“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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mercredi 5 août 2015

TITUS ANDRONICUS - The Most Lamentable Tragedy (2015)








Lire aussi l'article sur le groupe. 


OOO

extravagant, audacieux
Punk, rock alternatif

En s'attaquant enfin à la grande pièce qui donne son nom au groupe, The Most Lamentable Romaine Tragedy of Titus Andronicus, le groupe réalise un vœu cher à son chanteur. L'histoire de ce Titus, Titus jouet du destin, frère de Marcus et arriviste qui va être promis à une destinée qu'il n'avait pas voulue en rentrant d'une campagne militaire de 10 ans, est une évocation terrible pour le groupe, qui fête peu ou prou ses dix ans d'existence et annonce ainsi peut-être que cet album sera sa dernière bataille. Les thèmes du théâtre de Shakespeare, la violence et la folie (on pense à Hamlet) sont sur mesure pour le groupe. Cet album ambitieux est comme un grand roman désespéré, plein de flashs hallucinatoires, de scènes de désespoir répétées encore et encore, pendant deux fois 45 minutes, jusqu'à l’écœurement. Deux parties qui se reflètent comme dans un miroir, avec deux pièces de neuf minutes, orchestrées comme il faut (avec du saxophone!), tout en restant féroces et cohérentes, au centre de l’œuvre. No Future, un motif récurrent depuis les débuts du groupe, comporte encore deux occurrences disjointes sur cet album, placées symétriquement en deuxième et en avant dernière position. Une touche d'épouvante à la The Cure sur No Future Part V : In Endless dreaming. 'Un rêve sans fin', ce qui se rapporte sans mal à cette œuvre, cette boucle énigmatique et angoissante, recommençant quand elle se termine et terminant comme elle a commencé.

Le dénouement de The Most Lamentable Tragedy se profile avec l'écœurant Stable Boy, chanson agonisante et pénétrante, ou le chant de Stickles perd tout reste de dignité et de compassion pour lui-même et ceux qui l'écoutent. Il pousse le groupe à l'humiliation, après avoir repris sans remords et sans honte ce que certains considèrent comme le summum du songwriter intime avec Elliott Smith, Daniel Johnston.

Dans un cynisme punk logique, ils vont jusqu'à baptiser une pièce de cette œuvre compulsive et délayée Into the Void (Filler). « Remplissage ». 4 minutes trente de bile. C'est à ce point, à peu près, Les échos à d'énormes pans du classic rock, de hard rock ou piano rock excitent ceux qui cherchent de l'authenticité, et c'est mon cas. Thin Lizzy, comme sur le précédent Total Business, est une influence évidente. D'autant plus qu'au niveau des mélodies, Titus Andronicus a un je ne sais quoi irlandais (on trouve là sans surprise une reprise des Pogues). Lonely Boy m'a fait son effet. Fired Up, Fatal Flaw et Come On Siobhan sont des étapes pleines d'entrain bienvenues dans cette lente perte d'esprit, tandis qu'il est gagné par une forme d'extase et d'abandon rarement atteints.

Patrick Stickles, avec tous les excès de son chant, parfois toujours mais souvent débraillé, et de ses textes, incarne ce fil conducteur de la perte de santé mentale face aux pressions d'une société, qu'elle soit guerrière ou consumériste. Les deux pièces les plus longues sont là pour attester de l'endurance et de la profondeur psychique où son enracinés les sentiments injurieux du chanteur. Titus Andronicus ont remis un jour les forces narratives au centre du plaisir de jouer de la musique. Mais avec The Lamentable Tragedy..., ils les ont congédiées, érodées face à ce leitmotiv qui broie tout, celui de ne plus pouvoir faire face à l'absurdité, l'obscénité, la démence de prendre ses ennemis profonds pour des amis potentiels. « Le capitalisme et le meilleur système qui soit, déclare Stickles, libertarien profond. Comme John Brown, c'est sûr qu'une fois l'argent en poche, il le dilapidera naïvement pour voir ses visions se concrétiser.

vendredi 9 novembre 2012

The Mountain Goats - Transcendental Youth (2012)





Parution : octobre 2012
Label : Merge
Genre : Folk rock, auteur
A écouter : Cry For Judas, White Cedar, The Diaz Brothers

OO
Qualmités : Doux-amer, soigné

Quand j’ai entendu pour la première fois The Life in the World to Come (2009), mon introduction auprès du trio folk-rock The Mountain Goats, ce sont les mots du chanteur John Darnielle qui m’ont frappés en premier – ce que je n’aurais pas cru possible étant donné la barrière de la langue - et la façon dont il les chantait, avec cette voix tendue, intense. Darnielle articule ses chansons à la perfection, et les phrases se font incisives, participant pour beaucoup à l’appel de ce groupe « auteur » ; bien sûr, il est aussi réputé pour écrire des chansons hors du commun.


