“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 6 novembre 2016

HOPE SANDOVAL & THE WARM INVENTIONS - Until The Hunter (2016)




OO
romantique, onirique
Country soul, atmosphérique, dream pop

Hope Sandoval, 50 ans, nous procure encore une expérience sensorielle unique et nécessaire avec Until the Hunter, qui parle de ce que le temps nous prend, de ce qu'il offre en échange, dans une approche contemplative et une candeur plutôt tragique. C'est une œuvre où la présence sauvage est palpable, l'ensemble des affections de Sandoval sonnant encore positivement comme au sein d'une nature capable de nous subjuguer. D'ailleurs, je conseille d'écouter ce disque en déambulant dans la campagne, ou en bord de mer...

Le côté mutique, liturgique, et homogène de Bavarian Fruit Bread (2001) s'est atténué, le rythme lancinant auquel vont les chansons n'a pas changé. Sandoval a la bonne idée de se faire seconder par Marie Sioux sur plusieurs d'entre elles.

Until the Hunter s'installe avec une chanson vraiment différente de ce à quoi nous sommes habitués, Into the Trees, qui démarre comme Shine on You Crazy Diamond de Pink Floyd et se révèle une plongée atmosphérique de 9 minutes dans un puits de tendresse un peu effrayant, nous emportant vers un inconnu enivrant. C'est une pièce progressive, cousine de Lose Me On the Way, à la fin de Bavarian Fruit Bread. La même batterie étouffée, jouée avec des maillets.

Par la suite, les influences country ou blues ou folk sont d'une subtilité renversante, les échos utilisés à bon escient. Sandoval a t-elle chanté une chanson country soul plus renversante que The Peasant par le passé ? A Wonderful Seed est le réceptacle d'un lyrisme singulier. L'album est méticuleusement construit, fascinant dans ses méandres qui conduisent à un dénouement exalté. On recherche des traces de l'affirmation de Sandoval comme une femme aux histoires vécues, plutôt qu'aux illusion perdues. Mais c'est sans compter sur une personnalité qui s'est toujours distinguée par un regard mélancolique et une attitude fuyante.

Même les chansons dépouillées gardent leurs effets de style leurs délicieuses distinctions avec le glokenspiel comme fil conducteur. I Took A Slip est sans doute la plus fascinante et représentative d'un album qui déploie à bon escient une énergie qui nous interdit de les qualifier d'endive molle. Elle utilise cette force d'évocation pour suggérer de nous guider dans des temps, dans des lieux de rêves, c'est à dire plus accessibles et familiers que nous ne l'aurions pensé, d'abord, pour nous en détacher. Le spectre de lumière froide que Sandoval projette sur ses chansons leur donne pourtant une fraîcheur inattendue.

The Salt of the Sea et Liquid Lady opèrent dans un genre de pop seventies plus ouvertement séductrice qui les rapproche de Widowspeak, un groupe largement inspiré par eux.

On a toujours préféré les chansons des Warm Inventions avec un groove, l'entendant jouer une sorte de soul lancinante. C'était le cas dès Around my Smile, sur Bavarian Fruit Bread. L'artiste s'y révèle dans une assise spectaculaire, intemporelle, crée un monde dans lequel on veut dès lors rester. Il est encore question de groove sur Until the Hunter. «C'était un honneur total de chanter sur ce beau groove de soul hypnotique avec des pointures comme Hope, Colm 'O Ciosog, batteur) et les autres musiciens impeccables. Répondre à l'appel de Hope dans la chanson, qui réclame de la 'laisser y parvenir' donnait un sentiment de vérité qui me donnait des frissons tandis que je chantais, même si je savais qu'ils y sont déjà arrivés, là, bien avant que je n'y mette les pieds » raconte Kurt Vile de l'enregistrement de la chanson qui a en premier exposé l'album au public, Let Me Get There.

Les contemplation prend ici la forme d'un duo qui paraît bien ses sept minutes 30 secondes, mais réserve des raisons de sourire. Kurt Vile sait se rendre amusant, par exemple en répondant d'un petit 'oh !' de plaisir quand Sandoval remarque : Everybody here knows you're the fine one ou en prenant ostensiblement cette chanson traînante pour ce qu'elle est, en chantonnant la mélodie d'un ton goguenard et bluffeur avant la fin du morceau. Il y a tant de petites joies en prendre en compte dans cet album (le violoncelle sur The Hiking Song...), dont la tristesse est atténuée par une distance mystique, quasi médiévale par moments.

jeudi 1 octobre 2009

{archive} Mazzy Star - So Tonight That i Might See (1993)



Voir aussi la chronique de Through the Devil Softly (2009)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)


Le second album du groupe, paru en 1993. Nirvana sort In Utero… Le son de Mazzy Star, lui, s’efface un peu, devenant encore davantage propice à la mélancolie. Le groupe devient avec cet album le détenteur d’un genre de motif touchant, une tapisserie magique. Alors que le grunge jouait compact et plein de distorsion, David Roback prenait la direction inverse ; manageant l'espace ; et privilégiant les instruments acoustiques, comme sur Fade Into You, peut-être leur chanson la plus célèbre. Bells Rings opère comme un morceau du Velvet au ralenti, qui laisse davantage s’installer la contemplation au détriment de la tension.


