“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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mercredi 4 janvier 2017

{archive} MICHAEL FRANKS - Tiger In The Rain (1979)




OO
élégant, romantique, sensuel
rock laid back, jazz


Si écouter la musique de Michael Franks peut être comme respirer un peu d'air frais, découvrir son histoire l'est aussi. Pour commencer, il a composé plusieurs morceaux et joué guitare et banjo sur l'album Sonny & Brownie (1973), de Sonny Terry et Bobby McGhee, un sacré moment de fraîcheur lui-même, un disque country blues parfaitement produit avec son piano et son harmonica d'anthologie. Tiger in The Rain est produit par John Simon (Leonard Cohen, Janis Joplin, The Band...) Déjà, avant même de l'entendre, on peut commencer à se détendre. Si c'est l'hiver dans vos contrées, de préférence en compagnie d'une Piña Colada ou autre cocktail latino stéréotypé. Franks le mérite bien : ce qui démarque cet album, c'est sa conviction latine, dorée dans un hédonisme quasi licencieux. Underneath the Apple Tree, Jardin Botanico
... De quoi rendre attractif un chanteur dont la voix est si douce qu'elle lui vaut d'être relégué avec le jazz un peu honteux. A mon sens, il s'agit d'un rock, extrêmement laid-back, avec du swing mais pas réellement du jazz, ni surtout dans la veine molle. Le tempo latin et les percussions les plus sensuelles, telles le vibraphone, n'empêchent pas le saxophone de marquer une chanson Hideaway par exemple, où l'on est en territoire jazz pour le coup. Cependant même après avoir entendu la chanson titre, tellement feutrée, on rechigne encore à le comparer à des combos jazz propres sur eux ! C'est comme qualifier les Walker Brothers de simple groupe de pop sixties... C'est peut être encore son introspection folk (Living on the Inside) qui séduit.
Tiger in The Rain dissimule. Il s'offre à qui s'attarde. Car Franks est le preux détenteur d'un doctorat en Littérature Américaine. Ce qui lui permet de jouer, en demi teinte, l'homme compassé : « All these books upon your shelves/Did they teach you how to kill yourself/Not even Sigmung Freud/Can save you from the love you destroyed. » (When it's Over) Il n'est pas en reste du point de vue musical, puisqu'il a collaboré avec Ron Carter, Flora Purim, Carla Bley, Michael Brecker, Dean Parks, Steve Gadd, Kenny Barron, Larry Carlton, Ernie Watts, Bucky Pizzarelli, et beaucoup d'autres musiciens à découvrir. Tiger in the Rain crée un monde parallèle pour une Amérique vivant parfois dans un paysage gris de montagnes (l'Utah?), sans parler de villes laides (Los Angeles?), sans loisirs, c'est le parfait moment de détente après une dure journée de travail, surtout au vu de la nature du travail en question. Il apporte une élégance, un sens esthétique entre les critères duquel ont peut tous trouver une bonne raison d'écouter. La voix de Franks, si inoffensive et si peu menaçante, pourrait bien en détourner certains de son objectif : vous leurrer ou vous inciter à examiner de plus près son oeuvre.
Ainsi, ' le pays de Sampaku', contrée imaginaire dont il est question au début apparaît au premier abord un lieu voluptueux. Un endroit sauvage d'où le narrateur est avisé d'échapper, une 'femme aux yeux bruns' le prévenant que 'cette vie empoisonnée sera ta perte'. C'est la fin d'un voyage de jeune homme, pour devenir la percée, par petites touches, d'un gandin plus mûr à sa façon. A la façon de M Craft dans son album Blood Moon, on l'imagine nous mettre en garde, à nous rendre plus attentifs à la nature environnante, même lorsqu'elle semble invisible.
Chez Franks, les secrets ne sont pas seulement cachés dans le paysage, mais dans la langage aussi. 'Sanpaku' est un terme du chinois ancien, que l'on peut traduire par 'trois blancs'. Il se réfère à l’œil et la pupille humaine, et comment, selon le dicton, si le blanc des yeux est visible sou la pupille il s'agit d'un 'œil de sanpaku' qui est souvent le propre des drogués. Justement, le narrateur de la chanson a l'air sur le point, non seulement de se trouver, mais de mettre fin à ses jours après avoir mâché une plante hallucinogène... Depuis la pochette du tableau iconique du douanier Rousseau, le compositeur nous incite à chercher quelque chose d'imprécis mais de réel, et c'est peut être ce qui fait que les fans sont unanimes : Michael Franks relaxe aussi bien le corps que l'âme.

01. Sanpaku.
02. When it’s over.
03. Living on the inside.
04. Hideaway.
05. Jardin botanico.
06. Underneath the apple tree.
07. Tiger in the rain.
08. Satisfaction guaranteed.
09. Lifeline.


A écouter aussi : The Art of Tea (1975)

mardi 24 avril 2012

Bear in Heaven - I Love You, It's Cool (2012)


Parution : avril 2012
Label : Hometapes
Genre : Synth-pop, rock New-Yorkais
A écouter : The Reflection of You, Sinful Nature, World of Freakout

°
Qualités : doux-amer, ludique, sensuel

En 2009, le quatuor n'avait pas besoin d'insérer le mot 'cool' dans le nom de leur deuxième album, Beast Rest Forth Mouth, pour l'être. En se fondant les unes dans les autres, les chansons dominées par des synthétiseurs puissants racontaient des destins adolescents chantés par de jeunes adultes. Une progression dramatique parfaitement séquencée portait l'auditeur d'une mélodie imparable à une autre, jusqu'au milieu de l'album avec Ultimate Satifaction. Il paraissait après que MGMT aient tâté le terrain avec le très intéressant Oracular Spectacular (2008) et son duo de singles désenchantés. Depuis, le genre s'est enrichi d'un nouveau MGMT moitié moins bien que le précédent, et d'Hurry Up, We're Dreaming (M83, 2011). On pouvait craindre que le groupe New-Yorkais ne se mette à trop réfléchir sur la suite à donner à Beast rest Forth Mouth, l'ambition rampante vivant dans chacune de leurs compositions menaçant de transformer quelques idées alignées en concept album. 

I Love You, It's Cool y réchappe de peu ; on sent une volonté irrépressible de faire un album générationnel, et cela fonctionne, sans doute, à l'échelle de New-York. Cet album est peu être destiné à être écouté très fort en buvant beaucoup de Red Bull, comme le conseille le groupe sur son site internet, mais un telle méthode ne fera qu'incommoder les voisins, et produira l'effet inverse du consensus planétaire que semblent réclamer des titres tels que The Reflection of You (« Look into my eyes/You see the reflection of you/In me/On me” and “Here I am/There you are/Just inches away.) ou World of Freakout. I Love You, It's Cool donne parfois l'impression, d'u album narcissique, d'un vide qui nous contemple. Cet album est conçu pour se propager comme les nappes de clavier les plus insidieuses de Vangelis ou les atmosphères les plus bizarrement enlevées de Tangerine Dream. L'album semblait prédestiné à la petite expérience qu'a menée le groupe à sa sortie ; un stream sur Internet qui laissait entendre une version de l'oeuvre étirée au point de s'étaler sur 247 heures – comme une hélice d'ADN sur laquelle on aurait tiré en vain pour tenter de créer une nouvelle espèce. Cependant I Love You It's Cool est attachant parce qu'il est humain.

Le stream donnait une longue plainte rendant hommage à leurs inluences drone et ambient.Il s'agissait d'un geste de dérission et de réflection sur les nouveaux impératifs de promotion numérique. Les Bear in Heaven auraient pu faire beaucoupo mieux pour la sortie de cet album. Ils aurient pu multiplier les audaces visuelles – dans la continuité de la pochette, surprendre et créer le 'buzz'. Le visuel aurait du être aussi important que le contenu.