Genre de héros du folk-rock originaire de Bloomington, Indiana, John Darnielle rappelle un peu le cas de Pete Townshend, le sincère chanteur de The Who : comme lui, il a été victime de violences étant petit (de la part de son beau père), et a trouvé sa propre manière de recycler cette expérience dans ses disques, notamment sur le très autobiographique The Sunset Tree (2005). A ma connaissance, il ne s’est pas engagé auprès d’associations combattant la maltraitance comme Townshend, mais une ligne comme « Do every stupid thing that makes you feel alive/Do every stupid thing to try to drive the dark away », sur la première chanson de Transcendental Youth, révèle une empathie pour l’état d’adolescence. Ses chansons évoquent souvent la construction de l’individu, les forces – une part d’ombre, une responsabilité, une place dans l’univers, l’acceptation de ses propres fautes, la confrontation à une spiritualité ou une religion – qui vont faire de lui un adulte. Et même si The Sunset Tree est l’un des albums les plus marquants des Mountain Goats, Danielle est plus enclin à reprendre des personnages aux traits mythologiques ou bibliques plutôt que d’étaler sa propre existence, créant une galerie gothico-comique et construisant peu à peu sa propre géographie à l’échelle planétaire. « Tout endroit sur Terre a sa propre fréquence. Elle n’est pas bonne ou mauvaise, elle est juste là, et si vous pouvez vous y accorder, vous pouvez y trouver un confort. »


IL a trouvé le moyen d’écrire des histoires sensibles et parfois menaçantes, qui pourraient se résumer, en utilisant ses mots, en des ‘stratégies de survie’. Soit à chaque fois le moyen de faire preuve d’un sens inouï de la persévérance. « Les personnes de mon entourage s’amusent de mon incapacité à la lassitude », reconnaît t-il. C’est pourquoi même après 20 ans ses chansons restent de petites triomphes pleins d’inspirations.


Comme sur Amy (Aka Spent Gladiator 1), «Fais n’importe quoi pour garder l’ombre loin de toi », ce pourrait même être son leitmotiv depuis 20 ans et 14 albums d’une constance inégalée dans la musique populaire américaine d’aujourd’hui. C’est 200 chansons, toutes très bonnes ou excellentes. Transcendental Youth s’enfonce plus loin que ces prédécesseurs dans l’évocation d’une obscurité cryptique comme seuls les groupes de black-metal, pensait t-on, avaient le secret, avec l’imagier de serpents et de traîtres, de métaphores guerrières, de peuples ou de personnes opprimées. Ca tombe bien, John Darnielle est un amateur du genre, et, lyriquement comme musicalement, il en joue avec les codes. All Eternals Decks (2011) était déjà plus noir qu’auparavant, et Darnielle continue dans cette veine, créant des personnages dont les expériences semblent s’approcher de plus en plus des limites de l’existence, résultant d’une poésie pleine de feu, d’hallucinations et de lumière sacrée, d’images bibliques ? Les Mountain Goats, après tout, ont un album appelé The Heretic Pride (2008), et un autre qui s’inspire d’extraits du nouveau testament. Darnielle en tire une modernité propre, dans sa façon de traiter différentes psychologies et de les diriger vers la rédemption.


Ici, les chansons s’appellent Cry For Judas, White Cedar ou In Memory of Satan. Dans cette dernière : “Make some scratches on my floor/Crawled out on my hands and knees/In old movies people scream/Choking on their fists when they see shadows like this”. Avant qu’avec la dérision réjouissante qui est la marque du groupe, Darnielle continue : « But not one screams cuz it's just me. » Until I Am Whole aurait pu être chantée par Neurosis : « Burn the tree line down/Hold my hopes underwater/Stand there and watch them drown.” Night Light continue dans une atmosphere doom-folk somptueuse.


