“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 21 mai 2017

THE AFGHAN WHIGS - In Spades (2017)





OO
soigné, spontané, efficace
Rock

Quand on lui demande pourquoi ses derniers albums sont signés des Afghan Whigs et non des Twilight Singers, en dépit du fait que le groupe est constitué de ces derniers, à l'exception du bassiste originel des Afghan Whigs, John Curley, le chanteur donne cette réponse : « parce qu'on voulait prendre les Doobie Brothers, mais quelqu'un portait déjà ce nom. » Il aurait pu avec plus de crédibilité citer les Temptations, Husker Dü ou Lynyrd Skynyrd. « Parce que j'ai décidé qu'il en serait ainsi. » La question n'a plus lieu d'être.
In Spades est l'album d'un groupe définitivement installé chez lui, comme à la maison, sur le label qui fit découvrir le grunge, Sub Pop, auquel ils sont revenus après un détour par les majors Elektra puis Columbia. Sup Pop est désormais une maison de disques à succès, et seulement en partie indépendante ; mais lorsqu'ils ont signé le groupe dans les années 90 c'était suite à un vrai coup de cœur, et le premier groupe qu'ils démarchaient en dehors de leur ville d'élection, Seattle.

The Spell offre le meilleur refrain de l'album : « I wanna go deep down/To where my soul lets go/And take my fantasy/And lay it on the table/And are you gonna see the light? ». Ce n'est pas tant pour la teneur des paroles, assez banale depuis Black Love (1996) dans sa volonté d'éclairer plutôt que de confondre ou de condamner. Mais la façon dont le groupe entonne « free the light », Dulli prenant sa voix de tête, en l'un des moments les plus attachants ici. Les morceaux sont enlevés et courts, se concentrant sur l'essentiel : même à presque quatre minutes, The Spell passe comme un message subliminal.

Peut-être le single grandiloquent Demon in Profile leur vaut-il de passer à la radio, à la déception de certains fans. Mais Greg Dulli est d'abord intéressé par l'oeuvre dans son ensemble, et quand il enregistre, il visualise très clairement ce qui va être sur la face A d'un album puis sur la face B. Ces irréductibles continuent de sacraliser la forme longue, même si In Spades est concis et resserré à 37 minutes. Demon in Profile était un parfait single à extraire d'un tel album ; séduisant mais frustrant, ouvrant sur de nouveaux secrets de conception, liés à la façon dont le groupe persévérerait : toujours obscurs, toujours nocturnes, et plus fidèle à la grande époque de Black Love qu'au moment de 1965. Elle promettait surtout que le groupe n'avait pas quitté les lieux de sa prise de pouvoir sur l'auditeur : une chambre noire, où la musique rock se détache de la trivialité quotidienne.

Reste que la voix de Dulli est toujours évocatrice mais plutôt en retrait dans la balance, ce qui nous conduit à se focaliser plutôt sur la dynamique explosive reliant les membres du groupe. « C'est la première fois depuis Black Love que nous avons enregistré en investissant à fond tout le groupe », confie Dulli à Robert Ham en 2017, pour Paste Magazine. «Je suis entré en studio et j'avais une idée en tête, je leur ai jouée et ils ont commencé à m'accompagner. C'était une situation très naturelle. C'était incroyablement spontané. Les gars ont apporté leur immense talent à ces propositions. » Cette spontanéité le rend musicalement plus attrayant que Black Love, qui profitait plutôt de la qualité de ses chansons que de la vivacité de son jeu. Porté par une esthétique allant désormais de soi, Dulli a aussi pu improviser au dernier moment sur les textes et les performances, captant Birdland en une seule prise, sa voix en suspens sur des staccatos de cordes.

C'est le son d'un groupe avançant coûte que coûte, avec John Curley prenant toute la place qui lui revient dans cet écheveau existentiel. « Faire un break m'a aidé à réaliser ce qui rendait les Whigs si enrichissants », confie le bassiste pour le communiqué de presse de Sub Pop. « Sur le cours d'une vie, il y a des constantes, et aussi des changements. Vous en avez vu un sauter en cours de route. C'est intéressant de voir où la vie vous mène, et où elle ne vous mène pas. Elle ne s'arrête pas pour vous. » Cette déclaration est à double tranchant, avec Dave Rosser, fidèle compagnon depuis plus de dix ans, atteint d'un cancer incurable. « Nous avons fait quelque concerts pour cet album, et c'est étrange de ne plus le sentir à mes côtés », commente Greg Dulli. « Je pense que tout le groupe l'a ressenti de cette façon. Étrange, mais je refuse de m'attrister en envisageant l'avenir. »

Ne pas poursuivre le groupe, c'aurait été comme de se résoudre à une condamnation aussi hasardeuse que celle d'une maladie. Se replonger dans le passé leur a permis, juste à temps pour retrouver le plaisir intact, de rejouer l'intégralité de Black Love en concert, de récolter des fonds pour les soins de leur ami.

Tandis qu'on s'est longtemps demandé quelle genre de muse si peu rancunière inspirait Dulli, sur cet album c'est la vie elle même, finalement, qui sert de muse à tout le groupe, et non plus seulement à leur chanteur.

samedi 20 mai 2017

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Black Love (1996)


OO
Rock
nocturne, intense, lyrique


Greg Dulli a été désigné de bien des façons tout au long de sa carrière. Il a été qualifié de misanthrope, de misogyne, d’arrogant. Ses obsessions charnelles, bien documentées dans son œuvre, et son attitude extravagante en concert ont certainement cimenté la perception de Dulli comme de la star de rock caricaturale - froid, insensible, et complètement égocentrique. Toutes ces allégations pouvaient être vraies à d’autres époques, tandis que le groupe fonçait, dévoyé par sa fascination pour les sentiments extrêmes.

