“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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samedi 5 août 2017

{archive} KIMBERLEY BRIGGS - Passing Clouds (1972)




OO
orchestral, intense, épique
rock, soul


Un album où le rock et la soul sont projetés à plein volume, combinant la densité des émotions, l’audace des arrangements et l’imagination. Les personnes ayant entendu cet album si rare sont restées longtemps parmi les intimes de Kimberley Briggs. La chanteuse, originaire de Nashville, est plus connue pour sa carrière sous le nom de Kim Tolliver, qui enregistrera plus tard une musique un moins échevelée, des ballades chargées de résignation dans la veine de ce qu’elle écrit ici : He’s Still on My Mind et If i Could Work a Miracle.

Un large casting de musiciens produisent une instrumentation tonitruante couvrant presque toute la palette de l’orchestre. La production confiée à Freddie Briggs, alors mari de la chanteuse, parvient encore à faire vivre la subtilité des mélodies malgré l’utilisation de cette pléthore de sons. La présence d’une harpe est révélatrice de cette volonté de profondeur et d’épaisseur musicales. Mais l’intensité de narrations évite Passing Clouds de paraître surproduit. C’est toujours le cas sur le moment le plus extrême de l’album, les neuf minutes de What in This World’s Happening to Love. Kimberley Briggs s’interroge dans l’introduction du morceau, ponctuée de cris stridents et des « hey ! » punchy d’un chœur masculin. La basse rampante, une guitare électrique graisseuse et de l’orgue, créent une atmosphère pleine d’appréhension.

Enfin, Kimberley Briggs introduit son chant le plus mélodieux, de façon théâtrale. Des chœurs en extase font virer l’atmosphère vers une transe spirituelle. La basse, la batterie marquent le tempo, lent et bien funky, tandis que le piano se taille une part des plus importantes dans la mélodie. L’orgue, en exergue, souligne l’exultation d’un chanteur à la voix inquiétante : « Wake up world ! Ouahahahah.... » Le deuxième partie du morceau est l’occasion pour Briggs de hurler presque son message communion. Cette chanson n’est pas la plus évidente à aimer sur l’album : les revirements, et en particulier, les éléments psychédéliques la rendent difficile à saisir. Elle devient au fil des écoutes l’un des moments les plus originaux et intenses de l’album.

La seconde moitié du disque est une suite exaltant la forme narrative. Girl Talk With Parents raconte le début de l’histoire : une jeune femme qui tente d’éloigner son petit ami des excès et des autres femmes. Briggs est autoritaire, sa voix plus grave, un peu rauque, un timbre unique, dans un style parler poussé à son summum. L’orgue, le piano et les bruitages produisent une ambiance de film noir, servant de transition narrative vers la chanson suivante, une version de The Letter très différente de la version plus tardive de Melanie sur Photograph (1976).

Encore une chanson épique, une version possédant bien plus de souffle que celle des Box Tops, qui l’ont popularisée. Le changement de rythme propulse un nouveau groove spatial et laisse s’évanouir la mélancolie si juste du morceau. Mais on la retrouvera sur l’une des plus belles chansons, Leaving on a Jet Plane, dont les notes égrainées à la basse agissent comme un stimulant spirituel.

Une chanson de John Denver, avec une interprète servant sur un plateau sa maturité émotionnelle hors normes.

samedi 10 juin 2017

{archive} GLORIA BARNES - Uptown (1971)





OOO
funky, audacieux, intense
Funk, soul

Towanda Barnes est surtout connue, par les passionnés de Soul musclée nord américaine, pour avoir interprété certaines compositions de Ohio Players, groupe leader de la scène funk nord-américaine des années 70. L'une de ces compositions, You Don't Mean It, montre bien quel genre d'intensité recherchait Barnes, bientôt prénommée Gloria pour son seul album paru en 1971. Une rareté, à peine disponible sur cette institution du net qu'est le blog Funk My Soul. Cette chanson avait été enregistrée une première fois en single 45 tours pour le label A & M records, et comparer cette version avec celle figurant sur l'album fait constater des efforts établis pour porter la voix et la personnalité de Towanda Barnes à son apothéose. Le rythme effréné des percussions, des bongos, (une marque de la réussite absolue de cet album), demeure, c'est seulement que la clarté de l'ensemble est démultipliée.

Les chœurs des Ohio Players sont désormais bien plus en retrait, leur bon aloi balayé par une ferveur intime, permettant à la Barnes de prendre pleine possession de 'sa' chanson. Dès qu'elle chante ‘You said you wanted a love that would last forever’, on vibre à l'unisson. ‘You said that your heart was always at my command’ enfonce le clou, marque les esprits. Ce qui pourrait être pris pour de la spontanéité est à tempérer, lorsqu'on écoute les ballades brûlant lentement, en particulier Old Before My Time, mais aussi I Found Myself ou I'll Go All the Way. Le travail pour leur donner du relief est considérable. En huit chansons, Uptown laisse s'étendre une maturité infinie, celle d'une artiste qui avait déjà trouvé sa destination, heureusement, car sa carrière éclair se termina là.

De I'll Call you Back Later à Home, Barnes avait ce don de rendre ses chansons viscérales, transformant les frictions de couple en force d'émancipation. La précision des situations et sentiments exprimés, encore dans She Wants a Stand In, révèle d'un sens de la mise en scène et d'une passion pour ces interstices où le doute fait place à l'impériosité, à la capacité de prendre son destin en main. En trois minutes, la chanteuse affirme sa position, elle exprime tout et jette le discrédit et la honte sur l' homme qui aurait voulu la posséder en exclusivité.

Ailleurs, la guitare supplante les percussions par son originalité, son autonomie remarquable. Cet album montre bien les efforts qui ont été faits, dans les années 70, pour rendre leur autonomie à chaque instrument, donnant leur singularité à chaque chanson. Old Before My Time, qui d'entrée joue sur 7 minutes de remous psychique sous-tendu par la présence de l'orgue, incarne déjà les profonds changements opérés depuis que Towanda est devenue Gloria, au tournant de la décennie. L'album est une œuvre d'art cohérente, pas seulement une suite de singles, et Old Before my Time sert d'ouverture dramatique à ce qui va suivre. Et l'instrument le plus pleinement émancipé de tous, le plus singulier, à la fois autonome et passionné, la voix de Gloria Barnes brille sans plus avoir besoin de se fondre dans sa gangue sonore, préférant rivaliser avec chaque instrument d'une limpidité durement gagnée.


https://www.funkmysoul.gr/

samedi 20 mai 2017

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Black Love (1996)


OO
Rock
nocturne, intense, lyrique


Greg Dulli a été désigné de bien des façons tout au long de sa carrière. Il a été qualifié de misanthrope, de misogyne, d’arrogant. Ses obsessions charnelles, bien documentées dans son œuvre, et son attitude extravagante en concert ont certainement cimenté la perception de Dulli comme de la star de rock caricaturale - froid, insensible, et complètement égocentrique. Toutes ces allégations pouvaient être vraies à d’autres époques, tandis que le groupe fonçait, dévoyé par sa fascination pour les sentiments extrêmes.

