“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 27 juin 2010

Toute l'histoire de PAVEMENT





Découvrir Pavement avec Wowee Zowee, leur troisième disque paru en 1995, est une expérience étrange. Après une ballade qui démarre avec un « there is no castration fear » d’anthologie (et continue avec « pick out some brazilian nuts for your engagement/check that expiration date, man/it's later than you think », ce disque est joué à l’emporte-pièce, laissant s’entrechoquer avec un flegme génial des guitares tirées par la bride et un chant qu’il aurait fallu inventer si Stephen Malkmus (chanteur et parolier) ne l’avait fait. Il y a une alchimie, un jeu d’équilibre spontané qui doit autant aux drogues douces qu’à la démarche erratique qui a toujours été la force motrice souterraine du groupe. 
Les éléments qui composaient Wowee Zowee étaient reformés à l’envi, au sein d’un environnement hostile, parfois d’un abandon qui montrait bien où était le cœur du groupe ; volonté à se laisser emporter, à perdre la tête, à avoir l’air de conceptuels de la spontanéité, avec Malkmus qui faisait le jeu des manigances des autres, qui démontait leurs plans et leurs calculs pour mieux affirmer une liberté - celle qui ne donne aucun droit, mais provoque la jubilation. Le non-sens était élevé comme une défense. Il passait au crible les obessions de ses contemporains, en faisait la dynamique de son propre mouvement. La répétition et la monotonie des autres devenait un tremplin. 


Wowee Zowee laisse rêveur… Les journalistes n’avaient déjà plus d’emprise sur le groupe en 1995. Ou plutôt, ils ne pouvaient en dire que du bien, parce que s’ils adoptaient une attitude négative envers eux, on pouvait toujours arguer qu’ils n’avaient pas compris, qu’il leur manquait un élément. Et ce, encore plus maintenant que le groupe a atteint le statut de culte ; nulle âme qui vive ne peut leur mettre de bâtons dans les roues. D’ailleurs, à quoi ça servirait ? 

Un moyen d’échapper éventuellement à tout rôle politique et social dans un pays plein de mal-être et de paranoïa. De trouver un confort de vie.
 
Pavement était à l’origine un duo fait de Scott Kannberg et Stephen Malkmus, ils s’étaient rencontrés gamins dans une équipe de foot. Malkmus avait suivi les traces de son père en entrant à l’University of Virginia, où il obtint un grade d’histoire et devint disk-jockey pour la college Radio WTJU. Il y rencontra David Berman qui allait fonder un autre groupe-phare de la scène indépendante, le tout aussi endurant Silver Jews, et James Mc New (Yo la Tengo). Il est ensuite employé comme gardien dans un musée à New York, et c’est à ce moment qu’il rencontre Bob Nastanovitch qui intègrera plus tard Pavement en tant que percussionniste. 
D’après Kannberg, Stephen était la grande gueule dans le voisinage tandis que lui-même était plutôt le mouton noir, et « il avait l’habitude de toujours me taquiner et j’avais l’habitude de le frapper ». Partageant un intérêt certain pour la musique - du moment qu’elle ne soit pas trop cadrée – les deux garçons tournent dans les bars et les clubs et ne jouent presque que des reprises. Cependant, Malkmus a déjà commencé à écrire ce qui va devenir les premières chansons de Pavement.
Après un projet de courte durée, Bag’o Bones, c’est à deux qu’ils scellent Pavement en décidant d’enregistrer un premier EP, Slay Tracks. Cinq titres sortis de nulle part, ce qui laisse déjà présager de la productivité du groupe de tous temps chapeauté par Kannberg et Malkmus, rebaptisés S.M. et Spiral Stairs. « Nous avions quelques chansons que nous venions d’enregistrer dans ce petit studio de Stockton [Californie] et on s’est dit que ça pouvait être genre fun de sortir un petit disque » « C’était raisonnable de faire un disque poue 1000 dollars, donc on a décidé de le faire. Nous n’avions pas de plans car nous n’étions pas un véritable groupe ». Plus tard, Malkmus chantera, critique : « Music scene is crazy/Bands start up each and everyday ». Mais eux aussi sont apparus sans tambour ni trompette.
Tous les morceaux furent écrits par Malkmus. Ses inspirations sont diverses nombreuses, obscures et surprenantes.
Quant à Kannberg, sa contribution à Slay Tracks ne fut pas négligeable, puisqu’il est supposé avoir emprunté huit cents dollars à son père pour l’enregistrer. Les morceaux qui allaient constituer ce premier effort, ils les mirent en boîte en quatre heures – dans le moins bon des deux studios de Stockston, parce qu’ils étaient fans de groupes punks qui y avaient enregistré et aussi pour une question de coût - en compagnie du producteur et batteur Gary Young. « [Young] avait de tout partout, de vieux chiens couchés par terre, de grosses plantes en pot partout, et il nous a dit qu’il avait eu tout l’équipement en vendant des plantes en pot ! » Les parties de batterie furent jouées par les trois musiciens selon les morceaux, en laissant une grande part à l’improvisation.
Ils pressèrent mille exemplaires de Slay Tracks et en vendirent huit cents, ce qui est très honorable étant donné qu’ils n’avaient alors aucune visibilité. La formation anglaise The Wedding Present fit une reprise de Box Elder, elle devint un hit underground. Malkmus commente : “C’était tellement cool que quelque groupe anglais veuille faire une reprise de ce morceau obscur et horriblement mal enregistré. A ce moment je n’ai probablement pas apprécié à son juste titre combien cette reprise a aidé Pavement, surtout en Angleterre, mais ça a vraiment été le cas, et je leur serai toujours redevable pour cela ». La presse locale, et surtout les fanzines qui avaient reçu une copie du disque en feront une critique très positive. « La plupart des morceaux fonctionnent sur la vertu de leur éclectisme, de leur fraîcheur et de leur originalité » lira t-on dans Maximum Rock’nRoll. 

« le point où le post-punk se transforma en rock alternatif ». 

