“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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lundi 5 octobre 2015

JOHN GRANT - Article (2013)

article paru dans Trip Tips n°23.



JOHN GRANT - Grey Tickles, Black Pressure (2015)


OO
extravagant, sensible
Folk-rock, synth pop


Désormais, on sait que sous le calme apparent couve la tempête de paroles osées. La franchise de John Grant est imbattable et impossible de tourner en dérision, il le fait assez bien lui-même. Evoquant sa séropositivé, il tempère : ‘il y a des enfants qui ont un cancer. Je ne peux pas rivaliser avec ça.’ Sur son nuage amer, il va de l’avant sans chercher non plus à rivaliser avec ses coups d’éclat passés : un concert un orchestre philharmonique pour la BBC l’an dernier, par exemple. Cette petite phrase est une simple remarque dans un firmament de détails qui racontent la solitude devant les publicités télévisées, au moment de demander un produit pour les hémorroïdes dans une pharmacie. Mais c'est parfois triomphal comme de tourner une boite gay islandaise en jardin babylonien recouvert de fourrures masculines brossées . 

La voix de Grant est plus grave que jamais, changée, et un poil plus épuisée dans son élégance ombrageuse que sur le chef d’œuvre Queen of Denmark. 5 ans ont passé. Grant a quitté les Etats Unis pour l’Islande avant de revenir à Dallas pour enregistrer avec John Congleton (St Vincent) cet album de contrastes. Ainsi cette pochette aux yeux effacés, car Grant est l’enfant les années 80 qui protège son innocence et son âme de notre regard de chapardeur.

C’est un disque déroutant mais pas pour autant un disque de faux semblants. Ce n’est pas un album qui donne l’impression de cacher tant de beautés que cela sous la surface – ou est-ce que l’on a appris à déceler tout de suite les richesses d’un disque de John Grant en tombant sur Glacier dans le précédent album ? Ainsi, ici, Down Here, Global Warming ou No More Tangles.

Grant nous pousse dans des styles que nous n’aurions pas côtoyés. Avec ou sans claviers cheesy, il a cet art de s'introduire partout. Très bien quand il évoque Gary Numan (Black Blizzard) ; mais Prince et sa pop un peu trop lisse ne semble pas assez excentrique pour lui, déçoit sur son évidente volonté de dérouter et de concilier plus radicalement laideur et beauté. Dans la pochette de son premier album en solo, il y avait bien une belle rose rouge en regard de la dépouille d’un oiseau écrasé. Un caniche et deux chiots qui ressemblaient à des boules de Geisha.

On a des chansons qui prises individuellement, laissent penser à une quête de perfection (Global Warming…) et ressemblent pourtant, dans un jeu de miroirs, à d’autres chansons sur les précédents albums, et peuvent dans l’ensemble donner l’impression que Grant se répète. C’est particulièrement vrai pour les ballades combinant guitare et piano mais désormais c’est aussi vrai pour les numéros funky qui rappellent Black Belt ou Sensitive New Age Guy. On aimerait pouvoir comparer ces éclats discoïdes à Bowie, d’autant plus que John Grant fait parfois preuve de meilleur goût et de plus de finesse, mais une hésitation subsiste. Les réticences sont toujours balayées par la qualité de paroles qui dressent le ressentiment en totems et nous engagent avec une magie toute littéraire.

Voir aussi l'article sur John Grant

mardi 12 mars 2013

JOHN GRANT - Pale Green Ghosts (2013)


O
élégant/poignant/doux-amer
Electronique/folk-rock

Comment va l'album de confessions en 2013 ? Très bien, merci ! Et la façon grandiloquente et ludique de John Grant, compositeur et chanteur aux origines à la fois allemandes et américaines, place son deuxième album en tête du peloton. Les tests anti-dopage sont en cours. Cela paraît naturel que la chanteuse Irlandaise controversée Sinead O'Connor ait repris à son compte la chanson titre de Queen of Denmark, le premier album de Grant en 2010 (enregistré avec le groupe américain Midlake), et qu'elle participe ici aux backing vocals. O'Connor est une artiste qui mérite d'être réhabilitée d'urgence, ne serait-ce que parce qu'elle pose, à travers sa façon d'être, une question importante : le narcissisme est t-il l'élément ultime à l'écriture de chansons ? 
 