En 1996, dans l'indifférence de la critique et surtout accablé de comparaisons défavorables avec son prédécesseur toxique, Gentlemen (1995), paraît Black Love, une tentative d'album grunge romantique. Greg Dulli, Rick McCollum, John Curley, Paul Buchigani, et une cohorte de participants incluant Doug Falsetti aux percussions et aux chœurs et Harold Chichester au piano rhodes ou à l'orgue, arrondissent le son des Afghan Whigs, le rendent plus mouvant et existentiel, laissent s'insinuer les doutes et les hésitations, ne laissant comme provocation qu'un sens de la mise scène audacieux. En témoigne l'un des refrains les plus excitants du disque, sur Going Into Town : « Go to town, burnt it down, turn around/and get your stroll on babe/I'll get the car/you get the match and gasoline. »

L'égocentrisme supposé de Dulli réside dans sa façon de dramatiser les brèches les plus condamnables de sa psyché. Évidement un tel don n'est pas évident à contrôler, et on pourrait énumérer les débordements des premières années. Mais le chanteur a depuis montré un profond respect pour ses amis, pour les gens qui gravitent autour de lui, et toutes les accusations portées ne sont devenues que jalousie stérile. Il ne reste de cette période le souvenir que d'une seule confrontation, assez banale : celle contre le label accusé de négligence, pas de quoi salir la réputation d'un homme.

Reste que Black Love est un album hybride, qui brille mieux à travers la subtilité de sa production que ne l'ont fait les précédents chapitres du groupe. C'est notamment vrai pour les ballades, même si elles offrent, tout comme les moments plus rock, des raisons de se méprendre sur la teneur des propos du chanteur. "The drug of your smile has gone and left me alone … I need it, sweet baby, please. Won't you answer the phone ? ... I have to ask. I need to know. Was it ever love?" C'est à toi de me le dire, connard, pourrait t-on lui répondre. On trouve sur dans ces moments de vulnérabilité inhabituelle des allusions aux mensonges et aux infidélités supposés de Dulli, certains diraient énoncés avec une maladresse volontaire exprès pour susciter l’indulgence de son entourage et de son public. Mais comment se débarrasser de ce dont on l'accable, si enregistrer un tel album ne suffit plus ?

Peut-être Black Love répond t-il d'un 'concept' volontaire , plus profond que tout ce qui a été exprimé par le groupe jusque là : un homme perpétuellement infidèle ne peut jamais connaître l’amour – ne jamais connaître la sincérité de la douleur à la perte de celle qu’il a continuellement bafouée. Et si c'était vraiment le cœur noir de l'album, l'album serait t-il mauvais pour autant ?

Malgré des chanson intransigeantes, comme Double Day et Blame, Etc, le sentiment n'est jamais à la haine, l'injustice révèle un aspect subjectif assumé, comme avec le même panache que les Afghan Whigs assument reprendre le flambeau du rock tel qu'il s'est toujours exprimé : matamore et sensible. S'ils jouent de leur renommée, c'est en jouant sur le lyrisme idéaliste de leur combat.

Night by Candlelight met Greg Dulli au pied du mur, tandis qu'il nous prend à parti à propos de sa sincérité. « Repeat these words/After Me/In all honesty/If you dare to believe this/Yourself. » Il trouve les termes justes pour désamorcer le présumé vernis prétentieux. Comme si c'était l'arrogance qui faisait rutiler les chansons ! Au contraire, Gentlemen avait éconduit Greg Dulli, mal à l'aise à l'idée d'interpréter ses propres chansons en concert pendant des années, jusqu'à ce qu'il se décide à les prendre au second degré.

Musicalement, l'album profite de la participation de Harold Chichester dans les atermoiements, même s'il rend parfois la trame un peu brouillonne. La guitare brûlante de McCollum prend les devants sonores pour éviter que Black Love ne sacrifie son immédiateté, même lorsque Dulli se traîne lui-même sur la braise. John Curley et Paul Buchignani préservent le mordant rythmique qui avait retenu l'attention auparavant.

L'album devient peu à peu plus limpide, tandis que les paroles cherchent à retrouver le contact de la vérité. La discorde émotionnelle de Dulli n’est pas entièrement résolue à la fin - bien que la seconde moitié de l’album soit nettement moins ambivalente. Il y a peu à peu une sorte de percée, comme si le chanteur mettait de côté la colère, le regret et la luxure: "Love I can't hide / But it's been easier since I said it now." sur Bulletproof, a chanson qui ouvre sur un véritable revirement vers un groupe momentanément plus apaisé et un chanteur plus confiant. Summer's Kiss poursuit dans cette voie. « Come lay down in the cool grass/with me, baby let's wtach taht/summer fade. » Et si les pulsions morbides vont toujours de pair avec l'extase que montre le chanteur, leur rock devient pourtant bien plus conciliant.

« Better get your ass up in the mountain, baby, i'll take you up tonight. » Femme ou homme, rien ne contre-indique qu'on puisse chanter cela sans être accusé d'un crime. Le crime serait de se défiler. Black Love, un album démarrant avec l'évocation d'un suicide, la perte injuste d'une amie, en sait quelque chose. « Me remettre en selle avec cette chanson, ouvrir les concerts avec Crime Scene était super. J'avais oublié combien j'aimais cette chanson, qui est un message très sensible adressé à une amie ayant choisi de partir de sa propre main. Tandis que c'était une chanson douloureuse au moment de l'enregistrer, le temps a passé, et j'ai été heureux de la ressentir désormais plutôt comme un hommage que comme un exorcisme. » confie Dulli lors de son interview à music OMH à l'occasion de la sortie de Do To the Beast, en 2014.

samedi 8 avril 2017

ARTÚS - Ors (2017)







 OO
audacieux, original, intense
Rock

On a affaire à une expérience audiovisuelle, où la musique prend le relais des histoires traditionnellement racontées au cœur des montagnes pour chanter l'ours. Et si la gorge se noue parfois, devant les sentiments partagés de joie et de tristesse que nous procure ce dieu païen, les parties instrumentales, riches en crescendos et en moments de tension, font preuve d'une audace dévorante. Magnifique pochette rouge et noire, suggérant la force vitale et le mystère, à l'image de la musique : de l'intensité sauvage à l'élégie funèbre, à l'image d'un disque jazz de grand maître, Ors ne perd pas un instant sa magnitude. La valeur narrative de l'album trouve tout son sens sur La Hòla : c'est reformuler des histoires étranges, réinventer à chaque chanson une relation en tension dramatique entre l'homme et son démon, pourtant si innocent.

