“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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Trip Tips - Fanzine musical !

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dimanche 29 octobre 2017

KING KRULE - The Ooz (2017)





OO
Envoûtant, expérimental, onirique
Beat making, rock alternatif

À l'exception de quelques sursauts inattendus et de moment de groove punk (Half Man Half Shark), cet album imprégné de paranoïa est traversé de tempos lents à en devenir envoûtant. En dehors de ces moments ou la basse de James Wilson bondit, où les percussions révèlent toute l'agressivité de textures indus, métalliques. C'est une amertume, une rancœur intranquille qu’exsude The Ooz, l’œuvre d'un jeune londonien de 24 ans déjà surpris par la solitude et séduit par le sentiment d'altérité.


C’est une amertume, une rancœur qu’exsude The Ooz, l’œuvre d’un jeune londonien de 24 ans déjà surpris par la solitude et séduit par le sentiment d’altérité. Il joue dans cet album à devenir autre.
On se détache de sa voix grave, si peu accordée à son physique. Le londonien des bas-fonds que tous ses amis ont abandonné pour aller vivre en périphérie, c’est un peu l’effet que fait King Krule, goule solitaire sur Slush Puppy.
Sur Lonely Blue, sa voix frémit, dégage une formidable énergie, en dépit d’une palette restreinte. Il s’efface pour nous laisser envelopper des explorations sonores. Il fabrique une galaxie, utilise l’espace pour se décentrer, utilise des voix étrangères et des chœurs.

Andy Marshall est dévoué à produire un disque personnel, reflet de son intégrité, et il ramène la musique à son univers poétique plus qu’il ne la joue, sa pulsation et sa fragilité un thème de l’album. En tout, une quinzaine de participants, musiciens et chanteurs de backing vocals, contribuent à restituer ce rêve de musique.

À première écoute un album monocorde, The Ooz laisse peu à peu échapper le travail acharné pour faire rimer les textures dans une chorale de sons, de sensations qui se télescopent de plus en plus aux alentours pluvieux de la chanson titre. Sa générosité, sa longueur à brûler est bienvenue pour émanciper l'artiste et l'auditeur du malaise de se faire face à face quand l'un exprime un désarroi auquel l'autre n'est pas préparé. Lonely Blue et The Ooz sont de ces ballades hypnotiques. 

Sur Czech One encore, les beats, les voix distordues, les échos déroulent une mélancolie très narrative et urbaine, à tel point que rapidement, on est convaincu de The Ooz raconte une histoire. Les claquements de doigts et le saxophone évoquent un David Lynch, un peu en désuétude. Cadet Limbo, dans son titre évoque In Limbo sur Kid A. Les effets de guitare sur Emergency Blimp renvoient sans plus de doute au kador des groupes anglais. Souvent, le swing de shuffles jazz vient parachever le sentiment urbain, architecture ouverte laissant l'album dans son jus expérimental, respirant. Dans cette veine, Midnight 01 (Deap Sea Diver) qui contient un sample de Temptation Sensation, composition pour série de Heinz Kiessling. La musique de film n'est pas étrangère au travail très illustratif d'Andy Marshall.

dimanche 15 octobre 2017

WIDOWSPEAK - Expect The Best (2017)



O
Nocturne, envoûtant, soigné
Shoegaze, rock alternatif


Qu'est-ce que le "meilleur" ? Est-ce mesurable ? Finalement le désormais duo britannique Widowspeak se serait dévoué à une musique entièrement personnelle, et font paraître leur meilleur album.

Molly Hamilton, dont le prénom seul évoque la retenue compassée, a puisé avec plus de vivacité et d'intelligence que jamais dans ses influences, descendant leur cours plutôt que de le remonter. Elle montre comment se sont divulguées en sous-main les inspirations du rock mélancolique, et de l'élégance excentrique. Les collaborations d'Anton Newcombe et de Tess Parks sont évoquées. Seule la rugosité manque.

Fly on The Wall arrive rapidement, et donne l'impression que tout est désormais suspendu à notre attention, notre souffle. Elle ploie lentement sous sa propre audace, dans une répétition qu'on aimerait beaucoup plus insistante. L'intensité de cet aboutissement, récurrent dans d'autres chansons comme Let Me, en dit long sur le ton de l'album, cette façon de retenir chaque émotion et de l'amplifier jusqu'à la toute fin.

Ces chansons, si elles démarrent avec de francs accords de guitare électro-acoustique, signature du groupe, ont bien plus d'inertie, de profondeur désormais. Quelques influences particulières ne nous quittent pas, comme celle de Hope Sandoval sur Warmer. Car la voix, fondue dans un sempiternel écho, est rejointe par des textures oniriques empruntant au jazz comme au rock, ce que Sandoval privilégie. Dans son timbre, Hamilton a ce mélange de conscience et d'innocence donnant, au fil des écoutes, la sensation d'une maîtrise totale.

Si le studio s'exprime aussi si bien, si l'espace s'entend dans sa dimension épique, terrible, et si limpide, c'est que Kevin MacMahon a travaillé à la fois avec Real Estate et Swans aussi, deux groupes dont les résultats en studio se détachent par leur précision.

Une chanson intitulée simplement Dog contient un refrain lumineux. « I wanna stay, i wanna stay, i wanna stay. » C'est une affirmation de présence physique, cette décision de vouloir influer plutôt que de quitter le monde. Au delà de cela, il y a des sons qui miroitent, chatoient, créent une harmonie mélancolique. Expect the Best fait l'évidence de la persévérance en musique : il faut du temps à certains groupes pour atteindre une apogée, en plus de s'entourer des bonnes personnes.

dimanche 21 mai 2017

THE AFGHAN WHIGS - In Spades (2017)





OO
soigné, spontané, efficace
Rock

Quand on lui demande pourquoi ses derniers albums sont signés des Afghan Whigs et non des Twilight Singers, en dépit du fait que le groupe est constitué de ces derniers, à l'exception du bassiste originel des Afghan Whigs, John Curley, le chanteur donne cette réponse : « parce qu'on voulait prendre les Doobie Brothers, mais quelqu'un portait déjà ce nom. » Il aurait pu avec plus de crédibilité citer les Temptations, Husker Dü ou Lynyrd Skynyrd. « Parce que j'ai décidé qu'il en serait ainsi. » La question n'a plus lieu d'être.
In Spades est l'album d'un groupe définitivement installé chez lui, comme à la maison, sur le label qui fit découvrir le grunge, Sub Pop, auquel ils sont revenus après un détour par les majors Elektra puis Columbia. Sup Pop est désormais une maison de disques à succès, et seulement en partie indépendante ; mais lorsqu'ils ont signé le groupe dans les années 90 c'était suite à un vrai coup de cœur, et le premier groupe qu'ils démarchaient en dehors de leur ville d'élection, Seattle.

The Spell offre le meilleur refrain de l'album : « I wanna go deep down/To where my soul lets go/And take my fantasy/And lay it on the table/And are you gonna see the light? ». Ce n'est pas tant pour la teneur des paroles, assez banale depuis Black Love (1996) dans sa volonté d'éclairer plutôt que de confondre ou de condamner. Mais la façon dont le groupe entonne « free the light », Dulli prenant sa voix de tête, en l'un des moments les plus attachants ici. Les morceaux sont enlevés et courts, se concentrant sur l'essentiel : même à presque quatre minutes, The Spell passe comme un message subliminal.

