“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Folk (118) Pop (88) Rock (81) Rock alternatif (78) Americana (72) indie rock (69) Folk-Rock (65) Blues (51) Country (42) Psychédélique (39) Soul (39) Rythm and blues (32) Alt-Folk (31) Expérimental (30) orchestral (29) Garage Rock (26) Synth-pop (25) Noise Rock (23) Rock progressif (20) Funk (19) Métal (17) Psych-Rock (16) Jazz (15) Atmosphérique (14) Auteur (14) post-punk (14) Dream Folk (13) Electro (13) Punk (13) World music (13) acid folk (13) shoegaze (13) Lo-Fi (12) reggae (12) Post-rock (11) Dance-rock (10) Stoner Rock (10) Indie folk (9) folk rural (9) hip-hop (9) rock n' roll (9) Folk urbain (8) Grunge (8) Rock New-Yorkais (8) avant-pop (8) Bluegrass (7) Surréalisme (7) instrumental (7) Post-core (6) Dub (5) krautrock (3) spoken word (2)

Trip Tips - Fanzine musical !

Affichage des articles dont le libellé est instrumental. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est instrumental. Afficher tous les articles

dimanche 26 novembre 2017

DO MAKE SAY THINK - Persistent Stubborn Illusions (2017)




OO
heureux, onirique, puissant
Post rock, instrumental


Après avoir provoqué plutôt notre intellect, un certain thème traverse Stubborn Persistent Illusions, pour revenir à la fin de Return, Return Again et nous émouvoir. C'est à ce moment qu'on sait qu'il s'agit d'un vrai album instrumental, un de ceux qui savent nous égarer un peu pour mieux nous éblouir au bout du compte. Dans ces dernières secondes, on suspecte un orchestre, c'est à dire quelques effectifs supplémentaires par rapport à la formation habituelle de huit musiciens. Do Make Say Think est un collectif instrumental formé en 1995, et c'est seulement leur quatrième album. Voilà un premier indice qui indique à quel renouvellement, à quelle évolution ils se vouent entre chacun de leurs disques, et combien il reste dans Stubborn Persistent Illusions les seuls mouvements nécessaires, tandis que tout prolongation superflue a été gommée. Il en ressort que cet album d'une heure est articulé, et centré sur ses dynamiques chatoyantes comme un reflet dans l'eau pure. La production est d'une netteté étincelante.

Ce n'est pas ce qu'on remarque en premier, mais c'est la qualité de l'album qui perdure le mieux : son optimisme. Dans une ère où même Björk fait du post-Björk, de l'enchantement et de la connexion-entre-les-âmes en veux-tu en voilà, Stubborn Persistent Illusions vous invite à son tour à fermer les yeux pour ressentir l'utopie sereine. Il expose de mieux en mieux sa luminosité.

La détermination avec laquelle il avance peut être source d’appréhension au départ. Mais en quelques minutes, on saisit les immenses dynamiques se mouvant sous le jeu frénétique des musiciens. Et bientôt on ressent la portée que couvre le groupe, en termes de structures et d’amplitude sonore. Le son de votre artiste favori est souvent compressé à l'extrême pour être écouté sur votre portable. Ici, la comparaison avec le jazz, mais aussi la musique classique, est pertinente, vu que tout l'album est construit en quatre dimensions, où chaque composition en relaie une autre, en est l'expansion, à l'image du lien unissant les explosives Bound et And Boundless. Cette dimension supplémentaire signifie aussi que le groupe semble définir la musique pendant qu'il la joue. Et ainsi, quand des motifs émergent, des figures mélodiques se répètent, c'est merveilleusement gratifiant, parce qu'on croit en faire la découverte au fond de soi, à l'insu des musiciens eux-mêmes.

Il n'y a pas de main-mise, mais une forme de balance, d'équilibre fascinant pour l'oreille. C'est une musique qui en appelle à notre intelligence émotionnelle, prononce un remerciement absolu, exalte une joie nous étant aussi adressée, nous qui avons le mérite d'être présents, sensibles ou non. À la fin, c'est nous qui décidons ce que nous faisons de l'album.

