“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) envoûtant (60) ludique (60) poignant (60) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) orchestral (30) efficace (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) épique (11) Ambigu (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

dimanche 21 mai 2017

THE AFGHAN WHIGS - In Spades (2017)





OO
soigné, spontané, efficace
Rock

Quand on lui demande pourquoi ses derniers albums sont signés des Afghan Whigs et non des Twilight Singers, en dépit du fait que le groupe est constitué de ces derniers, à l'exception du bassiste originel des Afghan Whigs, John Curley, le chanteur donne cette réponse : « parce qu'on voulait prendre les Doobie Brothers, mais quelqu'un portait déjà ce nom. » Il aurait pu avec plus de crédibilité citer les Temptations, Husker Dü ou Lynyrd Skynyrd. « Parce que j'ai décidé qu'il en serait ainsi. » La question n'a plus lieu d'être.
In Spades est l'album d'un groupe définitivement installé chez lui, comme à la maison, sur le label qui fit découvrir le grunge, Sub Pop, auquel ils sont revenus après un détour par les majors Elektra puis Columbia. Sup Pop est désormais une maison de disques à succès, et seulement en partie indépendante ; mais lorsqu'ils ont signé le groupe dans les années 90 c'était suite à un vrai coup de cœur, et le premier groupe qu'ils démarchaient en dehors de leur ville d'élection, Seattle.

The Spell offre le meilleur refrain de l'album : « I wanna go deep down/To where my soul lets go/And take my fantasy/And lay it on the table/And are you gonna see the light? ». Ce n'est pas tant pour la teneur des paroles, assez banale depuis Black Love (1996) dans sa volonté d'éclairer plutôt que de confondre ou de condamner. Mais la façon dont le groupe entonne « free the light », Dulli prenant sa voix de tête, en l'un des moments les plus attachants ici. Les morceaux sont enlevés et courts, se concentrant sur l'essentiel : même à presque quatre minutes, The Spell passe comme un message subliminal.

Peut-être le single grandiloquent Demon in Profile leur vaut-il de passer à la radio, à la déception de certains fans. Mais Greg Dulli est d'abord intéressé par l'oeuvre dans son ensemble, et quand il enregistre, il visualise très clairement ce qui va être sur la face A d'un album puis sur la face B. Ces irréductibles continuent de sacraliser la forme longue, même si In Spades est concis et resserré à 37 minutes. Demon in Profile était un parfait single à extraire d'un tel album ; séduisant mais frustrant, ouvrant sur de nouveaux secrets de conception, liés à la façon dont le groupe persévérerait : toujours obscurs, toujours nocturnes, et plus fidèle à la grande époque de Black Love qu'au moment de 1965. Elle promettait surtout que le groupe n'avait pas quitté les lieux de sa prise de pouvoir sur l'auditeur : une chambre noire, où la musique rock se détache de la trivialité quotidienne.

Reste que la voix de Dulli est toujours évocatrice mais plutôt en retrait dans la balance, ce qui nous conduit à se focaliser plutôt sur la dynamique explosive reliant les membres du groupe. « C'est la première fois depuis Black Love que nous avons enregistré en investissant à fond tout le groupe », confie Dulli à Robert Ham en 2017, pour Paste Magazine. «Je suis entré en studio et j'avais une idée en tête, je leur ai jouée et ils ont commencé à m'accompagner. C'était une situation très naturelle. C'était incroyablement spontané. Les gars ont apporté leur immense talent à ces propositions. » Cette spontanéité le rend musicalement plus attrayant que Black Love, qui profitait plutôt de la qualité de ses chansons que de la vivacité de son jeu. Porté par une esthétique allant désormais de soi, Dulli a aussi pu improviser au dernier moment sur les textes et les performances, captant Birdland en une seule prise, sa voix en suspens sur des staccatos de cordes.

