“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

Affichage des articles dont le libellé est sombre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est sombre. Afficher tous les articles

mardi 8 août 2017

DEMON HEAD - Thunder On The Fields (2017)



O
lourd, vintage, sombre 
Heavy metal, rock, doom

Des chansons à la précision métronomique du post punk, dont les danois sont fréquemment épris, une imagerie et des riffs heavy metal, des arrangements de rock gothique, une voix et des échappées doom metal, Demon Head porte son romantisme dense et resserré. Claustrophobe à certains endroits, on ressent l’œuvre d'un groupe enregistrant live dans un espace confiné. Ils se démarquent aussi par leur habileté à reprendre des canons du hard rock vintage mais sans paraître vraiment nostalgiques d'une époque, comme insaisissables.

De la pochette à la rigueur des compositions, Thunder on The Fields se veut comme la quintessence d'un groupe signant chaque intro de cordes lugubres, mêlant les sonorités mornes et un sens de la mélodie évocateur. Le chant et les guitares œuvrent comme d'une seule main, produisant une langueur, un condensé de torpeur. Peu à peu, tandis que vient la face B, succédant à une face A millimétrée, se dessine la seule justification possible à la musique du groupe. Il s'agit de produire des faits, de mimer l'angoisse dans un pays où il ne se passe jamais rien. « Nothing happens by itself » chante sur Hic SVNT Dracones. Les doutes existentiels sont sincères, et renvoient à un sentiment de sa propre inutilité dans un monde qui n'a pas besoin de nous pour ne rien produire d'utile ni de marquant. Thunder on the Fields évacue ces sentiments à demi raisonnés parce qu'en groupe, finalement, on peut toujours donner ce sens limite à l'existence. Le plaisir d'être ensemble et de bien jouer triomphe de tout.

https://demonhead.bandcamp.com/album/thunder-on-the-fields

mercredi 28 septembre 2016

KOKOMO - Monochrome Love Noise (2016)





O
sombre, contemplatif, puissant
post rock

Voilà un album qui mérite d'être apprécié, même s'il est devenu difficile, depuis quelques années, d'impressionner dans le genre post rock, qui a rencontré des sommets avec Sigur Ros, pour ma part. C'est un disque bien conçu, avec des morceaux dynamiques, autour de sept minutes pour les mieux développés. C'est quintet allemand enregistrant son quatrième album, sans chant mais pas sans quelques voix qui participe de l'ambiance contemplative. Ainsi, ils n'ont pas peur d'affronter ce genre post rock pour lui insuffler un peu de vie, ou de non-vie, puisqu'il est quasiment question de zombies (I am Bill Murray n'est-il pas une référence à Zombieland?). La peur est un thèmes universel qui permet au groupe de considérer leur musique avec honneur, comme s'ils faisaient face à leur destin. Ils voient là l'occasion de produire une œuvre énigmatique et pleine d'une appréhension sourde, avec en fil conducteur une affaire de survie globale. L'être humain et son environnement progressent dans une harmonie fragile, en recul constant, que représentent ces quelques fleurs. Judith Hess est invitée à chanter "Wake up, hold up" sur le premier morceau, Pills & Pillows, tandis que l'avant dernier, hurlé, trahit l'érosion de l'optimisme, le passage de la lumière à l'ombre :" I push you down, I watch you die »... Kokomo sonne comme un groupe se composant et se découvrant à chaque étape de nouvelles ressources dans les deux extrémités du spectre de la vie.

On parle souvent de musique cinématique pour le post-rock, mais cependant les ambiances ne sont pas totalement visuelles : il reste à la fin de l'album des choses qui n'ont pas été montrées et donc irrésolues, tandis que l’auditeur s'est laissé gagner par la puissante enveloppante des guitares, de la basse ronflante, de cuivres parcimonieux (trompette trombone...) et d'une batterie qui maintient effectivement cette expérience dans le domaine de la musique - intense, changeante à défaut d'être vraiment surprenante, et qui parfois - notamment sur I'm Not Dead – dépasse nos espoirs. C'est dans les contrastes que ce disque s'affirme, lentement, quand sa simplicité apparente, à nos oreilles habituées, devient de la franchise, et la progression de chaque morceau se fait plus définitive. Ainsi, c'est une autre définition du rock instrumental que Kokomo apporte sans litanies ni fioritures.

https://kokomoband.bandcamp.com/album/monochrome-noise-love

dimanche 28 février 2016

FREAKWATER - Sheherazade (2016)





OO
country alternative
envoûtant, sombre, pénétrant


Voici le nouvel album d'un duo du Kentucky qui a réussit le tour de force de demeurer, à vingt ans révolus, excentrique et de finir par devenir le meilleur projet de de country traditionnelle issu des années 1990, où ce genre de musique ne s'est pas vraiment épanoui. L'un et l'autre de ces arguments sont liés : si elles ont pu rester les mêmes que sur Feels Like The Tird Time (1995), c'est en semblant sourdes au bruit des conventions qui les entouraient. La tradition sait revêtir les apparences, et sait en jouer. Sheherazade renferme une musique pleine de chausses trappes, et le sol peut aisément se dérober sous vos pieds à chaque fois que vous espérez trouver votre confort, car cette musique prête plutôt à garder l'oreille en alerte.