En 1996, dans l'indifférence de la critique et surtout accablé de comparaisons défavorables avec son prédécesseur toxique, Gentlemen (1995), paraît Black Love, une tentative d'album grunge romantique. Greg Dulli, Rick McCollum, John Curley, Paul Buchigani, et une cohorte de participants incluant Doug Falsetti aux percussions et aux chœurs et Harold Chichester au piano rhodes ou à l'orgue, arrondissent le son des Afghan Whigs, le rendent plus mouvant et existentiel, laissent s'insinuer les doutes et les hésitations, ne laissant comme provocation qu'un sens de la mise scène audacieux. En témoigne l'un des refrains les plus excitants du disque, sur Going Into Town : « Go to town, burnt it down, turn around/and get your stroll on babe/I'll get the car/you get the match and gasoline. »

L'égocentrisme supposé de Dulli réside dans sa façon de dramatiser les brèches les plus condamnables de sa psyché. Évidement un tel don n'est pas évident à contrôler, et on pourrait énumérer les débordements des premières années. Mais le chanteur a depuis montré un profond respect pour ses amis, pour les gens qui gravitent autour de lui, et toutes les accusations portées ne sont devenues que jalousie stérile. Il ne reste de cette période le souvenir que d'une seule confrontation, assez banale : celle contre le label accusé de négligence, pas de quoi salir la réputation d'un homme.

Reste que Black Love est un album hybride, qui brille mieux à travers la subtilité de sa production que ne l'ont fait les précédents chapitres du groupe. C'est notamment vrai pour les ballades, même si elles offrent, tout comme les moments plus rock, des raisons de se méprendre sur la teneur des propos du chanteur. "The drug of your smile has gone and left me alone … I need it, sweet baby, please. Won't you answer the phone ? ... I have to ask. I need to know. Was it ever love?" C'est à toi de me le dire, connard, pourrait t-on lui répondre. On trouve sur dans ces moments de vulnérabilité inhabituelle des allusions aux mensonges et aux infidélités supposés de Dulli, certains diraient énoncés avec une maladresse volontaire exprès pour susciter l’indulgence de son entourage et de son public. Mais comment se débarrasser de ce dont on l'accable, si enregistrer un tel album ne suffit plus ?

Peut-être Black Love répond t-il d'un 'concept' volontaire , plus profond que tout ce qui a été exprimé par le groupe jusque là : un homme perpétuellement infidèle ne peut jamais connaître l’amour – ne jamais connaître la sincérité de la douleur à la perte de celle qu’il a continuellement bafouée. Et si c'était vraiment le cœur noir de l'album, l'album serait t-il mauvais pour autant ?

Malgré des chanson intransigeantes, comme Double Day et Blame, Etc, le sentiment n'est jamais à la haine, l'injustice révèle un aspect subjectif assumé, comme avec le même panache que les Afghan Whigs assument reprendre le flambeau du rock tel qu'il s'est toujours exprimé : matamore et sensible. S'ils jouent de leur renommée, c'est en jouant sur le lyrisme idéaliste de leur combat.

Night by Candlelight met Greg Dulli au pied du mur, tandis qu'il nous prend à parti à propos de sa sincérité. « Repeat these words/After Me/In all honesty/If you dare to believe this/Yourself. » Il trouve les termes justes pour désamorcer le présumé vernis prétentieux. Comme si c'était l'arrogance qui faisait rutiler les chansons ! Au contraire, Gentlemen avait éconduit Greg Dulli, mal à l'aise à l'idée d'interpréter ses propres chansons en concert pendant des années, jusqu'à ce qu'il se décide à les prendre au second degré.

Musicalement, l'album profite de la participation de Harold Chichester dans les atermoiements, même s'il rend parfois la trame un peu brouillonne. La guitare brûlante de McCollum prend les devants sonores pour éviter que Black Love ne sacrifie son immédiateté, même lorsque Dulli se traîne lui-même sur la braise. John Curley et Paul Buchignani préservent le mordant rythmique qui avait retenu l'attention auparavant.

L'album devient peu à peu plus limpide, tandis que les paroles cherchent à retrouver le contact de la vérité. La discorde émotionnelle de Dulli n’est pas entièrement résolue à la fin - bien que la seconde moitié de l’album soit nettement moins ambivalente. Il y a peu à peu une sorte de percée, comme si le chanteur mettait de côté la colère, le regret et la luxure: "Love I can't hide / But it's been easier since I said it now." sur Bulletproof, a chanson qui ouvre sur un véritable revirement vers un groupe momentanément plus apaisé et un chanteur plus confiant. Summer's Kiss poursuit dans cette voie. « Come lay down in the cool grass/with me, baby let's wtach taht/summer fade. » Et si les pulsions morbides vont toujours de pair avec l'extase que montre le chanteur, leur rock devient pourtant bien plus conciliant.

« Better get your ass up in the mountain, baby, i'll take you up tonight. » Femme ou homme, rien ne contre-indique qu'on puisse chanter cela sans être accusé d'un crime. Le crime serait de se défiler. Black Love, un album démarrant avec l'évocation d'un suicide, la perte injuste d'une amie, en sait quelque chose. « Me remettre en selle avec cette chanson, ouvrir les concerts avec Crime Scene était super. J'avais oublié combien j'aimais cette chanson, qui est un message très sensible adressé à une amie ayant choisi de partir de sa propre main. Tandis que c'était une chanson douloureuse au moment de l'enregistrer, le temps a passé, et j'ai été heureux de la ressentir désormais plutôt comme un hommage que comme un exorcisme. » confie Dulli lors de son interview à music OMH à l'occasion de la sortie de Do To the Beast, en 2014.

