“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 24 septembre 2017

HISS GOLDEN MESSENGER - Hallelujah Anyhow (2017)



OO
Americana
apaisé, attachant

Le swagger, c'est cette nonchalance exaltante qui fait que des chansons de Taylor comme Domino (Time Will Tell) sont désormais comparées à celles de Rolling Stones. Ayant laissé, à l'issue d'un travail quotidien, l'aisance prendre le pas sur l'austérité, sa musique peut passer à la séduction internationale.

La quarantaine et les caps de l'existence, paraissent désormais des raisons bien circonspectes de faire des chansons. Allelujah Anyhow, ce sont plutôt les signaux du grand dehors, qui attendaient que Taylor ait trouvé une parfaite clarté pour les décoder. Il écrit un disque aux lignes franches et dégagées, dont il pourra encore être fier quand le monde aura changé. Les chansons illuminées comme des divinations ou des paris sur l'avenir. Son précédent disque, Heart Like a Levee, le montrait observant comment il avait tenté, dans un effort un peu vain, de prouver à ses enfants qu'il méritait sa place aux côtés des héros sur les pochettes d'albums disséminées dans la maison. Il reconnaissait en même temps ne plus vraiment chercher à atteindre ce statut de héros.

Ces grands efforts pour se faire un nom l'avaient vu progresser jusqu'à l'impressionnant Haw (2013), où son désir de spiritualité trouvé des échos dans un culture musicale embrassant le gospel et le blues, une certaine sévérité. Sa douceur ne masque toujours pas entièrement cette volonté couvée, de bâtir une société à part, dans laquelle il puisse sentir une plénitude naturelle. « J'essaie de mon mieux, chaque jour, de garder la tête froide, de laisser l'art montrer la voie et de m'amuser. Je gagne désormais ma vie en faisant la chose que j'aime le plus au monde et je dois être attentif à ma relation avec celle-ci, je dois la traiter avec soin. Et mes enfants me voient quotidiennement pratiquer ma passion. Peu d'enfants ont cette expérience avec leur père. Je n'ai pas eu ça, du tout. Donc c'est important. »

Magnifiquement produit, avec des cuivres et un piano qui révèlent de plus en plus la douceur et ont fait presque définitivement reculer la rudesse des chansons. Caledonia My Love, montre une écriture toujours plus mise à nu, ouverte. Qu'on se rassure, les chansons de Hiss Golden Messenger, même les plus dénuées, conservent leur part de magie. On peut poursuivre, familiers désormais à la façon dont Taylor séquence ses albums, en s'intéressant à la dernière chanson sur celui-ci, When the Wall Comes Down. Toujours élégant et en retenue, il délivre un message fort de compassion.

Taylor crée le monde qu'il veut faire entendre à ses enfants, et aux prochaines générations : où les changements environnementaux sont une force pour abattre les murs, pour se réconcilier. « I'm trying to be hopeful for you, brother », chante t-il sur Lost Out in the Darkness. En gage d'optimise, il fait preuve de patience. Il pense aux efforts du Michigan en faveur du texas, du nord en faveur du sud. Il réconcilie les camps de la guerre de Sécession quand la nécessité d'entraide n'a jamais été aussi forte. Etant passé lui même de l'ouest à l'est. L'endroit où il vit, la Caroline du nord, chère à son cœur Californien.

« Cette musique est pour l'espoir. C'est la seule chose que je peux dire à son propos. L'amour est la seule solution. Je n'ai jamais eu peur de la pénombre ; c'est juste une autre sorte de lumière », tente t-il, pour paraphraser Jenny of the Roses, la chanson enlevée qui installe l'album sans perdre un instant. Pourquoi commenter plus avant un album s'inscrivant si logiquement dans l'existence d'un homme et dans le cours de la société qui l'a vu grandir ? Parler d'une existence en toute simplicité, juste pour dire qu'une telle musique existe, derrière, une révélation.

lundi 28 août 2017

{archive} T. REX - Electric Warrior (1971)




OOO
groovy, attachant, entraînant
rock, glam rock, freak rock


Le physique svelte de Marc Bolan n'en fait pas votre guerrier d'heroic fantasy habituel. Le titre de cet album est comme le titre d'un show d'illusionniste. Bolan, né 23 ans ans plus tôt, pour qui l'art s'apparente aux licornes et aux contes d'elfes et de nains qu'il racontait dans ses albums sous le nom de Tyrannosaurus Rex : une mascarade. Le sujet de Electric Warrior est le rock, mais même s'il joue le macho et expose son désir de bête, les chansons gardent une teneur enfantine. Pourtant, ce nouvel album est ourdi d'une mission : percer sur le marché américain. Quant à l'escalade des guitares vers l'électricité, il s'était donné ce cap, même à travers des disques entièrement enregistrés en acoustique. Les power chords étaient pour lui. Cette façon effrontée de jouer devait dissimuler l'infamie d'un homme qui, si jeune déjà, pense avoir compris l'hypocrisie du music business. Cela le plonge forcément dans un certain désarroi, vu qu'il a choisi d'y consacrer sa vie. Avec l'aide, une fois de plus, de Tony Visconti, il parvient à rester honnête, produisant un album qui ne cache pas tant que ça ses véritables sentiments, dans des chansons certes bravaches mais habitées.

Lui qui a connu si tôt les foules de jeunes filles hystériques, il s'adresse à elles avec un dédain adouci par l'émerveillement de ce qu'il s'imagine être « percer ». Sur Monolith, une chanson dont le titre renvoie à Stanley Kubrick, il évoque une humanité circonscrite dans ses rites d'adoration, et qui butte sur des symboles plutôt que de rechercher le progrès moral et spirituel. "And dressed as you are girl/In your fashions of fate/Baby it's too late," ou "And lost like a lion/In the canyons of smoke/Girl it's no joke. » Le déguisement, l'artifice est bien sûr associé au glam-rock, que Bolan tire d'une science fiction sarcastique, doutant encore de sa propre raison d'être. C'est un an avant que Bowie ne se prenne au jeu jusqu'à faire oublier l'origine goguenarde de cette révolution, et les doutes émis et le guitar hero bouclé sont supplantés, pour le grand plaisir des groupies, par les cheveux raides de la créature Mick Ronson, que Bowie a su arracher au folk-rock de Michael Chapman pour le plonger dans un triomphe de rock gonflé de sa vanité présupposée.

La voix fluette de Bolan est largement compensée par ses trémolos, ses soupirs, ses petits cris de contentement, produisant quelque chose d'aléatoire, d'inattendu sans être vraiment dangereux ou sexuel. Il y avait le gong chinois malicieux de Steve Took sur les premiers albums, désormais il y a Bang a Gong (Get it On), qui semble sauver l'album d'une luxure vite escamotée, celle de Lean Woman Blues. Il faut voir comment l'album alterne les moments apparemment plus tendres et les rock and roll à bongos, au premier rang desquels Jeepster, où Bolan se fait le véhicule, vibrant, jouissant et surtout, dansant dont son public avait tant besoin. « I'm just a vampire for your love and i'm gonna suck you » prévient t-il en toute simplicité. Si l'album est immortel, c'est pour cette simplicité attendrissant autant la jeune fille en quête d'un excitant bandit que le reste d'entre nous. Touchant ainsi à chaque fois que le boogie du groupe rencontre une pointe d’amertume à peine cynique.