Rien ici n'attend l'impact de Lovesick Teenagers ou le magnétisme pop de You do You de l'album précédent. On est cependant très heureux de retrouver la voix suave à reverberation tunnel de John Philipot, d'autant plus qu'elle se débat à présent sur des trames plus musclées, voire agressives comme du Trans Am. On ne comprendra pas grand-chose de ce qui va se dérouler, les paroles étant avalées par la palette sonore richissime – des sons qui font 'swooooshh' ou 'wiiiiiiiizzzz'. Le groupe s'est pourtant, anecdote à l'appui, récemment recentré sous forme de un trio. “Il nous a quitté sous de bons auspices et c'est toujours un ami proche. Il a réalisé la jaquette de l'album, il est toujours très investi dans le groupe. Il nous a rejoints dans notre salle de répétition une nuit, il avait trop bu et il avait laissé des dessins derrière lui. Sur l'un d'entre eux était écrit : I Love You, It's Cool. Nous en étions à un point de l'enregistrement où nous travaillions très dur, nous étions tendus. En un instant, ce dessin est entré en résonnance avec nous. Nous avons fait une pause et trouvé qu'il résumait tout ce que nous pensions du disque.” Le message donne l'aspect d'une célébration de chaque instant à leur travail.

L'album évolue, de la sensualité de The Reflection of You jusqu'aux climats plus obscurs qui se développent à partir de Sinful Nature, construit autour d'une batterie solide et syncopée et d'une basse génétiquement modifiée, et agrémenté de guitares psychédéliques réminiscentes des Smashing Pumpkins de Gish. Comme parfois auparavant, le groupe semble hésiter entre plusieurs directions, et même l'humeur général de l'album est difficile à définir – mais peut-être est-ce justement ce qui le rend 'cool'. A la fois menaçant et amical, sérieux à l'aune de sa dérision existencielle, sur I Love You... le groupe semble avoir gommé les expérimentations du temps du premier album, poli le son pour nous offrir un résultat un peu lisse. Leur pop futuriste gagnerait à laisser la place aux nappes en errance de leur premier album, plutôt que de finir par assomer l'auditeur sous un déluge de stimuli et de textures.

jeudi 1 décembre 2011

St. Vincent - Strange Mercy (2011)


Parution : septembre 2011
Label : 4AD
Genre : Pop alternative
A écouter : Cruel, Strange Mercy, Dilettante, Year of the Tiger

°°
Qualités : féminin, sensuel, ambigu

L’Amour l’Après-Midi est un film d’Eric Rohmer qui date de 1972. Un homme marié y médite son rapport aux femmes, celles qu’il observe dans sa vie quotidienne. La maîtresse d’un de ses amis de jeunesse, Chloé, reprend un jour contact avec lui. Créature impulsive et en détresse, l’homme, qui s’appelle Frédéric, décide de lui devenir en aide, et tombe bientôt sous le charme, avant d’être tiraillé par la jalousie. L’histoire a plus d’une parenté avec Le Démon de l’américain Hubert Selby (1928-2004), livre génial dans lequel un homme tout aussi marié ne peut s’empêcher de multiplie les aventures, frustré par un travail qui devrait pourtant en théorie tarir ses envies de pouvoir et de domination les plus folles. Une critique acerbe de la morale sociale, qui démarre dans l’intimité paisible d’un foyer pour se terminer en feu d’artifice de violence grandiloquent. Chloe in the Afternoon, c’est le titre de la chanson qui ouvre l’album sous des auspices bien étranges.

C’est la que se pose Annie Clark avec son alias St Vincent ; entre les apparences que l’on se donne et les envies qui nous prennent, en réaction à un environnement qui s’efforce de sembler paisible et banal pour ne pas nous stimuler. Plus une personne est elle-même marquée d’une banalité apparente, plus ses envies, sa voracité, seront puissantes. « Physiquement j’ai l’air très réservée », suggère Clark. « Mais j’ai certainement autant de colère et d’agressivité en moi que n’importe quelle autre personne, et il faut que cela s’exprime d’une façon ou d’une autre. » Ce disque subvertit l’image de Annie Clark sans pourtant jamais la faire ressembler à PJ Harvey sur Rid of Me. Ni vraiment à rien d’autre, d’ailleurs. Actor, son précédent disque, noyait un peu le propos de la chanteuse dans les ornements de ses arrangements ; Strange Mercy est né à la guitare, et le choc de cet instrument et des mots, ‘emboités ensemble d’une façon évocatrice’ est resté bien audible. La propension des claviers à emplir l’espace n’enlève rien à la crudité des mélodies.

Difficile, sans doute, d’aimer immédiatement cette entremêlement de claviers flûtés et d’électricité lubrique que Clark fait jaillir de son instrument de prédilection. "J’aime l’aspect physique de la guitare ; vous pouvez l’étrangler ou la faire chanter. Je ne peux pas dire que je sois très technique pour autant. C’est plus de l’intuition – c’est toujours plus le coup de chasser l’abstraction. » Le refrain, avec la phrase du titre répétée, intrigue. La production du morceau est conçue pour le rendre aussi séduisant qu’effrayant, ses bruitages acides et psychédéliques nous propulsent sans préparation dans un univers de tension psychologique qui confine à l’hystérie. Clark semble y manier le fouet autant qu’elle s’écrase sous les coups de langue enflammée de son instrument. Elle subit et inflige tour à tour, et souvent simultanément. Son désespoir semble appeler revanche. “did you ever really care for me, like I cared for you?” Il y beaucoup de questions rhétoriques, de faits arrêtés, les considérations précieuses sont en réalité des remparts désespérés, la chanteuse faisant mine de s’accrocher tant bien que mal à sa fierté.

Clark a beaucoup à voir avec Nina, l’héroïne du film de Darren Aronoifski, Black Swan, et ce n’est pas seulement pour sa voix de cygne. Parfois, ses images de grandeur se concrétisent, comme sur Cruel et ses remarquables séquences de cordes, au cours d’une entêtante Cheerleader au refrain insistant ou encore sur le magnifique Year of the Tiger. Lorsqu’elle laisse la confiance l’abandonner pour paraître plus vulnérable (Surgeon, Champagne Year…), c’est fascinant aussi. Dilettante est précieux et inclassable, entre funk et instrumentation baroque, avec un final une nouvelle fois surprenant. Clark créée des enjeux imaginaires plutôt que de tenter d’obtenir le rôle de sa vie.

Malgré le faste sonore de certains morceaux, au cœur de Strange Mercy, ce n’est que doutes, atermoiements. « Si jamais je rencontre ce sale policier qui t’a brutalisée/Non, je ne sais pas ». Ceux qui ont déjà à eu l’occasion de découvrir ce disque très attendu le savent ; le pouvoir de séduction de ce disque est laissé par Clark dans l’entrelacs de ses flottements sensuels, au détour de ses structures originales. On pense aux groupes les plus ambigus à s’exprimer dans les périodes où les personnalités étaient comprimées par l’impératif du commerce de masse et de la réussite. Certains y gagnaient à être pressés comme des fruits mûrs, transformant ces stimulations insensées en luxure, la paranoïa en joie féroce, comme les Talking Heads. On retrouve un morceau de leur karma sur Surgeon.








vendredi 1 juillet 2011

Marissa Nadler - Marissa Nadler (2011)





Parutionjuin 2011
LabelBox of Cedar
GenreFolk, dream folk
A écouterThe Sun Always Reminds me of You, Baby, I Will Leave You in The Morning, Puppet Master
/107.50
Qualitésenvoûtant, pénétrant, sensuel

Marissa Nadler est de ces très bons auteurs de chansons embarqués de toute leur foi dans un long voyage émotionnel où peu de gens les ont suivis – ou même les personnages fantasmés de leurs chansons ne peuvent plus que les voir partir, sans une chance de goûter longtemps à leur présence. Son cinquième album est encore profond et ambigu et s’écoutera, l’air de rien, pendant les vacances, dans tout autre fraction de temps suspendu ou dans tout lieu de fuite. « J’aime la musique qui crée une atmosphère et un endroit vers lequel s’échapper », révélait Nadler interviewée par le web fanzine américain Minor Progression. « Je crois que je ressentais un besoin particulièrement fort de m’échapper pendant la création de Little Hells, et j’ai créé une atmosphère dense comme une forêt pour y exister ». Little Hells (2009), le précédent album de Nadler, montrait une artiste toujours aussi farouchement indépendante, toujours en expansion entre ses racines folk minimalistes, la présence d’un quartet ou de synthétiseurs pour rehausser la magie dans sa voix languissante. Puis, malgré le succès critique, elle se fera mettre à la porte par son label et se verra obligée de lancer une campagne depuis la plateforme Kickstarter pour rassembler les fonds qui lui permettront de produire ce nouveau disque éponyme, le plus luxuriant, voire chaleureux, de sa très belle carrière débutée voici une dizaine d’années, et jamais interrompue. « Je suis le genre de personne qui ressent une immense quantité de culpabilité si je n’accomplis pas quelque chose de créatif chaque jour ».