David Roback travaillait déjà dix ans que Mazzy Star ne voie le jour, au sein de Rain Parade groupe psychédélique, et l’un des groupes phares de la scène underground de Los Angeles d’alors. Puis il en vint à Opal, inspiré par Nico, la chanteuse sous héroïne du Marble Index . Mazzy Star fut pour lui l’échelon suivant, dans cette progression logique ; un morceau comme Mary of Silence montre qu’il n’a pas abandonné ses velléités underground, et le timbre de Sandoval, presque une incantation, fait des merveilles dans ce genre de morceau, d’humeur avant tout, d’humeur glauque. On n’avait pas vu Mazzy Star aussi triste auparavant ; c’est là que Hope Sandoval devient celle que l’on voit chanter, debout, immobile, inexpressive, Into Dust à la télévision. Une icône des années 1990 ; un disque qui devint platine (un million de ventes).


Heureusement, So Tonight the I Might See aussi de vrais moments de lumière ; Five String Serenade tire du fond de sa belle simplicité une envolée salutaire et naturelle quand on connait Sandoval. Une intime rêverie dédiée au genre du slow et de la ballade. Jusqu'à ce que Sandoval brise les barrières avec Bavarian Fruit Bread en 2001, elle semble trop contrainte à adopter les formats de Roback - qui, heureusement, est un musicien de grand talent. Il a assimilé le blues des Doors, la pop, l’avant-garde, le psychédélisme, et procède avec un sens inné de la mélancolie. Une chance que Sandoval sache, elle, si bien écrire des chansons et les interpréter. Mais c’est un disque qui se cloisonne peut être un peu dans son époque – en 1993, le Velvet Underground se réunira pour un dernier concert – un époque qui cherche à ressusciter conserver l’innocence des années 1980 mais qui bascule en réalité à nouveau dans le pessimisme, certes stimulant, des années 1970.


David voudrait même voir renaître les années 1960 ; mais les grands héros pop, Stones, Beatles, Beach Boys, les punks, Johnny Cash, Bowie, tous ont disparu ou sont passés à autre chose. Cobain est obtus et renfermé, P.J. Harvey un peu salace et d'ailleurs trop kitch (mais enrobée dans un sac plastique sur la pochette de Dry, elle préfigurait bien ce genre d’ambiance) R.E.M. trop populaire depuis Automatic For the People. Alors Mazzy Star peut régner dans les cœurs sentimentaux.


So Tonight i Might See est pourtant le disque d’une grande évolution ; plus lent et porté sur l’humeur que She Hangs Brightly, il contient une autre forme de viscéralité, plus blues que country (unreflected). C’est peut être que, maintenant trop près de Billie Holiday ou Gram Parsons, le disque peine à assumer son statut comme à éviter d’être monotone. Hope Sandoval est une artiste qui en apelle à l’alchimie, et se retrouve ici murée dans ce qui semble une maison visitée de vieilles âmes. Wasted a un esprit bluesy surprenant, et Into Dust est simplement ultime ; c’est le morceau qui cristallise un reniement extrême, une volonté de solitude, une détresse de drogué, une faiblesse que Sandoval a aujourd’hui, avec son nouveau disque totalement admise. Elle n’est capable que d’être elle-même, et David Roback a pourtant essayé de le respecter. C’est un grand disque pour ceux qui aiment les tragédies et les mystères, les énergies enfouies qui ne prennent jamais véritablement vie. Ce n’est pas une récréation, mais cela laisse songeur quand au nombre d’étudiants probablement à côté de leurs pompes qui l’ont acheté. Le mythe des 1990 est né.



Parution : 1993
Label : Chrysalis
Genre : Dream-Folk, Intimiste, Blues
A écouter : Fade Into You, Into Dust
  

Note : 6.50/10
Qualités : ambigu, envoûtant, psychédélique

mercredi 30 septembre 2009

{archive} Mazzy Star - She Hangs Brightly (1990)



Voir aussi la chronique de So Tonight That i Might See (1993)

Voir aussi la chronique de Bavarian Fruit Bread (2001)
Voir aussi la chronique de Through the Devil Softly (2009)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)
Voir l'article sur Hope Sandoval

Le premier album de Mazzy Star est largement porté par le songwriter et producteur David Roback, ancien membre des groupes Rain Parade, Clay Allison et Opal. C’est de lui que vient cette mise en lumière romantique et lunaire, et on ne peut que saluer la manière qu’il a de retranscrire ces obsessions stylistiques (Beatles, country, Velvet, Doors) dans un écrin qui vit de la voix fraiche et détachée de Hope Sandoval.


She Hangs Brightly est le premier disque de ce groupe Californien quasi mystique, pour ceux qui le connaissent. Kurt Cobain citait ce premier album parmi ses préférés – aux côtés d’autres par REM, Mudhoney ou Neil Young, etc., et c’est facile de voir pourquoi. En effet l’attitude de Sandoval est assez similaire à celle de Cobain, à savoir une désinvolture inouïe non pour rejoindre une quelconque hype, mais parce que ce sont des artistes pour qui la musique ne demandait jamais de devenir quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes. Et Sandoval était là bien avant Banhart, Cat Power et autres dogmatiques – qui même eux paraissent bien artificieux en comparaison. Elle était là avant que la musique Californien ne soit si pétrie de courants et de modes, semble t-il en marge de toute philosophie de mœurs, totalement libre. C’est cette liberté que l’on sent sur She hangs Brightly, en premier lieu.