Peut-être le single grandiloquent Demon in Profile leur vaut-il de passer à la radio, à la déception de certains fans. Mais Greg Dulli est d'abord intéressé par l'oeuvre dans son ensemble, et quand il enregistre, il visualise très clairement ce qui va être sur la face A d'un album puis sur la face B. Ces irréductibles continuent de sacraliser la forme longue, même si In Spades est concis et resserré à 37 minutes. Demon in Profile était un parfait single à extraire d'un tel album ; séduisant mais frustrant, ouvrant sur de nouveaux secrets de conception, liés à la façon dont le groupe persévérerait : toujours obscurs, toujours nocturnes, et plus fidèle à la grande époque de Black Love qu'au moment de 1965. Elle promettait surtout que le groupe n'avait pas quitté les lieux de sa prise de pouvoir sur l'auditeur : une chambre noire, où la musique rock se détache de la trivialité quotidienne.

Reste que la voix de Dulli est toujours évocatrice mais plutôt en retrait dans la balance, ce qui nous conduit à se focaliser plutôt sur la dynamique explosive reliant les membres du groupe. « C'est la première fois depuis Black Love que nous avons enregistré en investissant à fond tout le groupe », confie Dulli à Robert Ham en 2017, pour Paste Magazine. «Je suis entré en studio et j'avais une idée en tête, je leur ai jouée et ils ont commencé à m'accompagner. C'était une situation très naturelle. C'était incroyablement spontané. Les gars ont apporté leur immense talent à ces propositions. » Cette spontanéité le rend musicalement plus attrayant que Black Love, qui profitait plutôt de la qualité de ses chansons que de la vivacité de son jeu. Porté par une esthétique allant désormais de soi, Dulli a aussi pu improviser au dernier moment sur les textes et les performances, captant Birdland en une seule prise, sa voix en suspens sur des staccatos de cordes.

C'est le son d'un groupe avançant coûte que coûte, avec John Curley prenant toute la place qui lui revient dans cet écheveau existentiel. « Faire un break m'a aidé à réaliser ce qui rendait les Whigs si enrichissants », confie le bassiste pour le communiqué de presse de Sub Pop. « Sur le cours d'une vie, il y a des constantes, et aussi des changements. Vous en avez vu un sauter en cours de route. C'est intéressant de voir où la vie vous mène, et où elle ne vous mène pas. Elle ne s'arrête pas pour vous. » Cette déclaration est à double tranchant, avec Dave Rosser, fidèle compagnon depuis plus de dix ans, atteint d'un cancer incurable. « Nous avons fait quelque concerts pour cet album, et c'est étrange de ne plus le sentir à mes côtés », commente Greg Dulli. « Je pense que tout le groupe l'a ressenti de cette façon. Étrange, mais je refuse de m'attrister en envisageant l'avenir. »

Ne pas poursuivre le groupe, c'aurait été comme de se résoudre à une condamnation aussi hasardeuse que celle d'une maladie. Se replonger dans le passé leur a permis, juste à temps pour retrouver le plaisir intact, de rejouer l'intégralité de Black Love en concert, de récolter des fonds pour les soins de leur ami.

Tandis qu'on s'est longtemps demandé quelle genre de muse si peu rancunière inspirait Dulli, sur cet album c'est la vie elle même, finalement, qui sert de muse à tout le groupe, et non plus seulement à leur chanteur.

lundi 15 mai 2017

{archive} THE REPLACEMENTS - Tim (1985)


OO
Doux-amer, efficace
Rock 

Les premières secondes de Dose of Thunder sont à écouter à fond ! Le morceau le plus abrasif de l'album vous saute au visage, sans véritable riff avant les vingt dernières secondes, les hurlements de Paul Westerberg n'étant, paraît t-il, qu'un prétexte pour que Bob Stinson ait enfin un solo de guitare à jouer. Ça en dit long sur le sentiment de frustration qui parcourt l'album. Dose of Thunder est intercalée entre deux moments en apparence plus conciliants, mais en réalité exubérants, voire cyniques, Kiss me on The Bus et Waitress in the Sky.
L'attitude à l’œuvre ici est celle d'un groupe conscient qu'il a tout à gagner en écrivant un certain type de chansons, et pourvu d'un songwriter, Westerberg, enclin à y satisfaire. Ce qu'il y a de plus flamboyant, c'est le sens de l'inéluctable qui parcourt Tim. Alors que les Replacements sont à leur apogée, c'est encore une désillusion pour eux : signer avec une major s'ajoute au lourd poids d'un destin que l'on voudrait maîtriser, d'une carrière qu'on voudrait conduire à sa guise. Tim maintient une profondeur en dépit de cela, et c'est cet équilibre périlleux qui fascine.
On se demande à quel moment l'époque, la fatigue et les mauvais choix vont les rattraper, mais cela n'arrive pas. Here Comes a Regular clôt l'album sur une note de confiance de Tim Westerberg, ses facultés à se confesser comme régénérées. Hold My Life est d'une intensité qui ne prête pas à rire, et l'une des meilleures chansons du groupe. Les paroles ne sont que fragments, et pourtant elles éclairent la confusion, l'espoir et l'amertume du groupe tout entier à travers Westerberg. Envolé, les blagues, l'humour. Swingin' Party trouve le meilleur équilibre entre intimité et écriture sûre de ses effets, le chanteur parvenant à une vulnérabilité adolescente et perdant de son autorité. « If being afraid is a crime we hang side by side. » Peut être Tim est t-il fait de chansons en quête systématique de confiance, avec Bastards of The Young pour inciter les fans à conforter le groupe dans son autonomie. « We are the sons of no-one... » Ils interpellent sur leurs doutes, le premier couplet porté par des accords triomphaux : « God, what a mess, on the ladder of success/Where you take one step and miss the whole first rung/Dreams unfulfilled, graduate unskilled/It beats pickin' cotton and waitin' to be forgotten. »

dimanche 20 novembre 2016

EFTERKLANG & KARSTEN TUNDAL - Leaves - The Color of Falling (2016)







OO
inquiétant, soigné, lyrique
Opera, rock alternatif, expérimental


Considérant la musique left field qui passe 24/24 à la radio mise en ligne par d'Efterklang, on peu se réjouir que la leur soit aussi écoutable. C'est le cinquième album d'un groupe qui a annoncé son hiatus après Piramida (2012). Mais il occupe une place à part. Leur rapprochement avec l’orchestre national du Danemark n'est pas nouveau, mais les voilà qui combinent des éléments de leurs propre musique – les trames, les instruments à maillets, les mélodies lancinantes, la mélancolie qui renvoie à des chansons marquantes comme Sedna ou Monument sur Piramida – avec les cordes vocales de chanteurs d'opéra. Qui participent à la création d'un opéra, en fait.

Force est de constater que la voix humaine, qu'elle se mue en sons surgis de votre propre environnement – essayez d'écouter cet album dans la rue -, se perde dans des profondeurs en rapport avec la poésie biblique de ce qu'elle chante, ou stoppe brutalement, laissant la nette impression d'un silence pesant. C'est un souffle palpable, très physique, pour lequel, sur cet album, on écrit en priorité, avant de composer et d'arranger pour d'autres instruments. Peu importe qu'il s'agisse de la voix du chanteur d'Efterklang, Casper Clausen, ou de celles de chanteurs et de chanteuses énigmatiques à nos oreilles. Ils prolongent, d'une certaine façon, le travail de détachement engagé par Clausen, avec sa voix trop rare. Puis il y a la théâtralité. Imaginez simplement Stillborn chantée par Scott Walker. La chanteuse un peu dérangeante des premières chansons est devenue une source de fascination. Un peu comme la première fois que vous écoutez Peer Gynt, et que vous vous demandez à quoi bon avoir fait chanter sur une musique déjà parfaite. Lorsque vous comprenez, votre oreille musicale a franchi un pas.

