“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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dimanche 26 novembre 2017

DO MAKE SAY THINK - Persistent Stubborn Illusions (2017)




OO
heureux, onirique, puissant
Post rock, instrumental


Après avoir provoqué plutôt notre intellect, un certain thème traverse Stubborn Persistent Illusions, pour revenir à la fin de Return, Return Again et nous émouvoir. C'est à ce moment qu'on sait qu'il s'agit d'un vrai album instrumental, un de ceux qui savent nous égarer un peu pour mieux nous éblouir au bout du compte. Dans ces dernières secondes, on suspecte un orchestre, c'est à dire quelques effectifs supplémentaires par rapport à la formation habituelle de huit musiciens. Do Make Say Think est un collectif instrumental formé en 1995, et c'est seulement leur quatrième album. Voilà un premier indice qui indique à quel renouvellement, à quelle évolution ils se vouent entre chacun de leurs disques, et combien il reste dans Stubborn Persistent Illusions les seuls mouvements nécessaires, tandis que tout prolongation superflue a été gommée. Il en ressort que cet album d'une heure est articulé, et centré sur ses dynamiques chatoyantes comme un reflet dans l'eau pure. La production est d'une netteté étincelante.

Ce n'est pas ce qu'on remarque en premier, mais c'est la qualité de l'album qui perdure le mieux : son optimisme. Dans une ère où même Björk fait du post-Björk, de l'enchantement et de la connexion-entre-les-âmes en veux-tu en voilà, Stubborn Persistent Illusions vous invite à son tour à fermer les yeux pour ressentir l'utopie sereine. Il expose de mieux en mieux sa luminosité.

La détermination avec laquelle il avance peut être source d’appréhension au départ. Mais en quelques minutes, on saisit les immenses dynamiques se mouvant sous le jeu frénétique des musiciens. Et bientôt on ressent la portée que couvre le groupe, en termes de structures et d’amplitude sonore. Le son de votre artiste favori est souvent compressé à l'extrême pour être écouté sur votre portable. Ici, la comparaison avec le jazz, mais aussi la musique classique, est pertinente, vu que tout l'album est construit en quatre dimensions, où chaque composition en relaie une autre, en est l'expansion, à l'image du lien unissant les explosives Bound et And Boundless. Cette dimension supplémentaire signifie aussi que le groupe semble définir la musique pendant qu'il la joue. Et ainsi, quand des motifs émergent, des figures mélodiques se répètent, c'est merveilleusement gratifiant, parce qu'on croit en faire la découverte au fond de soi, à l'insu des musiciens eux-mêmes.

Il n'y a pas de main-mise, mais une forme de balance, d'équilibre fascinant pour l'oreille. C'est une musique qui en appelle à notre intelligence émotionnelle, prononce un remerciement absolu, exalte une joie nous étant aussi adressée, nous qui avons le mérite d'être présents, sensibles ou non. À la fin, c'est nous qui décidons ce que nous faisons de l'album.

C'est la légèreté d'un ensemble pourtant complexe, que l'on pourrait qualifier, à l'entendre, de meilleur que l'air. Un avis de tempête se déclare avec War on Torpor. Au cœur des plaines glacées, une histoire mêlant l'homme et la nature va nous être contée. Il y a dans le cœur des Canadiens la présence de la nature, et cela résulte d'un travail plus raffiné, plus sophistiqué, comme c'est le cas dans la précision des instruments conviés dans ce premier morceau en forme de grand réveil. Trois guitares carillonnent, formant des motifs qui s'entremêlent tandis que es autres instruments sont là pour introduire une sensation de liberté qui va s'étayer avec la suite. C'est une musique véloce, qui nous échappe tandis que l'on veut la définir. Elle est partout autour de nous, enlève le silence et l'immobilité mais sans écraser, sans ravager. Elle est soutenue, les cordes et les vents, et même la basse, se déployant vers le haut, dans un ciel ouaté.