{archive}THE TWILIGHT SINGERS - Blackberry Belle (2003)






Peu importe le nom que porte un album sur lequel Greg Dulli se dépense. Ce qui compte, c'est qu'il y ai une motivation valable à le faire émerger, l'hiver terminé, pour rejouer cette incarnation bestiale et frémissante, fascinée par les instants où la romance se mue en rancœur, mais surtout par la romance en elle-même – narration elliptique qui parcourt tant de films, et dont les chansons reprennent le sens du détail isolé mais marquant, capital pour la postérité de ses albums. « We’re coming alive in the cold” chante t-il dans Birdland, sur l'album qui presque quinze ans plus tard, vient démontrer qu'il n'y a pas de frontière entre les Afghan Whigs et les Twilight Singers. C'est seulement une affaire de tempo et de liberté artistique, dans une carrière où les éléments aliénants auraient pu autrement lui retirer l'envie ou le droit de faire ce qu'il fait de mieux, comme il l'entend, et de garder des amis fidèles. Sur Blackberry Belle, la voix s'épanouit toujours, à sa façon, pour paraître aussi contrite qu'impérieuse.

Les songwriters de l'errance sont nombreux. Mais Dulli n'en fait pas partie. "Black out the windows/It's party time." entame t-il sur Martin Eden, chanson clin d'oeil au roman de Jack London qui porte ce nom. Il écrit reposé, transi, peut-être exultant de son propre talent pour détailler les sensations, la tête prête à restituer la bande son étonnamment engageante qui s'y déroule tandis que les propositions de situations équivoques, embarrassantes pour d'autres, sont transformées en scénarios d'une évidence sereine. Il écrit volets clos, depuis une chambre d’hôtel anonyme. 


Les femmes sont un formidable ressort scénaristique. Il n'y a pas de meilleure raison pour que leur présence entache superbement les œuvres d'un homme aux goûts sophistiqués, passionné de littérature, de cinéma, et bien sûr de musique suggestive. Il n'y a pas d’échappatoire inutile, pas de promenade pour avoir l'impression illusoire de s'éloigner de ce qui dépend des hommes, car le seul moyen pour que ça ait lieu ce serait de s’abîmer en mer. A travers ses 'démons' amoureux, Dulli semble en réalité plus proche de se réconcilier avec sa belle famille que de disparaître comme un voleur le matin venu. Il a bien trop de considération pour les histoires des autres pour les priver de sa présence restituante dans leurs vies. Son appétit fait qu'il aimerait être partie prenante dans le plus grand nombre de vies possibles, faire l'expérience de situation inédites, et c'est ce qu'il entreprend en chansons.

The Twilight Singers sont la continuation logique des Afghans Whigs, une nouvelle libération pour leur chanteur. qui détonnaient dans la scène musicale des années 90. Les influences tirées des années 70, funk et soul, engloutis dans leur propre forme de rock, et la présence spéciale de Greg Dulli, se comportant souvent dans sa propre maison comme un invité sulfureux et indésirable, assurait que personne ne pourrait montrer l’honnêteté nécessaire pour reprendre les chansons du groupe ou de s'approprier leur style.

Cet album démarre par une mini suite constituée de Martin Eden et Esta Noche, initiant le concept de l'album, en quelque sorte : le monde vu depuis une chambre d'hôtel anonyme, entre le Nouvelle Oléans et Los Angeles, les deux villes où réside Dulli depuis le début des années 2000. S'il est capable de faire preuve d'une vie sociale normale, ou peut -être légèrement améliorée par son statut de chanteur adulé, Greg Dulli n'en montre rien dans cet album plutôt claustrophobe. fait en sorte de ne pas diluer son talent, mais persévère par rapport aux derniers albums des Whigs et notamment Black Love (1996), qui indiquait la voie pour des chansons où il était moins engoncé dans son rôle de prédateur omniscient. Il approfondit, se fait plus existentiel, fait face à son propre penchant pour la mélancolie et le combinant à une musique pleine de surprises. 

Que proportion de cette musique semble ouvertement sensuelle est naturel, vu le contenu. Et pour y arriver, le piano ouvre sur des dérives trip hop, parsemées de chœurs par Apollonia (collaboratrice de Prince) et par la violoniste Petra Haden. Dulli lui même s'essaie à un timbre de crooner, sur St Gregory, et nous pousse à nous plonger à l'intérieur de lui. "There's a riot goin' on/Inside of me/Won't you come inside/See what I see?," suggère t-il, plaquant sur son urgence charnelle le soupçon d'un hommage à Sly and the Family Stone.

Sur The killer, Dulli réconcilie, comme dans les meilleures chanson des Afghans Whigs, l'abrasivité du rock et la langueur éperdue de la soul. Il chante à gorge déployée sur un lit de guitares fuzz. A son tour intense, Decatur Str renvoie à Massive Attack, cette morosité heureusement portée par un refrain entêtant et la percussion enlevée de Stanton Moore (du big band Néo-Orléanais Galactic).

Dulli opère avec le son comme un réalisateur de cinéma avec les images, et ne fait interférer les acteurs qu'en dernier recours. Comme Trent Reznor (Nine Inch Nails) entre autres, c'est avant tout les textures et les ambiances de la musique qui le stimulent. « J'aime le jazz, la musique classique, l'ambient et la musique de films. J'aimerais enregistrer un album instrumental un jour, et j'espère que c'est pour bientôt. J'aimerais ne pas me soucier des paroles pour une fois, mais tout en retenant un sentiment fort à travers la musique seule. » commente le chanteur, interrogé par Daniel Patton de Music OMH. La compréhension de la musique passe alors entièrement par ce qu'elle dégage. C'était le cas chez Pink Floyd, en dépit d'une mode déplaisante qui a décidé du jour au lendemain que ce groupe ne signifiait plus rien. The Great Gig in The Sky est superbement revisité avec Number Nine, chantée par Mark Lanegan.

à suivre...

https://www.musicomh.com/features/interviews/interview-afghan-whigs

lundi 15 août 2011

Greg Dulli - Interview


Voir aussi la biographie de Greg Dulli
Voir aussi la chronique de Congregation (1992)
Voir aussi la chronique de Gentlemen (1993)
Voir aussi la chronique de Black Love (1996)
Voir aussi la chronique des Gutter Twins - Saturnalia (2008)
Voir aussi la chronique de Dynamite Steps (2011)

« The best things in life are free » a été la première chose que j’ai entendu Greg Dulli chanter, même si mimé à l’écran par Ian Hart jouant John Lennon dans Backbeat [Film racontant la percée des Beatles à Hambourg, dans une ambiance de dépravation qu’aurait appréciée Dulli]. Je ne savais pas qui était Greg Dulli ou rien d’autre que le nom de son groupe, The Afghan Whigs [le premier groupe grunge de Dulli], mais sa voix, comme si Lennon avait inhalé plusieurs Cubains et s’était rincé la bouche avec un mélange de bourbon et de lames de rasoir, crevait l’écran. »

Extrait de l’interview par Webcuts.