Les pièces montées en vidéo pour le site internet et les réseaux sociaux nous font penser à la folie telle qu'elle a été représentée au cinéma, orientée sur une froideur clinique, où la folie, s'illustre dans les particularités des sujets filmés, comme si on avait tenté d'en capter les derniers résidus d'âme intacte. En fait, cet album lugubre me rappelle une historie imaginée il y a quelques années, das laquelle deux parents élèvent leur fille dans une forêt. Le père se fait assassiner, et la mère est obligée de fuir avec sa fille. Elle va croiser un femme isolée, elle aussi, qui la menacera d'une hache sans raison apparente, etc... Un conte où l'ennemi n'est pas celui qu'on imagine. Et une trame qui suit leur fuite, ou la progression narrative devait se ressentir comme dans un conte, ou dans un rêve. On ressent la progression de Leaves plus qu'on ne la perçoit : et j'ignore si voir l'opéra en vrai apportera quelque chose de mieux – de différent, c'est sûr – à cette oeuvre déjà très sensorielle. Ce n'est quand même pas Siegfried, même si Wagner n'est parfois pas loin.

La fin de l'album, et des pièces telles que Abyss et No Longer Me, marque les esprits au-delà de ce qu'un album conventionnellement chroniqué sur ce genre de blog est capable. A une voix gutturale, au fracas de chaînes et de fers, répondent les imprécations de choristes spectrales, décrivant des choses qu'aucun œil humain n'a vu, mais que son esprit est parvenu, miraculeusement, à imaginer.Le miracle, c'est cela, pas les choses saintes et les guérisons inespérées ; la blessure qui est inventée, la chute provoquée, et la résolution douloureuse qui y est apporter, et qui nous inquiétant, nous inspire un changement. Éteindre les couleurs pour en créer de nouvelles, diaphanes ; des ocres, des marrons, des verts de gris inimaginables.

vendredi 7 octobre 2016

LESBIAN CONCENTRATE - Mercy Market (2016)




O

extravagant, ludique, expérimental
Rock alternatif


Pour certains, une anomalie lâchée à un karaoké. Pas tant que ça : il suffit de croiser le pape de l'enregistrement tordu et personnel, R Steve Moore, le rock aux franges de la marginalité de Pavement, un transi de jeux vidéo ou enfin un plombier, vert que sa musique préférée ne puisse pas être téléchargée en 16-bits. Lesbian Concentrate est un cas très spécial de projet sans lendemain imaginable accouchant d'un album tout à fait présentable, si on excepte les quelques voix au pitch intenable qui peuplent ces tentatives furieuses. Tout ce qu'a sorti le label Sup Pop en émulation à Pavement n'arrive pas à la cheville de ce mec qui a donné son premier concert à un karaoké et a tenu 2 minutes avant d'être expulsé sur une reprise de Break Stuff, une chanson de Limp Bizkit. C'était borderline, et pourtant, Shane Christopher Smith, aka Liebermintz, a promis qu'à partir d’aujourd’hui on l'y reprendrait, et qu'il jouerait une version de Break Stuff à chacun de ses concerts. Justement pour tester le point de rupture du rock, une musique à laquelle il donne une plastique très personnelle.


Autrement, Mercy Market est une formidable odyssée, qui ne craint pas la frénésie, la cacophonie, la déchirure sonore, l'encollage sauvage, qui ne craint pas grand chose en fait. Les émanations de solvant restent fortes tout au long de ses titres écoutés le souffle coupé. Tragedy montre bien cette capacité à rompre et à engluer des humeurs médiocres pour produire une dynamique supérieure à la somme de ses parties. I Bedazzled The Football surjoue le psychédélisme ouest-américain, se raccrochant et ricochant sur ses mélodies, qui évoquent non palette d'un seul homme, mais celle d'une revue de troupiers troublant de leur sarabande une réunion de nihilistes. D'ailleurs, Mercy Machine sonne rarement comme la musique d'un seul homme. Elle se montre agressivement invasive de toutes les surfaces, numériques et analogiques, qui s'offrent à elle. Enfermées dans un espace exigu, elles s'en échappent et sonnent comme le brouhaha punk underground explosif que leur concepteur a fantasmé dans son ascension solitaire.

C'est une traversée de dimensions tonales ou la qualité audiophile est conchiée sur son pendant, le lo-fi. Les paroles de rébellion unilatérale, de révolution autocentrée sont là pour nous rappeler qu'il n'y a qu'un Liebermintz derrière cette œuvre si délicate. On saluera des guitares assez audacieuses pour mener à bout les 8 minutes 22 (captivantes) de Minimum Speed. A 2 minutes de la fin, Liebermintz rassemble ce qui lui reste d'énergie dans un hurlement de bébé que Stephen Malkmus n'a pas poussé depuis longtemps, avant de s'achever sur quelques notes cramées dans l’éther. Beaucoup de surprises dans cet album étonnamment cohérent, alternant sketches et riffs cavalant dans des chansons en gestation monstrueuse. La voix fluette de Liebermintz est un contraste détonnant avec les guitares entrecoupées d'effets digitaux, au cours de breaks incessants (Schaeffer). C'est un artiste jusqu'au boutiste. Il n'aura d'autre spot que sur Trip Tips. C'est un gage de franchise, alors foncez.


https://ithoughtyouwereamarxistrecords.bandcamp.com/album/mercy-machine

samedi 9 juillet 2016

NOT BLOOD PAINT - Believing is Believing + interview (2016)



OO
Rock, metal, power pop
original, intense

Not Blood Paint est un groupe qui a apparemment appris à prendre des décisions rapides et brillantes, expérimentant pour faire de leurs concerts des moments de 'dissonance cognitive', c'est à dire pour remettre à plat tout ce que les gens pensent de la musique de New Yorkaise en se faisant le reflet d'un petit monde obsédé par son destin, et en proie à une exaltation forcée. A ce jeu-là, ils coiffent tout le monde au poteau, se parent de peintures de guerre et produisent une musique à la fois organique et chamanique. Leurs morceaux alternent élégance et lâcher-prise avec une inventivité qui se ressent par la l'imagerie des paroles, comme issue du livre d'un archonte déchu. Ils ont la prévenance de ne rien vraiment répéter.

Les morceaux se succèdent dans un enjouement qu'ils doivent autant à leur mentors Of Montreal qu'à Prince, dont ils auraient rêvé faire la première partie. Pour le côté plus trivial, leur chanteur et guitariste Joe Starton sonne un peu comme José Reis Fontao de Stuck in the Sound (groupe français). Leur rock progressif ne ressemble plus que loin à ses inspirations seventies, s’enfonçant dans des influences power pop, métal, jusqu'au cœur sombre de l'album, constitué par One by One et Borderline. On est constamment étonné par cet album où chaque articulation est amenée de façon si profonde.