Bolan sait se déposséder de lui même, faisant monter la tension d'un dernier cran dans Rip Off. Les bongos signent toujours la continuité depuis les débuts de Tyrannosaurus Rex, et l'expérimentation n'est pas en reste, dès les premières secondes, après un one two three four plein d'abandon, bien différent du même décompte au début de Cosmic Dancer. Le saxophone et la guitare explosent, chaotiques. La suite, slogan décliné jusqu'à l’écœurement, élève Bolan au rang de martyr. Mais la poésie est là. "Missing all the slain/I'm bleeding in the rain.. » Le morceau se fond dans une coda de orchestrée et l'on imagine facilement le rideau tiré sur un jeune homme qui a côtoyé la grandiloquence sans jamais spolier sa sincérité, et a ainsi décidé de survivre à son premier triomphe personnel. Il y aurait dû en avoir beaucoup d'autres.

dimanche 27 août 2017

{archive} TYRANNOSAURUS REX - My people were fair and had sky in their hair... (1968)





OOO
spontané, extravagant, attachant
folk, freak rock


La voix sans compromis de Marc Bolan est à découvrir dans ce premier album de Tyranosaurus Rex. La voix et les bongos : c'est les excentricités qui avaient attiré l'attention du producteur Toni Visconti. Aujourd'hui Devendra Banhart a imité cette extravagance et fondé la scène « freak folk ». Avant le glam rock, Bolan a d'abord fabriqué le « freak rock ».

Avec 400 livres, Visconti enregistrera en 4 jours l'album constitué du répertoire de concert de son nouveau poulain, persuadé dès qu'il l'a vu à Tottenham Court Road que Bolan avait le destin d'une star. La configuration en duo, avec le multi-instrumentiste Steve 'Perigrin' Took, acheva de le convaincre. Il envisagea qu'il serait possible d'enregistrer leur musique pour une somme dérisoire, ce que ces 400 livres représentaient, et cela n'aurait pas été le cas avec un groupe classique de quatre musiciens. Sur scène, ils semblaient vraiment complémentaires : le second tapageur avec les percussions mais aussi habilité à produire des backing vocals bien sentis pour le premier. Ils deviennent de belles harmonies sur Child Star ou Graceful Fat Sheba.

Malheureusement, la qualité sonore médiocre de l'album poussera pendant trop longtemps l'artiste (disparu en 1977) et son producteur à défier quiconque de trouver un intérêt à cet album. Il sera remastérisé avec les dernières technologies, pour ressortir en 2015. Visconti n'y verra ainsi plus un gâchis déprimant, mais le véritable potentiel d'un album transcrivant fidèlement le talent du jeune rockeur. La musique du duo est de nature mi-enfantine mi-folklorique, et joue sur un canevas fantaisiste alliant les fables héroïques, des intrigues entre Amérique du Sud et le Proche-Orient. Un ensemble d'inflorescences charmeuses qui séduisent rapidement un public, notamment de jeunes filles avides de divertissement. Il y a pourtant une ombre au tableau, une gravité, celle d'un artiste hanté.
My people were fair and had sky in their hair... se démarque par l'omniprésence d'une guitare acoustique dans le style acid folk, une dynamique qui voit les vignettes s’enchaîner d'une traite, les passages répétés ne sont pas nombreux. On peut toujours s'accrocher à Child Star ou Wielder of Words pour détecter les prémices du glam-rock que T. Rex développera dans sa prochaine incarnation. Mélange d'onomatopées, de phrases spontanées trempées dans sa propre mythologie, les textes entièrement écrits par Bolan peuvent paraître datés, mais ils sont associés à un son sans espace ni temps ni tempo déterminé. C'est un album dont il ne reviendra jamais, ne regardant désormais plus en arrière, et l'auditeur non plus : à la fin, Frowning Atahuallpa (My Inca Love) offre l'un des moments les plus charmants et dépaysants d'une expérience vraiment transcendantale.

Les dernière quarante secondes n'ont que l'apparence d'une bribe inachevée. Contrairement aux albums de Syd Barrett, pour lesquels il fut impossible d'obtenir satisfaction, 
une fois le son de ce premier album restauré, il apparaît vraiment achevé, comme premier chapitre d'une destinée marquée par la maîtrise de paradoxes et de pôles contraires, Electric Warrior révélant au grand jour cette bataille à peine fantaisiste entre les forces occultes et les séduction spontanées dans la musique de Bolan. Un clair obscur richement détaillé.



lundi 6 février 2017

{archive} TOM RUSH - Take a Little Walk With Me (1966)




OOOO
ludique, attachant
Folk rock

Tom Rush n'est pas le songwriter habituel : au moment de cet album, il n'a écrit qu'une seule chanson, On the Road Again. Les albums suivants consolideront la réputation de celui qui, sur une reprise de Joni Mitchell, Urge For Going, façonnait une americana si proche de celle de Bill Callahan bien plus tard. Sa voix grave n'est pas la moindre de ses particularités. Take a Walk With Me garde ma préférence, du fait de sa fraîcheur – il a été enregistré en 5 jours - , et du petit jeu tendre que Rush y mène. 

Inutilement comparé à Dylan sur Highway 61, si cet album évoluait à une autre échelle, ce n'est pas en sa défaveur. Inspiré par Bring it All Back Home, peut -être, mais avec une limpidité toute personnelle. On s'attache à la malice caustique de Money Honey et Turn Your Money Green, et au charme de Love's Made a Fool Of You ou Sugar Babe. Il reprenait à son compte des chansons de Chuck Berry, Bo Diddley, The Drifters, Buddy Holly, et le sémillant Eric Von Schmidt. De quoi jouer pleinement le hâbleur, surtout qu'il y adjoint certains musiciens des sessions de Dylan : Al Kooper, Bruce Laghorne et Harvey Brooks.

Dans la seconde partie de l'album, les chansons sont t-elles réellement plus profondes ? En apparence, peut-être, mais ces histoires rendues comme dans un vieux livre sont peut-être un beau coup de bluff, comme seul cet art si particulier de l'interprétation, de la mise à distance, en est capable. Quoi qu'il en soit, Joshua Gone Barbados et Galveston Flood nous habitent à chaque nouvelle écoute. Rush brouille les pistes au point de faire croire à son propre talent narratif, après avoir enchaîné des chansons démonstratives de leurs traits d'esprit et leur habileté. Un album abouti, qui laisse entendre un enthousiasme non seulement pour les chansons, mais pour l'effet qu'elle doivent produire ; la voix crâneuse sur Who do You Love ne doit rien au hasard. L'album d'un gentleman un peu dévoyé, érudit et drôle. You Can't Tell a Book by The Cover capte ces deux penchants et la joie du studio dès la première seconde ; et c'est la dernière chanson a avoir été enregistrée, avec un groupe parfaitement détendu.



samedi 4 février 2017

RICH HOPKINS & THE LUMINARIOS - My Way Or The Highway (2017)



O
intemporel, romantique, attachant
Rock, americana

L'americana s'affichant aussi ostensiblement depuis son titre passe pour une brave déclaration d'autonomie au pays de la liberté d'entreprendre, mais les choses deviennent bien plus riches quand on découvre finalement un musicien comme Rich Hopkins. Comme peut l'être Alejandro Escovedo avec un certain son texan, il est considéré comme l'inventeur de son propre rock du désert. Un 'pionnier', avec son groupe les Sidewinders, dans les années 80. Un véritable ouvreur de territoires qui n'opère pas seul : aujourd’hui avec  les Luminarios, avec qui il a déjà produit un quinzaine d'albums, dont l'écriture forme une chronique étourdissante de cette partie de la carte.

