Et pour celui-ci : « Je pense que j’ai écrit 80 chansons, et peut être 15 d’entre elles sont restées, avant que je termine avec 13 chansons ». Si ce n’est pas un gage de qualité, c’en est un de l’exigence de Veirs. C’est se dire que même dans un champ qui peut apparaître classique – « je laisse paraître mes émotions à travers cette imagerie pastorale » - certains tirent mieux leur épingle du jeu que d’autres. Une riche inspiration est évidemment un atout de taille, et c’est immédiatement percevable sur July Flame.

Pour les musiciens comme Laura Veirs, l’habileté est de s’approprier des éléments visuels : paysages – prairies, montagnes, lacs, glaciers,canyons…, des objets – animaux : oiseaux, papillons, et les fruits (July Flame est une variété de pêche…), et les arbres, temples de la méditation. En réalité, le rôle de tels artistes de l’amérique moderne est de se prendre pour des messagers de Dieu, quand Dieu est un l’esprit tout puissant derrière la nature est les émotions, dont ils embrassent une partie des vues avec bonheur.

Les morceaux sont variés, dans leurs atmosphères comme dans leurs instrumentations ; sans jamais s’échapper de leur cocon folk, ils sont souvent pastoraux – Silo Song, I can See Your Tracks… - sensuels – July Flame – tout simplement magnifiques quand Laura Veirs est au piano, comme PJ Harvey sur White ChalkLittle Deschutes. D’autres instruments sont utilisés triomphalement, la trompette, la clarinette, la harpe, le violoncelle, la mandoline, et parfois une section de cordes – Laura Veirs se donne les moyens du véritable bonheur, comme sur Sleeper in the Valley, qui dispense un mysticisme à la Van Morrisson. On pense aussi à Nick Drake, et parfois aussi aux Fleet Foxes, lorsque des harmonies pointent leur nez – sur I Can See Your Tracks notamment. La voix exultante de Veirs est aussi un atout de taille et un véritable instrument. On la croirait souvent prête à rire.

Plutôt que de travailler avec un groupe, cette fois – et l’absence de basse et de batterie se fait ressentir – Veirs a engagé des jeunes musiciens de Portland à la rejoindre, et ils se révèlent de grands chanteurs, fournissant les harmonies mais aussi de nombreuses backing vocals comme sur Sun is King ou Life is Good Blues. La volonté de Veirs était « sur scène, de chanter tous les cinq, de chanter nos cœurs ». Une autre manière de communiquer un peu de la joie dont brille ce disque, un grand accomplissement pour la chanteuse, et, espérons le, le gage de sa reconnaissance par musiciens et amateurs de musique visuelle.

vendredi 30 octobre 2009

Animal Collective - Merriweather Post Pavillon (2009)


Parution : janvier 2009
Label : Domino
A écouter : My Girls, Also Frightened, Summertime Clothes

°°°
Qualités : original, heureux

Animal Collective n'a pas fait 2 fois un album ressemblant. Ce genre d’énorme surprise-party psychédélique qu’est Merriweather Post Pavillon est le dernier en date d'un collectif de quatre jeunes de Brooklyn, sans leader et affublés de pseudonymes fumés ; Avey Tare, Pandar Bear, Deakin et Zeologist. Here Comes The Indian (2003) ; Sung Tongs (2004) ; Feels (2005) et Strawberry Jam (2007) et les EPs People (2006) et Water Curses (2008) illustrent la décadence acidulée que livre le groupe. Une confiture électro-folk à ses débuts, devenue l'objet de disques plus construits et plus agencés, jisqu'à atteindre de grends débats sur le séquencement des mocreaux de Merriweather Post Pavillon ; l'onirique No More Running, avec ses sonrités marécageuses, ou plutôt l'hypnotique et musclé Brother Sport pour clôturer l'album ?
Tout est plus organisé, mais le sentiment d'exploration intact. Avey  Tare chante presque toujours, sa voix se distinguant par sa vivacité. Le groupe y recherche une sorte d’extase jouant sur l’affect plutôt que la perfection.

Sorti en janvier 2009, le disque était alors particulièrement appréciable, ses bouquets d’électro fleurie et animée évoquant de manière étonnante l’aspect chaleureux d’une soirée au coin du feu plutôt que la divagation dans une chaleur étouffante. Bien sûr, il y a tout un côté « bruits de jungle » - l’album est très documenté côté samples - , mais, au lieu de nous dépayser, cette trame nous plonge dans le plus profond confort, nous éloigne à chaque fois de nos angoisses disproportionnées – c’est une disproportion qui en chasse une autre.

