“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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vendredi 12 mai 2017

{archive} BARRY THOMAS GOLDBERG - Misty Flats (1974)





OO
Sensible, fait main, onirique
Folk, songwriter


La vulnérabilité évoque Cass McCombs, ou bien Bonnie Prince Billy. D'ailleurs si McCombs et Bonnie Billly sont de mes songwriters préférés, c'est que Barry Thomas Goldberg, alors âgé de 23 ans, trouve avec cet album isolé une évidence poétique, où la douceur émerge de l'amertume, où le choix de détails porte les chansons à un niveau bouleversant. Sur Misty Flats il nous enveloppe progressivement de sa guitare, capable de provoquer une émotion immédiate sur Never Came To Stay. Difficile de ne pas penser au Neil Young le plus délicat sur Golden Sun, avec cet harmonica si caressant. C'est en particulier aux concerts acoustiques de l'icône indestructible que la chanson renvoie : cette capacité à évoquer la condition profondément marginale de son être d'une manière si radieuse et tangible. « J'ai toujours été l'étranger, commentera t-il plus tard. La meilleure inspiration était les lieux, dans lesquels vivaient ces gens que j'observais. ». Le lieu fondateur de son enfance fut, étrangement, Las Vegas. « Les actrices m'ont donné des rêves d'amour et de romance ». Les effets révélateurs des rayons solaires pourvoiront le chanteur d'une confiance dans le réalisme poétique. Le mélange de perceptions intimes et d'observations quasi instinctives le voient incarner ses compositions avec une intensité envoûtante.


Avec Cry a Little Bit et Misty Flats on atteint l'apothéose d'un art pas si solitaire, finalement : Michael Yonkers, qui proposa à Goldberg cette session dépouillée, est musicien et chanteur également sur le disque. C'est lui qui a insisté pour capter le résultat sur une bande Ampex, en mono, et avec le minimum d'overdubs. D'où l'impression que ces chansons sont incapables de vieillir. Malheureusement, le pressage de l'album fut limité à 500 exemplaires, et il disparut rapidement.

Misty Flats se poursuit avec ce qui ressemble à une démo de McCombs, China Girl. Mais on comprend mieux ce moment d'inconfort quand on sait que Goldberg chercha brièvement à enregistrer un album de punk rock, et que son influence principale était John Lennon et son album Plastic Ono band – un chanteur avançant le cœur sur la main, et privilégiant parfois la sincérité sur la justesse. Pop and Ice poursuit dans ce retour aux sources du rock. On imagine ce que ça aurait donné si la chanson avait été exceptionnellement traitée avec une guitare électrique et une batterie. City Rain continue de donner l'impression que Goldberg est ce qu'il y a de plus proche de Neil Young. Sa voix toute en retenue Never Stop Dreaming est le vrai duo de l'album, le compositeur et Yonkers harmonisant et frottant les cordes de la guitare avec une langueur qui évoque Michael Hurley. L'album d'un artiste avec plus de ressort et de consistance qu'il n'y paraît au premier abord.
L'album a été réédité par Lights in The Attic. 
http://lightintheattic.net/releases/1738-misty-flats

vendredi 17 mars 2017

WALDORF & CANNON - Old Dogs New Tricks (2017)



OO
intense, ludique, fait main
Rock, blues rock

Old Dogs News Tricks, un titre évident pour cet album blues rock enregistré par un duo irlandais déjà au milieu de leur carrière, hors de leur zone de confort, ce qui leur permet d'échapper à l'ennui et, fatalement, d'enregistrer un disque hyper communicatif. « Tout ce que je fais semble t'ennuyer » démarrent t-ils justement sur la crâneuse Bore You, l'un des deux singles primitifs servant d'étalon à l’œuvre. "Je ne peux pas m'empêcher/d'être complètement désorganisé/complètement libre. » Leur chant choral gonfle le son, nous précipite au cœur d'un album rebelle. La désorganisation, le temps d'un revers de baguette, devient révolution.

Philip Wallace et Oisin Cannon traversent ce disque avec un talent de débusqueur, un flair ultra performant et une spontanéité que seule leurs propres méthodes pouvaient aussi bien préserver. Wallace a enregistré et mixé l'album, tandis que même la pochette a été réalisée sans aide extérieure. Cela a pris un certain temps, mais le contrôle artistique est total.

Les « nouveaux tours » dont il est question dans la chanson titre, redonnent un sens au processus d'enregistrement. Sur un jeu ultra rythmique guitare/batterie, ils ont monté une psychédélisme funky, du punk rock au hard rock, arrachant avec les dents leur slogan à la Rage Against the Machine : Omit the Logic. Une petite phrase récurrente trahissant le manque de principes de l'expérience. L'enregistrement, chose épineuse démantelée en trouvant de nouvelles voies pour jouer et cerner la musique. Le bonheur audible laisse soupçonner qu'un secret fût percé au cours du processus, expliquant leur provocante facilité.

Les contraintes – jouer d'instruments inhabituels pour eux, chanter pour la première fois – sont balayées dans la production finale, elles n'ont pas eu le temps de poser problème que les voilà surmontées et enhardies. On pense à Buke and Gaze, un autre duo astreint à jouer sur le ressort le plus physique de leur musique par défi technique. La batterie conçue pour être entièrement jouée à l'aide de pédales, cymbales comprises, est l'exemple d'un instrument qui n'a pas seulement vocation à apporter un son, mais à produire un challenge.

La production variée – violoncelle, chœurs, saxophone fou, renvoie au rock décomplexé de certains performers dans les années 70. C'est David Bowie, époque Hunky Dory, sur la ballade Bring You Down. Le duo a le goût sûr, ils pensent à ce qu'ils peuvent restituer sur scène, tout en nous surprenant en contournant la formule minimaliste. Le blues hypnotique et poisseux du Mississippi, ils y combinent des refrains mélodiques sur Echoes of the Sacred. L'harmonica y ajoute un supplément de malice. End of The Line évoque les Stooges. 

https://waldorfandcannon.bandcamp.com/album/old-dogs-new-tricks-2

mardi 14 mars 2017

MARTIN WORSTER - You (2017)




O
fait main, contemplatif, vintage

Pop rock

You est de ces albums, qui, même imparfaits, nous affectent par leur beauté inattendue, la passion qu'ils véhiculent, s'attardant, explorant des temps ralentis, des époques de façon tellement passionnée. Le britannique Martin Worster a bien fait de combiner ses chansons les plus personnelles, les plus anciennes, à des productions années 80. La gravité dans sa voix comble le temps écoulé.