Au vu de la pochette et du titre de l'album, Believing is Believing, un match forcément impertinent avec la religion s'impose. D'autant que s'ils recherchent la 'dissonance' de leur aveu, dans des formules pourtant faites pour être accrocheuses, on peut aussi évoquer que 'croire', (to believe), c'est fait pour entrer en résonance. La musique c'est un moyen d'éprouver l'instant, et notre faculté à devenir plus ouverts face à notre nature. Entrer en résonance, c'est dépeindre un écosystème (New York dans leur cas?), faire l'état du monde extérieur. La religion, elle aussi, ne semble valable que reliée à la nature, sous sa forme la plus primitive et grandiose. Mais au lieu de la sublimer, elle sert plutôt à calmer l'angoisse d'une nature omniprésente.

Il ne s'agit pas de faire seulement un travail sur soi, intérieur, mais d'aller dans la diagonale, à la fois du coté de l'Histoire, de la nature, et du relationnel, qui se combinent dans l'art. Par cette combinaison, la musique semble le moyen le plus valable de profiter de l'instant, comme le théâtre, et d'ailleurs Not Blood Paint a choisi la première voie car le public n'était pas au rendez-vous dans la seconde. Comme les religieux les plus effervescents et Titus Andronicus, le quintette punk du New Jersey, ils s'inspirent d'épisodes sanglants et dramatiques de l'Histoire, et de Shakespeare, lisent peut-être même l'écheveau relationnel à travers ce prisme. Comme Titus Andronicus, ils affectionnent de créer des personnages éphémères qui pourront leur servir de bouclier et de martyrs pour dénoncer l'aliénation.

Les sentiments, tel l'amour à l'emporte-pièce qui tapisse certaines de ces chansons (The French Song, le moment où l'album retombe dans quelque chose de moins transcendant), deviennent mieux qu'une sensation fugace, une longue séquence sensée nous rendre plus ouverts. Ces trois choses, - art, nature, religion – sont sur un axe vertical de résonance (selon le philosophe allemand Hatmut Rosa), par opposition au partage, à la communication qui sont sur un axe horizontal. Not Blood Paint tente de provoquer ces fameuses résonances, de nous rendre plus réceptifs. Comme les prêtres d'un culte, Not Blood Paint ont désormais des ambitions difficiles à cacher ; on peut regarder leurs efforts, comme il le font eu mêmes, avec autant de recul et d'ironie que devant un bon panneau peint religieux.

Not Blood Paint interviewés par le site/salle de concert Le Poisson Rouge. Traduction Trip Tips.

http://lpr.com/qa-not-blood-paint-talks-about-crowdsourcing-funds-drawing-inspiration-from-seeing-bands-in-small-rooms-and-more/



Hey, Not Blood Paint ! Nous aimerions entendre comment vous vous êtes tous réunis pour jouer de la musique. Sans parler du choix du nom du groupe.

Avant que nous nous mettions à répéter notre musique de manière régulière, nous faisions déjà du théatre, et invitions dans notre loft de Bushwick. Nous concevions des pièces, créions un Macbet rock n' roll, et nous sommes retrouvés emarqués dans des happenings sas fin et sans audience. Nous avons réalisé ue les ges ue ous coaissions et ui vivaient dans toute la ville étaient prêts à faire du chemin pour un bon concert bien plus souvent que pour une pièce de théatre. Ainsi nous avons aménagé un studio et nous sommes mis à jouer et à enregistrer régulièrement ! Les deux mondes se sont naturellement réunis.

Quant au nom de groupe, un matin, nous regardons par la fenêtre de l'immeuble vers le coin le moins accessible et désert, derrière. Tachant le bitume, il y avait une grande flaque de sang, à côté d'un revolver et d'une paire de lunettes cassées. Assassinat ou séance photo... lequel des deux s'était vraiment passé la nuit précédente ? Les deux options se valent...

Qu'est ce qui inspire le mélange de théâtre et de performance de vos concerts ? Qui choisit les costumes, le maquillage, l'humeur générale de chaque spectacle ? Espérez-vous répéter une certaine apparence, une ambiance ?

Nous avons vu beaucoup de musique live dans des lieux entièrement remplis de gens qui semblaient vraiment n'avoir aucune envie d'être là. Depuis le gars à la table de mixage, à l'audience arborant des tee-shirts du groupe, jusqu'au groupe lui-même ! C'est bizarre et ennuyeux. Nous sommes peut-être ces deux choses, par moments, mais c'est toujours volontaire !

Nous nous inspirons de nombreuses sources pour l'aspect visuel de nos concerts. Parfois la chorégraphie est tirée de la structure des chansons. Parfois nous avons une idée de costume en s'inspirant de la salle elle-même. Ou bien notre comportement est basé sur un personnage. Souvent il y a une narration qui sous-tend le choix des chansons que nous jouons. Nous essayons de nous surprendre et de rester dans l'instant, autant que possible, afin que l'élément visuel ne soit jamais réduit à un ensemble d'astuces préétablies. Idéalement, il s'agit d'ouvrir l'espace et de laisser jaillir des formes spontanées de conversation.

Nous essayons de ne pas répéter le même show deux fois, mais certains personnages ont assez de chair pour devenir des acteurs récurrents dans une mythologie en progression constante.

On entend beaucoup parler aujourd’hui de la mort de Brooklyn, la gentrification [embourgeoisement urbain], combien il est difficile d'être un artiste, ce que cela signifie de faire de l'art à New York, et tout ça. Vous sentez vous bienvenus en tant qu'artistes ici ? Pensez vous demeurer ?

La gentrification est un processus désolant, et fascinant à observer. Nous ne nous en passerons pas, tant que nous aurons l'esprit de la métropole et du lézard sur le mur ! Lutter laisse de la souffrance, de l'aliénation, et dévore de l'énergie et de la créativité. Bien sûr, nous ne sommes pas les bienvenus à New York, ni même dans ce pays. Le plus gros de l'Amérique ne tolère pas que son rêve soit embrouillé par trop de questions. Ce que les artistes les plus dangereux font, c'est entrer en relation avec ceux de leur public qui ont trouvé ou qui recherchent des manières d'utiliser la dissonance cognitive de façon créative. New-York se remet en cause, est dans la résilience, mais ce n'est pas vraiment le cas dans la majorité du pays.

Comment s'est passée votre expérience de collecte de fonds (crowfunding) avec la plate-forme internet Kickstarter, pour permettre au groupe de terminer l'album ? Le referiez-vous ?