Musicalement parlant , un album des Mountain Goats est toujours quelque chose d’un peu raide. Darnielle a joué pourtant régulièrement de la plénitude d’un piano, un instrument qu’il semble affectionner pour ses possibilités mélodiques comme percussives, complémentaires d’une batterie très efficace. Sur une bonne moitié des chansons de Transcendental Youth, des arrangements de cordes arrondissement les angles et permettent aux chansons de se déposer avec une grâce nouvelle. On retrouve aussi l’étonnante contradiction entre la guitare acoustique que charpente la plupart des chansons et la vaste instrumentation qui y est greffée. Autour du trio jouent une dizaine d’invités. Sur In Memory of Satan le groupe fait de l’auro persuasion en tentant de se plonger dans une sorte de torpeur, ce qui est une bonne chose puisque leurs mélodies sont habituelles hyper changeantes. D’un autre côté, certaines de ces chansons sont les plus entraînantes dans le récent répertoire du groupe : Cry For Judas ou The Diaz Brothers, un numéro de rock au piano, bien serré. La basse fretless est plus bondissante que jamais. Certaines notes de piano, Sur Spent Gladiator, dont les mots ‘stay alive’ se répètent comme un mantra, ou Until I Am Whole, les notes de piano égrenées semblent s’échapper des tréfonds d’une cathédrale. En final, la chanson titre est celle ou les trompettes, tubas et cors se manifestent dans l’esprit d’une marche funéraire de la Nouvelle-Orléans, avec la dose qu’il faut d’impertinence et de liberté.


Quand à la pochette, elle représente la notion d’ambivalence chère au groupe : « Il s’agit de gens échappant à quelque chose, mais s’élevant vers un monde hanté de démons. Elle représente l’apprentissage des choses obscures qui vous procurent du plaisir et semblent menaçantes mais vous appartiennent, en un sens. »

jeudi 14 avril 2011

The Mountain Goats - All Eternals Deck (2011)