Horripilation, c'est 10 minutes d'osmose et d'abandon. Sigur Rós nous avaient aussi bien subjugués avec seulement de la musique et leur acuité visuelle, nous intimant à inventer une dramaturgie sans personnages, nous imposant une force vitale globale indissociable de notre besoin de respirer. Le clavier en glockenspiel évoque une valse de petites fées, une musique russe, sur laquelle les violons et la saxophone baryton viennent ajouter leurs austères dynamiques, pour évoquer une épopée scandinave à la Peer Gynt. Les instruments vont et viennent à volonté, la batterie prenant soudain les devants pour donner une tournure plus rock au morceau. Des chants de baleine retranscrits à la six cordes se noient dans un nouveau tournoiement, avec une inventivité qui empêche de crier à la poésie surannée. Au fil du morceau, les instruments à vent se révèlent de plus en plus comme l'un des atouts majeurs du groupe. Ce vent, ils l'utilisent comme propos de leur musique, force expressive. Ils sont capables d'une décontraction introspective sur Her Eyes On The Horizon, indiquant le lieu le plus éloigné où le groupe s'est aventuré jusqu'à présent, sans perdre leur force d'évocation tétanisante.

Ils défissent une réalité en dehors des rapports humains, qui, mise en concurrence avec celle du music business, lui survivra, si les utopies devaient se concrétiser. En attendant, les décisions d'école empêchent beaucoup d'artistes d’atteindre une telle libération d'esprit.

dimanche 29 octobre 2017

KING KRULE - The Ooz (2017)





OO
Envoûtant, expérimental, onirique
Beat making, rock alternatif

À l'exception de quelques sursauts inattendus et de moment de groove punk (Half Man Half Shark), cet album imprégné de paranoïa est traversé de tempos lents à en devenir envoûtant. En dehors de ces moments ou la basse de James Wilson bondit, où les percussions révèlent toute l'agressivité de textures indus, métalliques. C'est une amertume, une rancœur intranquille qu’exsude The Ooz, l’œuvre d'un jeune londonien de 24 ans déjà surpris par la solitude et séduit par le sentiment d'altérité.


C’est une amertume, une rancœur qu’exsude The Ooz, l’œuvre d’un jeune londonien de 24 ans déjà surpris par la solitude et séduit par le sentiment d’altérité. Il joue dans cet album à devenir autre.
On se détache de sa voix grave, si peu accordée à son physique. Le londonien des bas-fonds que tous ses amis ont abandonné pour aller vivre en périphérie, c’est un peu l’effet que fait King Krule, goule solitaire sur Slush Puppy.
Sur Lonely Blue, sa voix frémit, dégage une formidable énergie, en dépit d’une palette restreinte. Il s’efface pour nous laisser envelopper des explorations sonores. Il fabrique une galaxie, utilise l’espace pour se décentrer, utilise des voix étrangères et des chœurs.

Andy Marshall est dévoué à produire un disque personnel, reflet de son intégrité, et il ramène la musique à son univers poétique plus qu’il ne la joue, sa pulsation et sa fragilité un thème de l’album. En tout, une quinzaine de participants, musiciens et chanteurs de backing vocals, contribuent à restituer ce rêve de musique.

À première écoute un album monocorde, The Ooz laisse peu à peu échapper le travail acharné pour faire rimer les textures dans une chorale de sons, de sensations qui se télescopent de plus en plus aux alentours pluvieux de la chanson titre. Sa générosité, sa longueur à brûler est bienvenue pour émanciper l'artiste et l'auditeur du malaise de se faire face à face quand l'un exprime un désarroi auquel l'autre n'est pas préparé. Lonely Blue et The Ooz sont de ces ballades hypnotiques. 

Sur Czech One encore, les beats, les voix distordues, les échos déroulent une mélancolie très narrative et urbaine, à tel point que rapidement, on est convaincu de The Ooz raconte une histoire. Les claquements de doigts et le saxophone évoquent un David Lynch, un peu en désuétude. Cadet Limbo, dans son titre évoque In Limbo sur Kid A. Les effets de guitare sur Emergency Blimp renvoient sans plus de doute au kador des groupes anglais. Souvent, le swing de shuffles jazz vient parachever le sentiment urbain, architecture ouverte laissant l'album dans son jus expérimental, respirant. Dans cette veine, Midnight 01 (Deap Sea Diver) qui contient un sample de Temptation Sensation, composition pour série de Heinz Kiessling. La musique de film n'est pas étrangère au travail très illustratif d'Andy Marshall.

vendredi 12 mai 2017

{archive} BARRY THOMAS GOLDBERG - Misty Flats (1974)