C'est la légèreté d'un ensemble pourtant complexe, que l'on pourrait qualifier, à l'entendre, de meilleur que l'air. Un avis de tempête se déclare avec War on Torpor. Au cœur des plaines glacées, une histoire mêlant l'homme et la nature va nous être contée. Il y a dans le cœur des Canadiens la présence de la nature, et cela résulte d'un travail plus raffiné, plus sophistiqué, comme c'est le cas dans la précision des instruments conviés dans ce premier morceau en forme de grand réveil. Trois guitares carillonnent, formant des motifs qui s'entremêlent tandis que es autres instruments sont là pour introduire une sensation de liberté qui va s'étayer avec la suite. C'est une musique véloce, qui nous échappe tandis que l'on veut la définir. Elle est partout autour de nous, enlève le silence et l'immobilité mais sans écraser, sans ravager. Elle est soutenue, les cordes et les vents, et même la basse, se déployant vers le haut, dans un ciel ouaté.

Horripilation, c'est 10 minutes d'osmose et d'abandon. Sigur Rós nous avaient aussi bien subjugués avec seulement de la musique et leur acuité visuelle, nous intimant à inventer une dramaturgie sans personnages, nous imposant une force vitale globale indissociable de notre besoin de respirer. Le clavier en glockenspiel évoque une valse de petites fées, une musique russe, sur laquelle les violons et la saxophone baryton viennent ajouter leurs austères dynamiques, pour évoquer une épopée scandinave à la Peer Gynt. Les instruments vont et viennent à volonté, la batterie prenant soudain les devants pour donner une tournure plus rock au morceau. Des chants de baleine retranscrits à la six cordes se noient dans un nouveau tournoiement, avec une inventivité qui empêche de crier à la poésie surannée. Au fil du morceau, les instruments à vent se révèlent de plus en plus comme l'un des atouts majeurs du groupe. Ce vent, ils l'utilisent comme propos de leur musique, force expressive. Ils sont capables d'une décontraction introspective sur Her Eyes On The Horizon, indiquant le lieu le plus éloigné où le groupe s'est aventuré jusqu'à présent, sans perdre leur force d'évocation tétanisante.

Ils défissent une réalité en dehors des rapports humains, qui, mise en concurrence avec celle du music business, lui survivra, si les utopies devaient se concrétiser. En attendant, les décisions d'école empêchent beaucoup d'artistes d’atteindre une telle libération d'esprit.

jeudi 7 septembre 2017

{archive} VIRGINIA ASHLEY - From The Gardens We Feel Secure (1983)



OO
Envoûtant, contemplatif, naturel
Instrumental


Ce qui démarque un album de folk d'un autre, c'est son atmosphère. Enfin, ce disque de Virginia Ashley n'est pas un disque de folk, mais purement d'atmosphère. Elle préfigure ce qu'a depuis entrepris Julianna Barwick avec The Magic Place (2010) et les albums suivants : produire une musique intrumentale pour contemplation active. From The Gardens We Feel Secure est dans une classe à part, peut-être trop simple pour être vraiment admiré. Il n'y a pas de trace de techniques musicales visant à retenir notre attention sur cet album : il est dénué d'accroches, mais suscite pourtant notre émotion en nous plongeant là où, à un moment donné, nous nous sommes sentis si heureux. Dans un jardin paisible et silencieux. Comme beaucoup de choses naturelles, sa profondeur réside dans l'émotion qu'il nous procure.

Ashley, qui n'a enregistré que peu d'albums et un seul dans cette veine, nous offre la rêverie naturaliste où les bruits du jardin – chants d'oiseaux merveilleusement rendus, carillon, mais aussi balançoire – ambiancent des mélopées de piano parfois accompagné de flûte. Elle ne chante pas, pourtant sa voix vaut la peine d'être entendue. Le rythme de cette œuvre est apporté en creux, par le temps, subjectif, d'écoulement de la journée – matinée, apogée du jour et crépuscule. Les deux moitiés de l'album sont ainsi baptisées « matin » et « après midi ». Elles contiennent une envoûtante variété de mélodies. L'approche à la composition de ces huit pièces est d'une fraîcheur parfaite.