C'est le son d'un groupe avançant coûte que coûte, avec John Curley prenant toute la place qui lui revient dans cet écheveau existentiel. « Faire un break m'a aidé à réaliser ce qui rendait les Whigs si enrichissants », confie le bassiste pour le communiqué de presse de Sub Pop. « Sur le cours d'une vie, il y a des constantes, et aussi des changements. Vous en avez vu un sauter en cours de route. C'est intéressant de voir où la vie vous mène, et où elle ne vous mène pas. Elle ne s'arrête pas pour vous. » Cette déclaration est à double tranchant, avec Dave Rosser, fidèle compagnon depuis plus de dix ans, atteint d'un cancer incurable. « Nous avons fait quelque concerts pour cet album, et c'est étrange de ne plus le sentir à mes côtés », commente Greg Dulli. « Je pense que tout le groupe l'a ressenti de cette façon. Étrange, mais je refuse de m'attrister en envisageant l'avenir. »

Ne pas poursuivre le groupe, c'aurait été comme de se résoudre à une condamnation aussi hasardeuse que celle d'une maladie. Se replonger dans le passé leur a permis, juste à temps pour retrouver le plaisir intact, de rejouer l'intégralité de Black Love en concert, de récolter des fonds pour les soins de leur ami.

Tandis qu'on s'est longtemps demandé quelle genre de muse si peu rancunière inspirait Dulli, sur cet album c'est la vie elle même, finalement, qui sert de muse à tout le groupe, et non plus seulement à leur chanteur.

samedi 20 mai 2017

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Black Love (1996)


OO
Rock
nocturne, intense, lyrique


Greg Dulli a été désigné de bien des façons tout au long de sa carrière. Il a été qualifié de misanthrope, de misogyne, d’arrogant. Ses obsessions charnelles, bien documentées dans son œuvre, et son attitude extravagante en concert ont certainement cimenté la perception de Dulli comme de la star de rock caricaturale - froid, insensible, et complètement égocentrique. Toutes ces allégations pouvaient être vraies à d’autres époques, tandis que le groupe fonçait, dévoyé par sa fascination pour les sentiments extrêmes.

En 1996, dans l'indifférence de la critique et surtout accablé de comparaisons défavorables avec son prédécesseur toxique, Gentlemen (1995), paraît Black Love, une tentative d'album grunge romantique. Greg Dulli, Rick McCollum, John Curley, Paul Buchigani, et une cohorte de participants incluant Doug Falsetti aux percussions et aux chœurs et Harold Chichester au piano rhodes ou à l'orgue, arrondissent le son des Afghan Whigs, le rendent plus mouvant et existentiel, laissent s'insinuer les doutes et les hésitations, ne laissant comme provocation qu'un sens de la mise scène audacieux. En témoigne l'un des refrains les plus excitants du disque, sur Going Into Town : « Go to town, burnt it down, turn around/and get your stroll on babe/I'll get the car/you get the match and gasoline. »

L'égocentrisme supposé de Dulli réside dans sa façon de dramatiser les brèches les plus condamnables de sa psyché. Évidement un tel don n'est pas évident à contrôler, et on pourrait énumérer les débordements des premières années. Mais le chanteur a depuis montré un profond respect pour ses amis, pour les gens qui gravitent autour de lui, et toutes les accusations portées ne sont devenues que jalousie stérile. Il ne reste de cette période le souvenir que d'une seule confrontation, assez banale : celle contre le label accusé de négligence, pas de quoi salir la réputation d'un homme.

Reste que Black Love est un album hybride, qui brille mieux à travers la subtilité de sa production que ne l'ont fait les précédents chapitres du groupe. C'est notamment vrai pour les ballades, même si elles offrent, tout comme les moments plus rock, des raisons de se méprendre sur la teneur des propos du chanteur. "The drug of your smile has gone and left me alone … I need it, sweet baby, please. Won't you answer the phone ? ... I have to ask. I need to know. Was it ever love?" C'est à toi de me le dire, connard, pourrait t-on lui répondre. On trouve sur dans ces moments de vulnérabilité inhabituelle des allusions aux mensonges et aux infidélités supposés de Dulli, certains diraient énoncés avec une maladresse volontaire exprès pour susciter l’indulgence de son entourage et de son public. Mais comment se débarrasser de ce dont on l'accable, si enregistrer un tel album ne suffit plus ?