(http://www.webcutsmusic.com/interviews/2011/the-twilight-singers-greg-dulli/)

Dans un monde parallèle, Greg Dulli est le tenancier de trois bars à la Nouvelle Orléans. Dulli a toujours fait se rencontrer plusieurs mondes interlopes, s’est divisé entre Los Angeles et NOLA, a fait cohabiter plusieurs stades de création terminant des albums parfaits tout en ayant des vers, des couplets et des idées musicales éparpillés. La dualité, le caractérise le mieux ; une schizophrénie posée en équilibre sur un groupe talentueux (les Afghan Whigs dans les années 1990) puis un autre (les Twilight Singers, depuis 1997, plus directs) et qui nécessite un alter-égo. Ce sera Mark Lanegan, le ténébreux chanteur des Screaming Trees à l’époque des Whigs, et avec qui Dulli enregistrera finalement un album entier en duo, Saturnalia, en 2008. Lanegan réapparaît sur le nouveau disque des Twilight Singers, Dynamite Steps (2011).

Un album à la cohérence irréprochable, depuis la production aux voix (notamment celle de Dulli, entre grognement enragé, ténor de velours et falsetto tendu, mais aussi des invitées féminines), de l’écriture parfaitement maîtrisée à l’agencement intelligent des morceaux. Dynamite Steps se démarque des précédentes confessions de leur auteur par un ton plus optimiste et léger, à l’image de Get Lucky, un titre qui se termine par la rumeur d’une foule en délire : la libération de l’artiste qui s’épanouit sur scène et y fait preuve d’une énergie contagieuse.

Dulli cherche, comme les plus grandes stars du rock avant lui, autant à devenir quelqu’un d’autre qu’à de se baser sur une écriture honnête, voire douloureusement autobiographique, avec des chansons qui mettent parfois plusieurs années à se terminer.

Sources de l’interview : Tone audio, Webcuts, Pitchfork (webzines), New Noise Magazine (interview de Lorène Lenoir)

Traduction.

Vous êtes quelqu’un de très privé, mais vous mettez en avant un personnage public qui est en quelque sorte enraciné à ce que vous êtes.

Oui, mais Al Pacino n’est pas Tony Montana. C’est pourquoi j’ai toujours aimé Bowie, il prenait la forme, il était le Thin White Duke, il était Ziggy Stardust, il jouait de ça et c’était cool. Quand les Whigs ont fait 1965 et que je portais un chapeau ou un boa à plumes ou une canne ou un groupe de 12 musiciens. Quand vous êtes dans cet environnement, vous commencez à agir comme une personne différente et c’est intéressant. Vous n’êtes plus vous-même pendant deux heures et vous divertissez les gens. Je ne suis certainement pas ainsi quand j’enfile mon survêtement et que je joue aux dames à l’arrière du bus. C’est un échappatoire pour l’audience et aussi pour toi-même. C’est ce que j’ai toujours aimé dans la musique. Mais au final tout cela revient à : avez-tu les chansons, peux-tu les chanter, avas-tu un bon groupe qui peut les jouer avec toi ? Tu investis de l’argent pour que le gens viennent te voir jouer ; je veux qu’ils soient transportés dans un bel endroit, ou provoqués jusqu’à penser à ma façon pendant une heure et demie ou deux. J’ai été un provocateur et je le serai probablement toujours, dans la sphère publique, pour le restant de mes jours.

Quel message as-tu voulu faire passer avec cet album ?

Ma vie personnelle a inspiré ma musique la plupart du temps, d’où l’aspect très torturé de celle-ci. Or il s’avère que ces dernières années, ma vie a été plutôt stable, sans trop de drames, ce dont je n’avais pas vraiment l’habitude, et ça se ressent certainement à l’écoute de Dynamite Steps. De plus, j’ai aussi une vie beaucoup plus saine qu’avant : je ne fume plus, je ne bois et tire sur un pétard qu’une fois par mois, et il semble que ma voix est bénéficié de cette nouvelle hygiène de vie.

Je pense que c’est un cocktail de tous mes sentiments favoris : de la joie, en effet, mais aussi de la tristesse, de la nostalgie, quelques touches de colère, une grande dose de sensualité. De toute façon, ce que je ressens à propos de ma musique, c’est très subjectif, et il est tout aussi intéressant d’entendre les impressions des autres. Mais il serait trop réducteur de dire que c’est un disque heureux. En fait, j’ai l’impression que c’est le disque que nous avions tous envie d’écouter, Dave, Cully, Scott et moi.

Peux-tu nous en dire plus sur l’enregistrement de l’album ?

On a fait quelques sessions à la Nouvelle-Orléans, mais en dehors de ça, on a surtout enregistré entre le Rancho de la Luna [dans le désert Californien] et Los Angeles. Je voyage beaucoup, et j’ai passé le plus clair de mon temps libre en Californie ces deux dernières années, il était donc normal que je travaille là-bas, surtout que le désert est un endroit fabuleux pour écrire des chansons : c’est comme si on y entendait son esprit, son âme. Cet environnement est probablement ce qui marque la spécificité de l’album.

Vous avez enregistré plusieurs morceaux de Dynamite Steps à la Los Angeles . Mais quand nous avons discuté en aout 2007 à la Nouvelle Orléans, vous enregistriez déjà à L.A. Etait-ce pour les Twilight Singers ?