Il s'y trouve, notamment, la chanteuse et songwriter Lisa Nowak, qui est aussi sa femme. A leurs côtés, des musiciens chevronnés d'Austin, Texas et de Tucson, Arizona. Le dicton tout trouvé de cette ville du grand nulle part : Quand on vit là, il y a forcément une raison. Et si c'était, d'écrire sa propre histoire de la création du monde ? Leur écriture méticuleuse, l'amplitude des paysages et des traversées qu'ils décrivent, cette détermination, dès le premier instant, de continuer à révéler les merveilles du territoire, ne peuvent pas être seulement là pour sublimer les américains qui les habitent et leur sacro-sainte authenticité. Presque inévitable est le message de paix et de fraternité. Peut-être la part de création la plus féconde naît de l'attitude toujours juvénile, de ce son incroyablement ouvert. Pas innocent dans une contrée où il faut plus que jamais décider comment affirmer son identité : en s'ouvrant aux autres ou en restant entre soi. Du moins si le fric n'était pas le seul enjeu. 

Si les ballades sur My Way or the Highway profitent particulièrement de la guitare désinvolte et grandiose et des accords simples de Hopkins, le rock texan attaque avec Gaslighter. La voix est plus éraillée, la leçon du temps passé répartit de façon cinglante. A la manière du Crazy Horse, Rich Hopkins trouve sa meilleure jouvence dans le fait d'approcher la guitare avec une candeur adolescente. Quand Nowak chante sur Want You Around, on croirait entendre Slowdive revisiter la chanson qu'ils ont écriture quand ils avaient 20 ans, alors qu'ils tombaient amoureux l'un de l'autre en même que de la musique. L'impression d'un son quasi shoegaze est soulignée par la production soignée, bien plus lisse, que leurs impressionnants concerts, les effets sinusoïdaux appliqués dans If You Want to, 8 minutes de fraîcheur ou authenticité rime avec pureté de la passion. L'ardeur est bien celle de l'émergence d'un nouveau rock dans les années 90, mais le son s'est arrondi, presque compatible avec la country pop des radios locales. L'instrumental de folk latino Lost Highway semble une méditation sur le sort incertain des routes de frontière. 

Partout l'amour triomphe, à mille années lumière de l'insolence télévisée. Plus loin, I Don't Want To Love You Anymore est animée de la même éternelle jouvence. Elle culmine dans cette démonstration d'un son profondément personnifié sous son apparence assez générique. Hopkins véhicule cette idée que la musique peut tout, il s'amuse à prouver encore une fois à quel point elle est indispensable à sa vie. A découvrir si on aime déjà Chuck Prophet.



dimanche 24 avril 2016

HAYES CARLL - Lovers and Leavers (2016)





OO
Doux-amer, attachant, élégant
Americana, Country folk



Un album de Hayes, on en attendait un deux ou trois ans après le dernier, KMAG YOYO (2011). Il lui a fallu plus de cinq ans pour reparaître avec une collection de chanson qui trahit son dégoût des tournées, des passages radio et du music business. Pourtant, un album de Hayes Carll, c'est toujours une émotion immédiatement assimilable, et qu'il est bon de faire découvrir et de partager. Comme son ami Scott Nolan, traversant une forme de crise de la quarantaine, il a recherché un équilibre dans sa vie, le conduisant à l'enregistrement de cet album. Ces chansons, dont il serait facile d'exagérer le rôle et l'impact en les qualifiant de catharsis, se coulent néanmoins dans une volonté réparatrice. «Je n'avais pas une seule chanson pour faire danser les gens », résume celui qui la a tant divertis avec Stomp and Holler, Bad Liver / Broken Heart, Another Like You ou Hard Out There.

Lovers and Leavers, enregistré en cinq jours, profite d'overdubs brillants, piano, orgue électrique, ou percussions atypiques. Un son voluptueux, sur My Friend par exemple, avec la guitare pedal steel qui semble venir de partout à la fois. Cela compense l'absence de chansons propulsives ou plus communicatives. Cette différence persistante de ton et de tempo entre les deux disques marque l'écart et les cinq ans écoulés dans une certaine lassitude entre les deux albums. Lovers and Leavers est à la fois l'album qui trahit un certain égarement de son auteur, et celui par lequel il doit se focaliser de nouveau sur son entourage et son message. Pour y parvenir, il y a le levier de l'amitié, pour se soigner de l'amour, l'amour capable de 'remplir tout l'espace vide', dans la chanson déchirante Love Don't Let me Down (Hayes Carll s'est trouvé une nouvelle compagne en la personne d'Alison Moorer, grande compositrice qu'on aime beaucoup chez Trip Tips).

Ce n'est pas seulement la façon très laid back dont il sonne, mais Lovers and Leavers présente une façon différente d'interpréter des chansons, cela transparaît dans une version filmée de la chanson The Magic Kid, l'une des plus belles de l'album (et sans doute adressée à son fils, qu'il a peu vu pendant ces années de tournée). Le groupe fait preuve d'une décontraction au bord de l'absence, en toute félicité, comme pour contrecarrer l'implication usante habituelle que nécessite cette musique propre à être partagée et dont les paroles furent reprises avec bonheur par le public.

Hayes Carll se montre pourtant toujours aussi intelligent dans sa façon d'écrire les chansons d'amour, pleines d'un humour capable de contrebalancer l'amertume qu'un divorce a implantée en lui. Il ne sur-estime pas le rédempteur, ou quoi que ce soit, de son expérience dans sa musique. Hayes Carll est réputé élégant, mesuré, et aillant la tête sur les épaules, et même s'il semble parfois perdu ou à deux doigts du coma éthylique, c'est toutes proportions gardées. C'est son charme naturel qui lui permet de sortir triomphant, jusqu'aux plus dégagées Love is so Easy et Jealous Moon, une chanson évoquant See The Sky About to Rain (Neil Young), avec son piano Rhodes. For the Sake of the Song reprend la façon blessée de chanter de Neil Young sur Ambulance Blues, également sur l'un de ses albums cruciaux, On The Beach (1974). Après des écoutes répétées, l'album nous affecte, tandis qu'on saisit comment Hayes Carll se positionne pour y rester longtemps, au carrefour de la musique de grands songwriters américains – Jim Lauderdale, avec qui il a écrit Drive, Townes van Zandt, Guy Clark, Rodney Crowell, Kris Kristofferson et Ray Wylie Hubbard.

lundi 26 octobre 2015

THE WOOD BROTHERS - Paradise (2015)






^ Un concert au Winterwondergrass dans le Colorado., dont ils sont originaires.

OO
groovy, attachant, funky
Americana, blues rock, folk


Les frères Wood ont un groupe qui, sur les bases rythmiques folk de la contrebasse de Chris Wood, construit des grooves étourdissants. Depuis le début des années 2000, il ont sorti quatre albums qui ont laissé les amateurs d’americana ravis et les journalistes incertains de l’étiquette qu’il fallait leur coller. Ils n’ont cessé de s’améliorer. Et au vu de l’accueil qui a été fait à ce nouvel album par ceux qui connaissent et aiment déjà ce groupe, le fait d’avoir enregistré avec Dan Auerbach des Black Keys ne les a pas dénaturés. Au contraire, ils ont un son toujours plus rond et mieux lié, qui ne peut appartenir qu’à un groupe au sommet de son osmose.

