“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

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samedi 22 octobre 2016

THE GASLAMP KILLER - Instrumentalepathy (2016)





O
inquiétant, original, onirique
électro, expérimental, musique globale

The Gaslamp Killer (William Bensussen) tente le grand alignement, faisant coïncider puissamment les sons de sa propre invention les influences de ses « ancêtres », la musique soufie (Haleva), des vibrations turques et proche orientales qui servent de vecteurs de modernité. Dans cette mission, Amir Yaghmai et les Heliocentrics (sur un morceau bonus de 11 minutes) sont les meilleurs alliés dans cette mission très spéciale.

Pathetic Dreams, avec ses troubles atermoiements, laisse présager un album en forme de voyage intérieur, laissant imaginer une résurrection de l'artiste musicien, qui a failli mourir dans un accident de scooter en 2013. On entend une voix prononcer 'je t'aime' : la première chose entendue en se réveillant sur son lit l'hôpital. Cette preuve de foi d'un parent fait écho à la sienne, car il est clair dès lors que s'il a prévu de naviguer dans des contrées inquiétantes, The Gaslamp Killer a retrouver l'énergie d'insuffler à des paysages de guerre, désolés et lunaires, sa palette de rouges et de bleus. Il n'est pas détaché et cynique, mais investi, et nous invite à l'être aussi, pris au dépourvu que nous sommes par ces sons étranges, exhumés, raides et erratiques, du sable de Californie (The Butcher ou Gammalaser Kill, avec la participation du batteur des Heliocentrics, Malcolm Catto). Puis la session de cordes de Miguel Atwood Ferguson (collaborateur de Flying Lotus, Father John Misty, John Legend...) s'invite dans le tournoiement afro-beat répétitif de Life Guard Tower #22.

Dès les premières secondes de l'album, et pendant toute sa durée, on sent la volonté de faire de cette musique une onde psychique, une émanation de force et d'intransigeance tournée vers les paradoxes et les aspects les plus sombres de l'humanité. Les habitudes de production que l'on retrouve aussi chez Gonjasufi, et les collaborateurs de Breaktrough (2012) sont de la partie, mais on sent la volonté pour The Gaslamp Killer d'affirmer, plus que sa patte sonore, que l'on a déjà découverte par le passé, mais sa présence au monde, dans des contrées de méditation, dans des cavernes oniriques que peu de musiques ont visité auparavant. Il n'y a pas besoin de mots, pour évoquer la proximité fascinante de champs de psychisme altéré, de personnalités transformées, à la sensibilité adaptée au monde à venir : compatible avec la solitude, avec la religion omniprésente, nourrie d'enthousiasme et de défiance. 


L'efficacité presque entièrement instrumentale de l'album parvient à tirer de cette confrontation morbide de la lumière. Et c'est grâce au choix méticuleux qui a été fait des ambiances, complémentaires, la manne mentale et spirituelle creusée par les morceaux d'ouverture est contrebalancée par un morceau bien amarré comme Residual Tingles, qui aurait pu figurer sur 10 000 Hertz Legend, le deuxième album de Air. 


http://music.thegaslampkiller.com/album/instrumentalepathy

mardi 12 mars 2013

JOHN GRANT - Pale Green Ghosts (2013)


O
élégant/poignant/doux-amer
Electronique/folk-rock

Comment va l'album de confessions en 2013 ? Très bien, merci ! Et la façon grandiloquente et ludique de John Grant, compositeur et chanteur aux origines à la fois allemandes et américaines, place son deuxième album en tête du peloton. Les tests anti-dopage sont en cours. Cela paraît naturel que la chanteuse Irlandaise controversée Sinead O'Connor ait repris à son compte la chanson titre de Queen of Denmark, le premier album de Grant en 2010 (enregistré avec le groupe américain Midlake), et qu'elle participe ici aux backing vocals. O'Connor est une artiste qui mérite d'être réhabilitée d'urgence, ne serait-ce que parce qu'elle pose, à travers sa façon d'être, une question importante : le narcissisme est t-il l'élément ultime à l'écriture de chansons ? 
 
Queen of Denmark, cette chanson extraordinaire, imposait le lyrisme fou de Grant, un exercice de voltige qui consiste à garder toute l'élégance pour lui, même avec des lignes telles que « I casually mention that i pissed in your coffee » ou « I hope you know that all i want from you is sex ». Les phrases choc et le narcissisme ne sont que les ingrédients les plus scandaleux des créations de Grant, mais pas les plus significatifs peut-être. Sa brillance vient de la l'auto-dépréciation subtile (ou verbeuse diront certains) qui transcende chaque phrase, de la façon très factuelle qu'il a de transformer sa détestation envers les intolérances et son rejet du regard condescendant des autres sur sa sexualité et sa condition d'ancien junkie en belles évanescences, voire en délicatesse. On se demandait comment il allait pouvoir poursuivre après ce Queen of Denmark, premier jet mêlant fantasmes à base d'actrices de cinéma science-fictionnel et explosions sentimentales intimes, mesurables à l'aune d'un morceau d'ouverture, TC and Honeybear, unique dans sa façon décalée de nous toucher. La musique était alors terriblement douce, enveloppante, souvent surprenante, inspirée de soft rock des années 70 et bénie d'une interprétation et d'une instrumentation qui surpassait ce que Midlake avait fait sur leurs propres albums. La voix de John Grant y était aussi sensible que sensuelle, jamais théâtrale, emprunte d'une humilité un peu sourde. Grant a été gagné de gros doutes pendant l'enregistrement de Queen of Denmark – qui avait fait suite à une tentative de suicide – et ce jusqu'à ce qu'il le sorte enfin et qu'il se rende à l'évidence que tout le monde l'aimait. Allait t-il enfin gagner un peu de confiance en soi ? 
 
L'apparition de chansons plus électronique, voire de dance music sur Pale Green Ghosts ne signifie rien. Goodbye, le dernier album de son groupe maudit, les Czars, contenait déjà des éléments de ce type. C'était d'ailleurs déjà un album poignant et naturel, comme dans les tours magiques de Little Pink House. Sur I am The Man, Grant utilisait un vocoder, que l'on retrouve ici sur le faux tube pseudo-macho Black Belt. Cette chanson, radicale lorsqu'on se souvient de l'ambiance plutôt lounge et jazzy de Queen of Denmark, est astucieusement placée en deuxième position, entre les pulsations et les cordes contrites de la chanson titre, largement instrumentale, et GMF qui est une façon de renouer avec la cadence, le feeling et le personnage de TC dans la chanson d'ouverture du précédent album.
 