Peut-être Black Love répond t-il d'un 'concept' volontaire , plus profond que tout ce qui a été exprimé par le groupe jusque là : un homme perpétuellement infidèle ne peut jamais connaître l’amour – ne jamais connaître la sincérité de la douleur à la perte de celle qu’il a continuellement bafouée. Et si c'était vraiment le cœur noir de l'album, l'album serait t-il mauvais pour autant ?

Malgré des chanson intransigeantes, comme Double Day et Blame, Etc, le sentiment n'est jamais à la haine, l'injustice révèle un aspect subjectif assumé, comme avec le même panache que les Afghan Whigs assument reprendre le flambeau du rock tel qu'il s'est toujours exprimé : matamore et sensible. S'ils jouent de leur renommée, c'est en jouant sur le lyrisme idéaliste de leur combat.

Night by Candlelight met Greg Dulli au pied du mur, tandis qu'il nous prend à parti à propos de sa sincérité. « Repeat these words/After Me/In all honesty/If you dare to believe this/Yourself. » Il trouve les termes justes pour désamorcer le présumé vernis prétentieux. Comme si c'était l'arrogance qui faisait rutiler les chansons ! Au contraire, Gentlemen avait éconduit Greg Dulli, mal à l'aise à l'idée d'interpréter ses propres chansons en concert pendant des années, jusqu'à ce qu'il se décide à les prendre au second degré.

Musicalement, l'album profite de la participation de Harold Chichester dans les atermoiements, même s'il rend parfois la trame un peu brouillonne. La guitare brûlante de McCollum prend les devants sonores pour éviter que Black Love ne sacrifie son immédiateté, même lorsque Dulli se traîne lui-même sur la braise. John Curley et Paul Buchignani préservent le mordant rythmique qui avait retenu l'attention auparavant.

L'album devient peu à peu plus limpide, tandis que les paroles cherchent à retrouver le contact de la vérité. La discorde émotionnelle de Dulli n’est pas entièrement résolue à la fin - bien que la seconde moitié de l’album soit nettement moins ambivalente. Il y a peu à peu une sorte de percée, comme si le chanteur mettait de côté la colère, le regret et la luxure: "Love I can't hide / But it's been easier since I said it now." sur Bulletproof, a chanson qui ouvre sur un véritable revirement vers un groupe momentanément plus apaisé et un chanteur plus confiant. Summer's Kiss poursuit dans cette voie. « Come lay down in the cool grass/with me, baby let's wtach taht/summer fade. » Et si les pulsions morbides vont toujours de pair avec l'extase que montre le chanteur, leur rock devient pourtant bien plus conciliant.

« Better get your ass up in the mountain, baby, i'll take you up tonight. » Femme ou homme, rien ne contre-indique qu'on puisse chanter cela sans être accusé d'un crime. Le crime serait de se défiler. Black Love, un album démarrant avec l'évocation d'un suicide, la perte injuste d'une amie, en sait quelque chose. « Me remettre en selle avec cette chanson, ouvrir les concerts avec Crime Scene était super. J'avais oublié combien j'aimais cette chanson, qui est un message très sensible adressé à une amie ayant choisi de partir de sa propre main. Tandis que c'était une chanson douloureuse au moment de l'enregistrer, le temps a passé, et j'ai été heureux de la ressentir désormais plutôt comme un hommage que comme un exorcisme. » confie Dulli lors de son interview à music OMH à l'occasion de la sortie de Do To the Beast, en 2014.

