“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Folk (118) Pop (88) Rock (81) Rock alternatif (78) Americana (72) indie rock (69) Folk-Rock (65) Blues (51) Country (42) Psychédélique (39) Soul (39) Rythm and blues (32) Alt-Folk (31) Expérimental (30) orchestral (29) Garage Rock (26) Synth-pop (25) Noise Rock (23) Rock progressif (20) Funk (19) Métal (17) Psych-Rock (16) Jazz (15) Atmosphérique (14) Auteur (14) post-punk (14) Dream Folk (13) Electro (13) Punk (13) World music (13) acid folk (13) shoegaze (13) Lo-Fi (12) reggae (12) Post-rock (11) Dance-rock (10) Stoner Rock (10) Indie folk (9) folk rural (9) hip-hop (9) rock n' roll (9) Folk urbain (8) Grunge (8) Rock New-Yorkais (8) avant-pop (8) Bluegrass (7) Surréalisme (7) instrumental (7) Post-core (6) Dub (5) krautrock (3) spoken word (2)

Trip Tips - Fanzine musical !

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dimanche 29 octobre 2017

KING KRULE - The Ooz (2017)





OO
Envoûtant, expérimental, onirique
Beat making, rock alternatif

À l'exception de quelques sursauts inattendus et de moment de groove punk (Half Man Half Shark), cet album imprégné de paranoïa est traversé de tempos lents à en devenir envoûtant. En dehors de ces moments ou la basse de James Wilson bondit, où les percussions révèlent toute l'agressivité de textures indus, métalliques. C'est une amertume, une rancœur intranquille qu’exsude The Ooz, l’œuvre d'un jeune londonien de 24 ans déjà surpris par la solitude et séduit par le sentiment d'altérité.


C’est une amertume, une rancœur qu’exsude The Ooz, l’œuvre d’un jeune londonien de 24 ans déjà surpris par la solitude et séduit par le sentiment d’altérité. Il joue dans cet album à devenir autre.
On se détache de sa voix grave, si peu accordée à son physique. Le londonien des bas-fonds que tous ses amis ont abandonné pour aller vivre en périphérie, c’est un peu l’effet que fait King Krule, goule solitaire sur Slush Puppy.
Sur Lonely Blue, sa voix frémit, dégage une formidable énergie, en dépit d’une palette restreinte. Il s’efface pour nous laisser envelopper des explorations sonores. Il fabrique une galaxie, utilise l’espace pour se décentrer, utilise des voix étrangères et des chœurs.

Andy Marshall est dévoué à produire un disque personnel, reflet de son intégrité, et il ramène la musique à son univers poétique plus qu’il ne la joue, sa pulsation et sa fragilité un thème de l’album. En tout, une quinzaine de participants, musiciens et chanteurs de backing vocals, contribuent à restituer ce rêve de musique.

À première écoute un album monocorde, The Ooz laisse peu à peu échapper le travail acharné pour faire rimer les textures dans une chorale de sons, de sensations qui se télescopent de plus en plus aux alentours pluvieux de la chanson titre. Sa générosité, sa longueur à brûler est bienvenue pour émanciper l'artiste et l'auditeur du malaise de se faire face à face quand l'un exprime un désarroi auquel l'autre n'est pas préparé. Lonely Blue et The Ooz sont de ces ballades hypnotiques. 

Sur Czech One encore, les beats, les voix distordues, les échos déroulent une mélancolie très narrative et urbaine, à tel point que rapidement, on est convaincu de The Ooz raconte une histoire. Les claquements de doigts et le saxophone évoquent un David Lynch, un peu en désuétude. Cadet Limbo, dans son titre évoque In Limbo sur Kid A. Les effets de guitare sur Emergency Blimp renvoient sans plus de doute au kador des groupes anglais. Souvent, le swing de shuffles jazz vient parachever le sentiment urbain, architecture ouverte laissant l'album dans son jus expérimental, respirant. Dans cette veine, Midnight 01 (Deap Sea Diver) qui contient un sample de Temptation Sensation, composition pour série de Heinz Kiessling. La musique de film n'est pas étrangère au travail très illustratif d'Andy Marshall.

mercredi 26 juillet 2017

{archive} JUDY HENSKE & JERRY YESTER - Farewell Aldebaran (1969)






OO
inquiétant, audacieux, varié
expérimental, rock



On retrouve avec Judy Henske la présence languissante et solaire d'une artiste qui, ayant échoué à faire exister à Broadway une comédie musicale à la mesure de son talent, en proie à l'amertume, aurait décidé de s'épanouir selon ses propres termes. Jerry Yester est fermement décidé à brouiller les pistes de ses influences dans une expérimentation transfigurant la pop des sixties par le biais instruments au son à la fois archaïque et futuriste.

Il joue des humeurs douloureuses et parvient, chose rare, à produire un éclectisme à la hauteur de leur personnalité. Combien de chanteuses et chanteurs sont étouffés par une musique sans audace, incapable d'épouser leur particularités ? De ce point de vue, ce duo est un modèle. Et cette audace se prolonge dans l'utilisation des instruments : le vieux synthétiseur moog par exemple, utilisé pour dévoyer des sons sacrés sur le pastiche de jubilé St Nicholas Hall. La noble transcendance et la joie baroque débandent à l'attelage de la solennité géniale de Judy Henske. On entendrait presque les cloches carillonner tandis qu'elle s'épanche, aidée de chœurs contrefaits, sa passion discordante suggérant une spiritualité que l'on voudrait sincère. Sa présence vocale est l'artifice le plus perfide, qu'elle se fasse intransigeante (Rapture) ou plus « charitable » (Charity).

St. Nicholas Hall, exprime l'humeur de Jerry Yester, auparavant baladin avec les New Christy Minstrels : une expérience de religieux factice, vouée à l'expérimentation pour le plaisir de l'espièglerie. Three Ravens n'offre pas de retour à la normale, mais la bande originale d'un film illusoire, où la mélodie s'égare vite, tandis que Henske insuffle une intensité décalée, pour nous éloigner toujours plus de nos habitudes. On est plongé au cœur des notes de harpes et des arrangements. L'apparence inquiétante de l'album, débutant à la pochette, est due à la coexistence déstabilisante d'une ambiance amère, désespérée, contrastée par des mélodies pittoresques. On passe ainsi de l’entraînante Horses on a Stick à Lullaby, où les évocations de fin du monde se prononcent sur des tonalités rappelant Lily & Maria ou Goldfrapp. On devine le hurlement du vent, l'air s'engouffrant dans l'abîme.

Raider est une sarabande country folk oscillant vers un état de surimpression, quand se superposent les voix, où la réalité espérée se dérobe. C'est ce qui incitera à écouter l'album autant que possible : cette recherche de choses tangibles et de sentiments sincères, ou bien la succession des trucages pour endiguer l'agonie implicite, peut-être symboliquement celle des années 60. L'aggresivité blues rock de Snowblind se délite, par l'irruption du fantastique, progressivement, jusqu'à la déchirure magistrale de Farewell, le moment où la mort s'invite comme un éclat persistant sur la rétine.