Difficile de reproduire le fleurissement lyrique existant partout sur Queen of Denmark. Si les chansons de cet album ne faisaient pas l'impasse sur l'aspect sombre et pessimiste de l'écriture de Grant, la relecture que Grant a de son passé est maintenant plus insistante et intense, un peu moins lumineuse et légèrement plus sarcastique. L'aspect irisé très pop années 60 de Outer Space ou Jesus Hates Faggots n'est plus nulle art ici. La musique est moins directe, stylisée dans une veine freudienne, que la pochette vintage ne dément pas. Dans son apparence engoncée, John Grant embrasse l'impasse du narcissisme que la psychologie de Freud a tant canonisée. Pale Green Ghosts est un album fragile qui mérite que l'on en apprécie les meilleurs moments – You Don't Have To, Ernest Borgnine (où Grant lâche, détaché, la vérité quant à la menace qui pèse sur sa vie, accompagné de claviers et séquenceurs sexy et, pour la première fois, d'un saxophone), Glacier et sa coda au piano inspirée de Rachmaninov. Il faut se laisser bercer par sa douce étrangeté et bouger son corps à l'arrivée de Sensitive New Guy. Mais le vrai secret est peut-être de s'amuser de l’existentialisme tour à tour relaxé et inquiétant de It Doesn't Matter To Him et Why Don't You love Me Anymore, comme s'il s'agissait d'une façon pour Grant de tromper la psychologie qui se respecte.

mercredi 2 novembre 2011

Amon Tobin - ISAM (2011)


Parution : mai 2011
Label : Ninja Tune
Genre : Musique électronique, Expérimental
A écouter : Journeyman, Goto 10, Lost & Found

°
Qualités : original, ludique, soigné

Le montréalais Amon Tobin se dirige vers un endroit inexploré de la musique électronique, offrant à écouter avec ISAM le résultat de ses recherches sonores incessantes. L’ordre d’ici, rare pour de la musique, est celui de la nature ; en son sein, chaque élément entretient une multitude de relations, dans un environnement proche, puis un peu plus lointain et ainsi de suite, jusqu’à former cet « ordre naturel » qu’on ne peut cerner qu’en étudiant longtemps certains des éléments dominants qui le composent. On s’attache aux formes les plus remarquables, et Tobin, en liant l’artisanat de l’échantillon sonore à celui de la synthèse sonore, en a façonnées quelques-unes pour sa collection.

Car il s’agit bien d’une collection particulière. Tobin a fait un énorme travail pour susciter, puis pour identifier et reproduire certaines sonorités. S’inspirant de son expérience de capture de sons d’ambiance, il a reproduit la perméabilité, l’interaction de ces sons en les tirant de son imagination. Ce sont des frétillements, des craquements, des glissements, et quelques beats qui rappellent de l’héritage dubstep de l’ensemble. Il y a ces fameux frémissements d’ailes, sans doute l’une des marques de fabrique de l’artiste. Il fait ainsi preuve d’une fascination pour les sons isolés qui s’unissent et produisent un moment de vie, nous propulsent tout simplement au cœur des évocations de cette nature de synthèse. L’effet seulement est d’une grande simplicité ; les mécanismes déclenchés pour y parvenir sont complexes. Moins complexes que les systèmes naturels, mais suffisamment pour flatter l’oreille humaine.

ISAM est ainsi un disque assez abstrait, mais dont la musique, d’une qualité sonore exceptionnelle, tridimensionnelle, est capable de surgir, ses éléments revêtant un pouvoir d’attraction, de séduction même, décuplé, comme sous une lentille de microscope. C’est un musique très dense, qui ne laisse jamais en attente, mais demande au contraire une attention de tous les instants, et des écoutes répétées. Comment assimiler Journeyman, le morceau d’ouverture par exemple ? Il faudra l’étudier, avec une minutie rare et un plaisir certain. Un tel morceau montre bien à quel point Tobin ne semble vouloir de mélodies que comme des plaisirs coupables, inattendus. On ne les attend pas ; Tobin fait croire à l’auditeur qu’il tente quelque chose, qu’il accomplit une improbable transition, et que son disque lui-même n’est qu’un travail inachevé. Goto 10, dont la structure est plus familière (on pense à Autechre), prouve que ce n’est pas le cas, mais que Tobin s’autorise la disparité par goût. Ce que l’on aura entendu jusqu’à Calculate, est très cohérent. Lost & Found domine aussi cet ensemble pluriel.

Il faut y retourner pour en saisir les arrêts, les nouvelles directions prises, les pauses, les ralentis, qui rarement s’acheminent vers un modèle spécifique. Et les plongeons, tels ce Dropped From the Sky en final, décontracté, sur lequel Tobin assume clairement le simple plaisir d’enregistrer les sons qui lui plaisent le plus – les voix de synthèse sur ce titre sont le péché mignon de l’album.

ISAM est des plus divertissants et originaux, sans que le genre ‘électronique’ ne soit particulièrement important à revendiquer. Le disque incite d’ailleurs à se mettre à la place de Tobin, qui, à ce stade de sa carrière, une quinzaine d’années après ses débuts et alors que sa trilogie fondatrice Bricolage (1997), Permutation et Supermodified (2000), se libère de sa dépendance à un genre musical et aux techniques, telles l’échantillonnage, que les années ont rendues bien traditionnelles. Foley Room (2007) son précédent album, tentait de lier une musique « purement basée sur la sculpture sonore" et "des morceaux capables de provoquer l’émotion physiquement chez les gens ». C’est six mois de travail pour apprendre à utiliser un nouveau logiciel. Le talent particulier de Tobin est de faire de cet objectif très ambitieux un plan de carrière plus que valable. Il s’est mis, entrainé par le label renommé Ninja Tune, à récolter un beau succès.

Sur Foley Room déjà, les meilleurs morceaux étaient aussi les plus aventureux : Horsefish ou Big Fury Head, parce qu’ils parvenaient à nous faire oublier la démarche progressive de Tobin pour simplement subjuguer. Il est parfois difficile de définir quels nouveaux territoires ISAM explore, mais il semble que sur les plan des émotions, c’est une nouvelle félicité qui est exprimée, notamment dans le dernier tiers de l’album, moins déconstruit, et un morceau comme Bedtime Stories. Les étranges expérimentations de Tobin sur le territoire vocal, par lesquelles il change de genre, ne sont pas les moments les plus convaincants mais ajoutent à la contemplation, brisée et reconstruite, qui s’installe peu à peu sur le disque.

samedi 30 avril 2011

Tv on the Radio




Nine Types of Light

Parution : 2011
Label : Interscope
Genre : Dubstep, électro, rock alternatif
A écouyter : Second Song, Will Do, New Cannonball Run

7.50/10
Qualités : groovy, communicatif, sensuel

Le groupe dub-électro-rock aux accents soul de Tv on the Radio est né à Brooklyn au tournant du siècle, a produit son premier véritable album, Young, Bloody Thirsty Babes en 2004 et est considéré depuis quelques années, à juste titre, comme la quintessence du rock indépendant américain. Chacun de leurs albums - quatre en tout – a été accueilli comme un pas de géant pour le groupe, parvenant à évoluer sans complexe. Rolling Stone se montra dithyrambique au moment de la sortie de Return to Cookie Mountain (2006) : « C’est peut-être le plus bizarrement beau, psychédélique et ambitieux des albums de l’année», tandis que le New York Times renchérissait : « C’est plus expérimental et pourtant plus direct, plus introspectif et plus assertif, par certains côtés plus sombre et amusant, et par-dessus-tout plus riche en termes de son et d’implication. Return To Cookie Mountain est simplement l’un des meilleurs albums de l’année. » Comme il l’avait fait pour Arcade Fire, David Bowie leur donna un sérieux coup de projecteur en les qualifiant de son nouveau groupe préféré et en acceptant de chanter sur un morceau de Return to Cookie Mountain, alors même qu’il avait mis sa propre carrière en berne. «Province l’a vraiment touché car c’était une chanson bien de son temps, et que le monde avait besoin d’entendre. » « Hold your heart courageously/as we walk into this dark place », chantait Bowie. Dear Science, en 2008, n’a fait qu’amplifier le phénomène. Son pouvoir de séduction dépassait tout ce qu’ils avaient pu faire auparavant, avec des chansons au groove imparable comme Dancing Choose ou Golden Age et des voix mises en avant dans leur diversité. Il a fini en tête de liste dans nombre de classements de fin d’année.  