{archive}THE TWILIGHT SINGERS - Blackberry Belle (2003)






Peu importe le nom que porte un album sur lequel Greg Dulli se dépense. Ce qui compte, c'est qu'il y ai une motivation valable à le faire émerger, l'hiver terminé, pour rejouer cette incarnation bestiale et frémissante, fascinée par les instants où la romance se mue en rancœur, mais surtout par la romance en elle-même – narration elliptique qui parcourt tant de films, et dont les chansons reprennent le sens du détail isolé mais marquant, capital pour la postérité de ses albums. « We’re coming alive in the cold” chante t-il dans Birdland, sur l'album qui presque quinze ans plus tard, vient démontrer qu'il n'y a pas de frontière entre les Afghan Whigs et les Twilight Singers. C'est seulement une affaire de tempo et de liberté artistique, dans une carrière où les éléments aliénants auraient pu autrement lui retirer l'envie ou le droit de faire ce qu'il fait de mieux, comme il l'entend, et de garder des amis fidèles. Sur Blackberry Belle, la voix s'épanouit toujours, à sa façon, pour paraître aussi contrite qu'impérieuse.

Les songwriters de l'errance sont nombreux. Mais Dulli n'en fait pas partie. "Black out the windows/It's party time." entame t-il sur Martin Eden, chanson clin d'oeil au roman de Jack London qui porte ce nom. Il écrit reposé, transi, peut-être exultant de son propre talent pour détailler les sensations, la tête prête à restituer la bande son étonnamment engageante qui s'y déroule tandis que les propositions de situations équivoques, embarrassantes pour d'autres, sont transformées en scénarios d'une évidence sereine. Il écrit volets clos, depuis une chambre d’hôtel anonyme. 


Les femmes sont un formidable ressort scénaristique. Il n'y a pas de meilleure raison pour que leur présence entache superbement les œuvres d'un homme aux goûts sophistiqués, passionné de littérature, de cinéma, et bien sûr de musique suggestive. Il n'y a pas d’échappatoire inutile, pas de promenade pour avoir l'impression illusoire de s'éloigner de ce qui dépend des hommes, car le seul moyen pour que ça ait lieu ce serait de s’abîmer en mer. A travers ses 'démons' amoureux, Dulli semble en réalité plus proche de se réconcilier avec sa belle famille que de disparaître comme un voleur le matin venu. Il a bien trop de considération pour les histoires des autres pour les priver de sa présence restituante dans leurs vies. Son appétit fait qu'il aimerait être partie prenante dans le plus grand nombre de vies possibles, faire l'expérience de situation inédites, et c'est ce qu'il entreprend en chansons.

The Twilight Singers sont la continuation logique des Afghans Whigs, une nouvelle libération pour leur chanteur. qui détonnaient dans la scène musicale des années 90. Les influences tirées des années 70, funk et soul, engloutis dans leur propre forme de rock, et la présence spéciale de Greg Dulli, se comportant souvent dans sa propre maison comme un invité sulfureux et indésirable, assurait que personne ne pourrait montrer l’honnêteté nécessaire pour reprendre les chansons du groupe ou de s'approprier leur style.

Cet album démarre par une mini suite constituée de Martin Eden et Esta Noche, initiant le concept de l'album, en quelque sorte : le monde vu depuis une chambre d'hôtel anonyme, entre le Nouvelle Oléans et Los Angeles, les deux villes où réside Dulli depuis le début des années 2000. S'il est capable de faire preuve d'une vie sociale normale, ou peut -être légèrement améliorée par son statut de chanteur adulé, Greg Dulli n'en montre rien dans cet album plutôt claustrophobe. fait en sorte de ne pas diluer son talent, mais persévère par rapport aux derniers albums des Whigs et notamment Black Love (1996), qui indiquait la voie pour des chansons où il était moins engoncé dans son rôle de prédateur omniscient. Il approfondit, se fait plus existentiel, fait face à son propre penchant pour la mélancolie et le combinant à une musique pleine de surprises. 