L'expérience de crowfunding était épuisante, terrifiante, exaltante et une vraie leçon d'humilité. La quantité d'organisation et d'énergie qu'il faut imputer est énorme, et nous sommes toujours au beau milieu de ça. Mais nous avons commencé à réaliser que de s'engager avec succès dans cette démarche, c'est avoir un aperçu d'un procédé qui pourrait très bien sauver les arts, l'éducation, la médecine, la technologie des griffes de la mort. C'est excitant quand on y pense comme à une chose dont les implications permettraient d'anticiper, et de faire avancer ce sur quoi reposent nos espoirs. Les artistes doivent t-ils lever des fonds en permanence ? Nous espérons que non. Mais l'effort nécessaire pour réunir un créateur et un individu essayant de supporter son idée est un bon entraînement, on doit penser activement à une manière d'échanger les valeurs de façon plus organique.

jeudi 7 avril 2016

STEVE GUNN - Eyes on the Lines (2016)








OOO
élégant, groovy, apaisé
Rock alternatif, psychédélique


Après Way Out Weather, un album exploratoire et acoustique, qui profitait d'une attitude décontractée, jazz, Steve Gunn se dirige vers un son plus électrique et intriqué que jamais, avec des chansons complexes et enivrantes. Un album plus dynamique, inspiré par Kurt Vile (dont il a été le guitariste jusqu'à Smoke Ring For My Halo), mais chaque élément - guitares, percussions - entrent dans un système différent, interne à Steve Gunn, qui relie aussitôt Eyes on the Lines à son prédécesseur. Ancient Jules célèbre une liberté et une assurances toujours plus grandes, la capacité à gérer une grande densité de guitares aux accents divers pour les faire communier vers des soli qui échappent au psychédélisme pour offrir un déroulé maîtrise. Steve Gunn joue de sons qui sont propre aux 'primitivistes' américains tels John Fahey, une candeur qui souligne des paroles insouciantes et opérantes sur Full Moon Tide, qui le relie comme jamais à l'âge d'or des années 70. Il reconstitue une partie de l'histoire de ce qui fit le charme de la guitare en offrant à ces sonorités enchantées des mélodies accrocheuses , des rythmes cavalants, une profondeur de champ telle qu'il est difficile de s'en détacher.



Sa voix, un peu déformée par les effets, lui donne un air flegmatique, plus désaffecté que Vile et Adam Granduciel (The War on Drugs) à qui il est comparé. The Drop est une vaste dérive qui culmine sur les paroles en écho au titre de l'album : «Eyes on the Line/You know they hold every move ». Nature Driver, avec son rythme plus poussé, évoque directement The Waron Drugs, mais propose toujours d'entrecroiser trois guitares plutôt que d'en faire hurler une seule. Là, la formule semble un peu se répéter, Rien qui soit de l'intensité rock plus immédiate de Drifter, un morceau de Way Out Weather qui évoquait furieusement le Velvet Underground. Avec Park Bench Mile, Gunn se dirige plutôt vers un shuffle jazzy dansant, avec un rythme sous pression, permettant à la musique de se s'épaissir à toute vapeur. Heavy Sails contient un solo fluide et distinct qui semble être dû à Kurt Vile. Ark se démarque encore à la fin, par un sentiment de complétude et d'extase suave que les artistes ont tendance à oublier de toucher, parfois, lorsqu'ils font primer la forme sur le fond. Sans frime, Steve Gunn y a gagné un vrai charisme. Eyes on the Line est un album contemplatif, hardi et luxuriant.

(Paraît le 2 juin)

jeudi 10 mars 2016

ALEJANDRO ESCOVEDO - Thirteen Years (1994)









OO
Doux-amer, pénétrant, contemplatif
Rock alternatif, americana

Un album précieux et ample, à garder pour les grandes traversées, pour les moments de solitude, une rivière de bonne chansons, mélodieuses et instinctives, empreinte d'un sens de la contemplation intense, voire déchirant. Régulièrement, il vous transportera dans d'autres contrées, déroulant un genre americana qui puisse sa source dans les reflets du pacifique autant que dans la sécheresse du désert. Way it Goes, nous enjoint à fermer les yeux. Le disque nous sollicitera pourtant souvent par sa rudesse, sa franchise. Il ne s'agissait que du deuxième album du texan Alejandro Escovedo, déjà très ambitieux et capable de surpasser ses influences. Ce disque renferme tant de détermination artistique et d'espoir pour un artiste encore au début de sa carrière, qu'il mériterait Le bon moyen de découvrir ce songwriter qui est, à dix ans d'écart, aussi talentueux que Tom Petty (la ressemblance est criante sur Helpless, mais qui ne voudrait atteindre le succès scénique de Breakdown !) et peut-être plus émotionnel. 

C'est l'album d'un artiste cherchant plus que tout se connecter avec son audience et à l'affecter par sa personnalité et sa voix, bien mise en avant. C'est d'autant plus vrai qu'Escovedo semble chanter l'isolement et se montre réflexif sur le fait d'avoir maintenu ses proches à distance pendant trop longtemps (la chanson titre). Une autre grande réussite (elle sont nombreuses) est Baby's Got New Plans, où il livre la chronique d'une séparation et parvient à rendre palpables les personnages, une habitude qu'il développera sur son album suivant (With These Hands, 1996). She Towers Above contient aussi beaucoup de charme, et on retrouve de belles inventions d'Escovedo pour illustrer ses chansons, plus que pour simplement les accompagner ; la volupté d'un simili-clavecin, et une détente qui repose sur les roulements de toms. Il nous arrache à la langueur poisseuse d'Austin. 

Thirteen Years est aussi l'un des exemples les plus gracieux que je connaisse de l'utilisation d'une section de cordes dans un album de rock ! C'est éclatant dès Ballad of the Sun and the Moon, auxquels les violons, la harpe et a guitare jouée avec gaieté confèrent une douceur quasi élégiaque. Car Losing Your Touch ou Mountain of Mud nous rappellent qu'il s'agit de rock un peu cavalier pour solitaire loin de chez lui, avant que la sensibilité et les portraits affectés reprennent bien vite le dessus.


lundi 29 février 2016

EMMA POLLOCK - In Search of Harperfield (2016)








O
soigné, lyrique

Rock alternatif, folk 

Malgré certains défauts, la voix un peu trop « blanche » d'Emma Pollock et des paroles qui manquent de tranchant pour se distinguer de leur écrin musical, ce troisième album de la songwriter écossaise a de quoi ravir !

La pochette représente le père d'Emma, Guy Pollock, travaillant la terre, et Harperfield, dont le titre évoque la recherche, est la maison où ses parents vécurent quand il étaient un jeune couple. Sa mère et sa grand-mère sont décédées en février 2015, à 7 heures d'intervalle.

Pollock a une approche biaisée, l'inspiration familiale ne suffisant pas sa volonté artistique. Elle semble tantôt adresser son propre passé et son héritage – Cannot Keep a Secret, Parks and Recreation – et ailleurs décrire plutôt des états émotionnels génériques, pas forcément reliés à sa propre expérience. Le plus souvent, la frontière n'est pas clairement définie, ce qui donne une sens de l'énigme à ses chansons. Dans In Search of Harperfield, chaque chanson se départit de la précédente, changeant de direction et de ton dans une construction ingénieuse, qui réserve pour la fin les moments plus introspectifs (Dark Skies, Monster in the Pack, Old Ghost) où Emma Pollock se met véritablement dans la peau d'une chanteuse de folk, agile et plus affirmée que jamais. Le violoncelle lui sied bien. Old Ghost semble résumer l'album sur un note réflexive.


Ce sont les arrangements qui hissent cet album et lui assure de produire un impact. Réalisés en partie par Paul Savage, son mari et ancien des Delgados, groupe dont elle fut membre, ils insufflent par exemple à Intermission l'austérité nécessaire pour ancrer l'album dans nos mémoires, et offrent toutes les nuances en regard des paroles exaspérées et parfois transies de Pollock. Parfois étouffés et frêles, souvent plus enveloppants et capables de la porter nerveusement au-delà de ce qu'elle était en droit de projeter.

dimanche 7 février 2016

ATLANTER - Jewels of Crime (2016)





O
soigné, groovy
Rock alternatif, rock progressif

Un groupe suédois dont c'est le deuxième album. Ils évoquent par l'éclatement de Jewels of Crime, la construction peaufinée et complexe de leurs chansons, les danois de Efterklang, mais aussi les circonvolutions classiques de Genesis ! Ils en gardent l'idée d'une boite à musique dont peuvent surgir des surprises, les inspirations surprenantes d'un voyage trans-continental. 