Considérant la frénésie qui les entoure, c’est peu dire qu’ils ont la pression pour évoluer constamment, fournir de nouvelles preuves de leur  « supériorité » martelée par les médias, mais bientôt peut-être aussi de leur sagesse politique, ou encore de leur statut de scientifiques assermentés (avec des titres comme Dear Science ou Nine Types of Light, peut-être une référence à un principe relatif à la réfraction de la lumière du soleil).  Ils peuvent s’attendre à tout, même à être soudainement dénigrés.  « A chaque fois que vous atteignez un certain niveau, les gens vont toujours penser qu’il faut que vous accomplissiez quelque chose d’autre », remarque Kyp Malone, le guitariste et l’un des deux chanteurs du quintet. Sa barbe fournie occupe un tiers de son visage et ses larges lunettes un autre quart. Sa figure est devenue l’un des signes distinctifs de la « famille ». Sur  Nine Types of Light, Tv on the Radio ne montrent aucun signe d’auto-suffisante ou de créativité en berne. Ils  prouvent au contraire qu’ils ne sont pas affectés le moins du monde par l’effervescence qu’ils ont provoquée. Mais comment font-ils ?
Tunde Adebimpe, Kyp Malone, DaveSitek et Jaleel Bunton sont très soudés, d’abord autour de leur ville de New York.  Nine Types Of Light a constitué une expérience nouvelle d’abord parce que pour la première fois ils ont enregistré hors de leurs habituels studios de Greenpoint et Williamsburg. Signe de leur attachement à leur pénates, l’expérience de Los Angeles n’a été que moyennement concluante en termes de créativité. « J’aime beaucoup LA », explique Bunton, le batteur aux dreadlocks. « Mais s’il y a une partie bohémienne dans cette ville, un endroit qui puisse être un sanctuaire créatif, nous avons résidé dans un endroit qui était exactement l’opposé. » Un autre détail qui a son importance dans le monde de l’indie rock américain ; les trois quarts du groupe ont la peau noire, et de ce simple fait ce sont révélés porteurs d’une responsabilité particulière. « C’est comme travailler à Kinko ! » S’exclame David Sitek, multi-instrumentiste et architecte sonore en grande partie  responsable de la pâte si reconnaissable du groupe depuis son premier simple, Staring at the Sun. Il fait référence à ces chaînes de magasins où travaillent ensemble des gens d’horizons divers. « Ce qui est surprenant… remarque Adebimpe, chanteur charismatique et parolier, « c’est combien c’est surprenant pour les autres ! » Kyp Malone enchaîne.  « Quand tu entends quelqu’un dire, ‘c’est l’exception à la règle, c’est genre, plus il y a d’exception, et moins la règle a raison d’exister ». C’est une chose que le groupe a discuté et réfléchi, individuellement et collectivement.  Malone reconnaît qu’il y a une certaine idée qu’ils sont ravis de partager à travers leur expérience, non parce qu’ils sont un groupe aux trois quarts noir, en réalité, mais parce que ce sont des originaux dans l’âme. « J’ai l’impression que chaque fois que les gens peuvent se voir reflétés dans la culture, que tant que nous manipulons cette idée de civilisation… Je sais que je veux que ma sœur voie toutes les possibilités qui existent hors des stéréotypes et de la merde habituelle. Donc je suis content si je fais cela pour qui que ce soit, car c’est ce que je recherchais quand j’étais enfant. » Tv on the Radio, profondément humain et attaché à la notion de famille. L’une de leurs chansons les plus délicates, sur Dear Science, s’appelle Family Tree. Récemment, une épreuve particulièrement difficile est survenue ; la mort du bassiste et compositeur Gérard Smith d’un cancer du poumon, en avril 2011, à l’âge de 36 ans. Le groupe ne tardera pas à lui rendre hommage.

Tv on The radio n’ont jamais eut le profil de gentils carriéristes ; leur musique est aussi tendue qu’elle est libérée, et ce n’est pas des décisions comme leur signature avec Interscope au moment d’enregistrer Return to Cookie Mountain (ils étaient chez Touch and Go, qui a depuis cessé de produire des disques) qui les empêcheront d’être aussi indomptés qu’ils le sont. Même Dear Science, qui a été accepté par un plus large public, se trouvait traversé par la surexcitation de ceux qui ne se reposent jamais sur leurs lauriers. C’est la condition de leur survie, de leur renouvellement dans un monde ou c’est manger ou être mangé. « En tant qu’artistes solo, nous avions été matés et on nous a répétés que nous ne servions à rien suffisamment de fois, et nous finissions par y croire. », confie Jaleel. Pour David Sitek, le passage sur un gros label s’explique par une équation simple, plus réaliste à entendre que les nombreux moments où le groupe plaisante quant à son supposé appât du gain. « On écrit de la musique parce que c’est une forme de communication immédiate. Nous sommes capables de transformer en disque ce qui se passe autour de nous, et nous voulons que ce message soit entendu par le plus large nombre de gens. » En termes de communication immédiate, il suffit de les voir sur scène pour comprendre ; si Malone et Smith restent plus réservés, Adebimpe canalise à lui tout seul une énergie extatique. Sa seule main gauche virevolte, soutenant un flow incessant, excitée par des beats bien posés.

