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lundi 21 septembre 2015

WILLIS EARL BEAL - Nocturnes (2015)




OO
pénétrant, lyrique, nocturne
Atmosphérique, soul


Choisir Willis Earl Beal comme artiste de l'année 2013, c'était vanter son originalité et sa vision inversée du music business américain. Dandy Noir au visage masqué, sa voix à l'expressivité rare servant de bouclier à sa personnalité, il démontrait dans des chansons intenses jusqu'à évoquer Howlin' Wolf, que ce qui compte, c'est la musique - le temps qu'elle crée pour elle même, déconnectée de tout, et surtout de toute gloire future pour l'artiste. Seul le temps présent comptait. Burroughs le travaillait encore. 

Avec Nocturnes, la vie mouvementée - et parfois violente - de Beal, désormais marié (!) s'explique par ses insomnies. Et ce qui paraissait brave semble aussi, simultanément, naïf. C'est ainsi que cet album à écouter au casque entame avec des chansons autobiographiques, monotones et déchirantes, puis se métamorphose sous le coup de plaidoiries faussement anodines, et si intimes, par le temps particulier dans lequel elles se déroulent. Ce temps de nuit, intangible. Ce sont Stay, Survive ou Start Over, en particulier. No Solution et Able to Wait, qui évoque même le crooner anglais Richard Hawley, sont les pépites qui portent cet album au delà de la simple tentative.  Des sonorités en forme de chinoiseries ajoutent au candide obscur de de ce Nocturnes. 

La présence de Wilis Earl Beal, par sa voix, donne encore l'impression tenace qu'il pourrait être à côté de nous, que rien ne nous sépare d'autre que nos différences de deux consciences, et non la distance. 

WILLIS EARL BEAL - Article (2013)


Article paru dans Trip Tips n°23 (hiver 2013-2014)





jeudi 2 janvier 2014

Artiste de l'année 2013 - WILLIS EARL BEAL (1)




  


The Black Rider

Dans un studio noir, ou bien sur scène, Willis Earl envoie souvent son micro en révolution, d’un tour de poignet. Un geste qui pourrait mal finir pour le micro. Mais Beal le maîtrise à la perfection. Que cherche t-il à maintenir à distance avec ce geste intimidant ? Que contient le cercle ainsi formé ? Quand un chanteur devient à ce point une énigme pour les autres, qu’il semble aussi déterminé, cela suscite la critique, des réactions. Les lunettes noires ?
Elles protègent ce ‘narcissique’, selon ses propres mots, des reflets de l’extérieur. Les gants noirs sont aussi là pour l’isoler des sources parasitaires. Il semble nous dire que si on veut s’inspirer de son art, c’est sa manière de faire qu’il faudra regarder, pas la musique. Il pourrait aussi facilement brancher un transistor sur lequel seraient enregistrées ses chansons.

Certains ont cru que Beal s’était fabriqué une armure de toutes pièces, un personnage juste bon pour la scène. Ce qui donne cette impression, c’est qu’il est un authentique paradoxal, et que les seuls comportements dont il puisse satisfaire son public, au premier abord, semblent caricaturaux. Il a réalisé après avoir enregistré Acousmatic Sorcery (2012) qu’on en a fait ‘un Noir de Chicago, honnête et sincère’. Pas très satisfaisant pour l’égo. Mais à ce stade, il a à peine mis la machine en route. Ce premier album est davantage le tableau de morceaux rassemblés pendant les dernières années qu’une œuvre focalisée. On le jauge pourtant déjà, on le met face à ses références, on est à l’écoute de ses relations, et beaucoup d’histoires invraisemblables mais souvent vraies se mettent à circuler à son sujet. C’est un vagabond. On croit l’avoir cerné, sans savoir qu’il n’a pas encore sacrifié son intégrité ; c’est une arme à retardement. Un peu comme pour Antony Hegarty, dans un autre genre.