Ce qui frappe c’est l’homogénéité de cette collection de onze chansons. Elles sont empruntes d’un psychédélisme tout californien, à la fois nostalgique et accueillant, avec ses bouquets de cymbales, son Rhodes et cette sensation que les instruments – pedal steel, harpe…-, sont là pour caresser. Une chanson comme Alabaster Queen est partagée entre romantisme et érotisme, sans trop de rapport avec la pop des années 1960, suggérant un mystère plus ancien. Si Nadler n’avait été que l’interprète de ces chansons, elle aurait déjà été une artiste fascinante et unique ; elle semble capable de faire venir à elle les notes plutôt que d’aller les chercher, se contentant apparemment d’ouvrir la bouche et de les laisser couler. Mais elle est aussi très bonne guitariste : son secret le mieux gardé est au bout de ses doigts ; un jeu rythmique et plein d’un balancement qui devient soudainement étrange au détour d’un vers. « Je joue du banjo, de l’ukulélé, du dulcimer, de la guitare douze cordes. Je suis assez rudimentaire au piano, mais ça a toujours été l’instrument des mes rêves ». On pourra d’ailleurs qualifier de cette musique de dream folk ; cet album en particulier a la mystique d’un enregistrement par Mazzy Star, un groupe que Nadler apprécie, sans surprise. « En ajoutant davantage d’instruments, c’est difficile de ne pas perdre en intimité. L’intimité est quelque chose que je veux garder», répond t-elle pour commenter ce qui distingue ce disque du précédent : un meilleur équilibre.

Nadler est aussi responsable de textes au fort pouvoir d’attraction, écrits surtout, depuis quelque temps, à la première personne. On ne cesse pourtant de questionner leur valeur autobiographique, tant il semble plus facile pour elle de parler de pertes, de chagrins, d’amours brisées ou de transgression en créant des personnages dont elle peut se déposséder, qu’elle peut abandonner. Cette admiratrice de Kate Bush veut montrer de quelle façon elle considère que chanter est « la forme d’art la plus pure », par rapport au « monde élitiste » de l’art contemporain auquel elle s’est frottée. « Je voulais écouter Hank Williams et entendre son blues solitaire plutôt que de voir des carcasses d’animaux collées sur des canevas», commente t-elle. Une chanson comme In Your Lair, Bear montre pourquoi ; elle y fait preuve d’une patience, d’un soin remarquables, habite avec succès le petit univers qu’elle crée pendant six minutes. Elle aime subvertir doucement les formes, et à la fin de cette chanson elle prend, pour changer, le rôle castrateur. « I took you home, and i crashed you ». C’est sauvage, un peu sale, vivant, finalement personnel. Pour maintenir l’excitation, Nadler se débarrasse ensuite de ce cadre et en pénètre un autre. Elle reconnaît son pouvoir seulement pour admettre qu’elle en a abusé, et disparaît après qu’un paroxysme ait été atteint. “Je suis plutôt du matin” confie t-elle en interview. Est-ce la raison de Baby, I Will Leave You in The Morning ? Le personnage joué par Nadler demande pardon pour devoir « te quitter le matin venu » avant d’aller boire jusqu’à perdre conscience dans les bras d’un autre amant.


samedi 30 avril 2011

Tv on the Radio




Nine Types of Light

Parution : 2011
Label : Interscope
Genre : Dubstep, électro, rock alternatif
A écouyter : Second Song, Will Do, New Cannonball Run

7.50/10
Qualités : groovy, communicatif, sensuel

Le groupe dub-électro-rock aux accents soul de Tv on the Radio est né à Brooklyn au tournant du siècle, a produit son premier véritable album, Young, Bloody Thirsty Babes en 2004 et est considéré depuis quelques années, à juste titre, comme la quintessence du rock indépendant américain. Chacun de leurs albums - quatre en tout – a été accueilli comme un pas de géant pour le groupe, parvenant à évoluer sans complexe. Rolling Stone se montra dithyrambique au moment de la sortie de Return to Cookie Mountain (2006) : « C’est peut-être le plus bizarrement beau, psychédélique et ambitieux des albums de l’année», tandis que le New York Times renchérissait : « C’est plus expérimental et pourtant plus direct, plus introspectif et plus assertif, par certains côtés plus sombre et amusant, et par-dessus-tout plus riche en termes de son et d’implication. Return To Cookie Mountain est simplement l’un des meilleurs albums de l’année. » Comme il l’avait fait pour Arcade Fire, David Bowie leur donna un sérieux coup de projecteur en les qualifiant de son nouveau groupe préféré et en acceptant de chanter sur un morceau de Return to Cookie Mountain, alors même qu’il avait mis sa propre carrière en berne. «Province l’a vraiment touché car c’était une chanson bien de son temps, et que le monde avait besoin d’entendre. » « Hold your heart courageously/as we walk into this dark place », chantait Bowie. Dear Science, en 2008, n’a fait qu’amplifier le phénomène. Son pouvoir de séduction dépassait tout ce qu’ils avaient pu faire auparavant, avec des chansons au groove imparable comme Dancing Choose ou Golden Age et des voix mises en avant dans leur diversité. Il a fini en tête de liste dans nombre de classements de fin d’année.  

Considérant la frénésie qui les entoure, c’est peu dire qu’ils ont la pression pour évoluer constamment, fournir de nouvelles preuves de leur  « supériorité » martelée par les médias, mais bientôt peut-être aussi de leur sagesse politique, ou encore de leur statut de scientifiques assermentés (avec des titres comme Dear Science ou Nine Types of Light, peut-être une référence à un principe relatif à la réfraction de la lumière du soleil).  Ils peuvent s’attendre à tout, même à être soudainement dénigrés.  « A chaque fois que vous atteignez un certain niveau, les gens vont toujours penser qu’il faut que vous accomplissiez quelque chose d’autre », remarque Kyp Malone, le guitariste et l’un des deux chanteurs du quintet. Sa barbe fournie occupe un tiers de son visage et ses larges lunettes un autre quart. Sa figure est devenue l’un des signes distinctifs de la « famille ». Sur  Nine Types of Light, Tv on the Radio ne montrent aucun signe d’auto-suffisante ou de créativité en berne. Ils  prouvent au contraire qu’ils ne sont pas affectés le moins du monde par l’effervescence qu’ils ont provoquée. Mais comment font-ils ?
Tunde Adebimpe, Kyp Malone, DaveSitek et Jaleel Bunton sont très soudés, d’abord autour de leur ville de New York.  Nine Types Of Light a constitué une expérience nouvelle d’abord parce que pour la première fois ils ont enregistré hors de leurs habituels studios de Greenpoint et Williamsburg. Signe de leur attachement à leur pénates, l’expérience de Los Angeles n’a été que moyennement concluante en termes de créativité. « J’aime beaucoup LA », explique Bunton, le batteur aux dreadlocks. « Mais s’il y a une partie bohémienne dans cette ville, un endroit qui puisse être un sanctuaire créatif, nous avons résidé dans un endroit qui était exactement l’opposé. » Un autre détail qui a son importance dans le monde de l’indie rock américain ; les trois quarts du groupe ont la peau noire, et de ce simple fait ce sont révélés porteurs d’une responsabilité particulière. « C’est comme travailler à Kinko ! » S’exclame David Sitek, multi-instrumentiste et architecte sonore en grande partie  responsable de la pâte si reconnaissable du groupe depuis son premier simple, Staring at the Sun. Il fait référence à ces chaînes de magasins où travaillent ensemble des gens d’horizons divers. « Ce qui est surprenant… remarque Adebimpe, chanteur charismatique et parolier, « c’est combien c’est surprenant pour les autres ! » Kyp Malone enchaîne.  « Quand tu entends quelqu’un dire, ‘c’est l’exception à la règle, c’est genre, plus il y a d’exception, et moins la règle a raison d’exister ». C’est une chose que le groupe a discuté et réfléchi, individuellement et collectivement.  Malone reconnaît qu’il y a une certaine idée qu’ils sont ravis de partager à travers leur expérience, non parce qu’ils sont un groupe aux trois quarts noir, en réalité, mais parce que ce sont des originaux dans l’âme. « J’ai l’impression que chaque fois que les gens peuvent se voir reflétés dans la culture, que tant que nous manipulons cette idée de civilisation… Je sais que je veux que ma sœur voie toutes les possibilités qui existent hors des stéréotypes et de la merde habituelle. Donc je suis content si je fais cela pour qui que ce soit, car c’est ce que je recherchais quand j’étais enfant. » Tv on the Radio, profondément humain et attaché à la notion de famille. L’une de leurs chansons les plus délicates, sur Dear Science, s’appelle Family Tree. Récemment, une épreuve particulièrement difficile est survenue ; la mort du bassiste et compositeur Gérard Smith d’un cancer du poumon, en avril 2011, à l’âge de 36 ans. Le groupe ne tardera pas à lui rendre hommage.