Peut-être, mais je pense que j’étais encore plongé dans les Gutter Twins. Je peux vous dire que j’ai enregistré les dernières chansons [de Dynamite Steps] en aout 2010. Ca signifie que j’ai du commencer à l’automne 2008. Dix-huit ou vingt mois d’écriture, corrigeant et retournant les choses sur elles-mêmes. J’avais laissé tomber deux des chansons, à un certain point, car je ne pouvais débloquer ce qui devait l’être. Je les ai amenées à un certain point et elle m’ont frustré. Dans ces cas là, il y a toujours quelqu’un pour dire : « Mec, qu’est-ce qui est arrivé à Get Lucky ? » et je dis « Get Lucky. J’en suis arrivé à bout avec Get Lucky ». Et il diront « Tu devrais y retourner. C’était une bonne chanson.” Et ainsi j’y retourne. Get Lucky est restée inachevée pendant six mois. Ca été l’enthousiasme de quelqu’un d’autre qui m’a donné envie de la terminer. Last Night in Town a suivi le même processus. Certaines chansons ont été vraiment faciles et écrites en un jour. Comme Never Seen No Devil. She Was Stolen a été écrite en une après-midi. Certaines chansons s’écrivent d’elles-mêmes et elles sont prêtes à prendre leur essor.

L’agencement de l’album semble délibéré. Dynamite Steps se ressent comme s’il devait être écouté du début à la fin.

Oui, il a été conçu ainsi. Mais j’ai continué à jouer avec l’ordre des chansons jusqu’au bout. Ce n’est pas sensé représenter une histoire, mais les chansons sont comme un flot, qui commence avec la lente introduction de Last Night in Town et qui se termine avec la grandeur de Dynamite Steps.

The Beginning of the End a cette effet de guitare à la My Bloody Valentine dans l’intro et le refrain. Etiez-vous un fan de ce groupe ?

Oui, je les adorais. J’adorais Slowdive et Ride, le son de tout ces groupes, à la fois miroitant et lourd. Pour moi, cette chanson était comme Loveless [l’album le plus connu de My Bloody Valentine] mélangé avec le Major Tom [Space Oddity] de David Bowie. C’était le genre de juxtaposition que je recherchais. Après la partie acoustique, ça évoque les chansons de Curtis Mayfield. Cette chanson est schizophrénique et je ne sais pas d’où elle vient, mais elle été amusante aussi. Ca été la dernière chanson que j’ai enregistrée pour le disque.

mercredi 2 mars 2011

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Gentlemen (1993)





Parutionoctobre 1993
LabelElektra
GenreRock
A écouterDebonair, Gentlemen
/107.50
Qualitésintense, sensuel, sensible


Voir aussi : Biographie Greg Dulli
Voir aussi : Chronique Dynamite Steps
Voir aussi : Chronique Black Love 
Voir aussi : Chronique Congregation 

« Cela prend du temps pour des musiciens pour se développer et saisir leur propre originalité […]. Personne n’a la patience de faire grandir un groupe dans leur vie aujourd’hui. » Ces mots sont de John Curley, le guitariste des Afghan Whigs tout au long de leur dix années de carrière. Gentlemen lui donne raison. Cet album met à peine quelques minutes à atteindre son apogée, avec Debonair, l’un des morceaux les plus implacables et intenses jamais écrits par le chanteur/guitariste Greg Dulli à ce jour : « Tonight i go to hell/For what i've done to you ». Gentlemen n’est peut-être pas la déflagration constituée par son prédécesseur Congregation (1992), mais il est plus constant, et tient la vision de ce qu’est le groupe tout au long du disque en rassemblant les qualités de l’écriture féroce et passionnée de Dulli avec une précision et une inspiration musicale rarement rivalisée dans ce genre de musique, au moment de sa sortie et depuis lors. Il constitue sans doute l’un des grands disques de rock des années 1990.

L’immédiateté de certains morceaux est une accroche essentielle pour un groupe certes issu d’une scène plutôt bruyante. Gentlemen est ce que les américains appellent un slow burner, le genre d’album dont les quelques qualités immédiates ne sont rien en comparaison de l’ampleur de ce qui révèleront au fil du temps. Votre patience sera récompensée et vous adopterez le disque et le groupe, vous familiarisant autant que possible avec le personnage de Greg Dulli, le genre d’artiste qui gagne à être découvert encore 20 ans après avoir commencé – parce qu’il continue, non pas avec le même groupe, mais avec la même application et la même sincérité en 2011. Dulli a un don pour le romantisme cru, de type « Lady let tell you about myself/I got a dick for a brain/and my brain is gonna sell my ass too »

La ferveur et la passion, Dulli les délivre avec un manque d’humour quasi-héroïque. Gentlemen raconte la relation énigmatique du chanteur à ses chansons aux textes intimes, presque embarrassants, et sa confrontation au reste du groupe, concentré, tendu.

Ce qui démarque Gentlemen, outre la personnalité de Greg Dulli, c’est  qu’il s’agit d’un album aussi réfléchi que leurs précédents efforts étaient bruts, bien qu’il ne perde en cela qu'une petite parcelle de son énergie. John  Curley témoigne : « Après Uptown Avondale (un disque de reprises de morceaux soul au travers desquelles le groupe livrait certains secrets originaux de leur inspirations) tandis que Earle [le premier batteur du groupe Steve Earle], l’un des membres originaux qui avaient contribué au son du groupe, nous quittait, et le reste d’entre nous s’éparpillant, tout en entretenant des objectifs pour continuer ce que nous avions commencé, il était évident que le prochain album deviendrait plus comme un concept album fait de pièces réfléchies puisque il ne s’agissait plus d’un groupe de gars grandissant ensemble dans la même ville mais d’un groupe d’adultes ayant leur propre travail… C’était une étape logique dans la progression car l’aspect positif de la maturité était la passion que nous avions de voir les choses aboutir. ».