Un album qui est à lui seul bien des scènes, des fêtes, des attitudes imprévisibles. Il s'adresse à un public capable de plonger bien consciemment dans un rêve inquiétant.

samedi 22 octobre 2016

THE GASLAMP KILLER - Instrumentalepathy (2016)





O
inquiétant, original, onirique
électro, expérimental, musique globale

The Gaslamp Killer (William Bensussen) tente le grand alignement, faisant coïncider puissamment les sons de sa propre invention les influences de ses « ancêtres », la musique soufie (Haleva), des vibrations turques et proche orientales qui servent de vecteurs de modernité. Dans cette mission, Amir Yaghmai et les Heliocentrics (sur un morceau bonus de 11 minutes) sont les meilleurs alliés dans cette mission très spéciale.

Pathetic Dreams, avec ses troubles atermoiements, laisse présager un album en forme de voyage intérieur, laissant imaginer une résurrection de l'artiste musicien, qui a failli mourir dans un accident de scooter en 2013. On entend une voix prononcer 'je t'aime' : la première chose entendue en se réveillant sur son lit l'hôpital. Cette preuve de foi d'un parent fait écho à la sienne, car il est clair dès lors que s'il a prévu de naviguer dans des contrées inquiétantes, The Gaslamp Killer a retrouver l'énergie d'insuffler à des paysages de guerre, désolés et lunaires, sa palette de rouges et de bleus. Il n'est pas détaché et cynique, mais investi, et nous invite à l'être aussi, pris au dépourvu que nous sommes par ces sons étranges, exhumés, raides et erratiques, du sable de Californie (The Butcher ou Gammalaser Kill, avec la participation du batteur des Heliocentrics, Malcolm Catto). Puis la session de cordes de Miguel Atwood Ferguson (collaborateur de Flying Lotus, Father John Misty, John Legend...) s'invite dans le tournoiement afro-beat répétitif de Life Guard Tower #22.

Dès les premières secondes de l'album, et pendant toute sa durée, on sent la volonté de faire de cette musique une onde psychique, une émanation de force et d'intransigeance tournée vers les paradoxes et les aspects les plus sombres de l'humanité. Les habitudes de production que l'on retrouve aussi chez Gonjasufi, et les collaborateurs de Breaktrough (2012) sont de la partie, mais on sent la volonté pour The Gaslamp Killer d'affirmer, plus que sa patte sonore, que l'on a déjà découverte par le passé, mais sa présence au monde, dans des contrées de méditation, dans des cavernes oniriques que peu de musiques ont visité auparavant. Il n'y a pas besoin de mots, pour évoquer la proximité fascinante de champs de psychisme altéré, de personnalités transformées, à la sensibilité adaptée au monde à venir : compatible avec la solitude, avec la religion omniprésente, nourrie d'enthousiasme et de défiance. 


L'efficacité presque entièrement instrumentale de l'album parvient à tirer de cette confrontation morbide de la lumière. Et c'est grâce au choix méticuleux qui a été fait des ambiances, complémentaires, la manne mentale et spirituelle creusée par les morceaux d'ouverture est contrebalancée par un morceau bien amarré comme Residual Tingles, qui aurait pu figurer sur 10 000 Hertz Legend, le deuxième album de Air. 


http://music.thegaslampkiller.com/album/instrumentalepathy

vendredi 7 octobre 2016

LESBIAN CONCENTRATE - Mercy Market (2016)




O

extravagant, ludique, expérimental
Rock alternatif


Pour certains, une anomalie lâchée à un karaoké. Pas tant que ça : il suffit de croiser le pape de l'enregistrement tordu et personnel, R Steve Moore, le rock aux franges de la marginalité de Pavement, un transi de jeux vidéo ou enfin un plombier, vert que sa musique préférée ne puisse pas être téléchargée en 16-bits. Lesbian Concentrate est un cas très spécial de projet sans lendemain imaginable accouchant d'un album tout à fait présentable, si on excepte les quelques voix au pitch intenable qui peuplent ces tentatives furieuses. Tout ce qu'a sorti le label Sup Pop en émulation à Pavement n'arrive pas à la cheville de ce mec qui a donné son premier concert à un karaoké et a tenu 2 minutes avant d'être expulsé sur une reprise de Break Stuff, une chanson de Limp Bizkit. C'était borderline, et pourtant, Shane Christopher Smith, aka Liebermintz, a promis qu'à partir d’aujourd’hui on l'y reprendrait, et qu'il jouerait une version de Break Stuff à chacun de ses concerts. Justement pour tester le point de rupture du rock, une musique à laquelle il donne une plastique très personnelle.


Autrement, Mercy Market est une formidable odyssée, qui ne craint pas la frénésie, la cacophonie, la déchirure sonore, l'encollage sauvage, qui ne craint pas grand chose en fait. Les émanations de solvant restent fortes tout au long de ses titres écoutés le souffle coupé. Tragedy montre bien cette capacité à rompre et à engluer des humeurs médiocres pour produire une dynamique supérieure à la somme de ses parties. I Bedazzled The Football surjoue le psychédélisme ouest-américain, se raccrochant et ricochant sur ses mélodies, qui évoquent non palette d'un seul homme, mais celle d'une revue de troupiers troublant de leur sarabande une réunion de nihilistes. D'ailleurs, Mercy Machine sonne rarement comme la musique d'un seul homme. Elle se montre agressivement invasive de toutes les surfaces, numériques et analogiques, qui s'offrent à elle. Enfermées dans un espace exigu, elles s'en échappent et sonnent comme le brouhaha punk underground explosif que leur concepteur a fantasmé dans son ascension solitaire.

C'est une traversée de dimensions tonales ou la qualité audiophile est conchiée sur son pendant, le lo-fi. Les paroles de rébellion unilatérale, de révolution autocentrée sont là pour nous rappeler qu'il n'y a qu'un Liebermintz derrière cette œuvre si délicate. On saluera des guitares assez audacieuses pour mener à bout les 8 minutes 22 (captivantes) de Minimum Speed. A 2 minutes de la fin, Liebermintz rassemble ce qui lui reste d'énergie dans un hurlement de bébé que Stephen Malkmus n'a pas poussé depuis longtemps, avant de s'achever sur quelques notes cramées dans l’éther. Beaucoup de surprises dans cet album étonnamment cohérent, alternant sketches et riffs cavalant dans des chansons en gestation monstrueuse. La voix fluette de Liebermintz est un contraste détonnant avec les guitares entrecoupées d'effets digitaux, au cours de breaks incessants (Schaeffer). C'est un artiste jusqu'au boutiste. Il n'aura d'autre spot que sur Trip Tips. C'est un gage de franchise, alors foncez.


https://ithoughtyouwereamarxistrecords.bandcamp.com/album/mercy-machine

samedi 5 mars 2016

RANGDA - The Heretic Bargain (2016)






OO
expérimental, intense, envoûtant
Noise rock, instrumental

Ben Chasny est l'un des des guitaristes en activité les plus distinctifs peut-être, tous genres confondus. Mais il ne faut pas sous estimer aussi l'apport de Richard Bishop, second guitariste plus rythmique issu lui aussi du phénoménal label Drag City (Ty Segall, Bonnie Prince Billy, Bill Callahan, et donc Six Organs of Admittance, l'emblématique projet solo qui propulse à chaque fois Chasny vers de nouveaux rivages furieux et oniriques). Défiant les modalités, les rythmiques, et le bon sens, The Heretic Bargain est un album ouvertement expérimental. La réussite de tient à la formule en trio, avec le batteur Chris Corsano capable de donner le change en rythmes circulaires, enchaînant avec fluidité les dynamiques explosives de To Melt the Moon, The Sin Eaters puis Spiro Agnew.