Queen of Denmark, cette chanson extraordinaire, imposait le lyrisme fou de Grant, un exercice de voltige qui consiste à garder toute l'élégance pour lui, même avec des lignes telles que « I casually mention that i pissed in your coffee » ou « I hope you know that all i want from you is sex ». Les phrases choc et le narcissisme ne sont que les ingrédients les plus scandaleux des créations de Grant, mais pas les plus significatifs peut-être. Sa brillance vient de la l'auto-dépréciation subtile (ou verbeuse diront certains) qui transcende chaque phrase, de la façon très factuelle qu'il a de transformer sa détestation envers les intolérances et son rejet du regard condescendant des autres sur sa sexualité et sa condition d'ancien junkie en belles évanescences, voire en délicatesse. On se demandait comment il allait pouvoir poursuivre après ce Queen of Denmark, premier jet mêlant fantasmes à base d'actrices de cinéma science-fictionnel et explosions sentimentales intimes, mesurables à l'aune d'un morceau d'ouverture, TC and Honeybear, unique dans sa façon décalée de nous toucher. La musique était alors terriblement douce, enveloppante, souvent surprenante, inspirée de soft rock des années 70 et bénie d'une interprétation et d'une instrumentation qui surpassait ce que Midlake avait fait sur leurs propres albums. La voix de John Grant y était aussi sensible que sensuelle, jamais théâtrale, emprunte d'une humilité un peu sourde. Grant a été gagné de gros doutes pendant l'enregistrement de Queen of Denmark – qui avait fait suite à une tentative de suicide – et ce jusqu'à ce qu'il le sorte enfin et qu'il se rende à l'évidence que tout le monde l'aimait. Allait t-il enfin gagner un peu de confiance en soi ? 
 
L'apparition de chansons plus électronique, voire de dance music sur Pale Green Ghosts ne signifie rien. Goodbye, le dernier album de son groupe maudit, les Czars, contenait déjà des éléments de ce type. C'était d'ailleurs déjà un album poignant et naturel, comme dans les tours magiques de Little Pink House. Sur I am The Man, Grant utilisait un vocoder, que l'on retrouve ici sur le faux tube pseudo-macho Black Belt. Cette chanson, radicale lorsqu'on se souvient de l'ambiance plutôt lounge et jazzy de Queen of Denmark, est astucieusement placée en deuxième position, entre les pulsations et les cordes contrites de la chanson titre, largement instrumentale, et GMF qui est une façon de renouer avec la cadence, le feeling et le personnage de TC dans la chanson d'ouverture du précédent album.
 
Difficile de reproduire le fleurissement lyrique existant partout sur Queen of Denmark. Si les chansons de cet album ne faisaient pas l'impasse sur l'aspect sombre et pessimiste de l'écriture de Grant, la relecture que Grant a de son passé est maintenant plus insistante et intense, un peu moins lumineuse et légèrement plus sarcastique. L'aspect irisé très pop années 60 de Outer Space ou Jesus Hates Faggots n'est plus nulle art ici. La musique est moins directe, stylisée dans une veine freudienne, que la pochette vintage ne dément pas. Dans son apparence engoncée, John Grant embrasse l'impasse du narcissisme que la psychologie de Freud a tant canonisée. Pale Green Ghosts est un album fragile qui mérite que l'on en apprécie les meilleurs moments – You Don't Have To, Ernest Borgnine (où Grant lâche, détaché, la vérité quant à la menace qui pèse sur sa vie, accompagné de claviers et séquenceurs sexy et, pour la première fois, d'un saxophone), Glacier et sa coda au piano inspirée de Rachmaninov. Il faut se laisser bercer par sa douce étrangeté et bouger son corps à l'arrivée de Sensitive New Guy. Mais le vrai secret est peut-être de s'amuser de l’existentialisme tour à tour relaxé et inquiétant de It Doesn't Matter To Him et Why Don't You love Me Anymore, comme s'il s'agissait d'une façon pour Grant de tromper la psychologie qui se respecte.