Leur musique  reflétait leurs goûts pour les grooves de rythm and blues et la nostalgie de la musique soul tout en restant celle d'un groupe à guitares affirmé, et était habilement couplée au pouvoir de mots qui n’auraient pu être écrits en d’autres circonstances. 

mardi 1 mars 2011

Greg Dulli



Voir aussi : Chronique Congregation
Voir aussi : Chronique Gentlemen
Voir aussi : Chronique Black Love
Voir aussi : Chronique Dynamite Steps

Greg Dulli a été désigné de bien des façons en vingt-cinq ans de carrière, d'abord comme chanteur et guitariste des Afghan Whigs et maintenant au sein des Twilight Singers. Qualifié de misanthrope, de misogyne, d’arrogant. Ses obsessions charnelles, bien documentées sur ses disques, ont certainement cimenté la perception de Dulli comme de la star la plus parfaite que le rock n’ait jamais conçu - froid, insensible, et complètement égocentrique. C’est pourtant loin de la réalité – à l’aune de Dynamite Steps (2011), le nouveau disque des Twilight Singers, il apparaît comme un type attachant qui sait vivre pleinement son art et s’approche de la cinquantaine avec autant d’énergie qu’il en avait en transformant la musique grunge avec les Afghan Whigs vingt ans auparavant. Si les textes de Greg Dulli sont extrêmes, ils dégagent finalement une soif de partage toute à son honneur, et son obsession pour les femmes consacre celles-ci d’une façon que n’auraient pas reniée les chanteurs soul aux voix sensuelles des années 60 et 70. Elles sont à travers lui d’une humanité réjouissante.

L’aventure du musicien a démarré comme celle d’un groupe grunge prometteur que Dulli fonde en compagnie du bassiste John Curley, du guitariste Rick McCollum, et du batteur Steve Earle. Une formation que l’on comparait volontiers dans ses prémices à Dinosaur Jr., aux Replacements ou à Mudhoney, trois des plus beaux représentants d’une musique véhiculant force de rébellion sociale. De tels groupes gagnaient en sincérité ce qu’ils n’avaient pas en précision, exprimant avec une vulgarité trompeuse les propres faiblesses intimes de leurs chanteurs. Le genre d’exercice qui seyait parfaitement à Greg Dulli, jeune homme dont le talent d’écriture allait prendre des proportions impressionnantes, dans sa confrontation à l’autre, son enfer mais aussi son moteur de vie.

Les Afghan Whigs profitèrent de l’engouement apparemment universel pour la musique grunge jusqu’au milieu des années 1990 et furent le premier groupe hors de la capitale de ce genre musical, Seattle, à être signé par le mythique label Sub Pop. Leurs goûts musicaux originaux vont jouer un rôle déterminant dans la façon dont ils vont se démarquer de cette scène pas toujours subtile. John Curley témoigne aujourd’hui. « Quand les Afghan Whigs se sont formés, nous avions beaucoup en commun musicalement ; le rock « classique » que l’on avait entendu à la radio en grandissant. Nous avions aussi des goûts individuels que nous avons échangé les uns avec les autres. Rick écoutait du free jazz, de la musique expérimentale et indienne. La passion de Greg pour les productions Motown (un label iconique de la scène R&B et soul américaine des années 60), hip-hop et soul est bien documenté. Quand je les ai rencontrés j’avais écouté beaucoup de blues, de new-wave et de punk au collège. Nous étions toujours en compétition entre nous pour trouver de la musique que les autres n’avaient pas entendue ». Greg Dulli avait en outre révélé que si sa voix avait été plus adaptée, il aurait sans problème passé sa carrière à enregistrer des reprises de morceaux des labels R&B et soul Stax ou Motown.

Greg Dulli n’était à priori pas plus charismatique que quantité de chanteurs de groupes indie comme Stephen Malkmus de Pavement ou Mark Lanegan des Screaming Trees. Mais, comme ces deux derniers, il trouva lentement ses marques pour s’enraciner profondément dans les esprits de la culture alternative américaine. Il devint, avec sa façon feutrée et sa propension à préférer l’ombre à la lumière – comme c’est le cas du chanteur de Tool, Maynard James Keeman, par exemple –, et aussi grâce à l’aspect mystérieux d’un monsieur-tout-le-monde constamment dissimulé derrière une paire de lunettes noires, paradoxalement plus charismatique que de plus grosses frappes avançant à visage découvert. Ses textes manipulateurs et manipulés par le pouvoir de ses sentiments visent à accomplir une sorte de célébration pas tout à fait étrangère à un rite religieux. D’ailleurs, les thèmes en sont, outre le sexe, l’amour et le mensonge, la religion.
Ces préoccupations n’ont pas changé, Dulli ayant sans doute la particularité d’évoluer avec une lenteur extrême, de telle façon à ce qu’il semble toujours être capable de recommencer ses plongées en abyme sans que l’on puisse avoir la sensation qu’il se répète. Ses pensées insistantes se déclinent tant qu’il pourrait les d’explorer tout au long de sa vie, à la manière de Leonard Cohen.

Chaque disque des Afghan Whigs était un manifeste en soi que d’autres songwriters auraient été incapables de reproduire avec autant de constance. Cinq disques sont parus, auxquels il convient d’ajouter aujourd'hui quatre albums des tout aussi trépidants, et plus accessibles, Twilight Singers, un disque en solo de Dulli et un autre au sein des Gutter Twins, avec le ténébreux Mark Lanegan. Au sein des Afghan Whigs, Congregation (1992), Gentlemen (1993) ou Black Love (1996) on été accueillis par d’excellentes critiques à leur parution, mais le succès commercial n’a pas suivi. Gentlemen, en particulier, se détachait comme le point de maturité, sur lequel les éléments sonores de la passion – grooves R&B, guitares entremêlées, voix fiévreuse instantanément reconnaissable – était en place. Les Afghan Whigs avaient atteint leur destination, et atteint satisfaction de voir leur patience récompensée, un sentiment de plus en plus absent aujourd’hui selon John Curley. « Cela prend du temps pour des musiciens pour se développer et saisir leur propre originalité […]. Personne n’a la patience de faire grandir un groupe dans leur vie aujourd’hui. »