Les titres de ces chansons parlent d'eux mêmes, montrant qu'il s'agit d'une expérience à la fois horrifique et psychédélique. L'album devient vraiment grinçant et infréquentable avec les 8 minutes de Hard Times Befall the Door-to-Door Glass Salesman, une sorte de cauchemar qui troque le mysticisme fracassé mais surf rock pour un énigmatique marchand de sable, vendeur de miroirs dans le désert californien. C'est sans doute là et sur le solo dans Mondays Are Free at the Hermetic Museum, final de 19 minutes, que s'exprime le talent de Ben Chasny à nous affecter avec ses sons électriques si personnellement ouvragés. Ce dernier morceau est la raison d'être de cet album radical et intuitif, même si To Melt the Moon en reste le moment le plus immédiat.  

mardi 9 février 2016

SCOTT WALKER - Bish Bosh (2012)






OOO
Audacieux, sombre, expérimental
Songwriter

Scott Walker est de retour ! Et il n'a jamais aussi bien chanté ! C'est ainsi que j'ai ressenti l'arrivée de cet album, paru dans la 70 ème année de son créateur. Il est vrai que de tout temps, le moyen le plus innocent de faire écouter Scott Walker à ceux qui ne le connaissent pas est de vanter sa voix. Mais avec Bish Bosh cela ne fonctionnera pas complètement. 

Qu'est ce qui est le plus beau chez Scott Walker ? Ce n'est pas la question qu'on se pose le plus souvent le concernant, du moins depuis sa tétralogie d'albums remontant aux années 60. Ce serait plutôt : le plus déconcertant. La pochette de Tilt ? Les images du clip où s'orchestre un ballet étrange de créatures et de personnages. Bien la pochette de Tilt ou les images de la vidéo représentent la même chose, comme il est de rigueur dans un art totalement absorbé à la tâche. Il y a là un jeu de masques funèbres, pour celui qui met, dans ses chansons, les masques mortuaires aux dictateurs et traces les contours d'une silhouette humaine à la peinture fraîche. Méticuleusement construite, son œuvre l'a conduit avec Bish Bosh à enregistrer sur une période de plusieurs mois, dans des conditions compliquées. 

Les chansons de Bish Bosh finissent par capter notre attention parce qu'elles se révèlent plus immédiates que prévu, même Corps de Blah, malgré ses dix minutes, ce qui est un tour de force. Walker multiplie les éléments permettant à l'auditeur de se repositionner, se rassurer, de se dire, je reconnais là quelque chose qui a déjà été fait ailleurs. Arrivé sur le cosmologique SDSS14+13B (Zercon, a Flagpole Sitter), on est pleinement entrés dans le domaine du divertissement de haute qualité. Peu importe les métaphores, Bish Bosh nous fascine par la cadence qu'il impose, les moments de silence et les indications qu'il semble nous donner, entre temps, pour nous aguerrir. Arrive Epizootics, et nous sommes en ordre de bataille. Si la séduction sonore est à l’œuvre sur Bish Bosh, sa charge émotionnelle est inattendue. Elle survient surtout avec The Day The « Conducador » Died, une chanson à propos des derniers jours d'un dictateur, sujet de prédilection de Walker. L'album se termine ainsi sur une version de Jingle Bells. 

Les pistes pour ramener tous les narrateurs de Bish Bosh à un seul ne seront jamais refermées, tant il ouvre de possibilités et transforme les chambres cinématographiques en vastes étendues virtuellement impossibles à figurer. «Si la merde était de la musique, tu seras un brass band ! » assène t-il dans un ostentatoire moment de solitude humoristique, ressemblant à ce que dirait Ignatius, le héros de la Conjuration des Imbéciles. S'il était un auteur de bande dessinée, Scott Walker en serait aussi le personnage. Ce serait Chester Brown dans 23 Prostituées. En fait, dire que tout cela est drôle en retire tout l'humour, comme si j'aspirais la moelle des os avant de vous les donner. Nous sommes contents d'adopter là un esprit canin, éprouvant un seul sentiment, une seule pensée à la fois, car l'écoute de Scott Walker ne permet pas autre chose : elle accapare nos sens. 

Imaginez, maintenant, qu'on s'amuse à rendre la musique de Bish Bosh en envoyant des tweets pour transmettre notre enthousiasme à chaque nouveau détail amusant ou glaçant que contiennent ses chansons. Dans monde sans concentration, de commentaire continu, où tout est partagé avant d'avoir existé, où la création est rendue impossible par la parole et l'écriture de messages ininterrompus et inutiles via les nouvelle technologies, Scott Walker est une plongée dans un monde qui n'est pas effrayant, mais réconfortant. Réconfortant de voir ce que la pensée affûtée peut encore créer, quand elle est libérée de besoin débilitant de rechercher l’approbation d'un autre que lui. C'est une leçon cinglante. Il n'y a qu'à entendre les sabres sur Tar, un morceau direct et simple une fois accepté que sa trame est constitué de machettes frottées l'une contre l'autre en prévision d'une décapitation. C'est le pouvoir d'un esprit qui, comme celui des dictateurs, n'a qu'une idée en tête et tous les moyens à sa disposition pour y parvenir. 

Les expérimentations de Scott Walker en studio apparaissent, au vu du résultat, étonnamment sensées et conduites dans un but, au delà de celui de remplir le néant : provoquer un contraste idéal entre beauté et cynisme. Avec des cordes d'orchestre comme dans les années 60 ou aujourd’hui, cela au moins n'a pas changé. Certes, on pourrait penser que Walker a toujours gardé le ressentiment de se faire oublier dès ses trente ans, mais quarante ans plus tard, il a fait de tout son ressentiment un crocodile dont nous sommes des Pulvians fluviatiles auxquels il ne laisserait pas que les restes mais toute la proie en état de grâce ante mortem. 

Sa volonté de songwriter n'a jamais été battue. Il fut un modèle pour Bowie jusqu'à l'avant dernier jour de sa vie, celui où parut Blackstar (2016) sonne comme une tentative de jouer dans la veine de son aîné (de trois ans). Écouter Nite Flights (1978) permet de s'en convaincre plus avant. Il reprend la chanson titre avec élégance sur Black Tie White Noise (1993). 