Parution2011
LabelMerge
GenreRock, Folk-rock, songwriter
A écouterDamn These Vampires, Escale State Sign, Prowl Great Cain
/107.25
Qualitésvibrant, sombre
Dans un disque des Mountain Goats, les chansons arrivent d’on ne sait où, et il faudrait partager la conscience de John Darnielle, l’étonnant leader de ce trio américain, pour savoir où les paroles nous conduisent. Il a quand même écrit The Life of the World to Come (2009) en dérivation de vers de la Bible. All Eternals Deck est un nouveau set impeccable de chansons très denses, le treizième disque d’une entité qui resta longtemps Darnielle enregistrant seul chez lui avec du matériel de seconde zone et dénigrant toute idée de faire carrière.
Presque rien n’a changé depuis qu’il s’est résolu à signer avec le label 4AD, et à travailler dans de meilleures conditions pour Tallahassee (2002), sorte de classique folk-rock lent, fascinant, envoûtant, tendu. La simplicité apparente de cet album abritait pourtant le talent de l’un des auteurs de chansons les plus souvent cités parmi les meilleurs de la dernière décennie. Depuis, les disques de haute tenue s’enchaînent une année sur deux, que les connaisseurs adoptent sans délai, appréciant la voix nasale de Darnielle et ses méthodes introspectives particulières. Il plonge tel un échalas gothique, regard concentré, dans des intrigues érudites, se rendant à dessein la tâche plus excitante en y ajoutant un supplément d’âme.
Demandant mine de rien à Erik Rutan (Morbid Angel/Hate Eternal) d’assurer la production de ce disque, Darnielle confirme son statut iconoclaste. Et alors que beaucoup d’auditeurs ont l’attention tournée vers les textes cryptiques à base de vampires métaphoriques, de cow-boys énigmatiques et de l’origine Tanzanienne du monde (Sourdoire Valley Song), lui s’extasie sur les trouvailles sonores mises en œuvre sur All Eternals Deck : « Beautiful Gas Mask passe à travers un ENGL Powerball, l’ampli d’Erik. On n’aurait jamais pensé faire passer la guitare par cet énorme ampli et me voir ensuite jouer très doucement […]. Il y a cette présence crépitante, lancinante en arrière-plan. » Ce n’est pas anecdotique, on sait déjà que chez les Mountain Goats aucune chanson ne sonne exactement comme une autre.  Ce son soudain alourdi, subtilement amplifié, illustre mieux que jamais le contenu lyrique des différentes chansons. The Autopsy Garland combine tambours et basse grave et cinglante. La jeune Garland était harcelée, physiquement et psychologiquement, par les exécutifs de la MGM. Elle mourut précocement à 47 ans.
Ce disque met en scène sans utiliser de grosses ficelles ; les cordes sur The Age of Kings, la débarrassent du suspense omniprésent ailleurs pour accéder à une beauté simple ; ailleurs, c’est un orgue électrique qui souligne, un piano percussif et la remarquable participation d’un trio vocal qui fait de High Hawk Season le titre le plus original du disque. Même dans ce moment curieux, Darnielle échappe au pittoresque ; il est toujours en mouvement, signe un superbe exercice de confrontation. “Rise if you're sleeping, stay awake./We are young supernovas and the heat's about to break.” Une bonne chanson des Mountain Goats laisse des interrogations en suspens ; celle-ci suscite une curiosité plus profonde.
All Eternals Deck est noir, dans un sens cinématographique. On y trouve plusieurs références au travail d’une camera, dans différentes chansons : « Let the frame find you when the cameraman's ready », “Let the camera track me from the footlights to the wings. » Ce disque fait revivre les postures de personnages à demi-dissimulés, dont les desseins néfastes n’ont d’égal que l’espoir secret que leurs ennemis sortent vivants des embûches qu’ils leur ont tendues : une malédiction perpétuelle. Sombre comme les destins tragiques de stars Hollywoodiennes. C’est par exemple les vies de Judy Garland et de sa fille Liza Minelli, qui surnagent dans un bain de poésie surréaliste. Il arriva à Fred Astaire de dire : « Si Hollywood était une monarchie, Liza serait notre princesse héritière. »
Tenant son nom d’un jeu de tarot, c’est un canon de mots et une collection de chansons qui reposent beaucoup sur les destins et les paraboles historiques, explorant des mythes vécus sans proposer de conclusion. Pourtant la conviction de Darnielle donne une cohérence naturelle à ses textes. Notre plus grand plaisir est d’en voler quelques bribes. « God damn these vampires/For what they've done to me” dans Damn These Vampires ; “Every martyr in this jungle is gonna get his wish” sur Escale State Sign, le climax d’un trio de chansons qui fait grimper la tension en ouverture du disque ; puis on plonge dans une nostalgie nimbée avec Age of Kings : « Gold light shining on so many things in the age of kings”. Une chanson est dédiée à l’acteur Charles Bronson (l’Harmonica dans Il était une Fois Dans l’Ouest), et révèle combien Darnielle peut se faire didactique : « Pull back the hammer, try to hold the gun straight » (« Tire le chien, essai de tenir le flingue droit »). Pour revenir à Sourdoire Valley Song, le chanteur y transforme la thèse de la disparition du Néanderthal en une complainte empathique pour ceux dont la malédiction est de ne pas laisser de trace en ce monde.

mardi 8 février 2011

DESTROYER - Kaputt (2011)


OO
Synth pop, rock alternatif
soigné, original, sensuel

Ceux qui connaissent déjà Destroyer, le groupe de Vancouver surtout incarné par le songwriter et chanteur Dan Bejar, attendaient avec impatience l’album qui devait donner suite à l’EP Bay of Pigs (2009). Ils l’ont enfin posé fin janvier sur leur platine avec la confiance quasi-aveugle que ce groupe unique peut susciter. Même les auditeurs chevronnés constateront que Kaputt est différent ; du travail précédent de Bejar et de tout le reste. Au premier abord, s’il reflète quelque chose qui a existé, c’est éventuellement quelques expériences intello fondues dans un monde kitsch et qui auraient existé entre 1977 et 1984. Mais il se peut que tous ceux à qui Bejar s’amuse à faire allusion, dans ses interviews et au travers d’habiles clins d’oeil artistiques et boutades temporelles, musicales ou lyriques, n’aient été pour le plus gros qu’un fantasme, les restes d’une musique vidée de son sens, voire un simple fond sonore pour ébats amoureux, comme Miles Davis circa 1980. Qu’il ait produit d’excellentes choses ou pas à cette période n’est pas le point ; c’est ce que l’imaginaire collectif a pu en tirer, à une époque plus physique qu’intellectuelle, qui compte.