Tv on The radio n’ont jamais eut le profil de gentils carriéristes ; leur musique est aussi tendue qu’elle est libérée, et ce n’est pas des décisions comme leur signature avec Interscope au moment d’enregistrer Return to Cookie Mountain (ils étaient chez Touch and Go, qui a depuis cessé de produire des disques) qui les empêcheront d’être aussi indomptés qu’ils le sont. Même Dear Science, qui a été accepté par un plus large public, se trouvait traversé par la surexcitation de ceux qui ne se reposent jamais sur leurs lauriers. C’est la condition de leur survie, de leur renouvellement dans un monde ou c’est manger ou être mangé. « En tant qu’artistes solo, nous avions été matés et on nous a répétés que nous ne servions à rien suffisamment de fois, et nous finissions par y croire. », confie Jaleel. Pour David Sitek, le passage sur un gros label s’explique par une équation simple, plus réaliste à entendre que les nombreux moments où le groupe plaisante quant à son supposé appât du gain. « On écrit de la musique parce que c’est une forme de communication immédiate. Nous sommes capables de transformer en disque ce qui se passe autour de nous, et nous voulons que ce message soit entendu par le plus large nombre de gens. » En termes de communication immédiate, il suffit de les voir sur scène pour comprendre ; si Malone et Smith restent plus réservés, Adebimpe canalise à lui tout seul une énergie extatique. Sa seule main gauche virevolte, soutenant un flow incessant, excitée par des beats bien posés.

 Aujourd’hui, quand on évoque les collaborations de membres de Tv on the Radio hors de leur groupe, c’est toujours avec une considération spéciale. David Sitek avec son projet Maximum Balloon, et auprès des Yeahs Yeahs Yeahs, des Liars, de Foals, ou encore de l’actrice Scarlett Johansson pour son excursion musicale faite de reprises de Tom Waits, Anywhere i Lay my Head (2008) (« Nous l’avons fait l’un pour l’autre, juste pour voir ce qui allait se passer ») ;  Tunde Adebimpe et Gérard Smith dans l’univers du cinéma, et Adebimpe participant au nouveau disque du groupe algérien Tinariwen ;  Kyp Malone en champion d’un certain MBAR (Miles Benjamin Anthony Robinson) qui  serait une sorte de pendant à Bon Iver, ainsi qu’en solo avec le volontairement difficile Rain Machine en 2009. Au sein de leur maison mère, ils assument ouvertement des choses que d’autres groupes dissimuleraient. Ils se présentent en ces termes sur leur site : « Tv on the Radio n’écrit pas des pop songs traditionnels. Souvent, ils changent de direction deux ou trois fois dans une chanson. » Leur son, qui emprunte notamment les structures répétitives de l’Afrobeat,  est très pensé, séquencé, mais contient aussi des moments spontanés. David Sitek confirme : « C’est vraiment marrant, l’alchimie de ce groupe. On mettra six mois à trouver le bon son de caisse claire, ou on écrira Staring at the Sun en deux jours. » 
Ils cultivent le danger, le mouvement. En live, les chansons prennent une autre tournure, l’instrumentation s’étoffe. Sur disque, A Method était en partie à cappella, tout comme Ambulance ; c’est tout différent sur scène, mais le groupe peut aussi bien créer de ces moments de quasi-silence, inspirés par le jazz, dans l’idée d’écouter le public, sa respiration, son retour sur ce qu’il perçoit.  L’un de leur traits sonores distinctifs ; ces cuivres rutilants de plus en plus puissants, qui s’immiscent partout, notamment grâce à la participation de l’ Antibalas Afrobeat Orchestra  sur Dear Science. Ce disque là a permis aux deux chanteurs, de ne plus tant chanter ensemble que d’alterner leurs prestations. Et les guitares vrombissantes d’un Wolf Like Me ouvertement sexuel ne sont pas en reste.
 Avec le temps, leur amusement pour le show-business a fondé leur réputation en interview, où ils enchérissent sur leur peau avec un brin de mauvaise foi, l’un finissant la phrase de l’autre, fondant ensemble une vision sans complaisance de leur succès tout relatif. Ils rappellent alors leurs dynamiques créatives qui font qu’un disque de Tv on the Radio n’est jamais ennuyeux ; vivacité, largesse émotionnelle, échanges vocaux. Comme en interview, ils détournent dans leurs chansons leurs engagements, préfèrent éviter d’émettre des messages. « Il y a d’autres groupes qui sont meilleurs pour lancer des slogans, et je pense que le manque de subtilité est le premier signe d’une civilisation en déclin. Nous n’essayons pas d’avoir d’emprise sur les croyances de quiconque. Nous essayons juste de faire en sorte que les gens examinent leurs propres opinions sur tel ou tel sujet. Et c’est très difficile de faire ça. C’est très difficile de laisser une fin ouverte, genre, ‘ Que pensez-vous du réchauffement climatique ? ‘ ». En public, ils donnent l’impression d’artistes désinvoltes, qui ne peuvent pas rester sérieux très longtemps ; mais empêcher que tout « interrogatoire » soit définitif leur permet de se garder des portes de sortie.  A propos de l’accueil de Dear Science, Gérard Smith remarquait en 2008 : « Ne t’inquiète pas, parce que ça ne se reflète pas en ventes d’albums ». « Si tu commences à y prêter attention, commences à y croire et à y penser, ‘comment être sûrs que nous allons faire le meilleur disque de 2045’ – qui est la prochaine fois que nous allons faire un disque – alors ça va puer. » Heureusement, malgré le hiatus annoncé en 2009, Tv on the Radio est revenu en studio avant une deadline aussi lointaine, et le nouveau statut qu’ils ont acquis dans l’intervalle leur permettent peut-être enfin d’envisager la vie sereinement.
Nine Types of Light (2011) ressemble au reflet renversé de Return to Cookie Mountain. Ce dernier avait été décrit comme “apocalyptique” par le groupe. David Sitek explique en partie les disques de Tv on the Radio par un jeu de pôles ; comment Wrong Way mettait en garde contre l’étrangeté, au début de Desperate Bloody, Thirsty Babes ; comment Wear you Out, à la fin de ce disque, jouait la carte du mysticisme, laissant l’auditeur s’interroger sur la démarche du groupe. De cette déroute volontaire, est né le fantasme d’un Radiohead américain, renforcé par le fait qu’ils soient nés  en 2001, juste après que le groupe anglais ait apparemment libéré les barrières de sa conscience avec le couplé Kid A/Amnesiac. Le véritable acte de naissance du quintet de Brooklyn fut un disque de démos distribué sous le nom de OK Calculator, en référence à Ok Computer (1997), avant que l’EP Young Liars ne les révèle en 2003.
Le premier titre du ténébreux Return to Cookie Mountain laissait encore l’auditeur dans l’incertitude. Que faire d’une chanson dont les premiers mots sont « I Was a Lover/Before this war ? ». Six ans plus tard, la chanson Keep Your Heart y donne une réplique inattendue : “If the world falls apart / I’m gonna keep your heart,”. Le point de vue s’est, en apparence, inversé. Nine Types of Light est moins inquiétant, mais il ne débarrasse pas de l’idée que Tv on the radio sont des romantiques désespérés. Tunde Adebimbe a une idée malheureuse de la signification du refrain de You, « You're the only one I ever loved » (« Tu es la seule que j’ai jamais aimée »). « C’est une chose terrible à dire à quelqu’un car ça n’est sûrement pas vrai. » Mieux vaut retenir comment l’anxiété globale est transformée en pas de dance sur No Future Shock, ou le conseil de Second Song, suggérant aux amants en mission de trouver la lumière.