L'image la plus forte de Scott Walker ? Celle fournie par Mojo, où on le surprend dans une librairie londonienne, la casquette vissée sur la tête, dans une situation bien banale. Pourtant, qui connaît sa silhouette énigmatique, la personnalité élusive de cet étrange britannique originaire de l'Ohio, et son aura dans la musique pop anglo-saxone aurait le sang qui ne ferait qu'un tour en l’apercevant. Mais pour expliquer pourquoi, il faudrait commencer par en faire un portrait non pas comme simple silhouette, mais comme créature humaine au parcours hors du commun.

Plus que l'album, c'est l'homme qui mérite l'étiquette de référence dans le paysage musical des cette fin/début de siècle. 



mardi 14 juillet 2015

JENNY HVAL - Apocalypse Girl (2015)








OO
audacieux, onirique
Expérimental, pop

Capable de jouer le global, quasiment l'universel avec quelques sonorités bien étranges, des structures de chansons éclatées, une voix d'une autre planète, et une envie de rébellion prise à bras le corps, exposant le combat entre la chair et l'esprit. La norvégienne Hval intrigue, intéresse au point que de longues interviews sont publiées sur internet, exposant ses visions de la féminité et de l’hypocrisie, comme des choses solaires et forcément paradoxales. Hval fait du post-pornographisme musical, elle se voit amère, ressusciter les batailles de Lydia Lovelace, repassant les réalités poisseuses de la perversité, la révélation existentielle par la monétisation des corps, ajoutant des mantra oniriques là où il n'y avait qu'un souterrain glauque et puant les humeurs. Et il y ce cocon de constante invention musicale, cette gangue d'audace qui à elle seule suffit pour mettre de côté le message et écouter cette voix dans le tunnel, encore plus fascinantes depuis Meshes of Voice (2014). La chanson Heaven est le grand triomphe de cet album, qui se dresse face à la société comme The Eraser (Thom Yorke) en son temps, mais avec des armes certes différentes et autrement plus castratrices. Est-ce de la harpe, ici ? L'homme est un Dieu pour l'homme, là haut dans les cieux, et c'est pour cela qu'il est urgent de s'occuper de toutes ses contradictions les plus animales. Jenny Hval a beaucoup de choses à dire avec cet album. Quelques suggestions de sensations, de parties de corps ou de doutes vertigineux semblent comme les portes d'un psychédélisme sans cesse rénové. La Fille de l'Apocalypse, c'est celle qui apporte les révélations en soulignant les contradictions de l'être humain.

lundi 30 mars 2015

DEATH GRIPS - The Powers That B (Jenny Death) (2015)




OO
intense, pénétrant
Expérimental, Hip-hop, Noise rock

The Powers That Be est un livre de David Halberstam qui décrit l'ascension des médias modernes comme instrument de pouvoir politique. La porosité de Death Grips aux termes de 'média' 'moderne' et de 'pouvoir politique' attendait simplement qu'un tel rapprochement soit fait. C'est aussi le nom d'une chanson de cet album (apparu sur le net sous le nom de Jenny Death parfois) qui en contient dix - et vient compléter la somme incroyablement cohérente constituée par les huit titres présents sur Niggas on the Moon (2014), le premier volet de cette opération de destruction/pénétration massive du stream des consciences. C'est bien d'avoir créé un buzz qui a culminé avec The Money Store, leur disque de 2012, pas le plus réussi pourtant. L'attention serait-elle retombée ? Ou plutôt, pendant combien de temps la folie turgescente de Death Grips allait pouvoir s'introduire dans les rouages du rock, de l'élecro, les musiques extrêmes ? Voyons maintenant si cet album, dont l'inespoir, la détestation, de la misanthropie placent la barre à un niveau séduisant - va triompher des rétifs. A écouter au casque d'abord, pour saisir le travail si précis et fou de Zack Hill, le Batteur du chaos. La prépondérance de riffs de guitare et de vraie batterie sur ce volet du double disque est un contre pied idéal à l'habillage de voix de Björk concassées du précédent. 

The Powers That B n'est pas simplement un double album, c'est une performance basée sur l’excitation du public avide d'en découvrir un peu plus sur ce trio de bruitisme - Hip hop surgit de nulle part en 2011. Un rempart à l'épreuve de toute la spéculation qui l'a précédé, et dans l'univers de Death Grips spéculation rime avec un autre mot qui décrit bien toute la jouissance, pour les convertis, à tenir enfin entre leurs mains un artefact à l'effigie de death Grips, plutôt que simplement les fichiers partagés gratuitement par le groupe lui-même jusqu'ici. Ceux qui connaissent la pochette de No Love Deep Web comprendront. 

Si I Break Mirrors With My Face in the United States puis Inanimate Sensation mettent la barre de la frénésie si haut, c'est pour faire mieux accepter le reste, qui se déploie sans reprise de souffle superflue. La virtuosité de tenir plus de cinq minutes à une telle intensité est répétée encore et encore, avec au cœur la chanson titre et Beyond Alive, avant que On GP annonce une reculade en rappelant les premières chansons du groupe sur ex Military. Dans ce maelstrom propre au recyclage souverain de certains de leurs morceaux passés, il retrouvent l'abrasion que Niggas on the Moon avait un peu éludée. Leur déclaration définitive. Où pourront t-ils aller après ça ? 

lundi 8 septembre 2014

JENNY HVAL & SUSANNA - Meshes of Voice (2014)







O
audacieux, pénétrant, soigné
avant pop, expérimental

(suite de la chronique de Laura Jean) « Notre Laura a aussi découvert Jenny Hval, une chanteuse et compositrice norvégienne à la voix incroyable. Laura essaie d'imaginer ce que ferait Polly Jean Harvey si elle sortait un disque aujourd'hui. Cela pourrait ressembler à cet album, sauf la pochette, aussi laide et obscure que les interprètes sont lumineuses, dans toute leur blondeur scandinave. J'ai emprunté l'album à Laura, qui en tire une étrange force ces derniers jours. Elle a compris que Berben ne s'en prendrait plus à elle avait des albums tels que celui-ci. C'est sans doute plus efficace, et plus agréable que si elle se mettait à s'habiller comme les romantiques ténébreux. En réalité, je ne l'imagine pas du tout ainsi, elle est trop spontanée. C'est la recherche d'un album castrateur à la Polly Harvey qui lui a fait trouver celui-ci. Un album à deux voix, avec piano et électronique, cela pourrait sentir le concept, mais on se retrouve avec une simplicité et une luminosité inspirées de Kate Bush. Les voix des deux chanteuses ne font qu'une, même dans leur singularité – celle de Hval est capable des note les plus hautes mais aussi de gronder – elles se complètent, viennent du même endroit, se succèdent et se rejoignent comme au fond d'un tunnel désert, où l'on entend 'air s'engouffrer. I Have a Darkness touche à cette évidente noirceur que l'on attendait logiquement, à laquelle l'album à la fois sombre et aérien, nous avait préparés sans nous inquiéter. Après ça, A Sudden Swing est l'un de ces moments de réconfort et de séduction qui jalonnent cette œuvre riche de quinze morceaux.
C'est une musique réfléchie, mais pas en retrait. Elle contient l'absence de compromis, le féminisme, une étrange forme de dignité, et une éclatante preuve de talent. La voix plus égale de Susanna, autre chanteuse norvégienne, apporte implicitement un équilibre à cet album : elle n'est pas effrayée de rejoindre Jenny Hval dans ces explorations plus à vif, comme si le piano triomphant de Wild Dog, son album de 2012, trouvait un moyen d'aller jusqu'au bout de son lyrisme lancinant, plus personnage qu'instrument. La dévotion de Susanna à la musique la plus organique et ouverte, voire mystérieuse, fait merveille ici. La meilleure collaboration de l'année ?  