La matière des rêves

Beal ne veut garder que le message, se moque des styles musicaux comme des classes de la société. Dans ces conditions, Nobody Knows est un album au raffinement inattendu, peut-être le dernier avant longtemps où Beal accepte de chanter une chanson telle que Everything Unwinds. Au moins y a t-il fixé l’errance – un paradoxe, encore. Il y a marqué les ornières de sa présence de fantôme. Cette chanson vous donne l’idée que la voix de Beal, étonnante de variété depuis Acousmatic Sorcery, est un murmure capable d’arrêter le temps. Comme Sambo Joe From the Rainbow, Monotony ou Evening Kiss sur Acousmatic Sorcery, Everything Unwinds est la matière des rêves. Pour le précédent album, elles auraient été enregistrées en pleine nuit, entre deux songes, avant que l’inspiration propre aux imprécisions nocturnes ne se dissipe, et recueillies ensuite, plus tard. Ici, la trame est une texture ondulante et séduisante, dépeignant une mélancolie qui inclut le dehors. La lune, les larmes, la douce étrangeté qui donnent à Beal la sensation d’être entendu, non seulement par nous qui l’écoutons mais aussi par une présence réparatrice/maléfique au-delà de nous. Réparatrice lorsqu’elle permet de recueillir une lamentation : maléfique parce qu’elle ne répond pas. 

Et pour se convaincre qu’il n’a pas besoin de réponses, Beal fait un provocation de sa poésie étrange et apocalyptique. Peut-être ne veut t-il se rendre qu’à elle. Ne se livrer qu’aux trois choses qui l’inspirent : venir seul ; la nuit la plus noire ; l’ange lui caressant l’âme.

Au delà de l’insurrection qui consiste à ne rien représenter, une poésie prend corps dans Nobody Knows. Elle est le mieux représentée par la relation ingénue de Beal à Chan Marshall, ou Cat Power, que les amoureux de musique rock indépendante intimiste connaissent bien. L’album s’ouvre sur des performances qui semblent mettre le chanteur dans une position plutôt inconfortable pour lui, comme s’il faisait la révérence à Marvin Gaye, la cour à sa bonne amie et, à travers elle, à l’auditeur qui trouvera absurdement que Wavering Lines est une chanson trop léchée. De son passé à Chicago, on retrouve la patte des productions de Motown sur le morceau suivant, Coming Through. Cette humilité et cette fraîcheur lui sied mieux que jamais sur la quatrième chanson, Burning Bridges, une chanson qui se termine lorsque Beal prend une voix de falsetto pour répéter « elle et moi, toi et moi, elle et moi. »

Passer la frontière

Puis vient Disintegrating. Elle se termine dans une noirceur sexuelle qui semble faire renaître pour de bon l’alter-égo féroce de Beal, affamé de vie, celui que certains accusent de construire un mur factice pour ensuite avoir la gloire de passer au travers. Mais le mur le protège des expériences les plus folles qu’il risque encore de vivre. Il va pénétrer dans les fentes du mur comme une araignée recherche une mouche pour se nourrir. « Tu ne réalises pas que je me sens à l’étroit. Je vais te montrer la douleur que je ressens. Je vais te pénétrer, pour que tu ressentes la même chose. Je me désintègre au-dessus de toi. Mais il y a ce mur qui nous sépare. Je le traverse. » Cat Power, elle, est comme ‘Neal Cassady dans Sur la Route, de Jack Kerouac : fragile mais impénétrable, et sans artifice. »

Même lorsqu’il se retrouve enfin auprès d’elle, il réalise qu’il ne doit la prendre que pour une sorte de guide spirituel. Il a joué dans un petit film pour l’une de ses chansons une fois, en plein désert Californien. « A la fin, j’en avais tellement marre que je me suis mis à marcher deux heures en plein désert. Quand vous êtes là, vous vous mettez à sentir votre conscience tout envahir : les interstices du passé, du présent et du futur. Tout ce que vous avez fait devient diffus, vos erreurs, vos succès. Vous commencez à vous persuader qu’il n’y a pas de raison de faire demi-tour. Mais la logique revient : j’ai fait demi-tour parce que la première vie que j’ai vue dans le désert c’était un nuage de mouches qui n’arrêtaient pas de voler autour de moi. » 

C’est comme si en le traversant il pourrait donner un sens à ses désillusions. « Elles dépassent mon talent de loin, dit t-il de celles-ci. Et ce sera toujours ainsi, car si ce n’est plus le cas, il n’y a pas de raison de vivre. » On peut remplacer « vivre » par créer. Remplacer les mots sur la langue d’un parolier par d’autres, drôle d’idée. Comme si remplacer un mot pouvait faire passer la frontière à Beal : passer de personne à quelqu’un, de réel à irréel, d’insignifiant à important.
Willis Earl Beal manipule ces mots, les phrases, cherchant malgré tout à rester le maître de sa destinée. L’envie de vivre, dépasse la désillusion.

vendredi 6 septembre 2013

WILLIS EARL BEAL - Nobody Knows (2013)

 

 



OOO
intense, hypnotique, sombre
soul, blues alternatif

L’album commence avec deux morceaux qui donnent la sensation que Willis est un classique, avec notamment la chanson Coming Trough qui profite de la présence de Cat Power, une chanteuse dont les premiers albums écorchés, dans les années 1990, sont sans doute parmi les références de Willis Earl Beal. Un passage lumineux qui donne l’impression que Beal veut ramener la soul là d’où elle vient. Mais ce n’était que pour montrer qu’il en était capable.  

