“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”
James Vincent MCMORROW
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dimanche 9 avril 2017
# Morceau : DEVIN TOWNSEND - Stormbending (2016)
Un album est toujours plus intéressant s'il fait passer un message, et parfois beaucoup plus valeureux s'il s'octroie une mission. Transcendence souffre peut être de contenir presque autant de conclusions que de morceaux, et plusieurs intentions ou missions. L'une d'elle est de faire s'exprimer le groupe, et de montrer que The Devin Townsend Project est une entité en 3 dimensions. En tant qu'êtres humains, ils ne sont pas seulement sur le pied de guerre pour nous combler les oreilles, mais se tiennent à nos côtés quelle que soit notre place sur la planète, pour tous les combats universels. A l'image de Stormbending, qui évoque pèle-mêle le pouvoir presque divin des cordes de son instrument et celui de produire de toute son âme un futur désirable.
Lorsqu'on écoute Devin Townsend on change aussitôt d'échelle. Ce qui était infime devient capable de mettre Kong K.O., ce qui était déjà passablement grand devient galactique. C'est, amplifié et statufié, l'effet de la petite marionnette Ziltoid, conçue en 2007 à l’effigie d'un créateur alors déprimé par l'état du show-business et consumé par son propre appétit de musique. Au business, Townsend a contribué à lui rendre son aspect décomplexé, présentant au Royal Albert Hall son mini-opéra autour de la marionnette. Son état maniaco-dépressif, qui l'empêche de rester stationnaire bien longtemps, l'a poussé dans de nouvelles aventures.
Mais il a aussi pris soin de se demander, a avec chaque nouvel album, s'il avait encore quelque chose d'utile à partager avec le groupe et avec ses fans, si sa musique pouvait, avec toujours la même pertinence, conforter et agréger ses états moraux plutôt que de les laisser en apesanteur au risque de le hanter éternellement. Sans cela, il n'aurait peut être pas gagné sa place d'artiste singulier érigé tout contre les cohortes de groupes metal sans leur ressembler, innovant et unique au monde, et donc, selon les règles de son humanité, dans l'univers tout entier.
Car s'il existe des consciences ailleurs, leur éveil a été très différent du notre, cette façon de s'attacher à des objets au départ insignifiants pour leur donner une plus grande force évocatrice que les choses de la nature le même. Townsend est le songwriter de ceux qui aiment les exploits sincères accomplis par l'homme et souhaitent le voir enfin trouver sa place dans la nature. Il est pour ceux qui apprécient la gravité quand elle passe avec fantaisie. Même dans la vidéo apocalyptique et (sans doute) volontairement très académique de Stormbending, ses fans décèlent le jeu qu'instaure Townsend, le décalage toujours présent dans sa façon d'être au monde, et qu'il éprouve à travers la musique comme aucun autre. A chaque fois, c'est comme de le voir de nouveau pousser son premier cri, accouché par sa mère. Il a ce type de lien avec une matrice, qui est soit la terre espérée soit un système plus grand et fantaisiste comprenant aussi l'espace.
jeudi 1 septembre 2011
Devin Townsend - Au Bord du Monde (3)
Une marionnette
En 2007, Townsend avait presque décidé d’arrêter la musique. Dans les abîmes d’une lassitude, d’une indécision provoquées par les substances et les revers des expériences passées, son avenir en temps qu’artiste lui paraissait incertain. Ce n’est qu’au moment de l’enregistrement de Ki et de Addicted, en 2009, qu’il donnera en interview des réflexions sur son travail passé. En forme de héros, de champion éternel dans un roman de fantasy anglaise (je pense au Elric de Michael Moorcock), il chassera les regrets pour s’atteler avec une ironie nouvelle à son destin professionnel. « Et j’ai soudainement réalisé que ce que je fais pour gagner ma vie est précisément ce en quoi je suis doué. C’est l’éclate d’être capable de créer de la musique, il y a beaucoup de gens qui adoreraient faire ce que je fais, qui adoreraient être en train de vous parler en ce moment plutôt que de travailler dans un centre commercial. » « je ne regrette rien de ce que j’ai fait, y compris les choses stupides. J’ai fait des trucs incroyablement stupides, mais les regretter n’est qu’un gaspillage d’énergie car ça ne change rien au fait qu’il faut les assumer. On doit payer chaque décision qu’on prend.” Sa vie avait changé dramatiquement depuis l’arrêt de sa consommation de drogues. La naissance de son fils Reyner en 2006 a aussi été un cap important : « aujourd’hui que j’ai un fils ça ne me rend pas service d’avoir peur des choses». «J’ai solvé tous ces moments émotionnels qui servaient de catalysateur pour [Strappping Young Lad]. Et je ne veux pas être ce type toute ma vie. Ce que j’ai à offrir, musicalement, mec – je veux faire des symphonies, je veux faire de la musique pop, je veux faire de la musique d’avant-garde, je veux faire de la musique incroyablement apocalyptique et brutale, je veux faire de l’humour. » L’hostilité gratuite de Strapping Young Lad lui paraissait maintenant bien loin… Mais avant Ki, il y eut d’abord Ziltoïd en 2007, l’album-concept délirant qui marqua le tournant de sa carrière, depuis le freak vers le nerd plus serein.
« Je me suis promis d’arrêter la musique pour, au moins, les six mois à venir et de dormir jusqu’à plus soif. Et c’est ce que j’ai fait : une fois rentré à Vancouver, je me suis écroulé sur mon canapé et je n’ai pas bougé pendant trois mois. Mais très rapidement, je me suis ennuyé. Pour m’amuser, je me suis donc mis à faire une marionette, chose que je voulais faire depuis l’âge de douze ans, quand j’étais allé voir le film Dark Crystal de Franck Oz au cinéma. Tout naturellement quelques morceaux ont alors commencé à germer dans mon esprit pour accompagner le tout. Et ces quelques morceaux se sont transformés en album. Et l’album en concept. Et, en deux temps trois mouvements, je me suis retrouvé exactement là où je ne voulais plus être…» Ziltoïd the Omniscient, disque que Townsend a réalisé entièrement seul – aidé seulement sur le plan rythmique par la boîte a rythmes surpuissante confectionnée par Thomas Haake de Meshuggah – est son Avatar à lui. David Cameron reconnaissant avoir imaginé ses aliens élancés et bleus alors qu’il était agé d’une douzaine d’années, pour aller contre l’idée de petits hommes verts. Un raisonnement primitif qui n’aurait jamais dû donner le film le plus cher de l’histoire du cinéma. L’album de Townsend mérite mieux, même s’il est régulièrement sous-estimé et considéré comme une trop grosse blague au sein de sa discographie cernée de grandeurs et de décadences thérapeutiques. Pour le reste – la découverte du scénario derrière ce fameux concept est laissée à la discrétion du lecteur, hormis put être le fait que le personnage principal, la fameuse marionnette (l’ironie poussant Townsend à la faire aussi chauve et moche qu’il s’imagine être lui-même), est un extraterrestre de la planète Ziltoïdia qui menace de faire sauter la terre si on ne lui donne pas une tasse du meilleur café. Soit une oeuvre d’un tout autre niveau que celui auquel opéraient les disques du Devin Townsend Band.