Du point de vue technique, You aurait pu sortir au alentours de 2003. L'informatique qui y est utilisée s'arrête à peut près là : ensuite, commencent les fantômes, le vague à l'âme, traînent les passions pour des groupes des années 80, mieux réutilisées que prenant la poussière. L'album n'est pas un simulacre des tentations d'aujourd’hui, mais émule des souvenirs de triomphes pop introspectifs. Faire revivre des sons qui nous ont fait vibrer, une mélancolie, un certain romantisme définitivement arrêté quand Radiohead sortit Ok Computer. On entend des sons, des productions nous évoquant des souvenirs que nous ne sommes pas sûrs d'avoir réellement : des rêveries spatiales. 

Words Unsaid nous affecte comme Ed Askew dans son dénuement, la façon dont sa voix recherche un timbre, une mélodie, quelque part, aussi, dans la lignée synthétique de New Order. Les sonorités froides ne l'empêche pas de produire des morceaux chaleureux. Des tonnes de sentiments à partager, depuis son studio, et il y parvient, parachevant les meilleures compositions de soli de guitare rétrospectifs. 

Comment tirer des frissons du temps passé devant votre PC ? Même là, vous pouvez avoir du fun, même s'il faut de la patience et deux-trois écoutes. Ne pas rater Helping Hands et Old à la fin, où Worster semble imaginer une suite à The Division Bell.

https://martinworster.bandcamp.com/album/you

samedi 4 février 2017

CANCER - Totem (2017)





OO
apaisé, naturel, fait main
Indie rock, soul, pop

Une certaine relation avec James Vincent McMorrow, Anohny, King Krule, Real Estate et Lou Bond. Le passé et le futur réunis. Des fragments de nature, d'impressions de voyages, de tentatives pour échapper aux souvenirs. Enregistré sur un île danoise avec beaucoup d'imagination et d'intuition, de variété dans son instrumentation, et mention spéciale pour la batterie parcourant les morceaux avec mollesse et fluidité. Un mélange serein de folk électrique modeste, de collages sonores invisibles, de mélodies onctueuses. La fabrication, le jeu des phrases répétées, là pour construire, toute trace d’affirmation ploie superbement par la grâce de la contenance, de la détente qui se dégage de cette musique. Ploie mais donne à l'album sa force.

Manifestation d'une bouleversante pureté soul dans cette pop secrète, comme celle du piano à queue dans la pièce centrale, les presque 7 minutes de Mr Exorcist. A partir de là, Totem affecte encore plus, tandis que les titres s'allongent, plus intenses dans leur volonté d'échapper aux appréhensions. Le duo de Nikolaj Manuel Vonsild et Kristian Finne Kristensen et chante à l’unisson. « La nature autour de nous semblait elle aussi vouloir exorciser ses démons » commente Vonsild de leur enregistrement. A écouter Totem en entier, les pièces se confortent les unes les autres, ne laisser rien filtrer de la tempête hivernale qui rugissait à l'extérieur. Ce n'est pas anecdotique – un moulin à vent sur le toit leur fournissait l'énergie nécessaire à la captation de ces expressions. Non seulement les chansons les unes par rapport aux autres se fortifient, mais chaque élément trouve peu à peu, dans notre oreille, sa juste valeur, ce qui semble l'attrait des choses simples et lentement essentielles. 

A propos de Tak for Nu, Vonsild s'exprimait ainsi pour le site The Line of Best Fit : 
« People stowed away. Put in boxes - stored. Constant signals sent from heaven to a world of receptors and appliances. Each individual must play their part, not only in relation to others but also in relation to the man-made machine hungry for power. Here – trees are replaced by power lines- and streetlights. Satellite communities consisting of fifteen stories of grey with no natural shade to seek cover in. A melody travels from section to section - "Your love is a wheel. Your love probes". »

jeudi 19 janvier 2017

OTIS GIBBS - Mount Renraw (2017)




O
fait main, engagé
Country folk


Mount Renraw s'ouvre et se ferme avec ses chansons les plus émotionnelles. Otis Gibbs les délivre de façon éloquente, d'une voix sans âge, et sans affectation. Il apparaît aussi peu influençable par les modes qu'un roc, et le titre de l'album de réfère au surnom du quartier de Nashville où il vit. Il l'a enregistré en grande partie chez lui, en compagnie du producteur et guitariste Thomm Jutz, et cela s'entend, par la simplicité formelle et la limpidité des chansons, ne se laissant divertir ni par la fantaisie, ni par l'envie de plaire au plus grand nombre, toutes aspirations qui finissent par arriver lorsque la vision d'un artiste se trouve diluée par ceux croyant l'aider. Autobiographique (Ed's Blues) ou historique (Bison), le message est capté sans parasites.

Son album est comme une continuation au podcast radiophonique Thanks for Giving a Dawn, à travers lequel il persévère, 140 épisodes plus tard, à divertir sur les joies et les peines de la country, du blues, de l'histoire, et surtout de l'art qui ait un sens. « Il n'y a que deux personnes qui importent dans l'art, affirmait t-il dans l'un de ces émissions. «Celui qui crée et la personne faisant l'expérience du résultat. » Là comme en chanson, il sait se montrer très clairvoyant mais aussi poétique.

« To young to do better, to old to change. » Du haut de ses 50 ans, son réalisme et sa sincérité, dès la première minute, nous incite à rester attentifs. On se retrouve irrésistiblement impliqués par des rencontres mémorables « I saw the devil [...] he said these are the ways of the past [...] and the bullets rained down. » « 4 am and nowhere to go/Let's not pretend it will happen again/it was so much easier then/sometimes at night on late night drives/That's when i see/Katlheen. » Le diable ou cette jeune femme prénommée Kathleen, confèrent à ses chansons l’originalité qui leur manque du point de vue musical.

L'inflexiblité de Gibbs rappelle Steve Earle, son minimalisme aussi, dont la guitare ne s'accompagne que d'un violon rural. Comme lui, il y a du chemineau dans Gibbs (800 Miles Great American Roadside, Wide Awake...) Son côté volubile sert bien ses chansons, d'autant plus quand raconte l'histoire d'une star du catch de Memphis dans les années 50 et évoque la ségrégation que le lutteur, blanc mais populaire auprès des afro-américains, mit en évidence. « There was more to Memphis than rock n' roll » prévient t-il une allusion, entre autres, à Elvis Presley. Il en profite aussi pour offrir ce parallèle et tacler la crédulité ambiante : « Il y a beaucoup de gens qui pensent que le catch est pour de vrai ; comme de gens qui pensent que le music business est la seule réalité de cet art. » On pense aussi à Grayson Capps pour le côté sudiste. 