lundi 28 juillet 2014

CARLA BOZULICH - Boy (2014)





OO
intense, inquiétant, intimiste
rock alternatif, expérimental

L'intensité émotionnelle qu'elle met dans sa musique rappelle parfois Julie Christmas, la chanteuse de Made out of Babies. Mais celle-ci vient de Brooklyn, tandis que Carla Bozulich est de Los Angeles. Il y a cette impression que Bozulich couve les cendres d'une carrière musicale incandescente, démarrée à 15 ans à peine, dont le feu dévastateur s'est transformé en froide désillusion. Ce n'est pas un hasard si les meilleurs morceaux sur cet album sont hantés, mais on ne sait pas s'il s'agit de regret ou d'une veine spirituelle qui demande d'invoquer un renfort de fantômes. Peut-être n'est-ce pas des fantômes, mais seulement que, comme Carla Bozulich préfère improviser, les morceaux trouvent leur justesse dans une respiration sourde qui les parcourt, leur permettant, sur Danceland par exemple, de nous couper le souffle. Les mots agressifs et les textures sont empruntés au rock indus. C'est aussi l'album d'une artiste qui a beaucoup collaboré et se retrouve désormais seule avec ses idées, leur offrant l'audace du dépouillement. Veut-elle encore s'exprimer par la langue trop propre des hommes, après avoir enregistré avec son art-groupe Evangelista un disque baptisé In Animal Tongue ? Quel que soit le véhicule de ses idées, la critique suit : Boy commence même à lui attirer une véritable audience. Qui est cette femme-corbeau provocante et fragile comme PJ Harvey il y a 20 ans ? Boy est superbement enregistré, varié et cinématique dans ses textures, nous investit peu à peu tout en paraissant si détaché. Lazy Crossbones et What is it Baby confirment l'impression de chansons enrobées avec du cœur et non pas seulement avec une intransigeante amertume. 

jeudi 10 juillet 2014

SUNNY DAY IN GLASGOW - Sea When Absent (2014)






OO
synth-pop, indie rock
apaisé, envoûtant, expérimental

"C'est peut être comme ça que la musique pop va de plus en plus sonner : des paroles à peine audibles, un magma sonore plein de stimulations incompréhensibles pour l'oreille humaine."  On pouvait déclarer cela au sortir des années 80, mais aujourd'hui, il fait reconnaître que ça donne un petit côté nostalgique à notre appréciation, car plus rien ne semble pouvoir nous surprendre. Sunny Day in Glasgow n'est pas vraiment nostalgique, et vit complètement, de façon polyphonique, dans l'instant présent. Cet album, le 4ème du groupe anglais, est plus immédiat que jamais, même si on réfléchit à tout ce qui se produit au cours de cette dense traversée  - aux accents épiques dans son milieu - , c'est étourdissant. C'est un groupe dont les 'chansons' reposent sur la ténacité des claviers, sur des sinuosités vocales, les deux se combinant dans une brume électrique enivrante. Voir Never Nothing (It's Alright[It's Ok]) pour le point de non retour où synthétiseurs et voix fusionnent, ce qui débouche sur le beau refrain de The Body, It Bends par exemple. Le producteur est celui de The War on Drugs et Kurt Vile : il sait faire ressortir tout le soleil de cette musique fragmentée et multi-layerée, transformer les morceaux en sensations, comme ce magnifique Crushing '. Ils méritent leur timbale 2014 d'expérimentateurs noise pop, non loin de St Vincent. Une englishness entre Goldfrapp et Lanterns on the Lake en plus.  

mercredi 18 juin 2014

DEATH GRIPS - Niggas on the Moon (2014)




O
expérimental, extravagant
Hip-hop 

C'est Gil Scott Heron qui disait que pendant que les américains envoyaient des blancs sur  la lune, ils laissaient les noirs mourir de la drogue dans leurs ghettos. A part le titre de cet album, rien de commun entre l'icone soul et la musique désintégrée et novatrice du trio, qui réunit surtout l'un des chanteurs hip-hop les plus immédiatement reconnaissables, Stefan Burnett ou MC Ride, et l'un des batteurs les plus précis du rock doublé d'un dissimulateur hors pair. Death Grips est continue d'être impossible à définir, à cerner, à part pour l'agression quasi gratuite qui le fait ressembler au hip hop le plus violent. Leur collaboraton avec Björk 'sur huit morceaux' a été vantée, ils ont en réalité rendu sa voix presque méconnaissable pour en faire une autre pièce de leur musique de prestidigitateur des ghettos. Depuis trois ans qu'ils paradent sur internet en offrant leurs albums gratuitement, ils n'avaient pas produit un album (qui est annoncé comme la moitié d'un album à paraître) aussi ramassé, ce qui porte les slogans hargneux de Burnett à frapper quand on arrive à la troisième écoute. Ils ont réussi à rendre addictifs même les sons et les phrases les plus létales, viscérales, multipliant les indices qui laissent présager que ce n'est encore qu'un coup de sang. Mais double album et gros label  signifient qu'il faudra se retourner et vraiment les juger sur ce qu'il en restera.




mercredi 1 mai 2013

THE HELIOCENTRICS - 13 Degrees of Reality (2013)




 
OO
hypnotique/original
expérimental/psychédélisme
 
13 Degrees of Reality est un album avec lequel on se sent simultanément guidé et lâché dans l'inconnu. C'est un album d'humeur et de texture, mais sans thème ni mélodie. Il est mu par une force irrépréssible, comme la machine qui propulsait dans des zones incontrôlées la musique de Hawkwind, progressant avec la tension implacable du rock progressif de Can tout en donnant encore une impression de nonchalance et de spontanéité.
 
Posté sur internet par le collectif anglais un mois avant la sortie de l'album, Wrecking Ball suscitait déjà des interrogations, par sa durée (plus de sept minutes), son introduction sinusoïdale, ses guitares électriques transformées, ses percussions ethniques, sa patience et son évidence, comme s'il s'agissait d'un morceau exhumé des années 1970, une époque dans laquelle on croyait jusque là que tout ce genre de musique avait déjà été créé, et que les technologies numériques avaient détourné pour toujours même les plus véritables musiciens de l'amour de la texture analogique. Le nom de l'album laissait par ailleurs planer une supposition trop évidente : les Heliocentrics allaient nous proposer l'expérience psychédélique type, la déformation des perceptions et la multiplication coutumière des dimensions. Quand on n'a pas déjà écouté Out There (2007), leur pallette étonne pourtant. Autant que sur le Cosmogramma de Flying Lotus. La construction à 21 entrées de 13 Degrees of Reality ajoute à la filiation avec cet album original de 2010.
 