Kaputt nous laisse un moment dans le doute ; presque surpris d’être sollicité à ce point par ce qu’on entend, on se demande distraitement ce que l’on pourrait en faire. Laisser dériver un certain appétit de sensualité semble y être la réaction la plus naturelle. Les trompettes et saxophones réverbérés, qui frémissent à la fin de chaque phrase, donnent à Kaputt un côté charnel décisif. Ce qui devrait rapidement chasser toute sensation désagréable liée au souvenir de certaines pratiques de production qui ont ruiné les musiques « nobles », telles le jazz, dans les années 80. Kaputt contient ce genre de pratiques et demande dans un premier temps une confiance que les familiers de Bejar – pour certains, il s’agit d’un véritable génie – lui accordent depuis longtemps.

Kaputt commence à vous adoucir et à instiller son pouvoir de sagesse lorsque vous trouvez votre manière à vous de l’adresser. En réalité, le disque ne vous laisse que l’illusion d’avoir le champ libre ; car le plus grand atout de Destroyer, c’est de se donner un genre, une forme racée et séduisante sans marteler aucun gimmick. L’initiation prend sa source dans la voix de Bejar, plutôt narrateur que chanteur, relaxé et concentré sur un objectif qui se révèlera aussi primal qu’intellectuel ; susciter la fascination. Connu pour son humour kaléidoscopique, pour la profusion des références qu’il met en place au monde intérieur et extérieur à ses œuvres, il peut être concis et généreux à la fois, assemblant un patchwork élégant et parfois retords de réflexions d’ex-playboy style Brian Ferry. Il reconnaît que la vie ne manque pas d’allure, mais en laisse aussi saillir les futilités. Ce n’est pas un hasard si Chinatown, le premier titre du disque, s’ouvre sur ces lignes : "Wasting your days chasing some girls, alright/ Chasing cocaine through the backrooms of the world all night". Kaputt ne sent pas le stupre pour autant. Vous plongez dans les méandres d’un monde qui, s’il n’est hilarant que pour les anglophones capables de saisir lorsqu’elles se présentent toutes les blagues internes, laisse au moins admiratif. Du fond de sa plastique irréprochable faite de cuivres, de guitares, d’éléments électroniques perdus dans le temps et entrelacés, Kaputt finit par vous transformer en un genre de voyeur ; vous ne demandiez même pas d’en percevoir autant.

Si Kaputt est considéré après 16 ans de carrière du groupe Destroyer, comme leur chef-d’œuvre, et celui de Dan Bejar en particulier, c’est que les textes ont demandé encore davantage de travail qu’à leur habitude. Rien de commun ici avec la plupart des groupes de rock sur le marché. Destroyer continue d’explorer une psyché connue de lui seul, difficile à détailler, et qui doit ressembler au moment de Kaputt à une carte dont les ramifications finissent enfin par créer un dessin. Ce n’est par obligatoirement un motif complexe ; mais il symbolise énormément pour Bejar et il sait nous le faire comprendre tout en restant le plus cool du monde. Il suffit de savoir que, comme toute grande pièce d’art, Kaputt contient des moments consacrés à l’amour ; et d’autres dédiés à la mort. Suicide Demo For Kara Walker, une pièce de huit minutes évoluant entre jazz progressif et kitsch nostalgique sur basse fretless, est le fruit d’un échange avec, justement, Kara Walker, une artiste dont le travail interroge l’histoire ethnique des Etats Unis. De Chinatown à Song for America, les Etats Unis semblent  être le clou géographique de la carte psychique Destroyer, traduit au-delà de l'idolâtrie une simple passion des gens. Pour illuminer encore un peu plus le disque de passion, il y a la chanteuse canadienne Sibel Trasher. En duo sur Downtown, le résultat est charmant dans ses nappes d’anciens sons. Les harmonies et les ambiances magnifiques traversant l’ensemble ont tendance à nous réconcilier avec la malice de ce disque. Qu’il nous ait laissé projeter nos propres visions de l’esprit, rêver pour nous-mêmes – la présence du fameux Bay of Pigs et ses onze minutes d’apesanteur tragique en final - pour ensuite nous rappeler au bon souvenir d’un Dan Bejar presque caustique, on lui pardonne. On dirait avoir expérimenté deux niveaux de conscience. Un disque avec pour seul concept l’intelligence.



mardi 21 juillet 2009

Arcade Fire - Funeral (2004)



Malgré son titre, Funeral est une bouffée de joie, certes teintée de mélancolie mais pleine de verve et de foi. Un projet incomparable à sa sortie, il fait aujourd’hui des émules dont Broken Records. Les écouter, c’est juste une manière de s’assurer que Arcade Fire sont uniques et imbattables. C’est un album facile à approcher, ouvert, beau et chaleureux.