Sa concision pour traiter de ce genre de problème à travers des personnages complexes comme Sputnik Monroe l'honorent ; raconter les inspirations de telles chansons est plus long que de les chanter. En résumé, Mount Renraw pourrait n'être constitué que d'une seule chanson de trente-trois minutes abordant cette multitude de thèmes, ininterrompue telle une émission de radio.


https://otisgibbs.bandcamp.com/album/mount-renraw

mardi 3 janvier 2017

{archive} DAVID KAUFFMAN & ERIC CABOOR - Songs From Suicide Bridge (1984)





OOO
doux-amer, nocturne, fait main

post-folk

Dans la langue ultime convoquée par David Kauffman et Eric Caboor, le titre de l'album ne se réfère après tout qu'à ce pont qui traverse de Los Angeles à Pasadena, et qui porte le surnom charmant de 'pont des suicides'. De quoi chasser notre malaise. S'il est question d'un suicide, il est plutôt du point de vue de la carrière musicale de ces deux artistes donnant apparemment avec ces 55 minutes leur chant du cygne. Qu'on se rassure, ils ont persévéré, un peu. Leur démarche, conjurer leurs idées les plus franches, les relie à des groupes des années 1990 comme Nirvana. La voix de David Kauffman, se prête, par sa lenteur, aux atmosphères hantées, et ressemble à celle de Michael Stipe, de REM, sans qu'aucune boite à rythme ne propulse ce murmure. Cet album a été oublié à cause de la cadence ralentie qu'il nous impose.

Ce qui les démarque de façon troublante, c'est leur austérité electro-acoustique, parsemée de basse et de piano certes, mais presque sans trahir sa date d'enregistrement, 1983. Les guitares sont superbes, leur variété d'un morceau à l'autre démontrant l'intérêt qu'ont porté les deux musiciens au son naturellement amplifié de leurs instruments ce qui n'était peut être pas si répandu dans cette décennie. Et les paroles, autobiographiques, entre ironie, amertume, réalisent peu à peu une forme d'extrémisme. Life and Times on the Beach évoque les souvenirs personnels du chanteur, qui ne cherche pas tant à les faire voguer qu'à les faire sombrer superbement, commençant par ses meilleurs souvenirs de baseball avant de se décrire viré du collège et tentant de refaire sa vie à Los Angeles. « Ce dont j'ai besoin pour en finir est à portée de main », assène t-il tandis que s’agrainent le son d'un banjo. Puis, ressort qu'on jurerait déjà entendu ailleurs, dans une chanson lointainement échouée, le piano reprend, douloureux, et la chanson que l'on croyait si abruptement terminée retrouve sa route. 
Ce morceau comme le suivant, dépasse les huit minutes, mais on ne le ressent pas ainsi. 

Kauffman profite de ce supposé dernier round pour tacler la déchéance à l'oeuvre, moins en lui qu'autour de lui. C'est une constante dans cet album, dont le ton égal, renferme une colère froide, surtout dans le moments les plus mesurés. "The neighborhood begins to smell like death/Windows are fogging from a drunkard's breath/Junkies are shaking out of every tree/The dog next door don't wanna let them be" sur Neighboohood Blues, glaciale. 

Comme les meilleurs disques, Songs From Suicide Bridge vous incite à louvoyer dans le temps présent, une partie de vous complètement invisible, vouée à l'émotion intangible. La résolution de l'album n'a pas hâte d'arriver. C'est d'autant plus remarquable que le duo semble avoir tiré toutes les conclusions nécessaires avant d'enregistrer, et sait instaurer une forme de suspense à nous les divulguer à travers leurs trames de guitares nomades. Ils savent retrouver des sons d'au moins trente ans en arrière. Leur intensité à jouer souligne l'isolation et entre en résonance avec le sort de cet album oublié. Après la brève folie psychédélique de Where's is the Understanding ?, pas la meilleure conformation pour délivrer un message universel, Tinsel Town rive définitivement l'album à notre conscience, dans un son de guitare new wave évanescent qui porte l'empreinte non pas d'un sentiment, mais de sa disparition. Enfin, One More Day (You Will Fly Again) épilogue dans des tons proches de Nick Drake, et la candeur du duo est à rapprocher du jeune britannique. Lui ne s'est pas jeté d'un pont, mais c'est tout comme. 




1. Kiss Another Day Goodbye
2. Neighborhood Blues
3. Life Without Love
4. Angel Of Mercy
5. Life And Times On The Beach
6. Backwoods
7. Midnight Willie
8. Where's The Understanding
9. Tinsel Town
10. One More Day (You'll Fly Again)

samedi 15 octobre 2016

CONOR OBERST - Ruminations (2016)




OOO
spontané, fait main, pénétrant

Folk

Certains grands disques n'ont pas été le fruit d'une ambition particulière. Leur qualité tient à la façon déconsidérée avec laquelle il sont abordés, mais aussi à la décision d'un musicien déjà établi d'enregistrer dans des conditions inattendues.

On connaît Conor Oberst pour l'énergie et la générosité de ses projets en groupe – The Mystic Valley Band, Desaparecidos – et pour sa capacité à enregistrer beaucoup, d'abord sous le nom de Bright Eyes puis sous le sien, depuis 2008. Pour les conditions inattendues qui ont produit Ruminations, un disque enregistré en 48 heures, comme souvent dans ce cas, Conor Oberst s'en serait bien passé. Il y a eu ce kyste au cerveau, et la tension artérielle devenant un vrai problème (Tachycardia), ce qui expliquerait l'agitation, la défiance, la nervosité parfois ravalée que contient sa musique. Il en écrit depuis l'âge de 13 ans, cela fait plus de 20 ans maintenant.

Ruminations est inattendu pour l'auditeur aussi, car il va à rebours de la capacité du chanteur de se projeter toujours en avant. Si le même genre d’éclectisme hasardeux qu'habituellement y est délivré, c'est avec c'est avec une cohérence plus forte cette fois ci, et avec le dévouement spécial d'un homme au pied du mur, combattant ses démons. Alors qu'il pouvait se contenter de nous imprégner de sa vitalité débordante, il se pointe avec une ardeur dévoyée, une exigence nouvelle, nous mettant à contribution avec une certaine amertume. « Tomorrow is shining like a razor blade / And anything is possible if you feel the same », sur Counting Sheep. Il est risqué de croire que l'adage d'une de ses anciennes chansons, Method Acting, que chanter l’apaise dans ce cas précis. Difficile de savoir ce qu'il pensera de Ruminations, quand il se souviendra de cet hiver 2015 à Omaha (Nebraska), sa ville de naissance, qui lui inspira cet album plein d'efforts palpables pour éviter l'intimité. C'est ainsi que ce qui s'est produit pendant ses années de célébrité est traité par des allégories dédaigneuses.