jeudi 7 avril 2011

PJ Harvey - To Bring You My Love (1995)


Voir aussi la chronique de Let England Shake (2011)
Voir aussi la chronique de Black Hearted Love (2009)
  
Parution : 1995
Label : island Records
Genre : rock
A écouter : Teclo, To Bring You My Love, The Dancer, Meet ze Monsta

°°°
Qualités : rugueux, envoûtant, sensuel

Eté 1994. Après la dissolution de son groupe, avec lequel elle a enregistré les deux premiers albums sismiques qui ont cimenté sa réputation, PJ Harvey s’est remise à écrire. Inspirée par des références bibliques – Lazare – aussi bien que par les œuvres de Bret Easton EllisAmerican Psycho – et par les rêves troublés qu’elle fait dans les moments où elle se concède quelque répit, elle écrit dix nouvelles chansons.

Il serait facile d’étudier la carrière de Polly Harvey par le biais de la manière dont ses disques sont produits ; si les deux premiers étaient bruts et directs, sans aucune forme de traitement et sans overdubs, le son de To Bring You My Love sera couvé par Flood, qui a notamment travaille avec Nine Inch Nails ou Nick Cave, par John Parish évidemment, qui a toujours été associé aux disques de Polly, et par Mick Harvey, qui officie habituellement aux côté de Nick Cave au sein des Bad SeedsHarvey a beaucoup d’admiration pour les grandes stars de blues et du rock masculines, comme John Lee Hooker, Howlin’ Wolf, Hendrix ou Led Zeppelin, et c’est vers eux qu’elle se tourne pour ce qui concerne la base musicale de l’album. Le guitariste Joe Gore, les percussionnistes Jean-Marc Duty et Joe Dilworth apportent leur concours, ainsi qu’un quatuor de cordes sur trois titres. Polly joue tout au long du disque de l’orgue Hammond, même si elle n’apprendra véritablement le piano que plus de dix ans plus tard, pour White Chalk (2007). La magnitude est grande ; d’un ronronnement électrique à l’agressivité explosive des guitares. Deux titres acoustiques musicalement plus directs n’enlèvent pas l’idée que chaque titre a été travaillé dans sa texture, que chaque sonorité est méticuleusement étudiée pour reproduire une sensation, et simuler un vaudeville sinistre.

La production, beaucoup plus claire et propre que par le passé, permet aux différents éléments qui constituent les morceaux d’être lus comme un livre. C’est notamment le cas du chant de Polly, généralement mis en évidence (à l’exception de l’étouffé Working for the Man). C’est la teneur des textes, de ces histoires que Polly a écrites à la lumière d’une bougie, comme un vampire, qui sont cette fois clairement mises en évidence et font passer le message, et non plus les guitares dont le tranchant était auparavant appliqué contre nous dans une posture de défi. Sur le morceau-titre, la tension est déjà là, dans les premières secondes, dans la lenteur des notes ; mais les premiers mots de Polly subliment la musique, et la chanson opère soudain à un tout autre niveau. La chanteuse, dans son premier grand rôle théâtral, semble revenir de très loin. Sa voix caverneuse est ce qu’il y a de plus marquant sur cette impressionnante entrée en la matière. « I was born in the desert/I've been down for years/Jesus, come closer/I think my time is near.... I've lain with the devil/Cursed God above/Forsaken heaven/To bring you my love." (Je suis née dans le désert/J’ai été délaissée pendant des années/Jésus, viens plus près/Je pense que mon heure va venir… J’ai couché avec le Diable/maudit dieu par-dessus tout/Abandonné le paradis/pour t’apporter mon amour. »

L’intensité des mots de Harvey sous-tend une menace au départ difficile à cerner. Mais au fur et à mesure que le disque avance, la vérité se révèle dans sa belle et terrible vérité ; Polly est davantage le chasseur que la proie, plus complice que victime. To Bring You My Love est en cela bien différent de ses prédécesseurs ; l’insatisfaction du désir s’est transformée en une exploration insidieuse, où Polly dit ce que ça fait que d’être la femme qui attend, la femme qui se languit, et qui porte un enfant d’un père lâchement parti. Sa faiblesse supposée d’être abandonnée devient une force létale ; son amour exubérant appelle le sang de l’être aimé. Sa privation justifie une faim, son martyr (« How long must I suffer, dear God I've served my time," ) fait d’elle un quasi-sainte, un personnage magnétique, dont on ne peut détourner l’attention. "Bring me, lover/All your power.... In my dreaming/You'll be drowning.... You oughta hear my long snake moan." C’est de l’hypnotisme.  Et plus Harvey se mure, se cloisonne, s’enferme dans son amour comme dans une prison gothique ("I've prayed days, I've prayed nights, for the Lord to send me home some sign'), plus elle exalte de puissance. Avec une conviction qui est un tour de force, Harvey passe de la supplication à la menace en l’espace d’une chanson, et s’autorise même une extase sexuelle sur Meet ze Monsta. Teclo, et son refrain plein de luxure, "let me ride on his grace, for a while," est un sommet, mais toutes les chansons concourent comme des scènes à créer le climat d’une tragédie.

Avec le recul, Polly a reconsidéré sur sa posture à l’époque de To Bring You My Love. On lui dit qu’elle ne ressemblait pas à elle-même ; mais elle répond que c’était effectivement elle. « Tellement de maquillage que je ressemblais à un drag queen », reconnaît t-elle. « C’était la première fois que j’expérimentais avec un sens théâtral de la performance. Et comme tout, je tendais à le faire par les extrêmes. Et, aussi, les chansons de To Bring you My Love étaient souvent des histoires – moi jouant le rôle de différents personnages. Rampant dans le désert pendant quarante jours... C’était presque comme si ça devait être comme ça… C’est difficile de dire que c’était un personnage. Je ne le ressentais pas comme ça. Je voulais porter ça. C’était quelque chose dont j’aimais vraiment jouer. En fait c’était une extension de mon personnage. C’était Polly qui aimait faire ça. C’est moi. »

mercredi 2 mars 2011

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Gentlemen (1993)





Parutionoctobre 1993
LabelElektra
GenreRock
A écouterDebonair, Gentlemen
/107.50
Qualitésintense, sensuel, sensible


Voir aussi : Biographie Greg Dulli
Voir aussi : Chronique Dynamite Steps
Voir aussi : Chronique Black Love 
Voir aussi : Chronique Congregation 

« Cela prend du temps pour des musiciens pour se développer et saisir leur propre originalité […]. Personne n’a la patience de faire grandir un groupe dans leur vie aujourd’hui. » Ces mots sont de John Curley, le guitariste des Afghan Whigs tout au long de leur dix années de carrière. Gentlemen lui donne raison. Cet album met à peine quelques minutes à atteindre son apogée, avec Debonair, l’un des morceaux les plus implacables et intenses jamais écrits par le chanteur/guitariste Greg Dulli à ce jour : « Tonight i go to hell/For what i've done to you ». Gentlemen n’est peut-être pas la déflagration constituée par son prédécesseur Congregation (1992), mais il est plus constant, et tient la vision de ce qu’est le groupe tout au long du disque en rassemblant les qualités de l’écriture féroce et passionnée de Dulli avec une précision et une inspiration musicale rarement rivalisée dans ce genre de musique, au moment de sa sortie et depuis lors. Il constitue sans doute l’un des grands disques de rock des années 1990.