Le ton est dramatique, les voix de Janet Bean et Catherine Irwin rivalisent de liberté. C'est particulièrement évident sur The Asp and the Albatross. Bolshevik and Bollevil emprunte un ton à Lucinda Williams, cela laisse une idée de profondeur et de la maturité que dégagent les chanteuses. Comme celle-ci, elles ont leur lôts de fantôme à écluser en chansons, sous l'incantation parfois gutturale des guitares (Falls of Sleep). Elles nous font ressentir intensément combien la vie est une pente glissante, les arrangements plus atmosphériques et chaotiques donnant l'impression de chanter des murder ballads biaisées à leur façon disjointe, pour des résultats sans concession (Down Will Come Baby). La guitare électrique apporte ainsi son lot de dissonance à l'occasion comme un souvenir du punk dont son issues ces filles. Elles partagent la capacité d'envoûtement des cinématiques Dirty Three, et le violoniste Warren Ellis apparaît d'ailleurs en invité, dès les premières secondes de cet album. C'est par leurs propres moyens qu'elles sont troublantes, inégalables sur un terrain qui se dérobe. Velveteen Matador fait triompher une bonne fois pour toutes les guitares, Number One With a Bullet est particulièrement entêtante.

mardi 9 février 2016

SCOTT WALKER - Bish Bosh (2012)






OOO
Audacieux, sombre, expérimental
Songwriter

Scott Walker est de retour ! Et il n'a jamais aussi bien chanté ! C'est ainsi que j'ai ressenti l'arrivée de cet album, paru dans la 70 ème année de son créateur. Il est vrai que de tout temps, le moyen le plus innocent de faire écouter Scott Walker à ceux qui ne le connaissent pas est de vanter sa voix. Mais avec Bish Bosh cela ne fonctionnera pas complètement. 

Qu'est ce qui est le plus beau chez Scott Walker ? Ce n'est pas la question qu'on se pose le plus souvent le concernant, du moins depuis sa tétralogie d'albums remontant aux années 60. Ce serait plutôt : le plus déconcertant. La pochette de Tilt ? Les images du clip où s'orchestre un ballet étrange de créatures et de personnages. Bien la pochette de Tilt ou les images de la vidéo représentent la même chose, comme il est de rigueur dans un art totalement absorbé à la tâche. Il y a là un jeu de masques funèbres, pour celui qui met, dans ses chansons, les masques mortuaires aux dictateurs et traces les contours d'une silhouette humaine à la peinture fraîche. Méticuleusement construite, son œuvre l'a conduit avec Bish Bosh à enregistrer sur une période de plusieurs mois, dans des conditions compliquées. 

Les chansons de Bish Bosh finissent par capter notre attention parce qu'elles se révèlent plus immédiates que prévu, même Corps de Blah, malgré ses dix minutes, ce qui est un tour de force. Walker multiplie les éléments permettant à l'auditeur de se repositionner, se rassurer, de se dire, je reconnais là quelque chose qui a déjà été fait ailleurs. Arrivé sur le cosmologique SDSS14+13B (Zercon, a Flagpole Sitter), on est pleinement entrés dans le domaine du divertissement de haute qualité. Peu importe les métaphores, Bish Bosh nous fascine par la cadence qu'il impose, les moments de silence et les indications qu'il semble nous donner, entre temps, pour nous aguerrir. Arrive Epizootics, et nous sommes en ordre de bataille. Si la séduction sonore est à l’œuvre sur Bish Bosh, sa charge émotionnelle est inattendue. Elle survient surtout avec The Day The « Conducador » Died, une chanson à propos des derniers jours d'un dictateur, sujet de prédilection de Walker. L'album se termine ainsi sur une version de Jingle Bells. 

Les pistes pour ramener tous les narrateurs de Bish Bosh à un seul ne seront jamais refermées, tant il ouvre de possibilités et transforme les chambres cinématographiques en vastes étendues virtuellement impossibles à figurer. «Si la merde était de la musique, tu seras un brass band ! » assène t-il dans un ostentatoire moment de solitude humoristique, ressemblant à ce que dirait Ignatius, le héros de la Conjuration des Imbéciles. S'il était un auteur de bande dessinée, Scott Walker en serait aussi le personnage. Ce serait Chester Brown dans 23 Prostituées. En fait, dire que tout cela est drôle en retire tout l'humour, comme si j'aspirais la moelle des os avant de vous les donner. Nous sommes contents d'adopter là un esprit canin, éprouvant un seul sentiment, une seule pensée à la fois, car l'écoute de Scott Walker ne permet pas autre chose : elle accapare nos sens. 

Imaginez, maintenant, qu'on s'amuse à rendre la musique de Bish Bosh en envoyant des tweets pour transmettre notre enthousiasme à chaque nouveau détail amusant ou glaçant que contiennent ses chansons. Dans monde sans concentration, de commentaire continu, où tout est partagé avant d'avoir existé, où la création est rendue impossible par la parole et l'écriture de messages ininterrompus et inutiles via les nouvelle technologies, Scott Walker est une plongée dans un monde qui n'est pas effrayant, mais réconfortant. Réconfortant de voir ce que la pensée affûtée peut encore créer, quand elle est libérée de besoin débilitant de rechercher l’approbation d'un autre que lui. C'est une leçon cinglante. Il n'y a qu'à entendre les sabres sur Tar, un morceau direct et simple une fois accepté que sa trame est constitué de machettes frottées l'une contre l'autre en prévision d'une décapitation. C'est le pouvoir d'un esprit qui, comme celui des dictateurs, n'a qu'une idée en tête et tous les moyens à sa disposition pour y parvenir. 

Les expérimentations de Scott Walker en studio apparaissent, au vu du résultat, étonnamment sensées et conduites dans un but, au delà de celui de remplir le néant : provoquer un contraste idéal entre beauté et cynisme. Avec des cordes d'orchestre comme dans les années 60 ou aujourd’hui, cela au moins n'a pas changé. Certes, on pourrait penser que Walker a toujours gardé le ressentiment de se faire oublier dès ses trente ans, mais quarante ans plus tard, il a fait de tout son ressentiment un crocodile dont nous sommes des Pulvians fluviatiles auxquels il ne laisserait pas que les restes mais toute la proie en état de grâce ante mortem. 

Sa volonté de songwriter n'a jamais été battue. Il fut un modèle pour Bowie jusqu'à l'avant dernier jour de sa vie, celui où parut Blackstar (2016) sonne comme une tentative de jouer dans la veine de son aîné (de trois ans). Écouter Nite Flights (1978) permet de s'en convaincre plus avant. Il reprend la chanson titre avec élégance sur Black Tie White Noise (1993). 