Et pourtant, l’alchimie qui le constitue n’est pas une évidence, c’est même une curiosité ; dix musiciens dotés de différents talents, dont un chanteur admirateur de David Bowie et sa compagne à croquer… Win Butler, le meneur et chanteur principal du groupe, joue aussi de la guitare à douze cordes, du piano et de la basse ; sa compagne Régine Chassagne, originaire d'Haïti ("Haïti, mon pays") occupe quand à elle la batterie, le piano, l’accordéon, le xylophone, les percussions, etc… ils sont accompagnés de Will Butler, de Richard Parry, Tim Kingsbury, Sarah Neufeld de Godspeed You! Black Emperor et Jeremy Gara, et davantage de camarades encore lorsque le groupe se produit en live. On pense alors à Broken Social Scene, un combo de 18 musiciens, lui aussi Canadien. Toute cette bande, camouflés ici derrière un titre étrange (dût au fait qu’il y ait eu plusieurs décès dans l’entourage du groupe pendant l’enregistrement du disque), Funéral, et sa pochette aussi charmante que l’est la musique, avec cette plume qui laisse une belle manifestation de Rebellion électrique, et renvoie aux fulgurances de la musique même.


Ce qu’a Funeral de rock, c’est cette énergie, ici extraordinairement positive ; il a aussi des hymnes redoutables ; Power Out, Rebellion ; il a des folies lyriques et intimistes ; Tunnels, Crown of love ; et enfin, les cris fiévreux de Butler sur Wake Up qui sonnent tellement sincères et urgents. Mais comment sont construits ces morceaux, et avec quels instruments ? Violon, accordéon, guitare et piano dessinent les mélodies, croissent et se multiplient, se rejoignent et s’envolent ; les « pièces », puisqu’il y a ce côté de petit théâtre éblouissant, les pièces atteignent souvent cinq minutes. Le temps pour l’énergie de se libérer, pour la musique de briller de tous ces feux et par tous ses travers. Pourtant, il y a une forte focalisation dans chacun des morceaux, tout pour amener le groupe et l’auditeur à ce fameux point de non-retour que prodigue la meilleure musique. Il y a une vraie volonté de partage, d’ouverture, par le biais de l’instrumentation faste et variée et de la voix sans retenue et parfois à la limite de la justesse de Butler. Les dynamiques se multiplient, comme sur Wake Up, l’un des meilleurs morceaux, ou le tempo est brisé après une magnifique montée en puissance, pour se terminer en comptine dictée au xylophone.


Les textes parlent de famille, de racines, de mort, d’innocence perdue, de voisins (concept amusant de quatre morceaux de « voisinage », les « Neighborhood » , d’amour et du plaisir d’être assis sur le siège arrière, là où on ne conduit pas… In the back seat, dernier morceau chanté par Régine Chassagne. Laïka et Haïti s’inspirent tous deux de musiques traditionnelles, tout en proposant comme le reste des passages lyriques ou plus enlevés ; tandis que Rebellion, sans doute le morceau le moins changeant, est à la fois politique, sentimental et naïf. Arcade Fire fait une musique ancrée dans une certaine tradition lyrique.


La sympathie que provoque le groupe est complète et ultime ; ils ont l’attitude (amicale), l’amour simple de la musique, ils savent provoquer l’émotion et ont de surcroît l’honnêteté de signer le livret qui accompagne le disque. Que demander de plus ? Depuis, le groupe est devenu un phénomène (les autocollants « album de l’année 2004 » ont fleuri), et a publié un second album et un DVD.


Neon Bible (2008) continuera l’aventure avec un nouveau venu de taille : l’orgue, qui va encore ajouter pour attirer les fidèles, transformer Arcade Fire en messies adulés, pour notre bonheur, et pour le malheur de ceux que le chant théâtral et fragile de Win insupportent.
Parution : 2004
Label : Merge
Genre : Rock choral, Pop baroque
A écouter : Power Out, Crown Of Love, Wake Up

8.25/10
Qualités : original, communicatif, vibrant, ludique, lyrique
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