Wrecking Ball est à la place d'honneur sur l'album, celle du moment d'apaisement et de réel trip que l'on attend à chaque nouvelle écoute, tout en découvrant avec Ethnicity, Mysterious Ways et Collateral Damage un groupe en totale autharcie, voués à déconstruire les conceptions de vraie musique avec l'attitude la plus fair-play qui soit. Malcolm Catto à la batterie et au piano, Jake Ferguson à la basse et à la guitare Thaï, et leurs amis le guitariste Ade Owusu, le percussionniste et flûtiste Jack Yglesias, le claviériste Ollie Parfit et le bidouilleur Tom Hodges sont totalement voués à un monde curieux où sur des sections rythmiques insulaires et plus au moins léthargiques se succèdent nappes électriques, marimbas, sonorités de moog ou cordes de véritables violons à l'orientale. Sans pointer vers une musique du monde qui citerait ses sources, ils conservent tout au long de l'album l'esprit absorbé qui donne à 13 Degrees of Reality son évidence, son atemporalité. Ils restent toujours très lisibles grâce à un son qui étouffe le chaos du free-jazz pour favoriser l'émergence d'une pulsation hip-hop.
 
Comme d'autres groupes psychédéliques, The Heliocentrics jouent avec les sensations d'aliénation et de paranoïa – leur musique complètement ouverte ne suscite pas ces sentiments, mais peut les justifier selon la sensibilité et l'état psychique de l'auditeur. Cela à cause des interludes parlés qui donnent la voie d'une narration elliptique, de la construction assymétrique et de la variété de l'album. Mais davantage que de supposées drogues, c'est leur affiliation avec la grande scène jazz qui est consommée : ils ont déjà célébré la musique aux côtés des légendes du jazz Ethiopien ou Nigerian comme Mulatu Astatke ou Orlando Julius.

dimanche 6 mai 2012

Death Grips - The Money Store (2012)



Voir aussi la chronique de Exmilitary
Voir aussi l'article sur Zach Hill


Parutionavril 2012
LabelEpic
GenreHip-hop, expérimental
A écouterGet Got, The Fever (Aye Aye), I've Seen Footage
 ~
Qualitésintense/td>



En tout juste un an, depuis la parution de leur mixtape (entendre souvent par là : album novateur et excitant promis à un avenir confidentiel), Death Grips s’est précisé, s’est focalisé. Certains détails ont enfin filtré, et le trio hip-hop tendance apocalyptique (pensez Year Zero de Nine Inch Nails, 5 ans plus tard et en plus urbain) semble enfin destiné à devenir un vrai groupe. The Money Store devrait être correctement distribué, puisqu’ils n’ont pas attendu pour signer avec une major. On connaît enfin le nom du MC : Stefan Burnett. On savait déjà son phrasé terrible, c’est chose confirmée. Et Zach Hill, connu un jeu de batterie nerveux et technique au sein de Hella, divers autres projets ainsi que pour ses compositions en solo, reconnaît un attachement affectif à son nouveau groupe, le plus proche, selon ses dires, de ce qu’il a toujours désiré entendre. La perfection sonore atteinte avec cet album compressé, éclaté, commence par la façon dont est produite la batterie, comment elle se joue – avec les mains parfois – se transfigure.

Death Grips est un projet de paradoxes. Inspiré par les groupes à l’ignorance revendiquée des années 80, le hardcore insensé de Suicidal Tendencies, Fear ou Cro-Mag, ils se revendiquent pourtant futuristes, évoluent dans un espace dont l’existence est éphémère – à eux de la façonner de manière à ce qu’il soit durable. La dictature de l’instant, de l’action, qu’ils imposent en envahissant les speakers de sons oppressants autant qu’excitants ne les empêche pas d’avoir un impact intellectuel sur l’auditeur. « Nous voulons garder les choses là où elles s’arrêtent quotidiennement. » C’est un trio promis à élargir le public généralement amateur de hip-hop tout en faisant paraître l’un des albums les plus radicaux du genre, et capable de polariser comme un roman graphique de Franck Miller à l’intérieur même de sons système, parmi ses personnages. Leur pochette, noire et blanche, ne se prive pas d’affiche son influence au polar sexy et meurtrier qu’incarne mieux que quiconque Miller. Comme une femme violentée sortie de J’ai Tué Pour Elle, Death Grips semble avoir attendu le moment propice pour assassiner son bourreau. Le seul challenge que le trio propose à l’auditeur n’est pas intellectuel ; c’est de le faire accepter que le meilleur et le pire peuvent se côtoyer frénétiquement.

« Notre groupe et comme internet ! » s’exclame Hill lorsqu’on évoque cette propension de la toile à faire se rencontrer le mauvais goût et la bonne foi, les œuvres vides de sens et celles, puissantes, révélatrices d’un travers, que l’on envoie en mission, pour créer le buzz et observer jusqu’où elles peuvent se faire approprier. Internet, c’est l’ADN de Death Grips, leur raison d’être puisqu’il ont à leur tour tenté de voir jusqu’ou un vidéo de Stefan Burnett attaché sur le siège passager d’une voiture, en train de vomir les paroles de Guillotine, pourrait aller. « Sit in the dark and ponder how/I'm fit to make the bottom fall through the floor/And they all fall down, yah/It goes, it goes, it goes, it goes, YAH !”. Cette chanson restera sans doute le classique du hip-hop à l’heure ou il porte des pixels à l’insurrection avec un brio inégalé.

The Money Store est le parfait album du nerd 3.0, quand la vraie vie se tweete et les braquages sont un jeu sur Facebook. La précision du trio à créer cette atmosphère oppressante et tendue qui les caractérise tient à leur acuité, à leur procédé de palette. Leurs influences sont une partie de cette palette, des sons glanés sur internet une autre source. You Tube ou conversations enregistrées en douce fabriquent l’album.  L’album, ramassé, se développe dans un flow ascendant et culmine avec des morceaux comme I’ve Seen Footage. « Nous avons enregistré un de nos amis pendant qu’il avait cette conversation – il ne savait pas qu’il était enregistré. Il était complètement défoncé, et rabâchait ces trucs fous. Il parlait des structures de la lune. Et il me disait : "j’ai vu des vidéos ! J’ai vu des vidéos ! Et j’étais genre : ouais, d’accord. »



dimanche 29 janvier 2012

Stabat Akish - Nebulos (2012)


Parution : janvier 2012
Autoproduit
Genre : Instrumental, Progressif, Jazz
A écouter : Troïde, Le Chiffre, Un Peuplier un Peu Plié