Le groupe constitué de Bob Nastanovitch (percussions), Steve West (batterie), Mark Ibold (basse) plus les deux membres originaux va naître à la suite de Slay Tracks. Ils vont signer avec Drag City, un label de Chicago (qui habrite aussi Bill Callahan, Will Oldham ou Silver Jews), qui les a repérés au moment de Slay Tracks. C’est sur Watery Domestic (le disque à la tête de coq) que joue pour la dernière fois Gary Young, dont le comportement devenait difficile à gérer du fait de ses consommations diverses (héroïne) et de son caractère expansif.
Ce dernier fit allusion à la guerre du Vietnam pour expliquer son instinct auto-destructeur. Cette guerre, le dégoût et la peur qu’elle engendra ont sans doute eu des répercussions importantes sur la qualité de la musique des années 1990.
En ce qui concerne Young, quel autre batteur donnerait des laitues et des pommes de terre aux fans après les avoir acceuillis à la porte de la salle avant le concert?

Nastanovitch l’assiste pour l’enregistrement du Watery Domestic, l’aidant à focaliser ses efforts ; mais c’est Steve West qui le remplacera, Nastanovitch jouant un rôle plus polyvalent dans le groupe. Le premier batteur de Pavement va ensuite publier trois disques sous le nom de « Gary Young Hospital », comme s’il s’agissait d’une thérapie. Il a aujourd’hui 57 ans.
Mark Ibold, le bassiste du groupe est assez connu aujourd’hui puisqu’il a intégré les tout aussi culte Sonic Youth avec lequel il a enregistré Rather Ripped (2006), puis The Eternal (2009) comme membre du groupe à part entière. Il fut marqué par le punk de Patti Smith, Television et Wire.

Le premier véritable disque de Pavement, en 1991, est une sorte de chef-d’œuvre. La presse fut unanime ; Rolling Stone magazine le fit 134 meilleur album de rock de tous les temps, et le plaça en tête de sa liste de l’année devant Nevermind et Ten de Pearl Jam.
On y assiste clairement à la montée en puissance de la personnalité de Malkmus et de son phrasé apparemment aléatoire, et l’on devine qu’il va incarner Pavement comme nul autre au sein du groupe. Slanted and Enchanted est un disque de rock brut, avec des morceaux trop abstraits pour du grunge, qui opèrent plutôt comme des vignettes offrant des visions approximatives et hantées.
Comme tous les grands groupes, Pavement assimila ses influences les plus évidentes et, sans être vraiment originaux, les musiciens parvinrent à sonner différemment simplement parce qu’ils jouaient différemment. Ils ne cherchaient à ressembler à personne mais ne tentaient jamais désespérément de ne ressembler à personne. Ils semblaient conscients que la musique rock, au fond, n’était qu’un moyen de ne pas s’ennuyer, et d’échapper éventuellement à tout rôle politique et social dans un pays plein de mal-être et de paranoïa. De trouver un confort de vie. La musique de Pavement représentait la pulsion de liberté de cinq esprits que la morosité sociale aurait miné autrement.
De nombreux imitateurs du son du groupe apparaîtront, décidés à adopter une attitude aussi ouverte que Pavement, mais ils ne décolleront pas malgré le fait que Pavement faisait volontiers jouer de tels groupes en première partie de leurs shows. En 1993, la scène américaine underground était envahie de groupes à l’esthétique empruntée à Pavement. C’est aussi à cette époque que l’étiquette « rock alternatif » devient un label commercial utilisé par les radios.
Qu’ils aient rencontré une réponse enthousiaste dans leur pays longtemps avant de réussir à s’exporter n’est pas inhabituel. Les américains ont toujours trouvé d’instinct les meilleures sources de divertissement ; d’une part celles qui s’avèreraient les plus populaires (Hollywood…), et d’autres part les plus nobles, comme Pavement et pas mal d’autres groupes qui ont suscité une passion un peu similaire – avant de s’imposer ou non, comme des formations vraiment importantes et capables de toucher des gens dans le monde entier.

Pas nécessairement rapide, volontiers psychédélique, et surtout juvénile, la musique de Pavement surprennait sans cesse. Les gens qui l’écouitaient sentaient qu’ils faisaient partie, d’une certaine manière, de l’énergie véhiculée par cette musique ; qu’en la laissant se propager, en la partageant, ils la rendaient plus forte. Que le fait d’accepter Pavement, et d’écouter ce groupe était une manière de rentrer dans le jeu de Malkmus et de sa bande, d’ajouter encore à leur pertinence.
On peut rapprocher Pavement du mouvement punk, dans lequel l’énergie du public devait répondre d’intensité à celle des musiciens, pour créer finalement un élan qui pouvait faire tomber toutes le barrières.
Matador, leur second label, les décrit comme marquant « le point où le post-punk se transforma en rock alternatif ».

Contrairement aux punks et au grunge, deux genres de rock très directs, passe-partout et assimilables, la musique de Pavement demeurait plus hermétique, véhiculait une énergie basée sur la dérision autant que sur l’efficacité épisodique des morceaux. Leur style musical fut dès lors qualifié de « slacker rock », rock de fainéant, en égard à certaines influences qu’ils revendiquaient. Ce qui est peut être vrai d’un point de vue purement esthétique ne l’est sûrement pas véritablement puisqu’il commençaient seulement ce qui allait s’avérer un long et incessant travail.
Pavement allait toujours pouvoir compter sur le support d’une communauté d’admirateurs. Ce support remplaça le succès de masse que le groupe n’obtint jamais, et cela lui permit de continuer à travailler de manière suffisamment confortable. Tant qu’ils ne tentaient pas de toucher le grand public ne jurant que par Smells Like Teen Spirit, ils pouvaient garder la tête haute. Ils n’essayèrent jamais d’être un groupe fédérateur.
Malgré leur succès médiatique et l’estime qu’on leur a prêtée (heureusement qu’il y avait eu avant eux des formations comme Sonic Youth pour ouvrir la voie), seuls les auditeurs qui se sentaient concernés par la scène DIY (« do it yourself », le slogan punk) semblaient prêts pour Pavement – ou ceux qui étaient sensibles à leur humour décalé… 

les chansons qui devaient donner des vidéos étaient choisies avec soin, par exemple pour leur capacité à montrer en quoi consistait la quête du groupe