L’un des mérites du groupe est ainsi de produire la bande son du bien-être, nous transportant par moments et nous réconfortant toujours, de ses textures de claviers étoilés (In The Flowers), de chœurs musclés (Also Frightened) de rythmiques chaloupées (Bluish), de calme nuptial (No More Runnin’), de fête colorée (Summertime Clothes). Les textures extrêmement produites mêlent échantillons de bruitages variés et clavier sans retenue. C’est une œuvre très cohérente et égale, des morceaux à l’alchimie souvent parfaite et parfois surprenante, quelque fois poussifs – mais pour notre plus grande joie. Brother Sport ou Also Frightened sont presque criards, exagérément propulsés – mais le résultat est finalement bien plus adroit que ce qu’on peut penser, et constitue, avec le reste, un voyage sur pirogue deux cents chevaux.

Certaines pièces se détachent du lot – My Girls et Summertime Clothes méritent de figurer sur les compilations célébrant la musique américaine d’aujourd’hui – tandis que Bluish ou Also Frightened font preuve d’un talent insolent, et ce dans un registre parfaitement original. On peut gager que Animal Collective est l’un de ces groupes qui vont inspirer nombre de descendants par la qualité inédite d’un son sur la brèche – et ce de manière très inattendue.

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dimanche 4 octobre 2009

The Flaming Lips - Embryonic (2009)


Parution : 13 octobre 2009
Label : Warner Bros
Genre : Psych-rock, Garage rock,
A écouter : Convinced of the Hex, See the Leaves, The Ego's Last Stand, Worm Mountain, Watching the Planets

7.75/10
Qualités : ludique, heureux, varié

Les Flaming Lips sont un groupe psychédélique qui tourne autour de l'excentrique Wayne Coyne. Un type qui non seulement produit de manière psychédélique, mais pense de cette manière, vit de cette manière. Sa discographie est faite de rêves d'enfant ; réinterpréter The Dark Side of The Moon en entier et multiplier les albums concepts en forme de psychodramas acidulés. Sa vie privée est faite des mêmes rêves, quand il décide de réaménager sa maison de manière mondialement inédite.   Née en 1983, le groupe est aujourd'hui ne réponse cinglante à tous ceux qui pensaient que les groupes signés sur des majors sont incapables de s'amuser et d'offrir une vision personelle du monde. Après quatre albums sur le label indépendant Restless - dont In a Priest Driven Ambulance en 1990 qui a vu la transformation du groupe de chenille a papillon, du garage-punk de leurs débuts à un rock kaléidoscopique - , le quatuor a, en 1992, publié son premier disque sous le joug de Warner Bros, Hit to Death in the Future Head. A l’époque, Jonathan Donahue, quittera le groupe pour Mercury Rev, qui ne va pas tarder à devenir une autre comète du rock alternatif américain.

Un an plus tard, le succès est au rendez-vous avec le tube She Don’t Use Jelly, qui apparaît notamment au Late Show de David Letterman. Le succès de ce morceau et de l’album Transmissions From the Satellite Heart permet au groupe de réaliser de longues tournées, par exemple aux côtés des Red Hot Chili Peppers. La scène va devenir peu à peu un moyen incontournable pour le public d’entrer en contact avec le groupe. Malgré les inévitables déboires dus à la drogue et à la fatigue des tournées interminables, les Flaming Lips sont enfin reconnus avec The Soft Bulletin (1999), qui annonce une certaine accalmie dans le son du groupe, puis Yoshimi Battles the Pink Robots (2002).

C’est à cette époque qu’il fallait commencer à s’y intéresser de plus près, au risque autrement de désespérer à chercher ailleurs le psych-rock qui, après quarante ans d’expériences et de rock’n roll devait tenir la route. The Soft Bulletin devient disque d’or en 2007. En 2006 sort At War With the Mystics, album qui, autant que l’on puisse en juger, est encore meilleur que les précédents. Recevant dans cette période plusieurs prix se référant à des performances live ou à leurs albums studio, ils sont à présent, sous la forme d’un quatuor soudé, complètement installés à la tête d’une tribu d’héritiers du rock surréaliste.

S’autorisant tout, ils n’hésitent pas à réaliser un quadruple album destiné à être écouté simultanément (Zaireeka) ou encore un film qui raconte le premier noël de colons humains sur Mars (Christmas on Mars) , joué par des proches du groupe. De la musique de laboratoire, en quelque sorte. D'un autre côté, l’un de leurs morceaux, Do You Realise ? est devenu l’hymne officiel de l’état d’Oklahoma. On peut trouver que le groupe est devenu une machine commerciale suffisamment puissante pour s’autoriser toutes sortes de lubies, mais c’est néanmoins en produisant une musique qui fait très peu de concessions qu’ils y sont parvenus. MGMT, invités de ce nouveau disque, Embryonic, la suite du très acclamé At War With The Mystics donc, ont là des leçons à prendre.