L’album ne contient pas d’instant dramatique ultime comme son successeur, So Tonight That i Might See (1993), qui a au moins Into the Dust, voire Fade Into You, pour s’assurer de devenir un certain genre de classique. En 1994 Kurt se suicide et c’est peut être ce qui conduit Mazzy Star et Sandoval à arborer dans une pose presque caricaturale – toutes lumières éteintes, ombres glissantes et cheveux en rideau – toute la mélancolie du monde. Nous sommes donc en 1990 avant que l’humeur du rock ne s’assombrisse pour de bon – ensuite paraîtra The Downward Spiral de Nine Inch Nails, et même Automatic for the People, Rage Against the Machine ou Nevermind n'ont pas encore vu le jour. She Hangs Brightly est un petit miracle de candeur épargnée par les poses et évitant les catégories, et l’occasion pour la chanteuse alors (et encore...) peu reconnue de faire ses preuves. Les talents de David Roback ont quant à eux été déjà pleinement reconnus, et il illustre ici sa propension à emprunter des méthodes anciennes et à les faire fonctionner à nouveau ; un genre de vent country souffle sur Ride It on, Free, Taste of Blood et Give you My Lovin, tandis que l’excellente She Hangs Brightly est traversée par le bel esprit des Doors à leur début, qui jouaient The End (1967). Des morceaux résolument rock et délicieux comme Blue Flower sont piqués au Velvet Underground, mais il y a fort à parier que Lou ou John adorèrent ce que Sandoval fit du son qu’ils avaient inventé. Lou en particulier ne dénierait pas une attitude aussi détachée. D'un autre côté, l’album emprunte aussi aux Beatles période Revolver (1966) pour Be My Angel, conjurant ainsi le sort qui voudrait que les deux groupes précités ne soient pas mariables.


Halah, la chanson qui ouvre le disque et qui voit Hope Sandoval dire « Baby, I wish i was dead » est tout simplement magique. Débarrassée de la tension psychédélique d’autres numéros, ici Sandoval apparaît totalement nouvelle, donne le ton et les premières touches de ce qui va instaurer entre elle et vous un charme un peu sinistre, mais délicieux. She Hangs Brightly est ambigu et impalpable, mais tellement bien, lové en vous.

Parution : 1990
Label : Capitol
Producteur : David Roback
A écouter : Halah, She Hangs Brightly, Be my Angel

7/10
Qualités : envoûtant, psychédélique,sensuel

lundi 28 septembre 2009

Hope Sandoval & the Warm Inventions - Through the Devil Softly (2009)



Voir aussi la chronique de She Hangs Brightly (1990)
Voir aussi la chronique de So Tonight That i Might See (1993)
Voir aussi la chronique de Bavarian Fruit Bread (2001)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)
Voir aussi l'article sur Hope Sandoval

OO
Atmosphérique, sensuel
Dream pop, folk rock

Hope Sandoval, si mes calculs sont bons, a quarante-trois ans. Pourtant, la discrète Californienne d'origine à demi mexicaine entretient son territoire avec la même nonchalance que par le passé. Sa légende et celle de son groupe, sont de celles qui, peu courues, en viennent au statut de culte. Ainsi, elle avait avec So Tonight That i Might See (1993) offert l’un des meilleurs disques des années 1990, mais attention ; on n’obtient pas si facilement une vue propice sur son magnifique talent. Il faut de la patience. Ses disques sont de ceux qui s’écoulent lentement au fond de vous jusqu'à vous paraître indispensables. Bientôt, il vous semble que sa voix tellement particulière, cette sorte de caresse vocale si intime, ne s’adresse parfois qu’a vous. Dans les subtilités d’articulations mélodiques repérées de vous seul, l’artiste vous fait signe.

La façon dont le mythe perdure aujourd’hui est simple ; sous-exposée dans les média, très peu présente sur scène, ne vendant quasiment pas de disques, il ne reste à Sandoval que le soutien d’une grande communauté qui écoutent et s’inspirent de sa musique, et cette faculté à avancer de manière ralentie, mais sans omettre de se renouveler. La naissance de son nouveau groupe en 2000 – comme pour attaquer le nouveau millénaire, ou pour en finir avec le pessimisme des années 1990 – était une excellente nouvelle. Le batteur Colm O’Ciosoig de My Bloody Valentine (référence répétée mais tellement, tellement immense) apportait sur Bavarian Fruit Bread (2001), le précédent album, un peu de témérité. Mais pour la plus grande partie, Hope nous déroulait son grand fleuve avec ce lit si distinct, aux influences somme toute suffisamment subtiles ; Velvet underground ou Bert Jansch en tête. La mélancolie du troubadour Nick Drake n’était pas étrangère au fort mystère qui entourait cette nouvelle Sandoval, à présent libérée du son plus pop-rock qui avait fait son succès. Douces comptines d’un autre temps se prêtaient à merveille à la voix susurrée de la chanteuse sensuelle, qui roulait dans une atmosphère de coton de belles pièces de dream folk, folk de rêve féerie mouvante mâtinée de cordes dont on apprécie le pouvoir hypnotique.

Through the Devil Softly arrive, comme une autre antiquité moderne de la part d’un groupe qui prend son temps. L’aura du groupe n’a pas changé ; d’ailleurs, il pourrait s’agir d’un projet solo simplement intitulé : Hope Sandoval. Car c’est d’elle, nul doute, que viennent les transformations d’un son qui finit enfin, après toutes ces années, à coller à sa peau. Du temps de Mazzy Star, elle écrivait tous les morceaux. Mais c’est aujourd’hui, dans les volutes sombres et intimistes de ce disque contemplatif, que l’on trouve le plus de sa personne et de sa solitude. Through the Devil Softly, à la fois doux et inquiétant, est celui que l’on attendait, qui révèle enfin ce que c‘est que d’être Hope Sandoval. Magnifiques ambiances dès les premières notes de Blanchard, dont les motifs se répèteront dans votre tête comme un écho ; For the Rest of Your Life évoque le meilleur de Portishead, caressant des contrées froides qui frisent la rupture avec le confort du sempiternel folk américain. Sur la plupart des autres plages, amenées par une instrumentation sublime, subtile et variée, par touches de doigts de fée, Sandoval réinvente ce genre musical que tant d’autres ont su s’approprier, tels Bill Callahan. Sets the Blaze est glacée, puis There’s is a Willow magnifique.