La puissance de leurs harmonies vocales est un gros plus, les structure ouvertes et élastiques, qui passent dans un même morceau du folk intimiste à l’Americana funky et au rock choral, en passant par la soul (Newer and Always), profite en plus d’arrangements puissants (écouter la ballade Two Places, ses cuivres et son orgue électrique). Si les Black Keys pouvaient être ‘commerciaux’ à force de trop essayer, The Wood Brothers rapellet directement The Band parce qu’ils ont cette aisance et qu’on sent qu’ils s’amusent terriblement à enregistrer cette musique. C’est comme si l’Alabama se traduisait instantanément en un mélange idéal de country, gospel, folk, funk, blues, où les moments les plus trad’ ne sont pas en reste pour la pure séduction (Heartbreak Lullaby). Whithout Desire nous projette en fanfare au cœur du studio, avec eux. Ces chansons naissent déjà complètement matures, c’est à peine si une touche de naïveté peut être décelée, sur Touch of Your Hand. Un coup de foudre.

samedi 22 août 2015

La semaine psychédélique (1) - CHILDREN - Great River (2015)





O
vintage, attachant
Indie rock, Psychédélique

Et encore un groupe psyché de derrière les fagots. Personne ne les a vus venir non plus, ceux là, mais c'est un peu l'idée avec les groupes psychédéliques. C'est leur deuxième album. Ils ont été élus groupe du mois par un zine local, là bas, à Los Angeles.  
Ils laissent une tache mauve dans un coin de votre tête, mais encore faut t-il y consacrer un brin d'attention et de temps. C'est à dire faire ce que vous avez à faire pendant que le disque tourne, en entier, sur sa platine (c'est toujours la méthode conseillée pour avoir un meilleur son... Non ! Attentez ! Leur label Californien, Future Force, sort encore des cassettes !). A mettre bien fort pour s'imprégner de la tache en question. Ensuite, le principe, c'est que vous vous fassiez votre propre impression. Je vois des paysages défiler, des arbres, des marécages (car enregistré au Mississippi), beaucoup de soleil, de l'indolence et la nostalgie d'un Hotel de synthèse qui a beaucoup inspiré les Eagles. Parfois, ils nous rappellent juste l'élégance cosmique vintage de The Walkmen, ou de Real Estate. Les harmonies et les sons (analogiques ?) sont splendides partout, par exemple sur Incantation, à écouter en priorité. Le travail candide d'un groupe détendu et ouvert à l'inconnu. 

Allez, rdv là http://childrentheband.bandcamp.com/album/great-river pour écouter Doowaddado. 

samedi 24 janvier 2015

JOY - All the Battles (2014)






OO
attachant, sombre, 
Rock alternatif

Après toutes ces années, difficile de de ne pas avoir la sensation que l'esprit du belge Marc Huyghens, ne trouvera jamais la sérénité, lui dont la voix tranchante entame souvent les morceaux avant tout autre instrument. Les chansons exhalent l'engagement, l'impuissance ou la menace, et on devine la bataille infernale qui est livrée pour jouer de simples chansons pop. Les refrains cathartiques libèrent un trop plein d'émotions et construisent à chaque fois des mélodies affectées. Les plus tapageuses (Sunday and I, The Great Fire, Life..) s'écoutent compulsivement, tandis que les plus lentes (All the Battles, Drift and Dive) nous plongent dans une sereine mélancolie - comme tout bon disque, celui-ci n'épuise pas les meilleurs paradoxes. Une musique minimaliste parfois, qui se ressent partout, dont le schéma est établi depuis le temps de Venus, le précédent groupe de Huyghens, et plus précisément depuis son album préféré enregistré avec ce groupe, le sans appel The Red Room. Les chansons sont aussi courtes et frappantes qu'on peut se le permettre quand on souhaite toutefois embarquer l'auditeur pour un pont et plusieurs refrains. ils se terminent abruptement. La basse de Katel, qui a remplacé Anja Naucler (violoncelle), donne un aspect plus rugueux et musclé, à l'album, qui tente parfois de bondir hors de sa boîte (The White Coat) en avançant la frustration positive. On sent que Françoise Vidick (batterie, chant) comme Katel on un rôle important pour renouveler et prolonger les habitudes mélodiques de Huyghens. D'ailleurs, elles chantent en tandem plusieurs chansons, et les habitent avec un succès qui dépasse même celui d'Huyghens, pour qui la cause est déjà gagnée. La production squelettique, se caractérise par le manque ou au contraire par l’hypertrophie de certains éléments : elle est due à John Parish, et c'est ainsi que le disque prend parfois de faux airs de Pj Harvey. Une très bonne surprise.

CUB & WOLF - S./T. (2015)





O
attachant, spontané, frais
folk-rock

Un album d'un groupe très loup solitaire, quasi invisible sur le net ailleurs qu'au nord de l'Allemagne (A l'exception notoire de l'excellent webzine Nothing but Hope and Passion). Leur pays d'origine : la suède. Il sera évidemment confondu avec les australiens de Wolf & Cub (!!!) Autant dire que ces deux là ont le même nom, et qu'il vaut mieux que les derniers venus en changent. Le producteur Mattias Larsson et Linus Lindvall ont composé la réussie A Place to Mourn pendant un temps récréatif en studio. Les autres chansons, issues de sessions pour d'autres groupes mais qui n'avaient pas trouvé leur place sur les albums des amis, sont toute revenues en une journée et ont été arrangées pour constituer cet album de rock mélancolique. Leur sincérité et leur spontanéité les rend attachants. Etant donné la démarche, la profondeur d'une production pourtant dépouillée d'une chanson comme Standing Tall while Failling Down est confondante.  Des constructions de morceaux propres à l'épanchement, à la communion, comme on pouvait en trouver dans la pop de Ages and Ages l'an dernier. Une instrumentation en banjo et glockenspiel (l'un de mes instruments préférés) apporte de la luminosité à des compositions à la monotonie positive. What we Lost in The Fire termine l'album sur une touche résolument déchirante, en témoigne son violoncelle.

http://cubandwolf.com/
https://www.facebook.com/cubandwolfmusic?fref=ts

lundi 8 septembre 2014

LAURA JEAN - S./T. (2014)



O
intimiste, attachant
Folk, Folk-rock

« J'ai écrit sur les révolutions en Grèce, en Turquie, en Ukraine. Et j'avais l'impression d'avoir besoin de vacances. Je me demande si l'Europe de la Société m'intéresse toujours. Pourtant, à chaque fois que je veux partir pour New York, une inspiration, de plus en plus singulière, me retient ici. Je me retrouve à écrire sur les groupes de black metal européens. Enfin, j'avais commencé, mais je me suis arrêté. C'est l'enthousiasme de Laura qui m'en a empêché. J'ai cru que cette fois ci j'allais marcher à fond. Elle m'a fait croire qu'elle partait pour toujours, mais pas à New York. Elle m'a fait passer pour un petit joueur avec New York. Elle allait à Melbourne. Mais avant de partir, elle a découvert une autre Laura. Et le temps d'écouter ses disques, elle ne vouait plus partir. C'est souvent ainsi que ça se passe. Nous prétendons prendre le large, mais finalement, nous sommes bien contents de notre monde étriqué. Il suffit de me souvenir combien j'ai trouvé le petit jardin de ma sœur sur la route de Paris pour m'en contenter, et ne plus avoir tellement envie de partir. PJ Harvey manque déjà à Laura. Aux deux Lauras, peut être. L'autre, Jean, chanteuse introspective de Melbourne, qui partage son deuxième nom avec Polly Harvey, l'icone anglaise. Laura, la notre, est plutôt inclinée vers la mélancolie. Ce n'est pas étonnant vu la façon dont Berben la traite ici. Il insiste toujours pour qu'elle dorme avec moi, il aimerait libérer une chambre pour héberger une colocataire de plus. Elle voudrait bien, mais j'évite à chaque fois de répondre à ses avances. Quand elle écoute First Love Song, la chanson la plus tétanisante de cet album de frustration, je me sens envahi d'un vrai malaise. 