Enregistré et joué avec une intelligence presque excessive, Atlanter sait pourtant se rendre à la joie et à l'entêtement, nous faisant danser sur le morceau titre, où la rythmique particulièrement réussie rappelle l’exubérance du morceau Reflektor d'Arcade Fire. L'album est galvanisé par des moments extatiques et qui retiennent l'attention, Lights, le single Jareeze ou le petit hymne Let it Fade, où Jens Carelius, charismatique, envoie son meilleur David Byrne et Talking Heads. L'ambiance y est chorale, voire tribale, avec des voix qui se mêlent à l'arrière plan du morceau. 

Human vs Human laisse intervenir des ambiances plus progressives et échappées, la batterie étant, mieux que chez les Besnard Lakes, par exemple, à la hauteur de leurs ambitions de transformation incessante. Leur metronomie leur permet de repousser leurs frontières jusqu'au krautrock de Wear the Rag – là, on pense à la modernité de Gitead. Les voix, les guitares, les claviers d'une autre époque sont traités comme des field recordings, captés, importés et intégrés puis prêtés au dynamisme très contemporain du groupe. Mais si les parties instrumentales subjuguent, on sent que les paroles ont été tout aussi méticuleusement taillées.

jeudi 24 septembre 2015

DESTROYER - Poison Season (2015)






O
romantique, élégant
rock alternatif, pop

Le chanteur de Destroyer est sans doute plus heureux à chaque fois qu’on le compare à Bowie, même si ce n’est pas son intention au moment d’enregistrer ses albums en forme de cycles de chansons pop – rock – (pour la base) jazzy (désormais). Ses intentions sont du domaine de l’indicible, pourtant il reste par l’élégance, par la poésie pas guindée mais passionnée, dans le giron d’un classicisme sans vanité.
Bejar reste incapable d’éprouver, à la sortie d’un nouvel album, aussi triomphant soit t-il, autre chose qu’une sourde insatisfaction. Poison Season a été enregistré à toute vitesse, car le groupe avait été rodé avec le charmeur Kaputt (considéré ici comme le premier grand album de la décennie 2010). Il a été départi de ‘ses deux plus grands tubes’, selon une interview récente. Mais servir le cycle des chansons ?! La référence au Song Cycle (1972) de Van Dyke Parks est dans le son, aussi. 

Pour ravir de nouvelles mentions de Bowie ici ou là, Dan Bejar sait y faire : il donne toujours une grave insouciance à ses ballades. Ce qui donne peut être un peu l’impression qu’il ne prend pas les choses au sérieux, détourne l’attention de sa prose cryptique et pourtant généralement exquise… Bangkok échappe à ce soupçon de légèreté pour toucher au romantisme juste. Juste beau. Girl in a Swing, coincée entre la chanson la plus maitrisée de l’album, The River, et Times Square, le lieu qui sert de métaphore à toutes les amours impossibles (un lieu décrit par Bejar comme le comble de l’atrocité), mérite une attention particulière. The River… Times Square… On pourrait être chez Lou Reed, comme s’il s’agissait de miettes de personnages laissés par le Maître. De nombreux détails édifiants restent à découvrir pour ceux qui aiment leur pop riche et passionnée. (‘Oh Shit ! Here Comes the sun’ sur un saxophone criard sur l’assourdissant Dream Lover…).


En bonus :















dimanche 23 août 2015

SPEEDY ORTIZ - Foil Deer (2015)




oo

puissant, audacieux
rock alternatif, grunge


Chez Speedy Ortiz, un refrain vertigineux évolue comme les expérimentations pop de Saint Vincent (Dot X, Swell Content…). Il y a quelque chose de novateur, d’arty, de New Yorkais dans cet album. 
Ils ont eau être du Massachussetts, ce serait la bande son de Mitchell Zukor descendant dans son Psycho Canoé les rues de la ville immergée suite à l’ouragan*. Dot X est une chanson sophistiquée, le rock à chausses trappes et jeux de mots de Pavement transformé par l’effet Sadie Dupuis, cette chanteuse relativement expérimentée dans un groupe dont c’est seulement le second disque. Elle sait très bien transformer un groupe apparemment porté sur les meilleures moutures des années 90 en rock de demain, combinant des paroles dignes de Sinead O’connor, et des riffs tortueux pour marquer son territoire. Positivement féministe, pour tous ces moments d’extase qui nous rappellent combien c’est mieux d’être la chanteuse d’un groupe de rock, sur le plan la confiance en soi, plutôt qu’autre chose. La cohésion de l’ensemble est remarquable, quand on parle d’un groupe qui dérive une partie de son esthétique de Wowee Zowee (1995). Serpentant, discordant, parfois lourd, et intimidant sur certains refrains, il reste toujours absolument maîtrisé, sans doute ce que les instruments d’u quatuor peuvent faire de plus précis en termes de marasme émotionnel. Les mots ressortent mieux que, selon Dupuis, chez ‘tous ces groupes utilisant de la réverb pour couvrir leur voix’. Dans l’ensemble, Sadie Dupuis se donne simplement les moyens de sa complexité pressentie dans le précédent et remarqué Major Arcana.


J’avais noté pour ce dernier :

Les paroles viennent de l'association de mots en désordre qui sonnent bien. Une confusion complaisante qui se reflète dans ce qu'elles racontent : ces relations d'université qui traînent comme sur un accord tacite, ces ex qui continuent de vous jeter des regards durs, à se raccrocher à des sentiments fugueurs, qui d'une phrase à l'autre suscite la détestation comme la complicité. Cette façon de prolonger l'âge des premières frustrations est la meilleure façon de ne pas le remplacer par une vie d'adulte moins ambigüe.



*dans le roman de Nathaniel Rich "Paris sur l'avenir" (27 août 2015).

samedi 22 août 2015

La semaine psychédélique (2) - WALKING SHAPES - Taka Come Home (2014)






OO
ludique, entraînant, frais
Rock alternatif

De l'introspection extravertie, cette façon de négocier avec les êtres d'un autre monde pour mieux faire face aux impitoyables êtres humains. Walking Shapes se construit un impressionnant rayon d'hymnes punk rock discoïdes psychédéliques et pop. Ils sont armés pour lutter crâneusement contre les têtes d'affiches japonaises, contre Yoshimi et ses robots roses avec une joie débraillée et très cool. Font penser aux Flaming Lips, donc, en plus léger quand même. L'esthétique du clip de Feel Good est piquée aux visions ludiques de Wayne Coyne, déjà. Plein de tubes en puissance sur cet album, de d'échos rebondissants, de couplets sinusoïdaux, de refrains libérateurs et d'énergie élastique. Puis basculent sans prévenir dans l'élégance d'une ballade folk avec Find Me. Dans leur attitude exploratrice, font honneur à leur pays comme rarement ! Un album peu remarqué mais si bien amené et construit qu'il ne peut pas laisser indifférent. 

Réédité avec des titres bonus en 2015.

mercredi 5 août 2015

TITUS ANDRONICUS - The Most Lamentable Tragedy (2015)








Lire aussi l'article sur le groupe. 