L'image la plus forte de Scott Walker ? Celle fournie par Mojo, où on le surprend dans une librairie londonienne, la casquette vissée sur la tête, dans une situation bien banale. Pourtant, qui connaît sa silhouette énigmatique, la personnalité élusive de cet étrange britannique originaire de l'Ohio, et son aura dans la musique pop anglo-saxone aurait le sang qui ne ferait qu'un tour en l’apercevant. Mais pour expliquer pourquoi, il faudrait commencer par en faire un portrait non pas comme simple silhouette, mais comme créature humaine au parcours hors du commun.

Plus que l'album, c'est l'homme qui mérite l'étiquette de référence dans le paysage musical des cette fin/début de siècle. 



lundi 16 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 1 - WITCHSKULL - The Vast Electric Dark (2015)





OOO

intense, sombre, envoûtant

Heavy metal, doom metal


Witchskull est ce qu'on appelle un power trio : voyez Motorhead. Une batterie puissante, une guitare et une basse qui transmettent un vrai sens du danger. Surtout, trois musiciens expérimentés qui, bien qu'il enregistrent pour la première fois sous ce nom, sont déjà connus dans la scène hard rock de leur ville – ici, Canberra (Australie). La sauvagerie poétique de The Vast Electric Dark ne peut être le fruit que d'années de maturation dans la tête de ces artistes tourmentés.

Ce qu'ils font n'est pas seulement du hard rock, mais c'est qualifié par les aficionados de culture souterraine de doom. Pour 'déclin' 'perte', 'déchéance'. Que gagne t-on, alors à jouer à corps perdu ce genre de musique ? Il s'agit d'un rituel à la fois funèbre, émotionnel et révérencieux, où toute la morgue de la chose est adoucie par l'utilisation de ces images quasi romantiques faisant état de landes sombres, de faunes sataniques, de morts-vivants et de sorcières – même votre propre mère en est une.

Qu'est-ce qui démarque les meilleurs de ces groupes, dont Witchskull fait partie, au point de se hisser comme la découverte la plus excitante de cet automne 2015 ? Les mots manquent en général pour décrire la sensation que produit la musique doom : cette délectation méphitique d'entendre dérouler des histoires de malédiction et de sacrifices fantasmés ne fait pas de tâche convaincante une fois couchée sur le papier. La conviction qu'ils véhicule ne fait pas un bon scénario, et la seule manière d'en parler de façon convaincante serait de raconter leurs déboires comme dans Anvil.

On préfère parler de cette musique en termes techniques. Et voilà donc ce qui la démarque : des tambours de guerre en guise de batterie, des riffs un son si resserré qu'ils semblent fusionner avec l'énergie de leur chanteur, dont la voix bascule entre le trémolo et les tons caverneux. Les trois premiers morceaux montrent le système : puis comme dans tout grand album, la suite approfondit et développe les thèmes et les points forts du groupe. Chose incroyable : à chaque fois qu'on se dit que si le morceau se terminait maintenant ce serait parfait, le morceau se termine bel et bien.


La chanson World's Away montre une sauvagerie et une limpidité à son nirvana. L'accélération du tempo fait que la voix de Marcus De Pasquale est plus tendue que jamais. Harvest of the Druid est la chanson qui ressemble le plus à un hommage à Black Sabbath, à une danse infernale, et c'est un point importe de l'album, avant le dernier morceau en forme d'épilogue. Le groupe, humble et sage en interview, parvient à être aussi monolithique que leurs influences. 

http://witchskull.bandcamp.com/

jeudi 12 novembre 2015

AQUILUS - Griseus (2011)



Pour les amateurs de Devin Townsend, Cathedral, Alcest...

OOO
épique, sombre, audacieux
Black metal, orchestral

Combien de fois faut t-il écouter un album pour avoir qu'il laisse une impression durable et intéressante à raconter en chronique ? Pour le projet de black metal Aquilus, un seul morceau est suffisant afin d'être imprégné par cette musique incroyablement composée et jouée. L'image qu'elle suscite est palpable, comme surgie sur la page d'un vieux grimoire et retranscrite avec une précision d'érudit dans de caverneuses cavalcades de guitares une grande geste de claviers. L'entrée en matière, Nihil, introduit de surcroît des voix (chant hurlé, chœurs) inouïes. L'auditeur de peut s'empêcher d'être abasourdi devant devant cette puissance d'expression, cette capacité à introduire une réalité si profondément mélancolique, séduisante et immédiate qui emprunt les objets que l'on croit connaître.

Pourtant la musique est débarrassée de la vanité des objets. On dirait que la musique est un art de la suggestion et de l'affirmation d'une image obsédante plus belle et plus grande que soi. Elle est meilleure quand elle ne réduit pas celui qui la compose à sa condition, écrit un cycle qui grandit les forces de ceux qui y ont pris part, et leur donnent une place à eux seuls. C'est un art quasi magique puisqu'il invoque des savoirs sensoriels, et convoque le fond de nos pensées pour les rendre évidentes et leur permettre d'être captées comme l'air que l'on respire. L'air d'Aquilus est épais, mais plutôt que du nous enfumer il multiplie nos capacités d'inspiration.

La notion d'originalité est l'une des plus belles en musique, juste parce qu'elle côtoie celle d'évidence, et Aquilus combine les deux. Le death métal est la musique des romantiques, ceux voulant voir une réalité plus sinueuse, grandiose et imaginative. Griseus comble à merveille cette dimension exploratoire. Il repousse par chansons-chapitres les frontières de sa beauté, jusqu'à la félicité triomphante de The Fawn, et avant les 17 minutes éreintantes de Night Bell...