Le musicien est parvenu à transformer l’initiative honteuse de fabriquer une marionnette à partir d’une chaussette, de deux balles de ping-pong et d’un peu de paille en album haletant, mélodique et parfaitement construit. Ziltoïd en révélait beaucoup sur la personnalité de Townsend, autant, sinon davantage, qu’aucun de ses disques précédents. L’album évoque dans sa trame un autre projet du musicien, Punky Brüster, et le disque paru sous ce patronyme en 1996, Cooked on Phonics. L’histoire d’un groupe de death-metal de série Z du nom de Cryptic Coronor qui décidait soudainement de changer de style musical pour surfer sur la vague punk-rock d’alors. «Punky Bruster était une réaction à ce qui se passait alors et, d’une certaine façon le constat est le même avec Ziltoïd. Comme lui, je ne suis qu’une marionnette à la merci du bon vouloir de ce business qui essaye de me faire faire les pires grimaces. Moi, tout ce que j’ai envie de faire, c’est de partager ma musique avec des gens comme moi. » Le disque révèle un autre aspect, le plus récurrent sans doute, de la personnalité de Townsend : c’est un authentique nerd. Comme d’autres passent leur temps à éplucher les catalogues de jeux vidéo, ou a retaper des voitures de collection, lui dépense sans compter pour la musique, se passionne plus que tout à créer de nouvelles chansons dans le confort de son propre studio, le Devlab, dans la région de Vancouver.
Arrêter la drogue a virtuellement décuplé son temps de travail effectif, ce qui explique qu’il ait d’abord créé et fait paraître Ziltoïd the Omniscient quelques mois seulement après avoir mis fin à ses deux gros projets de la décennie précédente, Strapping Young Lad et le Devin Townsend Band. Comme l’illustrent certaines vidéos filmées au Devlab, Townsend enregistre inlassablement, crée, mixe et produit le plus gros du travail sur place.
Son talent a convaincu la marque de matériel Peavey d’en faire leur champion et de lui fabriquer les différentes guitares de réclament ses divers projets. La marque semble avoir décidé de jouer le jeu, expérimentant avec lui dans quelque direction qu’il décide d’aller. Son éclectisme est ainsi prometteur, donnant l’idée de tout ce qui reste au musicien à accomplir. Son disque de reprises idéal serait composé de : « l’album White Noise par Cop Shoot Cop, Knocking On Your Back Door de Deep Purple, What’s New Pussycat de Tom Jones, Hold On de Tom Waits, The Mountain Song de Jane’s Addiction, Morning Glory d’un groupe indé pas très connu appelé Grotus, Chiquitita d’ABBA, Victim Of Changes de Judas Priest… »
Universe In a Ball
Tout ce que fait Townsend, créativement parlant, maintenant qu’il va sur sa quarantième année, tente d’abord de façon plus consciencieuse de jeter une lumière sur ses goûts en tant qu’auditeur et musicien, et sur son parcours personnel. Et quelle autre façon de mieux faire perçer la lumière extérieure que de pousser son chant à des niveaux de maîtrise jamais atteints auparavant ? Sa nouvelle tétralogie, Ki, Addicted, Deconstruction et Ghost, le montrent tous dans des registres très différents ; Townsend recherche une harmonie nouvelle et chante mieux que jamais. Au rênes d’une formation toujours différente, il est devenu un improbable maître de cérémonie. Explore plus profondément que jamais sa relation avec la musique. « Je me demande c qu’il y a dans ce type de sons, qu’est-ce qui m’attire dans ce genre de déclarations ? Y-a-t-il vraiment un élément de sabotage dans ma personnalité qui requiert que je me batte sans cesse avec moi-même ? Ou est-ce seulement l’amour de la puissance musicale, ou autre chose de différent ? » Quant à ce désir de se battre avec lui-même, Townsend a une parade, une échappée ; prendre de la distance. Ki et Addicted s’éloignaient nettement de ce à quoi le musicien nous avait habitués. Le délire y rodait parfois, mais il s’agissait de deux disques plutôt détachés – l’un dans un registre tantôt doux tantôt aventureux en se refusant toujours de devenir furieux, l’autre dans une manière pop-métal qui profitait de la participation de Anneke Van Giersbergen, chanteuse danoise de The Gathering, sans manquer des refrains épiques chers à Townsend.
Avec Deconstruction, Townsend s’approchera, détendu et plus joueur que jamais là où il aurait pu être circonspect, des mécanismes qui avaient donné sa musique passée. « C’est un disque très important pour moi car il souligne pourquoi j’aime le heavy metal et pourquoi Strapping Young Lad a existé. Mais il le fait avec un sens de responsabilité envers la réalité de mon monde aujourd’hui, à l’opposé du nihilisme [de Strapping Young Lad] » Et, bien sûr, il y a cette philosophie du Ying et du Yang qui a affleuré comme une réponse aux menaces endormies dans les circonvolutions de sa double personnalité. « Sans le positif, le négatif n’existe pas. Vraiment, pour pouvoir faire quelque chose d’aussi extrême que Ghost, je me devais faire quelque chose d’aussi extrême que Deconstruction pour le contrebalancer. » Surpenant, Ghost laisse entrer, plus que jamais, le monde extérieur dans l’œuvre de Townsend ; comme si, de son long voyage au bord du monde, il était enfin revenu, serein, des sons doux et enveloppants plein la tête.
mardi 30 août 2011
Devin Townsend - Au bord du monde (2)
Lire la 1ère partie>
Désordre bipolaire
Désordre bipolaire
Townsend n’a jamais sous-estimé la façon qu’avait sa personnalité d’influencer sa musique. Heavy as a Really Heavy Thing, le premier Strapping Young Lad, avait été sa réponse pour ne pas devenir le « produit de l’imagination d’un autre », mais ses projets dépassèrent rapidement la défense psychologique de surface pour refléter les turpitudes plus profondes de sa personnalité. En 1996, un an après la naissance de Strapping Young Lad, Townsend fait paraître Ocean Machine/Biomech. Un premier album solo instantanément reconnu comme une pièce unique au sein de la musique progressive. Massif et très mélodique, gorgé de riffs imparables capables de dresser en forteresses les fondations de morceaux épiques de dix minutes, truffé de rebondissements, l’enthousiasme communicatif d’Ocean Machine dépassait de loin le flot ardu de ses vagues sonores, rendait digestes ses cascades de candeur et de décadence, et la maîtrise dont faisait déjà preuve Townsend le rendait très agréable non seulement pour des morceaux comme Life – de la pop – ou le décoiffant Bastard, mais dans son ensemble, comme une œuvre entière, parfaitement séquencée, presque équilibrée. En comparaison de la paranoïa et de la claustrophobie contenues dans Strapping Young Lad, Ocean Machine montrait une candeur, une légèreté, un optimisme et surtout une générosité qui faisaient de Townsend un musicien sympathique. Il parvenait sans mal à assumer une personnalité, lui qui n’osait pas utiliser jusque là son vrai nom par crainte d’être identifié comme « le chanteur de Steve Vaï.» Un rôle effectivement peu valorisant à l’aune de ce nouveau travail.
Toutes les différentes harmonies qui couvrent et sous-tendent Ocean Machine servaient de révélateur plutôt que d’éléments de dissimulation. Townsend tentait de trouver le moyen d’être fidèle à lui-même, afin d’être vrai vis-à vis de ses auditeurs. L’album racontait des sentiments simples mais exaltés, les composantes d’une personnalité seulement mise à mal par l’existence de l’autre projet beaucoup plus extrême de Townsend. Il commença ainsi à exprimer plusieurs sentiments de différentes manières, sans se douter qu’il mettait en musique une inexorable diversité interne. En 1997, il fut diagnostiqué avec un désordre bipolaire (ou maladie maniaco-dépressive). Cela l’aida à comprendre d’où venaient les deux faces de sa musique. A défaut de comprendre ses propres sentiments, il pouvait ainsi lui même,mieux saisir les formes que prenaient sa musique et décida d’expérimenter davantage avec son disque solo suivant, Infinity (1998) - considéré par beaucoup comme un chef d’œuvre.