OO
Sensible, fait main, onirique
Folk, songwriter


La vulnérabilité évoque Cass McCombs, ou bien Bonnie Prince Billy. D'ailleurs si McCombs et Bonnie Billly sont de mes songwriters préférés, c'est que Barry Thomas Goldberg, alors âgé de 23 ans, trouve avec cet album isolé une évidence poétique, où la douceur émerge de l'amertume, où le choix de détails porte les chansons à un niveau bouleversant. Sur Misty Flats il nous enveloppe progressivement de sa guitare, capable de provoquer une émotion immédiate sur Never Came To Stay. Difficile de ne pas penser au Neil Young le plus délicat sur Golden Sun, avec cet harmonica si caressant. C'est en particulier aux concerts acoustiques de l'icône indestructible que la chanson renvoie : cette capacité à évoquer la condition profondément marginale de son être d'une manière si radieuse et tangible. « J'ai toujours été l'étranger, commentera t-il plus tard. La meilleure inspiration était les lieux, dans lesquels vivaient ces gens que j'observais. ». Le lieu fondateur de son enfance fut, étrangement, Las Vegas. « Les actrices m'ont donné des rêves d'amour et de romance ». Les effets révélateurs des rayons solaires pourvoiront le chanteur d'une confiance dans le réalisme poétique. Le mélange de perceptions intimes et d'observations quasi instinctives le voient incarner ses compositions avec une intensité envoûtante.


Avec Cry a Little Bit et Misty Flats on atteint l'apothéose d'un art pas si solitaire, finalement : Michael Yonkers, qui proposa à Goldberg cette session dépouillée, est musicien et chanteur également sur le disque. C'est lui qui a insisté pour capter le résultat sur une bande Ampex, en mono, et avec le minimum d'overdubs. D'où l'impression que ces chansons sont incapables de vieillir. Malheureusement, le pressage de l'album fut limité à 500 exemplaires, et il disparut rapidement.

Misty Flats se poursuit avec ce qui ressemble à une démo de McCombs, China Girl. Mais on comprend mieux ce moment d'inconfort quand on sait que Goldberg chercha brièvement à enregistrer un album de punk rock, et que son influence principale était John Lennon et son album Plastic Ono band – un chanteur avançant le cœur sur la main, et privilégiant parfois la sincérité sur la justesse. Pop and Ice poursuit dans ce retour aux sources du rock. On imagine ce que ça aurait donné si la chanson avait été exceptionnellement traitée avec une guitare électrique et une batterie. City Rain continue de donner l'impression que Goldberg est ce qu'il y a de plus proche de Neil Young. Sa voix toute en retenue Never Stop Dreaming est le vrai duo de l'album, le compositeur et Yonkers harmonisant et frottant les cordes de la guitare avec une langueur qui évoque Michael Hurley. L'album d'un artiste avec plus de ressort et de consistance qu'il n'y paraît au premier abord.
L'album a été réédité par Lights in The Attic. 
http://lightintheattic.net/releases/1738-misty-flats

samedi 11 février 2017

{archive} MICHAEL CHAPMAN - Navigation (1995)






OOO
onirique, varié, apaisé

Folk-rock songwriter

En 1995, Navigation nous faisait passer une heure en compagnie de Michael Chapman, et il semblait alors en bout de course. Uncle Jack irradie de sérénité : mais bientôt, la voix abîmée du chanteur apparaît, sur une ode fougueuse à Bert Jansh, It Ain't So. « J'étais très malade au début des années 90. J'ai eu une crise cardiaque et je n'ai pas pu travailler pendant un an, les gens m''avaient un peu oublié, ainsi j'ai du tout recommencer. » Difficile au départ, d'y voir une renaissance. L'album crépusculaire ressemble plutôt à un souvenir amer, étirant à l'envi des jours passés, attisant douloureusement des souvenirs. Navigation aurait pu clore de guerre lasse trente ans à jouer du ragtime, du folk, du blues avec un talent qui fait de Chapman l'égal des plus grands. Heureusement, l'aventure s'est poursuivie. L'album remise au passé une décennie, les années 80, où la vigueur créatrice s'est tarie, l'artiste éteint peu à peu par la boisson. 

Désormais, les ramifications sont prêtes à se plonger encore plus loin, à tel point que les inclinaisons musicales de Chapman, se destinent peu à peu au monde entier, et que s'il reste si peu célébré aujourd’hui, il mérite plus que jamais d'être écouté partout, sa guitare trouvant des échos dans toutes les cultures. « Cudgegong seems so far away », chante t-il accompagné d'un chœur féminin, comme Leonard Cohen au crépuscule de sa vie. C'est un hymne à une rivière, semblable à mille autres rivières, peut-être l'une de celle prenant leur source au Népal, traversant l'inde, mais en réalité au Pays de Galles, Chapman y livre sa prose avec cette voix d'assoiffé, en peine de breuvage mais pas de spiritualité. Il en insufflera toujours à des chansons rejouées inlassablement, pour certaines, dans la confidentialité de chaque concert. Difficile de raconter un musicien sans ne livrer qu'une seule bonne raison de l'écouter, quand toutes les bonnes raisons son réunies. Écouter Chapman demande une volonté de faire table rase du jour d'hier, et de se prêter, plusieurs semaines, à n'écouter presque que cela. Parce qu'il en vaut la peine.