The Warm Inventions ont la capacité à aller au fond des illusions que sous tend l’imagerie épileptique de Sandoval ; loin de papillonner, le récit progresse lentement dans des lueurs en demi-teinte, plus proches d’un crépuscule enveloppant et bienfaiteur. Une nouvelle expérience que je ne saurais trop conseiller au casque, toutes lumières éteintes ; avec seulement la vue sur le dehors, le ciel et quelques pans de pelouse blafarde. L’abandon de soi est nécessaire pour entrer dans le disque, et comprendre la subjugation partagée, depuis la chanteuse qui conduit ces sublimes mélodies sur velours jusqu'à nous. Wild Roses, Thinking Like That ou Blue Bird se révèlent comme des bijoux qui n’attendent que votre attention pour briller. Quarante-trois ans, mais Hope Sandoval ne restera jamais qu’elle-même de plus en fidèle à ses aspirations, plus talentueuse par le passé, sans doute, à les respecter.



Hope Sandoval - Mazzy Star, etc.


Voir aussi la chronique de She Hangs Brightly (1990)
Voir aussi la chronique de So Tonight That i Might See (1993)
Voir aussi la chronique de Bavarian Fruit Bread (2001)
Voir aussi la chronique de Through the Devil Softly (2009)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)

Mystérieuse Hope Sandoval… Il est plus aisé de glaner des photos de la belle (dont certaines ont sans doute au moins vingt ans) sur internet que de trouver quelque biographie consistante à son sujet. C’est qu’elle n’aime pas trop se montrer, et ne semble pas soucieuse qu’il ne reste bientôt plus d’histoires, mais seulement des disques énigmatiques de sa carrière. Les histoires, amoureuses ou autres, sont bien vouées à disparaître. Qu’une relation se consolide ou se détériore, il n’est jamais bon de la faire évoluer en public, au vu et au su de tous.
Toutes les images d’elle, elle aurait bien raison de s’en moquer ; ce sont comme des icônes d’un autre temps, les images d’une autre créature, pas tout à fait elle. D’elle, on ne peut s’en tenir qu’à l’essentiel ; sa musique, même si, encore là, elle a le don rare de n’en dire jamais assez, tout en continuant à exercer une fascination méritée.


Au cours de la tournée pour son nouveau disque, Through The Devil Softly (paru le 29 septembre 2009 chez Nettwerk Records) après un concert à Los Angeles, plusieurs spectateurs ont demandé à être remboursés parce qu’ils ne l’avaient pas vue sur scène de tout le concert. Comme s’ils suspectaient qu’elle n’avait même pas fait le déplacement et que la performance s’était effectuée en play-back. Elle s’y trouvait, pourtant, mais nimbée d’ombre.
La mise en scène de ces récents concerts est habile à reconstituer de manière esthétique le sentiment de Sandoval quant à sa musique ; voire même son exigence artistique à ne donner à voir qu’une partie à peine suffisante de ce qui l’inspire et la fait avancer. Ce soir-là, il aurait suffit d’apprendre à ne pas la chercher ; de se laisser guider vers ce qu’il fallait vraiment être venu trouver, des sons de guitare aériens qui supportent sa voix un peu détachée. Surprise plutôt que d’être ennuyée, Hope Sandoval s’était défendue en ces termes : « Qu’est-ce que vous voulez regarder ? »


Hope Sandoval a grandi dans une banlieue est de Los Angeles, et elle a cette phrase pour évoquer la période : « Un endroit très rude… drogues, gangs. On vivait dans la rue la plus tristement populaire ». C’est peut-être la raison pour laquelle elle a cherché un échappatoire qui allait aussi devenir une façon pour elle de fonctionner, en quelque sorte ; la musique.
Sa tenue en retrait du public qui devait pourtant l’écouter a toujours été une condition de la survie de son art.
«Pour moi, l’expérience studio est meilleure », dit t-elle. « Live, je deviens très nerveuse. Une fois que vous êtes sur scène, vous devez tenir le public. Je ne fais pas ça. Je me sens toujours embarrassée de me trouver là sans parler au public. C’est difficile pour moi. »
Sandoval est non seulement farouche, timide, mais intransigeante, ne laissant jamais son audience faire mine d’en savoir davantage qu’elle. Au cours des années 1990, elle reste ainsi maître de son image, privilégiant dès le début des atours nébuleux sans renier les influences concrètes qu’elle partage avec son partenaire guitariste.
Ce partenaire, David Roback, a un riche passé musical. Il a notamment fondé Rain parade avec son jeune frère Steven dans les années 80, groupe psychédélique de la scène « underground » de Los Angeles aux côtés de Dream Syndicate, Green on Red, The Bangles et d’autres. Ils percent avec un premier effort très prometteur, après quoi Roback décide que le groupe doit cesser d’exister (en partie parce qu’il sortait avec Kendra Smith et qu’ils formèrent Opal ensemble).