C’est une formidable leçon d’énergie scénique capturée par le studio, un exercice de psychédélisme condensé, d’imagerie raffinée, de décadence pop mixée avec un son brut.



On a repproché dernièrement au groupe de devenir trop ostensiblement une formation live, donnant toute démesure à leurs concerts, et tournant peut-être leurs morceaux studio de manière à les rendre plus spectaculaires une fois sur scène. Ils ont eu, il faut le reconnaître, quelques excellentes idées qui rendent leurs concerts particulièrement magnifiques. Coyne se promenant encapsulé dans une sphère de plastique, et les paillettes, mon dieu, les paillettes dorées qui pleuvent sur la foule. On craignait qu'ils deviennent des entertainers au détriment de ressembler à un vrai groupe, une entité artistique. Leurs scéances photos sont toujours un bon cirque mais il reviennent avec un objet qui fait mal derrière la tête de ceux qui les croyaient cyniquement perdus à répéter The Soft Bulletin comme des Superman décadents.

Ce nouveau double disque trouve les Flaming Lips plus puissants que jamais. C’est une formidable leçon d’énergie scénique capturée par le studio, un exercice de psychédélisme condensé, d’imagerie raffinée, de décadence pop mixée avec un son brut.

C’est un univers entièrement cohérent, car outre qu’il soit constitué de flashes inouïs, il y a un vrai travail pour obtenir des échos et des liens tout au long de l’œuvre, entre des pièces aussi diverses que Watching the Planets et Aquarius Sabotage. Dix-huit morceaux, rien à jeter. Les pôles qui en tracent les limites sont antithétiques. C’est un disque à la liberté très américaine, qui n’obéit à aucune idéologie plombante et processionnaire du type Tangerine Dream/Can - dont le Ege Bamyasi dont on retrouve toutefois quelques ficelles ici - /Neu/etc., un trip acide et coloré mais aussi plein de flamme garage-rock.

Convinced of the Hex encapsule l’énergie de Pink Floyd dans son premier disque, pour ses guitares tranchantes, tout en lui alliant un groove sinistre ; plus loin, Gemini Syringues est plutôt Dark Side of the Moon avec son piano Rhodes, si l’on fait abstraction de l’introduction narrative amenée par le mathématicien allemand Thorsten Wormann. Tout mysticisme n’en reste d’ailleurs pas là, cinq morceaux nommant pour une raison obscure des signes du zodiaque. 

Beaucoup de morceaux sont basés sur des lignes de basses grasses sans parfois paraître achevés - car Embryonic signifie embryon. Cette machine à enfanter des idées réserve bien des retournements, et certains morceaux sont propices au voyage au sein même de leur enveloppe. La guitare est en proie à toutes sortes d’effets live ; wah-wah, feedback, etc., toujours utilisés avec précision et muscle. Quelques claviers magnifiques aux sonorités Moog nous rappellent aux profondeurs cosmiques chères aux expérimentalistes allemands comme Klaus Schulze, mais c’est toujours au service de mélodies polies plutôt que d’inutiles nappes sonores. Sur Aquarius Sabotage, la batterie n’est pas loin de faire un carnage. Le groupe semble avoir eu la bonne idée de se confiner dans un espace réduit, pour garder la tension palpable.

Le disque de plus de soixante-dix minutes pétarade autour des thèmes de folie, isolation, horreur hallucinée et fables douceureuses. Wayne Coyne, parfois mélanbcolique ("I wish i could go back/Go back in time") est ailleurs comparable à Syd Barrett ; même ton monocorde - See The Leaves, même fascination, sans retour possible, dans le monde incapacitant de l'enfance. Et aucune volonté de trouver un sensz à touty cela ; « We weren’t trying to control this thing like a story or a concept that would make sense in the end ». Une petite plaisanterie, I Can Be a Frog, voit la chanteuse Karen O des Yeahs Yeahs Yeahs pousser des cris d’animaux dans un combiné de téléphone (les Flaming Lips on écrit le Yeah Yeah Yeah Song, à découvrir sur At War With The Mystics). Il y a sans doute quelque sagesse artistique : « les animaux sont bons justes en étant eux-mêmes », nous dit Coyne.

 
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