Les clips auraient pu être un aspect mineur dans la carrière du groupe, si celui pour Cut Your Hair n’avait pas autant tourné sur MTV, et si Pavement n’avait pas appris en détourner le principe de la vidéo promotionelle comme ils l’ont fait. Alors que la première tentative, dirigée par Kim Gordon (Sonic Youth), les montre en train dexécuter le morceau live dans un noir et blanc crade, la vidéo pour Cut Your Hair les montre comme de véritables acteurs (plutôt mauvais heureusement). Manifestement, il ne sont pas prêts pour le succès, et s’affichent en fans de films de science-fiction ou de comics de seconde zone.
Evidemment, les clips de Pavement sont à petit budget, ils n’ont demandé ni beaucoup de temps ni beaucoup d’argent – montrant comme dans Range Life le groupe en train de jouer, de s’amuser et d’être filmés dans des situations loufoques. Malkmus a toujours l’air de s’éclater à faire mine de chanter face à la caméra et de fixer de spectateur avec dépit, ici, ou sur les vidéos pour Major Leagues ou Stereo.
Les clips vidéo de Pavement donnent le sens de la liberté du groupe, leur côté irréfléchi et adolescent ; reflet de leur vie peu influencée par le succès et la célébrité. Pavement sont d’éternels adolescents, une bande de copains dont Malkmus est le centre de l’attention. Sa tête est là 50% du temps des clips de Pavement (fair trade : il est le plus à l’aise et le plus drôle face à la caméra).
Il y a dans leur comportement un peu de ces « quatre garçons dans le vent » que l’on voulait que les Beatles soient encore, et encore, et même après leur mort ; cette innocence. Plutôt que de capturer la puissance d’un empire indestructible, les vidéos de Pavement sont des tranches de leurs vie commune, de bons moments d’une aventure qui ne va pas durer éternellement. S’il y a beaucoup d’humour sur ces images, il n’y a pas un brin de cynisme. Inutile de préciser que les chansons qui devaient donner des vidéos étaient choisies avec soin, par exemple pour leur capacité à montrer en quoi consistait la quête du groupe, comme c'est le cas avec Range Life, tirée de leur album suivant.

Fort d’un soutien passionné, Pavement continue sur sa lancée avec Crooked Rain, Crooked Rain (1994), qui est produit par Joe Boyd (Richard Thompson, Fairport Convention, Nick Drake : les cordes sur Five Leaves Left, c’est lui !), les montre dans une humeur plus noire mais capables d’écrire des morceaux entêtants comme Stop Breathin’ et Cut Your Hair, ce dernier titre attaquant l’importance de l’image du musicien au détriment de son talent dans l’industrie du disque. Et foudroie les prétentions carriéristes : « Career, career, career », répète Malkmus avec amusement.
Sur Range Life, ces paroles firent plutôt sensation : « Out on tour with the Smashing Pumpkins/they don't have no function/i don't understand what they mean/and i could really give a fuck.” Et « The Stone Temple Pilots/they're elegant bachelors. » Ces deux formations américaines affiliées à la scène grunge eurent du mal à avaler la pilule. Malkmus eut beau s’en défendre en expliquant qu’il s’agissait du point de vue du personnage de la chanson et qu’il aurait pu citer n’importe qui d’autre, les Pumpkins menaçèrent de ne pas jouer au festival Lollapaloozza en 1994 si Pavement s’y produisait également.
Les groupes du calibre des Pumpkins étaient un peu la vitrine de l’amérique que Malkmus pensait contrer avec l’action de Pavement. « Those who sleep with electric guitars/range rovin' with the cinema stars/and i wouldn't want to shake their hands/'cause they're in such a high-protein land” Les piques de ce genre s’enchaînent avec allure.

Cut Your Hair fit le top 10, de manière assez inattendue malgré le fait que les ventes de disque devenaient très bonnes pour le groupe – qui avait changé d’écurie et rejoint le label indépendant Matador.

On se souvient de Gold Soundz, un point culminant où le son du groupe devient une alchimie vivante, une marque de fabrique, où les dissonnances qui l’habitent sont comme des objets familiers. Et Fillmore Jive, un dernier titre majestueux et mélancolique qui semble emprunter à David Bowie, avant que Malkmus ne cesse de chanter juste et que les guitares ne dissonnent avec plus d’élégance que jamais chez Pavement.
On commença à imaginer que le groupe avait peut être plusieurs aspects qu’il cherchaient à réunir à une seule force cohérente, et ça fonctionna très bien au moment du second disque.


Et pourtant, l’album est plus sombre et nombriliste que Slanted and Enchanted, un peu amer du fait de la fatigue du groupe qui enchaînait les concerts. La Californie y devient quasiment une obsession. Scott Kannberg se défendra de ce sentiment partagé par de nombreux critiques en expliquant que le disque est plutôt une somme musicale qu’un état d’humeur : « On avait 15 chansons qui sonnaient complètement différemment de celles-ci. On avait juste mis ces morceaux ensemble parce qu’il allaient bien ensemble, et il y a un thème musical qui traverse le disque ».
Cette explication révèle aussi l’importance de l’album en temps que séquence et non comme un simple ensemble de pièces détachées dans l’imaginaire de Pavement. Et c’est ainsi qu’il faut apprécier Crooked Rain... et leurs autres disques ; en les écoutant de bout en bout, pour en savourer tous les retournements, et arriver au point où l’on sent que l’équilibre se fait – et ce n’est souvent pas tout de suite.
Crooked Rain… confirme les motivations de ceux qui ont repéré Slanted and Enchanted et suivent maintenant le groupe avec attention. Pavement devient l’une des formations les plus populaires et les plus faciles à aimer aux Etats Unis. 

Le même soir, le chanteur avait une paire de menottes suspendues à son pied de micro. Les désignant, il fit remarquer qu’elle symbolisaient ce que c’est que d’être dans un groupe

Le cas de Wowee Zowee en 1995 – dont le titre est à la fois un hommage à Gary Young qui avait l’habituide de crier Wowee Zowee sur scène, et un clin d’œil à Franck Zappa – fut perçu par certains comme un demi-tour face au succès qui pouvait leur nuire. Malkmus préféra dire que le disque long de 18 titres était un peu abscons à cause de la consommation de drogues au moment de l’enregistrement. Assez étrangement, il fut perçu par les uns comme trop aléatoire et par d’autres comme leur disque le plus accessible.
Le troisième album de Pavement fut accueilli par la presse spécialisée avec autant d’enthousiasme que ses prédécesseurs et se vendit encore mieux. A ce moment, c’est la capacité du groupe à se recycler sans se transformer qui confirma leur statut important. On pouvait être séduit simplement en entendant quelques notes dérisoires et erratiques sur l’introduction de leurs morceaux. La plus grande réussite de Pavement, à ce point de leur carrière, c’est de n’avoir été dépassés par personne ; d’avoir suscité, comme d’autres formations américaines phares avant eux, tellement d’envies et de copies sans être égalés dans leur rôle de poseurs de pièges. Leur malice est évidente ; la manière dont ils détournent systématiquement le cours des choses. Et retournent finalement à ce qu’ils ont créé, faisant de Wowee Zowee un prétexte pour élargir leur palette sonore, un exercice plutôt qu’un grand disque. Les meilleurs albums de rock, dont celui-ci fait peut-être partie de manière fortuite, sont ceux qui donnent une leçon. Et à l’occasion un retour à la réalité : « boys are dying on these streets... » sur Grounded, l’un des plus beaux morceaux de tout le répertoire du groupe. Rattled by the Rush contient cette belle ligne : « I'm drowning for your thirst”, “je me noie pour que tu aies soif”. Rien à voir avec la jubilation mal dégrossie qui arrive ensuite sur Brinx Job : « ho! we got the money now/and i won't even let you hoooooo.... »