Il a longtemps payé le prix d’une intensité non feinte par des consommations de drogues et d’alcool hors normes, ce qui fait encore de lui un lieu commun. Mais son engagement envers sa musique et sa façon de la véhiculer n’en ont pas souffert ; les concerts de ses deux formations successives sont réputés pour leur tenue impeccable, à tel point que les morceaux y sont encore meilleurs qu’enregistrés en studio. Regarder Debonair interprété pour la télévision américaine en est un exemple flagrant.

dimanche 27 février 2011

THE TWILIGHT SINGERS - Dynamite Steps (2011)


OO
intense, soigné, sensible
Rock Alternatif, soul

Seul membre permanent des Twilight Singers, Dulli mime toujours tout quitter pour les créatures chéries plantées dans son lyrisme baroque, comme s’il pouvait abandonner sa carrière pour donner vie à des relations capables de réaliser les extraordinaires bouffées de chaleur humaine et de rédemption sentimentale dont il explore l’éventualité. Sur Wave, aux abois : « Toi et moi pourrions aller n’importe où »… Il remet en jeu les limites de sa voix – faisant souvent fi de la justesse harmonique – pour rendre vraies ses histoires, partageant équitablement ses énergies entre physique et psychologie. Il excelle en cela, puisqu’il parvient à rendre crédibles et même touchantes, en musique, des pensées dépourvues de toute concrétisation. 

Dynamite Steps est cependant une oeuvre réconciliée ; l’aspect charnel est largement suggéré par le choc des guitares, par la richesse et l’amplitude des sons, par l’utilisation subtile d’éléments électroniques, et la lenteur de certains passages suscite une sensualité délicate. Late Night in Town et She Was Stolen ont ce bord, tout en parvenant, du fait de la présence vocale de Dulli, à être racés et séduisants. Greg Dulli avait coutume de dire que, doté d'une meilleure voix, il se serait mesuré exclusivement à des reprises de classiques soul Motown. Avec The Beginning of The End, il sonne mieux que jamais comme un artiste soul, dont les compromis sont parfaitement assumés.
Parfois soupçonné de manipulation, les choses deviennent intéressantes lorsqu’on se rend compte que Dulli apparaît lui-même manipulé. Sa dualité et son remords jettent des ponts, entre lui et nous, et encore entre lui et cette autre personne qui n’est peut-être pas une femme, mais la enveloppante et pleine de propositions. Les Twilight Singers, et leur nom prend son sens, ont par le biais de Dulli cette aisance de rendre en cinémascope un monde noctambule tentateur, empli d’enseignes néon clignotantes, de fumée bleue, d'argent dilapidé et de plus de débauche et de vice que ce que la plupart des gens expérimenteront dans toute leur existence. En haut, la lune porte invariablement des lunettes noires, c’est le visage de plus en plus rond d’un Dulli nullement fatigué malgré qu’il approche la cinquantaine, et que certains verraient voilé du halo jaune du traître.

Les Twilight Singers reprennent du service quand toute la ville se couche, et retournent se coucher à l’aube, comme le dépeint le morceau-titre, long et langoureux telle la dernière défiance avant de s’effacer, de se déliter. Sur Dynamite Steps, Dulli essaie de former un ensemble pouvant faire écho à l’ensemble de son œuvre – une douzaine d’albums en comptant son disque en solo et sa virée avec son ami Mark Lanegan (ex-leader des Screaming Trees) pour les Gutter Twins. Be Invited profite de sa prestation d’ailleurs. Lanegan, au ton toujours satanique, en fait inévitablement le sommet pseudo-gothique du disque. Waves, titre rageur placé en suivant, chasse toute sensation que l’on est entrain d’écouter de la pop. Le ton, le rythme, l’intensité, tout est lâché en quelques minutes. 

La façon dont Dynamite Steps est séquencé, développé, en fait un grand disque. On retient, par exemple, ces soli fiévreux – sur On the Corner, Blackbird and the Fox, émaillant l’ensemble.
Get Lucky et ses cordes remarquablement soignées, puis On the Corner, le single extrait de l’album, laissent croire que la musique des Twilight Singers peut être aussi lumineuse qu’elle est ténébreuse. Inutile pour l’auditeur, et, à fortiori, pour Dulli, de choisir. Ce n’est pas de l’indécision, mais plutôt une sorte de révélation que les choses ne sont pas sans équivoque. Cela servi d’un seul tenant, avec un sens de l’espace et des atmosphères très agréable. Gunshots, avec un chorus soul soutenu par Joseph Arthur, et son vague air de générique de fin, est un autre moment fort du disque. 

Il se pourrait à ce propos que les Twilight Singers ne nous servent en réalité que des génériques de fin, dans la lignée des Afghan Whigs pour l’ère grunge. On réalise que Dulli a beau avoir 25 ans de carrière à sa poursuite, il n’a pas encore lieu de mettre un point final à son grand imaginarium sexo-sensuel. On a là une succession de petites morts ne réalisant jamais les fantasmes poursuivis. Le chanteur garde ainsi une fraîcheur grisante sans avoir changé sa formule ni baissé d’intensité. Rares sont les groupes à avoir un tel pouvoir de régénération.

dimanche 28 février 2010

The Gutter Twins - Saturnalia (2008)




Parutionmars 2008
LabelSub Pop
GenreRock
A écouterThe Stations, God's Children, Front Street
/107
Qualitéssombre, intense, élégant