David Roback avait d’abord produit la démo du duo Going Home, constitué de Hope Sandoval et d’une amie de lycée, Sylvia Gomez. Ce disque reste non-commercialisé à ce jour. Hope Sandoval admirait la chanteuse Kendra Smith (de Dream Syndicate) depuis son adolescence, et c’est justement elle qui reçut la première la démo de Going Home de la main de Sylvia Gomez. Smith faisait alors équipe avec Roback au sein du groupe Opal. Sandoval sera par la suite amenée à remplacer la chanteuse qu’elle admirait, au sein de son propre groupe. Il est rebaptisé Mazzy Star (Roback voulait un nom avec « Mazzy » dedans, et Sandoval avec « Star »…)
C’est à partir de là que se révèle la personnalité de Sandoval. Sa réserve, sa pudeur savent la mettre en valeur. Une affaire de tempérament, un aspect de sa personnalité qui est percé à jour par le fait qu’elle n’a pas le choix. « Je pense que n’importe qui, ou la plupart des gens, se sentiraient pareil. C’est étrange d’être sur une scène ou un plateau avec 300 ou 500 personnes qui vous regardent. Je suis nerveuse avant les concerts, la simple idée de jouer est stressante. Je n’ai toujours pas surmonté ça ». Tourmentée à un certain point, la chanteuse fait souvent allusion à « de nombreux problèmes dans [s]a vie ».
Il y a bien d’autres cas, dans l’histoire de la musique folk, de personnalités timides, la plus caractérisée étant peut-être Nick Drake, qui ne fit qu’une poignée de concerts ratés pendant lesquels il gardait la tête baissée sur son instrument et ne regardait presque jamais son audience. Chez Sandoval, cette crainte était soulignée par son refus de jouer le jeu de représentation qui caractérise la musique populaire ; où l’artiste doit non seulement exécuter sa musique, mais faire démonstration de présence et ce que Sandoval appelait « tenir le public ». La formule du duo avec Roback lui permit sans doute de surpasser un peu sa timidité, puisque la pression n’était pas seulement sur ses épaules mais autant sur celles de son partenaire. Mais elle ne laissa pas de côté ses principes.
Roback a souvent été perçu comme le complément idéal de Sandoval, non sans un brin d’humour ; aussi réticent qu’elle en interview (il dira : « si ça ne tenait qu’à nous, on ne ferait qu’une interview par album », ce qui n’est pas un concept inintéressant), évasif. Les journalistes, frustrés, arrivent avec quantité de questions qui n’obtiennent pas de réponses.


Hope Sandoval écrit toutes les chansons, et participe à l’aspect musical du Mazzy Star, on peut supposer, en lui donnant cette dimension étirée, aérienne que l’on retrouvera plus tard avec les Warm Inventions.
She Hangs Brightly (1990) posait les bases de Mazzy Star, et il s’agissait déjà d’un grand disque - Kurt Cobain le citait parmi ses favoris. Halah, le titre d’ouverture, le morceau-titre inspiré par The End des Doors ou Be My Angel (qui emprunte aux Beatles période Revolver) en étaient les moments forts. Largement porté par le talent de songwriter de David Roback, il apparaît comme un amalgame de folk, de blues, de country (sur Ride it On, Taste of Blood et Give you my Lovin) et de psychédélisme. Roback excelle à emprunter des méthodes anciennes à et à les faire fonctionner de nouveau. Blue Flower, par exemple, ressemble beaucoup à ce qu’on pouvait trouver sur le disque The Velvet Underground and Nico (1967). Il n’est pas impossible que Sandoval est par ailleurs été impressionnée par le Marble Index de Nico. Aujourd’hui, She Hangs Brightly est certifié Or aux Etats Unis.
Bien sûr, la voix de Hope Sandoval s’est faite repérer, comme appartenant à un monde bien différent de celui des groupes féministes qui sévissaient alors. Sans elle, il y a fort a parier que le son de Mazzy Star n’aurait pas été qualifié d’ « état brumeux post-coïtal ». Une autre façon de le dire, c’est que ce premier disque était fascinant parce qu’il était ambigu. Et sombre aussi. L’une des lignes sur Hallah dit : « Baby, i wish i was dead ».
Aux côtés des sorties de R.E.M., de Nirvana, de Pearl Jam et d’autres machines de guerre qui font le goût américain d’alors, So Tonight That i Might See (1993), leur second opus, a profité d’une aura de candeur et du fait d’être sans véritable étiquette. Se vendant de manière inespérée, il devient disque de Platine aux Etats Unis. Pourtant, ses créateurs, sans surprise, n’ont pas attiré l’attention sur eux. Sandoval faisait remarquer dans une interview accordée à Alternative Press en novembre 1996 qu’ils étaient « constamment en train d’écrire et d’expérimenter », ce qui laisse peu de temps pour la trivialité d’une tournée et encore moins pour le détour par la case promotion. Quand à leur maison de disques, Roback commentait avec désinvolture : « On ne parle pas beaucoup avec Capitol. On fait notre boulot ».
Cependant, cette désinvolture est à nuancer étant donné que le duo a tout de même pris la peine de faire réaliser un clip pour Fade Into You et continuera de faire paraître des singles. Steven, le frère de David Roack aura ces mots à propos du succès que Mazzy Star rencontre alors : « David est un bon artiste et un bon businessman. Il a trouvé une formule qui marchait pour lui. Il sait comment exploiter les qualités des autres ». Roback est de fait un bon guitariste, et puise son inspirations dans trente ans de musique populaire.