S'il nous déstabilise par la spontanéité et parfois la cruauté des paroles, il est facile de prendre du recul et d'apprécier la densité émotionnelle en suspens et la malice de cette installation piano harmonica. Il va même jusqu’à sonner comme Randy Newman sur Till St. Dephna Kicks Us Out. On pourrait lire une bonne partie de Ruminations en y imaginant le ton caustique de Newman, capable d'endosser les rôles les pires pour décrire une certaine dégénérescence de la société en général. Et soudain, de nous saisir par une narration poignante. Ce qui signifie que Oberst est rarement lui-même, sauf peut-être dans ...Kick Us Out, justement, où il tente de retrouver un ami dans un pub irlandais d'East Village afin qu'ils boivent jusqu'à se faire jeter. Ce détail a plus de résonance que « Je ne veux pas me sentir coincé bébé, je veux juste me prendre une cuite avant ce soir. » sur Barbary Coast (Later). C'est touchant comme d'entendre enfin un détail sonnant vrai.

Quand à l'harmonica, sa poésie rappelle Neil Young sur l'album After The Gold Rush... Pourtant, en comparaison jamais Conor Oberst n'a paru seul dans sa musique : ici, simplement sonné de frôler la solitude de si près, et de manquer faire surgir de mauvaises pensées. C'est comme si l'influence vicieuse dont jouent de musiques plus tourmentées, telles le blues, l'avait saisi et déposé en grâce.

dimanche 10 juillet 2016

JANEL LEPPIN - Mellow Diamond (2016)





oo
onirique, orchestral, fait main
alt folk

http://janelleppin.bandcamp.com/

Mellow Diamond nous rappelle comment certains des albums les plus brumeux et étranges de la musique sont dus à des virtuoses capables de concevoir leur petit monde sans l’aide des lois de la pesanteur. Les talents de Janel Leppin, même si elle est d’abord violoncelliste, lui permettent d’utiliser une vingtaine d’instruments à cordes, dans l’idée de produire une illustration sonore, une ambiance de plus en plus convaincante au fur et à mesure de l’avancée de cet album. Sans oublier  sublime, envoûtant à souhait. Le premier sommet de cet album très immersif est Her Tale was Cut In Two, un paradoxe de plus de sept minutes autour du processus de création. C’est circonvolutions, franges et strates instrumentales superposées, en marge du vrai monde, à la saveur affirmée, et qui pourtant se termine dans le vertige d'un field recording, anéantissant notre équilibre. Le harpsichord, un instrument précieux de toute musique éthérée, s’élève tandis que la voix de J. Leppin gagne en intensité, se délivrant d’une gangue d’orchestration qui raconte vingt ans de fidélité et de circonscription dans le champ de l’interprétation du répertoire classique. Un long entraînement, source de frustration, au terme duquel l’artiste apparaît en expansion, pleine d’idées et assoiffée de tonalités orientales (le koto sur Cast in Gold ou Belly of the Beast). Chez la musicienne expérimentale, on sent que les professeurs ont aiguisé le goût de la transgression sonore.


C’est l’acid folk érudite d’aujourd’hui, comme Pearls Before Swine pouvait paraître érudits à la fin des années 60. Belly of the Beast évoque les audaces de Jonny Greenwood avec Radiohead. Il n’y a là plus grand-chose d’apparent, de tangible, pour notre plus grand bonheur. Par la suite, les sons se font de plus en plus organiques tandis que des voix chorales rejoignent les textures soulignant le côté intimiste et intérieur. Des interludes (Echo Location I, II et III) donnent à l’ensemble l’air d’une symphonie visuelle qui serait le pendant de la bande son d’Angelo Bandalamenti pour Twin Peaks. Parmi ses collaborations présentes et passées, celles avec Randall Dunn et avec Marissa Nadler, ou avec Kyp Malone (TV on The Radio) ne sont pas innocentes à l’heure d’écouter cette musique nébuleuse mais soumise à une certaine forme de densité. On croirait que Namesake débute sur un lit de cristal, soulignant chez l’artiste que la démarche vers l’obscur n’est entreprise que pour capter la lumière la plus émouvante. Originaire de l'état de Washington, elle a produit et mixé son album entre Vancouver, au Canada, et Seattle.

Un album qui se veut tendre vers l’innovation et le futur musical tout en se faisant la réminiscence inattendue à des disques comme ceux de Vashti Bunyan ou Linda Perhacs. Le titre même évoque Just Another Diamond Day (1970).

lundi 2 mai 2016

THE BONES OF J.R. JONES - Spirit's Furnace (2016)




O
fait main, envoûtant, efficace
Americana, rock

Cet album direct séduisant et repose sur un équilibre subtil, on en prend conscience avec les touches gospel qui font se mouvoir la musique par le fond, tandis que la présence d'un batteur sur la moitié des morceaux s'occupe de la forme. Et pour emballer le tout, il y a la voix haut perchée de Jonathon Linaberry, le seul musicien de ce projet (l'omnipotence, un bon moyen de créer l'énigme autour d'un album). Linaberry réussit, à sa mesure, à produire un son hanté par le blues, à défaut de jouer le blues lui-même. 


Plutôt que d'inventorier les 13 genres de blues d'un catalogue qu'on ne souhaite pas réellement entendre, il joue dans un sous-genre façonné de sa main, ou la félicité se devine toujours, plutôt que le désespoir ou la gravité, dans un instant fugace, assez bien symbolisé par cette image d'une âme poussée vers l'au-delà. Spirit's Furnace a beau être court, il trouve son rythme de croisière et sa plus haute authenticité avec la ballade décrépite au banjo Bless Your Soul, puis Dry Dirt. Ce qui s'y passe est bien de sud des Etats-Unis. Bon, le musicien est de Brooklyn, mais il y aura moyen d'élucider les derniers mystères de sa création par une petit interview... 

Un autre sommet, Walk on By, la joue moins concise. A huit chansons et trente minutes, ça ressemble au circuit accéléré d'une âme, qui entre dans le monde, subit quelques turpitudes avant d'en ressortir poussée vers la porte. Au fil des écoutes, Spirit's Furnace se ritualise et finit par évoquer des embrasements nocturnes et des têtes cagoulées, mais sans qu'un ostracisme entre en jeu. Les âmes doivent sortir des corps, sinon, que se passera t-il ?

mardi 1 septembre 2015

BUBBLES BROWN - Mt Gilead (2015)




oo
romantique, fait main, intemporel
blues électrique 

Elles n'est pas belle, cette pochette ? Du blues rural avec guitare slide électrique et percussions diverses, dont la fameuse washboard, par un duo de l'Indiana, La plupart des chansons de ce premier album généreux onbeaucoup de charme (Mary's Anne's in Love...), celles qui restent sonabrasives et énivrantes (Bought  & Sold, Touch Me Don't Love Me, Sugar Bowl Blues). Leur forumle rappelle bien sûr Left Lane Cruiser et The Black Keys. Le prénommé Bubbles Brown, quand il quitte sa rude voix de fermier, a une voix haut perchée qui soudain peut rappeler celle d'un Father John Misty. Par contraste, Bloodshot Moon est  comme un serpnt à sonnette agonisant sous une botte en cuir de vache. Une musique de durs jouée par des cœurs sensibles.