Laura Jean semble nous signifier qu'elle ne serait pas revenue à la chanson si ce voyage en Angleterre aux côtés de John Parish, le mec qui a tellement travaillé avec Polly Harvey, n'en avait pas décidé autrement. Notre Laura dit que cet album met la chanteuse à nu, faisant ressembler ses intonations à celles de Polly Harvey sur White Chalk, son album le plus aérien. Un geste artistique qui répond à une crise d'inspiration en privilégiant la fragilité et la mise en abîme. »

samedi 6 septembre 2014

KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - Oddments (2014)







OO
Garage rock, psyché, lo-fi
attachant, original, vintage

Mettons qu'on invente de toutes pièces un passionné de musique, installé à Paris, qui déciderait de partir mystérieusement pour l'Austraslie, Melbourne. Mettons que ce soit une fille (oui, ça évite qu'on me soupçonne de vouloir partir). Enfin, le groupe qu'elle (ou il) devrait rencontrer d'urgence, voir sur scène live, c'est celui-ci. Pour reprendre les gens de là bas : "These dudes are one of a kind, or seven of a kind, I don't know how many of them there are but regardless, fucking sweet." Oui, ils sont sept. Et 'doux' n'est pas vraiment l'adjectif qui leur irait le mieux. Il sont piquants. Du psychédélisme cru, strident, qui déborde, mais se paie le luxe de ressembler à Pavement, le temps de Stressin'. Pour le reste, on pense du vent de liberté garage des Thee Oh Sees, dont King Gizzard partage la créativité prolifique. De sorciers, ceux-là n'ont pas que le bâton de pluie (il est bien là, sur Homeless Man in Adidas, avec un incursion aussi des oiseaux locaux), mais tout l'attirail mélodique très particulier. Ils utilisent l'électricité comme Captain Beefheart, pour le plaisir de la télékinésie, pour mentir aux sens, produire des formes et des couleurs forcément hallucinées. Work This Time est un morceau incroyable. Ah oui, j'oubliais : le son est volontairement pourri. Heureusement que le son mp3 ne ressemble pas toujours à ça. 

vendredi 11 juillet 2014

GRUFF RHYS - American Interior (2014)









OO
attachant, intemporel,ludique 
indie rock, pop 

Entendre Gruff Rhys, adepte de la mélodie pop rock rocambolesque, s'en prendre à l'un des plus vieux mythes américains (en fait, qui remonte même avant que l'Amérique porte ce nom) est étrange. Plusieurs morceaux décrivent pour moitié la découverte supposée des Amériques par un prince Gallois en 1170. Mais sur 100 Hundred Messages, l'acte de poser le pied sur le continent intègre la culture geek, avec une amourette de loser. The Whether (Or Not), où Gruff Rhys prend un timbre falsetto, nous plonge en plein héritage glam rock et fait songer R Stevie Moore. Le charme lo-fi emprunté à l'hirsute inventeur du home recording et aristocrate de la pop collée à la main parcourt tout le disque. Le piano, les cordes promettent des horizons pop sixties sans quoi American Interior serait moins touchant et trop haut perché, une véritable tranche de science fiction. Les cordes rappellent un numéro de David Bowie, mais lequel, sur Liberty (Is Where We Will Be) et suggèrent des chevauchées indiennes sur le très orchestral Lolo. L'usage de la langue galloise achève le geste tribal d'un artiste persuadé d'avoir quelque part aux Etats Unis des cousins indiens, descendants de l'union des colons de son pays et des tribus locales. Walk into the Wilderness laisse penser que Rhys cherche à plaire à tout le monde. C'est toujours vain mais le résultat, grâce aux mélodies qui se tiennent jusqu'au bout, est agréable.

lundi 2 juin 2014

CLAP YOUR HANDS SAY YEAH - Only Run (2014)


O
indie rock, electronica
attachant, expérimental

A ce point de leur carrière, Radiohead enregistrait Kid A. Avant de partir en tournée, Alec Ounsworth a trouvé le moyen, de préparer un 4ème album complètement aliéné, composé seul et joué (parfois) en groupe. Quand le précédent, Hysterical a fait fuir 60 % du groupe (Malgré ses mérites, on ne l'a pas écouté longtemps) plus besoin de se soucier de dérouter qui que ce soit. Etre doué et avoir une voix si reconnaissable ne suffit pas, de toute façon, quand internet ne vous porte plus autant qu'avant.  L'enrobage électronique et la voix sous-mixée nous inquiètent, avant que la sincérité des chansons et l'omniprésence vocale de Ounsworth finissent par tout mettre en exergue et donner une jolie fragilité, que la version alternative d'Impossible Request, en duo, parachève très bien. Ounsworth pourrait jouer ces chansons en acoustique, même si les boucles d'électronica suggèrent un vortex retenant les chansons ensemble, leur donnant un aspect étranger qui rend les mystères personnels de leur créateur plus intéressants à décoder.

dimanche 13 avril 2014

JIMBO MATHUS & THE TRI STATE COALITION - Dark Night Of The Soul (2014)






OO
élégant, attachant
rock


Découvrir Jimbo Mathus avec Dark Night of the Soul était impressionnant. Le musicien un peu vaudou figurant sur la pochette ne choisit pas de disparaître dans un nuage d'herbes et de présages, mais apparaît plus enclin à écrire des chansons (plus de 40 ont servi de base à l'album) personnelles que sa façon particulièrement intense de chanter rendent déchirantes. Il n'utilise là encore que peu de mots, mais les musiciens sont toujours plus justes et précis.
Peut-être est-ce le fait d'avoir travaillé avec Valerie June sur Pushing Against a Stone, mais Mathus devient plus percutant lorsqu'il prend le chemin d'une rédemption sur Writing Spider. En quelques minutes d'éblouissement, enfin seul avec ce dieu si cher aux américains, quand ils finissent par entrer dans l'âge adulte. « Certains disent que Jesus est la réponse. Que c'est Jesus qui peut vous libérer. Je ne vais pas affirmer ou infirmer. Il a pris la faute pour tout, même le pêché originel. J'ai pris la faute tellement de fois sur des problèmes que j'avais. Mais j'ai relativisé... Personne n'a demandé à naître, à se trouver là. Je ne fais que regarder cette araignée, tisser son histoire sur le mur. » Est-ce que ce sont vraiment les paroles de la chanson ? Ou le fruit d'une énième conversation que notre journaliste est allé attraper, en bon samaritain musical, pour donner des allures de pasteur à notre Huckleberry Finn, qui n'a jamais été très pressé de rejoindre la messe ?