°
Qualités : Varié, original

Sur le très beau site internet de Stabat Akish, une phrase de Frank Zappa donne le ton. « Quand quelqu’un compose de la musique, ce qu’il ou qu’elle écrit sur un bout de papier est à peu près l’équivalent d’une recette de cuisine, si l’on considère qu’une recette n’est pas le plat, juste un ensemble d’instructions pour la confection du plat ». Maxime Delporte, le compositeur principal et contrebassiste de ce sextet Toulousain étonnant, était l’invité de l’émission de radio Vraiment Autre Chose (sur Radio Radio, 106.8) aussi accompagné de Marc Maffiolo, saxophoniste. Delporte y reconnaît n’être venu à Zappa que dans un second temps. Il préfère se rappeler au bon souvenir du Court of the Crimson King (1969), un disque emblématique de la musique progressive des seventies, celle d’un groupe, King Crimson, spectaculaire. Zappa, Maxime raconte l’apprécier pour son œuvre, son histoire, sa discipline avant tout. Les comparaisons de la musique de Stabat Akish à l’iconoclaste américain aux multiples talents sont pertinentes pour l’essentiel ; il s’agit dans les deux cas d’une partition très écrite. La musique de Stabat Akish est préfigurée dans le détail.

La configuration du groupe est étonnante ; Guillaume Amiel joue du vibraphone et du marimba d’un côté, Rémi Leclerc du Fender Rhodes, Clavinet et clavier analogique, de l’autre. Les colorations de clavier et de marimba sont l’un des meilleurs signes distinctifs du groupe, auxquels se rajoutent une batterie qui ne vient pas du forcément du jazz mais davantage de l’afrobeat. Marc Maffiolo assure donc quant à lui la partition de saxophone ténor et basse (un instrument plutôt rare), tandis que son complice Ferdinand Doumerc officie au baryton, ténor, alto, ainsi qu’à la flute traversière et, on a pu en témoigner lors du concert de lancement de Nebulos, à d’autres instruments moins recommandables. Ces deux-là ont des choses à se dire, et forment au cœur de Stabat Akish un duo puissant, divertissant et versatile, dont les phrases musicales sont moins retenues en concert que sur disque. Là, l’improvisation brise le carcan, les morceaux changent de format et bénéficient d’arrangements originaux. En concert, Marc est aussi le chef d'orchestre d'un amusant sound-painting ; il montre en la matière un imaginaire foisonnant. La pratique, amusante, qui consiste à dicter aux musiciens, en temps réel, une partition espiègle, est bien dans l’esprit du groupe. Paraît t-il que la couleur d’un sound-painting dépend de ce que les musiciens ont mangé auparavant. On revient donc à la cuisine !

En concert, la musique de Stabat Akish est didactique, elle a un côté presque enfantin ; ainsi, Boletus Edulis est introduit comme une cueillette de champignons, et la part belle est faite aux utilisations amusantes des instruments. Le disque est plus mystérieux ; il est comme d’observer le ballet d’une petite clef enchantée qui ouvrirait les portes de mondes miniatures, qui nous ferait visiter la mécanique des horloges, entrer dans les troncs résonnants des arbres et descendre des volées d’escaliers secrets. Le groupe mêle plusieurs dimensions, graves, burlesques, avec une verve sautillante, particulière. La suite Sproutsgermes » en français), profite de l’intervention de la comédienne Sarah Roussel, narratrice impromptue qui dérive énigmatiquement. On la retrouve sur Troïde, la pièce centrale de l’album, qui culmine dans cette assertion « je n’ai même pas réussi à cultiver ma salle de bains ». C’est quand même bien d’écouter des disques en français pour entendre de telles phrases.

Le vinyle, support de prédilection de ce nouveau disque, ne distingue pas les différents mouvements de Sprouts, et les morceaux se fondent les uns aux autres comme les scènes du film La Clepsydre (1973), chef d’oeuvre du polonais Wojciech Has. La version téléchargeable (via un bon glissé dans la pochette du disque vinyle) permet d’y voir plus clair : la quatrième partie isolée de la suite Sprouts, par exemple, est un moment assez approfondi qui voit le groupe s’enfoncer dans la mélancolie.

Leur ressort, leur capacité à susciter les contrastes est très agréable pour l’auditeur. La fameuse Vache-Kiwi du premier album correspond ici à Fast Fate, un morceau de type dessin animé ; La Serrure est un autre morceau amusant, à la fois tendre et plein de suspense. Finalement, le mystère est résolu à la fin de l’album, avec Le Chiffre ; un hommage à Lalo Shiffrin, compositeur de charmantes musiques de films dont l’influence s’impose, rétrospectivement, avec évidence à la musique de Stabat Akish. La pochette de l’album, dessinée par Maxime, symbolise un groupe soudé, en osmose, et renvoie à ce que Stabat Akish dégage de plus enfantin. L’éléphant est aussi un peu à l’image de la musique du disque, que l’on peut entendre barrir à l’occasion.

IL ne me reste plus qu’à remercier Stabat Akish pour leur belle prestation du 21 janvier au Mandala, à l’occasion de la sortie de Nebulos. Le disque, autoproduit, est disponible, en vynile seulement, au magasin Made in Jazz à Toulouse, et sur le site internet du magasin.

http://stabatakish.com/












lundi 23 janvier 2012

Julia Holter - Tragedy (2011)


Parution : août 2011
Label : Leaving Records
Genre :  Atmosphérique, Electro-acoustique, Expérimental
A écouter : The Falling Age

°
Qualités : féminin, audacieux, habité

La musique élégiaque de la jeune américaine Julianna Barwick, constituée entièrement de chœurs, a marqué les esprits en 2011. Julia Holter n’est pas très loin, par moments, d’utiliser la même palette organique. Mélangeant instruments acoustiques, et quantité de synthétiseurs, Tragedy est un album complexe mais pénétrant. Il y a du Scott Walker circa Tilt (1995) sur cette extraordinaire Interlude, et la poésie infiniment mélancolique de Max Richter (telle qu’on a pu l’entendre sur Infra en 2009), par touches ça et là ; certains y entendent le son de This Mortal Coil ou Laurie Anderson. The Falling Age fait venir à l’esprit les productions de David Lynch et Antonio Bandalamenti pour Julee Cruise sur Floating into the Night (1989) : Cruise capturée pour l’éternité dans la gaze narcotique orchestrée par le cinéaste. Ce n’est pas seulement la musique, mais la voix claire, lointaine et lente de Holter qui reproduit ce flottement dans la nuit. Avec plus de liberté ; il n’y a pas ici de morceaux pop, mais une trame en mouvement incessant, riche d’harmonies et aérienne. A défaut d’être heureux, le disque est agréable, comme une profonde inspiration.