La musique de Chapman n'est pas immédiate, mais elle est totale. Il explique, avec sa modestie habituelle, que « c'est la chanson qui dicte la musique ». La réalité est plus riche ; car beaucoup des compositions se passent de mots, se placent au delà de narrations circonscrites. Là aussi, pourtant, Chapman tente de nous faciliter les choses ; la plupart de ses instrumentaux sont en fait reliés spirituellement, à une image particulière, une anecdote bien précise.

La complexité à saisir les chansons de Chapman, au premier abord, est due en partie à la façon disjointe dont elles ont été assemblées par le passé. Navigation n'échappait pas à cette règle : il offrait une heure de musique éparse, et cette sensation qu'il existe entre chaque chanson un monde, que les silences qui s'interposent nous déplacent de lieu en lieu. Le tout forme une carte, sans autre limites que notre endurance à écouter, encore et encore, et à se découvrir dans un endroit nouveau. Il y a un formidable sens du mouvement. Little Molly Dream est un instrumental flottant, à la fois superbe méditation sur l’Angleterre des siècles révolus, et projection onirique. The Mallard, ensuite, parallèle entre les souvenirs d'une femme et les visions d'un train anglais légendaire reliant Londres au nord du pays. Les accords utilisés, émouvants, seront répétés à chaque concert, comme la rumeur d'une machine ravivant le pouvoir de l'imagination. Il l'a notamment jouée en compagnie de l'un de ses amis les plus chers, Ehud Banai, résident à Tel Aviv. « Il peut m'amener, musicalement, dans des lieux ou je n'irai pas même dans un million d'années, car il utilise des accordages différents de ceux emploiyés dans la musique occidentale. » The North Will Rise est un moment plus enlevé, en droite ligne de ce qu'il a produit sur Wrecked Again (1973). Puis la chanson titre, qui lutte superbement, aidée en cela par une production aérienne, entre son penchant mélancolique et son envie de lumière. Rare et précieux, Navigation est un chapitre marquant de 50 ans de carrière dévoué à la guitare et à l'écriture de chansons ferventes. C'est là qu'on peut commencer, pour ensuite mesurer, à travers d'autres disques, la vigueur et toutes les qualités du musicien Michael Chapman.

Vingt ans plus tard, après la mort de Bert Jansch, John Renbourn, John Martyn, Townes Van Zandt, qui reste t-il, hormis Michael Hurley et Michael Chapman, pour allier virtuosité et complète liberté ?

samedi 22 octobre 2016

THE GASLAMP KILLER - Instrumentalepathy (2016)





O
inquiétant, original, onirique
électro, expérimental, musique globale

The Gaslamp Killer (William Bensussen) tente le grand alignement, faisant coïncider puissamment les sons de sa propre invention les influences de ses « ancêtres », la musique soufie (Haleva), des vibrations turques et proche orientales qui servent de vecteurs de modernité. Dans cette mission, Amir Yaghmai et les Heliocentrics (sur un morceau bonus de 11 minutes) sont les meilleurs alliés dans cette mission très spéciale.

Pathetic Dreams, avec ses troubles atermoiements, laisse présager un album en forme de voyage intérieur, laissant imaginer une résurrection de l'artiste musicien, qui a failli mourir dans un accident de scooter en 2013. On entend une voix prononcer 'je t'aime' : la première chose entendue en se réveillant sur son lit l'hôpital. Cette preuve de foi d'un parent fait écho à la sienne, car il est clair dès lors que s'il a prévu de naviguer dans des contrées inquiétantes, The Gaslamp Killer a retrouver l'énergie d'insuffler à des paysages de guerre, désolés et lunaires, sa palette de rouges et de bleus. Il n'est pas détaché et cynique, mais investi, et nous invite à l'être aussi, pris au dépourvu que nous sommes par ces sons étranges, exhumés, raides et erratiques, du sable de Californie (The Butcher ou Gammalaser Kill, avec la participation du batteur des Heliocentrics, Malcolm Catto). Puis la session de cordes de Miguel Atwood Ferguson (collaborateur de Flying Lotus, Father John Misty, John Legend...) s'invite dans le tournoiement afro-beat répétitif de Life Guard Tower #22.