On ressent ce plaisir du temps indéfini passé à contempler la nature, dans un rayon de soleil, embrassant la vie du village. Ashley capte le patrimoine britannique, celui des campagnes où il ne se produit rien qui vaille d'être entendu dans le monde. Son mérite est de la faire entendre malgré tout et de le rendre universel.

Ces sons là, ces mélodies de comptines, on jurerait les avoir déjà vécues au fond de nous. Les titres même des chansons renvoient à des sensations familières et sensuelles : ce que l'on peut toucher, sentir et voir flottant dans l'air, ce qui au cœur de la nature devient pour l'être humain si proche de l'émotion musicale qui l'enlumine ici. Cet album est une démarche, fabuleusement gracieuse et pleine de sens.

Rien n'est suffisamment entrecroisé pour qu'on puisse y trouver de véritables chansons. Cependant, reprenant le travail, cette fois sur le thème de l'hiver, Ashley enregistrera Melt the Snow, reprenant des éléments bucoliques qui rendent From the Gardens We Feel Secure sublime, en lui adjoignant des formes évoquant plus directement la magie de noël. Les cordes délicates ont même attiré l'attention du label Elektra, ce qui résulta du single pop Tender en 1985. Egalement conseillé, son album Had I The Heavens de 1996. Introuvable, comme, on le soupçonne, tant d'autres trésors.

samedi 5 mars 2016

RANGDA - The Heretic Bargain (2016)






OO
expérimental, intense, envoûtant
Noise rock, instrumental

Ben Chasny est l'un des des guitaristes en activité les plus distinctifs peut-être, tous genres confondus. Mais il ne faut pas sous estimer aussi l'apport de Richard Bishop, second guitariste plus rythmique issu lui aussi du phénoménal label Drag City (Ty Segall, Bonnie Prince Billy, Bill Callahan, et donc Six Organs of Admittance, l'emblématique projet solo qui propulse à chaque fois Chasny vers de nouveaux rivages furieux et oniriques). Défiant les modalités, les rythmiques, et le bon sens, The Heretic Bargain est un album ouvertement expérimental. La réussite de tient à la formule en trio, avec le batteur Chris Corsano capable de donner le change en rythmes circulaires, enchaînant avec fluidité les dynamiques explosives de To Melt the Moon, The Sin Eaters puis Spiro Agnew.

Les titres de ces chansons parlent d'eux mêmes, montrant qu'il s'agit d'une expérience à la fois horrifique et psychédélique. L'album devient vraiment grinçant et infréquentable avec les 8 minutes de Hard Times Befall the Door-to-Door Glass Salesman, une sorte de cauchemar qui troque le mysticisme fracassé mais surf rock pour un énigmatique marchand de sable, vendeur de miroirs dans le désert californien. C'est sans doute là et sur le solo dans Mondays Are Free at the Hermetic Museum, final de 19 minutes, que s'exprime le talent de Ben Chasny à nous affecter avec ses sons électriques si personnellement ouvragés. Ce dernier morceau est la raison d'être de cet album radical et intuitif, même si To Melt the Moon en reste le moment le plus immédiat.  

vendredi 24 février 2012

Earth - Angels of Darkness, Demons of Light II (2012)


Parution : février 2012
Label : Southern lord
Genre : Instrumental, Folk
A écouter : Waltz (A Multiplicity of Doors)