L’immédiateté de certains morceaux est une accroche essentielle pour un groupe certes issu d’une scène plutôt bruyante. Gentlemen est ce que les américains appellent un slow burner, le genre d’album dont les quelques qualités immédiates ne sont rien en comparaison de l’ampleur de ce qui révèleront au fil du temps. Votre patience sera récompensée et vous adopterez le disque et le groupe, vous familiarisant autant que possible avec le personnage de Greg Dulli, le genre d’artiste qui gagne à être découvert encore 20 ans après avoir commencé – parce qu’il continue, non pas avec le même groupe, mais avec la même application et la même sincérité en 2011. Dulli a un don pour le romantisme cru, de type « Lady let tell you about myself/I got a dick for a brain/and my brain is gonna sell my ass too »

La ferveur et la passion, Dulli les délivre avec un manque d’humour quasi-héroïque. Gentlemen raconte la relation énigmatique du chanteur à ses chansons aux textes intimes, presque embarrassants, et sa confrontation au reste du groupe, concentré, tendu.

Ce qui démarque Gentlemen, outre la personnalité de Greg Dulli, c’est  qu’il s’agit d’un album aussi réfléchi que leurs précédents efforts étaient bruts, bien qu’il ne perde en cela qu'une petite parcelle de son énergie. John  Curley témoigne : « Après Uptown Avondale (un disque de reprises de morceaux soul au travers desquelles le groupe livrait certains secrets originaux de leur inspirations) tandis que Earle [le premier batteur du groupe Steve Earle], l’un des membres originaux qui avaient contribué au son du groupe, nous quittait, et le reste d’entre nous s’éparpillant, tout en entretenant des objectifs pour continuer ce que nous avions commencé, il était évident que le prochain album deviendrait plus comme un concept album fait de pièces réfléchies puisque il ne s’agissait plus d’un groupe de gars grandissant ensemble dans la même ville mais d’un groupe d’adultes ayant leur propre travail… C’était une étape logique dans la progression car l’aspect positif de la maturité était la passion que nous avions de voir les choses aboutir. ».

Leur musique  reflétait leurs goûts pour les grooves de rythm and blues et la nostalgie de la musique soul tout en restant celle d'un groupe à guitares affirmé, et était habilement couplée au pouvoir de mots qui n’auraient pu être écrits en d’autres circonstances. 

mardi 8 février 2011

DESTROYER - Kaputt (2011)


OO
Synth pop, rock alternatif
soigné, original, sensuel

Ceux qui connaissent déjà Destroyer, le groupe de Vancouver surtout incarné par le songwriter et chanteur Dan Bejar, attendaient avec impatience l’album qui devait donner suite à l’EP Bay of Pigs (2009). Ils l’ont enfin posé fin janvier sur leur platine avec la confiance quasi-aveugle que ce groupe unique peut susciter. Même les auditeurs chevronnés constateront que Kaputt est différent ; du travail précédent de Bejar et de tout le reste. Au premier abord, s’il reflète quelque chose qui a existé, c’est éventuellement quelques expériences intello fondues dans un monde kitsch et qui auraient existé entre 1977 et 1984. Mais il se peut que tous ceux à qui Bejar s’amuse à faire allusion, dans ses interviews et au travers d’habiles clins d’oeil artistiques et boutades temporelles, musicales ou lyriques, n’aient été pour le plus gros qu’un fantasme, les restes d’une musique vidée de son sens, voire un simple fond sonore pour ébats amoureux, comme Miles Davis circa 1980. Qu’il ait produit d’excellentes choses ou pas à cette période n’est pas le point ; c’est ce que l’imaginaire collectif a pu en tirer, à une époque plus physique qu’intellectuelle, qui compte.

Kaputt nous laisse un moment dans le doute ; presque surpris d’être sollicité à ce point par ce qu’on entend, on se demande distraitement ce que l’on pourrait en faire. Laisser dériver un certain appétit de sensualité semble y être la réaction la plus naturelle. Les trompettes et saxophones réverbérés, qui frémissent à la fin de chaque phrase, donnent à Kaputt un côté charnel décisif. Ce qui devrait rapidement chasser toute sensation désagréable liée au souvenir de certaines pratiques de production qui ont ruiné les musiques « nobles », telles le jazz, dans les années 80. Kaputt contient ce genre de pratiques et demande dans un premier temps une confiance que les familiers de Bejar – pour certains, il s’agit d’un véritable génie – lui accordent depuis longtemps.

Kaputt commence à vous adoucir et à instiller son pouvoir de sagesse lorsque vous trouvez votre manière à vous de l’adresser. En réalité, le disque ne vous laisse que l’illusion d’avoir le champ libre ; car le plus grand atout de Destroyer, c’est de se donner un genre, une forme racée et séduisante sans marteler aucun gimmick. L’initiation prend sa source dans la voix de Bejar, plutôt narrateur que chanteur, relaxé et concentré sur un objectif qui se révèlera aussi primal qu’intellectuel ; susciter la fascination. Connu pour son humour kaléidoscopique, pour la profusion des références qu’il met en place au monde intérieur et extérieur à ses œuvres, il peut être concis et généreux à la fois, assemblant un patchwork élégant et parfois retords de réflexions d’ex-playboy style Brian Ferry. Il reconnaît que la vie ne manque pas d’allure, mais en laisse aussi saillir les futilités. Ce n’est pas un hasard si Chinatown, le premier titre du disque, s’ouvre sur ces lignes : "Wasting your days chasing some girls, alright/ Chasing cocaine through the backrooms of the world all night". Kaputt ne sent pas le stupre pour autant. Vous plongez dans les méandres d’un monde qui, s’il n’est hilarant que pour les anglophones capables de saisir lorsqu’elles se présentent toutes les blagues internes, laisse au moins admiratif. Du fond de sa plastique irréprochable faite de cuivres, de guitares, d’éléments électroniques perdus dans le temps et entrelacés, Kaputt finit par vous transformer en un genre de voyeur ; vous ne demandiez même pas d’en percevoir autant.

Si Kaputt est considéré après 16 ans de carrière du groupe Destroyer, comme leur chef-d’œuvre, et celui de Dan Bejar en particulier, c’est que les textes ont demandé encore davantage de travail qu’à leur habitude. Rien de commun ici avec la plupart des groupes de rock sur le marché. Destroyer continue d’explorer une psyché connue de lui seul, difficile à détailler, et qui doit ressembler au moment de Kaputt à une carte dont les ramifications finissent enfin par créer un dessin. Ce n’est par obligatoirement un motif complexe ; mais il symbolise énormément pour Bejar et il sait nous le faire comprendre tout en restant le plus cool du monde. Il suffit de savoir que, comme toute grande pièce d’art, Kaputt contient des moments consacrés à l’amour ; et d’autres dédiés à la mort. Suicide Demo For Kara Walker, une pièce de huit minutes évoluant entre jazz progressif et kitsch nostalgique sur basse fretless, est le fruit d’un échange avec, justement, Kara Walker, une artiste dont le travail interroge l’histoire ethnique des Etats Unis. De Chinatown à Song for America, les Etats Unis semblent  être le clou géographique de la carte psychique Destroyer, traduit au-delà de l'idolâtrie une simple passion des gens. Pour illuminer encore un peu plus le disque de passion, il y a la chanteuse canadienne Sibel Trasher. En duo sur Downtown, le résultat est charmant dans ses nappes d’anciens sons. Les harmonies et les ambiances magnifiques traversant l’ensemble ont tendance à nous réconcilier avec la malice de ce disque. Qu’il nous ait laissé projeter nos propres visions de l’esprit, rêver pour nous-mêmes – la présence du fameux Bay of Pigs et ses onze minutes d’apesanteur tragique en final - pour ensuite nous rappeler au bon souvenir d’un Dan Bejar presque caustique, on lui pardonne. On dirait avoir expérimenté deux niveaux de conscience. Un disque avec pour seul concept l’intelligence.