Il existe un mot, bouleversant. Il est approprié quand on apprend qu'Aquilus n'a été composé et enregistré que par une seule personne. Des indices de cette prouesse (qui pour n'est pas sans rappeler ce qu'on peut trouver chez le canadien Devin Townsend) sont donnés par la technique de composition, progressive et patiente.  Il semble avoir privilégié les cordes : sur des mélopées au piano se greffent de vastes parties orchestrées (In Land of Ashes, The Fawn). L'orchestration et le mixage font le reste. Il n'y qu'un pas de là à  avoir construit la Moria. La Dark fantasy qui nourrit le Seigneur des Anneaux est une référence évidente. Et c'est la meilleure, l'Héroïc fantasy semblant pour toujours protégée des modes, à l'abri des regards, gardant les meilleurs secrets pour ceux qui en auront trouvé les portes et décrypté les formules permettant d'y pénétrer.

http://aquilus.bandcamp.com/album/griseus

mercredi 30 septembre 2015

PATTY GRIFFIN - Servant of Love (2015)









OO
Doux-amer, sombre, puissant
Folk-rock


C’est au bras de fer que se joue cet album. La voix de la chanteuse, qu‘on a comparée à Ricky Lee Jones ou Nina Simone, s’élève en crescendo sur une trame au piano (la chanson titre), avec un cornet pour le douloureux versant jazz. Trouve son rythme sur un blues/rockabilly où chaque secodne semble payée (Gunpowder, There i’snt One Way). L’émotion est vécue comme une souffrance. Good and Gone ancre l’album plus profond dans ce monde alternatif ensorceleur, comme une fuite à la réalité insupportable pour laquelle Griffin paye un prix. Le kalimba de Ralph White, et la guitare insistante créent un mantra qui souligne les paroles impitoyables. Sa voix se fait blues sur Hurt a Little While. Il s’agit d’afficher dans les premières minutes la couleur. Des chansons d’amour décharné, qui réclame, en regrets, en besoin, en prière, en repentance. « One of these days, i’m gonna laugh again, one of these days i’m gonna smile ». Chaque parole semble extraite come de la poudre d’un chien de fusil.


Cet album sans refrains, sans concession, tient la distance en s’enfonçant, comme au cinéma, dans des séquences, puis dans des plans, statiques et tétanisants. Les ragas et le kalimba évoquent une expérience transcendantale. Ce n’est pas de désespoir qu’il s’agit, mais de choix faits dans une force ombrageuse et une clairvoyance déchirante – puis avec une certaine classe, quand on parvient dans la dernière partie de l’album (Noble Ground). On est dans l’attente d’une lumière, de Rider of Days ou Made of the Sun par exemple, avec cette imagine rétinienne du soleil se frayant un chemin vers Griffin, alors qu’avant, c’était les amants qui allaient le trouver. Seule la nostalgie de l’être aimé semble persister. Quelque chose de nouveau peut-il vraiment se développer à l‘ombre des souvenirs de chansons et de rires ? L’envoûtement est t-il la bonne façon de parvenir à un changement ? On y replonge avec Everything is Changed. On ne souhaite à aucune artiste plus jeune d’emprunter la même voix funèbre que Patty Griffin. Elle décrit avec limpidité des endroits où personne ne passera, et en ressort plus forte. 

mardi 28 juillet 2015

CITIZEN - Everybody is Going To Heaven (2015)



O
sombre, intense
Rock, indus, hardcore, émo

Les choses ne sont plus les mêmes. C’est ce que ce quintet semble vouloir signifier partout sur cet album dramatique. Un changement a eu lieu, entre le premier et le deuxième album, le point A et le point B. Même si pour l’essentiel on continue d’écouter une musique pleine d’émanations rock émo qui évoquent Marilyn Manson (la pièce centrale My Favorite Color, « Stay quiet for me » hurlé à la façon de Brian Warner, et le riff martelé comme du rock indus). Les guitares sont caverneuses à souhait. Lorsque la basse gonfle, le néo métal de Korn vient à l’esprit (sur Ten par exemple). Mais pourquoi ne pas se sentir un peu nostalgique de ce désespoir mal dégrossi, cette façade pour conjurer des drames existentiels. La plus grande force de Citizen, dirait t-on, c’est de tant miser sur la forme de l’album, de faire en sorte que les morceaux se renforcent entre eux, alternant les ambiances et les dynamiques de façon hypnotique.  Les deux ballades, Yellow Love et Heaviside, par exemple bâtissent vraiment une oeuvre qui les dépasse. Des cycles émotionnels se font écho Les sentiments sont à fleur de peau, mal définis comme cette voix qu’on ne saisit pas bien. 

Run for the Covers Records, un label à suivre. 

vendredi 15 mai 2015

BEN HOWARD - I Forget Where We Were (2014)



OO

sensible, pénétrant, sombre
indie folk

En musique, le sentiment de mélancolie suscite bien plus un plaisir agréable, comme celui qu'on peut éprouver tandis que le soleil se couche et nous éclaire sereinement à travers les branches agitées d'un arbre, que d'une sensation de désespoir. L'attitude en retrait d'un artiste qui enregistre ce genre de musique n'a souvent rien à voir avec la générosité qu'il produit. Ben Howard, raide et sombre sur la pochette de son deuxième album, ne laisse pas imaginer toute la grâce virevoltante qu'il met par moment dans ses chansons, et jamais mieux qu'au milieu de la chanson titre. Les roulements de batterie nous emportent loin.

La mélancolie est aussi un sentiment particulièrement pur, dans cet album excellent ou tout sonne si juste, que l'influence du folk et de la musique ambient des seventies de John Martin saisit dans toute sa vérité intemporelle. Dès lors, ceux qui regretteront l'apparente létargie qui s'installe peu à peu dans l'album, en comparaison avec le folk plus heureux de Every Kingdom, rangeront bien vite lers regrets au placard. Howard expérimente ici avec les harmonies, crée un son vaste et original, qui retranscrit un saut dans l'inconnu. Au est précipités par la grand porte, dès Small Things, qui répète de façon frappante 'His the world gone mad, or is it me/All the small things that gather around me, gather around me...' On peut vraiment ressentir avec lui les forces contradictoires qui l'encerclent, dans un sentiment de solitude face aux éléments qui a tôt fait de donner à l'album un côté américain.