°
Qualités : contemplatif, envoûtant, lucide

Dylan Carlson a triomphé, avec Hex: Or Printing in the Infernal Method (2005), de toute spirale de violence, en a terminé avec les visions manichéennes du monde pour croire de nouveau au pouvoir qu’a la musique de nous hypnotiser. « La musique conserve une forme de magie qui a disparu de beaucoup d’autres domaines de nos vies", observe t-il interrogé par Catherine Guesde pour New Noise Magazine en 2011. « La magie existe encore dans notre monde, mais elle est beaucoup plus difficile à déceler. » Echappée la lourdeur des débuts, de Earth 2 (1993), l’album qui marque la première incarnation de Earth. L’esprit du groupe est de plus en plus aérien, devient exercice transcendantal en mélodie et en textures. Après The Bees Made Honey in the Lion's Skull (2008), Carlson recrute la violoncelliste Lori Goldstson, déjà habituée à fréquenter le milieu de la musique électrique la plus envoûtante, de Nirvana à Wolves in the Throne Room. « Je n’écris jamais pour les autres membres du groupe ; si je les ai choisis, c’est parce que j’aime leur travail ». Angels of Darkness, Demons of Light I s’ouvrait sur une composition, Old Black, qui l’inscrivait dans la continuité de The Bees…., avec une mélodie presque ramassée. Il se terminait par la pièce donnant son titre à l’œuvre, une vaste peinture sonore improvisée de plus de vingt minutes.

C’est cette veine plus éthérée qu’approfondit le second volume à presque un an d’intervalle. C’est l’enregistrement presque live des conversations entre le violoncelle de Goldston, la guitare limpide de Carlson, la percussion patiente d’Adrienne Davies, la basse de Karl Blau, dans une volonté de privilégier la spontanéité. Les overdubs sur la guitare démarquent pourtant clairement cette œuvre d’un enregistrement de concert – c’est un jeu d’entrecroisements, où chaque instrument est parfaitement distinct, à l’image de l’introduction cristalline – une guitare a-t-elle jamais été aussi pure ? – sur Sigil of Brass. « Le live reprend l’importance qu’il avait à l’origine, avant que les enregistrements ne soient mis au centre », commente Carlson.

"Le plus gros problème de notre monde, en plus du matérialisme et du capitalisme, c’est le monothéisme."

C’est le plaisir des musiciens à faire exactement ce qu’il ont en tête, sans manquer d’organiser, avec légèreté, leur pensée musicale, qui séduit : évoquer sans appuyer inutilement, des contes anciens, des terres étrangères, et la lumière qui existe dans le repli intime de l’ombre. Même si ce n’est pas évident, le violoncelle est bien présent sans archet, sur His Teeth Did Brightly Shine ; Waltz (A Multiplicity of Doors) est la pièce maîtresse de l’album : en treize minutes, on est pleinement témoin de la façon qu’a le groupe de faire et de défaire, semant quelques jalons tout en demeurant en suspens, effleurant sans le saisir à pleine force le potentiel infini suscité par l’interaction et l’imagination des musiciens. La batterie donne des relents de valse, Goldson propose un série motifs soulignés par la guitare, ascendante vers l’aigu, de Carlson. Quelques notes suffisent à faire de The Corascene Dog un morceau obsédant, dans l’esprit de ce qu’a pu faire Neil Young avec la bande originale du film Dead Man en 1989. Enfin, The Rakehell restaure une nuance de vieux blues, désertique, épars. « Récemment, Tinariwen [groupe de blues de Touaregs algériens] m’a pas mal influencé. J’aimais déjà d’autres musiques africaines et soufies, mais là, j’ai vraiment eu le coup de foudre, d’autant plus qu’ils sont vraiment centrés sur les guitares. » La guitare, l’instrument qui défini tous les genres auxquels Earth peut prétendre. Celle de Carlson fait partie intégrante de sa conscience, et agit sous ses doigts comme s’il s’inscrivait dans une tradition immense. Seuls quelques signes, modulations du phrasé presque indécelables permettent de marquer la progression de The Rakehell vers une conclusion, qui, même au bout de onze minutes, semble encore prématurée.