OOO

extravagant, audacieux
Punk, rock alternatif

En s'attaquant enfin à la grande pièce qui donne son nom au groupe, The Most Lamentable Romaine Tragedy of Titus Andronicus, le groupe réalise un vœu cher à son chanteur. L'histoire de ce Titus, Titus jouet du destin, frère de Marcus et arriviste qui va être promis à une destinée qu'il n'avait pas voulue en rentrant d'une campagne militaire de 10 ans, est une évocation terrible pour le groupe, qui fête peu ou prou ses dix ans d'existence et annonce ainsi peut-être que cet album sera sa dernière bataille. Les thèmes du théâtre de Shakespeare, la violence et la folie (on pense à Hamlet) sont sur mesure pour le groupe. Cet album ambitieux est comme un grand roman désespéré, plein de flashs hallucinatoires, de scènes de désespoir répétées encore et encore, pendant deux fois 45 minutes, jusqu'à l’écœurement. Deux parties qui se reflètent comme dans un miroir, avec deux pièces de neuf minutes, orchestrées comme il faut (avec du saxophone!), tout en restant féroces et cohérentes, au centre de l’œuvre. No Future, un motif récurrent depuis les débuts du groupe, comporte encore deux occurrences disjointes sur cet album, placées symétriquement en deuxième et en avant dernière position. Une touche d'épouvante à la The Cure sur No Future Part V : In Endless dreaming. 'Un rêve sans fin', ce qui se rapporte sans mal à cette œuvre, cette boucle énigmatique et angoissante, recommençant quand elle se termine et terminant comme elle a commencé.

Le dénouement de The Most Lamentable Tragedy se profile avec l'écœurant Stable Boy, chanson agonisante et pénétrante, ou le chant de Stickles perd tout reste de dignité et de compassion pour lui-même et ceux qui l'écoutent. Il pousse le groupe à l'humiliation, après avoir repris sans remords et sans honte ce que certains considèrent comme le summum du songwriter intime avec Elliott Smith, Daniel Johnston.

Dans un cynisme punk logique, ils vont jusqu'à baptiser une pièce de cette œuvre compulsive et délayée Into the Void (Filler). « Remplissage ». 4 minutes trente de bile. C'est à ce point, à peu près, Les échos à d'énormes pans du classic rock, de hard rock ou piano rock excitent ceux qui cherchent de l'authenticité, et c'est mon cas. Thin Lizzy, comme sur le précédent Total Business, est une influence évidente. D'autant plus qu'au niveau des mélodies, Titus Andronicus a un je ne sais quoi irlandais (on trouve là sans surprise une reprise des Pogues). Lonely Boy m'a fait son effet. Fired Up, Fatal Flaw et Come On Siobhan sont des étapes pleines d'entrain bienvenues dans cette lente perte d'esprit, tandis qu'il est gagné par une forme d'extase et d'abandon rarement atteints.

Patrick Stickles, avec tous les excès de son chant, parfois toujours mais souvent débraillé, et de ses textes, incarne ce fil conducteur de la perte de santé mentale face aux pressions d'une société, qu'elle soit guerrière ou consumériste. Les deux pièces les plus longues sont là pour attester de l'endurance et de la profondeur psychique où son enracinés les sentiments injurieux du chanteur. Titus Andronicus ont remis un jour les forces narratives au centre du plaisir de jouer de la musique. Mais avec The Lamentable Tragedy..., ils les ont congédiées, érodées face à ce leitmotiv qui broie tout, celui de ne plus pouvoir faire face à l'absurdité, l'obscénité, la démence de prendre ses ennemis profonds pour des amis potentiels. « Le capitalisme et le meilleur système qui soit, déclare Stickles, libertarien profond. Comme John Brown, c'est sûr qu'une fois l'argent en poche, il le dilapidera naïvement pour voir ses visions se concrétiser.

lundi 3 août 2015

IDLEWILD - Everything Ever Written (2015)





O
élégant, ludique
Rock alternatif


Michael Stipe (R.E.M.) a eu l’image d’un prêcheur d’un nouveau genre, préférant les jeux de mots, et juste la façon dont les mots sonnent et s’enchaînent plutôt que de délivrer un sermon issu de concepts trop profonds. Pareil pour Roddy Woomble, l’écossais qui chante depuis 1995 chez Idlewild - septième disque avec celui-ci. 1995, quand R.E.M, devenait plus rock. 

Idlewild sonne plutôt américain qu’anglais, on dirait. Un croisement de R.E.M. avec les Foo Fighters. Les riffs se sont assagis par rapport aux rodomontades punk des débuts, et les structures sont devenues telles que l’album est assez difficile à écouter d’une traite. Mais les refrains et certains couplets ont un pouvoir entêtant, il n’y a rien que vous puissiez faire pour vous débarrasser de Nothing i Can Do About It une fois que vous l’avez écoutée. C’est un peu old school si c’est vrai, mais Collect Yourself, la première chanson, est peut-être la meilleure de l’album – elle a un côté dansant, dans ces couplets coincés entre des nappes de guitare saturée, idéales pour une intro spectaculaire. Like a Clown promet dans son titre déjà un grand moment apitoiement, le reflet pop ironique d’un groupe ramolli d’écouter Everybody Hurts au point de jouer acoustique. Ce n’est pas pour la pop de Radium Girl qu’on se souviendra de cet album, mais plutôt pour la folie entretenue dans les parties instrumentales abrasives et épiques, incorporant parfois des cuivres et laissant une forte impression dans un album qui se construit et se déconstruit simultanément. 

C’est possible grâce au talent de Woomble pour ressortir de ces improbables chansons triomphant, aillant arrachés à mains nues quelques phrases bien senties. Utopia arrête le défilement des images fabriquées et dispensées à l’emporte-pièce, c’est une ballade parfaite, qui pourrait vendre un film si elle était chantée par une chanteuse à la mode. Woomble y sonne presque comme Bernard Sumner essayant de rendre hommage à Ian Curtis dans un hypothétique biopic déchirant.

lundi 11 mai 2015

DRY THE RIVER - Shallow Bed (2012)




O
efficace, lyrique, 
rock alternatif, indie folk

Texte provisoire  extrait de l'article à venir dans Trip Tips 26.