Que proportion de cette musique semble ouvertement sensuelle est naturel, vu le contenu. Et pour y arriver, le piano ouvre sur des dérives trip hop, parsemées de chœurs par Apollonia (collaboratrice de Prince) et par la violoniste Petra Haden. Dulli lui même s'essaie à un timbre de crooner, sur St Gregory, et nous pousse à nous plonger à l'intérieur de lui. "There's a riot goin' on/Inside of me/Won't you come inside/See what I see?," suggère t-il, plaquant sur son urgence charnelle le soupçon d'un hommage à Sly and the Family Stone.

Sur The killer, Dulli réconcilie, comme dans les meilleures chanson des Afghans Whigs, l'abrasivité du rock et la langueur éperdue de la soul. Il chante à gorge déployée sur un lit de guitares fuzz. A son tour intense, Decatur Str renvoie à Massive Attack, cette morosité heureusement portée par un refrain entêtant et la percussion enlevée de Stanton Moore (du big band Néo-Orléanais Galactic).

Dulli opère avec le son comme un réalisateur de cinéma avec les images, et ne fait interférer les acteurs qu'en dernier recours. Comme Trent Reznor (Nine Inch Nails) entre autres, c'est avant tout les textures et les ambiances de la musique qui le stimulent. « J'aime le jazz, la musique classique, l'ambient et la musique de films. J'aimerais enregistrer un album instrumental un jour, et j'espère que c'est pour bientôt. J'aimerais ne pas me soucier des paroles pour une fois, mais tout en retenant un sentiment fort à travers la musique seule. » commente le chanteur, interrogé par Daniel Patton de Music OMH. La compréhension de la musique passe alors entièrement par ce qu'elle dégage. C'était le cas chez Pink Floyd, en dépit d'une mode déplaisante qui a décidé du jour au lendemain que ce groupe ne signifiait plus rien. The Great Gig in The Sky est superbement revisité avec Number Nine, chantée par Mark Lanegan.

à suivre...

https://www.musicomh.com/features/interviews/interview-afghan-whigs

vendredi 19 mai 2017

DOMINIC WAXING LYRICAL - Rural Tonic (2017)



OO
extravagant, lyrique, romantique
Folk alternatif


Un album progressant avec une liberté de ton vivifiante ! La salve de violon de King ouvre sur des chansons explosives et mouvantes, entre vieille tradition et folk psychédélique. Le canevas musical repose hardiment sur un foisonnement de violons et violoncelles, puisque Dominic Waxing Lyrical est une gageure collective de musiciens de la scène d’Édimbourg avec le Scotish Chamber Orchestra. L'accent du chanteur/songwriter Dominic Harris fait dans l'éloquente gouaille écossaise. La pochette décalée et le titre décrivent un objet à la fois familier et appartenant à un univers subtilement différent du notre. Ce contraste de familiarité et de dépaysement est le premier sentiment à frapper. Puis vient Laïka, une ballade au romantisme étrange et un peu magique. Le clavecin nous rappelle les audaces possibles à Abbey Road en 1968, mais que dire du lyrisme de la scie musicale ? La précision des mélodies, leur sens du mécanisme et leur dynamique maintiennent l'attention et nous gagne la sensation d'une traversée multi-dimensionelle. River Styx met en avant l'urgence et le romantisme complètement incarné par un Dominic Harris comme possédé par une vision.

On est surpris de la fluidité de l'ensemble, et de la façon dont les références multiples sont intégrées, Tim Hardin ou Tom Rush parmi eux. Les morceaux s'enchaînent dans l'ardeur des meilleurs disques du Summer of love. Harris retravaille la palette du rock anglais populaire des années 70 en ajoutant cet ingrédient spécial, cette mélancolie, cette incertitude, forçant la netteté des images pour mieux nous dérouter et nous subjuguer. Les références sont encore plus visibles tandis que l'album avance, nous imprégnant d'une apparente complaisance. Susan Sontag se fredonne facilement, mais on poursuit ensuite dans une ambiance toujours plus onirique et imagée. Kill Everyone est complètement baroque, librement inspirée de l'époque de Sgt Pepper. Et on termine par une seconde ballade au clavecin, parfaitement dans l'esprit d'artistes folk aventureux, devenus très rares. Rural Tonic côtoie à plusieurs reprises les trublions de l'acid-folk de Tom Rapp ou de Ed Askew. Octopus Man mêle ainsi exubérance poétique et textures sublimes, avec des arrangements qui entre d’autres mains auraient pu sembler pompeux.  Cet album devrait logiquement avoir un grand succès dans la contrée qui l'a vu naître, et pour nous c'est le merveilleux témoin certains refusent le conformisme pop.