La leçon d’incohérence ne fut pas du goût de tous ceux qui vinrent les voir au festival Lollapalooza en 1995. Pavement était alors le groupe le moins populaire à l’affiche, entre Sinead o’Connor et Beck, Cypress Hill et Sonic Youth. Leur humeur du moment, qui les faisait privilégier les improvisations alors qu’on s’attendait à ce qu’ils jouent Cut Your Hair comme dans la vidéo de MTV. La fréquentation assidue des bars aidant, ils se firent remercier par des poignées de boue collante. Kannberg commente : « Mais nous avons été très bien payés. J’ai acheté une maison avec cet argent. Alors , merci, Lollapalooza. »
Cet évènement fut peut être l’occasion pour Pavement de se rendre compte qu’ils n’étaient pas faits pour être à l’avant-garde d’une quelconque révolution, mais qu’ils resteraient un groupe d’amis dont la musique était faite pour susciter la sympathie et non l’aversion ou l’incompréhension.
Cependant, ils ne cessèrent leur escalade de succès, malgré leur manque de prétention et leur envie de rester dans des formes libres. Le disque suivant, Brighten the Corners devient disque de platine. Pavement deviennent alors des stars, sans rien perdre de leur simplicité. Ils signeront un contrat de six millions de dollars pour rejoindre Warner Bros.
Par moments sur Brighten the Corners, il semble que le groupe n'ait jamais aussi bien joué. C'est le cas sur les deux premiers morceaux, Stereo et Shady Lane – tandis que, cependant, continuent de couver les envies aléatoires de ceux qui sont devenus de véritables musiciens. Malkmus chante mieux que jamais, comme s'il assumait enfin complètement son jeu à double-tranchant – répulsion et séduction. Le titre Transport is Arranged semble trouver, enfin, l'endroit où Pavement se sent bien, après tous ces disques à la musique tendue vers l'avant, toujours à la recherche d'un avenir et faisant toujours en sorte, jusque là, de le garder incertain. Blue Hawaian est aussi dans cette veine, une sorte de fenêtre au soleil où le laisser-aller a remplacé l'audace et l'impétuosité.
S’ensuit le fameux contrat, et Terror Twilight, en 1999, qui est un disque un peu à part dans la discographie de Pavement, plus pop et doux. Le son du groupe y atteint une maturité et une finesse sans précédent.
Pavement fit alors ses premiers stades aux Etats Unis – mais continuait de jouer dans des petits clubs en Europe. Cette tournée laissa le groupe lessivé – Malkmus, lors du dernier concert de Brixton, termine le set par la ballade émouvante Here, extraite de Slanted… : « I was dressed for succes/But succes it never comes… Everything is ending here. » Comme une prémonition. Le même soir, le chanteur avait une paire de menottes suspendues à son pied de micro. Les désignant, il fit remarquer qu’elle symbolisaient ce que c’est que d’être dans un groupe.

Pendant la longue pause qui s’ensuivit, chacun vaqua à ses propres projets musicaux. Malkmus, notamment, en profita pour travailler à son projet, Stephen Malkmus and the Jicks ; et Kannberg les Preston School of Industry pûis en solo sous son pseudo de Spiral Stairs.
Chose intéressante, le site du label, par vengeance ou simple amusement, donne une suite à Terror Twilight dans sa biographie de Pavement. Il leur attribue le mérite d’avoir sorti au cours des années 2000 les albums Out of Time, Automatic for The People, Monster et New Adventures in Hi-Fi, sans doute une pique pour signifier qu’en signant le contrat juteux avec Warner Bros. ils étaient devenus une machine de la taille de celle de R.E.M., à qui appartiennent ces 4 disques (et qui sont eux aussi chez Warner Bros.).
A ce point, la tête de Malkmus n’est plus à Pavement. Quand à la fin de groupe, il dira : « Ca me travaillait depuis un moment – avant que nous fassions ce disque avec Nigel (Godrich) et avant que nous commencions cette tournée » « C’est l’histoire typique. Ca devenait juste ennuyeux. C’était le manège de faire les mêmes scènes et la magie s’usait un peu. Vous grandissez et voyez jusqu’où vous pouvez aller. Et quand ça stagne, ca ne devient qu’une histoire de logistique. On aurait pu continuer, mais ca semblait être le bon moment pour arrêter. » Le coup de la « pause » continua de faire illusion quelques temps avant que Malkmus, sortant de son mutisme, ne se décide à faire comprendre au reste du groupe qu’il était temps d’arrêter.
Malkmus est sûrement celui qui regretta le moins cette décision. Et il fallut le persuader au moment de reformer le groupe en 2009. Pour Kannberg en revanche, le groupe ne cesse jamais d’exister ; il fournit tous les documents et les cassettes qui viennent enrichir les rééditions des quatre premiers Pavement entreprises par Matador dans le courant des années 2000. « Je porte le flambeau. Pavement était l’amour de ma vie. J’ai commencé le groupe. Chaque jour était dédié au groupe. » C’est là l’une des clefs de Pavement ; l’investissement total de Kannberg dans cette entreprise adolescente. La différence de caractère entre Malkmus et Kannberg, et leurs rôles respectifs au sein de pavement sont alors clairs. Malkmus, le leader excentrique, qui écrit presque tous les textes et toute la musique, est celui qui peut décider d’en terminer avec le groupe. Il est prêt à passer à autre chose. Et Kannberg : « J’écrivais une chanson ici où là pour Pavement, alors quand on s’est séparés j’ai été forcé de progresser comme songwriter si je voulais continuer à faire de la musique. » Sa vie est liée étroitement à celle du groupe et aura plus de mal à s’en défaire. 
Les nouvelles éditions de Slanted and Enchanted, Crooked Rain Crooked Rain, Wowee Zowee, Brighten the Corners et Terror Twilight, fortes d’un second CD rempli jusqu'à plus soif de titres issus des différents Eps et singles du groupe, de prises alternatives et de quelques outtakes, ainsi qu’un livret de 50 pages, viendront remplacer sans mal les versions classiques des disques (d’autant plus qu’elles ne sont pas plus chères).