Le classicisme rock et les grands thèmes sont invoqués à la façon vaudou, dans ce qui restera un sommet de la carrière de Mathus. Il faut revenir à la chanson titre, où la prise de voix sonne tellement juste et nuancée qu’on a à chaque fois l’impression que Mathus la chante de nouveau pour nous. Plusieurs de ces chansons sont d'ailleurs des premières prises, enregistrées comme de simples démos. La puissance épique de White Angel, le groove marécageux de Fire in the Canebrake ou la fureur de Burn the Ships, qui fait ressembler son groupe au Crazy Horse (la même lâche intensité) sont des moments qui ne s'oublient pas de sitôt. Et à aucun instant on ne perd de vue que l'action se situe dans le delta, nourricier en diable.    

lundi 6 janvier 2014

STEPHEN MALKMUS & THE JICKS - Wig Out At Jagbags (2014)




 O
entraînant, attachant
indie rock

Dans les trois premiers morceaux de leur nouveau disque, Stephen Malkmus déploie les trois pattes de son équilibre : non-sens global, gravité embusquée, et déconne, avec une musique articulée pour donner de petites révélations en toute évidence. Le sens mélodique inépuisable de Malmkus a encore produit le genre d'album soigné dont il est coutumier, battant la nostalgie tout en utilisant les mêmes recettes que les aïeux et fourmillant de plein de petits détails qui demandent d'y revenir encore et encore. Comme Brighten the Corners, on dirait bien que les membres du groupe ont pris leur place définitive, bien que Malkmus reste le vrai maître à bord – comme dans Pavement, tout compte fait. (Ca ne veut pas dire que les autres, Bob Nastanovich en tête, n'étaient pas utiles au son du groupe.) 

Mais alors que Brighten the Corners, le premier album de Pavement dont la conception plus démocratique n'a pas été dominée par Malkmus, avait été méticuleusement préparé, Wig Out at Jagbags a été présenté comme un disque facile à enregistrer, découlant naturellement de sessions fun qui ont eu lieu en Belgique. Le mythe du cool ouest-américain est mis à mal depuis que le chanteur-parolier a déménagé en Allemagne. Il se raccroche a son passé sans avoir vraiment l'air de vieillir : « I was so messed up/ You were drunk and high/ We grew up listening to the music from the best decade ever », susurre t-il sur Lariat. Malkmus a réussi en interview a rendre hommage aux « hipsters » qui constituaient à l'époque le public clairsemé de Pavement : avec une fraîcheur toujours démente et des paroles à la cohérence fluctuante, il va ravir ceux là. Tous ceux qui auraient aimé être ados dans les années 90. (Quelque part, il y aussi la sensation que les années 90 sont en train de perdre leur goût réellement novateur pour devenir de l'histoire...) La force mélodique ramassée autour d'une authentique guitare 90's, les cuivres de Chartjunk et les clips décalés et les noms des chansons - Cinnamon and Lesbians fait figure de double traitement, avec 'vidéo de groupe' pris au sens littéral - vont en séduire beaucoup d'autres. De quoi donner envie de remonter toute l'aventure de Malkmus depuis 25 ans et s'intéresser pour de bon à sa carrière 'solo'.

lundi 11 novembre 2013

LOS CAMPESINOS - No Blues (2013)

 
 
OO
attachant, ludique, intense
indie rock


La musique, c’est beaucoup d’émotions et peu de mots. Ecrire dessus est comme danser sur son architecture. Mais Heureusement, Gareth lâche toujours au cours d’un album suffisamment de phrases pour construire un pendant solide à une chronique verbeuse.
Gareth, le chanteur et parolier de Los Campesinos a fait part de son « admiration » pour une chanson comme Sex on Fire, de King of Leon. « C'est super de pouvoir écrire des paroles aussi simplistes, qui peuvent être chantées après une seule écoute. Même si je n'ai aucune idée de ce que ça raconte. » La chanson des Kings of Leon, démonstration d'urgence émotionnelle et sexuelle pour stades, n'a pas d'intérêt. Celles de Los Campesinos, réputées pour leur richesse mélodique et verbale, y arrivent bien mieux. Le groupe de gallois n'a pas le genre de crise d'identité qui semble frapper la majorité des groupes Britanniques après deux albums. Ils ont tenu la ligne, guidés par un précepte : toujours rechercher la rédemption amoureuse et y aller avec le cœur, même s'il passent encore pour des étudiants qui ont décidé de faire carrière dans la musique. Gareth sait que le rock, c'est raconter des histoires, en filigrane, non sur une chanson, mais dans le cours du temps. 
 
La chanson est un rite de recommencement éternel, encapsuler le plus possible d’énergie vitale, faire souffler le chaud et le froid, se fondre dans le quotidien, montrer habilement combien il est absurde, voire futile, de le chanter, tout en étant forcé de reconnaître que c'est ce qu'on fait. Gareth y parvient à merveille. Il sait faire venir au souvenir les choses entreprises et jamais terminées. L’album est un rite architecturé, une construction qui nous permet de reprendre les choses abandonnées là où les avait laissées. Dans le cas des Campesinos, à peine cinq ans se sont écoulés entre leurs premières chansons, sur l'album 'jeune' Hold on Youngster' et celui ci. On a la sensation que les 'choses' ne sont jamais laissées de côté : entre Romance is Boring (2010) et celui-ci, c'est à peine si l'écume d'une vague a pu se retirer de la plage. Gareth n'a encore que 27 ans, et il décrit dans Let it Spill sa vie comme une boule de neige qui se transformera en avalanche.
On pourrait penser qu'une bonne chanson ne nous permet jamais de reprendre notre état d'esprit d'avant. Mais Gareth chante «toi et moi nous sommes de la tautologie », c'est à dire le 'caractère redondant d'une proposition dont la conclusion énonce une vérité déjà contenue dans le point de départ'.
Les chances d'évolution existent pourtant. Los Campesinos, c'est avant tout continuer à dispenser l'énergie et l'urgence, améliorer la relation entre la musique puissante, riche et astucieuse et les mots qui tiennent l'ensemble. Hello Sadness (2011), manquait un peu de cette énergie qui donne à leurs albums, aussi produits soient t-ils, une fraîcheur et une respiration qui nous encouragent à y revenir et à y déceler les jeux d'esprit, fougueux comme la vie, placés partout par Gareth. Il a ses règles : qu'il y ait toujours une « fille » pour réévaluer sa position, l'état de son désir, sa place au sein d'une génération dans laquelle c'est difficile d'être un artiste sans ne faire que chroniquer son impression de décalage. « Chérie j'ai envie d'apprendre/on m'a regardé comme une grappe de raisin pourrie quand vous autres buviez du sauternes. »
Boire, manger, se retrouver avec ses amis, les plaisirs du quotidien semblent toujours décrits dans les chansons de Los Campesinos pour faire ressortir une mélancolie, une envie de changement, ce que Gareth décrit en 2013 comme une lueur d'espoir permanente dans toutes les chansons du groupe, même si quand on les 'étudie' – c'est à cette fin que No Blues a été pensé, soigneusement – elles paraissent désespérées. Gareth et le groupe s’amusent avec la mélancolie frivole, donc subtile. Autre règle : à chaque chaque fois que la fille de la chanson fait un geste significatif, le chanteur en fait deux. C'est pourquoi l'album est aussi alerte.
Légèrement plus intense et, n'ayons pas peur des mots, plus épique que es autres – ce caractère étant donné par un choeur de cheerleaders, Avocado Baby (facilement l'une des meilleures chansons du groupe jusque ici) relance l'album, mais il s'en fallait de peu pour que toutes les chansons aient chacune à leur tour le rôle de Wake Up sur le premier album d'Arcade Fire ; celui de culminer, avec une sens de la grandeur et la finalité d'une déclaration d'intention. Celui de provoquer cette poussée émotionnelle particulière qui les démarque au sein d'un album.
 