Bien que contenant encore certains éléments d’une candeur rassurante, des envolées épiques et des passages lyriques, Infinity s’avéra plus débraillé que son prédécesseur, sauvage et, avec, par moments l’impression, pour la première fois, qu’un esprit malsain était à l’œuvre. Une folie de fond et de forme étonnamment maîtrisée - une audace que Townsend partage notamment depuis lors avec Meshuggah (voir p. 14), et peu d’autres. C’était comme si deux ou trois disques étaient joués en même temps – punk et symphonie, musique extravertie et émotionnelle - dans un style toujours assez lourd voire poussif, et très électrique. Les confins du disque n’étaient pas encore métaphysiques ou macroscopiques, mais semblaient s’intéresser plutôt aux microcosmes - aux énergies intérieures à chacun, avec des titres comme Soul Driven, Bad Devil, Life is All Dynamics . Et d’explorer les dynamiques de cette vie : Truth, War, Unity, sans oublier l’exceptionnel Christeen ou encore Ants, révélateur d’une énergie fourmillante, d’un génie dont Townsend se débarrassait ici comme d’une démangeaison. Infinity était emprunt de bout en bout d’une intelligence, d’une vivacité artistique inégalée, et c’est sans surprise que Townsend lui-même le considère comme l’un de ses meilleurs albums.
La pochette blanche d’Infinity montrait le musicien recroquevillé comme un fou, sa calvitie grotesque accentuant la caricature. Townsend y était déjà devenu cette égérie avec laquelle il allait cohabiter jusqu’en 2006, pour ses albums solos puis avec le Devin Townsend Band, un personnage reconnaissable entre mille, ni tout à fait lui-même, ni tout à fait un autre. Comme Townsend l’expliquera plus tard, une mise en scène. « Qu’est-ce que je peux faire, quelle coupe je peux avoir...? Ben je vais les avoir longs, tiens. Prenez ça dans la gueule, vous tous ! Je ne vais pas seulement être chauve, je vais mettre ma calvitie en scène. Après un certain temps je me suis rendu compte que je ne me sentais plus vraiment mal à ce sujet. » Tandis qu’il gagnait en popularité – se constituant surtout une base de fans fidèles, cette personnalité du fou savant qui tirait son énergie d’un dégoût peu sincère se renforça. C’était ainsi, avait t-il l’impression, qu’il se vendait le mieux. Et sa consommation de drogues fut le moteur de cette décadence dont seul un esprit pétri de contrôle est parvenu à tirer d’aussi bons albums. «Vers vingt-trois ans, j’ai commencé à fumer des joints. Les effets sur mon cerveau ont été très forts: j’ai eu comme des révélations sur ma vie. Ces dernières me guidaient dans mes décisions mais, avec le recul, j’ai compris que j’avais mal interprété toutes ces hallucinations. »
Eléments naturels
Sa carrière aurait ainsi pu être formellement égocentrique, s’il n’avait été par nature généreux et soucieux de partager ce qui lui tenait à cœur avec ses fans – qu’il préfère simplement considérer comme des « gens ». Après Physicist (2000), un album plutôt anecdotique qui devait être le projet de Townsend avec Jason Newsteed (Metallica) mais fut finalement conçu par le premier seul (et joué par les membres de Strapping Young Lad), le prochain disque du Devin Townsend Band s’appellera Terria(2001). Une traversée du Canada avec son groupe avait inspiré le musicien, et l’avait décidé à écrire un album contemplatif dédié à son pays. Il y laissait sa conscience divaguer avec une liberté nouvelle, à l’inverse de la peur et de l’insécurité qui allait encore motiver le nouveau disque de Strapping Young Lad, City (2002). Terria est le premier véritable album du Devin Townsend Band – la musique qui y est jouée repose toujours largement sur sa section rythmique mais comporte aussi beaucoup de claviers, construisant des mélodies à la fois denses et précises. Dans sa volonté à « faire de la musique agréable pour les gens », Townsend embrassait comme sur Ocean Machine/Biomech les éléments naturels, parvenant par moments à concevoir une musique aussi exigeante que relaxante, utilisant des sonorités étrangères pour mieux interpréter ce qu’il ressentait sur terre – tandis qu’à d’autres moments, l’angoisse et la dérision ressurgissait dans des compositions clairement influencées par l’usage de drogues. Si Ocean Machine et Infinity sont deux disques à part dans l’œuvre de Townsend – le premier montrant les possibilités de son régime sonore et le second restant un exercice de style autour de l’idée de dédoublement de personnalité – avec le recul, on peut prendre Terria pour le premier volet de la trilogie d’une bioéthique fantasmée et largement nourrie d’herbe, qui continuera avec Accelerated Evolution (2003) et se terminera sur Synchestra (2006).
Le metal progressif est un genre musical qui suscite souvent l’ennui (on pense aussitôt à Dream Theater), réservé à des parangons de technique, ayant souvent quelques difficultés à créer des chansons intéressantes du point de vue émotionel. Terria regorgeait de gros titres qui demeuraient des chansons – il montrait non pas l’amour de Townsend pour la technique, malgré ses qualités dans ce domaine, mais son amour pour la musique comme moyen d’expression. Rejoint par Gene Hoglan à la batterie, Jamie Meyer au claviers et Craig McFarland à la basse, il semblait toujours vouloir faire vibrer une corde d’harmonie tout en déversant une corne d’abondance. L’imposant Earth Day reste l’un des titres les plus réussis de Townsend – il chante dans tous les registres qui sont les siens, résume en neuf minutes aux atmosphères vastes, et à l’aide de mélodies et de contre-mélodies imparables, tout le reste de l’album, si ce n’est des deux encore à venir pour le Townsend Band. C’était un disque fier de savoir si bien combiner circonvolutions et mélodies, interprété par un groupe capable de lourdes atmosphères mais pourtant relativement resserré puisqu’il ne s’agissait que d’un quatuor. L’impression qui domine est que l’essence de ce que Townsend a voulu décrire est parfaitement capturée. Avec Accelerated Evolution, le groupe reviendra à des chansons autour de six minutes, certes efficaces et parfois vraiment belles (Suicide) mais Terria est justement un tour de force par ses formats hors normes aussi bien que par ses qualités sonores. Avec Terria, puis Accelerated Evolution, Townsend parvint l’exploit d’être extrême mais accessible, écrivant à la fois une musique lourde, majestueuse et belle.
Chant du cygne
La décennie passa avec Townsend jouant un double jeu, grimaçant de manière caricaturale en concert et enregistrant en studio de très bons disques, mais dont les impulsions n’étaient pas toujours très saines. Synchestra (2006) et The New Black (2007), en sonnant respectivement la fin du Devin Townsend Band et de Strapping Young Lad, marqueront la fin d’un système qui avait épuisé Townsend. Il venait d’enregistrer une douzaine d’albums en autant d’années, associant à sa passion de l’enregistrement et du studio une frénésie à peine surjouée. Au moment d’Accelerated Evolution, il enregistrait pour The Devin Townsend Band la moitié de la semaine et l’autre moitié pour Strapping Young Lad. Il y avait aussi eu cet autre disque de Strapping Young Lad pour lequel Townsend avait arrêté à dessein de prendre les médicaments censés le débarrasser de son désordre bipolaire. La tournée Européenne qui suivit en 2006 fut si pénible que Townsend se jura de prendre des vacances et de rester au lit au moins six mois. « J’ai détesté chaque minute passée sur cette tournée européenne. Mais ce n’était rien comparé à ce que j’ai ressenti à la Ozzfest l’été suivant… J’ai tout de suite vomi tous ces groupes qui roulaient des mécaniques backstage et sur scène face à un public constitué aux trois quarts de beaufs ricains. J’ai de plus haï le fait de participer à cette mascarade et le fait de devoir faire semblant de m’éclater sur scène et de ne surtout pas oublier de dire aux gens d’acheter nos tee-shirts et nos CDs. » Il y avait non seulement la « mascarade » que Townsend supportait mal, mais l’obligation pour eux de jouer une musique mentalement éprouvante, et dans laquelle le musicien ne se reconnaissait plus tellement. Il ne pouvait pas se comporter à trente-cinq ans comme à vingt-deux, et Strapping Young Lad ne correspondait plus à ses aspirations. Il commençait à avoir l’impression désagréable de s’être lui-même piégé à son propre jeu, obligé de jouer un rôle qu’il s’était lui-même donné avec Strapping qui pour lequel il avait, de façon incroyable, enregitré cinq disques dont deux ou trois excellents. A ce point de sa carrière, il serait difficile de décider d’arrêter, mais Townsend apprenait aussi à écouter son cœur et son cœur n’y était plus.