La gravité du jeune Howard ont incité à la comparaison avec Justin Vernon, par exemple, au moment où Every Kingdom remportait des prix et se vendait en grosses quantités. La voix de Ben Howard n'a sans doute rien d'extraordinaire, au delà de la belle lassitude qu'elle exprime. Il ne fait pas penser, comme son héros, du folk sur Solid Air (1973), au folk-soul transcendant de Terry Calier, même sa sensibilité exacerbée lui donne un charme particulier. Il s'assure que la production de son album bâtisse sur le folk du passé des canevas qui s'étirent et se transforment en prenant leur temps (Time is Dancing, End of the Affair) La première des deux est envoûtante, la seconde prouve que I Forget Where we Were est un album d'ambiances, capable de prendre son envol sous l'arbre agité au crépuscule comme dans la nef d'une cathédrale. On pense à Again, la chanson d'Archive, surtout lorsque Howard s'époumone directement dans le corps de sa guitare.

Dans cet enchaînement construit , chaque chanson semble apporter ce qu'il manquait à la précédente, la complétant qu'il est facile d'oublier où elles commencent et se terminent, se déroulant comme dans un fondu enchaîné. On retient en particulier comment la guitare acoustique réapparaît sur In Dreams, une C'est l'intelligence de cet univers dans lequel plonge la musique de Howard qui donne par contraste, à sa voix un aspect hanté. On pense à A. A. Bondy un autre merveilleux esthète de la mélancolie en forme de voyage. Si on en doute, pour le voyage, il suffit d'écouter Conrad. On ne décroche pas d'un tel album !

samedi 24 janvier 2015

JOY - All the Battles (2014)






OO
attachant, sombre, 
Rock alternatif

Après toutes ces années, difficile de de ne pas avoir la sensation que l'esprit du belge Marc Huyghens, ne trouvera jamais la sérénité, lui dont la voix tranchante entame souvent les morceaux avant tout autre instrument. Les chansons exhalent l'engagement, l'impuissance ou la menace, et on devine la bataille infernale qui est livrée pour jouer de simples chansons pop. Les refrains cathartiques libèrent un trop plein d'émotions et construisent à chaque fois des mélodies affectées. Les plus tapageuses (Sunday and I, The Great Fire, Life..) s'écoutent compulsivement, tandis que les plus lentes (All the Battles, Drift and Dive) nous plongent dans une sereine mélancolie - comme tout bon disque, celui-ci n'épuise pas les meilleurs paradoxes. Une musique minimaliste parfois, qui se ressent partout, dont le schéma est établi depuis le temps de Venus, le précédent groupe de Huyghens, et plus précisément depuis son album préféré enregistré avec ce groupe, le sans appel The Red Room. Les chansons sont aussi courtes et frappantes qu'on peut se le permettre quand on souhaite toutefois embarquer l'auditeur pour un pont et plusieurs refrains. ils se terminent abruptement. La basse de Katel, qui a remplacé Anja Naucler (violoncelle), donne un aspect plus rugueux et musclé, à l'album, qui tente parfois de bondir hors de sa boîte (The White Coat) en avançant la frustration positive. On sent que Françoise Vidick (batterie, chant) comme Katel on un rôle important pour renouveler et prolonger les habitudes mélodiques de Huyghens. D'ailleurs, elles chantent en tandem plusieurs chansons, et les habitent avec un succès qui dépasse même celui d'Huyghens, pour qui la cause est déjà gagnée. La production squelettique, se caractérise par le manque ou au contraire par l’hypertrophie de certains éléments : elle est due à John Parish, et c'est ainsi que le disque prend parfois de faux airs de Pj Harvey. Une très bonne surprise.

samedi 6 septembre 2014

LAURA JEAN - A Fool Who'll (2011)





OO
Folk, Alt-folk
Pénétrant, lyrique, sombre

Des paroles incroyablement désenchantées, mais beaucoup de lyrisme caractérisent Laura Jean. Son album en 2014 est produit par John Parish, sans presque rien d'autre que sa guitare et quelques chœurs. Mais ici, il y a des cuivres, des incursions chaleureuses au milieu de la grande dépression. La pochette rappelle bizarrement celle du deuxième album de Nick Drake, Bryter Layter (pour me souvenir du nom, j'ai levé les yeux sur ma collection de CD et l'ai repéré tout de suite). Bien sûr, Laura Jean est, ou sera comparée à Cat Power, voire à PJ Harvey, dont elle partage le deuxième prénom. La densité émotionnelle dont elle fait preuve sur les ballades électriques et fragiles de cet album est saisissante. A chaque écoute, on s'enfonce un plus, que ce soit par la grâce des arrangements ou par la magie de sa voix, sans doute pas le produit de cours assidus mais plutôt d'après-midis à exprimer de la frustration. Les trémolos sur Missing You, toute en retenue avant soudain de prendre de la hauteur, prêtent à une extase inquiète, tandis que Noel a quelque chose en commun avec une chanson de Let England Shake, dans le traitement de ses voix, et l'impression de courir en cherchant les vivants sur un champ de bataille. On pense, parfois, sur quelques arpèges divins, à l'étrangeté de l'acid folk anglais dans années 1970, qui fascine sans aucun doute Laura Jean. Ecouter Valenteen nous retourner là où les saisons changent, dans un pays lointain aux propriétés magiques, ou tous les objets inanimé nous rappellent l'être aimé, se mettent à chanter. Le melodica et les envolées falsetto complètent les penchants originaux d'une chanteuse très inspirée.   