Au moment ou sort leur best-of Quarantine of the Past (2010) ils semblent profiter d’une popularité amusante – tandis que tous les quarantenaires des rubriques « musique » se les rappellent à leur bon souvenir de fans avant l’heure nationale, cette heure est arrivée puisqu’ils jouent le 7 mai 2010 dans un Zénith de Paris pas tout à fait plein. Et cela laisse la sensation que le groupe est toujours en équilibre entre succès de masse auprès d’un population adolescente dont les goûts sont clairement de plus en plus pointus, et leur statut d’éternels outsiders.
La nouvelle de la réunion de groupe est presque aussi brutale que celle de sa séparation en 1999. Mark Ibold : « J’étais encore en train de dire que ça ne se ferait jamais deux jours auparavant ».

Avant d’attaquer la tournée, le groupe a organisé trois semaines de répétitions. « Ca faisait dix ans que nous n’avions pas tous été dans la même pièce », commente Kannberg, qui semble considérer l’occasion comme une chance de tout reprendre où ça avait cessé. « J’ai fait des cauchemars quand à cette perspective durant les six derniers mois ! » remarque t-il.
« Que les fans se rassurent, nous jouons toujours aussi mal. » cette phrase, répétée à l’envi, ferait un bon slogan pour vendre les tickets des concerts annoncés dans le monde entier, en commençant par l’australie en mars 2010.
Aujourd’hui, inutile d’attendre un nouveau disque avec impatience, tant le groupe navigue à vue. Et c’est tant mieux ; la dernière chose qui devrait leur arriver, c’est d’avoir un plan de carrière.



lundi 7 juin 2010

Pavement - The Pavement Tapes

Par Alex Ross. Traduction.

Au moins un long et sinueux chemin vers l'enfer est pavé de l'interprétation de paroles de rock. Écrire sur le sujet a tendance à tomber à plat parce que les paroles font moins de sens lorsqu’on les décortique. Les mots sont flous et courbés par la musique qui tourbillonne autour d'eux. "Une chanson n'existe pas pour amener le sens de ses paroles", a écrit le critique Simon Frith. «C’est plutôt les mots qui existent pour amener le sens de la chanson."

Un psychologue de Cambridge a constaté que si un chanteur change délibérément les paroles ordinaires de sa chanson en syllabes sans signification, seules quelques personnes entendent la différence. Tout chanteur qui a subi un trou de mémoire peut confirmer cette observation. Lorsque les chanteurs écrivent les chansons eux-mêmes, une proportion de paroles obscures apparait naturellement ; les mêmes syllabes insensées qui sauvent des trous de mémoires peuvent se retrouver écrites pour une chanson. Dans tous les cas, le rock aime le non-sens, et il a évolué sur de nouveaux dialectes, au-delà de ceux du langage quotidien.

Il y un non-sens joyeux, vacant («doo-wah-diddy", " Gabba Gabba Hey"), erratique et obscur ("I Am the Walrus", "Here Comes the Jarm Jets»), et l'absurdité qui déclare la guerre à la réalité ( «Le soleil n'est pas jaune, c'est du poulet").

Le non-sens crée plusieurs significations possibles. Parfois, il n'y a vraiment rien : des syllabes aléatoires sont choisies parce qu’elles bondissent en rythme, et les mots sont utilisés comme un son. Par exemple, le mystérieux refrain entendu dans « Sad-Eyed Lady of the Lowlands »-« My warehouse eyes, my Arabian drums »-semble être une excuse pour une cascade de voyelles longues, inséparable du glissement superbe de la mélodie.

Les chansons de rock ont tendance à être écrites à l’envers, avec les règles des anciennes productions Tde Tin Pan Alley ; un riff de guitare dicte la forme des mots à venir. Et comme la voix rivalise avec les guitares, les paroles peuvent n’être que quelques phrases fortes envoyées comme repère au public à travers le flou.

Michael Stipe, de REM, dont les paroles ont posé des problèmes aux fans qui les écoutaient de trop près, collent des mots dans des structures qui sont déjà à moitié faites par Peter Buck et le reste du groupe : souvent il relie entre elles des phrases sonores qu'il a recueilli ici et là.

Le syndrome des interprétations de paroles rock commence sur les disques. En écoutant le disque, les fans cherchent des détails qui disparaissent en live, ils ajoutent aussi des mots de leur propre invention. (En 1965, l’avertissement obscur de Bob Dylan quant à un clochard "mystery tramp…not selling alibis " a été entendu comme « mystery trend», et un groupe de San Francisco s’est baptisé de ce nom. Les artistes rock ont perfectionné un dosage savant ; une chanson dégage un message parfaitement clair d’amour et de perte ; une autre fait des méandres.

Les énigmes du meilleur rock font écho à des traces sinistres de ce que le critique Greil Marcus appelle «The old, weird america" Dans son livre Invisible Republic : Bob Dylan’s Basement Tapes, l’enquête de Marcus sur les origines des chansons étranges que Dylan a enregistré avec The Band en 1967. L’un de ses exemples sont ces paroles chantées par Clarence Ashley : « Gonna build me a log cabin on a mountain so high/So i can see Willie when he goes on by.” . C'est un de ces paroles familières en apparence quoi deviennent étranges la deuxième fois. Pourquoi une cabane en rondins? Qui est Willie? Vous voyez une scène diabolique se profiler sans savoir quand ça a commencé.

Aucun groupe n’est devenu consistant sans faire quelque chose d’exceptionnel avec les paroles de ses chansons. Et la plupart des groupes qui parviennent à la renommée jouent autour de non-dits. Mais le non-sens est un jeu délicat auprès du public ; on risque l’incompréhension, et aussi la compréhension. Après un million de tours du disque sur la platine, les fans peuvent décider que les mystères ont en réalité des dénouements bien ternes. Lorsque la machine commerciale musicale est si mortellement rapide à étiquetter et à emballer n’importe quelle chgose spontanée étrange ou inexplicable, il n'est pas surprenant qu'un groupe très doué des années 90 soit allé plus loin sur la montagne du non-sens que tous l’avaient fait avant lui. Quel genre de rock stars pouvaient aller chanter sur MTV: «Je suis une île d'une si grande complexité"?