Carlson a finalement fait de Earth, après vingt ans de carrière, non seulement un groupe influent mais aussi, à présent, le fruit d’une vision cohérente. Une recherche d’harmonie naturelle avec la terre (‘earth’ en français, bien entendu), une quête d’ouverture spirituelle. Avec, à la clef, ce message capable d’éclairer des millénaires d’obscurantisme. « Le plus gros problème de notre monde, en plus du matérialisme et du capitalisme, c’est le monothéisme. La spiritualité n’est pas mauvaise en elle-même, mais le monothéisme est l’un des plus grands mensonges actuels. » Ayant pleinement trouvé ses marques et une forme de sagesse dans ce monde, Carlson révèle que l’enregistrement n’a jamais été aussi facile qu’avec ce dernier album.

jeudi 9 juin 2011

Booker T Jones - The Road From Memphis (2011)


Parution : mai 2011
Label : Anti-
Genre : Soul, Instrumental, Pop
A écouter : Walking Papers, Progress, Representing Memphis

7.75/10
Qualités : groovy, funky, ludique


The Road From Memphis, c’est ce qui arrive lorsqu’un musicien de 66 ans, l’une des meilleures valeurs du label soul américain Stax au cours des années 1960, autrefois accompagnateur avec son groupe des voix les plus superbes (Otis Redding, Wilson Pickett, Carla Thomas, Albert King…), continue sur le chemin de la réinvention, encouragé par Potato Hole (2009), son précédent disque (et premier pour le label Anti-, maison de Tom Waits ou Mavis Staples) qui récolta un Grammy. Il fit alors preuve d’audace en remplaçant ses MG’s – ceux là mêmes avec qui il a enregistré les instrumentaux imparables Green Onions (1962), Hip-Hug Her et Time is Tight (1969), avant de s'en départir en 1971 - pour les rockers de Drive-by Truckers et la guitare de Neil Young (dont les MG’s ont servi de backing band en tournée en 1993). Imaginez Allen Toussaint changeant pour les Black Crowes.

Ce nouveau disque change avantageusement la donne, annonçant dès le titre un stratagème ; c’est la route depuis Memphis, l’origine de Jones, et non celle qui y retournerait : un éventail de destinations peut encore se profiler. The Road… donne l’impression que Jones n’a jamais été aussi aventureux, et, assez paradoxalement, n’a jamais eu la main aussi sûre. La passion et le talent de nouvelles générations de chanteurs et musiciens soul mettent en exergue la force et la personnalité d’un ancien. Sont invités comme vocalistes de premier choix Sharon Jones (de Sharon Jones & The Dap Kings), Matt Beringer (The National), l’affable Lou Reed et surtout Yim Yames, de My Morning Jacket (non content d’être avec son groupe très au goût du jour), qui parvient à saisir le mieux sur Progress l’essence du disque : l’interprétation est claire, directe et mémorable. Avec la touche soul de rigueur, pour l’âme du disque et la satisfaction de l’auditeur. Ces participations diversifient la palette chromatique de Jones et ne sont pas tellement étonnantes quand on pense aux gloires derrière lesquelles il rendait auparavant les circonvolutions de son orgue Hammond B3. Jones se prend au jeu en chantant lui-même de sa voix de baryton ce bout d’autobiographie poignante qu’est Down in Memphis. Une ville dont Jones arpenta les scènes pendant tant d’années.   

Les instrumentaux ont cependant le plus beau rôle. Les Roots de Philadelphie (à qui l’on doit cette collaboration avec John Legend pour le gros succès Wake Up ! en 2010) ont pris le rôle du backing band – c’est la guitare jazz de Captain Kirk Douglas -, avec le batteur ?uestlove Thompson à la co-production. Il serait tentant de dire que leur travail rythmique et musical, emprunt d’un professionnalisme moderne, de motifs de guitares et de basse funky, nets et précis, de batterie plus alerte que jamais, renouvelle l’alchimie des anciens MG’s. Il y a là une sensation de fraîcheur équivalente à celle qui distinguait en leur temps les Meters comme les plus funky des backing bands – une réputation qu’aucun amateur de musique funk n’a oubliée. Il y a des choses qui font date, et utiliser les Roots dans ce rôle à la fois discret et rigoureux n’est pas un choix artistique d’étourdi. On parie déjà sur les disques passés que celui-ci restera celui d’un retour au lustre d’antan, et l’ont peut miser sur l’avenir tant cette nouvelle dynamique est prometteuse.  Les Roots ont t-ils glissé deux mots de leur expérience hip-hop à Booker Jones ? Quoi qu’il en soit, là où ses MG’s reprenaient de façon quelque peu éculée les Beatles (sur Mclemore Avenue), on a ici des rendus du Crazy  de Gnarls Barkley (2006) et du Everything is Everything de Lauryn Hill (1998), deux grandes chansons à peine datées. Deux moments qui sont, de façon surprenante, l’occasion pour Jones de faire preuve d’une inventivité qui rajeunit son jeu. Toute propension au karaoké est ici futile.  