YOB - Clearing the Path to Ascend (2014)






OO
sludge metal/doom metal
sombre/hypnotique/intense

Avec un casque, cet album de quatre morceaux gigantesques vous envahit de noirceur d'une mélancolie étrangement confortable. In Our Blood est impressionnante dans sa construction et ses riffs hypnotiques, faits pour que l'auditeur soit gagné d'indolence. Nothing to Win est ce que j'ai entendu qui se rapproche le plus du qualificatif de 'sans appel'. Ou 'sans respiration'. 11 minutes incroyablement denses et assommantes, mais on en redemande. Du moins si on a décide que l'heure était venue d'écouter des choses un peu plus extrêmes que la moyenne, comme ce superbe disque de "sludge metal" un genre 'popularisé' par quelques groupes échappés de l'explosion death/grindcore des années 1990 et qui jouaient la musique extrême la plus lente, d'où sludge, 'limace'. Sleep ('sommeil') est souvent désigné comme l'un des chefs de file de ce mouvement, et Yob est signé désormais sur le label de Neurosis, un autre groupe culte qui a effleuré, si on peut dire, ce genre musical à son tour.
A la fin, les 18 minutes de Marrow dégagent une telle tristesse qu'elle pourrait bien finir par vous gagner, vous qui avec pourtant pas l'habitude de vous laisser influencer par l'humeur de la musique que vous écoutez. Les accords répétés laissent penser que la simplicité cohabite avec l'intelligence, tandis que les deux voix, très différentes et fascinantes toutes les deux, se partagent le 'travail' vocal conséquent de cet album aussi très bien produit. Clearing the Path to Ascend est ce qui se produit quand un groupe de métal atteint le nirvana musical, se rend compte qu'il y est peut-être déjà venu (ils ont déjà une carrière impressionnante) et en fait une grosse dépression. 

dimanche 13 avril 2014

THE AFGHAN WHIGS - Do To The Beast (2014)








O
sombre, pénétrant
rock alternatif

Do To Te Beast n'est pas le genre d'album sur lequel j'ai envie de réfléchir à froid. Ca 

mènerait finalement à ne plus en parler. L'envie mélodramatique du chanteur écorché 

Greg Dulli est très bien soulignée par cette musique orchestrée, interprétée par un plus 

large ensemble qu'il y 20 ans, dans des ambiances qui se font parfois explosives sans que 

n'en ressorte vraiment de nécessité. L'abondance de claviers, de percussions complexes 

voire de cuivres est révélatrice d'un jeu de cache-cache porté à son paroxysme. Les 

chansons démarrent sur le velours rouge, finissent souvent en cacophonie mais ne sont 

jamais meilleures que lorsqu'elles se dissipent dans quelques notes de piano rhodes (Lost 

in the Woods). Il faut cerner à nouveau le personnage de Greg Dulli, ce qu'il a été 

globalement depuis 25 ans pour trouver pleinement poignant ce disque, entre l'album 

rock 

et la bande originale de son présent. Même si on aimerait avoir à les éviter, plusieurs 

grandes questions surgissent tels des écueils qui réveillent les nostalgies des temps 

passés comme des feux sur un lac de bile. Qu'en est t-il de la voix ? Elles est de plus en 

plus entravée, et désormais mixée en deçà de ce qu'elle a pu être. A l'image d'Algiers, la 

plus belle chanson de cet album, ce n'est une musique vitale que si on cherche à 

remonter à contre-courant, à ébouriffer. C'est à dire, qu'il faut l'écouter en restant absorbé.  
Et juger par la deuxième partie de l'album si Dulli a envie de nous dans son petit jeu ou si 

son groupe n'abreuve que sa propre mélancolie. These Sticks finit les choses en beauté, 

mais Black Love (1996) les avait terminées en grandeur avec une chanson de plus de huit 

minutes.  

vendredi 4 avril 2014

PROTOMARTYR - Under Color of Official Right (2014)




OO
intense, sombre 
post-punk, rock alternatif


Enregistré dans un froid glacial à Detroit, cet album est déjà une référence post-punk, avant

 même qu'on puisse se le procurer. Son austérité de guitares tournoyante est traversée d'une 

basse enlevée qui donne une rondeur inattendue aux morceaux.  Les sentiments s'insinuent en 

nous par à coups contradictoires, le groupe parvient même à faire oublier un peu qu'existent 

The Fall ou No Age, par exemple. Ils nous encouragent à chaque minute à trouver non pas la 

sortie, mais la clef qui nous fera comprendre cette oeuvre, la ville à laquelle elle se rattache, et 

accepter tous les défauts d'hospitalité et les solitudes. Ils nous montrent des humeurs comme 

des rues, entrelacées, interconnectées telles des sections rythmiques. Scum, Rise !, Come 

and See et I'll Will TAke That Applause donnent à l'album une dernière moitié digne, l'une des 

meilleures que l'on puisse imaginer pour un groupe qui souhaiterait faire une grande oeuvre

 tout de suite, mais veut aussi aller réchauffer sa vie ailleurs.  

mercredi 1 janvier 2014

DAUGHTER - If You Leave (2013)



OO

sombre, romantique, soigné
indie rock

Ce qu’il y a de plus magique avec le premier album du trio Daughter, c’est qu’il vous faudra bien quelques minutes pour passer l’euphorie du premier contact pour réaliser à quel point les chansons sont désespérées. If You Leave est l’un de ces albums aussitôt confortables, ceux pour lesquels on sait, avant même de les comprendre, qu’on les écoutera en entier. Il n’y en a pas beaucoup, et c’est un attribut de la musique du groupe que de se distinguer par sa franche excellence – la précision avec laquelle le guitariste Igor Haefeli et le percussionniste Remi Aguilella sont parvenus à produire une orchestration, des thèmes musicaux pour accompagner, voire précéder la voix d’Elena Tonra. Le son est vaste, profond et riche au point qu’il serait vain de le rattacher à un style. Les sons trouvent peut-être une référence quelque part, mais Haefeli les joue avec un état d’esprit tellement transi qu’il fait percer l’émotion avant de donner la sensation de d’être affilié à une école musicale. Quelques notes de guitare tempérées transforment Winter, la chanson d’ouverture, en lui insufflant une sorte d’aspect dramatique. C’est comme si des sons glacés se réchauffaient à travers lui et le groupe pour trouver leur beauté originale, leur indépendance. Les anglais de The XX n’en sont que les ombres projetées et mornes. 