Sa vie changea profondément à partir de 2006. Devenu père de famille, il se dit que chacune de ses actions allait compter comme jamais auparavant, et il décida de ne plus s’engager tête baissée dans un projet ou un autre à moins d’avoir une motivation solide. Il arrêta aussi de fumer. « Et j’ai soudainement réalisé que beaucoup de mes problèmes et de ma paranoïa étaient provoqués par ma consommation de drogue. Ma consommation constante de marijuana et d’alcool avait contribué à construire une réalité dont certains aspects sont valables... mais qui est fausse en général. On fait des montagnes de tout et n’importe quoi... et au final, j’étais tellement occupé à faire des choses dangereuses psychologiquement parlant pour moi que j’avais énormément de mal à m’investir dans les choses qui donnent du plaisir en général dans l’existence. » L’album du Townsend Band enregistré pendant cette période, Synchestra, recevra un accueil mitigé. On commençait à critiquer la difficulté de Townsend à se renouveler, et la tendance de ce disque à basculer plus ostensiblement encore vers la pop – il était cependant loin de jouer du Beyoncé, comme lors des balances de ses concerts. Le disque apportait du nouveau au moins en termes de ton, d’humeur : Let it Roll, Triumph (avec un solo de Steve Vaï), Sunset… Townsend restait positif tout au long de l’album. Une chanson s’appelait même Babysong, quant à sa joie d’être devenu père. Il conçut Synchestra pour qu’il soit écouté d’une traite et en entier, ce qui n’avait pas toujours été évident avec ces précédents disques. L’album constituait le chant du cygne d’une aventure qui a suscité certains des meilleurs disques de rock progressif des années 1990 et 2000.
lundi 29 août 2011
Devin Townsend - Au bord du monde (1)
C’est un grand studio à Prague. La caméra se détache lentement d’une page de partition pour une pièce de musique intitulée sobrement Masturbator, ou l’on distingue des arpèges compliqués. Un violoniste est là qui pique son violon, ainsi qu’un orchestre de quarante musiciens concentrés, donnant vie à la musique imaginée par Devin Townsend. A un autre moment, une chorale chantera le détail d’une garniture de cheeseburger – l’un des ingrédients, difficiles à dénombrer, qui constituent la chanson Deconstruction, et l’album du même nom, finalement paru en juin 2011. En dépit du fait qu’il s’agisse d’un musicien vendant relativement peu de disques et disposant d’un budget limité, rien ne se compte en ce qui concerne Devin Townsend – toutes les variables, du temps passé en studio au nombre de couches sonores que comportent ses compositions, se mesurant à la force de son enthousiasme, né d’un sentiment d’infinie gratification à l’idée de pouvoir vivre de sa carrière hors normes.
« Vous pourriez prendre n’importe quoi… un objet bénin de toute sorte… Vous pourriez prendre un cheeseburger et le déconstruire jusqu’à sa source !» Townsend n’a jamais envisagé son travail d’artiste de façon aussi simple et décontractée qu’avec ce nouvel album, en dépit du fait que Deconstruction paraisse plus complexe que tout ce qu’il a réalisé auparavant. Ceux qui l’écouteront comprendront à quel point le travail sur ce disque fut pénible, même à l’aune d’un homme qui a joué, produit et enregistré seul un opéra-rock racontant l’histoire d’une marionnette extra-terrestre se vengeant des terriens après une mésentente concernant la qualité d’un café – le tout à un moment de sa carrière où il se jurait d’arrêter la musique. On est tenté de dire que ceci est une autre histoire, et le non-sens pourrait se perpétuer encore et encore dans l’œuvre en mouvement incessant de Townsend – quatre nouveaux disques ces trois dernières années.
C’est d’abord la façon dont il gère les méditations épineuses sur la condition d’un artiste habitant la terre au XXIème siècle qui retient l’attention. Il emporte ces pensées jusqu’à l’extrême bord du monde qu’il a créé et partagé avec ses fans. « «stand for what you truly believe in ! » s’exclame t-il à la fin de Poltergeist, le dernier titre de Deconstruction. Cette déclaration passionnée justifie déjà l’essentiel : à savoir pourquoi le musicien ne sonne comme personne d’autre. Et inutile de lui demander ce qui se prépare ensuite. Pour l’instant, le canadien se contente de reconnaître, après en avoir été informé en interview. « Une tétralogie ? Oui, je viens de sortir une tétralogie… »
Un petit homme effrayé
Né en 1972, le canadien Devin Townsend est un chanteur, guitariste, bassiste (ce rôle-là lui tient particulièrement à cœur) producteur, parolier hors du commun (ses albums sont parfois crédités comme écrits, produits, enregistrés, édités et mixés par lui). Excentrique et libre, il commença au début des années 1990 à enregistrer les démos d’un projet baptisé Noisescapes. Relativity Records produisit sont premier disque, Promise (1993) et le présenta rapidement à Steve Vaï avec qui il partageait son label. Townsend avait alors 19 ans et ne connaissait pas le guitariste américain virtuose qui allait le chaperonner. Celui-ci se montra impressionné par sa voix et lui proposa de chanter les chansons de Sex and Religion (1993).
Ce qui permettra au musicien de s’épanouir vraiment, cependant, ne viendra que de lui; la frustration. Il avait beau être fier de son début de carrière, Townsend devenait déjà méfiant quant à la façon dont l’industrie de la musique cherchait à l’orienter et à utiliser ses attributs au détriment de sa personnalité. « Je devenais le produit de l’imagination d’un autre, et cela se mélangeait avec ma propre personnalité. » Il commença alors à faire éclore ses différents projets, tous les œufs de dragon qu’il couvait déjà.