« Le fait est qu'il n'existe, pour ainsi dire, aucune chanson traditionnelle sur l'ours […] A l'heure actuelle, ces chansons restent à découvrir et à inventer » nous confie le groupe. Pour ce faire, Artús imagine des morceaux-sarabandes, avec des moments dont l'austérité nous renvoie à un temps de superstitions, de nature insoupçonnée, ou l'on éprouvait l'urgence de protéger son âme des intrusions néfastes et de mettre les bons esprits de son côté. La force tutélaire de l'ours devrait le ranger dans la deuxième catégorie.

Il est célébré parce qu'il incarne une tutelle contre l'agression, en l’occurrence celle de l'être humain, qui se trouve divisé entre sa culture et sa volonté de comprendre la créature. Dewsvelh démarre In Media Res. A travers les morceaux rythmés et progressifs de Ors, Artús décrit la descente quasi mystique de l'homme, essayant pourchasser ses pires penchants et de piéger ses propres préjugés. C'est un rêve collectif pour une nature incarnée en images et en sons. Six musiciens s'y mettent de toutes leurs forces, nous surprennent par leur utilisation des percussions, du violon, sur un lit de guitares électriques et de baisha, et l'habileté qu'ils mettent à contourner l'agressivité, combattue par leur poésie. La culture de l'animal n'a pas frontières, et il faudrait peu pour qu'on se retrouve dans les confins de l’Asie avec cette musique originale.

Auròst devient danse chamanique, essaie de réconcilier l'étranger et celui qu'il redoute, intervertit les rôles, comme un appel à la personnification de l'ours, ou à la transformation de l'homme en créature d'instinct. La peur éprouvée d'un côté, la curiosité de l'autre, et la joie chez le spectateur de ce face à face, pour solder cette rencontre.


http://hartbrut.com/


dimanche 26 mars 2017

SORORITY NOISE - You're Not As... As You Think (2017)



OO
intense, sensible
pop, indie rock, hardcore

Un album concis, prenant le parti d'aller directement vers ce qui provoquera chez leurs jeunes auditeurs le réconfort au milieu de leur désarroi. Sorority Noise abandonne toutes les poses indie rock, les prétentions par lesquelles beaucoup d'autres tentent d'être pris au sérieux. Ce qu'ils ont à faire est tourné vers l'intérieur, nous parle de résolution et de résilience. Et pour bien se situer, entre ses pensées les plus sombres et l'auditeur, le chanteur Cameron Boucher semble émerger à contrecoeur d'un sommeil difficilement gagné. « The last week/ I've slept eight hours total. » commence t-il sur No Halo. Il embrasse la mélodie mieux que jamais, chose remarquable étant donné le ton qu'il prend, celui d'une conversation morne. Ce décalage caractérise la plus belle qualité de l'album, le peu d'efforts qu'il met à atteindre des sommets. Sorority Noise humanise les sentiments que d'autres se contentent d'interpréter. La production atmosphérique, presque douce par moments, fait briller les moindres revirements et donne un relief vertigineux à des chansons pourtant réduites au plus strict nécessaire. Ils excellent avec les tempos lents et suscitent une sérénité sourde avec First Letter From St Sean ou Leave the Fan On

Cameron Boucher a vécu avec une impuissance encore plus grande, question de génération, ce que Neil Young avait exprimé avec Tonight's the Night : les dommages létaux de la drogue sur son entourage. Plus un suicide, certains diront que ça revient au même, mais pas ici. Chaque cas dépeint dans ces chansons de pop hurlée est éprouvé avec une distinction et une délicatesse que l'on imagine aisément entrer en résonance avec le public 'trash' sensible américain. Cameron Boucher sait pourtant si bien nous engager, à chaque hurlement. Avec l'art d'être frontal tout en nous donnant l'impression d'une apaisante maîtrise, cet album est un tour de force.

vendredi 17 mars 2017

WALDORF & CANNON - Old Dogs New Tricks (2017)



OO
intense, ludique, fait main
Rock, blues rock

Old Dogs News Tricks, un titre évident pour cet album blues rock enregistré par un duo irlandais déjà au milieu de leur carrière, hors de leur zone de confort, ce qui leur permet d'échapper à l'ennui et, fatalement, d'enregistrer un disque hyper communicatif. « Tout ce que je fais semble t'ennuyer » démarrent t-ils justement sur la crâneuse Bore You, l'un des deux singles primitifs servant d'étalon à l’œuvre. "Je ne peux pas m'empêcher/d'être complètement désorganisé/complètement libre. » Leur chant choral gonfle le son, nous précipite au cœur d'un album rebelle. La désorganisation, le temps d'un revers de baguette, devient révolution.

Philip Wallace et Oisin Cannon traversent ce disque avec un talent de débusqueur, un flair ultra performant et une spontanéité que seule leurs propres méthodes pouvaient aussi bien préserver. Wallace a enregistré et mixé l'album, tandis que même la pochette a été réalisée sans aide extérieure. Cela a pris un certain temps, mais le contrôle artistique est total.

Les « nouveaux tours » dont il est question dans la chanson titre, redonnent un sens au processus d'enregistrement. Sur un jeu ultra rythmique guitare/batterie, ils ont monté une psychédélisme funky, du punk rock au hard rock, arrachant avec les dents leur slogan à la Rage Against the Machine : Omit the Logic. Une petite phrase récurrente trahissant le manque de principes de l'expérience. L'enregistrement, chose épineuse démantelée en trouvant de nouvelles voies pour jouer et cerner la musique. Le bonheur audible laisse soupçonner qu'un secret fût percé au cours du processus, expliquant leur provocante facilité.

Les contraintes – jouer d'instruments inhabituels pour eux, chanter pour la première fois – sont balayées dans la production finale, elles n'ont pas eu le temps de poser problème que les voilà surmontées et enhardies. On pense à Buke and Gaze, un autre duo astreint à jouer sur le ressort le plus physique de leur musique par défi technique. La batterie conçue pour être entièrement jouée à l'aide de pédales, cymbales comprises, est l'exemple d'un instrument qui n'a pas seulement vocation à apporter un son, mais à produire un challenge.

La production variée – violoncelle, chœurs, saxophone fou, renvoie au rock décomplexé de certains performers dans les années 70. C'est David Bowie, époque Hunky Dory, sur la ballade Bring You Down. Le duo a le goût sûr, ils pensent à ce qu'ils peuvent restituer sur scène, tout en nous surprenant en contournant la formule minimaliste. Le blues hypnotique et poisseux du Mississippi, ils y combinent des refrains mélodiques sur Echoes of the Sacred. L'harmonica y ajoute un supplément de malice. End of The Line évoque les Stooges. 

https://waldorfandcannon.bandcamp.com/album/old-dogs-new-tricks-2

mardi 17 janvier 2017

IRMA VEP - No Handshake Blues (2017)





O
hypnotique, intense, inquiétant

Rock lo-fi, indie rock

Un solitaire qui sait s'entourer, un illusionniste de la guitare qui semble préférer le défi des espaces confinés, le gallois Edwin Stevens a trouvé dans Irma Vep, son projet en solo, une façon de renvoyer au rock le plus expérimental, tout en faisant de chaque morceau une performance en soi, un moment unique. A Woman Work is Never Done provoque, dès l'émergence de la guitare, à travers un rideau de pluie, une tension qui ira crescendo durant 11 minutes.