Elena Tonra n’avait pas l’intention de faire un grand disque. Elle voulait une musique confortable, dans laquelle elle se sentit en voix et en confiance, dont elle fit l’expérience aussi bien que des sentiments qu’elle décrit. Dès Winter, les ambiances sont autant faites pour saisir les sentiments que pour les émanciper. La chanson s’arrête, le temps de libérer plus d’espace, de se polir, de trouver son chemin avec une hésitation que la pop ne pourrait pas se permettre. C’est cette osmose entre la chanteuse et son environnement sonore qui définit le mieux Daughter, et qui peut parfois rappeler Portishead. 

A cause de ce qu’elle chante, certains ont vu dans If You Leave presque une menace : comme ces fantôme japonais qui émergent d’un puits et se dirigent sur vous pendant que vous demeurez médusé. C’est qu’avec « Ne te projette pas à demain car je sais déjà que je vais te perdre », sur Tomorrow, par exemple, elle est incapacitante, nous laissant entre deux saisons, inaptes à décider ce que nous ferons, sur le plan sentimental, pendant les prochaines semaines. L’amertume et le sentiment d’une rupture non seulement amoureuse, mais avec l’âme de chaque homme en particulier, semble totale lorsque Tonra écrit et chante. If You Leave décrit dans une gaze enivrante l’effet que peuvent produire les anti-dépresseurs et la nécessité de reproduire et de changer une émotion en art seulement pour se persuader que l’on en ressent encore. C’est pour cette raison que la musique est si caressante : parce que Tonra en recherche les effets réconfortants bien davantage que nous.

vendredi 6 septembre 2013

WILLIS EARL BEAL - Nobody Knows (2013)

 

 



OOO
intense, hypnotique, sombre
soul, blues alternatif

L’album commence avec deux morceaux qui donnent la sensation que Willis est un classique, avec notamment la chanson Coming Trough qui profite de la présence de Cat Power, une chanteuse dont les premiers albums écorchés, dans les années 1990, sont sans doute parmi les références de Willis Earl Beal. Un passage lumineux qui donne l’impression que Beal veut ramener la soul là d’où elle vient. Mais ce n’était que pour montrer qu’il en était capable.  

Burning Bridges nous fait basculer dans le genre de long développement cinématique qu’Al Spx nous avait servi avec Hector, sur l’album I Predict a Graceful Expulsion (2012). Sa vidéo ou elle interprétait une mariée enceinte et possédée, affranchie des dernières lumières de la civilisation dont elle est bannie pour accomplir son rituel d’adieu au corps de l’homme dans ses mains. Comme la chanteuse canadienne, On peut sans aucun doute possible dire que Willis Earl Beal nous ‘prédit une expulsion grâcieuse’ une expectoration à la hauteur de ses talents vocaux magnifiquement enregistrés, sa voix conservant l’aspect brut qui a l’a rendu si attractif dès Acousmatic Sorcery en 2012.  

C’est intense, parsemé de glockenspiel et de piano, l’austérité élégiaque se mariant bien avec l’interprétation très libre du chanteur ténébreux, de la voix profonde et inquiétante au falsetto implorant. Disintegratings arrive, avec son groove désossé et laissé aux seule notes d’un piano hanté, la basse rampant dans un angle tandis que des voix préenregistrés perturbent le recueillement de Beal. Cette chanson, l’une des plus dénudées de l’album, est pourtant sale, maculée. Il faudra attendre Blue Escape pour réentendre une chanson dont la pureté concurrence Everything Unwinds.  

Dans le milieu de l’album, on bascule dans un faux blues dont le ressort repose sur le pouvoir de Beal à émuler, parfois à éructer, à jouer des codes du genre sur des rythmiques et des grooves addictifs. Too Dry To Cry pose les dernière bases d’un album cohérent et hypnotique, dont les éléments et les instruments  vont désormais ressurgir pour mieux surprendre, pour souligner d’un trait gras cette voix qui ne perd jamais en intensité ce qu’elle gagne en fureur ou en décadence. Earl se dépeint comme un être intransigeant, cruel, une araignée affamée qui parcourt les murs de sa morale, de sa conscience sans jamais revenir complètement au centre de lui-même. Il évite ainsi de se caricaturer. Et cette conscience ne se repose jamais.

Tous les mouvements qu’il effectue autour de ses victimes, y compris de lui-même, sont accompagnés d’un sens de la menace surgie de nulle part, une ombre de harcèlement et de danger avec laquelle les bluesmen ont beaucoup joué, souvent avec plus de légèreté qu’ici.  La voix qui raisonne, comme une ironie face à l’indifférence et à l’oubli qui frappe l’artiste de rue. Mais s’il chante, c’est qu’il espère encore que sa chance va tourner . « You got to give me a chance to/Reverse this romance”. Dans le carré infernal des chansons de 7 à 10, What’s  the Deal est une prêche hallucinée, qui résonne comme si elle avait été enregistrée spontanément par l’âme de Beal à son corps défendant. C’est une Passion dont l’éclat religieux est rendu profondément humain, divergent. La  note d’orgue lugubre qui traverse la chanson continue à la fin pour constituer le pinacle glaçant de l’album.