Le temps que leur hit Fade Into You met à passer sur MTV aux Etats Unis, ils le passent à Londres. Une fois rentrés au pays, c’est comme si rien n’était arrivé, ou presque. Le seul effet notoire ? « Ca a été un peu plus facile d’obtenir l’aide des autres », reconnaît Roback. Hope Sandoval tempère ; « Nous gardons les mêmes amis que nous avons depuis des années ». Des amis, qui comme eux, ne sont pas très loquaces, tels le guitariste de Jesus and Mary Chain, William Reid.
Difficile de savoir ce que pense le duo de l’exploitation répétée des morceaux de ce second disque. Into Dust, à elle seule ; dans le film Néo-Zélandais In My Father’s Den, dans le film Foxfire de Angelina Jolie, encore au cinéma dans Rails and Ties, puis reprise par Ashtar Command pour une compilation, remixée par John O’Callaghan, utilisée par Virgin Media dans une publicité en 2009, et enfin dans de nombreux épisodes de télévision ; House, Charmed, Moonlight… Et Fade Into You dans Alias, Gilmore Girls, Without a Trace, Lord of War, Roswell, etc. Le fait que ces deux titres en particulier apparaissent autant crée une situation surprenante ; de nombreuses personnes ont entendu la ballade Into Dust sans savoir à quoi elle se rattache. Et il est peu probable que Mazzy Star organise des séances de rattrapage.
Among my Swan paraît en 1996, avec son cygne blanc, quasiment iconique. Sandoval, qui coproduit cet album, commentera le titre ainsi : « Il a une signification. Je ne crois pas que ce serait grandiose pour vous ou pour n’importe qui d’autre. Je pense que ce que vous ressentez à son sujet est probablement plus important… » ou encore : « Ca fait réfléchir les gens. Je crois qu’il faut laisser les gens se faire leur propre idée. »
Dès la pochette, Among my Swan (« chez mon cygne ? ») est énigmatique. Bien que le duo s’entoure de nouveaux musiciens, il semble plus minimaliste que par le passé, mais aussi plus constant. La recette est pratiquement la même que sur les précédents disques, et le moins qu’on puisse dire c’est que l’évolution de Mazzy Star est tranquille. On les qualifie de duo de style gothique, à cause du romantisme évanescent qui affleure notamment sur les ballades Disappear, Flowers In December et All Your Sisters. Un extrait de cette dernière : "Gonna put something in you/ Make the devil feel surprised/All your sisters wanna fly/Around my golden sky." Plus rien n’est rock sur Among my Swan ; c’est un album spirituel avant tout, à la recherche de son propre équilibre. Quand à l’étiquette mélancolique, indéniable depuis le premier morceau de Mazzy Star, Roback s’en défend sur ces termes : « Je pense que l’une des plus plus fausses conceptions que les gens ont à propos de ce qui est désigné comme mélancolique est que c’est négatif ». « Je ne pense pas que les gens aiment écouter de la musique triste, ils aiment la délivrance qui vient après avoir écouté de la musique triste. ».


C’est dans les accents de la voix de Hope Sandoval, cependant, qu’il faut chercher la réponse au charme de Mazzy Star. Dans cette affection redoutable qui passe pour une pure langueur, et qui est son plus grand pouvoir. En interview, cette voix est monotone ; sur Fade Into You, le titre phare de sa première carrière avec Mazzy Star, elle dénote une confiance totale, mieux, un abandon tel que certains, à l’écouter, pourraient ne jamais en revenir. Séducteur, plein de réverbérations qui symbolisent de manière plus concrète l’attrait fuyant qui constitue l’approche de Sandoval à la musique.
La chanteuse semble complètement vraie dans ce qu’elle donne à voir, mais dans ce qu’elle retient aussi ; tout ce que ses disques en demi-teinte laissent en suspens, et qui peut les faire paraître mélancoliques ; on peut suspecter une dimension charnelle, physique qui n’est pas complètement assumée. Toujours cet aspect de représentation dont Sandoval ne joue pas – à l’inverse de presque tous les performers. Elle préfère suggérer l’étendue de sa sensibilité plutôt que de la trahir complètement. Il y a une part d’elle-même qui n’est jamais partagée, mais que l’on ressent pourtant à l’écoute de ces trois disques.

Mazzy Star est l’incarnation d’un nouveau genre de psychédélisme dans les années 1990. Clairement inspiré par les morceaux les plus étirés des Doors (The End…) il y a aussi sans doute un regard vers la scène shoegaze qu’a fondée My Bloody Valentine et de nombreux groupes en rupture avec le son lisse et plat des années 80. Pourtant, Mazzy Star entretient sa propre forme de platitude, de torpeur. C’est aussi une musique sombre, bien éloignée de tout les strawberry fields des sixties mais sans se priver de quelques moments de pop plus lumineuse et énergique. Le duo est aussi un spécialiste de la ballade langoureuse dont le pouvoir émotionnel est virtuellement sans limites ; Into Dust reste un classique qui se défie des comparaisons pour s’inscrire dans une tradition purement mystique et profondément personnelle. C’est ce genre de moments, sans équivalent à cette période et peu égalés de façon générale, que réside le prix de Mazzy Star. Dans la perspective de se diriger lentement vers un recueil confortable ; et qu’il soit question de la naissance de l’amour ou de mort inéluctable, l’effet est le même.
Les intonations vibrantes de Sandoval vivent indépendamment du contenu de ces textes ; mais la dimension intime de ceux-ci, bien que secondaire, est pourtant parfaitement accordée à ce que véhicule la musique. Oui, secondaire parce que Mazzy Star se passe bien de toutes les images fournies par l’esprit en travail de Sandoval pour ne vraiment se cultiver que sur les intentions et les non-dits essentiels ; ceux qui faisaient l’idée de départ, et donnent forme aux différents titres et aux disques. Les seules intentions de Roback et Sandoval, en décalage avec tout le monde ou presque, hors de toute prétention à prouver quoi que ce soit, suffisent sans que l’on parle de poésie urbaine et encore moins de poésie des sentiments. Les sentiments, Sandoval pourrait bien se passer de les traduire en mots. Le contenu de ses textes a toutefois été décrit comme « un amalgame entre anecdotes personnelles et tangentes imaginaires ».