Ce jeu-là est toujours économe, précis, chaleureux et mélodique. Sur l’entrée en matière, Walking Papers, il reproduit, au détour d’une relecture du Who’s Making Love de Johnnie Taylor, un vieux tour imparable ; ce crescendo qui distinguait Time is Tight. The Hive, plus rapide, Rent Party, The Vamp et l’imprévisible Harlem House prouvent que dans les tours de main de Jones réside la vraie richesse de l’album, sa singularité, son âme ; parfois à la limite de l’improvisation, le musicien est toujours là à temps pour de petites mélodies entraînantes, qui par le jeu sensuel et stimulant des Roots fait autorité. C’est dans ces instrumentaux que le travail de l’instrumentiste, le plus difficile, est rendu avec le plus de naturel. Une seule note maintenue enfoncée quelques secondes peut créer des ravages dans cet univers à la légèreté soigneusement dosée.

vendredi 25 mars 2011

Earth - Angels of Darkness, Demons of Light 1 (2011)



On aborde un disque de Earth tranquillement, sans cesser ce qu’on était en train de faire. L’expérience que propose ce groupe crée, aussi naturellement qu’une respiration, une seconde réalité à côté de celle que l’on menait en premier lieu. Un léger frisson accompagne le plaisir de retrouver le phrasé de guitare unique de Dylan Carlson et de sa Fender Telecaster, et toute la suite n’est que question de se laisser commander dans un calme abandon. C’est un voyage, dans lequel on peut voir des nuances toujours changeantes d’espace et de temps, de longues méditations macrocosmiques sur la pratique musicale, mais surtout la simplicité la plus humaine possible. On sent encore sur Angels of Darkness, Demons of Light 1 combien Earth est un groupe important, du haut de son art de captiver l’auditeur avec si peu de chose.

En 1991, Earth, alors duo de l’état de Washington, réinventa le heavy-metal avec Extra-Capsular Extraction ; un disque lent, oppressif et solitaire. La musique devenait enfin le personnage principal plutôt qu’une simple trame de fond pour la voix ; et comme la musique savait mieux que les mots susciter les questions, brouiller les pistes et provoquer des mystères, Earth devint une sensation captivante. A beaucoup, peu habitués aux lents développements de la musique classique, Earth a sans doute appris la patience, et créé dans son sillage de nouveaux genres musicaux basés sur la lenteur instrumentale. Mais plus importante est la progression du groupe jusqu’à aujourd’hui, son évolution constante rythmée par des changements fréquents de personnel. En 2005, ils se sont à peu près réinventés avec Hex : or Printing in the Infernal Method ; un son considérablement allégé, et davantage de place pour les évocations de la guitare flambant neuve du maître de cérémonie Carlson, jouant au gré de ses pensées et pensant au gré de son jeu. La musique prenait mieux en compte l’espace entre les notes, les échos et flous réverbérés alternaient avec les accords des mélodies, à égale importance avec elles. L’influence de genres musicaux particuliers ou de groupes précis a sans doute eu un rôle au moment ou ce changement a été décidé, mais dès lors, il n’était plus question que de capturer l’abstraction et l’essence de ce qui liait ces genres musicaux entre eux, comme de capturer avec ce nouveau son les silences entre les notes. « J’ai commencé à voir la musique comme un continuum – en particulier les formes Américaines comme le blues, la country et le jazz – et je me retrouve tout au long de ce continuum plutôt que dans une de ses composantes. »