mardi 23 novembre 2010

John Grant (2)


L’expérience du groupe, six disques jusqu’en 2004 et le très à propos Goodbye, va être une véritable école pour John Grant, lui permettant  d’essayer différentes façons d’écrire ses chansons. Alors qu’il avait tendance à ses débuts à privilégier l’improvisation et à ne fixer les paroles définitives que lors de l’enregistrement, il va peu à peu se rendre compte que l’écrire définitivement est la seule façon d’apprécier la chanson et d’y mettre du sentiment. Cette pratique préalable de l’improvisation va l’accompagner jusque sur scène – comme si par ce geste il refusait d’assumer de conduire son public dans une direction ou une autre. « Ce soir-là nous avons fait une chanson qui était complètement improvisée et je me suis senti très mal parce que les mots ne voulaient rien dire pour moi et je suis sûr que la moitié du public a pu voir que c’était des racontars insensés ».  Puis, il apprendra à travailler ses textes. « J’ai une relation trouble avec les paroles […]. J’ai toujours pensé qu’une fois que j’avais écrit quelque chose ça devait rester comme ça. Je ne sais pourquoi. C’était ainsi. Je ne ressens plus cela maintenant. C’est une très bonne chose”.

C’est peut être le quatrième morceau du disque, Sigourney Weaver, qui fait prendre conscience des libertés qui s’autorise Grant en termes de songwriting, et la manière souveraine dont ses mots se prolongent dans des sonorités que tout le monde aurait crues mises au placard. Sur TC and the Honeybear, sa passion adolescente était soulignée par un chant féminin mis soudain complètement au premier plan et imitant les mélodies de Star Trek. C’est avec le même succès que des claviers vintage rendent Sigourney Weaver réaliste – Grant met le morceau dans sa propre situation, à être obligé d’assumer sa différence.
« And I feel just like Sigourney Weaver/When she had to kill those aliens”. Ce procédé de dérision directe et de référence explicite a sans doute été utilisé souvent en littérature, mais beaucoup moins en chanson. Quelle est la différence entre les deux, finalement, pour un auteur-compositeur qui écrit tout en amont ? Il est parvenu à donner en studio en sens à des éléments divers et souvent incongrus, mais ce que l’on retient finalement, c’est qu’il s’agit d’éléments vivants, comme l’imagerie qui parcourt ses mots – et d’une façon neuve d’organiser l’espace en autorisant des claviers d’un autre âge à prendre le dessus, quitte à donner un côté cheesy – assumé - à l’ensemble. Il nous demande de jouer le jeu ; de cesser de faire partie de cette férocité du monde contre laquelle il lance cette véritable bombe à retardement. Et le bouche-à-oreille a plutôt bien fonctionné jusque là.

Mais le projet n’aurait jamais été complètement amorcé sans le concours des musiciens de Midlake. Grant, dans tous ls Etats-Unis ne pouvait faire meilleure rencontre. Eux, les chantres du folk progressif style années 70 en mode mineur ? Une aubaine, un marriage parfait. Leurs instruments authentiques et la precision rare avec laquelle ils s’éxécutent, respectant ici les idées de Grant, fusionnement littéralement avec claviers et autres trouvailles moins conventionnelles. Midlake, malgré leur succès et leur application rare, peinent faire preuve d’une vraie originalité dans leur musique – trois albums -, à tel point qu’il est difficile de les faire échapper à leur époque de référence. Alors que Grant était dépressif lorsqu’ils l’ont rencontré, hésitant à entreprendre son disque et même à interpréter les chansons qu’il avait écrites, l’entendre jouer, puis enregistrer en sa compagnie, leur en apprendra beaucoup plus sur eux-mêmes que le travail frustrant et laborieux sur leur troisième disque, The Courage of Others. Queen of Denmark est travaillé dans une ambiance étonnament légère, Grant se montrant particulièrement enthousiaste et prompt à prendre les bonnes décisions. « On enregistrait The Courage of Others de jour et Queen of Denmark la nuit ». confiera le guitariste de Midlake Eric Pulido. Queen of Denmark sort quelques semaines après le disque de Midlake, début 2010.
 