Les légendes locales de Manchester DBH apportent entre autres un violon qui branche tout de suite Irma Vep sur des vibrations Velvet Underground, et cela ne fait que se confirmer tandis que les strates bruitistes se superposent. La voix, captée dans un appareillage étriqué, prendre des intonations évoquant Smog, le projet de Bill Callahan, dans la première moitié des années 1990. A Woman Work is Never Done dégage, dans une spirale de guitares ululant comme cent succubes, puis hurlant telles mille banshees, dans la répétition de la phrase qui lui donne son titre, une claustrophobie familière. La batterie, jouée également par Stevens, émet des sons métalliques, pour canaliser le timbre effrayant des grands pionniers du rock punitif.

Les chansons sont plutôt des tentatives, à l'image de la chanson titre, sorte d'ébauche n’existant que pour le plaisir d'un certain son, à la fois spectral, volatile et si intime, qui colle à la peau. La plus courte, Hey You, n'étant pas la moins fascinante, de par sa mélodie. Elle redimensionne ce qu'est une performance live : un grand moment de solitude dans un espace restreint. Le blues dont il est question renvoie à l'austérité de Scout Niblett, par exemple, dans les moments les plus directs, par exemple Armadillo Man. La guitare comme instrument de sidérurgie. Still Sorry est exploratoire dans les sons, glutineux dans sa production, avec juste assez de candeur pour rester suspendu, à la façon d'une chanson de Deerhunter. C'est un rock lo-fi intérieur, confiné.

https://irmavepirmavep.bandcamp.com/album/no-handshake-blues
 

jeudi 3 novembre 2016

KING GIZZARD & THE WIZARD LIZARD - Nonagon Infinity (2016)




OO
intense, ludique, extravagant
garage rock, psych rock



Que dire de plus sur cet album ? Tant a déjà été dit sur Nonagon Infinity, sur cette séquence de chansons perpétuant sa narration à l'infini, évoquant un piège dans lequel un personnage serait condamné à revivre inlassablement les mêmes aventures, ce qui pourrait arriver chez l'auteur de dark fantasy Michael Moorcock.



Psychendémique. Voilà on en est réduit à inventer des mots pour continuer d'en parler. C'est ce qui prend le plus original aventureux de la musique psychédélique des années 60-70, pour en faire des chansons effrénées, et les baptiser humblement rock garage alors qu'elles marquent la découverte d'une espèce unique de rock australien. On pourrait croire qu'il n'y a rien d'endémique dans le rock, surtout australien, qui vient souvent d'une autre île, la Grande-Bretagne. Encore faut t-il voir King Gizzard en concert, les yeux rougis par le décalage horaire, leurs peaux de bête pour braver les froids du mois de mars français. Si ce ne sont pas des lapins avec la myxomatose, alors ne ont t-ils pas d'une nouvelle espèce ? Pour oublier l’Angleterre, on aimerait croire que King Geezer ont fait, sans les écouter dans la veine de Bullet, Possessed, The Human Beast, ou encore Jerusalem, qui sont des groupes anglais de proto-metal et de freak-rock*. « La musique est un champ d'exploration pour moi, avance Stu Mackenzie dans des propos recueillis admirativement par le journal britannique The Guardian. Le chanteur et guitariste du septet a été frappé notamment par la musique orientale des années 70, comme Erin Koray et le Flower Travellin' band. Le Flower Travellin' Band, for god sake !

Nonagon Infinity n'a que peu de précédents dans le XXI ème siècle, de mémoire d'estomac (retourné). Mais avant de se demander comment en parler, on peut se demander comment écouter autre chose, d'abord ? Ce disque exerce un pouvoir d'attraction évident sur quiconque aime les cadences frénétiques avec deux batteurs dedans, et les ambiances bipolaires donnant des sensations impies, trop rarement exhumées si on se cantonne à la musique de l'année. On pourrait dire, parce que presque personne ne se soucie plus de jouer avec la relativité de la matière qu'est le rock comme dans les années 70. Rares sont ceux qui tentent aussi bien de comprimer cette matière si facilement répandue. On s'en sert généralement pour exprimer des émotions avec une emphase plus ou moins grande. C'est une nouvelle tentative pour eux, après entres autres le moins réussi I'm in Your Mind (2014), qui ne parvenait pas à garder sur toute la durée de l'album la cohérence et l'intensité, ni à présenter un concept vraiment excitant.

Le mieux est encore de commencer par ne pas parler de King Gizzard. Sortir de ce cercle infernal qui nous ramène toujours sous les roues du tank en papier mâché de Stu Mackenzie et le groupe australien de la décennie. Mais... Huit albums depuis 2010, et vous voudriez les laisser décanter ? Ce n'est pas prévu.

Beaucoup de thèmes de la science fiction ont sombré dans la banalité ; il est difficile de rendre intéressante une simple histoire de paradoxe temporel. Mais quand il s'agit de rock, ces thèmes sont abordés avant tout pour créer un arc narratif et un potentiel visuel et psychédélique implanté dans la structure même des chansons. De King Gizzard au rock plus ancien de leurs influences, progressif, il a une obsession à s'imposer un cadre et à construire dans ces limites. « Le langage, pour moi, c'est de la musique ». « Et il y a un certain rythme et une mélodie dans la façon qu'on les gens de parler. La musique et les paroles ont une seule et même source de rythme. J'ignore d'où si les paroles de nos chansons ont un sens mais, pour moi, elles viennent du même coin du cerveau que la musique. ». Les relations entre communication et musique, voilà des choses que la science fiction a exploré ou du moins le ferait avec bonheur si on lui donnait un peu d'encre et du papier. L'inconvénient de la science fiction, c'est qu'elle ne devient pas de plus en plus intéressante tandis que les découvertes scientifiques s'accumulent. C'est comme de faire de la musique ou d'utiliser les mots, ou de leur découvrir un sens du rythme commun ; tout tient à la façon dont on explore les possibilités que ce soit des mots dans une chanson, de la musique, ou d'une narration.