 Aujourd’hui, quand on évoque les collaborations de membres de Tv on the Radio hors de leur groupe, c’est toujours avec une considération spéciale. David Sitek avec son projet Maximum Balloon, et auprès des Yeahs Yeahs Yeahs, des Liars, de Foals, ou encore de l’actrice Scarlett Johansson pour son excursion musicale faite de reprises de Tom Waits, Anywhere i Lay my Head (2008) (« Nous l’avons fait l’un pour l’autre, juste pour voir ce qui allait se passer ») ;  Tunde Adebimpe et Gérard Smith dans l’univers du cinéma, et Adebimpe participant au nouveau disque du groupe algérien Tinariwen ;  Kyp Malone en champion d’un certain MBAR (Miles Benjamin Anthony Robinson) qui  serait une sorte de pendant à Bon Iver, ainsi qu’en solo avec le volontairement difficile Rain Machine en 2009. Au sein de leur maison mère, ils assument ouvertement des choses que d’autres groupes dissimuleraient. Ils se présentent en ces termes sur leur site : « Tv on the Radio n’écrit pas des pop songs traditionnels. Souvent, ils changent de direction deux ou trois fois dans une chanson. » Leur son, qui emprunte notamment les structures répétitives de l’Afrobeat,  est très pensé, séquencé, mais contient aussi des moments spontanés. David Sitek confirme : « C’est vraiment marrant, l’alchimie de ce groupe. On mettra six mois à trouver le bon son de caisse claire, ou on écrira Staring at the Sun en deux jours. » 
Ils cultivent le danger, le mouvement. En live, les chansons prennent une autre tournure, l’instrumentation s’étoffe. Sur disque, A Method était en partie à cappella, tout comme Ambulance ; c’est tout différent sur scène, mais le groupe peut aussi bien créer de ces moments de quasi-silence, inspirés par le jazz, dans l’idée d’écouter le public, sa respiration, son retour sur ce qu’il perçoit.  L’un de leur traits sonores distinctifs ; ces cuivres rutilants de plus en plus puissants, qui s’immiscent partout, notamment grâce à la participation de l’ Antibalas Afrobeat Orchestra  sur Dear Science. Ce disque là a permis aux deux chanteurs, de ne plus tant chanter ensemble que d’alterner leurs prestations. Et les guitares vrombissantes d’un Wolf Like Me ouvertement sexuel ne sont pas en reste.
 Avec le temps, leur amusement pour le show-business a fondé leur réputation en interview, où ils enchérissent sur leur peau avec un brin de mauvaise foi, l’un finissant la phrase de l’autre, fondant ensemble une vision sans complaisance de leur succès tout relatif. Ils rappellent alors leurs dynamiques créatives qui font qu’un disque de Tv on the Radio n’est jamais ennuyeux ; vivacité, largesse émotionnelle, échanges vocaux. Comme en interview, ils détournent dans leurs chansons leurs engagements, préfèrent éviter d’émettre des messages. « Il y a d’autres groupes qui sont meilleurs pour lancer des slogans, et je pense que le manque de subtilité est le premier signe d’une civilisation en déclin. Nous n’essayons pas d’avoir d’emprise sur les croyances de quiconque. Nous essayons juste de faire en sorte que les gens examinent leurs propres opinions sur tel ou tel sujet. Et c’est très difficile de faire ça. C’est très difficile de laisser une fin ouverte, genre, ‘ Que pensez-vous du réchauffement climatique ? ‘ ». En public, ils donnent l’impression d’artistes désinvoltes, qui ne peuvent pas rester sérieux très longtemps ; mais empêcher que tout « interrogatoire » soit définitif leur permet de se garder des portes de sortie.  A propos de l’accueil de Dear Science, Gérard Smith remarquait en 2008 : « Ne t’inquiète pas, parce que ça ne se reflète pas en ventes d’albums ». « Si tu commences à y prêter attention, commences à y croire et à y penser, ‘comment être sûrs que nous allons faire le meilleur disque de 2045’ – qui est la prochaine fois que nous allons faire un disque – alors ça va puer. » Heureusement, malgré le hiatus annoncé en 2009, Tv on the Radio est revenu en studio avant une deadline aussi lointaine, et le nouveau statut qu’ils ont acquis dans l’intervalle leur permettent peut-être enfin d’envisager la vie sereinement.
Nine Types of Light (2011) ressemble au reflet renversé de Return to Cookie Mountain. Ce dernier avait été décrit comme “apocalyptique” par le groupe. David Sitek explique en partie les disques de Tv on the Radio par un jeu de pôles ; comment Wrong Way mettait en garde contre l’étrangeté, au début de Desperate Bloody, Thirsty Babes ; comment Wear you Out, à la fin de ce disque, jouait la carte du mysticisme, laissant l’auditeur s’interroger sur la démarche du groupe. De cette déroute volontaire, est né le fantasme d’un Radiohead américain, renforcé par le fait qu’ils soient nés  en 2001, juste après que le groupe anglais ait apparemment libéré les barrières de sa conscience avec le couplé Kid A/Amnesiac. Le véritable acte de naissance du quintet de Brooklyn fut un disque de démos distribué sous le nom de OK Calculator, en référence à Ok Computer (1997), avant que l’EP Young Liars ne les révèle en 2003.
Le premier titre du ténébreux Return to Cookie Mountain laissait encore l’auditeur dans l’incertitude. Que faire d’une chanson dont les premiers mots sont « I Was a Lover/Before this war ? ». Six ans plus tard, la chanson Keep Your Heart y donne une réplique inattendue : “If the world falls apart / I’m gonna keep your heart,”. Le point de vue s’est, en apparence, inversé. Nine Types of Light est moins inquiétant, mais il ne débarrasse pas de l’idée que Tv on the radio sont des romantiques désespérés. Tunde Adebimbe a une idée malheureuse de la signification du refrain de You, « You're the only one I ever loved » (« Tu es la seule que j’ai jamais aimée »). « C’est une chose terrible à dire à quelqu’un car ça n’est sûrement pas vrai. » Mieux vaut retenir comment l’anxiété globale est transformée en pas de dance sur No Future Shock, ou le conseil de Second Song, suggérant aux amants en mission de trouver la lumière.

jeudi 2 décembre 2010

Deine Lakaien - Indicator (2010)



Parution : 2010
Label : Chrome Records
Genre : Dark wave, électro, post-punk
A écouter : Gone

Note : 6.75/10
Qualités : romantique, soigné, attachant


Deine Lakaien est un duo de d’électro allemand largement établi après vingt-cinq ans d’existence – en fait, ils sont bien installés en Allemagne, mais restent un sujet de curiosité ailleurs, à l’exception de quelques fans fidèles – auxquels ils dévouent sur le nouveau Indicator (2010) une chanson, On Your Stage Again.

Quand on entend le premier morceau du disque, One Night, démarrer sur un vague de cordes à la fois analogiques et réelles, avant de laisser la place à une mélodie épurée de guitare néo-médiévale et  à la voix de baryton du vocaliste Alexander Veljanov, presque obséquieux, on se dit immédiatement qu’il y a bien quelque chose de teuton dans cette musique. Deine Lakaien dégage dès les premières secondes, dans une bouffée éhontée de romantisme noir et rétro, un sens de perfection mélodique, où le plus gros travail est d’orchestrer différentes séquences, et de rendre un morceau aussi simple qu’on puisse l’imaginer – couplet, refrain – agréable à écouter plusieurs fois. Il y a là quelque chose d’une prouesse purement technique qui envoûte l’auditeur.

Le duo s’est formé en 1985 sous l’impulsion de Ernst Horn, qui, fort d’une formation classique, décide de se lancer dans la musique… électronique. Mais si l’Allemagne comporte une bonne quantité de groupes expérimentaux de nouvelle génération, Deine Lakaien semble perpétuer sans changement profond leur propre culture depuis toutes ces années, quasi-insensibles à la multiplication de projets bien plus opportunistes et séducteurs qu’eux. Veljanov, dans une vision un peu datée, compare leur démarche à celle d’un peintre figuratif : « Vous pouvez regarder le paysage que Deine Lakaien a peint depuis plus de vingt ans. Faites une pause, regardez, écoutez… » (dans D-side, interview de Guillaume Michel). C’est cette sorte d’état des lieux que décrirait le titre, Indicator. Quand à l’aspect vintage de certaine sonorités, c’est évidemment fait exprès : « On a retravaillé avec nos synthétiseurs analogiques de l’époque qui sont très à la mode ces dernières années ».

Mais si l’Allemagne comporte une bonne quantité de groupes de nouvelle génération, Deine Lakaien semble perpétuer leur propre culture, quasi-insensibles à la multiplication de projets bien plus opportunistes et séducteurs qu’eux.