« Nous l’avons fini et nous l’avons laissé pendre le large, se souvient le batteur de Midlake, McKenzie Smith, et soudain tout le monde aimait ce disque. John est passé de « je ne vais plus jamais faire de musique » à « j’ai un album assez cool mais personne ne va l’aimer » à « oh, tout le monde l’aime » en l’espace de quelque mois. John est quelqu’un de complexe avec un sens de l’humour très noir et on l’apprécie pour ça ». Queen of Denmark laisse entrevoir une sensibilité hors normes, un besoin débordant d’être rassuré ; et parfois un cynisme tranchant  envers ceux qui ont autrefois fait perdre à Grant toute foi en lui-même. Sur JC Hates Faggots :  « Car Jesus, il hait les homos mon fils, on te l’a dit quand tu étais jeune, ou à peu près tout ce que tu veux qu’il déteste, comme les nègres, [spicks, redskins and kikes], les hommes qui ne savent pas dresser leurs femmes, les faibles les couards et les [bald dikes], et quand on va gagner la guerre contre la société, j’espère que tes yeux aveugles vont être ouverts et que tu vas voir ». Sur Silver Platter Club : « J’aurais aimé avoir le cerveau d’un Tyrannosaurus rex, je n’aurais pas eu tous ces ennuis ». Grant condamne l’esprit à la fois archaïque et carnassier de ceux, jeune et vieux, qui marchent dans le sens sans issue de leurs principes bornés. Et il s’agit aussi de la jeunesse qu’il a cotôyée, puisqu’il s’est fait chahuter une fois à l’université à cause de sa différence. Mais malgré des mots accérés, disque admiré ou pas, Grant reste majoritairement sans défense ; que sa nouvelle assurance et sans cesse remie en cause. « L’arrogance que ça demande de posséder le monde comme tu le fais, ca transforme mon cerveau en gelée à chaque fois ».  

John Grant : artiste de l'année 2009 (1)

Voir aussi la deuxième partie de l'article non corrigé
Voir aussi la chronique de Queen of Denmark
Voir aussi l'interview de John Grant

 Article paru dans Trip Tips n°9




“Les premières vingt années de ma vie m’ont tellement marquées que j’ai mis les prochaines vingt années à m’en remettre ». Il n’y a pas que l’histoire fumeuse de sa vie pour faire de John Grant un cas à part dans le monde de la musique. A 41 ans, il ressemble au doyen d’une génération qui a fait ses armes à la fin des années 1990 ou au début de la première decennie des années 2000. Ses goûts musicaux vont donc naturellement à ses fameuses vingt premières années d’existence, les années 70 et 80. Par une sorte de miracle, il est resté admiratif très jeune devant Breakfast in America de Supertramp, le premier greatest Hits d’Abba (« Quand j’ai entendu pour la première fois la chanson SOS, j’ai perdu les pédales ») ou Horizon des Carpenters. Un paysage musical sucré, voire acidulé, avec lequel il ne renouera jamais aussi subtilement qu’avec Queen of Denmark. Un disque étrange et hors d’âge dont la franchise et l’humour sont déjà inespérés venant de Grant.

« Le disque prend superbement son envol, avec la chanson intense TC and the Honeybear. C’est tellement épique que je me retrouve souvent à accompagner sa voix riche et sensuelle et que je sens mon cœur me lâcher quelque peu à la fin du morceau. C’est le genre de pouvoir émotionnel qui me donne envie de l’écouter encore et encore ». Un témoignage presque banal, écrit par un bloggeur américain ; la chanson qu’il évoque l’est beaucoup moins. On y croise, déjà, des personnages entre peluches ridicules et figures phantasmagoriques, dans une étrange ambiance de coming-out romanesque. Ce n’est plus un secret pour ceux qui sont tombés amoureux de Queen of Denmark que John Grant aime les hommes. Pourtant s’il y a une métaphore à saisir ici, elle concerne plutôt la force d’un premier amour contée avec les éléments d’un dessin animé. A la fin du morceau, la voix de Grant s’envole littéralement, change peu à peu de ton jusquà rencontrer celle de l’adolescent au cœur tendre qu’il a été. « He said please don't take him/'Cause I love him/He's my joy and my life”.