"Qu'est ce qu'on appelle le psych rock ?" S'interroge Mackenzie. "Est- ce psychédélique ? Si c'est une attitude exploratoire de la musique, alors peut-être en faisons nous. Mais j'ai toujours eu plutôt l'impression que nous étions un groupe de garage. » Et le garage n'est rien d'autre qu'un genre de hard rock fait artisanal, enregistré dans des conditions d'urgence et avec des moyens analogiques. C'est à dire, pour certains, anachroniques. « J'ai l'impression qu'il y a un million de façons de jouer de la musique ou de faire un disque qui n'ont pas encore été explorés encore. Sans parler de tous les instruments à apprendre, de la musique à écouter, des cultures à explorer. » Cette attitude ouverte explique qu'après huit albums, King Gizzard sonne avec la fraîcheur de ceux qui veulent tout tenter. Ils commencent à peine à percer les secrets de ce qu'est être un groupe professionnel, et quelles forces cela demande au quotidien. Ce n'est pas eux que l'on interrogera sur les secrets de la longévité ou les pièges et les ressources du temps. Le temps, ils ne l'ont pas encore vu passer. Mais il est tentant de les comparer à Hawkwind. Au regard de son gardien, Dave Brock, King Gizzard doit ressembler à un nouveau-né braillard. « On n'écrit pas de chansons sur l'espace », tempère Mackenzie. Pourtant, ils se déguisent, se maquillent, ils jouent fort une musique étrangement militante et radicale, mais relativement policée, et utilisent des visuels qui n'auraient pas dépareillé sur la couverture d'un roman du type de ceux de Michael Moorcock. Ainsi, on peut les comparer à Hawkwind. Cela donne un aperçu de leurs motifs et de leurs raisons. 

Que dire de plus sur cet album ? Tant a déjà été dit sur Nonagon Infinity, sur cette séquence de chansons perpétuant sa narration à l'infini...


* Auteurs des chansons Jay Time, Thunder & Lightning, Brush With The Midnight Butterfly et Frustration sur la compil de Nuggets Vol.2 par Mojo Magazine.

mardi 20 septembre 2016

SPIRIT ADRIFT - Chained To Oblivion (2016)




OO
intense, audacieux, lourd
doom metal, heavy metal


Quel que soit le style de musique, c'est toujours mieux lorsqu'on ressent pour l'artiste le besoin de remporter une victoire, de remplir un objectif. Peut-être encore plus quand il s'agit de metal, musique dramatique qui demande logiquement de lourdes intentions de la part de ceux qui la conçoivent. On sent chez Spirit Adrift la volonté de faire un album résolu, mais une œuvre dépassant toutes les espérances de son propre créateur. Mais à entendre Nate Garrett s'exprimer auprès de Matt Solisi pour le Decibel Magazine, il s'agit de félicité plutôt que de volonté. Après avoir vécu une période de troubles auprès de son père malade, et échappé à l'auto destruction par l'alcool à 27 ans, il se remettra à vivre avec un appétit énorme. «Je ressentais des émotions très intenses. Chaque jour était un voyage de l'esprit. Ainsi la première chanson [Psychic Tide] est sortie de moi. C'est comme si elle flottait dans l'espace et m'avait trouvé. Elle ne m'a demandé pratiquement aucun effort, je ne me souviens même pas clairement de comment elle s'est mise en place. » Fort d'une expérience dans deux autres projets, Gatecreeper et Take Over and Destroy, Garrett a décidé de tout réaliser de sa main dans ce nouveau défi. C'est ainsi qu'il s'est surpassé avec cet album, dont il a enregistré chaque instrument, guitare, basse, voix, batterie et piano.

La batterie est le nerf de la guerre. Deux morceaux, le premier et le dernier, démarrent par des mesures de batterie tellurique, de la part de Garrett et d'amis musiciens. C'est ainsi plusieurs batteries qu'on entend. Pour le reste, tout est venu presque à la stupéfaction du musicien, qui reconnaît n'avoir pas utilisé de tels effets de pédales ou la même façon de jouer auparavant.

A l'envie d'exorcisme, pour entrer dans le jargon de ce genre habituellement lugubre qu'est le doom, s'est ajoutée celle de rendre hommage à ses influences. Ce qui donne à l'album ce côté traditionnel, venu du fond des âges, qui se combine parfaitement avec le registre mélodique élaboré par Garrett. Il en parle avec détachement comme s'il n'était pas très sûr d'être l'auteur de Chained to Oblivion. « En y regardant du plus près, surtout du point de vue d'un guitariste, la musique semble combiner tout ce que j'aime dans ce que font Waylon Jennings, par exemple, ou Black Sabbath, Neil Young et Thin Lizzy. » Peut-être pas les groupes auxquels ont pense en écoutant sa musique, mais ce sont ceux qu'il écoute. Sur les photos, il arbore divers tee shirts à l'effigie du phénomène country Sturgill Simpson. Une référence plutôt chic, mais tandis que l'interview avance, Garrett apparaît comme un enfant plutôt gâté par sa situation familiale en Arizona. Le genre de gamin qui agit d'abord par loyauté.

« Je pense que la basse est probablement mon meilleur instrument. J'étais vraiment bon au piano ; j'ai commencé à prendre des leçons à 3 ans et j'ai participé à des concours. Mes grand parents avaient de grandes espérances et m'ont instillé une éthique de travail assez militante (et le font toujours), et je ne peux exprimer combien je leur suis reconnaissant pour cela. En fait, j'ai utilisé cet état d'esprit pour tout, particulièrement la batterie. Mes mains étaient en miettes de mai à octobre 2015. Et quant au chant, je pense que j'y suis arrivé grâce à la persévérance. Je suis confiant dans le fait que j'ai fait du mieux que je pouvais. »

Batteries et guitares produisent des mélodies irrésistibles de puissance et de rythme. Voire la fin de Marzanna pour cette densité, avec des guitares doublées à l'octave, tandis que la batterie repose sur un jeu de cymbales appuyant à merveille la rythmique. Des chœurs pourvus encore par Garrett viennent encore davantage porter l'emphase sur la mélodie. Form and Force vient ralentir légèrement le tempo et porter la puissance et la lourdeur du riff à son maximum. Et pourtant, rarement ce genre de metal parut si transcendant, éclairé. C'est aussi lié à ce que Garrett fait une autre entorse au genre ; plutôt que d’opter pour une voix morose, il montre, particulièrement sur Form and Force, une extase et une passion qui rehaussent l'aspect lugubre de la musique. Peu de chanteurs de métal avouent sans doute avoir appris à la chorale, étant jeunes. Ou sans doute n'ont t-il jamais besoin de justifier leur talent de chanteur, ce qui arrive aujourd’hui à Garrett. C'est si bien que lorsqu'il cesse de chanter, au milieu du morceau, on semble retomber soudain dans une mélancolie lyrique et musicale que son interprétation si magnétique avait réussi à chasser. La batterie et la basse en profitent pour retrouver leur prépondérance.