Les découvrir avec ce nouveau disque, c’est comme si les années 2000 n’avaient pas existé, ou presque.  Il y a tout de même cette grâce orchestrale bien dans l’air du temps, héritée d’une tournée de Deine Lakaien pour leur vingt ans d’existence, une réinterprétation triomphante de leurs classiques habilement réarrangés sans être dénaturés, qui  a donné lieu à un DVD en 2007. C’est aussi l’influence de leurs projets solo respectifs qui laisse entrevoir quelque progression vers un résultat moins prévisible. « Après vingt ans, on ne veut plus faire rimer « day » avec « way » et « night » avec « light », explique Veljanov. « Vous devez essayer de nouveaux thèmes et de nouvelles voies musicales ». « Et ça fait automatiquement apparaître de nouvelles solution musicales. Bien sûr, nous n’avons plus à faire face à une tempête de clichés non plus. Cette image qui a fait de nous l’ennemi dans l’esprit de certaines personnes n’existe plus. »

Cet élément de désaccord, était-ce leur fascination pour la musique de chambre ? Leur noirceur  un peu facile ou leur simplicité lyrique assumée ? Deine Lakaien a une échappatoire discrète sur Indicator ; les éléments subliminaux qui parcourent les morceaux. Ce n’est presque rien, vraiment, mais cela suffit un donner à Go Away, Bad Dreams, par exemple, un cachet indéniable. Partant de ce fond de trame, on finit par oublier qu’au premier plan la bataille entre académisme et feu créateur fait rage. Sous la structure classique des chansons, les trouvailles rythmiques et le soin apporté aux structures, sont tout simplement surprenants. Immigrant, par exemple, navigue entre verve romantique « I just want to live like everyone » et climat oppressé, quasi-industriel, inquiétant et motorique. L’utilisation d’éléments contrastés permet de créer des plages antithétiques – avant de revenir aux bases rassurantes sans que l’exploration aille malheureusement bien loin – ou simplement de faire progresser le morceau. Le meilleur exemple de cette seconde méthode, c’est Gone, le premier single extrait du disque, dont chacune des trois parties rend la précédente plus intéressante à écouter, avant que ne se mette en place un break… qui est une joute de cordes tristes.  Difficile d’entendre ça ailleurs. On remarque aussi que les morceaux dotés de refrains accrocheurs sont concentrés dans la première moitié du disque tandis que la suite propose des titres plus lents et étranges.

Deine Lakaien ont leur propre façon d’être revendicatifs. Leurs tempos sont souvent terriblement lents, ont ne peut pas dire que ce soit l’énergie du désespoir qui participe à leur message. Ils ont plutôt tendance, sans jamais élever la voix, à nous mettre face à nos responsabilités de manière un peu démagogique – sur Who’ll Save your World ou Europe, un titre chanté en français et en anglais pour un résultat assez ridicule – malgré la mélodie de bonne qualité. Les chansons engagées alternent avec des tentatives de ballades amoureuses, Blue Heart ou One Night, dont le contenu constitue le cœur du débat en ce qui concerne Deine Lakaien ; intéressant si l’on aime un charme désuet. Difficile de croire que leur formule puisse rencontrer autant de succès aujourd’hui qu’il y a vingt ans, mais il y croient. Sur Along Your Road :  "Older, wiser, but still we are these fighters". 





lundi 12 avril 2010

Goldfrapp - Supernature


Black Cherry (2003) s’inspirait d’une ambiance, le cabaret. Supernature assume plutôt une appartenance musicale, dans le filiation glam rock de Marc Bolan et T-Rex. La chanteuse est sur ce disque au centre de l’attention, et sa personnalité « entre Kylie Minogue et PJ Harvey, Annie Lenox et Siouxsie Sioux, Rachel Stevens et Beth Gibbons » compte plus que jamais pour que le disque fonctionne.

Ce qui peut paraître étrange, mais qui est l’un des caractères les plus forts du duo, c’est le manque de sincérité qui empreint le disque, au bon sens du terme (!). La voix d'Alison et la musique fusionnent à merveille, mais leur rôle est un peu flou. Les sentiments de l’auditeur sont manipulés, son attention est mise à l’épreuve, car la musique semble avoir plusieurs épaisseurs ; il y a l’évidence mélodique à laquelle répond l’attitude un peu fausse d’Alison qui joue la diva pop – mais, on le soupçonne, il y a aussi la même rêverie, envie d’éviter la confrontation avec la réalité, sentiment de fuite qu’au début de Goldfrapp. C’est la personnalité de la chanteuse, qui, si elle peut jouer à loisir de son corps et de son apparence pour ressembler à ses idoles, ne peut pas changer son fonds, farouche. Alison est une ensorceleuse vulnérable, et toute la chirurgie plastique et émotionelle perpétuée par les clavuiers omniprésents (Oh La La, Number One… ) n’y fera rien ; il y a toujours un léger décalage entre le fond et la forme, la représentation et le cœur qui bat dans des titres comme You Never Know, Satin Chic ou même Lovely 2 C U. C’est pour cela qu’entendre ce disque alors qu’on est en train de faire ses courses, ou à la patinoire, laisse toujours un sourire dibutatif, dans un second temps.

Que penser sinon de Let It Take You ou Time Out From the World ? Goldfrapp a à l’évidence plusieurs définitions de son art, il lui sert de plusieurs façons, selon les envies, les manques, les aspirations, les ambitions des deux musiciens. Le résultat le plus concret pour eux, mais pas nécessairement le meilleur, c’est que Supernature a rencontré un grand succès et s’est très bien vendu, ce qui les a amenés à faire beaucoup de promotion. Il était difficle, même pour deux tempéraments discrets, d’échapper à l’engouement autour de morceaux comme Oh La La, Lovely 2 C U ou Fly Me Away. Le duo a joué le jeu à fond, fait des clips, développé le plus possible les occasions d’une extravagance visuelle ; il a gagné au passage en mystère, revendiquant presque ou double personnalité ; extravertie et provocante sur scène, repliée envers les journalistes. L’humour est codé est le moyen privilégié d’Alison pour citer ses influences, à Bolan sur Ride a White Horse par exemple. We Are Glitter, le disque de remixes qui est tiré de Supernature, propose de continuer l’aventure et comporte notamment deux remixes des Islandais de Mum.

 
  • Parution : Aout 2005
  • Label : Mute
  • Producteur : Goldfrapp
  • Genre : synth pop, glam rock, électro
  • A écouter : You Never Know, Fly Me Away, Lovely  2 C U
 
 
  • Appréciation : Méritant
  • Note : 6.75/10
  • Qualités : audacieux, ludique, naïf

vendredi 30 octobre 2009

Animal Collective - Merriweather Post Pavillon (2009)


Parution : janvier 2009
Label : Domino
A écouter : My Girls, Also Frightened, Summertime Clothes

°°°
Qualités : original, heureux

Animal Collective n'a pas fait 2 fois un album ressemblant. Ce genre d’énorme surprise-party psychédélique qu’est Merriweather Post Pavillon est le dernier en date d'un collectif de quatre jeunes de Brooklyn, sans leader et affublés de pseudonymes fumés ; Avey Tare, Pandar Bear, Deakin et Zeologist. Here Comes The Indian (2003) ; Sung Tongs (2004) ; Feels (2005) et Strawberry Jam (2007) et les EPs People (2006) et Water Curses (2008) illustrent la décadence acidulée que livre le groupe. Une confiture électro-folk à ses débuts, devenue l'objet de disques plus construits et plus agencés, jisqu'à atteindre de grends débats sur le séquencement des mocreaux de Merriweather Post Pavillon ; l'onirique No More Running, avec ses sonrités marécageuses, ou plutôt l'hypnotique et musclé Brother Sport pour clôturer l'album ?
Tout est plus organisé, mais le sentiment d'exploration intact. Avey  Tare chante presque toujours, sa voix se distinguant par sa vivacité. Le groupe y recherche une sorte d’extase jouant sur l’affect plutôt que la perfection.

Sorti en janvier 2009, le disque était alors particulièrement appréciable, ses bouquets d’électro fleurie et animée évoquant de manière étonnante l’aspect chaleureux d’une soirée au coin du feu plutôt que la divagation dans une chaleur étouffante. Bien sûr, il y a tout un côté « bruits de jungle » - l’album est très documenté côté samples - , mais, au lieu de nous dépayser, cette trame nous plonge dans le plus profond confort, nous éloigne à chaque fois de nos angoisses disproportionnées – c’est une disproportion qui en chasse une autre.