Julia Holter est de ces musiciens que les écoles de musique firent réfléchir. Ennuyée par les préceptes qui nécessitaient d’écrire la musique pour la composer, ou de produire une pièce d’orchestre pour pouvoir passer dans la classe supérieure, elle apprit l’art selon ses propres règles. Elle ne donnera jamais complètement les ingrédients de l’expérimentation de Tragedy. Holter y joue tous les instruments elle-même, à l’exception de quelques interventions de saxophone. Beaucoup de sons ont été astucieusement transfigurés par la magie électronique, travaillés avec l’austérité et la méticulosité inspirée des compositeurs de musique contemporaine. Le processus de mixage devient l’équivalent d’un travail d’orchestration. Celui de Tragedy Finale, qui comporte une multitude de voix entremêlées avec une grâce stupéfiante – dont la sienne, transformée pour ressembler à celle d’un homme - a demandé un mois d’ouvrage.

Basé sur Hippolyte, la pièce millénaire d’Euripide, Tragedy déploie ses limites narratives dans une grande variété de goûts, de visions, produisant une œuvre à la cartographie foisonnante qui ne cesse de se déployer dans nos têtes. Ce n’est pas un disque de chansons, mais d’images cinématiques, de fondus enchaînés où l’on passe d’un ressenti à un autre. Il décrit la façon dont certaines situations affectent les esprits de différents personnages, dans un climat d’évanescence triomphante. « Je n’ai pas choisi d’utiliser la pièce pour une autre raison que parce j’ai aimé les situations dont que j’ai observées et les émotions qui ont gagné les personnages », commente Julia Holter interviewée sur le site Euterpe’s Notebook. La musicienne se pose ainsi comme simple témoin. La forme désincarnée permet d’échapper à toute notion temporelle et spatiale, ce qui est une belle idée lorsqu’on s’inspire d’une pièce vieille de plus de 2000 ans. Les paroles sont souvent directement empruntées à la pièce. Les voix échangent entre elles, les esprits sont animés de conversations. Les émotions s’étirent, s’approfondissent pendant plusieurs minutes. L’amalgame des éléments crée une musique comme un voile éthéré. Tragedy se construit dans une succession d’artifices si naturellement amenés qu’ils chassent toute idée de concept ou de style. L'album n'est dévoué qu'à se nourrir lui-même.








mercredi 2 novembre 2011

Amon Tobin - ISAM (2011)


Parution : mai 2011
Label : Ninja Tune
Genre : Musique électronique, Expérimental
A écouter : Journeyman, Goto 10, Lost & Found

°
Qualités : original, ludique, soigné

Le montréalais Amon Tobin se dirige vers un endroit inexploré de la musique électronique, offrant à écouter avec ISAM le résultat de ses recherches sonores incessantes. L’ordre d’ici, rare pour de la musique, est celui de la nature ; en son sein, chaque élément entretient une multitude de relations, dans un environnement proche, puis un peu plus lointain et ainsi de suite, jusqu’à former cet « ordre naturel » qu’on ne peut cerner qu’en étudiant longtemps certains des éléments dominants qui le composent. On s’attache aux formes les plus remarquables, et Tobin, en liant l’artisanat de l’échantillon sonore à celui de la synthèse sonore, en a façonnées quelques-unes pour sa collection.

Car il s’agit bien d’une collection particulière. Tobin a fait un énorme travail pour susciter, puis pour identifier et reproduire certaines sonorités. S’inspirant de son expérience de capture de sons d’ambiance, il a reproduit la perméabilité, l’interaction de ces sons en les tirant de son imagination. Ce sont des frétillements, des craquements, des glissements, et quelques beats qui rappellent de l’héritage dubstep de l’ensemble. Il y a ces fameux frémissements d’ailes, sans doute l’une des marques de fabrique de l’artiste. Il fait ainsi preuve d’une fascination pour les sons isolés qui s’unissent et produisent un moment de vie, nous propulsent tout simplement au cœur des évocations de cette nature de synthèse. L’effet seulement est d’une grande simplicité ; les mécanismes déclenchés pour y parvenir sont complexes. Moins complexes que les systèmes naturels, mais suffisamment pour flatter l’oreille humaine.

ISAM est ainsi un disque assez abstrait, mais dont la musique, d’une qualité sonore exceptionnelle, tridimensionnelle, est capable de surgir, ses éléments revêtant un pouvoir d’attraction, de séduction même, décuplé, comme sous une lentille de microscope. C’est un musique très dense, qui ne laisse jamais en attente, mais demande au contraire une attention de tous les instants, et des écoutes répétées. Comment assimiler Journeyman, le morceau d’ouverture par exemple ? Il faudra l’étudier, avec une minutie rare et un plaisir certain. Un tel morceau montre bien à quel point Tobin ne semble vouloir de mélodies que comme des plaisirs coupables, inattendus. On ne les attend pas ; Tobin fait croire à l’auditeur qu’il tente quelque chose, qu’il accomplit une improbable transition, et que son disque lui-même n’est qu’un travail inachevé. Goto 10, dont la structure est plus familière (on pense à Autechre), prouve que ce n’est pas le cas, mais que Tobin s’autorise la disparité par goût. Ce que l’on aura entendu jusqu’à Calculate, est très cohérent. Lost & Found domine aussi cet ensemble pluriel.

Il faut y retourner pour en saisir les arrêts, les nouvelles directions prises, les pauses, les ralentis, qui rarement s’acheminent vers un modèle spécifique. Et les plongeons, tels ce Dropped From the Sky en final, décontracté, sur lequel Tobin assume clairement le simple plaisir d’enregistrer les sons qui lui plaisent le plus – les voix de synthèse sur ce titre sont le péché mignon de l’album.

ISAM est des plus divertissants et originaux, sans que le genre ‘électronique’ ne soit particulièrement important à revendiquer. Le disque incite d’ailleurs à se mettre à la place de Tobin, qui, à ce stade de sa carrière, une quinzaine d’années après ses débuts et alors que sa trilogie fondatrice Bricolage (1997), Permutation et Supermodified (2000), se libère de sa dépendance à un genre musical et aux techniques, telles l’échantillonnage, que les années ont rendues bien traditionnelles. Foley Room (2007) son précédent album, tentait de lier une musique « purement basée sur la sculpture sonore" et "des morceaux capables de provoquer l’émotion physiquement chez les gens ». C’est six mois de travail pour apprendre à utiliser un nouveau logiciel. Le talent particulier de Tobin est de faire de cet objectif très ambitieux un plan de carrière plus que valable. Il s’est mis, entrainé par le label renommé Ninja Tune, à récolter un beau succès.

Sur Foley Room déjà, les meilleurs morceaux étaient aussi les plus aventureux : Horsefish ou Big Fury Head, parce qu’ils parvenaient à nous faire oublier la démarche progressive de Tobin pour simplement subjuguer. Il est parfois difficile de définir quels nouveaux territoires ISAM explore, mais il semble que sur les plan des émotions, c’est une nouvelle félicité qui est exprimée, notamment dans le dernier tiers de l’album, moins déconstruit, et un morceau comme Bedtime Stories. Les étranges expérimentations de Tobin sur le territoire vocal, par lesquelles il change de genre, ne sont pas les moments les plus convaincants mais ajoutent à la contemplation, brisée et reconstruite, qui s’installe peu à peu sur le disque.
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