Des enregistrements vinyle mystérieux marqués Pavement commencèrent à se montrer dans quelques magasins marginaux, stations de radio et magazines à la fin des années quatre-vingt. Pavement était à l’évidence le nom d’un groupe de Stockton, en Californie ; rien d'autre n’était connu. Les fanatiques de musique collégiaux et post-collégiaux ont été fascinés par tous les attributs de la promotion de fortune du groupe : le nom dur et énigmatique, les pochettes de disques à la Anselm Kiefer, le son…

La musique empruntait aux textures denses et dissonnantes qui étaient à la mode dans le rock underground des années 80, avant de prendre son envol en mélodies majestueuses de la banlieue chauffée au soleil et en redéfinition de la musique populaire.

Une voix monocorde chantait des paroles qui évoquaient parfois le mécontentement des marges mais dérivait le plus souvent vers l'abstraction inanalysable. "Life is a forklift. Now my mouth is a forklift. This i ask, that you serve as a forklift too. » . Qu'est-ce que cela signifie? Personne n’en avait la moindre idée. C'était la beauté de la chose. Pavement était crédité à «SM, Spiral Stairs, et G. Young" ; cela ressemblait à une sorte de culte dadaïste dangereux.

Quand le groupe fait sa première tournée de la côte Est américaine, en 1991, je suis allé, accompagné d’une foule d'obscurantistes indie-rock, découvrir qui SM, Spiral Stairs, et G. Young pouvaient être. Un de mes amis avait entendu dire que Gary Young était un génie solitaire qui avait engagé des adolescents pour jouer ses compositions rock. Nous avons bien cherché ce génie, mais seulement vu un batteur hippie ivre qui jetait des choux dans le public et tappait de tous les côtés. Les gars Californiens avec les patronymes ce sont avérés êtres les véritables agents de Pavement. Ils étaient évidemment très heureux du brouhaha qu'ils avaient créé, mais refusèrent de jouer quoi que ce soit comme sur les disques. Grâce notamment à Gary, ils ont essentiellement assassiné leurs chansons. L'effet était amusant mais aussi plein de défiance ; le groupe semblait vouloir faire fuir son audience.

Pavement est entré en scène au cours de la hype "grunge" qui a suivi le succès de Nirvana; de grands labels ont signé n’importe quel groupe à guitare. Pavement a décliné les offres où il aurait pu gagner beaucoup d'argent et est resté fidèle au label indépendant Matador. De là où ils étaient, ils ont commencé à railler les groupes plus gros qu’eux, et à alimenter la presse en gibier. Plusieurs magazines imprimèrent une histoire à propos d’auditions de Pavement pour apparaître dans Beverly Hills 90210 et se bagarrer avec l’idole des jeunes, Jason Priestley ce qui était un canular.

Scott Kannberg, le guitariste rythmique du groupe et manager, continua à se fair appeler Spiral Stairs. Stephen Malkmus, le chanteur et lead guitariste, fut invité à expliquer les paroles de ses chansons et les rendit deux fois plus obscures. (Pavement eu un petit hit en 1994 avec la chanson Cut Your Hair, qui semblait moquer le rock business en mettant l'accent sur "career , career" Malkmus insistait et disait à un critique qu’il chantait en réalité « Korea, Korea », et qu’il prévoyait un conflit nucléaire avec ce pays.)

Au cours de ses dernières années, Pavement relâcha l’effort sur ses provocations. Gary s’en alla, Steve West le remplaça, avec Bob Nastanovich qui commutait entre percussions et fonds sonores. Mark Ibold jouait des lignes de basse athlétiques. Les trois guitares s’en allaientdans trois directions puis s’entrecroisaient en ballet. Sur quatre albums, le son de Pavement est devenu plus mélodieux et ludique, c’est une croisière à travers trente années de l'histoire du rock en errant dans la country et le jazz.

Son dernier album, Brighten the Corners, a été produit par Bryce Goggin et Mitch Easter, et le son est inhabituellement croustillant. Les performances lives sont devenues plus cohérentes et plus extraverties. Les critiques rock les adorent ; les romanciers indisciplinés comme Dennis Cooper et Bret Easton Ellis les admirent ; les cultistes les cataloguent sur Internet. Pourtant, Pavement a encore un profil relativement bas commercialement parlant. La question toujours suspendue au-dessus de ce groupe est de savoir si il devrait être «plus gros», et, et ce n’est pas un hasard, si les paroles devraient être plus simples.

Malkmus écrit la plupart des non-sens sublimes qui donnent son aura de génies fainéants Pavement. Il a environ trente ans et ressemble un peu à Kyle MacLachlan dans Blue Velvet. Je ne le connais pas, mais je connais des gens qui lui ressemblent, des personnes qui sont remarquablement intelligentes, mais se font un point d’honneur à éviter les cheminements de carrière qui récompensent l’intelligence de manière formelle. Malkmus a choisi une ligne de conduite dans laquelle l'intelligence peut devenir un handicap. Les chanteurs sont censés être nébuleux et vides, comme Liam Gallagher d’Oasis. Malkmus écrit des chansons rock de renfermant histoire et poésie en elles. Il a un don pour faire des phrases qui sonnent commeles vers oubliés d’un manifeste manquants ou des slogans destinés à un mouvement qui n’existe pas encore «The South gets what the North delivers», « Between here and the is better than either here or there ». "Praise the grammar police » Mais aucune phrase ne se connecte vraiment avec une autre, et les petits discours de Malkmus sont tour à tour cryptiques ou comiques. Tandis que Beck ou Michael Stipe, enter autres, jouent aussi le jeu de l’association libre, Malkmus est à part du fait de son choix particulier pour des mots irréguliers et pour la cohérence folle de sa méthode. Comme d’autres auteurs compositeurs travaillent à des concept albums, lui rechigne même à écrire une chanson avec un thème.

Malkmus a trouvé sa voix comme un auteur-compositeur dans Summer Babe, la première piste de l'album Slanted and Enchanted en 1992. Cette chanson a exactement le son classique et fanfarron que le titre vous fait attendre: la guitare de Kannberg en avant, la voix de Malkmus en cadence qui accélère et ralentit, tout le monde s’amuse. C'est tellement remué que les mots se remarquent à peine: c’est à propos de l’attente d’une Summer Babe. Écoutez à nouveau, vous trouverez que les clichés que vous pensez avoir entendu ne sont pas là. "She waits there in the levee wash, mixing cocktails with a plastic-typed cigar », chante Malkmus. "Minerals, ice deposits daily drop off your first shiny robe… You’re vmy Summer Babe.” Votre chanson de rock classique a été détournée par les surréalistes.