I Wanna Go to Marz ressemble au menu vintage d’un gosse en arrêt devant le magasin de bonbons (le fameuse boutique Marz existe bel et bien) du coin, une liste de douceurs et de cocktails. « 
Bittersweet strawberry marshmallow butterscotch/Polarbear cashew dixieland phosphate chocolate”, énumère John Grant d’une voix tout à fait reposée sur une jolie mélodie au piano qu’il compara une fois à la bande originale de l’Exorciste. Pas besoin d’aller plus loin pour tirer des conclusions de ce disque lumineux et décalé autant qu’il est douloureux, une douleur à peine grimée par le plaisir gourmand du souvenir. Cette douleur se révèlera sous des dehors ironiques ou plaintifs sur d’autres titres, mais en évitant toujours le cynisme que ce personnage digne de Hubert Selby JR – Queen of Denmark est un peu la tragéde du Démon revisitée au pays des jouets.

Les boutiques de friandises sont un lointain souvenir, dans une vie traversée de moments de flottement et d’égarement ; et ce cynisme, il l’a usé jusqu’à la corde comme réponse au mépris obtus qui l’a élevé. Grant est devenu roi dans un monde où l’art ne se rapporterait qu’à soi, ne serait qu’une manière de dealer avec des situations embarrassantes et d’autres dont le seul souvenir peut miner la santé. Et tous les sentiments collent aussi à la peau. Grant s’en débarrasse avec autant de dérision que le reste, par petits morceaux, dans chaque titre de Queen of Denmark. A ce moment là de l’écoute – second titre -, la qualité d’écriture hors du commun du disque est établie. On se dit qu’il est temps d’ouvrir une bouteille ; comme il s’avèrera plus tard, les protagonistes à qui porter le toast sont nombreux ; certains sont diffus, d’autres ont des noms. Ce sont Sigourney Weaver, Winona Ryder ou Jesus Christ.

Malmené dans sa relation avec ses parents, Grant grille longtemps ses forces au combat intérieur entre sa moralité et ses désirs, désirs qu’il n’assumera que bien plus tard. En séjour en Allemagne, il envisage de devenir professeur d’anglais, avant de réaliser que sa maîtrise de la langue maternelle n’est pas à la hauteur de ses ambitions.  Ses doutes et son manque d’estime de soi vont peu à peu le conduire dans des situations étrangères à son entendement. Ses expériences plus tardives avec la drogue sont un moyen de se plonger en lui-même, mais sans rien en retirer. “ll y avait des gens qui n’acceptaient de relations sexuelles avec moi que si je prenais de la cocaïne avec eux. » raconte-t-il. « Ensuite je m suis mis au crack. Je me réveillais le matin avec des cuillères noircies sur la table de chevet, et quelqu’un à mes côtés, c’était terrifiant. Je m’en suis sorti juste à temps. » C’est à partir de cette situation au plus bas que Grant va lentement se reconstruire, se réparer notamment grâce à la musique. Son ancien groupe, les Czars, formé en 1994, n’est alors plus qu’un souvenir. Queens of Denmark lui fera relever la tête. « C’est ce dont cet album parle. Je suis en colère parce que j’ai eu peur toutes ces années, juste d’être ce que je suis ». Grant est très exigeant avec lui – même, il ne voit en ce nouvel album maniaque et possessif qu’une libération. Et avance que si Queen of Denmark avait finalement échoué à se concrétiser après la bataille interne qu’il a suscitée, il aurait probablement mis fin à ses jours.