L’un des mérites du groupe est ainsi de produire la bande son du bien-être, nous transportant par moments et nous réconfortant toujours, de ses textures de claviers étoilés (In The Flowers), de chœurs musclés (Also Frightened) de rythmiques chaloupées (Bluish), de calme nuptial (No More Runnin’), de fête colorée (Summertime Clothes). Les textures extrêmement produites mêlent échantillons de bruitages variés et clavier sans retenue. C’est une œuvre très cohérente et égale, des morceaux à l’alchimie souvent parfaite et parfois surprenante, quelque fois poussifs – mais pour notre plus grande joie. Brother Sport ou Also Frightened sont presque criards, exagérément propulsés – mais le résultat est finalement bien plus adroit que ce qu’on peut penser, et constitue, avec le reste, un voyage sur pirogue deux cents chevaux.

Certaines pièces se détachent du lot – My Girls et Summertime Clothes méritent de figurer sur les compilations célébrant la musique américaine d’aujourd’hui – tandis que Bluish ou Also Frightened font preuve d’un talent insolent, et ce dans un registre parfaitement original. On peut gager que Animal Collective est l’un de ces groupes qui vont inspirer nombre de descendants par la qualité inédite d’un son sur la brèche – et ce de manière très inattendue.

  •  

vendredi 23 octobre 2009

{archive} Kraftwerk - Computer World



La musique de Kraftwerk sera bientôt assistée par ordinateur, et avec Computer World en 1981, le groupe est encore une fois visionnaire. Dix ans plus tard, le numérique remplace l’analogique – pour des résultats souvent fort décriés, jusqu’au milieu des années 1990. Beaucoup de groupes continueront quelques temps d’utiliser les bonnes vieilles méthodes – il semble que d’autres, comme les White Stripes, ne craqueront jamais pour le numérique - , mais pas Kraftwerk, qui va transformer tout son travail sur bandes en banque de données informatique. Kraftwerk, depuis ses débuts et encore davantage après Autobahn, son important travail de 1974, est tourné vers l’avenir, quoique l’avenir puisse leur réserver, et avec un genre d’excitation malsaine. Ce serait les derniers à être impressionnés si les machines prenaient définitivement le contrôle sur toute forme de musicalité, voire de pensée. Hütter évoquait d’ailleurs la possibilité que la prochaine étape musicale soit la transmission directe de la pensée musicale en musique par l’intermédiaire de machines. Evolution musicale et technologique, précision et performance vont de pair pour le groupe allemand.

Chez eux, au studio Kling Klang de Dusseldorf, les machines ont déjà pris le contrôle, partiellement au moins. Ralf Hütter, le Werk en chef, statuait « Parfois, c’est nous qui jouons du studio…Parfois, c’est lui qui nous joue ». C’est ce qu’explique la voix lobotomisée dans Pocket Calculator : “By pressing down a special key, It plays a little melody”. Une vision à la fois inquiétante – car dans ce cas, à quoi sert d’avoir une sensibilité ? – et amusante. En tout cas, il s'agit de se poser les bonnes questions.

Est-ce pour autant une musique complètement vendue aux machines ? Non, car elle sait se faire humaine et susciter l’émotion. Au moins trois morceaux ont des mélodies inoubliables ; Computer World (titre en deux parties avec une variation intéressante du tempo), Pocket Calculator / Dentaku, et Computer Love, sans doute l’un des meilleurs titres du groupe – comment ne pas y voir nos sites de rencontres amoureuses si envahissants aujourd’hui ? - ; à la fois atmosphérique et machinesque – les claviers ne perdent jamais la main. Sur Home Computer, les sons du moog, qui furent inaugurés par le groupe à l’occasion d’Autobahn et qui sont ici soulignés de beats électro presque contemporains, paraissent déjà étrangement lointains, mélancoliques, appartenant à une époque révolue. Et de fait, Computer World sera le dernier grand disque de Kraftwerk, le dernier de cette période où il aura dominé le monde de la pop électronique. S’apprêtant en 1983 à sortir un nouveau disque, techno-pop, il annulera sa parution, remettant en question sa modernité à l’heure où Michael Jackson produira Billie Jean.

Au début des années 1980, Kraftwerk est rejoint par ses imitateurs. Cependant, ce n’est pas cette concurrence que dépeint Computer World ; c’est le son d’un groupe libéré qui se laisse à loisir jouer de ses outils, laisse courir ses machines avant de les faire chuinter savamment en leur tirant la bride. L’économie de moyens que revendique le groupe est particulièrement visible sur ce disque, des mélodies étant réutilisées pour plusieurs morceaux. Ce stratagème augmente la cohérence du disque et lui donne l’aspect d’un leitmotiv d’un seul tenant.

Les paroles sont celles de chansons pop accomplies, incisives mais pas creuses de sens ; pleines d’humour et parfois de bile, elles font le contrepoint parfait des ces « little melodies ». Comme sur les albums précédents du groupe, la plupart de ces paroles sont en anglais, mais certaines chansons seront interprétées en plusieurs langues par la suite – Computer Love devenant Computer Liebe par exemple. La trame multilingues de Numbers montre bien la fascination de Kraftwerk pour une musique qui franchisse les barrières de la compréhension par le langage.

La voix atonale de Hütter est aussi l’un des avantages précieux du groupe allemand sur le reste de la production pop. Cette façon détachée de chanter, qui trahit un esprit ingéré par les machines, crée en réalité une distanciation de type second degré qui sied parfaitement au discours à la fois alarmiste et complaisant de Kraftwerk. De ce côté-là, il s’agit d’une formation unique. Aujourd’hui, Rammstein ou Laibach sont parmi ceux qui, adoptant une formule d’humour similaire, rencontrent le plus de succès.

Kraftwerk a suscité une folle inspiration après Computer World, notamment sur la scène techno – appelation provenant de Techno-pop, titre du disque repoussé du groupe, qui finalement s’appellera Electric Cafe (1986) – une référence à 2001, l’Odyssee de l’espace – à sa sortie.

En concert, Kraftwerk va jouer très longtemps Computer World, Numbers, Computer Love ou Pocket Calculator, ce qui prouve l’estime que portent ces créateurs à cet album. Cet album, en effet, est sans doute celui dont les thèmes (l’informatique qui permet la communication, le divertissement mais aussi la surveillance) sont le plus d’actualité. Les idées abordées par The Man Machine et empruntées à Fritz Lang sont passées, et l’utopie de Trans-Europe Express n’a pas de chute concrète ; dès lors l’humour du groupe, qui s’attache à des images concrètes, est quelque peu brouillé dans ces précédents travaux.

Computer World, malgré la qualité tout à fait nouvelle de ses sonorités et ses rythmes et les astuces de sa production, reste symboliquement en deça d’ Autobahn qui a eu le rôle de précurseur ultime en ce qui concerne la pop électronique.

  • Parution : mai 1981

  • Label : Kling Klang, EMI

  • Producteur : Kraftwerk

  • A écouter : Computer World, Pocket Calculator, Computer Love


  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8.25/10
  • Qualités : rétro, humour

jeudi 22 octobre 2009

{archive} Kraftwerk - Autobahn


Conduire sur l’autoroute. Cela demande de la concentration et de l’accomplissement, surtout s’il s’agit de la première autoroute du monde, celle entre Koln et Bonn, l’A555. C’est celle là qu’ont empruntée Ralf Hütter et Florian Shneider, les deux têtes pensantes de Kraftwerk. Autobahn est leur premier concept album, et aussi, même aux dires di groupe, le premier de leurs travaux qui mérite la postérité. Les trois albums précédents, intitulés Kraftwerk 1,2 et Ralf and Florian, s’attachaient encore à une expérimentation orchestrale. Ici, une page du groupe est tournée, tandis que les deux énergumènes s’engagent sur la voie rapide de la reconnaissance et, de façon plus relative, du succès.