Emuler n’est pas quelque chose d’honteux, et Beal se sert de ce qu’il peut répliquer comme d’un tremplin pour conduire l’auditeur dans des territoires intangibles. Pour les amateurs de Tom Waits, de Bone Machine (1992) par exemple, il n’y a rien d’effrayant dans Nobody Knows : ils vont adorer se retrouver à la merci de Beal lorsqu’il qu’il se transforme en bête sur Ain’t Got No Love. Les rythmes, l’instrumentation métallique et l’orgue de barbarie rappellent Waits. Beal trouve bon d’y ajouter quelques notes de guitare psychédélique, de d’invoquer Jesus Christ et le Diable en hurlant. C’est avant que des rires maniaques ne viennent souligner l’ambiance infréquentable et que Beal ne termine, sur un truc typique de Waits : un hennissement du fond de sa gorge sifflante. Je ne me rappelle pas qu’une ballade de Tom Waits m’ait touchée de la façon particulière qu’a Everything Unwinds de le faire. C’est le vagabond sous les étoiles “Je danse dans le chemin/avec de la rouille dans l’âme/à côté des bennes à ordures/sans but particulier/tandis que tout se déploie....

mardi 3 septembre 2013

NO AGE - An Object (2013)

 
 

OO
Expérimental, fait main, sombre
Noise rock, Indie rock
 
Il y a presque 4 ans (!), quand Losing Feeling est sorti, j’étais très optimiste quant au potentiel de perfectionnement de ce groupe qui frisait alors les mélodies en lorgnant vers la pop, Dean Spunt produisant avec sa voix ce qui s’apparentait à des mélodies vocales. Il ne chantait plus du tout dès la troisième chanson, Aim at the Airport, qui pourtant était supposé capter l’essence du No Age d’alors, caressant et rêveur. A peine 4 morceaux qui apaisaient l’obsession du duo pour la fragmentation.
Une séparation à l’œuvre dans leurs compilations, leurs albums expéditifs et à l’intérieur de leurs ‘chansons’ bruyantes, où le collage d’éléments antinomiques était la règle, avant (Nouns, 2009) et après (Everything in Between, 2011) Losing Feeling. Les 4 morceaux, à l’image du final You’re a Target étaient simples et relaxés, aussi doucement revêches que du My Bloody Valentine.
Mais Dean Spunt et Randy Randall sont plus consciencieux que cela. On aurait même pu croire, après les 38 minutes de Everything in Between, qu’ils allaient cesser de se comporter comme une moitié de Sonic Youth produisant une moitié de Daydream Nation, recruter un troisième membre et étoffer leurs albums d’émotions plus intenses. Leur musique continue cependant essentiellement de parler de ‘tout ce qui se trouve entre’, les sons atones et bruitistes, les instruments traités en machine, les feedbacks aériens et autres sons restreints, étouffés quelques instants  après avoir commencé à nous ravir. La production, les effets sont le levier par lequel l'album nous captive après quelques écoutes.
Sur An Object, cet enchaînement de plages, réglé avec un sens du timing facile à sous-estimer, entraîne les accusations de conspirations corporatives vers une détresse individuelle, en à peine 29 minutes. Les fractions de seconde qui séparent les chansons les unes des autres permettent dans la plupart des albums de servir de pont pour changer légèrement d’ambiance ; dans An Object, la chanson suivante est, de prime abord, la parfaite continuation de la précédente. C’est sans vraiment s’en rendre compte que l’on bascule peu à peu dans une morosité étrangement salutaire. An Impression et son violon électrique est un signe de l’introspection qui s’installe et trouve son point culminant dans Running Form A Go-Go. On pense à Joy Division, autant pour l’humilité de Dean Spunt lorsqu’il chante « There’s no escaping when it pays your way/ I tell myself it’s one more day/ and one more night alone again.” que pour ce sentiment de fièvre dormante qu’on ne peut plus prendre pour de la désinvolture ou de la rêverie. Et aussi, difficile de ne pas trépigner nostalgiquement en croyant entendre Transmission, le single nerveux d'octobre 1979 sur lequel Ian Curtis finissait par exulter cyniquement "dance dance dance to the radio". La 'transmission', ici, c'est I Wont be Your Generator, une chanson qui contrecarre sans subtilité inutile les tentatives des labels pour acheter l'idéalisme de leurs groupes et leur donner une belle image. La sensation qu'il puisse s'agir d'une guerre datée fait reposer l'album autant sur sa colère que sur une memorabilia (une manne de souvenirs) étonnement épaisse pour prendre sens en une seule petite demi-heure.  
Cette détresse est rendue plus forte par le don de No Age à se rapprocher au plus près de ceux qui les écoutent, leurs chansons donnant l’impression qu’elles peuvent être manipulées, que la prochaine écoute sera celle où l’on en  découvrira toute la force émotionnelle ou au contraire, le détestable cynisme. Fabriquer et envoyer eux-mêmes An Object pendant l’été 2013, en incluant parfois à leurs livraisons des dédicaces et des dessins de leur main, n’a fait que les rapprocher encore de leurs fans tout en les mettant un peu plus à part, dans un monde où faire soi-même des paquets et mettre l’accent sur le fait qu’il ne s’agit que d’un objet’ parmi d’autres, se refusant toute marque de différenciation, est peu propice à créer le buzz.  
Les sons s’entremêlent, résultats d’une longue recherche pour qu’aucun d’entre eux ne prenne mieux de prenne le dessus, la batterie étant par exemple la meilleure lorsqu’elle est suggérée, avalée par la guitare et la voix. Lock Box ressemble à un bootleg des Ramones, sauf que c’est une chanson patiemment rendue pour produire cette sensation d’enfermement, de restriction que l’on peut ressentir lorsqu’on réalise que la musique que l’on jouait pour s’abandonner n’est qu’un moyen vain. Autant se propulser rapidement d’idée en idée, tenter de ralentir, imperceptiblement, et finir par fondre ses rêves de punk rock dans le feedback qui succède toujours à l’apparition scénique de ce genre de groupe, de ceux qui suggèrent et frustrent autant qu’ils produisent d’instants mémorables. Le très consciencieusement nommé Commerce, Comment, Commence triomphe dans ce sens à la fin.
 
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...