Sélection - Mai 2017

lundi 15 mai 2017

{archive} THE REPLACEMENTS - Tim (1985)


OO
Doux-amer, efficace
Rock 

Les premières secondes de Dose of Thunder sont à écouter à fond ! Le morceau le plus abrasif de l'album vous saute au visage, sans véritable riff avant les vingt dernières secondes, les hurlements de Paul Westerberg n'étant, paraît t-il, qu'un prétexte pour que Bob Stinson ait enfin un solo de guitare à jouer. Ça en dit long sur le sentiment de frustration qui parcourt l'album. Dose of Thunder est intercalée entre deux moments en apparence plus conciliants, mais en réalité exubérants, voire cyniques, Kiss me on The Bus et Waitress in the Sky.
L'attitude à l’œuvre ici est celle d'un groupe conscient qu'il a tout à gagner en écrivant un certain type de chansons, et pourvu d'un songwriter, Westerberg, enclin à y satisfaire. Ce qu'il y a de plus flamboyant, c'est le sens de l'inéluctable qui parcourt Tim. Alors que les Replacements sont à leur apogée, c'est encore une désillusion pour eux : signer avec une major s'ajoute au lourd poids d'un destin que l'on voudrait maîtriser, d'une carrière qu'on voudrait conduire à sa guise. Tim maintient une profondeur en dépit de cela, et c'est cet équilibre périlleux qui fascine.
On se demande à quel moment l'époque, la fatigue et les mauvais choix vont les rattraper, mais cela n'arrive pas. Here Comes a Regular clôt l'album sur une note de confiance de Tim Westerberg, ses facultés à se confesser comme régénérées. Hold My Life est d'une intensité qui ne prête pas à rire, et l'une des meilleures chansons du groupe. Les paroles ne sont que fragments, et pourtant elles éclairent la confusion, l'espoir et l'amertume du groupe tout entier à travers Westerberg. Envolé, les blagues, l'humour. Swingin' Party trouve le meilleur équilibre entre intimité et écriture sûre de ses effets, le chanteur parvenant à une vulnérabilité adolescente et perdant de son autorité. « If being afraid is a crime we hang side by side. » Peut être Tim est t-il fait de chansons en quête systématique de confiance, avec Bastards of The Young pour inciter les fans à conforter le groupe dans son autonomie. « We are the sons of no-one... » Ils interpellent sur leurs doutes, le premier couplet porté par des accords triomphaux : « God, what a mess, on the ladder of success/Where you take one step and miss the whole first rung/Dreams unfulfilled, graduate unskilled/It beats pickin' cotton and waitin' to be forgotten. »

dimanche 14 mai 2017

{archive} MARGO GURYAN - Take a Picture (1968)





OO
romantique, orchestral, efficace
Rock, Pop

Les premières secondes de Sunday Morning, où le piano rhodes, la guitare électrique et la batterie se mettent en branle, nous propulsent dans ces productions authentiques qui ont si bien réussi à porter les chansons des divas du rock de la fin des années 60. Même si Margo Guryan a travaillé un temps avec John Simon, avant qu'il ne parte produire Janis Joplin, elle n'a rien à voir avec ce rock là. Les chansons suivantes, Sun et Love Songs, font deviner les raisons très différentes pour lesquelles Take a Picture, le seul disque de son auteure, est révéré depuis sa parution et sa disparition rapide, par une frange d'auditeurs transis dans le monde entier. Voix éthérée mais pleine de séduction, propulsée par des mélodies concises et tendues comme des pièges à qui viendrait y chercher une aventure. La curiosité sensuelle laisse rapidement place à un plaisir plus profond : les paroles épicuriennes sont en osmose parfaite avec la musique. Sans ampleur apparente mais avec un sens du détail captivant. Take a Picture suscite, en surface, l'amusement ; mais on y revient pour son exquise exigence. 