Le magnétisme de Mazzy star, comme du futur projet de Hope Sandoval, est du en gtrande partie à ce que dégage la chanteuse. Son charme particulier est la première chose que l’on remarque, généralement, lorsqu’on commence à s’intéresser au groupe. La plupart des fans sont amoureux d’elle, sincèrement ou seulement pour avoir l’impression de la connaître mieux que quiconque, pour que l’expérience de l’écoute de ses disques soit une communion totale. Certains préconisent de l’écouter « seul ou en couple vers trois heures du matin », ou quelque chose dans ce genre. D’autres conçoivent que So Tonight i Might See est à écouter en faisant l’amour. Sandoval commentera cela aussi : « Le dernier journaliste qui m’a dit ça, je lui ai raccroché au nez et j’ai appellé mon manager ».
C’est peu dire qu’elle concentre les fantasmes d’une partie de son public. C’est là, dans sa voix, sur son visage plaisamment inexpressif que semble se jouer la viabilité de ses projets. C’est cette passivité, cette torpeur la relient de manière presque inavouée au subconscient de ses auditeurs. Sa voix a été perçue comme « particulièrement sexuelle, mais sans aucun désir ».
Dans un « Guide du rock alternatif » américain, une journaliste décrit Sandoval comme « morne à un point que peu ont égalé » « dégageant la passivité féminine mais pas grand-chose d’autre », « anémique émotionelle », ce à quoi l’intéressée répondra « Je pense qu’elle crée une image d’elle-même plutôt qu’une image de moi. »
L’attitude et le détachement de Sandoval est sa façon d’être, comme l’est sa timidité. C’est ce qui fait aussi la complexité de Mazzy Star.


Quant aux réactions des journalistes en général, Roback les commentera de cette manière : « [les critiques que l’on reçoit], ce n’est qu’un rêve pour nous. Ce n’est pas réel. On ne fait que de la musique. On la ferait à la maison si personne ne s’y intéressait, on la ferait aussi devant des milliers de gens. On ne demande aucune controverse, ni à être jugés, disséqués par des gens vicieux qui veulent vous descendre. »
En 1996, après la sortie de Among my Swan, le groupe Mazzy Star entre en sommeil. Un quatrième disque est supposé voir le jour dans quelque temps, mais Sandoval nous a appris à ne plus l’attendre à moins de cinq ou six ans d’intervalle. Elle fonde sa carrière en dépit de toute ligne de conduite commerciale qui la contraindrait à produire des disques auquels elle ne tiendrait pas. Alors qu’avec les quelques-uns qu’elle a sortis, elle peut prétendre vouloir se dissimuler derrière sans que personne ne puisse la trouver malhonnête.
Après que le groupe ait été mis en stand-by, la chanteuse va collaborer à des morceaux de Air, The Jesus and Mary Chain, des Chemical Brothers ou de Death in Vegas.


Le principe qui s’instaure en règle, pour ces trois disques et les deux suivants, est celui-ci ; tant que celle-ci fait office de présence, à peine plus, c’est déjà largement suffisant.
Le projet Hope Sandoval and the Warm Inventions, avec le batteur Colm Ó Cíosóig (d’origine irlandaise), de My Blooby Valentine, n’atténue pas le mystère. Inauguré en 2000, comme pour mettre derrière le pessimisme des années 1990 et attaquer le nouveau millénaire sous un autre jour.
Sandoval et Ó Cíosóig y jouent toutes les guitares, et privilégient encore davantage les atmosphères (selon Sandoval cela est dû en partie au fait qu’ils sont moins bons guitaristes que Roback), dans un style qui les éloigne un peu de Mazzy Star – sans que les empruntes chères à Sandoval ne s’effacent totalement. Pour Bavarian Fruit Bread (2001), ils invitent le guitariste folk mythique Bert Jansch (qui aurait inspiré Nick Drake notamment) à participer sur deux morceaux. Les sonorités priviligiées par l’ex-Bloody Valentine et les motifs de Jansch hissent Bavarian Fruit Bread à un sommet de beauté rare. Très agréable, il semble s’écouler avec nonchalance, et il a ses comptines sublimes (Around my Smile, Butterfly Mornings) et ses moments d’excitation sourde (On the Low) avant de se terminer dans la confusion avec Lose me on the Way. Cet album demeure suffisamment léger pour être écouté plusieurs fois, pour s’en impreigner. Encore une fois, les évocations puissantes de Sandoval dépassent ses talents.
En s’accompagnant d’identité musicales fortes, la chanteuse parvient à détourner une nouvelle fois l’attention d’elle-même. Elle sait que de cette manière, en tant qu’artiste, elle peut durer toujours. Le travail de ce nouveau projet progresse lentement, puisque le second disque, Through the Devil Softly (2009), est paru il y a à peine six mois.
On croirait que le temps n’a aucune emprise sur Hope Sandoval, maintenant quarante-trois ans. On voudrait qu’elle change un peu ; mais elle ne sait faire que ça. Ses chansons sont parfois interchangeables et souvent intemporelles, sans avoir l’air de rien. Qu’importe alors qu’il faille attendre longtemps, passer à autre chose et y revenir ; on y revient toujours, finalement ; c’est le genre de disque qui s’insinue lentement, et qu’on ne quitte jamais.
En 2010, c’est comme si les Warm Inventions dataient d’hier ; deux disques à part dans la production musicale américaine, deux albums qui sont comme une fin en soi plutôt que des étapes. Le groupe semble en effet vouloir ne produire que les chansons les plus abouties possibles – selon ses propres termes. Des tableaux hypnotiques. Sur ce dernier disque, il y a d’abord Blanchard ; ample, obsédante, elle donne le ton du disque, complaisant mais toujours adorable… et sombre.