http://bubblesbrown.bandcamp.com/album/mt-gilead

lundi 20 juillet 2015

JACK BROADBENT - Along the Trail of Tears (2015)










O
Intimiste, fait main
Blues, acoustique, folk 


Si vous écoutez Jack Broadbent sur You Tube, il a fort à parier que vous tomberez sur un vidéo (sa reprise rutilante à la guitare slide de On the Road Gain, par exemple) où il est musicien de rue, vagabond, et ou son blues si précis et entêtant est rythmé par le bruit des pièces que les gens laissent tomber dans son étui à guitare, de plus en plus enthousiastes au fil des minutes. On the Road Again est clairement l'un des morceaux qu'il a le plus joués, jusqu'à l'extase et jusqu'au délire, et musicalement ça s'entend, dans une version pourtant bien plus courte sur le disque. 

La voix de Broadbent, un hobo britannique, n'a pas la puissance qui conviendrait, mais au fil de cet album il porte sans trop en faire la chanson blues à un certain paroxysme, son propre nirvana. Au milieu de l'album, l'endurante Don't Be Lonesome, la fragile Without You et l'austère People Live in Hell démontrent sa force d'évocation au delà de la révérence. 

Toutes les chansons sont de lui à l'exception de la reprise citée en premier lieu. C'est un blues souvent acoustique, délié mais pas égaré. Un blues qui a l'intelligence existentielle et la foi profonde qui convainc de plus en plus au fil de l'album, quand la pochette pouvait sembler composée. Avec Making my Way, on entre dans la dernière partie de l'album, où plus rien n'est à prouver, où les schémas auraient pu devenir répétitifs, mais ce n'est pas le cas. Parce que Making my Way est chantée avec une résolution irrésistible et qu'on apprécie une bonne fois pour toutes la façon qu'a Broadbent d'utiliser sa guitare aussi comme percussion. Puis vient The Plane Overhead, qui parle de son expérience intérieure avec une musique pleine de souffle, jouée dehors. Quelques harmonies inattendues viennent couronner cette performance enregistrée avec trois fois rien et pourtant hantée. Lorsqu'il l'enregistra, dans un bel été 2014 au coeur du Lincolnshire en Angleterre, il décrivit l'expérience comme un 'heureux accident'. "Ce qui a commencé comme une pièce improvisée a 'décollé' pour ainsi dire, quand un avion est passé au dessus de nous pendant l'enregistrement, donnant à la chanson son identité." Cet aspect improvisé n'est pas sans rappeler Riley Walker, dans un genre plus dépouillé. 
Une artiste très prometteur ! 

jeudi 16 avril 2015

JOE & VICKY PRICE - Night Owls (2015)






O
fait main, rugueux, ludique
blues 

Aux croisées des routes qui mènent à Chicago, depuis 1982 Joe & Vicki Price se sont mis à jouer ensemble. En 1987 ils se sont mariés. Depuis, en dehors des accolades récoltées en particulier par Joe Price par la profession, ils ont fait les premières parties de Buddy Guy, John Lee Hooker, Willie Dixon, Pine Top Perkins, Homesick James, Honeyboy Edwards, Louisiana Red, Al Green, Greg Brown ou Iris DeMent. Leur blues est très fun, repose beaucoup sur l'utilisation du bottle neck et une approche en apparence très rudimentaire et fait maison du blues, débarrassée de toute prétention guindée. Après avoir sortir des albums chacun de leur côté en 2008 et 2009, puis avoir récolté un Award en 2010, Night Owls est l'un de ces albums qui passeront inaperçus en France mais seront appréciés par les amateurs de blues comme ceux de folk révèrent les enregistrements si riches et amusants de Michael Hurley. Il alternent les chansons de Joe et de Vicky, car les deux en écrivent, comme dans l'ambiance spontanée d'un club tel le Buddy Guy's Legends à Chicago, où ils se produisent. Leur inspiration prend sa source à la campagne, d'où leur fierté d'avoir remporté le prix de meilleure chanson blues pour Hornet Nest, une idée venue à Joe Price alors qu'il s'est retrouvé la cible d'un nid de guêpes dans un grange. 

http://www.cdbaby.com/cd/joeandvickiprice

mardi 10 mars 2015

TOM BROSSEAU - Perfect Abandon (2015)


OO
vintage, fait main, poignant
folk, country

Tom Brosseau n'apporte pas seulement sa fragilité presque androgyne, ni même la puissance douce amère, voire ambiguë, de ses chansons bavardes, mais aussi l'impression de fabriquer à partir de vieilles rengaines. C'est le son d'un songwriter qui ne cherche pas à séduire, et dont la voix semble à la fois être la beauté et la malédiction. Elle hante parfaitement les vieilles mélopées, nous confinant sur Roll Along With Me, par exemple, à l'obsession. Le rythme en deux temps évoque les trains dans les chansons de Johnny Cash, mais il y a un flou. 'Perfect' n'est qu'un mot dans le titre de cet album, car c'est son imperfection qu'on apprend à aimer, sa façon dépouillée que l'on doit apprivoiser. Et que dire, par voie de vieux enregistrements de country de type Sun Records, de la guitare ondulante de Tell Me Lord, un de ces chansons subjuguant, dépoussièrent une magie que l'on croyait connaître, mais qui dans les pages de la musique populaire actuelle semble avoir été brûlée. Pareil pour la country rockabilly qui joue son numéro sur Take Fountain. Brossau semble évoluer dans un monde isolé, victime d'enregistrer sa musique dans une époque qui l'ignorera si facilement, par manque de temps. Bien plus long que son précédent album, le tout aussi intriguant Grass Punks (2014, sur lequel, après coup, je me suis aperçu que We Were Meant to Be Together était peut-être son coming out), Perfect Abandon nous plonge au coeur d'une rêverie toujours incomplète. C'est comme de se laver les mains d'une eau qui laisse une autre tâche de sorcellerie sur la peau, dont on ne peut
jamais se débarrasser complètement. C'est le prix à payer pour goûter à un passé aussi lointain. Même l'harmonica rêche sur Goodbye, Empire Builder ne sonne pas vraiment de ce monde. 

lundi 3 février 2014

HISS GOLDEN MESSENGER - Bad Debt (2014)



 
 
OO
envoûtant, fait main
americana, songwriter

Pour sa voix, et sa façon d'ouvrir l'americana à une pulsation personnelle tout en le rendant vaste grâce à la maîtrise des arrangements, Hiss Golden Messenger est l'une de mes plus importantes découvertes de ces derniers mois ! Mais attention , cet album, enregistré il y a 3 ans, peut s'apparenter à des démos pour les deux disques qui sont sortis depuis.