Earth fait une musique mouvante, largement tributaire de la performance de Dylan Carlson. Seulement là où ses arabesques hypnotiques étaient sur le précédent album, The Bees Made Honey in the Lion’s Skull, soulignées, rendues plus puissantes par l’effet de l’orgue Hammond, elles deviennent sur Angels of Darkness, Demons of Light 1 plus réfléchies par l’action du violoncelle de Lori Goldston. Cette nouvelle recrue a développé depuis son apparition aux côtés de Nirvana pour son MTV Unplugged (1993) une prédisposition au répertoire rock plutôt que classique et à l’utilisation d’amplis et de pédales d’effets. L’interaction de la guitare et du violoncelle, parfois guttural, beaucoup plus versatile que l’orgue qu’il remplace, fait qu’apparaissent, derrière la simplicité, la lenteur, la répétition, la restriction, les bases d’un nouveau langage. Pour des musiciens qui n’avaient jamais joué ensemble, et dans la mesure où le disque a été enregistré dans une relative précipitation, la force de communication, la dynamique de ce duo incite au respect. Les formats les libèrent largement ; seul le premier titre, Old Black, a bénéficié d’une trame mélodique concrète ; les autres sont nés à partir de riffs ou encore, dans le cas du morceau titre de vingt minutes qui clôture l’album, presque inventé sur le vif, enregistré en une seule prise et sans overdubs. L’admiration de Dylan Carlson pour les pratiques des jazzmen, en principe particulièrement à l’aise avec l’improvisation, est manifeste, et elle est ici adaptée à une forme d’expression qu’il a mis vingt ans à développer de lui-même. Il a appris, entre autres, que les premières prises sont toujours les meilleures.

Il sait aussi donner une couleur à sa musique, qu’inspire même la littérature. Inspiré entre autres de Fairy-Faith in Celtic Countries, un livre de Walter Evans, de Susannah Clarke ou de British Goblins qui explorent le folklore gaëlique, Angels of Darkness, Demons of Light 1 a une origine celte, quand les précédents albums du groupe exploraient l’imaginaire des grands espaces américains ou de l’Inde. Il convient de saluer particulièrement la batteuse Adrienne Davies, dont le travail à la trame des morceaux, et l’utilisation des cymbales, construit le disque avec un calme pénétrant. Cette précision, cette légèreté rare est particulièrement mise en valeur sur les douze minutes de Father Midnight.

Parution : mars 2011
Label : Southern lord
Genre : Experimental, Instrumental, Post-rock
A écouter : Father Midnight, Hell’s Winter 
 
7.25/10
Qualités : pénétrant, contemplatif, lourd
 
 

mercredi 1 septembre 2010

Max Richter - Infra (2010)




Parution : juillet 2010
Label : Fat Cat Records
Genre : Electronique, classique
A écouter : Journey 3, Infra 5, Journey 4

 
OO
Qualités : Attachant, onirique

Quel rapport entre Infra et un disque de rock ? Le parallèle est encore à faire. Infra est le nouveau travail de Max Richter, probablement le seul compositeur de musique « néo classique » dont les disques sont chroniqués dans le magazine de musique anglais de référence Mojo, plus habitué au rock, folk, etc. Il s’agissait au commencement de 25 minutes de musique qui devaient accompagner le ballet du choregraphe anglais Wayne McGregor, primé plusieurs fois pour ses spectacles – un coup d’œil à des extraits de ce nouveau ballet préparé avec le Royal Ballet de Londres, baptisé justement Infra (« dessous » en latin, et inspiré de la nouvelle de T.S. Eliot The Wasteland), vous fera comprendre pourquoi.
 


C’est un travail de toute grâce et d’une grande beauté, où 12 danceurs "se rencontrent et se départissent, chuchotent les uns aux autres, s’arrêtent et reprennent. », raconte une journaliste conquise pour le Daily Telegraph. « L’invention dans leurs mouvements montrent toute l’originalité de McGregor ; jambes brisées, bras et dos en arc, corps articulés à l’extrême et entrelacés. L’atmosphère est mystérieuse, parfois les gestes rapelles une tâche à moitié oubliée de l’homme ; les humeurs passent de la passion à la colère en une fraction de seconde ». Le ballet qui dégage une énergie profondément humaine. Infra, le disque, développé sur un peu plus de quarante minutes, est lié quelque part à ce travail des corps, à cette révélation de vie – mais lié dans le spectacle, car la musique seule ne saurait évoquer un tel mouvement.