Parmi ceux-ci le premier sera Strapping Young Lad, le groupe au travers duquel il connut sans doute le plus de succès. Strapping fut qualifié de groupe le plus intense au monde à la suite d’albums comme City (1997), que le magazine Revolver décrivit comme « l’un des plus grands albums de metal de tous les temps ». Townsend, alors dans sa vingtaine, y hurlait son angoisse, sa paranoïa, se rendant la tâche encore plus difficile par le truchement de tournées. « Tu te rends compte que cette façade du mec qui pète les plombs était juste l’expression d’une inaptitude à te contrôler doublée d’une volonté de contrôler ton entourage en t’autorisant tout. J’imagine que d’une certaine façon Strapping Young Lad était pour moi une façon de maintenir les gens à distance en reflétant cette colère et ce chaos. C’est comme à la fin du Magicien d’Oz, je ne sais pas si vous avez vu le film : les personnages se retrouvent face au magicien, c’est cette énorme masse avec une voix tonitruante... mais derrière il n’y a qu’un petit homme effrayé assis devant un ordinateur. » Au terme de leur cinquième album, The New Black (2006), sa maison de disques lui proposant un énorme contrat, Townsend décida d’en profiter pour mettre fin au groupe. « Je dépensais toute mon énergie à me concentrer sur les aspects négatifs des gens autour de moi, et par conséquent tout le monde devenait une menace potentielle. »
Pas peur de tomber
Un sentiment bien différent de celui, beaucoup plus harmonieux, qui a nourrit sa nouvelle tétralogie. « Prenons un orchestre, prenons une chorale, et des invités sur le disque qui lui donnent une légitimité par rapport à ce que vous essayez de faire, à savoir une déclaration qui vient du cœur de la même façon que Ki [2009], Ghost [2011] ou Addicted [2009] le sont, mais en utilisant ce genre [heavy metal] d’esthétique musicale. » Il sera difficile à l’avenir de dépasser en quelque domaine que ce soit Deconstruction. Le résultat final est parfois déconcertant, le processus de sa création a sans doute été pour Townsend, en sus de la plus éreintante, la plus passionnante des expériences de sa carrière - l’amenant à un niveau de responsabilité qu’il a su dégoupiller avec panache. « J’ai eu beaucoup de chance de travailler avec un ami à moi qui s’appelle Florian. J’ai écrit toute la musique et je lui ait envoyé les demos en Pro Tools et fichiers Midi. Il a été capable de traduire cette musique d’une façon que l’orchestre serait capable de comprendre ». Parmi les sections de cordes préparées pour Deconstruction, Juular sonne ici comme la bande son d’une partie de chasse (Allmusic dira ‘polka crunch comme Danny Elfman rencontre Rammstein’), et Sumeria ou Planet of the Apes comme celles d’un film de science-fiction, en sus d’en avoir le patronyme. Les éléments enregistrés par l’orchestre remplacent avantageusement les synthétiseurs habituels, même s’il faut reconnaître que dans l’épineux mixage final ils restent discrets.
Sa musique est surprenante car elle vient du cœur plutôt que de la tête ; c’est un travail empirique, « libérateur et gratuit.» Sa manière même d’envisager ses différents projets musicaux témoigne de ce sentiment. « Dans la plupart des cas, il me faut simplement un thème de départ. Une fois que je l’ai trouvé, il prend littéralement le contrôle de ma vie, je deviens totalement obsédé par cette idée. Lentement, des idées musicales commencent à naître autour de ce thème en cherchant simplement à l’illustrer. J’obtiens différentes chansons qui représentent différentes facettes du thème mais dont l’ensemble crée une atmosphère censée évoquer cet univers aux auditeurs. Quand j’ai fait le tour du thème, le disque est fini. Je ne sais jamais d’avance s’il comportera neuf ou quatorze chansons. La seule certitude est qu’une fois que l’album est bouclé, le prochain sera totalement différent. Que ce soit en tant que producteur ou musicien, je ne fais qu’aller d’un style à l’autre pour ne jamais me lasser. » Cette démarche intuitive, privilégiant le naturel sur le théorique, distingue Townsend de Frank Zappa, auquel il est souvent comparé : un musicien qui, s’il partageait son sens de la grandeur, des formats épiques et de la richesse sonore, était d’une nature beaucoup plus réfléchie, écrivant à l’avance tout ce qui allait se passer musicalement dans ses disques. Dans le cas de Townsend, l’intuition l’amènera à intégrer sa propre nature duale à sa façon d’envisager ses différents projets musicaux, et à tenter d’en tirer un équilibre ; c’est l’apparition du symbolisme Ying et Yang derrière la conception de ses nouveaux disques. La recherche d’une balance cosmique dans ses aventures aux confins de l’espace sonore. Enregistrer quatre albums distincts c’était, malgré l’énorme poids de Deconstruction dans la balance, la tentative de trouver équilibre et harmonie, son art répondant précisément à ses besoins vitaux.
Townsend se défend toujours d’être comparé à Zappa en ces termes : “Je suis casse-cou à 100%. Je ne sais rien de ce que je fais. Tout ce que je sais c’est que je n’ai pas peur de tomber. » « Mon respect pour Zappa est immense, car ce type contrôlait tout entièrement, il y avait un sang-froid en lui, il écrivait sa propre musique et comprenait la théorie. Ca ne s’applique pas à moi.» « Je sais que c’est un blasphème, mais [Zappa] ne m’a jamais transporté émotionnellement parlant. J’aimais l’humour – c’était super. Mais pour ce qui est du choix des tons… J’adore Led Zeppelin, à cause de ce genre de sens monolithique dans quelque chose comme Kashmir, ou Pink Floyd et toutes ces choses. J’aime la noirceur aussi. Et la musique classique, Stravinski par exemple. » En voulant créer sa propre vibration, en recherche d’une plénitude propre, Townsend a inventé son propre langage sonore. C’est un véritable mur sonore qui rappelle les techniques de production de Phil Spector et fait de Townsend un producteur sollicité. Sur Deconstruction, cet agencement particulier de la matière a été trituré, malaxé à l’extrême, dans un mouvement de dérision. Mais malgré toute l’impertinence de Townsend vis-à-vis de sa création, elle continue de rester lisible.
« En décortiquant l’album – en le déconstruisant, dans un sens, constatait un chroniqueur quant à Deconstruction, « vous pouvez apercevoir des couches et des couches d’émotion, de passion, et l’intimité mise à nu que Devin a injectés à l’intérieur.»
mardi 5 janvier 2010
The Devin Townsend Project - Ki (2009)
| Parution | mai 2009 |
| Label | Inside Out Music |
| Genre | Rock alternatif, metal |
| A écouter | Coast, Terminal, Heaven Send |
| /10 | 7 |
| Qualités | ludique, épique |
Ki , Townsend l’a vu comme un genre d’introduction à sa tétralogie, qui constitue l’un des évènements de l’année 2009 quand on en vient à parler de musique alternative. Ce premier chapitre est en réalité bien davantage qu’une introduction : il symbolise le retour de l’artiste à une conduite plus en accord avec ses envies, qui ne sont plus les mêmes aujourd’hui, alors qu’il a trente-sept ans, que lorsqu’il a inventé le groupe ultra-violent Strapping Young Lad il y a une quinzaine d’années.
Ce n’est plus le même monde. Tout semble beaucoup plus clair, plus limpide que par le passé. Chez Townsend, l’ambition et le talent se sont toujours concrétisés par une musique imposante, non forcément complexe sur le plan mélodique (très souvent intéressante pourtant) mais gavée d’effets, de cordes grandioses, de guitares tonitruantes – souvent une dizaine de strates de guitares superposées. Au sommet de cette pyramide des sons, on découvrait sur chaque disque un Townsend au chant chaque fois en peu plus apte.
Il n’a jamais mieux chanté que sur Ki, le disque, le morceau, peu importe, tant cette affirmation s’applique aux deux. Townsend apparait totalement libéré, maîtrise enfin les éléments qui pouvaient parfois par le passé dépasser ses ambitions les plus folles ou donner la sensation qu’il restait en équilibre au bord de la folie. Certains sont probablement déçus que Townsend soit devenu un jeune père, qui fait maintenant face à la vie et tente de réparer ses erreurs et ses relations, redécouvrant la simple amitié que ne nourrit aucune concurrence, aucune propension à être artificiellement différent.
C’est avec la même honnêté qui l’a toujours guidé qu’il fait aujourd’hui Ki. Cette honnêteté appartenait parfois à un esprit paranoïaque mais n’en était pas moins la vraie voie de l’artiste, qui a toujours, depuis ses début aux côtés de Steve Vaï, haï le business musical – refusant une place au sein de Judas Priest pour garder son indépendance. La jeunesse de l’artiste est maintenant bien terminée, et si cela met ses deux plus importants projets en péril – The Devin Townsend Band comme Strapping Young Lad – c’est une évolution logique vers plus de maturité.