On pense immanquablement aux Byrds pour les guitares. Un multitude de tons et d'instruments s'entremêlent sur Sun pour créer une ambiance dans laquelle Guryan, pianiste élevée dans la musique classique, révèle les influences rythmiques et harmoniques les plus désirables, la bossa nova en tête. Love Songs, fantaisie pour la tête et pour le corps, résonne avec la même fraîcheur aujourd’hui, peut-être volée chez Goldfrapp sur Seventh Tree. Il y a, comme sur chaque chanson, un élément musical pour rendre sublime une chanson déjà agréable : ici, la harpe. Quelques accords éternels (Bach, surtout) donnent à Think of Rain et Someone i Know une élégance et du crédit à leur sensibilité. Sur Don't Go Away, le style vocal est parfaitement assumé : une autre qu'elle aurait dramatisé, elle se maintient dans l'intimité de son seul regard, n'attend que sa propre décision.

Guryan flotte dans une progression harmonique qui supplante le reste. La juxtaposition de chaque mesure, dans un tempo égal, est ce qui la démarque, lui permettant finalement de nous envelopper. Le choix des instruments, balancés entre les sons de rock daté sixties et les textures d'orchestre universelles, se poursuit jusqu'au bord de l'extase. On se demande comment ces chansons se seraient encore transfigurées si elles avaient duré cinq minutes au lieu de deux et demie. Pour ne rien gâcher, la légèreté se mue doucement en charme quand elle flirte avec la badinage : « Can you look into my face/and see the changes that has takin place/Can you tell i love you from the look in my eyes/Don't you know how badly i want to tell you about it/Loving you the way i do makes me feel good inside/Even if we never touch/If you knew it means such to me... » Ouvertement romantique, et cependant capable de travailler son ouverture à l'infini, dans un frémissement amoureux qui n'a jamais de résolution.

vendredi 12 mai 2017

{archive} BARRY THOMAS GOLDBERG - Misty Flats (1974)





OO
Sensible, fait main, onirique
Folk, songwriter


La vulnérabilité évoque Cass McCombs, ou bien Bonnie Prince Billy. D'ailleurs si McCombs et Bonnie Billly sont de mes songwriters préférés, c'est que Barry Thomas Goldberg, alors âgé de 23 ans, trouve avec cet album isolé une évidence poétique, où la douceur émerge de l'amertume, où le choix de détails porte les chansons à un niveau bouleversant. Sur Misty Flats il nous enveloppe progressivement de sa guitare, capable de provoquer une émotion immédiate sur Never Came To Stay. Difficile de ne pas penser au Neil Young le plus délicat sur Golden Sun, avec cet harmonica si caressant. C'est en particulier aux concerts acoustiques de l'icône indestructible que la chanson renvoie : cette capacité à évoquer la condition profondément marginale de son être d'une manière si radieuse et tangible. « J'ai toujours été l'étranger, commentera t-il plus tard. La meilleure inspiration était les lieux, dans lesquels vivaient ces gens que j'observais. ». Le lieu fondateur de son enfance fut, étrangement, Las Vegas. « Les actrices m'ont donné des rêves d'amour et de romance ». Les effets révélateurs des rayons solaires pourvoiront le chanteur d'une confiance dans le réalisme poétique. Le mélange de perceptions intimes et d'observations quasi instinctives le voient incarner ses compositions avec une intensité envoûtante.


Avec Cry a Little Bit et Misty Flats on atteint l'apothéose d'un art pas si solitaire, finalement : Michael Yonkers, qui proposa à Goldberg cette session dépouillée, est musicien et chanteur également sur le disque. C'est lui qui a insisté pour capter le résultat sur une bande Ampex, en mono, et avec le minimum d'overdubs. D'où l'impression que ces chansons sont incapables de vieillir. Malheureusement, le pressage de l'album fut limité à 500 exemplaires, et il disparut rapidement.