Richter est un compositeur talentueux qui, loin de se contenter d'un travail de routine, va sans cesse chercher des expériences différentes ; Songs From Before, par exemple, le voyait intégrer à ses fameuses « vignettes » des lectures par le musicien et chanteur anglais Robert Wyatt. Le mot de vignettes ne fut jamais mieux adapté qu’à 24 Postcards in Full Color, suite de 24 bribes musicales qui laissent imaginer ce que seraient nos sonneries de téléphone portable dans un monde qui reposerait sur l’émotion.

Comme toujours et en dépit de son nom, la jaquette du disque était grise, austère. Une austérité qui fait que, Richter puisse travailler avec le Future Sound of London ou Vashti Bunyan, il n’aura jamais l’attention d’une large audience. Ses disques seront toujours engoncés, en partie parce qu’ils le méritent, dans une châpe presque funèbre. Infra est cependant un disque classieux dès la pochette, et sûrement plus abouti que 24 Postcards… - dont les formats étaient peut-être un peu trop courts pour permettre de dessiner quelque chose de suffisamment concret.

On trouve sur le disque deux types de titres : les « journey » et les « infra », mais ce n’est pas ainsi, musicalement, que le disque est scindé. On le devine, les « journey » sont les étapes d’un voyage imaginaire. Pour le reste, cette bande originale d’un autre genre alterne passages atmosphériques enregistrés avec un septet (violons , violoncelles et piano), dans l’esprit de ce que font des groupes post-rock comme Sigur Ros – et évoque parfois le travail de Mogwai pour The Fountain ; des études de piano solitaire qui évoquent Michael Nyman (La Leçon de Piano, mais il est peut – être plus intéressant d’écouter les bandes originales de The Draughtsman’s Contract ou A Zed and Two Noughts par Peter Greenaway.), avec ce même sens de la répétition quasi-obsessive et mélancolique. Et ce qui va pour le piano va pour les cordes, jouées de plus en plus pesamment, comme lors de ce poignant Infra 5. Infra 5 est le plus long titre du disque, et son point culminant en termes d’intensité, de force, ici presque douloureuses.

Mais l’élément qui fait d’Infra un disque passionnant, c’est l’utilisation d’éléments électroniques pour sublimer toutes les autres textures et les lier entre elles. Sur Infra 5, c’est aussi le moyen d’ajouter au crescendo naturel des cordes une tension qui serait un peu comme l’entrée d’un élément de suspense dans un film dramatque. Comme sur le tout premier titre du disque, on entend à ce point des voix et des interférences, comme une communication entravée. captivant est le morceau Journey 3. On croirait pratiquement un enregistrement en plein champ, avec ces pépiements électroniques – avant qu’on son radieux vienne envahir l’espace. Comme Journey 2, ce sont des sons intimes, incroyablement riches si l’on s’y dispose complètement. Ils équilibrent le disque, lui donnent son aspect fini et ouvrent de nouveaux passages qui nous permettent d’apprécier plus profondément les mélodies dont Infra est surtout constitué.

C’est un disque construit, qui se meut lentement, avec des thèmes qui se répondent dans une progression – c’est peut être là qu’il ressemble à un bon disque de rock – dans une interaction pas toujours évidente mais bien présente entre les différentes pièces qui le constituent. Un sentiment de plénitude s’installe avec les dernières pièces, où les thèmes se répètent et se transforment une dernière fois, et alors que l’on comprend que les bruits parasites ont donné au disque son humeur indicible – et unique. Cela va en équilibre entre simplicité et profondeur, joie et désespoir, souffle mélodique et bruit étouffé. C’est le nouveau chef-d’œuvre de Richter, dont les disques passés mériteraient bien d’être explorés à la lumière de celui-là.





 


Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...