Disque dépouillé, Ki a pris trois ans à son auteur, et beaucoup de temps gaspillé en production, alors que Townsend était prêt à reprendre ses vieilles habitudes - gonfler la batterie, échantilloner, ajouter cordes, etc. Plusieurs fois, il est reparti dans cette direction ; pour toujours balancer le résultat à la poubelle. Ecoutant une version proivisoire du disque, il le trouvait trop peu dynamique et a donc entrepris d’écrire et de produire, en l’espace d’une semaine, quelques morceaux pour relever le tempo ; mais le résultat laissait de côté toute son ambition, qui était présicément de marquer un nouveau départ, et donc de construire un produit nouveau – et cohérent. Sa façon de faire – trouver un thème, le développer en une dizaine de morceaux – ne correspondait peut être plus à ses aspirations.
Ki est cohérent – plusieurs morceaux semblent se renpondre mélodiquement – mais il est aussi varié. Si l’on prend Trainfire et Winter, tout les sépare à priori. Trainfire, cette évocation de Johnny Cash jetée dans un univers stellaire ou gravite Ziltoid (2007) – c’est aussi le cas de Disrupt – est un véritable alien, même aux standards de l’artiste (qui inclua un bref thème country au sein de l’apique Triumph, sur Synchestra (2006). Heaven Send rempli le rôle de titre épique – avec peut être Ki également -, c’est l’exception qui confirme la règle : Townsend n’a pas changé dans le fond, il est toujours amateur de la grandiloquence la mieux connotée et de petites mais délicieuses surprises – ce solo surprenant en plein milieu du morceau . Les voix féminines sont due à une prénommée Che, qui n’a cependant pas la présence de Von Giensbergen sur Addicted (2009), mais apporte pour la première fois un contrepoint intéressant à la prestation toujours variée de Townsend.
La règle la plus importante de Ki ; la retenue. Pas de fureur, pas d’attaques. Si la fureur est bien présente, elle est toujours étouffée, parfois de justesse. C’est un drôle d’objectif pour un disque de Townsend, mais le pari est à peu près tenu, et donne des pièces comme Lady Helen, Winter, Coast, Terminal ou encore Demon League, qui montrent que dans le registre rock atmosphérique l’artiste se défend très bien, s’amusant parfois à utiliser sa guitare pour créer des formes floutées empruntant à l’easy listening et aux chants de baleines rescucitées de Deep Peace, sur Terria (2003).
Plutôt long, le disque est à écouter comme une sorte de voyage à la frontière entre le jour et la nuit, au crépuscule.
The Devin Townsend Band - Synchestra (2006)
| Parution | 2006 |
| Label | Inside Out Music |
| Genre | Rock |
| A écouter | Triumph, Babysong, Gaïa |
| /10 | 6.50 |
| Qualités | ludique, puissant |
Le dernier album en date du Devin Townsend Band, ce groupe pilier si l’on considère l’ensemble de la discographie tumultueuse du canadien.
Moment de remise en question de ce qui motive sa musique, moment difficile pour l’artiste encore très prolifique et talentueux, mais pas pour les bonnes raisons, même si les raisons sont en train de changer – de la pure excitation du passionné consumé à la volonté de rédemption. La peur, l’anxiété ont depuis longtemps été un moteur pour Townsend ; aujourd’hui il semble s’ouvrir pour de bon vers l’extérieur, apportant au cœur de ce nouveau disque une nouvelle fois magnifiquement interprété une célébration qui rappelle Terria (2003) Et cette célébration prend la forme, par exemple, de Triumph, exploration complexe qui fait honneur à la patte de Townsend – cette cacophonie multidimensionnelle qui fait de lui le grand créateur de métal alternatif. Steve Vaï, son ancien maitre, participe le temps d’un solo au titre, et semble suspendre le cours de l’évolution, vingt secondes durant.
Le parti pris est de réaliser un disque moins dense que l’étaient ses autres albums, que ce soit avec le Devin Townsend Band ou surtout avec Strapping Young Lad, et donc plus facilement assimilable et ré écoutable. Soigneusement construit, Synchestra contient ainsi plus de parties instrumentales à vocation de créer une atmosphère heureuse, que précédemment. A la réalisation, Townsend était conscient que certains de ses disques pouvaient mettre l’auditeur mal à l’aise, et il confiait lui-même avoir des difficultés à écouter Terria en entier. Ici, les paroles laissent libre cours à l’interprétation personnelle, se contentant parfois d’un minimum de jugeote, comme sur Babysong où les intentions de faire ressentir une simple humanité semblent caricaturées. Pixillate, par exemple, est plus intéressante car plus ambigüe, comme un reste de la folie d’Infinity (1999) et son morceau Ants.
Malgré ce que ses autres disques peuvent révéler, Townsend se dit assez désintéressé par le style métal. Synchestra révèle un peu plus ce tiraillement entre un genre enclin à devenir théâtral, donc malhonnête – Vampira est peut être une moquerie adressée aux groupes anglais de type Iron Maiden – et la recherche d’une nouvelle honnêteté à travers une musique beaucoup plus calme, parfois presque qualifiée d’easy-listening.
Let it Roll, qui ouvre le disque, est en réalité une ballade curieusement dépouillée qui met en valeur la qualité sans cesse croissante du chant de Townsend. Ensuite, on bascule dans le grand spectacle sonore que constitue, inévitablement – et de manière un peu convenue aujourd’hui – un disque de l’artiste. Triumph et Babysong sont les meilleurs titres du disque, qui continue avec le duo carnavalesque Vampolka/Vampira. A ce stade, impossible de savoir si l’on trouve cela affligeant ou génial, et c’est justement la grande force du disque ; nous faire ingurgiter avec autant de plaisir qu’au temps d’Ocean Machine (1997) une musique qui ne l’égale pas en inspiration mais surement en excentricité. Il faut imaginer que les motivations malsaines qui ont quitté Townsend – paraître fou à ses auditeurs – l’ont privé d’un ressort, celui qui faisait fonctionner The Death of Music ou la quasi-totalité d‘Infinity. Synchestra est la fin d’une parenthèse – et là s’achève peut être l’aventure de The Devin Townsend Band.
Si l’on considère ses prochains disques, on peut dire : Townsend est mort… Vive Townsend ! Car sa réconciliation avec le simple monde des humains est plutôt fructueuse à ce jour. A travers ce disque, il renoue clairement avec son humanité, faisant presque complètement disparaître l’écran du genre « attention : artiste génial : ne pas jeter de nourriture » qui le séparait de son public. Lui dit avoir voulu se montrer humble. Il est seulement plus réaliste, moins fantasque et paranoïaque que par le passé, sans pour autant avoir changé ses automatismes de production – l’utilisation foisonnante de samples, de boucles en tout genres et de superpositions sonores qui finissent par créer une grande tour de Babel – quand Synchestra n’aspire qu’a être les nouveaux jardins de Babylone.
samedi 12 décembre 2009
Devin Townsend - Quadralogie ou l'évènement de l'année.
A titre d'archive, voilà comment Townsend voyait la quadralogie avant la sortie de Ki cet été...
Devin Townsend a prévu de sortir 4 albums liés à la fin du printemps ou au début de l'été 2009, Devin a déclaré ce qui suit sur son forum officiel concernant ce nouvel album :
"Yo...un truc énormément compliqué, du métal dynamique, "symphonique", principalement instrumental (sauf pour les sortes de choeurs à la con), long de 72 minutes. Je l'ai déjà commencé et c'est vraiment excessif, le plus complexe à ce jour. Titre provisoire : 2 (Ziltoid était 1)... peut importe comment il s'appelle, il aura un 2 dans le coin en haut à droite. Peut-être en décembre? Sérieusement, VRAIMENT excessif, des TONNES de guitares... des TONNES de solos, des TONNES de couches, des bouts de Devlab et de Hummer, de la beauté, de l'horreur... pas de coupures entre les chansons... des passages très calmes et épurés... Pas de loufoquerie comme Ziltoid... Je le vois comme un gros bricolage, très adulte. Je veux écrire des symphonies, mais je suis un metalleux, donc voilà. Je le trouve très naturel. Faire de la musique sans faire de tournées EST une pause d'après moi."