Dès les premières secondes de l'album, et pendant toute sa durée, on sent la volonté de faire de cette musique une onde psychique, une émanation de force et d'intransigeance tournée vers les paradoxes et les aspects les plus sombres de l'humanité. Les habitudes de production que l'on retrouve aussi chez Gonjasufi, et les collaborateurs de Breaktrough (2012) sont de la partie, mais on sent la volonté pour The Gaslamp Killer d'affirmer, plus que sa patte sonore, que l'on a déjà découverte par le passé, mais sa présence au monde, dans des contrées de méditation, dans des cavernes oniriques que peu de musiques ont visité auparavant. Il n'y a pas besoin de mots, pour évoquer la proximité fascinante de champs de psychisme altéré, de personnalités transformées, à la sensibilité adaptée au monde à venir : compatible avec la solitude, avec la religion omniprésente, nourrie d'enthousiasme et de défiance. 


L'efficacité presque entièrement instrumentale de l'album parvient à tirer de cette confrontation morbide de la lumière. Et c'est grâce au choix méticuleux qui a été fait des ambiances, complémentaires, la manne mentale et spirituelle creusée par les morceaux d'ouverture est contrebalancée par un morceau bien amarré comme Residual Tingles, qui aurait pu figurer sur 10 000 Hertz Legend, le deuxième album de Air. 


http://music.thegaslampkiller.com/album/instrumentalepathy

jeudi 6 octobre 2016

RADIOHEAD - A Moon Shaped Pool (2016)







Attention, ceci n'est pas la chanson tirée de l'album, mais une version 8 fois plus lente.

O
poignant, orchestral, onirique
indie rock, soul jazz ?

Le succès de Radiohead tient à leur attitude ingénue, qui se traduit par un talent à aborder la musique posément, à être à l'aise quelle que soit leur conformation. Ils sont captivants en duo – Jonny Greenwood et Thom Yorke – comme avec deux batteurs – avec Clive Deamer, de Portishead, en concert -, toujours prompts à expérimenter, à s'amuser, à explorer. Yorke et Greenwood, en particulier, seront surpris dans un magasin de synthés vintage d'Austin avant leur concert en tête d'affiche le 30 septembre 2016 au festival Austin City Limits. Ils échangeront pendant un heure avec un fan sidéré, accosté par Yorke et passionné comme lui par les subtilités du matériel électronique.

Ils ont transformé d' étranges situations de rencontres fortuites et gardé la tête froide par leur pratique, en maintenant une fraîcheur harmonique plus détachée, comme la voix de leur chanteur, puis en utilisant des astuces concrètes pour garder les pieds sur terre, en provenance du jazz, de musiciens à priori plus créatifs qu'eux, et en y combinant leurs formes personnelles d'improvisation. C'est par exemple ce qu'on redécouvre sur Present Tense. Très peu de choses sont nécessaires pour la faire fonctionner, et pourtant un groupe entier perdure, dévoué plutôt à parfaire l'écrin sur lequel viendra se poser la voix de Thom Yorke – l'élément qui porte le groupe, depuis 20 ans, au delà de ceux à qui ils doivent leurs idées musicales et de leur contenance.

La spontanéité et la réutilisation de leur patrimoine harmonique commun, mais surtout un grand soin, au sens de délicatesse, constituent cet album. Plutôt que le plaisir de jouer, c'est leur prévenance qui fait détonner cette œuvre géosynclinale. Leur manière singulière de chanter les chœurs, de jouer les instruments, est devenue progressivement un artisanat. Sur l'album ou en concert, c'est un groupe que l'on imagine dans un atelier. Ce qui les rends excitants, l'instant d'un morceau ou d'une soirée, c'est qu'ils nous donnent l'impression d'entrer directement dans les coulisses de leur création, et à travers leurs chansons, semblent nous donner à voir leurs méthodes et leur inspiration.

Que ce soit la limpidité folk de Desert Island Disk ou la dérive électronique de Ful Stop, on pénètre un univers musical en formation, en structuration, comme la fabrication de prototypes plutôt que d'archétypes. Des éléments épars se rassemblent avec un abandon presque erratique sur Identikit. La batterie, celle des shuffles jazz, est là pour garder le morceau dans le jalon. Les accords utilisés démontrent qu'on est en jazz, plutôt qu'en innovation totale : riches et en mode mineur. Les cordes ondoient se font souveraines et nous rappellent toujours au pouvoir ensorcelant de vrais instruments. C'est particulièrement vrai de Glass Eyes.