 
What Death Leaves Behind le fait avec ses images de crémation et de barbecue, rejoignant l'adage scout 'il n'y a pas de fumée sans feu' ; Cemetery Gaits le fait en se proposant comme le parfait embrasement de concert ; Glue Me, plus calme, en faisant mijoter l'art du jeu de mots à un point encore jamais atteint par Gareth jusqu'ici. Elle rappelle que la raison d'être de No Blues c'est le langage et l'humour. Le final Selling Rope (Swan Dive to the Estuary) montre aussi qu'avec un peu moins de mots, mais des mots faits pour emporter chez soi, Los Campesinos prennent pour nous le sens qu'ils eut successivement pour Aleksandra, Ellen, Gareth, Harriet, Neil, Ollie et Tom dans leurs vies.


vendredi 6 septembre 2013

CANDYE KANE - Coming Out Swinging (2013)


 
OO
entraînant, communicatif, attachant
Rythm and Blues, Soul


Depuis plusieurs années, la chanteuse de blues, de rockabilly et de soul Candye Kane ne cesse de remercier tous ceux qui la supportent dans sa bataille contre son cancer du pancréas. Une maladie qu’elle a contractée en 2005 et qui l’oblige parfois à interrompre son planning de tournée en annulant quelques concerts. En studio, depuis l’introduction a cappella décoiffante de la chanson-titre de Superhero en 2009, Kane a exprimé le simple fait qu’elle ne baisserait jamais les bras. Non seulement elle n’a pas cessé de sortir des albums, mais elle n’a même pas levé le pied. Coming Out Swinging pourrait passer, au premier abord, pour un album de remerciement dédié aux fans, parce qu’il est spontané, chargé de clins d’œil à des mélodies connues et de détours par des styles nouveaux pour Candye Kane, dans un esprit de concert plutôt que d’album construit. Même si les écoutes successives montrent que son aspect de rock n’ roll relaxé dissimule un cœur de musique soul enregistrée au cordeau, il faut reconnaître que Candye souhaite avant tout  divertir et qu’il y a bien un message adressé directement aux fans dans le moment culminant de l’album, sur Rise Up : « I know exactly what i gotta do/Take back the power i gave to you. La voix est puissante, Kane chante les mots comme une délivrance et avec une fraîcheur  que vingt ans de carrière n’ont pas atténuée.  

L’entrée en matière est une mise en bouche pour nous préparer à un son live bourré de bonne humeur. « Step right up with me and join the fun », chante t-elle sur la première composition, Coming Out Swingin, entraînée par le piano très New Orleans de Sue Palmer, dont on va voir qu’elle guide le groupe dans plusieurs morceaux. Une troisième musicienne d‘exception aux côtés de Kane et Chavez, et ce n’est pas trop pour la déclaration d’amour à la musique que constitue cet album sexy !

On a rapidement droit à un carré de chansons extraordinaires qui passeront sous notre nez si on les méprend pour de simples standards réinvestis.  Le blues bravache de I’m The Reason Why You Drink, l’optimisme rythm and blues cuivré de When Tomorrow Comes, la soul énergique de Rise Up, et, vers le milieu de l’album, la ballade qui emballe le tout pour la postérité, Invisible Woman : tout est entièrement créé par Candye Kane et Laura Chavez. Invisible Woman évoque la détresse de femmes ordinaires dans une société basée sur l’apparence. La relation entre les sentiments, les comportements de façade, les apparences a toujours été au centre des chansons de Candye Kane, qui sait de quoi elle parle puisque de star du porno aux énormes seins elle est devenue chanteuse de blues, poétesse féministe, et passeuse d’une tradition qui se caractérise par un besoin impérieux d’exprimer les injustices et les vicissitudes de la vie dans lesquelles se reconnait le plus grand nombre.  C’est aujourd’hui une femme plus sage, plus agée,  amincie par la maladie. Invisible Woman est comme Walkin’, Talkin’ Haunted House sur le disque précédent, Sister Vagabond, une nouvelle incursion autobiographique touchante et encore capable, malgré le sentiment d’abattement qui s’en dégage, de dégager un allant considérable.

Invisible Woman est aussi une chanson d’amour, un thème suranné dans lequel Kane excelle à trouver de nouveaux points de vue, au moins aussi effectifs que lorsque Cary Ann Hearst chantait Another Like You avec Hayes Carll. Kane sait tourner les relations de conflit en une ironie mordante ou même en chose irrésistiblement drôle. Have a Nice Day ou You Never Cross My Mind font partie de la première catégorie, I’m the Reason Why You Drink est brillante dans le registre de l’humour tellement authentique qu’on se demande comment elle n’a pas été écrite avant. C’est un peu le cas partout, d’ailleurs, car les textes de Kane ont l’esprit incisif voire corrosif des meilleures chansons soul, tout en transportant avec elle l’humilité des oubliés du blues qui doivent se battre contre la règle de l’âge d’or depuis la fin des années 1970. Ces chansons sont assez chaleureuses pour faire participer même les plus sceptiques et les plus conservateurs afficionados du blues, du Mexique (avec un hommage à Lalo Guerrero, le premier sex-symbol de la musique latine disparu en 2005) à Chicago. Quant à ceux qui n’y connaissent rien, ils auront la sensation qu’une forte femme aux formes avantageuses prend soin d’eux en leur faisant découvrir Benny Carter et  l’innocence très tendre de Rock me To Sleep. Pour le reste, on peut dire que l’énorme travail fourni depuis quelques années, en dépit de la fatigue chronique et d’un agenda de tournée très fourni, pour offrir le répertoire le plus solide et cohérent, est payant.  Candye Kane n’est pas très riche, mais elle l’a toujours dit : la façon dont la gratifient ses fans vaut tout l’or du monde.

mercredi 13 mars 2013

JOSH RITTER - The Beast in Its Tracks (2013)