Devin a aussi déclaré ceci sur son forum le mercredi 30 avril 2008 :
"J'ai des chansons... A Monday, Coast, Disruptr, The Way Home, Lady Helen, Synchronicity Freaks, Gato Negro, Demon League. En y réfléchissant très fort... l'album pourrait s'appeler "Ki" ou "Ki-Ra". Il est très différent et très spécial... très étrange... très minimaliste... profondément réjouissant et très heavy d'une manière nouvelle... peut-être trop sombre pour certains. J'ai travaillé sur cet album plus que sur n'importe quel autre album que j'ai fait, presque autant qu'Ocean Machine (1997). Des fois je pense que c'est brillant et des fois ça me fout les boules. J'ai aussi un album ambiant en travail (Bien que celui-ci soit encore bien loin). Konrad, qui a fait les pochettes de Hummer et Devlab, fait le design et les vidéos et il fait un boulot FANTASTIQUE."
La description de l'album se précise sur le dernier message que Devin a posté sur son forum le 9 septembre 2008 :
"Par le biais de trois années passées à produire des groupes, avec lesquels je me suis toujours bien entendu, mais très peu que j'ai compris, j'ai amassé du matériel et monté un studio d'enfer... Je me sens prêt à être musicien de nouveau.
Je commence dans les 2 mois qui suivent, les préparatifs sont en cours... certains seront au Canada, d'autres seront ailleurs. Il y aura peut-être un concert ou deux.
Même sobre j'écris des trucs totalement barrés, mais, étrangement, ça ne me fout pas mal à l'aise... Je suppose que ça vient de moi. Au moins c'est honnête... bizarre comme "honnête" peut parfois être étiqueté "taré".
L'album contiendra de nombreuses atmosphères, qui seront présentées de façon très intéressante, je pense. Je pars loin vers le nord dans quelques jours pour assembler mes idées.
Ai-je précisé sobre ?
Ouais, il est violent... et sombre, et bizarre, et littéral, et métaphorique, et, pour l'instant, la plupart de mes potes ne le comprennent pas vraiment. Je crois que moi si.
Des guitares NON SATURÉES principalement.
Ce sera mon album le plus merdique... le pire, le plus nul, la bouse la plus chiante que je puisse créer. Je suis allé trop loin, j'aurais du m'arrêter et devenir plombier.
...oh non, merde... Je voulais dire un "classique qui renouvelle le genre"
Ou bien... juste un autre album bizarroïde dans une longue lignée d'album bizarroïdes, et je me demande bien si je les écouterais si ce n'était pas moi qui les composais.
Quoi qu'il en soit... il est route... et il s'appelle "Ki""
Je commence dans les 2 mois qui suivent, les préparatifs sont en cours... certains seront au Canada, d'autres seront ailleurs. Il y aura peut-être un concert ou deux.
Même sobre j'écris des trucs totalement barrés, mais, étrangement, ça ne me fout pas mal à l'aise... Je suppose que ça vient de moi. Au moins c'est honnête... bizarre comme "honnête" peut parfois être étiqueté "taré".
L'album contiendra de nombreuses atmosphères, qui seront présentées de façon très intéressante, je pense. Je pars loin vers le nord dans quelques jours pour assembler mes idées.
Ai-je précisé sobre ?
Ouais, il est violent... et sombre, et bizarre, et littéral, et métaphorique, et, pour l'instant, la plupart de mes potes ne le comprennent pas vraiment. Je crois que moi si.
Des guitares NON SATURÉES principalement.
Ce sera mon album le plus merdique... le pire, le plus nul, la bouse la plus chiante que je puisse créer. Je suis allé trop loin, j'aurais du m'arrêter et devenir plombier.
...oh non, merde... Je voulais dire un "classique qui renouvelle le genre"
Ou bien... juste un autre album bizarroïde dans une longue lignée d'album bizarroïdes, et je me demande bien si je les écouterais si ce n'était pas moi qui les composais.
Quoi qu'il en soit... il est route... et il s'appelle "Ki""
"Ouais, 4 albums. Un apéritif, 2 repas et un dessert. Ki est l'apéritif ... heavy et froid. Ki est la moelleuse introduction à l'histoire (un thème très pertinent, il est troublant). Addicted est l'album suivant, heavy, fun et dansant... J'aime bien les chœurs et les danses. Deconstruction (3ème album) est un régal pour les fans de SYL et Ziltoid ... L'album ambient, (thème du sable) clôturera le tout. Tous chez DTP. Ki est pratiquement terminé. Je vais partir enregistrer Addicted ... (au Népal ?) Deconstruction est terminé, j'ai juste besoin de l'orchestre. Ambient sera une collection d'improvisations. Ensuite, je pars en vacances. "No rest for the wicked." "
jeudi 12 novembre 2009
Devin Townsend - Addicted (2009)

| Parution | novembre 2009 |
| Label | Inside Out Music |
| Genre | Metal, Pop |
| A écouter | Supercrush, Resolve, Numbered |
| /10 | 7 |
| Qualités | ludique, puissant |
Etrange vision que celle de Devin Townsend, l’adepte de gros son à l’origine de cette longue expérience qu’est le Devin Townsend Project – inaugurée en 1997 -, en train de réenregistrer inlassablement les mêmes vocalises pour Supercrush, morceau-phare de ce qui constitue son nouveau disque. Non loin de lui, une cafetière que l’on suppose largement utilisée – Townsend, les yeux hagards, affiche une fatigue prononcée. Mais le musicien de chanter quelques mots, sans en avoir l’air, les faisant pourtant sonner comme s’il se donnait corps et âme à ce nouveau projet très personnel : Addicted, en créant ainsi l’un des rares moments épiques de ce nouveau disque. Cette séquence visible sur son propre site représente, il me semble, l’une des meilleures illustrations des coulisses de la création musicale contemporaine.
Cette vidéo donne le sentiment qui cristallise la principale idée derrière The Devin Townsend Project ; c’est le labeur d’un homme travailleur qui prend seul les décisions, et qui, même s’il est adulé pour l’apparente aisance de son talent, passe du temps à tenir chaque nouveau projet à bout de bras, avant que son groupe - monté pour l’occasion sur Addicted - , n’y ajoute sa patte. L’essentiel avec un nouvel album de Townsend est de savoir où il a voulu nous mener, quel concept, quelles vibrations il va tenter de partager avec ses auditeurs. La constante jusqu’à présent ; ses guitares et effets si singuliers. On aurait cru le nouveau Mastodon maculé de cette influence.
Même la participation de Anneke van Giersbergen, ancienne de The Gathering, sert pour commencer la vision très aiguisée de l’artiste. Dans cette quadrilogie dont Addicted constitue le deuxième chapitre, Townsend souhaitait une voix féminine pour compléter un supposé aspect narratif. Ainsi, le processus de création découle toujours d’une réflexion très appuyée de forme plutôt que comme le jeu d’opportunités d’où jaillirait un échafaudage aléatoire. C’est de la même façon que les deux prochains disques sont déjà préparés, pour, au final, donner quatre œuvres bien différentes les unes autres. Addicted sera sans doute la plus accessible des quatre, et ce malgré l’identité excentrique qui couve sous ses formats peignés.