Misty Flats se poursuit avec ce qui ressemble à une démo de McCombs, China Girl. Mais on comprend mieux ce moment d'inconfort quand on sait que Goldberg chercha brièvement à enregistrer un album de punk rock, et que son influence principale était John Lennon et son album Plastic Ono band – un chanteur avançant le cœur sur la main, et privilégiant parfois la sincérité sur la justesse. Pop and Ice poursuit dans ce retour aux sources du rock. On imagine ce que ça aurait donné si la chanson avait été exceptionnellement traitée avec une guitare électrique et une batterie. City Rain continue de donner l'impression que Goldberg est ce qu'il y a de plus proche de Neil Young. Sa voix toute en retenue Never Stop Dreaming est le vrai duo de l'album, le compositeur et Yonkers harmonisant et frottant les cordes de la guitare avec une langueur qui évoque Michael Hurley. L'album d'un artiste avec plus de ressort et de consistance qu'il n'y paraît au premier abord.
L'album a été réédité par Lights in The Attic. 
http://lightintheattic.net/releases/1738-misty-flats

lundi 8 mai 2017

{Archive} PHIL OCHS - All The News That's Fit To Sing (1964)



OOO
lucide, spontané, audacieux
Folk


On a parfois tendance à dénigrer ce type d'album soit-disant trop attachés à leur contexte. Pourtant, sur All The News That's Fit To Sing, seules deux ou trois chansons sont chantées dans un style parlé proche de Bob Dylan sur Time are a-changin', Talking Vietnam ou Talking Cuban Crisis. Ailleurs il emprunte ou crée de belles mélodies qui, combinées à sa voix intense et son penchant poétique, ont pu inspirer Jim Morrison, et les Doors apparaissant l'année suivante, en 1965. On retrouve ici cette impression que le chanteur brave les fusils de peloton d’exécution, tant son attitude est intrépide et courageuse. « So young, so strong, so ready for the war/So willing to die upon a foreign shore/All march together, everybody looks the same/So there is no one you can blame ». Le refrain révolté de One More Parade annonce la couleur, celle de la cendre. Avec Power and Glory, ce sont des chansons aussi fondatrices que This Land is Your Land de Woody Guthrie. En outre, du jeu de guitare alerte de Phil Ochs résulte une vitalité extraordinaire, suffisamment exaltante pour laisser le chanteur lui-même gloussant et comme pantois de sa propre audace. Les images défilent avec vélocité. Lou Marsh est un sommet émotionnel, ballade dans un monde où la foi ne compense pas la misère même si elle tente de la contenir. Sur Ballad of William Worthy, Ochs se fait offensif et presque dramatique dans sa requête de paix. Il ne se contente pas de défendre la démocratie et les valeurs poussiéreuses, mais embrasse les combats de la jeune génération, Qu'est t-il advenu de ce courage chez ses pairs ? Seul Phil Ochs aurait pu répondre, il est décédé en 1976.

La perte des libertés individuelles au nom de la sécurité est un thème récurrent, Phil Ochs faisant preuve d'une largeur de vue rare dans un album de ce type en n'hésitant pas à adresser la politique internationale et l’interventionnisme Américain. Il se montre charismatique en troubadour ironique et mélancolique. Il s'abreuve directement à la source des histoires, des personnes et des faits, ce qui donne à sa musique l'aspect le plus tangible. Les inspirations hispaniques sous-jacentes dans l'album s'épanouissent complètement sur Bullets of Mexico, un hommage à Ruben Jaramillo, un leader révolutionnaire des années 1960. Ce revirement aussi spontané que surprenant montre Ochs prenant une nouvelle fois le contre-pied des attentes de son public et par là conquérant de nouveaux cœurs en quête de justice.


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