Mark Lanegan est un étrange diable. Issu d'un groupes les plus injustement oubliés des années 90, les Screaming Trees, il devient un genre de Tom Waits des années 1990, cigarettes, alcool, charisme et conjurations diaboliques sont comme pour Waits au programme dans ses 6 albums solo, dont le meilleur reste à mon avis Bubblegum (2004). Son timbre est aussi le bienvenu sur des productions des Queens of the Stone Age et Isobel Campbell. Ici, aux côtés du tout aussi ténébreux Greg Dulli (des Afghan Whigs, et maintenant des Twilight Singers) il fait la moitié du plus beau couple de Gentlemen (pour reprendre le titre du plus bel album des Whigs) que le rock alternatif puisse espérer à l’heure du mièvre. Sur la plupart des titres, Lanegan semble avoir prêté sa voix comme au terme d’un pacte sanglant, et transforme les compositions à l’humeur bancale de Dulli en quasi-perles romantiques. On retrouve la sombre Amérique, celle de déserts et de villes fantômes, celle ou le soleil n’est là que pour révéler des ombres oniriques, les nuages fuyant en accéléré dans le ciel. Saturnalia tient son nom d’une fête romaine où esclaves et maîtres inversaient leurs rôles.
The Stations, puis God’s Children, sommets d’intensité malveillante, vous font entrer dans le disque, qui est fait par la suite d'un blues-rock de bonne facture, élégant mais sans réelles surprises.

Les obsessions de rédemption communes aux 2 rockers que sont Dulli et Lanegan donnent une profondeur, une tension à l'album. Les textes sont ceux d’une confession impossible. On n’est pas sûr que cette musique ait le moindre pouvoir de réparation. Un titre comme God’s Children semble conçu pour être entendu encore et encore, sans jamais obtenir grâce. C’est un peu différent avec I Was in Love With You, par exemple.

La grande force du disque est de jouer de la familiarité qu’inspirent les différents titres pour nous amener en réalité plus loin que ce qu’on pouvait penser au départ. Idle Hands fait ainsi penser aux Afghan Whigs, tout en générant une intensité nouvelle.  

jeudi 21 janvier 2010

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Congregation (1992)



Parution1992
LabelSub Pop
GenreRock
A écouterTurn On the Water, Conjure me
/107.25
Qualitésintense, sensuel, sensible



Il manquait à Up In it (1990), le second album des Afghan Whigs (le nom était une idée du bassiste John Curley) le sens du drame et des dynamiques qui va presque complètement éclore avec Congregation (1992). Avec leur troisième album, pour lequel  le groupe fut signé par Sub Pop (ils resteront fameux pour être le premier groupe hors de Seattle à avoir été attrapé au col par les découvreurs de Nirvana), déballe avec fracas l’histoire d’une formation qui trouve son bord identitaire, ses extrêmes, sa maturité et qui ne sera plus comparée à The Replacements, à Johnny Thunder ou aux Stooges tout en souffrant de cette comparaison. Musicalement, bien que les Afghan Whigs fassent assez ostensiblement partie de la vague grunge dont le public semblait insatiable jusqu’au milieu des années 1990, ils vouaient un respect rare au rythm and blues, dont ils empruntaient les grooves et les couplant de rock énergique – deux guitares entremêlées et indissociables. Greg Dulli admirait en outre les chanteurs soul de l’âge d'or Stax et Motown, bien que, faisant preuve de réalisme, il ne cherchât pas à se mesurer à eux (s’il l’avait fait, sa carrière aurait été beaucoup moins créative).

La personnalité et les textes au romantisme extrême de Greg Dulli, chanteur et guitariste rythmique du groupe, et l’une des figures les plus charismatiques du rock de ces 20 dernières années, ont échoué à faire de son groupe un phénomène mondial comme l’ont été Pearl Jam, les Smashing Pumpkins et évidemment Nirvana. Pourtant, ces ingrédients ont fait des Afghan Whigs une expérience unique. Si de nombreux disques du genre – ceux de Mudhoney par exemple – s’épuisent au bout de quelques écoutes, Congregation et les prochains disques des Whigs révèlent toujours une nouvelle source d’intérêt, largement tributaire de l’abyme d’apitoiement et de dépréciation qu’ouvre Dulli  sans remords ni lassitude, et de manière répétée, dans chaque titre.

Le chanteur inlassable, songwriter inspiré (qui continue aujourd’hui au sein des Twilight Singers) est l’œil d’une tornade émotionnelle qui pourrait tourner  au nombrilisme mais se rapproche plus finalement du don de soi – avec une pointe de cynisme. Il est entre prédateur et proie. Ses doutes et ses provocations sont une forme de partage, une rebuffade de mâle dominant mais néanmoins au cœur plus fragile qu’il n’y paraît. Sur Congregation, l’attitude de Dulli soutient encore la comparaison avec l’esprit naïf et adolescent propre au genre musical qu’on les voyait déjà terrasser à force de caresses létales, le grunge. On détecte cependant les marques qui vont faire du chanteur des Afghan Whigs une figure importante. Dulli explore l’amour insalubre, les séparations douloureuses – on sentirait presque un mal physique à l’écoute de certaines chansons - mais plus consciencieusement que beaucoup de ses contemporains, et surtout avec plus de force. Congregation a cependant, par moments, des airs de célébration (phénomène peut-être expliqué par la voix à la justesse approximative de Dulli, pouvant faire passer son désespoir pour de l’enthousiasme). L’émotion est immédiate, ce qui n’empêche pas une certaine ambivalence.   
Le trio d’entrée, I'm Her Slave, Turn On The Water et Conjure Me (qui profite d’un clip un peu morbide)  atteint une intensité que le disque reproduira par la suite avec davantage d’atermoiements. C’est guitares dévastatrices et chant des plus énergiques – et c’est encore mieux en live. Le venin et la ferveur dont sont envahis ces titres les mettent d’emblée parmi les meilleurs enregistrés par le groupe.

Outre l’amour et les femmes, les thèmes du disque portent aussi sur la religion. Dans le morceau titre, Dulli joue le rôle de Dieu : « I am your creator/Come with me my congregation” tandis que The Temple oppose Jesus à une foule assez crasse qui évoque bizarrement du System of a Down avant l’heure. Miles Iz Ded, qui clôt le disque, est aussi à écouter avec attention. La plus grande victoire des Afghan Whigs n’est pas commerciale, mais c’est qu’on continue à écouter et à redécouvrir Congregation aujourd’hui.

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