mardi 14 décembre 2010

Cee lo Green - The Lady Killer (2010)


Chronique parue dans Trip Tips n°9

En 2006, Cee lo Green – de son vrai nom Thomas Decarlo Callaway - constate, un peu incrédule, que le single Crazy est en train de devenir un gros succès, dont le clip en forme de test de Rorshach se répand sur internet sans contrôle. Le morceau est extrait d’un disque de Gnarls Barkley – duo constitué de lui-même, musicien, producteur, chanteur acrobatique, associé avec Danger Mouse, un autre producteur et musicien hors du commun. Il décrit le contenu plutôt sombre du morceau et du disque comme « La façon dont vous plaisantez pour dire la réalité ». Jack White, d’un autre duo américain bien connu, les Whites Stripes, en fait son morceau préféré de 2006. Et Cee lo Green de reconnaître, sous l’influence du très cultivé Danger Mouse et alors qu’il se fait de nouveaux amis de tous bords, lui qui n’en a jamais beaucoup eu, qu’il écoute aussi bien ABC que R.E.M.
Avant Gnarls Barkley, Cee lo avait sorti deux très bons disques solo, Cee lo Green and his Perfect Imperfections en 2002 (qu’il décrira comme « un enchaînement de hauts et de bas […] qui symbolisent d’être en vie »), et Cee lo Green is the Soul Machine en 2004. Avec, toujours, la volonté de combiner le R&B moderne et la soul. « Ma schizophrénie créative […] est en réalité l’évidence d’un esprit très sain » se défend t-il de ceux qui ne comprennent pas sa révolution depuis le premier cercle de l’action vers un romantisme plus fantasque tel qu’on peut en faire l’expérience sur The Lady Killer.  
Enfant turbulent, Cee lo se dirige vers la musique influencé par les vieux disques soul et funk de sa tante, The Emotions ou Earth, Wind and Fire. Il tombe au début des années 1990 dans la culture hip-hop et rap avec le combo Goodie Mob à Atlanta. « La communauté, la culture, la couleur, la confrontation… » Une petite armée comptant huit membres, qu’il voit comme une prolongation de De la Soul, des Jungle Brothers ou de A Tribe Called Quest. Ils seront considérés comme des pionniers de la scène hip-hop Dirty South avec Outkast. Au moment d’enregistrer Soul Food, qui paraîtra en 1995, Cee lo Green a 18 ans et regarde sa mère mourir à petit feu alors qu’elle souffre depuis deux ans de paraplégie. « Et maintenant je passe le reste de ma vie à en faire une femme très fière », souligne t-il aujourd’hui. Il avait déjà perdu son père à deux ans.
Malgré son image de mauvais garçon, Cee lo est au sein de Goodie Mob l’élément réfléchi, sensible. « J’étais comme un verre d’eau froide, j’étais l’instant de clarté qui dit simplement « regardez, c’est ça qu’on essaie de dire ». Sa lucidité, son intégrité, sa modestie lui permettent d’avoir de nouvelles expériences, de continuer d’avancer malgré ses doutes. « Si je pouvais le supporter peut-être que j’arrêterais complètement. J’irais parler à mon chien. Mais j’ai heureusement quantité de choses à dire ». Le succès, il s’en est moqué lorsque ses deux albums solos, malgré le succès critique, n’ont pas rencontré un franc succès. Et St. Elsewhere a été une expérience délibérément amère, qui cachait bien son angoisse au détour de morceaux pop accrocheurs. D’où l’envie de Cee lo Green de se consacrer à un thème qu’il affectionne particulièrement. « Cee lo Green is the Lady Killer, c’est un titre caricatural, mais c’est vraiment un disque de chansons d’amour. Je suis plus « Lady Killer » quotidiennement, que je ne suis « Gnarls Barkley », si vous voyez ce que je veux dire. » En gros, il a envie d’être à la fois touchant et séducteur. Il réussit sur The Lady Killer avec la flamboyance de Freddie Mercury. « Jouez Bohemian Rhapsody aux enfants d’aujourd’hui, faites leur écouter. Montrez-leur les possibilités ». Produit entre autres par Salaam Remi (Back to Black de Amy Winehouse) et gonflé de la présence de quantité d’intervenants divers, The Lady Killer est un vaste projet conceptuel, couteux sans doute mais dont le résultat sur la brèche convainc aussitôt. Il est juste à la bonne distance entre débordements indigestes et vraies fêlures sentimentales. 
Cee lo Green a mis six ans pour terminer ce disque fleur bleue totalement assumé, amené par un premier single abrupt qui a refait l’effet Crazy. « Ca m’a pris trois ans pour trouver Fuck You. Mais dans l’intervalle, j’ai enregistré plus de 70 morceaux. Si je l’avais trouvé trop tôt, je me serais arrêté là… » Le clip de Bright Lights Bigger City, superbe dans ses claviers à l’ancienne et sa basse piquée à Billie Jean, rappelle les scènes du film Superfly ; et le son, immanquablement, la bande originale légendaire de Curtis Mayfield (en 1972, l’un des concept-albums pionniers de la musique soul avec What’s Going On de Marvin Gaye). Il y a aussi là une phrase excellente : « Sometimes you wanna go where everyone knows your name »It’s Ok ou Satisfied nous replongent dans les lumières de la soul Stax/Motown, Bodies est une sorte de référence à l’univers de Twin Peaks et les intros et outros à Tarantino. Please est un duo avec la toute jeune (21 ans) chanteuse belge Selah Sue, et Fool for You du Supertramp sous stéroïdes. Chaque morceau ou presque est mélodiquement imparable et richement référencé, avec une prédilection pour les soul classiques qui ont fait le succès de Winehouse en 2006.
Sous forme de petit films, déjà trois extraits à la décadence toute californienne, avec voitures de luxe et jolie filles. Mais tout cet appareil sied bien à Cee lo Green. Il se sert de cette folie comme d’un levier dramatique, rendant sa musique plus vivante. Dès le départ et cette phrase ridicule, « when it comes to the ladies i have a licence to kill » on sait que rien ne l’arrêtera. Comme pour d’autres à qui la formule a particulièrement bien réussi, pour lui moins n’est jamais plus.  A la fin, Old Fashioned est un numéro à l’ancienne dans lequel la voix légèrement nasale et très puissante de Cee lo rend les choses vraies et palpables une dernière fois. Cette voix gagne à tous les coups.

  • Parution : novembre 2010
  • Label : Elektra
  • Producteur : Salaam Remi, etc.
  • Genre : Modern R&B, Soul
  • A écouter : Bright Lights Bigger City, Wildflower, It’s Ok, Fuck You



  • Note : 7.25/10
  • Qualités : sensuel, élégant, attachant

lundi 10 mai 2010

{archive} Rainy Day LP (1984)


Voir aussi le chronique de She Hangs Brightly (1990)
Voir aussi la chronique So Tonight That i Might See (1993)
Voir aussi la chronique de Bavarian Fruit Bread (2001)
Voir aussi la chronique de Trough the Devil Softly (2009)
Voir aussi l'article sur Hope Sandoval

Parution : 1984
Label : Rough Trade
Genre : Psychédélique, Folk, Rock
A écouter : Rainy Day, Dream Away, I’ll Keep It With Mine

Note : 8.25/10
Qualités : ludique, sensuel

Ce serait dommage de ne pas rendre à David Roback, la moitié du duo sensuel Mazzy Star, ce qui lui appartient, d'autant plus que ce disque a une saveur intemporelle qui dépasse largement son statut d'album de reprises. Roback avait déjà, six ans avant de fonder Mazzy Star avec Hope Sandoval, les idées – ou les obsessions - bien en place ; musique country pour la langeur, folk-rock comme les chansons de Nico sur le disque du Velvet Underground, et psychédélisme comme les Doors au moment de leur premier disque (avec des morceaux comme Light my Fire et The End). Rainy Day, le groupe d’un seul disque, est un exercice pratique délectable et moins savant qu’on peut le croire ; le son de New-York est remis à plat par une team assommée de soleil.