La voix de Peter Liddle, le chanteur de ce groupe, évoque par ses trémolos des chanteurs folk tels que Paul Simon et Art Garfunkel, que sa mère lui faisait écouter petit. Les harmonies chantées avec le guitariste Matthew Taylor et le bassiste Scott Miller, les arrangements riches, parfois pompeux, les structures ambitieuses, en tensions mélancoliques, de leurs chansons en font un groupe rafraîchissant à aligner aux côtés des pourtant moins fougueux Other Lives. Rapprochement intangible peut-être, mais pour un article rassemblant six artistes/groupes, et après en avoir écouté beaucoup d'autres, je me permets cet écart intercontinental.
C'est la vidéo d'un concert à Brighton, où le groupe mélangeait les morceaux de ses deux albums, qui m'a révélé aux subtilités d'un groupe capable si malignement de s'exporter. Car comme le décrivaient Britich Sea Power (pressenti pour figurer aussi aux côtés d'Other Lives), dans l'album The Decline of British Sea Power, le déclin de la nation britannique est irrémédiable, et pour les groupes de ce pays, c'est essentiel de pouvoir créer du lien au-delà des océans. La morale, la science (humaine) et la religion sont ici creusées par des paroles paradoxalement complexes que des fleuves de cordes tentent un peu trop vainement de faire passer bien qu'une grande majorité du public du groupe (qui ont troqué Mumford and Sons pour celui-ci) ne cherchera pas à comprendre. Dry the River attire sur lui les avanies et les peines du monde alternatif et interchangeable du rock d’aujourd’hui : beaucoup de gens les considéreront avec suspicion, n'entendant plus, sur un album construit autour de refrains et moments fédérateurs, la transmission de foi du groupe et son attitude de recherche.
Ils avaient trouvé, avec Shallow Bed, un producteur américain capable, mais Dry The River méritent dans le futur d'être poussés dans de nouvelles voies avec leur musique. Comme les meilleurs groupes, leur identité vient de ce que chaque musicien écoute et apprécie des genres musicaux différents, jusqu'à la country pour l'un des guitaristes. Constitué de chansons jouées depuis les débuts du groupe en concert, Shallow Bed fait désormais la cartographie de leurs débuts. Il y a les chansons écrites à 15 ans par Liddle, telle Weight & Mesures, qui avec trois accords et, en sa qualité de relecture post-adolescente, se consume pour créer un formidable pont avec la culture folk. Elle est, d'ailleurs, le mieux reçue lors des concerts aux Etats-Unis. Il y a aussi l'accueil déconcertant d'enthousiasme des fans réservé à No Rest, une chanson qui concentre e paradoxe, la bipolarité du groupe entre des paroles d'abord complexes. Et puis, juste après avoir hésité un peu sur une dernière contemplation, 'Our hearts are a herd', elle débouche sur un refrain si facile à scander, dont le climax est atteint sur le pourtant beaucoup moins excitant 'Did you see the light in my heart?

samedi 24 janvier 2015

JOY - All the Battles (2014)






OO
attachant, sombre, 
Rock alternatif

Après toutes ces années, difficile de de ne pas avoir la sensation que l'esprit du belge Marc Huyghens, ne trouvera jamais la sérénité, lui dont la voix tranchante entame souvent les morceaux avant tout autre instrument. Les chansons exhalent l'engagement, l'impuissance ou la menace, et on devine la bataille infernale qui est livrée pour jouer de simples chansons pop. Les refrains cathartiques libèrent un trop plein d'émotions et construisent à chaque fois des mélodies affectées. Les plus tapageuses (Sunday and I, The Great Fire, Life..) s'écoutent compulsivement, tandis que les plus lentes (All the Battles, Drift and Dive) nous plongent dans une sereine mélancolie - comme tout bon disque, celui-ci n'épuise pas les meilleurs paradoxes. Une musique minimaliste parfois, qui se ressent partout, dont le schéma est établi depuis le temps de Venus, le précédent groupe de Huyghens, et plus précisément depuis son album préféré enregistré avec ce groupe, le sans appel The Red Room. Les chansons sont aussi courtes et frappantes qu'on peut se le permettre quand on souhaite toutefois embarquer l'auditeur pour un pont et plusieurs refrains. ils se terminent abruptement. La basse de Katel, qui a remplacé Anja Naucler (violoncelle), donne un aspect plus rugueux et musclé, à l'album, qui tente parfois de bondir hors de sa boîte (The White Coat) en avançant la frustration positive. On sent que Françoise Vidick (batterie, chant) comme Katel on un rôle important pour renouveler et prolonger les habitudes mélodiques de Huyghens. D'ailleurs, elles chantent en tandem plusieurs chansons, et les habitent avec un succès qui dépasse même celui d'Huyghens, pour qui la cause est déjà gagnée. La production squelettique, se caractérise par le manque ou au contraire par l’hypertrophie de certains éléments : elle est due à John Parish, et c'est ainsi que le disque prend parfois de faux airs de Pj Harvey. Une très bonne surprise.

POND - Man it Feels Like Space Again (2015)




OO
efficace, groovy
Synth pop, Rock alternatif

Au départ attendu comme le successeur rapide de Beard Wires and Denim, qui avait rencontré un grand succès, Man it Feels Like Space Again a été retardé, profitant des tournées du quintet australien et d'une envie de se transformer de nouveau. On y voit le premier grand disque de l'année, comme Merriweather Post Pavillon d'Animal Collective en 2009. Pond prend d'ailleurs le même chemin, tentant d'épurer au maximum leur formule fracturée mais chaleureuse. A ce stade de leur carrière, alors que les esprits se sont ouverts partout dans le monde à leur message, il devaient sortir un chef d'oeuvre. Avec un tel son et un tel titre auto-descriptif (Mec, c'est de nouveau le grand voyage), difficile de ne pas voir en Pond ceux qui exhument Yoshimi Battles the Pink Robots (2002). En visant l'excellence des Flaming Lips ou parfois de Mercury Rev, ils s'inscrivent dans la lignée des archontes pop de ces trente dernières années, ajoutant, tous synthés dehors, quelques balades (Holding Out For You, Sitting Up On Our Crane) aussi pleines de grandeur qu'embrumées au canon gélatino-mélancolique. Les ambiances sont à propos, très spacieuses, musclées plutôt qu'éthérées. Le thème de l'album ('décollage immédiat') donne à Zond l'air d'une fantaisie funk alien, et, partout, illustre cette capacité à rebondir, donnant un bon coup de pied au sol. A chaque nouvelle hauteur atteinte, ils prouvent paradoxalement qu'ils ont les pieds sur terre et que oui, leurs attitudes héroïques sont de l'humour. Chaque morceau sait construire sur les arpèges précédents dans un effet tunnel combinant rythmes et sons, dans la confiance absolue, avec en plus une touche de yatch rock, ce style kitsch cher à Dan Bejar de Destroyer.  

lundi 28 juillet 2014

CARLA BOZULICH - Boy (2014)





OO
intense, inquiétant, intimiste
rock alternatif, expérimental

L'intensité émotionnelle qu'elle met dans sa musique rappelle parfois Julie Christmas, la chanteuse de Made out of Babies. Mais celle-ci vient de Brooklyn, tandis que Carla Bozulich est de Los Angeles. Il y a cette impression que Bozulich couve les cendres d'une carrière musicale incandescente, démarrée à 15 ans à peine, dont le feu dévastateur s'est transformé en froide désillusion. Ce n'est pas un hasard si les meilleurs morceaux sur cet album sont hantés, mais on ne sait pas s'il s'agit de regret ou d'une veine spirituelle qui demande d'invoquer un renfort de fantômes. Peut-être n'est-ce pas des fantômes, mais seulement que, comme Carla Bozulich préfère improviser, les morceaux trouvent leur justesse dans une respiration sourde qui les parcourt, leur permettant, sur Danceland par exemple, de nous couper le souffle. Les mots agressifs et les textures sont empruntés au rock indus. C'est aussi l'album d'une artiste qui a beaucoup collaboré et se retrouve désormais seule avec ses idées, leur offrant l'audace du dépouillement. Veut-elle encore s'exprimer par la langue trop propre des hommes, après avoir enregistré avec son art-groupe Evangelista un disque baptisé In Animal Tongue ? Quel que soit le véhicule de ses idées, la critique suit : Boy commence même à lui attirer une véritable audience. Qui est cette femme-corbeau provocante et fragile comme PJ Harvey il y a 20 ans ? Boy est superbement enregistré, varié et cinématique dans ses textures, nous investit peu à peu tout en paraissant si détaché. Lazy Crossbones et What is it Baby confirment l'impression de chansons enrobées avec du cœur et non pas seulement avec une intransigeante amertume. 
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