La Caroline du Nord, Ron Rash, un écrivain que j'adore, y vit. Un état qui, à travers lui, dégage une sagesse étrange, basée sur la narration de remords et de doutes, le patriotisme examiné à travers la réminiscence de vieux conflits qui ne laissent pas, d'un bord à l'autre, les américains en paix ; de vies que l'on veut redresser. M.C. Taylor y s'est installé pour retrouver une harmonie égarée à Los Angeles. Il a recommencé au début, enregistrant en 2010 ces chansons que le poids autobiographique et poétique prête parfaitement à sa voix suspendue comme au dernier acte d'un drame. Mais il n'a jamais pu vendre le résultat : l'entrepôt qui contenait les copies de l'album a brûlé. Il devait s'appeler Bad Debt, 'mauvaise dette', et le titre est resté. (Un article lu cet après-midi, m'expliquait que la dette constitue la base de la société humaine et est un moteur pour l'homme, mais que lorsque le capitalisme a remplacé la religion, la perspective de la rédemption qui donnait un sens et poussait à transcender cette culpabilité est tombé pour une fuite en avant sans expiation possible. Il faudrait redonner un sens à cette 'mauvaise' dette pour en faire une force).

Le gâchis financier et artistique subséquent à l'incendie donne un sens particulier à l'album. Ces chansons acoustiques contiennent du folk, mais suintent surtout de l'authenticité du parolier, raconteur d'histoires. Elles frémissent et n'attendent pas de se déployer pour être déjà intenses. The Serpent is Kind ou Super Blue, par exemple, sont déjà marquantes, avant de trouver sur Poor Moon (2011) et Haw (2013) leurs incarnations définitives, flamboyantes. Maintenant qu'il est de nouveau disponible, cet album est comme la pièce manquante d'un triangle d’œuvres où les brillants arrangements de certaines répondent en écho aux harmonies et aux révélations personnelles. 

mercredi 22 janvier 2014

JAMES VINCENT MCMORROW - Post Tropical (2014)




)



 OO
sensible, apaisé, fait main
pop


L'irlandais McMorrow semble pouvoir rester suspendu entre les genres musicaux et les états naturels avec si peu de choses - un falsetto impressionnant qui dépasse ceux chez Wild Beasts et Bon Iver, quelques cordes, des chœurs, des boîtes à rythmes.
C'est ce qui se produit lorsqu'un artiste veut rendre un hommage à la musique qu'il aime (le hip hop), et échoue magnifiquement en créant quelque chose de différent. Gold par exemple, c'est l'alliance d'une simplicité futuriste et d'une envie de célébration qui s'autorise juste ce qu'il faut de cuivres. Un disque où l'instinct prédomine.
Et la pochette est superbe ! Elle rappelle la naïveté de celles de Michael Hurley.

lundi 6 janvier 2014

MUTUAL BENEFIT - Love's Crushing Diamond (2013)



O
apaisant, fait main, intimiste
alt folk 

"my favorite album of the year so far. Unbelievable. Out of nowhere" 
- You Tube

mardi 3 septembre 2013

NO AGE - An Object (2013)

 
 

OO
Expérimental, fait main, sombre
Noise rock, Indie rock
 
Il y a presque 4 ans (!), quand Losing Feeling est sorti, j’étais très optimiste quant au potentiel de perfectionnement de ce groupe qui frisait alors les mélodies en lorgnant vers la pop, Dean Spunt produisant avec sa voix ce qui s’apparentait à des mélodies vocales. Il ne chantait plus du tout dès la troisième chanson, Aim at the Airport, qui pourtant était supposé capter l’essence du No Age d’alors, caressant et rêveur. A peine 4 morceaux qui apaisaient l’obsession du duo pour la fragmentation.
Une séparation à l’œuvre dans leurs compilations, leurs albums expéditifs et à l’intérieur de leurs ‘chansons’ bruyantes, où le collage d’éléments antinomiques était la règle, avant (Nouns, 2009) et après (Everything in Between, 2011) Losing Feeling. Les 4 morceaux, à l’image du final You’re a Target étaient simples et relaxés, aussi doucement revêches que du My Bloody Valentine.
Mais Dean Spunt et Randy Randall sont plus consciencieux que cela. On aurait même pu croire, après les 38 minutes de Everything in Between, qu’ils allaient cesser de se comporter comme une moitié de Sonic Youth produisant une moitié de Daydream Nation, recruter un troisième membre et étoffer leurs albums d’émotions plus intenses. Leur musique continue cependant essentiellement de parler de ‘tout ce qui se trouve entre’, les sons atones et bruitistes, les instruments traités en machine, les feedbacks aériens et autres sons restreints, étouffés quelques instants  après avoir commencé à nous ravir. La production, les effets sont le levier par lequel l'album nous captive après quelques écoutes.
Sur An Object, cet enchaînement de plages, réglé avec un sens du timing facile à sous-estimer, entraîne les accusations de conspirations corporatives vers une détresse individuelle, en à peine 29 minutes. Les fractions de seconde qui séparent les chansons les unes des autres permettent dans la plupart des albums de servir de pont pour changer légèrement d’ambiance ; dans An Object, la chanson suivante est, de prime abord, la parfaite continuation de la précédente. C’est sans vraiment s’en rendre compte que l’on bascule peu à peu dans une morosité étrangement salutaire. An Impression et son violon électrique est un signe de l’introspection qui s’installe et trouve son point culminant dans Running Form A Go-Go. On pense à Joy Division, autant pour l’humilité de Dean Spunt lorsqu’il chante « There’s no escaping when it pays your way/ I tell myself it’s one more day/ and one more night alone again.” que pour ce sentiment de fièvre dormante qu’on ne peut plus prendre pour de la désinvolture ou de la rêverie. Et aussi, difficile de ne pas trépigner nostalgiquement en croyant entendre Transmission, le single nerveux d'octobre 1979 sur lequel Ian Curtis finissait par exulter cyniquement "dance dance dance to the radio". La 'transmission', ici, c'est I Wont be Your Generator, une chanson qui contrecarre sans subtilité inutile les tentatives des labels pour acheter l'idéalisme de leurs groupes et leur donner une belle image. La sensation qu'il puisse s'agir d'une guerre datée fait reposer l'album autant sur sa colère que sur une memorabilia (une manne de souvenirs) étonnement épaisse pour prendre sens en une seule petite demi-heure.  
Cette détresse est rendue plus forte par le don de No Age à se rapprocher au plus près de ceux qui les écoutent, leurs chansons donnant l’impression qu’elles peuvent être manipulées, que la prochaine écoute sera celle où l’on en  découvrira toute la force émotionnelle ou au contraire, le détestable cynisme. Fabriquer et envoyer eux-mêmes An Object pendant l’été 2013, en incluant parfois à leurs livraisons des dédicaces et des dessins de leur main, n’a fait que les rapprocher encore de leurs fans tout en les mettant un peu plus à part, dans un monde où faire soi-même des paquets et mettre l’accent sur le fait qu’il ne s’agit que d’un objet’ parmi d’autres, se refusant toute marque de différenciation, est peu propice à créer le buzz.  
Les sons s’entremêlent, résultats d’une longue recherche pour qu’aucun d’entre eux ne prenne mieux de prenne le dessus, la batterie étant par exemple la meilleure lorsqu’elle est suggérée, avalée par la guitare et la voix. Lock Box ressemble à un bootleg des Ramones, sauf que c’est une chanson patiemment rendue pour produire cette sensation d’enfermement, de restriction que l’on peut ressentir lorsqu’on réalise que la musique que l’on jouait pour s’abandonner n’est qu’un moyen vain. Autant se propulser rapidement d’idée en idée, tenter de ralentir, imperceptiblement, et finir par fondre ses rêves de punk rock dans le feedback qui succède toujours à l’apparition scénique de ce genre de groupe, de ceux qui suggèrent et frustrent autant qu’ils produisent d’instants mémorables. Le très consciencieusement nommé Commerce, Comment, Commence triomphe dans ce sens à la fin.
 