Retour en 1994. Les Czars se forment ; Grant est au piano et au chant, il y a deux guitaristes, un bassiste, un batteur. L’atout du groupe, ce qui les démarquera du lot, c’est la voix de Grant. Bien qu’au premier abord, elle n’ait rien de particulier – pas de verve très rock, ni de tranchant – elle sait toucher un point sensible en profondeur. Sans effort ni la moindre grandiloquence. Au moment des deux premiers disques autoproduits, cependant, tout n’est pas encore en place ; Grant trouvera même, avec une sévérité en passe de devenir légendaire, les chansons nulles et son chant faux.  Parmi les bons souvenirs du groupe, une tournée avec les Flaming Lips en Espagne.

dimanche 25 juillet 2010

Interview John Grant



Ce disque extraordinaire est né d’un esprit sombre. Artiste tourmenté dans ses relations aux autres et par son homosexualité, l’américain John Grant n’a pu terminer en solo Queen of Denmark que suite à la dissolution de son propre groupe. Après plusieurs mois de doutes et d’embûches techniques, il revient dans une interview très rare sur quelques aspects de la genèse difficile de ce disque. Le résultat, un album aux textes très personnels, audacieux et rêveurs, et aux atmosphères d’une justesse incomparable.

Interview : Mojo Magazine

Pourquoi les Czars ( le groupe de John Grant avant qu’il se lance en solo) n’ont t-il jamais marché ?

John Grant : « Ce qui était frustrant à propos des Czars c’était que je savais que nous ne devrions pas faire de musique ensemble. C’était impossible que les problèmes entre nous n’apparaissaient pas dans le produit de notre collaboration. Je buvais et j’étais accro à la cocaïne, et il y avait cette partie de moi incapable d’être complètement honnête avec moi-même et le groupe. On essayait de mettre les contributions de chacun dans la musique et ça ne marchait pas. On se battait constament. Avec ce nouvel album les gars de Midlake n’avaient pas de préjudices, ils ont pu travailler avec moi sans juger. Je n’ai jamais connu ça avant. Ils se moquent de ce que je suis, ils ne font qu’apprécier.

Comment avez-vous trouvé un consensus sur ce feeling très années 70 avec Midlake ?

J.G. : « C’était naturel. Ils m’ont ramené à mes racines. Eric Pulido (le guitariste, ndt) m’a joué London Bridge par Bread, et ça m’a impressionné. C’est ainsi que je volais que le disque sonne. L’album devait être mixé à la fin du mois de juillet et je ne l’ai pas terminé avec fin octobre. La première personne qui l’a mixé a trop laissé son empreinte dessus. Ca ne sonnait pas bien, je me suis angoissé et je suis allé voir Paul Alexander (le bassiste de Midlake, ndt) chez lui, j’étais paniqué. Le lendemain il y avait une réunion de groupe chez Eric Pulido et ils ont dit « On sent que c’est un disque très particulier mais il a besoin d’être produit d’une façon précise. On a enregistré ce que nous voulions et on n’a besoin de personne poiur transformer ça. » On a recruté une seconde personne pour mixer le disque et ça n’a pas marché non plus, ensuite Paul a dit qu’il le ferait lui-même avec Mark Pence, qui a mixé le disque de Midlake. Ils ont mis la touche finale.

Les paroles sont très personnelles.

J.G. : J’ai parlé à un gosse qui avait un bloc pour écrire et je lui ai dit, « Tu as tout ce qu’il faut en toi pour faire la musique que tu veux faire. Tu as des expériences qui te sont propres. Tu n’as pas à faire ce que les gens te disent de faire, tu dois juste te débarrasser des obstacles et laisser les choses se faire d’elles mêmes. » Ensuite j’ai pensé que j’allais écouter mon propre conseil. Mon plus gros problème était que j’essayais toujours d’être ce que les autres voulaient que je sois. Ce que j’aime sur ce disque c’est que j’ai été capable d’établir la connection avec ce gamin qui écoutait les Carpenters, Journey, Supertramp et SOS pour la première fois. Après des nuits pensant que je n’allais jamais réussir à le faire et que ma seule option était de mettre fin à mes jours, être capable de retourner un peu à l’innocence de l’enfance était génial.