Ce disque ressemble donc à un clin d’œil décomplexé avant tout, même si l’on suspecte que Roback ait beaucoup désiré que le témoin des légendes sixties lui revienne à lui, au moment de Rainy Day comme partout ailleurs dans sa carrière. Roback participe à tous les morceaux, donne le ton, de manière plutôt discrète, de ce disque collaboratif ; sur On the Way Home (Neil Young), il est même seul avec sa guitare, sans que cela fasse vraiment des étincelles. Au moment de ce disque, Roback vient d’en terminer avec Rain Parade, groupe de la scène underground de Los Angeles qu’il fonda avec son frère Steven et qui connut un succès critique avec son unique disque Emergency Third Rail Power Trip en 1983, soit juste un an avant cet effort collectif sous le nom de Rainy Day.

Roback n’est, ici, pas le centre de l’attention (il chante sur deux morceaux, mais sa voix est quelconque). Et de ce fait, l’une des particularités du disque : Kendra Smith (Dream Syndicate), Michael Quercio (de Three o’Clock un autre groupe de la scène néo psychédélique qui rencontra un certain succès ; et aussi ex-Salvation Army, The Permanent Green Light, et The Jupiter Affect en ce moment), Susanna Hoffs et Roback se partagent les lead vocals selon les titres, et pléthore d’autres musiciens de cette fameuse scène californienne participent pour ajouter, ça où là, quelque coquetterie.

Des influences, donc. Femme Fatale ou I’ll Be Your Mirror, sur The Velvet Underground and Nico (1967) sont épongés et …Mirror est même ressortie presque telle quelle. Parce c’est aussi un disque de reprises, au moins une de Dylan (I’ll Keep It With Mine), une du Velvet et On the Way Home de Young – mais, on suppose que ça ne s’arrête pas là. La plupart des morceaux ressuscitent la pop sensuelle, charnelle, evanescente et intello du Velvet, et ils marchent le mieux lorsqu’ils sont interprétés par Kendra Smith. Roback aura raison de former Opal, son nouveau groupe, avec elle. Leur rencontre serait d’ailleurs à l’origne de la fin de l’aventure Rain Parade. Il trouvera plus impressionnante encore Hope Sandoval, qui, elle, admirait Kendra Smith et était fan de Dream Syndicate. Un sorte de ballet, de jeu de rôles pimente la carrière de l’effacé Roback.

Le disque se terminerait en un rien de temps, à peu près le temps d’une grosse averse, s’il n’y avait le dernier titre, Rainy Day, Dream Away. …Dream Away n’est pas chantée par Roback, mais par Michael Quercio. Lui aussi est une éponge ; ses inspirations sont diverses, même si l’une des plus notables est sans doute Animals de Pink Floyd, le seul disque qu’il cite, entre deux artistes, dans sa liste d’influences sur sa page MySpace. Sur Rainy Day, Dream Away, il ressemble à Jim Morrison, et la musique est entre une jam des Floyd première période et et titre des Doors qui serait étiré (ce qu’ils avaient évidemment l’habitude de faire en live). Plus de onze minutes, et on l’écoute volontiers en boucle – il semble même que ce soit le genre de plage conçue pour cela ; s’y prélasser. Le sommet de désinvolture dans un disque détendu, mais précis et détaillé. Le son des influences, la tension en moins, en somme.

Un document édifiant pour qui cherche à élucider le mystère de l’alchimie Mazzy Star, qui produisit l’une des musiques les plus pertinentes des années 1990.




jeudi 8 avril 2010

Black Tambourine - Black Tambourine (2010)


Voir aussi la chronique de In Love With Oblivion (2011)


Parution : Mars 2010
Label : Slumberland
Genre : Lo-fi, Bruitisme, Pop
A écouter : For ex-Lovers Only, Throw Aggi off the Bridge

Note : 7.50/10
Qualités :ludique, bruitiste, sensuel

"S'il y a une justice, Black Tambourine verront leur nom inséré dans l'histoire révisionniste du rock indéendant américain." Ainsi, écrit t-on en avril 1999 à propos de Complete Recordings, compilation de tout le travail (10 titres) de Black Tambourine, et à l'époque, ça sonnait comme un vœu pieux. Après tout, la compilation documentant la brève et brillante carrière du groupe de Washington ne fit pas surface au meilleur moment pour une réévaluation, étant donné la dérive esthétique de l'indie rock à la fin des années 90, loin de la pop crade et pleine de fuzz et vers des instrumentaux exploratoires (Tortoise, Mogwai) et le formalisme folk (Belle and Sebastian, Elliott Smith). Mais l'arrivée de la réédition de cette compilation - qui complète la tracklist avec deux démos et quatre pistes déterrées pour l'occasion - confirme que l'histoire révisionniste est désormais chose réelle. Le disque marque non seulement le 20e anniversaire du groupe et de son label Slumberland, mais rappelle aussi l'omniprésence du recyclage de son Black Tambourine dans certains milieux de l'indie pop contemporaine (Vivian girls, Dum Dum Girls, The Pains of Being Pure at Heart).

Et pourtant, même avec leur statut d'icône émergente, il est difficile de dire si Black Tambourine étaient en avance sur leur temps ou tout simplement hors de propos à l'époque. La musique n'était pas forcément nouvelle pour son époque - formés en 1989, ils se sont essentiellement développés sur le modèle de la rencontre girl-group/post-punk mise à jour par Jesus and Mary Chain et les C86 -, mais ce qui les rend anormaux dans une scène de Washington scolarisée à l'école de hardcore du label Dischord. Leur histoire rappelle aussi celle de monolithes, des groupes à nuggets des années 60 à à Big Star : anglophiles américains opérant dans un relatif isolement, la transformation de leurs influences hors-circuit dans des éclairs d'écriture inspirés s'étaient rapidement enflammés dans un souffle d'indifférence, seulement pour être maintenus en vie par les nouvelles générations et les nouvelles tendances. 

Si les chansons de 20 ans établies sur Black Tambourine sonnent encore étonnamment contemporaines, cela a probablement moins à voir avec le talent visionnaire du groupe mais plutôt avec la retraite du rock indie moderne dans l'île lo-fi. Tandis que de timides jeunes groupes choisissent de cacher leurs émotions intimes derrière un voile brumeux de rétroaction, des chansons comme l'urgente For Ex-Lovers Only, l'hypnotique propulsion For Tomorrow, et le fantasme jaloux et vertigineux de Throw Aggi off the Bridge resteront toujours des parangons de la forme indé. La nostalgie et une sensualité à fleur de peau fait le reste.

D'après Pitchfork

Si vous pensez que la récente récolte de lo-fi bruitiste (Vivian Girls, The Pain of Being Pure at Heart, Dum Dum Girls) est quelque preuve de renouveau, alors que vous devriez jeter une oreille cette excellente rétrospective de la fin des années 80 par le groupe de rock indie Black Tambourine. Le groupe, qui est composé entre autres d'anciens membres de Velocity Girl, prouve vraiment que ce style de son est là depuis un certain temps déjà. Cette collection comporte toutes les chansons écrites par Black Tambourine, entièrement remastérisées et comprend six morceaux inédits dont quatre nouveaux enregistrements que le groupe a fait à l'été 2009 justement pour cette compilation. Black Tambourine est l'un de ces groupes dont de nombreuses personnes n'ont jamais entendu parler, mais honteusement aurait dû donner du grain à moudre pendant toutes ces années. Black Tambourine devrait être dans n'importe quelle conversation quand il s'agit de groupes féminins qui se spécialisent dans les guitares et la réverbération lourde, car ils sont là-haut avec les meilleur (e)s – croyez-moi, il suffit de vérifier !

D'après The Fire Note

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