lundi 5 septembre 2011

{archive} Perry Leopold - Experiment in Metaphysics (1970)


Parution : 1970
Label : Autoproduit, Gear Fab
Genre : acid-folk, Psychédélique

Qualités : fait main, envoûtant, lucide

En 1970, à Philadelphie. Perry Leopold donne des copies de son premier album, Experiment in Metaphysics, depuis le bord d’un trottoir. Il en a fait presser 300, sans pochette, avec seulement une étiquette pour où figure le nom de l’album. Ce disque a pourtant été l’un des albums clefs de folk expérimental, voire selon certaines sources le fondateur de l’acid-folk. Avec Christian Lucifer (1973), ces deux disques qui constituent toute l’œuvre de Léopold sont l’assurance de se perdre dans un monde généreux, aux tonalités superbes, paisibles et sinueuses.

Léopold avait réussi à y reproduire quelques-unes des sensations qu’il éprouvait depuis quand, à l’âge de trois ans, il découvrit la musique et l’expérience sensorielle qui en découlait en pressant son oreille contre le piano familial alors que son frère jouait des concertos. A cinq ans, il insista pour que ses parents lui achètent une guitare, la maitrisa à huit et fonda son premier groupe à dix ans. Adolescent durant les années 60, il ne s’activa pas seulement dans le domaine de la musique mais contre l’Establishment, tout en questionnant avec prudence non seulement les institutions de la société mais les slogans de la contre-culture. « Le flower power perdait son sens, et Altamont semblait faire de Woodstock un lointain souvenir ». A ses influences Timothy Leary (le plus célèbre partisan des bienfaits thérapeutiques et spirituels du LSD) à et Carlos Castaneda, Leopold ajouta la concomitance entre LSD et musique. « La musique n’existe que dans une dimension qui s’ouvre lorsque vous l’écoutez, et qui provoque le sentiment. Elle sert de clef vers une autre conscience ». Comme beaucoup d’autres, Léopold vivait d’abord l’expérimentation de sa musique et expérimentant sur lui-même, et sa consommation de drogues était extravagante. Les chansons s’écoulaient de lui naturellement ; certaines immédiatement compréhensibles de leur auteur, d’autres impénétrables, mystiques même pour lui.

Il appela ce premier corps de chansons Experiment in Metaphysics parce que c’est ainsi qu’il les percevait. Mais il les replaçait aussi dans le contexte de la tradition folk américaine. Le disque fut enregistré en cinq heures (en comptant le temps que Leopold passait à fumer du haschich) dans un magasin de chaussures, avec le commerçant comme ingénieur du son. Malgré la crudité du processus, Leopold savait comment donner au disque sa richesse sonore insoupçonnée. « Tout mes accordages de guitare étaient des études sur le croisement de tonalités, et les tentatives constantes de mélanger des sons de cette façon donne l’impression que l’on peut deviner l’écho de flutes, de violons, et d’autres instruments en fond de plan. » Bien qu’auto-proclamé « acid-folk », Experiment in Metaphysics se démarque d’autres disques de cette période d’ébullition contre-culturelle par sa retenue quasi-pieuse, tout en demeurant viscéral. Il recueille certains moments de philosophie surannée et de mystique prétentieuse – sur The Absurd Paranoïd notamment - qui sont autant d’indicateurs de l’époque. Mais c’est la sagesse de l’écriture de cet album, ses qualités progressives et inventives qui méritent le plus d’être remarquées. Chaque chanson ressemble à une grande histoire faite d’un amalgame de récits, avec des débuts et des fins intriquées.

Vint l’étape de la fabrication et de la distribution, exécutée d’une manière aussi farouche que le lui permettait ses principes anti-business et son manque de moyens. Distribués depuis le bord d’un trottoir, après que ses points de dépôt, des disquaires, aient tenté de l’arnaquer.

Christian Lucifer, l’album suivant, documenta une réflexion quant à une vision qu’il avait eue d’une image du Christ. « Tandis que mes yeux étaient fixés sur lui, j’ai vu la lumière derrière lui commencer à s’assombrir, et une ombre est venue derrière cette image du Christ. Puis, très lentement, tandis l’ombre s’est fondue au Christ et que les deux sont devenus un, c’est devenu clair que l’ombre était en réalité le diable. Je pouvais voir son visage et ses yeux aussi clairement que je pouvais voir ceux du Christ tandis qu’ils se fondaient ensemble. Mais ce qui m’a le plus surpris c’est que les yeux des deux étaient les mêmes ». Le Christian Lucifer que Léopold décrivait était l’équivalent Chrétien du Ying et du Yang. L’album nécessita une vingtaine de musiciens et plusieurs centaines d’heures de studio, et Léopold écrivit lui-même chaque note de chaque instrument des parties orchestrales qu’il voulait pour l’album. Beaucoup plus élaboré que Experiment in Metaphysics, Christian Lucifer est, au fond, tout aussi étrange. Il ne fut, à l’époque, même pas publié, et ses bandes furent perdues. Les deux disques sont aujourd’hui disponibles.









samedi 21 mai 2011

Smog - Wild Love (1995)


Parution : mars 1995
Label : Drag City
Genre : Lo-fi
A écouter : Bathysphere, It's Rough, Prince Alone in the Studio, Chosen One