 
OO
attachant/apaisé/lucide
folk contemporain
 
si vous aimez : The Tallest Man on Earth, Eels
 
La première chose qui a attiré mon attention avec le septième album du chanteur de country/folk contemporain Josh Ritter, dont, je pense, peu de monde a encore entendu parler en France : la pochette de The Beast on its Tracks. Le portrait y est excellent – il provoque une sensation qu’on ne parvient pas à définir et reste difficile, voire impossible à interpréter. Et ce faux air de Bill Callahan, l’icône du romantisme minimaliste américain de ces vingt dernière années, n’est pas pour me déplaire.
Ritter est un classique dans ses goûts et ses méthodes. Son deuxième album impeccable n’est pas réputé pour avoir provoqué, lors de sa parution en 2002, une surprise insurmontable auprès de ses futurs fans, mais le songwriter était capable d’évoquer Nick Drake (You’ve Got The Moon), le Bob Dylan le plus gracieux, Paul Simon (pour les arrangements) ou Leonard Cohen (pour le sens de la formule), et il s’est formé autour de lui une communauté qui l’admire pour la qualité marquante de ses textes, sa façon de les chanter d’une voix égale et parfaitement confiante. Sa passion pour l’histoire américaine et un talent de romancier surréaliste - que Stephen King, dans une chronique pour The New York Post, a associé à celui de Ray Bradbury (son premier roman, Bright’s Passage, est paru en 2010) - l’a peut-être aidé par le passé, notamment sur l’acclamé So Runs The World Away, mais The Beast in Its Tracks lui a demandé une autre sorte de distance. C’est le récit de son divorce et due son rebond sentimental inespéré vers une autre femme.
A la première écoute, The Beast in Its Tracks manque de surprises, ses chansons apparaissant modestes et dépourvues de grosses distinctions mélodiques – à titre d’exemple, l’une d’entre elles, In Your Arms Again, évoque Grace Kelly Blues de Eels. Le pouvoir de l’album est cependant de passer sans briser une forte continuité par toutes sortes de sentiments, la colère, le désespoir, l’humour, l’honnêteté, l’empathie et le petit désir de vengeance que tout amant blessé, de Cohen à Dylan, n’a pas manqué de faire valoir jusqu’à en faire, avec une retenue tout à fait amicale, un thème central de leurs chansons les plus célèbres. Le don de Ritter pour les mots est à ce point mordant qu’il peut porter des coups bas - assurer qu’avec sa nouvelle compagne il est plus heureux qu’il ne l’a jamais été avec l’autre, là - et rester un gentleman. “But if you’re sad and you are lonesome and you’ve got nobody true, / I’d be lying if I said that didn’t make me happy too”. Depuis ses débuts en 2000, Ritter a eu plus que le temps de jouer le rôle de l’amant découragé dans ses chansons : mais c’est seulement en perdant la chanteuse Dawn Landes qu’il a saisi que la véritable valeur de l’amour résidait dans la reconstruction et la réinterprétation constante des signes quotidiens chez l’autre, dans l’apparence d’une femme sous ses yeux et dans une pensée qu’il entretient pour celle qu’il ne voit pas. Tout cela opère comme un mouvement perpétuel, ce qui correspond parfaitement à la nature d’un album où les chansons sont conçues pour se fondre les unes dans les autres, indéfiniment. 
Ses chansons décrivent les situations et les sensations précises qu’il a traversées, agissent telles une collection d’images sur un mur, qui ne font vraiment sens que lorsque vous avez consacré un moment à les étudier. Sa façon de décrire son bonheur et de laisser entendre combien il est fragile et lié à des sentiments éphémères évoque la façon de Mark Everett sur Daisies of the Galaxies (album auquel j’ai déjà fait appel en évoquant Grace Kelly Blues). La pièce centrale de l’album est New Lover : “J’ai une nouvelle amante maintenant, et elle sait ce dont j’ai besoin/Quand je me réveille la nuit, elle peut lire mes derniers rêves/et elle les apprécie, même si elle ne dit jamais ce qu’ils signifient. » Malgré la nature ténue de sa joie, Ritter est persuadé qu’il n’a jamais été si heureux de sa vie, ce qui rend l’album comme parcouru d’une étincelle vitale, en comparaison avec ses anciens disques. L’éclat d’une lumière, même passagère, est l’un des thèmes les plus légers mais les plus intenses à animer un album, et lorsque cet éclat donne encore et encore, des preuves de sa raison d’être, c’est très gratifiant pour l’auditeur. Dans Lights : “I’ve got your light in my eyes.” Dans A Certain Light : “My new lover is really kind, / The kind of lover that one rarely finds / And I’m happy for the first time in a long time”.
Dans l'amour tout s'additionne, et on ne ressort jamais perdant, comme le raconte le petit tube Joy To You Baby en conclusion : « Si je ne t’avais jamais rencontrée/Tu ne serais pas partie/Mais je n’aurais pas pu te rencontrer/Nous n’aurions pas été ensemble/On dirait que tout concourt/à être heureux à la fin. »  

 

 
 
 

mardi 26 février 2013

OLOF ARNALDS - Sudden Elevation (2013)


O
attachant, intimiste
folk


Cet album est le troisième de la chanteuse et multi-instrumentiste Islandaise Olöf Arnalds, celui par lequel ses chansons deviennent plus directes que jamais, même si le fait de les chanter toutes en anglais pour la première fois est anecdotique en ce sens. C'est plutôt dû à la façon dont elles sont mises en musique, la simplicité de leurs mélodies et la sécheresse de leur enregistrement – sauf pour les quelques plantureuses sections de cordes. Ce qui compte, plus encore qu'auparavant, c'est la voix d'Arnalds, qui est sa propre créature organique au sein d'un bijou brodé inachevé, comme une fleur de tissu ouverte encore gauchement à la lumière. 

Björk, qui a contribué au précédent album, disait cette voix appartenir aussi bien à une enfant qu'à une vieille femme. Les notes les plus hautes du timbre d'Arnalds sont les plus exotiques et uniques. Elle a sa façon de lanterner, de musarder, d'enrouler les syllabes autour du 'plink plonk' de sa guitare, pour reprendre l'expression péjorative d'un critique à l'égard du plus gros de la musique de cet album. Encore un qui a pris sa vivacité mutine, sa malice pour de l'inconstance, sa dévotion tranquille pour de l'insignifiance. Appréciation faussée par laquelle la plus enjouée Treat Her Kindly ne serait qu'une fronde inutile en comparaison avec la délicatesse céleste de Return Again, de son refrain frémissant, de sa section de cordes brève et magnifique. Quelque part au Moyen-Age, cette lamentation touchante pour un amant toujours absent, avec les violons en contrepoint, aurait ému un prince. Mais tous ces roucoulements, ces entortillages ne sont pas en dévotion au passé ; le regard clair, tourné vers le haut, Arnalds explore les profondeurs émotionnelles avec une fierté vivace. Des moment tels le multi-tracking de sa voix sur A Little Grim deviennent plus sensuels encore par leur présence au milieu d'un peu trop d'évidence. « I know it may sound familiar/I find myself in your place”.

Le naturel échevelé, en comparaison, d'Innundir Skinni, a fait place à une grande discipline, Olöf Arnalds assumant sa préférence pour le classicisme. Arnalds ne cherche pas tant à pénétrer qu'à effleurer. « Quelle jeune fille n'est pas passée par une phase où elle écoutait Joni Mitchell ? » s'interrogeait l'américaine Tift Merritt en interview. Arnalds a eu la sienne, à moins que ce soit son utilisation artisane d'une guitare 12 cordes qui donne cette impression. La palette d'instruments est large mais d'une discrétion maladive. Les vents, presque insoupçonnables sur Call it What You Want n'empêchent pas qu'il s'agisse d'un moment spécial dès la deuxième seconde, lorsque la voix d'Arnalds s'élève si haut, avec un frisson qui n'est pas sans rappeler l’afféterie de Joanna Newsom sur Have One On Me. «Easy/My man and me » chantait celle-ci, et cela reflète l'attitude ici : un album à prendre parfaitement détendu, afin que sa solennité comme son humeur joueuse fourbisse les flèches de la romance en provoquant le plus de satisfaction.
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