vendredi 23 avril 2010

JOHN GRANT - Queen of Denmark (2010)


OOO
poignant/sensible/original
Folk rock/rock progressif

Encore un disque dont beaucoup n’auraient même pas suspecté la possibilité d’une existence. John Grant, ancien leader des Czars, a failli mettre fin à ses jours quand l’aventure du groupe s’est achevée ; heureusement, les petits lutins de Midlake l’on pris sous les bras et, en leur compagnie, il a retrouvé la foi et entamé un voyage dramatique à l’intérieur de lui-même… Avec un humour certain, puisqu’il évoque un temps « when Sigourney Weaver was killing those aliens » pour déclamer son amour à la S.F. télévisée.
 
Queen of Denmark assume une imagerie plutôt surprenante et décalée, en réalité simplement due au fait qu’il s’agit de l’extravagance vivant dans l’esprit de Grant, du moins dans le coins les plus adolescents de son esprit, ceux où il a puisé l’émotion la plus vive et l’humour noir, là où les visions de l’espace et les envies de fuite complètent de façon cocasse les histoires d’amour de représentations terriennes.

La voix de Grant est magistrale sur TC and Honeybear. Elle donne à Queen of Denmark la couleur d’un travail « comme rien entendu auparavant, mais tel que tout ce que vous avez entendu auparavant », pour reprendre l’idée d’un journaliste anglais. C’est de l’émotion usée qu’il est question, ou peut être davantage de l’émotion fraîche passée à travers un filtre d’inspirations qui ont toujours paru ringardes à tout le monde (Supertramp) et qui prennent ici leur revanche.

Comme la plupart des titres, Tc and Honeybear commence par un arpège (guitare ou piano) qui dégage déjà une première émotion. Cependant Grant n’exprime pas ses sentiments de manière directe ; il va laisser ses mots illustratifs dégager la voie vers un point culminant, une révélation ; un peu à la manière d’un livre pour enfants qui se feuillèterait et, de phrase en phrase, de vers en vers, nous fairait atteindre une dernière double-page qui attendait de se déplier en relief sous nos yeux émerveillés. Toute la subtilité d’artiste de Grant est de sous-jouer la sentimentalité au profit d’images qui doivent nous amener d’elles-mêmes à ce que le chanteur a lui déjà trouvé, ses propres découvertes du pouvoir musical. Son approche se fait à petits coups répétés, comme l’illustrre bien Where Dreams go to Die, à la fois familière et trop insistante, obsédante même, pour l’être vraiment. Grant a la qualité de se trouver en l’aise en position de confesser ses doutes, et de le faire de manière plus maligne que catholique.

Toujours sur le premier titre, une choriste fait décoller le morceau, en lui donnant une teinte iréelle et puissante, avant que la voix de Grant ne s’élève pour un résultat hors du temps… et de l’espace ?

Dans cette construction douce et progressive, viennent se bousculer des images de métamorphose, les aperçus d’un déséquilibre soudain, d’un changement de matière inopiné, comme si rien n’était acquis et sans que rien ne cherche à être gagné ; Grant préfère moquer, utilisant l’humour noir comme élément quasi philosophique, questionnant sur l’inconstance. « The arrogance it takes to walk around the world the way you do / it turns my brain to jelly every time.” Un éternel recommencement que le jeu amoureux ; une confrontation.

Mais cela restera, au premier abord, un disque de ballades impressionnantes qui culmine avec It’s Easier et Outer Space et se laisse interpréter par Midlake (dont on peut reconnaître un sens iné de jouer la musique comme plus personne ne la joue, pratiquement comme si le rock n’avait jamais existé). Sa qualité progressive et constante réserve toujours de nouvelles surprises, chaque morceau opère comme une nouvelle étape vers un idéal loin des repères, aux côtés des disques d’artistes habités, à un moment donné, de sentiments qui transcendent ce qui peut être exprimé dans les formes.
 

 
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