Autobahn est ainsi le quatrième album studio du groupe. Il parait en 1974, soit un an après Dark Side of The Moon, de Pink Floyd, qui deviendra l’archétype de l’expérimentation à l’anglaise. Mais si le modèle anglais est écrasant pour beaucoup de ses contemporains, Kraftwerk sait comment se donner du style.

La pochette originale du disque représente une autoroute, bien entendu, sur laquelle deux voitures se croisent ; une Mercédès et une Volkswagen. Cette image caricaturale d’un âge d’or fut peu apprécié par les critiques allemands, qui lorsque l’album parut, virent bien la moquerie embusquée sous cette effigie. Les deux musiciens avaient cependant réellement foi en la capacité de leur pays ee en sa sincérité ; cependant, les progrès de l’industrie et des communications les inquiétaient autant qu’ils les réjouissaient, d’ou ce besoin de canaliser une certaine ironie par leur art. Le reste du monde occidental apprécia beaucoup cette vision mêlant foi de l’avenir un peu désuète et angoisse dans l’air du temps.

Le morceau titre – qui occupait toute la première face du disque, plus de 22 minutes - est conçu pour capturer la sensation hypnotique d’une virée sur l’autoroute. S’il comporte encore quelques éléments épiques – notamment une partie centrale où l’on s’y croirait, entendant en stéréo les bolides défiler à vive allure – c’est un long morceau pop. Le morceau Autobahn va être la pièce qui va définir l’identité du groupe tel qu’il est connu aujourd’hui. Le son de Kraftwerk est déjà très abouti, très mélodique et finalement assez complexe – l’épure viendra plus tard. Pour l’heure, il s’agit de célébrer tout à la fois une identité et la puissance des machines.

Des paroles font pour la première fois une apparition, avec un refrain en allemand mais qui sonne beaucoup comme de l’anglais : « Fun, Fun, Fun Auf the Autobahn » croirait t-on entendre, même si ce n’est pas tout à fait ça. Chanté en harmonie, c’est une manière de revendiquer l’héritage des Beach Boys – bien que le groupe se défendait de ne rien devoir à personne. Ils furet d’ailleurs appelés les « Beach Boys de Dusseldorf » par la presse américaine. Aux Etats Unis, le single de trois minutes qui fut tiré de la longue version du disque fut un franc succès.

La deuxième partie du disque est constitué de morceaux dont au moins un est excellent – Kometenmelodie 2. Les quatre pièces qui constituent cette face ont un côté illustratif, et il est sur qu’a leur écoute des images vous viendront à l’esprit. Les deux premiers titres semblent célébrer une ville depuis ses bas fonds ouvriers jusqu'à ses sommets de gloire éphémère – imaginez Metropolis – un morceau sur The Man Machine sera d’ailleurs appelé ainsi. Si Kometenmelodie 1 est une lente progression psychédélique depuis des abysses brillantes jusqu'à un seuil de planant et rêveur, Kometenmelodie 2 prend les choses en, main, développant le thème en forme de pop imparable et illuminée. La chute est dure lorsqu’arrive le claustrophobe Mitternacht, qui évoque une vision bien plus glauque et intrigante. A peine le temps de s’’y plonger que c’est déjà l’aube qui se lève avec Morgenpaziergang, qui fait honneur à la flûte de Shneider.

Autobahn n’est de ce fait pas un album totalement électronique ; Shneider y apporte de bienvenues touches classiques par le biais de sa flute, sur le morceau titre comme sur le dernier morceau, qui sert principalement à nuancer l’importance synthétique dans le son Kraftwerk – cependant la flute disparaitra sur les disques suivants. Violon et guitare sont aussi joués ponctuellement.

Le matériel utilisé pour le disque comprend le cultissime Mini-moog – dont l’achat représentait alors un investissement identique à celui d’une Volkswagen – ainsi qu’un ARP Odyssey, et un EMS Synthi AKS. A travers ses instruments, le duo parvint à développer des sonorités qui portaient leur propre marque de fabrique, comme les percussions électronique qui suscitèrent la fascination des musiciens électroniques qui devaient leur succéder. L’imperfection de ce disque ajoute à son charme, et l’intelligence des musiciens à en faire délibérément un objet à demi désuet le rend complètement cohérent et intemporel. Restera toujours visible dans le rétroviseur.

  • Parution : Novembre 1974


  • Label : Philips


  • Producteur : Conny Plank avec Kraftwerk


  • A écouter : Autobahn, Kometenmelodie 2



  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8.25/10
  • Qualités : rétro, épique, fun

samedi 10 octobre 2009

Cut Copy - In Ghost Colours


Qu’est-ce qui différencie Cut Copy de cette flottée de groupée de groupes électro cheap qui débarque continuellement pour pourrir aussi bien nos incursions chez les enseignes de grande consommation, les magasins de chaussures et de fringues, les gares et les stations de métro, se déversant jusque dans les rues où le bruit des moteurs de suffit plus à l’oreille de la populace toujours friande de nouvelles agressions sonores ? (Kraftwerk adorerait cette idée). Cut Copy a, bien sûr, comme d’autres, une grande dette envers les quatre robots de Dusseldorf. In Ghost Colors a en outre presque tout pour que l’on se croie égarée sur la grève en pleine attaque mercantile, ou naufrage artistique. Ce en quoi il n’a rien de commun avec The Man Machine, qui, lui ne fait aucune concession. Mais le temps où l’électro ne s’embarrassait ni de concessions ni d’influences est révolu. C’est un style musical en perte de vitesse.

In Ghost Colours est un album totalement dans le coup, qui surfe sur cette manne commerciale consumériste (on ne peut pas dire qu’il surfe sur la culture club, plus aujourd’hui). Enfilant les titres très agréables et totalement dénués de sens, comme Out There on the Ice, Lights and Music ou Hearts on Fire – qui offrent par leur titre un aperçu assez percutant du contenu lyrique (Strangers on the Wind, Eternity One Night Only…) Un coup d’œil à la tracklist peut fonder les pires craintes d’une ringardise suraigüe, telle est celle qui définit la radio d’aujourd’hui. On a parfois l’impression, lorsqu’il s’agit d’électro, de se trouver dans une aire primaire à coté de laquelle même les programmes radio d’avant la seconde guerre mondiale sont des modèles de sophistication et de bon goût.
Ainsi, Cut Copy est une formation plutôt desservie par des goûts lyriques douteux, et ce qu’on doit forcément appeler chansons est constitué de phrases rabattues tant qu’ici c’en devient presque une parodie. On y chante l’amour basique, superficiel, parce la qualité même des textures musicales ne permet pas d’aller bien plus profond. Voilà, vous l’avez deviné, j’ai été pris d’une furieuse envie de cracher, non pas sur Cut Copy en particulier, mais sur nombre de formations électro castratrices de créativité comme « on » les aime par les (sombres) temps qui courent. Et ce n’est pas faute d’aimer l’électro et son penchant révolutionnaire (et révolu).