Si au début, Chained to Oblivion peut sembler décousu, c'est que la chanson titre est riche d’atermoiements. Par la suite, on a des modèles de construction, avec la chanson titre comme sommet, pleine de riffs pour headbanguer.



lundi 13 juin 2016

ELECTRIC CITIZEN - Higher Time (2016)





OO
Vintage, groovy, intense
Heavy metal, hard rock



Un quatuor de l'Ohio, rigoureux dans ses riffs et ses ambiances, mais aussi libérateur, avec un son que l'on croirait capté live. Le couple constitué de Laura et Ross Dolan nous aimante aussitôt : la première avec une voix tourmentée par le psychédélisme blues des années 70, le second par des riffs carrés et denses issus de la même crypte que de vieux Iron Maiden ou Black Sabbath (sur Natural Law) ou Led Zeppelin (Two Hearted Woman). On retrouve avec plaisir, en pleine ascension, un groupe déjà repéré avec Sateen (2012), une tornade dont l'urgence nous donne envie de nouveau de ne se vouer qu'à la musique, et de n'apprendre que de ce divertissement-là.

Electric Citizen comprend l'énergie du rock n' roll, ne cherche pas à la retenir ou à ménager des effets mais seulement à produire un flot irrépressible, ponctué de cymbale crash. Ça marche, peut être encre mieux qu'avec Christian Mistress, qui combine aussi des paroles personnelles et des chansons structurées de riffs heavy-metal malins. L'effet dramatique qui nous retient tout au long de l'album est assuré par la sincérité et l'implication de ce groupe au look vintage, ultra vigilant et rodé par des séries de concerts en ouverture de Pentagram ou Fu Manchu.

Forte de son expérience, Laura Dolan se verrait bien pilote d'un vaisseau supersonique, faisant tout son possible pour ne jamais perdre de vitesse ni d'altitude, avec succès. Son meilleur ressort : transformer son véhicule en parangon du space-rock sur la chanson titre. Elle est capable de suggérer une évolution temporelle et une traversée, de se projeter pour échapper à la frustration de ne subsister que dans une seule dimension. Entre les mondes, les claviers et la batterie ont un rôle de plus en plus vertigineux à jouer, comme sur Ghost of Me.

samedi 5 mars 2016

KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - Concert le 03:03:16 à la Flèche d'Or






OO
ludique, intense, frais
Garage rock, punk, boogie

"As loose as they are, they still sound incredibly tight, if that makes sense », peut-on lire en commentaire d'une vidéo live du groupe-collectif australien KingGizzard and the Wizard Lizard sur internet. Oui,pourrait t-on répondre, cela a un sens de dire qu'il sont incroyablement rigoureux, tout en abandonnant leur musique à des longueurs, allongée sur le stomp furieux de deux batteurs. Mais ce n'est pas le seul paradoxe de ce groupe, qui est aussi fun que sinistre, et sort en 2016 leur album le plus punitif, encore à paraître au moment de ce concert. Prenez leur dernier album en date, Papier Maché Dream Balloon, qui prenait le contre-pied du précédent (une habitude) en présentant des morceaux acoustiques, faisant ressortir les influences bluesy du groupe. 

Le meilleur morceau de cet album, Trapdoor, est inquiétant, habité. On pense aux Black Lips. C'était le seul morceau de cet album qui sera joué ce sort, son côté répétitif et obsédant se prêtant à un concert fait pour marquer le subconscient. Le groupe joue visiblement ce soir dans un élan qui a commencé à 2015, lorsqu'il ont inclus à leurs sets à la fois Head On/Pill, The River et toutes les pièces détachées d'I'm in Your Mind, issues de l'album portant ce nom, celui qui semble les avoir vraiment révélés en 2015.

Ils ont donné leur propre sens à la musique garage punk rock, ne se contentant pas de ressusciter les années 60. Les années 60 n'existent que dans la tête des nostalgiques dont King Gizzard n'a rien à faire. Ils ne sont pas là pour signer des pochettes mais pour abattre en particulier les morceaux punitifs de leur futur nouvel album, tels Robot Stop, Gamma Knife et People-Vultures, qui portent l'intensité un cran au delà de ce que propose les parangons du genre, les californiens Thee oh Sees, dont King Gizzard s'affirme comme le pendant australien. Il n'y a pas vraiment d'autre groupe dans le genre à se montrer aussi prolifique avec le même succès dynamite. 

Le concert à la Flèche d'Or a servi d'intense séance de rattrapage pour quelqu'un étant resté sur Oddments (2014). Leurs revendications se sont noyées dans la sueur, mais le lendemain, en écoutant leur musique psychédélique et abrasive l'esprit clair, on est émerveillé. Vraiment, on se demande ce qu'il font en ce 5 mars, après avoir donné autant de concerts depuis plusieurs semaines, et on le suppose, avec toujours la même intensité. On imagine le chanteur/compositeur/multi-instrumentiste Stu Mackenzie se mettant, tranquillement, à composer leur deuxième album de 2016. Avec un sitar, il en est capable.  



RANGDA - The Heretic Bargain (2016)






OO
expérimental, intense, envoûtant
Noise rock, instrumental

Ben Chasny est l'un des des guitaristes en activité les plus distinctifs peut-être, tous genres confondus. Mais il ne faut pas sous estimer aussi l'apport de Richard Bishop, second guitariste plus rythmique issu lui aussi du phénoménal label Drag City (Ty Segall, Bonnie Prince Billy, Bill Callahan, et donc Six Organs of Admittance, l'emblématique projet solo qui propulse à chaque fois Chasny vers de nouveaux rivages furieux et oniriques). Défiant les modalités, les rythmiques, et le bon sens, The Heretic Bargain est un album ouvertement expérimental. La réussite de tient à la formule en trio, avec le batteur Chris Corsano capable de donner le change en rythmes circulaires, enchaînant avec fluidité les dynamiques explosives de To Melt the Moon, The Sin Eaters puis Spiro Agnew.

Les titres de ces chansons parlent d'eux mêmes, montrant qu'il s'agit d'une expérience à la fois horrifique et psychédélique. L'album devient vraiment grinçant et infréquentable avec les 8 minutes de Hard Times Befall the Door-to-Door Glass Salesman, une sorte de cauchemar qui troque le mysticisme fracassé mais surf rock pour un énigmatique marchand de sable, vendeur de miroirs dans le désert californien. C'est sans doute là et sur le solo dans Mondays Are Free at the Hermetic Museum, final de 19 minutes, que s'exprime le talent de Ben Chasny à nous affecter avec ses sons électriques si personnellement ouvragés. Ce dernier morceau est la raison d'être de cet album radical et intuitif, même si To Melt the Moon en reste le moment le plus immédiat.  

vendredi 20 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 5 - GOLDEN VOID - Berkana (2015)






OO
intense, soigné
Stoner, Rock, Psychédélique

Golden Void, groupe d’Oakland centré sur la chanteur/guitariste charismatique Isaiah Mitchell, mélange mélodies et rock cramé (‘stoner’) lourd de riffs heavy metal qui salue leurs influences Black Sabbath et Pentagram. Ils donnent plus de groove et de structure au psychédélisme à l’œuvre au sein de Earthless, l’autre groupe de Mitchell. 
Alors que le leader pourrait facilement se laisser piquer par le fuseau de son rouet et plonger dans de vastes digressions électriques, il sait faire de la place pour les autres musiciens. Il le faut pour développer des ambiances convaincantes quand quatre de ces morceaux approchent ou dépassent les sept minutes. Il ont trouvé la voie d’une musique exploratoire, riche et méditative, jamais meilleure que lorsqu’elle prend une dimension spirituelle, lancinante.  