Malkmus la chante avec tant de passion fraîche que les paroles irrationelles s’écoulent quelque part avec la même nostalgie que les paroles conventionelles qu’elle ont remplacé.

Malgré sa beauté de surface, Brighten the Corners est encore plus maniaque dans ses jeux d'esprit. La voix Malkmus est enregistrée de près, et dans plusieurs chansons, il chante et parle à parts égales, dans un style qui se situe quelque part entre rap jazzy et blues parlé.

Sur Brighten the Corners, vous ne pouvez pas négliger le fait que la première piste, Stereo, commence par les mots incompréhensibles « Pigs they tend to wiggle when then walk, the infrastructure rotsand the owner hate the jocks, with their agents and theirs dates. » Quelques instants plus tard, le sujet, pour ainsi dire, est passé falsetto du chanteur de Rush:« What about the voice of Geddy lee ? How did it get so high ? I wonder if he speaks like an ordinary guy ? Un autre membre du groupe s’exclame : « Je le connais, et il le fait ! » Malkmus répond :« bien, tu es mon vérificateur" L'idée qu'une telle chanson pourrait avoir son propre service de vérification est la meilleure blague de Pavement depuis le canular Jason Priestley. Stereo culmine dans le refrain délirant : « Listen to Me ! I’m on Stereo ! Stereo ! » Entendue à la radio, la chanson semble célébrer son arrivée inattendue à cet endroit, sur les ailes de non-sens.


mercredi 12 mai 2010

PAVEMENT - Brighten The Corners (1997)



 OOO
entraînant, ludique,culte
indie rock, rock alternatif

Déjà, le crépuscule de Pavement s'annonce. Et pourtant, on ne peut s'empêcher de se dire, par moments, que le groupe amené par Stephen Malkmus n'a jamais aussi bien joué. C'est le cas sur les deux premiers morceaux, Stereo et Shady Lane, où tout est parfaitement (trop?) en place tandis que, cependant, continuent de couver les envies aléatoires de ceux qui sont devenus de véritables musiciens. Malkmus chante mieux que jamais, comme s'il assumait enfin complètement son jeu à double-tranchant – répulsion et séduction. Dès Stereo, on sent l'envie de séduire davantage peut être que par le passé, et pourtant, Malkmus ne manque pas de rappeler le principe Pavement ; un « projet artistique » fait par des gens qui ne savaient « pas jouer, pas chanter ». Sa manière de dire « get off the air » est inimitable, pleine de justesse et exécrant la perfection. Sa voix est aussi volontiers mise en avant – l'effet de plus de clarté – et c'est particulièrement vrai sur Starlings of the Slipstream. Brighten the Corners Comme son titre l'indique, arrondit les angles. 

Transport is Arranged semble trouver, enfin, l'endroit où Pavement se sent bien, tout ces disques à la musique tendue vers l'avant, toujours à la recherche d'un avenir et faisant toujours en sorte, jusque là, de le garder incertain. Blue Hawaian est aussi dans cette veine, une sorte de fenêtre au soleil où le laisser-aller a remplacé l'audace et l'impétuosité. Et, chose amusante, Pavement n'est peut-être jamais meilleur que lorsque il se repose sur ses lauriers. Au moment de Brighten The Corners, Pavement devient légitime et fait de la musique agréable, des hits pour le moment présent. En témoigne Date W/ Ikea, l'un des deux morceaux chantés par Scott  Kannberg. Ce disque semblait inévitable, qui annonce que le groupe a trouvé une stabilité, une force d'exécution, une cohérence qui lui faisait défaut parce qu'il n'en voulait pas vraiment avant. C'est comme si l'expérience éclatée de Wowee Zowee  (1995) - le disque que Malkmus avait toujours voulu faire - les avait fait choisir le contre-pied, dans un style plus participatif là ou les trois précédents albums étaient marqués par la prédominance de Malkmus. 

Heureusement, si Brighten the Corners ne provoque pas l'affection de son prédécesseur, Pavement garde son charme. On a toujours droit aux circonvolutions typiques et aux introductions doucement dissonantes. Embassy Row est un hit underground comme seul le groupe sait les faire. Plus puissant que jamais, Pavement rattrape clairement ici le temps perdu en mélanges et en recherches, et joue avec la hargne d'adolescents qui ont tout à prouver. La limite du disque vient ensuite, alors que le groupe semble répéter la même formule à l'envi. We Are Underused donne un peu l'impression inverse de son titre, à savoir un gimmick sur-utilisé – mais toujours irrésistible ! Sur Passat Dream, la voix de Kannberg ressemble, de manière amusante, à celle de Bernard Sumner (New Order) quand il chante pour Bad Lieutenant. Il semble que des influences grandissantes incitent le groupe à s'éloigner du Pueblo, des Canyon et des Western Homes et à adopter une attitude qui n'a jamais été aussi anglaise.

Les morceaux sont mieux construits et mieux produits que par le passé. Plus riches aussi, puisqu'il y a même des choeurs. L'impression générale est celle d'un disque détendu et entendu, parfaitement chapeauté par cette Infinite Spark, qui donne à nos oreilles la sensation d'avoir déjà été jouée dix fois par ce même groupe, mais qui est apaisante, confortable comme jamais. On ressonge aux cris épileptiques qui terminaient Wowee Zowee et on se dit que ça y est, une certaine part de Pavement n'est plus qu'un vieux souvenir... ou comment évoluer, se transformer en gagnant en élégance ce que l'on perd en témérité. Il y a moins d'images, et le son est plus envahissant – l'idée de la stéréo.


mercredi 10 mars 2010

PAVEMENT - Quarantine of the Past (compilation, 2010)