Burning Bridges nous fait basculer dans le genre de long développement cinématique qu’Al Spx nous avait servi avec Hector, sur l’album I Predict a Graceful Expulsion (2012). Sa vidéo ou elle interprétait une mariée enceinte et possédée, affranchie des dernières lumières de la civilisation dont elle est bannie pour accomplir son rituel d’adieu au corps de l’homme dans ses mains. Comme la chanteuse canadienne, On peut sans aucun doute possible dire que Willis Earl Beal nous ‘prédit une expulsion grâcieuse’ une expectoration à la hauteur de ses talents vocaux magnifiquement enregistrés, sa voix conservant l’aspect brut qui a l’a rendu si attractif dès Acousmatic Sorcery en 2012.  

C’est intense, parsemé de glockenspiel et de piano, l’austérité élégiaque se mariant bien avec l’interprétation très libre du chanteur ténébreux, de la voix profonde et inquiétante au falsetto implorant. Disintegratings arrive, avec son groove désossé et laissé aux seule notes d’un piano hanté, la basse rampant dans un angle tandis que des voix préenregistrés perturbent le recueillement de Beal. Cette chanson, l’une des plus dénudées de l’album, est pourtant sale, maculée. Il faudra attendre Blue Escape pour réentendre une chanson dont la pureté concurrence Everything Unwinds.  

Dans le milieu de l’album, on bascule dans un faux blues dont le ressort repose sur le pouvoir de Beal à émuler, parfois à éructer, à jouer des codes du genre sur des rythmiques et des grooves addictifs. Too Dry To Cry pose les dernière bases d’un album cohérent et hypnotique, dont les éléments et les instruments  vont désormais ressurgir pour mieux surprendre, pour souligner d’un trait gras cette voix qui ne perd jamais en intensité ce qu’elle gagne en fureur ou en décadence. Earl se dépeint comme un être intransigeant, cruel, une araignée affamée qui parcourt les murs de sa morale, de sa conscience sans jamais revenir complètement au centre de lui-même. Il évite ainsi de se caricaturer. Et cette conscience ne se repose jamais.

Tous les mouvements qu’il effectue autour de ses victimes, y compris de lui-même, sont accompagnés d’un sens de la menace surgie de nulle part, une ombre de harcèlement et de danger avec laquelle les bluesmen ont beaucoup joué, souvent avec plus de légèreté qu’ici.  La voix qui raisonne, comme une ironie face à l’indifférence et à l’oubli qui frappe l’artiste de rue. Mais s’il chante, c’est qu’il espère encore que sa chance va tourner . « You got to give me a chance to/Reverse this romance”. Dans le carré infernal des chansons de 7 à 10, What’s  the Deal est une prêche hallucinée, qui résonne comme si elle avait été enregistrée spontanément par l’âme de Beal à son corps défendant. C’est une Passion dont l’éclat religieux est rendu profondément humain, divergent. La  note d’orgue lugubre qui traverse la chanson continue à la fin pour constituer le pinacle glaçant de l’album.

Emuler n’est pas quelque chose d’honteux, et Beal se sert de ce qu’il peut répliquer comme d’un tremplin pour conduire l’auditeur dans des territoires intangibles. Pour les amateurs de Tom Waits, de Bone Machine (1992) par exemple, il n’y a rien d’effrayant dans Nobody Knows : ils vont adorer se retrouver à la merci de Beal lorsqu’il qu’il se transforme en bête sur Ain’t Got No Love. Les rythmes, l’instrumentation métallique et l’orgue de barbarie rappellent Waits. Beal trouve bon d’y ajouter quelques notes de guitare psychédélique, de d’invoquer Jesus Christ et le Diable en hurlant. C’est avant que des rires maniaques ne viennent souligner l’ambiance infréquentable et que Beal ne termine, sur un truc typique de Waits : un hennissement du fond de sa gorge sifflante. Je ne me rappelle pas qu’une ballade de Tom Waits m’ait touchée de la façon particulière qu’a Everything Unwinds de le faire. C’est le vagabond sous les étoiles “Je danse dans le chemin/avec de la rouille dans l’âme/à côté des bennes à ordures/sans but particulier/tandis que tout se déploie....
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