L’un des plus remarquables disques du canadien repéré par Steve Vai le voyait construire, d’après la confection désintéressée d’une marionnette aux yeux en balles de ping-pong, une vaste comédie spacio-caféinée et hallucinante de virtuosité. Ziltoid the Omniscient – dont l’un des meilleurs morceaux, Hyperdrive, est réecrit ici et chanté par von Giersbergen - , il l’avait fait tout seul. L’extraordinaire section rythmique n’était qu’une boîte à rythmes. C’était en 2007, il y a à peine deux ans, et déjà Townsend a publié un nouveau disque, Ki, le premier de cette nouvelle expérience qui finira probablement avec fracas en 2010 – on ne veut craindre un nouveau coup dans l’eau. Ki dessinait un nouveau Townsend, moins instinctif, plus réfléchi encore qu’a l’accoutumée, et toujours capable de montrer son aisance à intégrer des styles datés à son propre son, extrêmement neuf – après l’intermède country était venu le tour d’un titre pseudo-rockabily.
La discographie du canadien est une harde sans cesse en mouvement, plutôt qu’une œuvre qui tente de trouver son chef. Cette voie ; un son lourd constitué de multiples strates de guitare électrique nourrie d’effets splendides ; cacophonie mélodique ; un chant clair puissant en ying, un cri de maniaque en yang. Les deux cohabitent avec bonheur et un souffle épique parfaitement ménagé. Et toujours, la double pédale ; même sur le titre Bend it Like Bender, supposé pop, il faut suivre. L’héritage de Strapping Young Lad, autre groupe de Townsend décrit parfois comme faisant la musique la plus violente du monde. Furieuse escogrifferie jouissive ; et le canadien à l’exigence débridée, toujours grimaçant en photo, détestable mais tellement sympathique pour cela.
Addicted démarre par deux bêtes énormes, par une furieuse agitation. Les sonorités électro et le format répétitif de ces titres nous informent de la nouvelle direction prise par Townsend sur ce disque. Alors que Ki s’avérait presque progressif et globalement reposé, mais néanmoins sauvage, Addicted effectue un virage complet en proposant des titres massifs, limpides et efficaces. La forme policée du son, alors même que ces morceaux donnent furieusement envie de sauter dans tous les sens, peut décevoir. On attendra Bend it Like Bender, au refrain en crescendo excellent interprété par von Gierbergen, pour se faire une raison ; si Townsend a délaissé l’épique et les terrains sacrés qui ont vu naître de véritables pièces comme Earth Day, Triumph ou Deep Peace, on retrouve l’énergie dispensée dans Bastards, sur Ocean Machine (1997) mais restituée de manière compressée, et compensant en audaces mélodiques et en refrains ravageurs ce qu’elle a perdu en puissance. Addicted se révèle être un disque très divertissant et agréable à écouter, depuis le magique Supercrush jusqu’aux très denses Resolve ou Numbered.
Album de rock au fort optimisme – cette fois, Townsend a décidé de ne pas donner à la puissance de son travail les brides du cynisme, s’amusant simplement à s’aventurer avec von Ginsbergen et ses jeunes comparses aux frontières du jeu, de l’exigence mélodique et des acquis sonores que l’artiste a accumulés depuis quelque quinze années et onze disques - . Ou comme il le dirait lui-même : guitares lourdes, gros refrains et rythmes tueurs. La tenue de l’ensemble qui rend le disque particulièrement plaisant et long à épuiser.
mercredi 12 août 2009
Devin Townsend - Terria

On a écrit énormément sur Devin Townsend. Les passionnés en font des tonnes sur chacun de ses albums, et Terria n’échappe pas à la règle. Sorti en 2001 au sein du Devin Townsend Band, composé de Devin Townsend (guitare, chant, ambiances, samples et claviers), Gene Hoglan (batterie), Craig Mcfarland (basse), Jamie Meyer (piano, claviers), l’album est le dernier de ce qu’on pourrait appeler le cycle de développement de ce projet de Townsend, par ailleurs leader de Strapping Young Lad. Ocean Machine nous avait fait prendre connaissance du talent du canadien en 1997 ; le son était déjà particulièrement massif, et l’ambition de composition extraordinaire. Heureusement, cette ambition était (est) accompagnée d’une interprétation à la hauteur ; Devin donne dans deux, trois registres vocaux schizophrènes, et c’est également un virtuose à la guitare qui n’hésite à se faire plaisir et à faire plaisir en ménageant l’attente et en surprenant toujours l’auditeur par l’aménagement de véritables paysages sonores. Devin est l’un des plus grands artistes de musique alternative de sa génération, qui ne se propose comme limites que les concepts qui façonnent ses albums.
Déjà depuis le début de l’aventure de The Devin Townsend Band, on voit que le jeune canadien a à cœur les problèmes environnementaux, doublés de la volonté de faire hommage à la nature, créatrice d’entités et d’identité - dont Infinity présageait la perte, à travers la folie symbolique de l’artiste (et réelle, puisqu’il fera une dépression et sera interné). Il y eut aussi Physicist, album très différent, qui ressemble à la thérapie de Devin après sa maladie plutôt qu’a un grand disque. Donc, Ocean Machine, Infinity en 1998, et Terria en 2001, qui terminait l’établissement sonore de Devin. Accelerated Evolution (2003) et Synchestra (2006) montrent un Devin à l’aise dans l’univers qu’il a créé pour lui-même sur ses trois premiers albums, y recyclant principalement la matière de Terria et ses prédécesseurs.
La rythmique lourde, dès l’apéritif constitué par Olives, nous rappelle que le musicien mystique est avant tout un métal child recruté par Steve Vai alors qu’il avait 19 ans. Guitares menaçantes et démultipliées en multiples pistes constituent l’essentiel de la musicalité sur les deux premiers morceaux, avec ce son technoïde mais aussi vaste et profond qu’un lac canadien. Attaché ici à dépeindre son pays, avec Mountains, Deep Peace ou Canada, Devin va présenter une terre encore préservée de l’influence humaine et fragile. Il y a des chants de baleine au début de Deep Peace, et ici et là, des voix qui commentent la vie politique locale. Une certaine naïveté se dégage de ces collages. C’est à un Devin neuf que nous avons affaire, libéré, et qui, comme un enfant en pleine croissance, continue de grandir et d’absorber son entourage pour le transformer en art.
Earth Day est le plus beau morceau du disque, incroyable de richesse et intense tout au long de ses neuf minutes, qui proclame «It’s Your Birthday, it’s on Earth Day ». La voix, les voix, se composent entre rage folle et douce langueur avec l’obstination d’un génie qui touche aussi les parties musicales. Deep Peace continue sur cette lancée anthropologique, mêlant voix humaines, chants animaux et musiques traditionnelles en introduction, avant de donner dans la construction épique dans la veine de Stratovarius – une autre formation, s’il tient à en rapprocher Townsend, haute dans l’hémisphère Nord.
Down and Under partage l’album, qui bascule ensuite dans des morceaux plus pop comme The Fluke, Nobody’s Here ou Stagnant. C’est que Devin ne cherche pas à s’isoler comme avec Infinity mais à renouer avec ses semblables. Après la mer, les grands espaces et la civilisation, c’est vers le ciel que Devin semble se tourner, nous offrant avec Tiny Tears un voyage intersidéral préfigurant Ziltoïd, The Omniscient (2007). Nobody’s Here est particulièrement poignante et mémorable. Si le chant de Devin n’y atteint pas les sommets de pureté qu’il caresse du doigt dans Mountains ou Earth Day, c’est chose faite cette année avec Ki (2009). Extrêmement riche, Terria réclame un investissement total à l’écoute, comme les autres disques de Townsend. Cependant, les disques du Townsend Band restent bien moins éprouvants que ceux de son alter-égo démentiel Strapping Young Lad. L’excentricité de cette musique est sans doute la seule barrière qui la sépare d’une adulation massive.
Parution : Août 2001
Label : Inside Out Music
Producteur : Devin Townsend
Genre : Rock Progressif, Métal
A écouter : Earth Day, Deep Peace, Nobody's Here
- 7.25/10
- Qualités : puissant, original
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