Golden Void vous invite à un voyage solaire, une odyssée. On retrouve des claviers Arp ondulants et vintage, des déflagrations de batterie, des grooves infectieux, et des guitares saturées, mais c’est au service d’un son à la fois pastoral et cosmique, avec flûtes superposées à des nappes fuzz. Le côté plus lourd et musclé reprend régulièrement le dessus sur les rêveries ‘astrales’, jamais mieux que sur The Beacon. La dernière partie du morceau montre un groupe déterminé à affirmer sa différence, dans une scène californienne très ouverte et hagarde. Un groupe qui a le regard braqué vers un large faisceau émotionnel, mais aussi, comme ici, qui sait se recentrer pour véritablement frapper. 

Une autre influence est le chant émotionnel de John Frusciante. C’est au final une œuvre  qui parvient à atteindre un lyrisme déchirant (I’ve Been Down).

mardi 17 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 2 - CHRISTIAN MISTRESS - To Your Death (2015)





O

vintage, intense, soigné

Heavy metal, Hard rock



Est-ce le meilleur destin d'un groupe de heavy metal que d'apparaître dans les médias généralistes de grande audience ? Cette année, Iron Maiden l'ont fait, mais peu d'autres. Ces groupes ne se soucient pas de l'étalement de leur audience extérieure, qu'ils ne maîtriseront jamais complètement - sauf peut être pour les très rares groupes comme Maiden qui ont accompli tant de fois le tour du monde de presque toutes leurs audiences. Mais ces groupes secrets triomphent quand ils élargissent – bien malgré eux – les barrières d'un genre depuis l'intérieur. Un genre trop longtemps infantile et sans doute sexiste, qui doit désormais compter avec la maturité d'artistes masculins et féminins ne nécessitant pas d'hyper-pouvoirs d'opérette ou d'hyper sexualisation pour exister en musique.

La voix naturelle, impétueuse et vulnérable de Christine Davis est le fer de lance de Christian Mistress, un quintet d'Olympia, au nord-ouest des Etats Unis. Un jeune groupe dont le troisième album ancré dans la réalité et non dans le jeu de rôle. Et même si elle agite les démons de la nostalgie et de la bravoure, lorsqu'elle semble se voir escalader des montagnes, la musique de Christian Mistress ne sonne jamais comme une traversée de la Moria. Les deux guitaristes complémentaires Oscar Parbel et Tim Diedrich font beaucoup pour maintenir maintenir ce groupe à la réalité concrète. La naissance du heavy metal était une performance, une grosse progression vers une musique plus expansive et reflétant au mieux la psyché des artistes qui l'incarnaient. C'est encore plus fort quand, comme ici, ils n'ont pas besoin d'attributs théâtraux pour soutenir leurs évocations. Il n'y a que la musique, dense, séduisante, plus ouverte et moins sélective que jamais.


http://christianmistress.bandcamp.com/album/to-your-death

lundi 16 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 1 - WITCHSKULL - The Vast Electric Dark (2015)





OOO

intense, sombre, envoûtant

Heavy metal, doom metal


Witchskull est ce qu'on appelle un power trio : voyez Motorhead. Une batterie puissante, une guitare et une basse qui transmettent un vrai sens du danger. Surtout, trois musiciens expérimentés qui, bien qu'il enregistrent pour la première fois sous ce nom, sont déjà connus dans la scène hard rock de leur ville – ici, Canberra (Australie). La sauvagerie poétique de The Vast Electric Dark ne peut être le fruit que d'années de maturation dans la tête de ces artistes tourmentés.

Ce qu'ils font n'est pas seulement du hard rock, mais c'est qualifié par les aficionados de culture souterraine de doom. Pour 'déclin' 'perte', 'déchéance'. Que gagne t-on, alors à jouer à corps perdu ce genre de musique ? Il s'agit d'un rituel à la fois funèbre, émotionnel et révérencieux, où toute la morgue de la chose est adoucie par l'utilisation de ces images quasi romantiques faisant état de landes sombres, de faunes sataniques, de morts-vivants et de sorcières – même votre propre mère en est une.

Qu'est-ce qui démarque les meilleurs de ces groupes, dont Witchskull fait partie, au point de se hisser comme la découverte la plus excitante de cet automne 2015 ? Les mots manquent en général pour décrire la sensation que produit la musique doom : cette délectation méphitique d'entendre dérouler des histoires de malédiction et de sacrifices fantasmés ne fait pas de tâche convaincante une fois couchée sur le papier. La conviction qu'ils véhicule ne fait pas un bon scénario, et la seule manière d'en parler de façon convaincante serait de raconter leurs déboires comme dans Anvil.

On préfère parler de cette musique en termes techniques. Et voilà donc ce qui la démarque : des tambours de guerre en guise de batterie, des riffs un son si resserré qu'ils semblent fusionner avec l'énergie de leur chanteur, dont la voix bascule entre le trémolo et les tons caverneux. Les trois premiers morceaux montrent le système : puis comme dans tout grand album, la suite approfondit et développe les thèmes et les points forts du groupe. Chose incroyable : à chaque fois qu'on se dit que si le morceau se terminait maintenant ce serait parfait, le morceau se termine bel et bien.


La chanson World's Away montre une sauvagerie et une limpidité à son nirvana. L'accélération du tempo fait que la voix de Marcus De Pasquale est plus tendue que jamais. Harvest of the Druid est la chanson qui ressemble le plus à un hommage à Black Sabbath, à une danse infernale, et c'est un point importe de l'album, avant le dernier morceau en forme d'épilogue. Le groupe, humble et sage en interview, parvient à être aussi monolithique que leurs influences. 

http://witchskull.bandcamp.com/

vendredi 6 novembre 2015

MIGHTY SAM MCLAIN & KNUT REIERSRUD - Tears of the World (2015)





OOO
intense, sensible, pénétrant
Soul, rythm and blues

Quelques semaines après sa mort le 15 juin 2015, Samuel 'Mighty Sam' McClain laisse un album de soul qui déclasse tous les autres genre musicaux dans cette année 2015. Lui attribuer l'étiquette de l'artiste de l'année est un peu vain, étant donné qu'il n'est plus de ce monde. Et puis, il n'est pas seul responsable de cette tuerie, car c'est le guitariste norvégien Knut Reiersrud qui a produit l'album (production qui rentre en bonne part dans la fascination qu'il exerce sur nous, écouter les ballades Jewels ou Too Proud pour s'en convaincre) et qui a également choisi de confier des reprises bien senties au puissant chanteur. Né en Louisiane, débutant dans la chorale de l'école maternelle à 5 ans, McLain a eu une vie mouvementée, relançant dans les années 1990 une carrière prématurément éteinte, montant des tournées par la force de sa seule volonté. C'est à cette période qu'il se met à écrire des chansons relatives à sa propre expérience, abordant la foi, la dignité, l'oppression, la liberté, la responsabilité sociale. 