OOO
ludique, culte, entraînant
indie rock , rock alternatif

Faire découvrir Pavement n’est pas une sinécure. En se basant seulement sur leurs cinq albums studio, parus entre 1992 et 1999, comment choisir celui qui fera de vos amis de futurs inconditionnels du groupe ? Pas Terror Twilight (1999), en aucun cas. Dès lors, on peut choisir n’importe lequel, ou presque, des quatre restants. Ma préférence personnelle va à Wowee Zowee ! (1995), parce que c'est l disque que voulait faire Stephen Malkmus, le parolier et chanteur, et lui plus original du canon. 
La compilation Quarantine of the Past, en 2010, est sans doute le meilleur moyen de découvrir Pavement – bien qu’arger en faveur de Crooked Rain, Crooked Rain (1994) n’est pas non plus idiot. Bien que Quarantine comporte la plupart de leurs morceaux « connus », comme Cut Your hair, Gold Soundz, Spit on a Stranger ou Shady Lane, ce n’est pas un best-of très conventionnel, heureusement. On ne s’attardera pas sur ce qu’il manque pour qu’il le soit (Rattled by the Rush ? Grave Architecture ? – je sens que le mot conventionnel va barder) mais sur ce qui s’y trouve et qui en fait une exploration plus intelligente, large et vivante qu’un greatest-hits sans âme – le propre du greatest hits.
Le label Domino a déjà réédité les cinq albums du groupe avec un livret de soixante pages en papier 200 g. Il y a de la matière dans les tiroirs de la formation qui n’est pas musicale. Des collages, des dessins, des photos style de classe, et prises de vue du studio comme d’un sanctuaire à la mode nineties. Sans oublier les notes quand à l’enregistrement des disque, etc. 
Non chronologique, Quarantine of the Past présente donc quelques singles – souvent là, sur les disques de Pavement, pour annoncer une autre maturité, comme des signes de leur évolution et parfois de concessions faites pour les collège-radios – et les titres plus souterrains qui incluent leurs favoris en concert (clin d’œil à la tournée qui commence) et toutes ces petits pas qui sont des enjambées géantes vers le génie au naturel, et montrent l’étendue du registre du groupe. Les titres du répertoire de pavement ne souffrent pas du tout d’être mélangés comme dans un juke-box, au contraire ; cela n’est pas vraiment une surprise, on savait qu’enclencher la touche shuffle à l’écoute de Wowee Zowee ressemblait de près à l’expérience nineties ultime.

  1. "Gold Soundz" - 2:40 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  2. "Frontwards" – 3:01 from Watery, Domestic (1992)
  3. "Mellow Jazz Docent" – 1:52 from Perfect Sound Forever (EP) (1991)
  4. "Stereo" – 3:07 from Brighten the Corners (1997)
  5. "In the Mouth a Desert" – 3:48 from Slanted and Enchanted (1992)
  6. "Two States" – 1:48 from Slanted and Enchanted (1992)
  7. "Cut Your Hair" – 3:05 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  8. "Shady Lane / J Vs. S" – 3:51 from Brighten the Corners (1997)
  9. "Here" – 3:55 from Slanted and Enchanted (1992)
  10. "Unfair" – 2:31 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  11. "Grounded" – 4:15 from Wowee Zowee (1995)
  12. "Summer Babe (Winter Version)" – 3:15 from Slanted and Enchanted (1992)
  13. "Range Life" – 4:56 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  14. "Date w/ IKEA" - 2:38 from Brighten the Corners (1997)
  15. "Debris Slide" - 1:56 from Perfect Sound Forever (EP) (1991)
  16. "Shoot the Singer (1 Sick Verse)" - 3:15 from Watery, Domestic (1992)
  17. "Spit on a Stranger" - 3:01 from Terror Twilight (1999)
  18. "Heaven is a Truck" - 2:29 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  19. "Trigger Cut/Wounded-Kite At :17" - 3:15 from Slanted and Enchanted (1992)
  20. "Embassy Row" - 3:50 from Brighten the Corners (1997)
  21. "Box Elder" - 2:24 from Slay Tracks (1933–1969) (1989) (alternative mix omitting bass guitar)
  22. "Unseen Power of the Picket Fence" - 3:50 from No Alternative compilation (1993)
  23. "Fight this Generation" - 4:23 from Wowee Zowee (1995)
 

 
 

dimanche 27 septembre 2009

{archive} PAVEMENT - Wowee Zowee (1995)




OOOO
ludique, audacieux, attachant, culte
indie rock, rock alternatif


Pavement ? Années 90. Musique rock débraillée, morceaux au format libre et éclairs de génie mélodiques pour un groupe qui montrait une inspiration inépuisable dans le domaine. Avec leur son spontané et voix à contre-sens (Grave Architecture), le groupe a eu, à sa manière, une influence sur un grand nombre de leurs pairs ; Pavement, c'était une merveilleuse façon de démonter à nouveau les éléments de jeunesse et de fougue pour reformer à l'envi, au sein d'un environnement musical et culturel assez hostile à la nonchalance.

Après Crooked Rain, Crooked Rain (1994), Wowee Zowee montre un groupe au plus profond de leur volonté de rendre ce qui leur passe par la tête, comme un flot de musique et de conscience. On a un son ludique, amusant, et arrivés aux alentours du quatrième morceau, il est impossible de faire marche arrière. Les 18 morceaux s'emboitent avec une certaine folie, agencés ainsi par le chanteur-parolier Stephen Malkmus. La guitare y est l'instrument fétiche, comme sur Blackout, Grounded, Pueblo ou Flux = Rad, où elle remplace la voix dans des lignes plus extrêmes que par le passé. Le résultat est plus violent qu'auparavant ;  quelques courtes plages furibardes déboulent par intermittence ; Serpentine Pad, Brinx Job... Mais c'est sur les morceaux les plus lents que Pavement s'illustre ici en maître.  Half a Canyon et ses contrastes résume le disque, la ballade d'ouverture We Dance surprend, Motion Suggests Itself et ses claviers floydiens fait planer, Fight This Generation et son final sombre détonne. Cette diversité a le pouvoir de créer un grand disque, à mettre aux côtés de Evol ou de Doolittle par exemple ; rejeton d'une période sombre et musicalement très forte dans laquelle s'est développée la musique industrielle et les attitudes extrêmes sur scène. En marge il y avait Pavement.

Il semble que ce groupe soit né d'une plaisanterie, et c'est aussi pourquoi Wowee Zowee est leur meilleur disque ; trivial et provocant, sans focus, il parvient à déjouer la manne des intermédiaires pour arriver sans rien cacher aux gens qui vont s'en saisir. Par la suite, deux autres albums ont conduit Pavement à adopter un son et surtout un track-listing plus conventionnel (dès Stereo sur Brighten the Corners en 1997), et malgré encore quelques raisons d'en rire (Carrot Rope) le groupe n'était plus tout à fait le même. 
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