A côté de ça, In Ghost Colors, affirme, au delà de tout ce qui le rend agaçant, une ambition remarquable, en mélangeant mélodies pop sucrées et guitares montrant une constance avec laquelle même les derniers disques de New Order ne peuvent pas se mesurer. Explorant parfois des contrées défrichées par des groupes plus extrêmes, les Cut Copy apparaissent bientôt plus impliqués qu’ils n’ont l’air au premier abord. So Haunted ajoute une guitare au mix – tandis que la voix évoque Bernard Sumner - pour conjurer toute la schizophrénie dont les trublions sont capables. Et, du moins pour un moment, ça marche. C’est particulièrement efficace en situation de jogging.

Sans vraiment d’identité, le groupe parvient à garder une efficacité imparable tout au long de ce généreux disque. Si le psychédélisme n’est pas au rendez-vous (pour cela, dirigez-vous plutôt vers les Flaming Lips) un certain talent pour trouver des mélodies précieuses mais brillantes parcourt tout l’exercice, donnant de belles pièces comme Hearts of Fire. Il y a également un certain sens de la construction, puisque de nombreux morceaux sont annoncés par des introductions prenantes, mettant en évidence la volonté de Cut Copy à nous faire accepter leur disque comme un tout. Clôturant ici cette chronique, il est temps de retourner écouter les « démodés » Kraftwerk.
  • Parution : 22 mars 2008
  • Label : Modular
  • Producteur : Tim Goldsworthy
  • A écouter : Lights and Music, Hearts on Fire

jeudi 8 octobre 2009

Comment acheter - New Order


1 - Power, Corruption and Lies (1983)

Ce second album est un grand pas en avant pour se distancer de l’influence de Joy division. L’identité musicale de New Order s’affirme ici, autour de compositions très solides et excitantes comme Age of Conscent ou Your Silent Face. Très énergique et synthétique, c’est un disque tourné vers l’avenir (à l’exception peut être de We All Stand, chimérique.)

2 - Best-of (1995)

New Order est un groupe à singles. Il en a produit énormément, dont la plupart ne figurent pas sur les disques, comme c’était le cas auparavant au sein de Joy Division. Ceremony, Blue Monday ou Bizarre Love Triangle sont magiques, mais chacun de ces titres se révèle particulièrement accrocheur. Contient beaucoup de ce qui fait l’identité du groupe.

3 - Low Life (1985)

Disque homogène et plein d’atmosphères, moins sec que Power, Corruption and Lies car très porté sur les claviers, Low Life dispense des mélodies à l’alchimie typique du groupe comme Sub-Culture ou Sooner than you Think, tandis que The Perfect Kiss jour la carte du single… parfait. Des ambiances à rapprocher parfois de the Cure, autre groupe anglais en plein essor.
4 - Get Ready (2001)

Plus axé sur les guitares, ce nouveau disque vaut pour quelques morceaux en particulier, comme Run Wild et surtout Crystal, qui deviennent sans mal de nouveaux classiques pour le groupe. Des paroles à la musique, une belle cure de jeunesse pour le groupe alors vieux de vingt ans.

5 – Technique (1989)

Pour se renouveler après un Brotherhood qui surfe un peu sur le succès de leurs précédents disques, New Order devient encore plus froid. C’est une incursion dans la musique club de cette époque, sans pour autant que le groupe ne perde son identité. Les morceaux sont peu être plus difficiles à apprivoiser, car ils donnent l’impression d’être d’abord impersonnels. Une belle référence à Kraftwerk.

jeudi 13 août 2009

MGMT - Oracular Spectacular


Let’s have some fun… Après un énorme bouche-à-oreille, puisque on en parlait même en France !!! J’imagine qu’il était annoncé par des musicologues amateurs de Suicide (duo d’électro-pop minimaliste de l’époque post-punk) comme s’ils allaient ramener dans leur sillage un tas de sensations psycho-nihilistes prônant la non-réflexion, « let’s have some fun », « don’t think too much », etc. Mais ces musicologues honnêtes n’ont pas prévu qu’un mauvais coup a été joué aux MGMT (Management) pour qu’ils en arrivent à cet état embarrassant où même une nation globalement ignare de tout ce que le freak-folk et de folk tout court et d’électro un peu barbée a fait de plus commercialisable et identifié – sans que ce soit une critique pour désigner Devendra Banhart - parle soudain d’eux.

Auparavant duo sans histoire, Andrew Van Wyngarden et Ben Goldwasser ont malencontreusement signé en 2006 avec Colombia. De là est né le malentendu de MGMT groupe vendeur, promo rouleau compresseur, musique de publicités etc. Je n’ai pas envie d’en faire des tonnes sur le phénomène, mais je suppose qu’il faut soutenir les « maisons de disques »… Au niveau musicalité (ce pourquoi nous sommes là), exit les sonorités faites à la maison, pour l’occasion a été recruté Dave Fridman, qui a travaillé avec les Flaming Lips ou Mercury Rev. La production est donc d’un chrome sans défaut, assez loin de ce « qu’on » attendait du duo. Heureusement, il y a les titres Time To Pretend, Kids et Electric Feel pour faire honneur à cette charge de mammouth sans laine, toutes défenses dehors. Pas de subtilité ni de chaleur, mais une efficacité sautillante qui doit faire penser à la paire « au moins ça a le mérite de passer à la radio » tant ils désespèrent que leur message soit entendu.

A ce niveau là, je voudrais presque passer la parole à Maxime du webzine Album Rock pour qu’il explique comment le duo a su tourner cette mascarade à son avantage sans y perdre trop de plumes d’autruche. Les paroles de Time to Pretend questionnent ainsi intelligemment la jeunesse d’aujourd’hui, dispersée, idiote et vivant au présent dans le monde physique, mais gavée d’apparences, de jeux, d’avatars, de télévision, de tests de personnalité stupides et qui se fonde une crédibilité par messages interposés dans un monde virtuel. Cette description cruelle mais vraie de ce qu’est cette nouvelle génération laissée à l’hyperconsommation est angoissante – c’est même la chose la plus angoissante dont j’ai pris conscience depuis un bout de temps. Car finalement, mépriser le monde actuel revient à mieux se figer en son sein, et se révolter ne sert à rien, derrière nos écrans.

Après une première partie très efficace, la machine s’essouffle et nous aussi. Trop souvent, cela fait penser à du Tv On The Radio du pauvre. Reste les imprécations pessimistes derrière des titres tels que The Youth , Pieces of What ou Future Reflections. Le disque est en réalité un cauchemar derrière son glacis de bonne humeur, une montée d’adrénaline surnaturelle qui conduit irrémédiablement à chercher cette foutue plage de non-retour (l’été est la bonne période) où l’on prendra une photo de son corps désormais sans vie entre quelques vrais amis avant de planter définitivement la tête dans le sable. Il ne reste qu’à vous dire que ce n’est qu’un disque d’électro fourni par Columbia, mais vous n’y croyez plus ; deux gamins facétieux ont joué avec les crayons de couleur et tout, tout brouillé… Finalement, ils réussissent l’exploit de détourner notre dégoût, un moment, du disque, pour le porter sur nous-mêmes… On ne s’en resservira pas souvent, de cette soupe là. Mais qui sait ? Peut être finalement qu’en musique l’ironie martiale et la souffrance sur de belles harmoniques va être terrassée par ce genre d’aberrations vraiment menaçantes, agaçantes et uniformes.
  • Parution : mai 2008
  • Label : Columbia
  • A écouter : Time to Pretend, Electric Feel
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