Son histoire familiale terrible l'a sans doute poussé à chercher la voie de la réparation, et nombreux sont ceux qu lui ont adressé des lettres avouant qu'il avait changé leur vie à travers sa musique. Malgré les rencontres musicales fructueuses - dont Pat Hetherly, ami, co-producteur et co-arrangeur, qui a travaillé avec lui plus de 20 ans - la tension dramatique présente ici dès la chanson titre, et qui ne se relâche que pour céder à une transcendance nostalgie, démontre que dans cette musique larger than life comme dans la vraie vie, tout doit toujours être recommencé. En témoignent la fraîcheur de cette voix, celle d'un homme de plus de 70 ans, de ces chœurs, de ces instruments parcimonieux qui soudain font éruption quand un sentiment presque insurmontable est partagé. Lui, qui reconnaissait en riant qu'il ne savait plus ce que signifie le gospel, devant la multitude d'églises et de façons de le chanter,  préférait se définir simplement comme un chanteur. Ceux qui ont dispensé la magie à ses côtés, comme la chanteuse iranienne Mahsa Vahdat, peuvent désormais le traiter comme ses héros BB King, Clyde McPhatter, Little Willie John et surtout Bobby "Blue" Bland (1930 - 2013). Cette musique est chargée de décennies traversées sans jamais renoncer. Elle évoque des images, des sentiments qui sont en conséquence, mythiques. 


http://www.mightysam.com/


samedi 22 août 2015

SORORITY NOISE - Joy, Departed (2015)







O
Doux-amer, intense
Rock 

Dans les listes de ceux qui avaient aimé le disque d'Adventures, sur le site Rate Your Music, figurait parfois l'album de ce groupe.  

C'est pour l'émotion et l'efficacité des refrains qu'on se replongera dans ce disque. Sans jamais vraiment basculer dans le chant hurlé ils conservent tout au long de ces montagnes russes une intensité à vif. La voix de Cameron Boucher n'a rien de particulier, sinon ce ton nasal propre à évoquer la frustration et le dédain émotionnel au sortir de l'adolescence (voir Conor Oberst). Il faut du courage pour faire partie de cette scène émo un peu tête à claques et affirmer sans ciller que finalement, c'est mieux d'être seul que de se faire du mal à deux. On pense à Bright Eyes, même si la musique fluide et fuyante ensevelit les paroles avec une attitude plus roublarde. Bien qu'intenses et amères, ses paroles s'arrêtent toujours avant de mettre l'auditeur mal à l'aise. 

Sur Art School Wanabee, au milieu de l'album, le refrain le plus à même de saisir cette capacité à ne jamais aller jusqu'au bout, peut être à tomber à court d'arguments trop précocement pour basculer dans l'amertume infinie. "Peut-être ai-je seulement peur d'admettre que je ne suis pas aussi noir que je le pense/Peut être ne suis-je pas la personne que je n'ai jamais voulu être". Cette façon de tourner autour du pot donne à Sorority Noise leur côté le plus authentique. 

Ils semblent emprunter des chœurs à TV On The Radio sur Mononokay. Using est une agréable descente dans le pathos. WhenI See You confirme leur parfaite maîtrise non seulement des refrains, mais des ambiances héroïques, qui, enfin, se prolongent au-delà du dénouement attendu.

mardi 4 août 2015

ADVENTURES - Supersonic Home (2015)





O

O
intense, poignant
Indie rock, shoegaze

C’est le premier album de ces jeunes gens issus du groupe plus brutal Code Orange, et une façon pour eux de montrer leur côté chaleureux et doux, imaginez, on entendrait presque les anglais shoegaze des nineties Slowdive lorsque les voix de Reba Meyers et Kimi Hanauer se succèdent avec une empathie mutuelle dans Absolution : Worth Requited. Cette chanson centrale ouvre la partie de l’album la plus obsédante, avec Walk You To Bed, Tension et Long Hair . Comme le groupe anglais, ils ont un son à la fois intense et intime, intérieur. Ils ont d’énormes riffs d’intro et maintiennent la dramaturgie de ces amorces avec une suavité juvénile en diable. Les Smashing Pumpkins viennent aussi à l'esprit. Pourquoi leur formule est t-elle si efficace, sans rien inventer vraiment ? Parce qu'ils trouvent une cadence ne nous laissant pas le temps de buter, jouent d'une une souplesse et d'une précision redoutables, à ce point de leur carrière, une douceur hâtive qui emballe gentiment ces 30 minutes de musique.

Quelques circonvolutions rapides autour de refrains émotionnels et la chanson se termine, presque invariablement sous la barre des trois minutes. Démarrant toujours subitement, le contenu lyrique nous appelle à participer, laissant subtilement entrevoir un désordre mental, montrant un détachement apparent pour mieux nous laisser approcher et nous révéler tout l’enchantement fragile et nostalgique au fond. Il y a une jeunesse et une extase réparatrice là dedans, comme un ralentissement intangible au cœur de l’accélération.

mardi 28 juillet 2015

CITIZEN - Everybody is Going To Heaven (2015)



O
sombre, intense
Rock, indus, hardcore, émo

Les choses ne sont plus les mêmes. C’est ce que ce quintet semble vouloir signifier partout sur cet album dramatique. Un changement a eu lieu, entre le premier et le deuxième album, le point A et le point B. Même si pour l’essentiel on continue d’écouter une musique pleine d’émanations rock émo qui évoquent Marilyn Manson (la pièce centrale My Favorite Color, « Stay quiet for me » hurlé à la façon de Brian Warner, et le riff martelé comme du rock indus). Les guitares sont caverneuses à souhait. Lorsque la basse gonfle, le néo métal de Korn vient à l’esprit (sur Ten par exemple). Mais pourquoi ne pas se sentir un peu nostalgique de ce désespoir mal dégrossi, cette façade pour conjurer des drames existentiels. La plus grande force de Citizen, dirait t-on, c’est de tant miser sur la forme de l’album, de faire en sorte que les morceaux se renforcent entre eux, alternant les ambiances et les dynamiques de façon hypnotique.  Les deux ballades, Yellow Love et Heaviside, par exemple bâtissent vraiment une oeuvre qui les dépasse. Des cycles émotionnels se font écho Les sentiments sont à fleur de peau, mal définis comme cette voix qu’on ne saisit pas bien. 

Run for the Covers Records, un label à suivre. 
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