8/10
Qualités : sombre, fait main, inquiétant, vibrant

Julius Caesar (1993) et Wild Love (1995) laissent penser que le Smog des débuts a été apprécié pour des raisons différentes de celles qui ont porté Callahan de plus en plus à jour, dans le monde entier, jusqu’à aujourd’hui. Même s’il reste relativement peu connu, il l’est par un public raffiné, le profil typique observé en concert étant cette espèce de trentenaires épanouis et à la culture musicale peaufinée. 1993 était une époque où le gros de sa clientèle se constituait d’adolescents américains marginaux. Rien d’étonnant pour un jeune Callahan dont les collages chaotiques et sales étaient inspirés de Jandek, expérimentateur sud-américain typique aux quarante albums et à peu près autant d’auditeurs. La défiance originelle de Smog était en ligne directe avec les frustrations d'une génération locale, friande de ces travaux à la maison faits de trois fois rien qui se mettaient depuis quelque temps à susciter l’espoir et le rêve par procuration de sensations vertigineuses. Cependant, Callahan démontra tout de suite qu’il pensait en termes abstraits et qu’il ne tenait pas les rêves de gloire, fut-telle modeste et alternative au modèle dominant, en très haute estime. Il n’avait pas vraiment vocation à devenir un artiste générationnel, probablement pas la vocation à être entendu au-delà d’un cercle très réduit.
Avec Sewn to the Sky et les fameuses cassettes (ce support fabuleux de gamins solitaires et tourmentés dans les années 90) encore antérieures qui sont plus ou moins tombées dans l’oubli, Forgotten Foundation, voire Macrame Gunplay, on avait l’impression non pas d’assister aux bases d’un certain art d’écriture qui pourrait éclore, mais à une sorte de préhistoire artificielle, un état antérieur à toute forme de complaisance et à tout univers où les guitares seraient accordées et les morceaux pourvus de structures distinctes, et destiné à rester antérieur pour toujours. D’autres faisaient tant bien que mal de la musique ; Callahan bricolait des sons pour accompagner ses histoires hantées, à tel point qu’il paraissait difficile alors de lui attribuer des influences cohérences et de deviner dans quelles directions il irait par la suite. Julius Caesar contient, pour la première fois, quelques vraies chansons ; on peut par moments partager l’intuition qui a créé ce disque. Le petit piège, c’est que lorsque Smog gagne en évidence c’est pour donner dans le minimalisme insensé, entre « I am Star Wars today/I’m no longer english grey », ou pour révéler son penchant pessimiste. Dans ce dernier sillon, Chosen One brille, inexplicablement baignée d’un halo rassurant. La chanson sera reprise par les Flaming Lips.  

En 1993, le manque de rapport au monde de Smog ne le desservit pas ; c’est même ce qui conduisait les premiers découvreurs à l’écouter en boucle, à en faire, bien plus que nous aujourd’hui, une obsession. C’est invraisemblable que l’on soit encore autant marqués par son insistance malsaine sur Your Wedding : « I’m gonna be drunk/so drunk at your wedding », une chanson qui fit couler de l’encre. Callahan fascinait parce qu’il était un garçon étrange, empli d’une énorme quantité de défiance, d’individualisme. En l’appréciant, on se sentait plus sérieux en musique que ceux qui ne juraient que par Lou Barlow ou Stephen Malkmus, tous deux commençant à s’user au milieu des années 1990. Mais qui pourtant, sur la foi de ces deux premiers véritables albums, aurait pu prévoir la belle carrière promise à Bill Callahan ? Ses auditeurs s’en moquaient : ils y venaient pour l’entendre s’infliger des douleurs inédites, descendant un à un les échelons d’une morbidité sincère. Les choses prirent mieux forme avec Wild Love, et on se rendit compte que le Callahan possédait un vrai talent d’auteur. Bathysphere reste l’une de ces chansons les plus autobiographiques, et toujours interprétée en concert aujourd’hui. Elle a de façon évidente une signification singulière à ses yeux. Elle indique le moment ou il s’est émancipé, d’un artisanat visant à transgresser les codes à une verve capable de donner un véritable sens à sa musique, de sublimer ses qualités limitées de musicien, de marquer un point de départ pour les années à venir.

La bathysphère, c’est cet ancêtre du sous marin, une cellule non autonome destinée à s’aventurer dans les profondeurs, ne laissant la place que pour une seule personne, et commandée depuis la surface par un câble. « Quand j’avais sept ans », raconte Callahan dans la chanson, « je voulais vivre dans une bathysphère ». Le plus fort de cette chanson n’est pas la fascination pour cette isolation immergée, qui participe à une esthétique assez conventionnelle de la part de Smog – de ces évocations qui instillent une sensation de désolation romantique – mais la façon subtile qu’il a de faire allusion au rôle destructeur et constructif à la fois, de ses parents. « Quand j’avais sept ans/mon père m’a dit que je ne pouvais pas nager/et je n’ai jamais plus pensé à la mer ». Est racontée en trois vers toute l’histoire de nos concessions à autrui ; malgré notre défiance, nous savons que leur injonctions, toujours plus réalistes que nos envies, nous épargneront les travers de la solitude, et qu’elles auront globalement une influence positive sur notre vie.  

Wild Love, produit pour la première fois avec Jim o’Rourke, montrait l’habileté de l’auteur de chansons à placer ces messages lyriques dans des vignettes éclectiques sans qu’ils paraissent déplacés ; les arrangements, genre de noblesse issue des collages des débuts et encore en gestation, sont la clef du disque. La délicatesse frêle de The Candle est rendue par une guitare en picking et des cordes féériques. « Je rassemble ces esquilles pour faire un radeau un jour » chante Callahan. Juste après, sur Be Hit, l’instrumentation grossière reflète un texte fielleux : « Toutes les filles que j’ai jamais aimées voulaient être frappées/Et toutes ces filles m’ont quitté parce que je ne l’ai pas fait. »  It’s Rough est l’un des morceaux qui ont défini toute l’œuvre de Callahan, qui ont indiqué la voie à suivre, le capturant à son plus mélancolique. Trois guitares entrelacées, des cordes qui ronronnent et une boîte à rythmes emportent l’auditeur dans un voyage de cinq minutes, aussi enivrant qu’il est glauque, culminant avec l’assertion « It’s hard/baby to survive », mais aussi  « Mon meilleur ami/Prit une balle dans l’œil/Maintenant il a un œil de verre/il dit qu’il aimerait parfois/que ses deux yeux soient en verre. » Plus loin, Sleepy Joe est de cette espèce de rockabillies étranges que Callahan utilisera avec parcimonie dans ses albums suivants. Ici, il décrit un personnage en état d’hibernation.
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