A un journaliste qui demandait pourquoi tant de temps s’était écoulé entre le premier et le second disque, Ó Cíosóig répondait : « C’est comme quand vous faites un plat, que vous le goûtez et qu’il y a un ingrédient qui n’est pas là. Quand vous ajoutez finalement cet ingrédient, c’est lui qui fait tout... » La qualité de perfectionniste du musicien est peut-être tout ce dont Sandoval avait besoin pour s’épanouir davantage. En toute discrétion.


Bertrand Redon


Les extraits d’interviews proviennent d’un article paru dans Alternative Press, n° 99, novembre 1996.




Mazzy Star

Among My Swan (1996)

Hope Sandoval and the Warm Inventions

mercredi 23 septembre 2009

Hope Sandoval & the Warm Inventions - Bavarian Fruit Bread (2001)



Voir aussi la chronique de She Hangs Brightly (1990)
Voir aussi la chronique de So Tonight That i Might See (1993)
Voir aussi la chronique de Through the Devil Softly (2009)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)
Voir aussi l'article sur Hope Sandoval


Bavarian Fruit Bread est de ses albums qui jouent sur l’affect de l’auditeur en distillant une énergie étrange. Les pièces moelleuses, languissantes et un peu ténébreuses nous révèlent Hope Sandoval jouant avec le fantasme qu’elle provoque, depuis quelque quinze années, dans l’esprit de doux rêveurs mélomanes, amoureux de musique alternative profonde et de qualité – Hope Sandoval est l’ancienne chanteuse de Mazzy Star (avec David Roback), groupe culte des années 90 qui sortit trois disques – autant que de Hope elle-même, sorte de gracieuse aberration toute en douceur du regard et légère provocation. Mais aussi plutôt effacée, ce qui constitue un signe de grande personnalité étant donné le nombre de gens qui aimeraient la voir et l’entendre davantage. Depuis Mazzy Star, elle répète une formule mi-recyclage de morceaux du Velvet Underground, mi-empreinte personnelle (sensuelle, vaporeuse, parfois envoûtante). Seulement, là où Mazzy Star construisait des chansons plus musclées serties de la voix confiante de Hope, The Warm Inventions étudient, avec ce disque, en 2001, quelques morceaux de nuages, gagnent une tendance minimaliste, retrouvent d’anciens chemins pop et folk avec moins d’ambition, et livrent une belle tapisserie florale, vaguement inquiétante mais apparemment sans relief.


Pourtant, ce disque n’est pas sans saveur. Le batteur Colm O’Ciosoig est celui de My Bloody Valentine, et il apporte avec lui quelques bouts de fulgurances propre au quatuor irlandais (à découvrir de toute urgence pour ceux qui en sont encore à Nirvana). Un court instrumental (Baby Let Me) trahit la présence d’un MBV à bord, ainsi d’autres audaces (tronquer Drop après si peu de temps). Il est aussi co-auteur de Feeling of Gaze, On The Low et Around my Smile. D’un autre côté, on retrouve Bert Jansch, guitariste anglais mythique qui inspira Nick Drake Et qui illumine ici Charlotte et Butterfly Mornings. Magie des accords, sorcellerie vocale, mais surtout l’extraordinaire faculté à étudier une sorte de décantation musicale, à mélanger musique à rêveries avec paroles intimistes, à se projeter dans l’air sans que cela ne nécessite le moindre spectacle. L’énergie de Hope est là, dans l’air qu’elle respire et transforme en mots doux. Sa voix se fait plus caressante au cours du disque, pour parvenir avec Lose me on the Way à complètement nous subjuguer. On a quelques comptines extraordinaires (Around my Smile, Butterfly Mornings), morceaux enfumés (Clear Day), excitants (On The Low). Et la délicatesse du jeu répond enfin, dans chacune de ces étapes féeriques, au fantôme de voix de Hope.


La chanteuse entretient le mythe qu’elle a construit malgré elle, s’aventurant plus loin dans la méditation traînante et ajoutant davantage de belles pièces à celles qui nous ont longtemps hantées (Into Dust, etc.) tout en opérant avec une retenue qui nous laisse épuisés d’en vouloir plus. Il n’y aura pas plus, nous dit t-elle. C’est moi… Rien que moi. Soyons raisonnables, c’est bien assez. Ce disque est emprunt de la présence d’une artiste aux évocations puissantes, qui dépassent largement ses talents d’écriture ou de composition. Quelques mélopées qui durent toute la nuit dont elles ont annoncé le soir – à plusieurs reprises, on recommande d’écouter le disque « dans le noir » - signe d’œuvre enveloppante et délicate, qui peut souffrir d’une écoute distraite. On a le droit d’écouter Bavarian Fruit Bread au casque en marchant dans la rue, mais la seule impression que vous aurez est celle de se faire chuchoter à l’oreille des mots d’amante anglophone au bord du réveil. Album pour lorsque le soleil n’est pas tout à fait là, ou bien pas tout à fait parti ; Hope tient dans ses cordes une belle tranche de rêve californien. Ces jours ci, un nouvel album est à paraître ; huit ans ont passé, mais Hope sait toujours faire attendre. On se dit qu’elle garde le meilleur pour elle, comme un secret, et que le jour où cette fleur éclora…
Parution : 23 octobre 2001

Label : Sanctuary Records / Rough Trade

Producteur : Hope Sandoval, Colm O'Ciosoig

A écouter : Suzanne, Butterfly Mornings, Lose Me on the Way

7/10
Qualités : nocturne, sensuel, envoûtant
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