Le groupe est le mieux employé quand il explore les friches au dehors de ses instruments originels ; pas de batterie, pas de guitare, pas de basse. Pour parvenir à cet instant gracieux et paradoxal, il faut croire en la magie, en la curiosité que peut susciter la musique. Même s'il n'y a plus une chanson qui vaille There There, on sort sidéré d'avoir aussi agréablement attendu.

The Numbers est une apogée tardive et ésotérique de l'album, quand Daydreaming était son sommet formel. True Love Waits est une sorte de compendium ; le façon dont a été enregistrée cette chanson ancienne est révélatrice du reste, et fait écho surtout à l'intensité mutique de Daydreaming. Méticuleusement harmonisées, elles signent un temps où les tonalités arrivent comme en décalage, jouant de notre vanité à vouloir saisir le disque. Le pouvoir des chansons de Thom Yorke est au-delà des mots, dans les sensations.

D'abord tu te dis que si tu ne l'apprécies pas à sa juste valeur c'est que l'album est sorti trop vite, avant de réaliser ce que signifie son épitaphe : « Le véritable amour sait patienter. » Tu ne le rattraperas jamais vraiment. A Moon Shaped Pool est un album que tu pourras écouter longtemps, de loin en loin, avec le même émerveillement, parce que tu ne l'as pas encore compris, ni complètement appris à l'aimer. Tu mourras candide, et Daydreaming sera la musique de ta cérémonie. Les gens hocheront lentement la tête, se souvenant, rêveurs, de cette chanson d'un groupe qui s’appelait Radiohead. Ils auront l'illusion que, s'il l'avaient écoutée davantage, ils auraient été préparés à ce qui les rend inconsolables dans de telles situations ; leur côté inattendu. Cette chanson te fait tout accepter avec plus de franchise, au delà de n'être plus rien qu'un courant d'air.  

dimanche 10 juillet 2016

JANEL LEPPIN - Mellow Diamond (2016)





oo
onirique, orchestral, fait main
alt folk

http://janelleppin.bandcamp.com/

Mellow Diamond nous rappelle comment certains des albums les plus brumeux et étranges de la musique sont dus à des virtuoses capables de concevoir leur petit monde sans l’aide des lois de la pesanteur. Les talents de Janel Leppin, même si elle est d’abord violoncelliste, lui permettent d’utiliser une vingtaine d’instruments à cordes, dans l’idée de produire une illustration sonore, une ambiance de plus en plus convaincante au fur et à mesure de l’avancée de cet album. Sans oublier  sublime, envoûtant à souhait. Le premier sommet de cet album très immersif est Her Tale was Cut In Two, un paradoxe de plus de sept minutes autour du processus de création. C’est circonvolutions, franges et strates instrumentales superposées, en marge du vrai monde, à la saveur affirmée, et qui pourtant se termine dans le vertige d'un field recording, anéantissant notre équilibre. Le harpsichord, un instrument précieux de toute musique éthérée, s’élève tandis que la voix de J. Leppin gagne en intensité, se délivrant d’une gangue d’orchestration qui raconte vingt ans de fidélité et de circonscription dans le champ de l’interprétation du répertoire classique. Un long entraînement, source de frustration, au terme duquel l’artiste apparaît en expansion, pleine d’idées et assoiffée de tonalités orientales (le koto sur Cast in Gold ou Belly of the Beast). Chez la musicienne expérimentale, on sent que les professeurs ont aiguisé le goût de la transgression sonore.


C’est l’acid folk érudite d’aujourd’hui, comme Pearls Before Swine pouvait paraître érudits à la fin des années 60. Belly of the Beast évoque les audaces de Jonny Greenwood avec Radiohead. Il n’y a là plus grand-chose d’apparent, de tangible, pour notre plus grand bonheur. Par la suite, les sons se font de plus en plus organiques tandis que des voix chorales rejoignent les textures soulignant le côté intimiste et intérieur. Des interludes (Echo Location I, II et III) donnent à l’ensemble l’air d’une symphonie visuelle qui serait le pendant de la bande son d’Angelo Bandalamenti pour Twin Peaks. Parmi ses collaborations présentes et passées, celles avec Randall Dunn et avec Marissa Nadler, ou avec Kyp Malone (TV on The Radio) ne sont pas innocentes à l’heure d’écouter cette musique nébuleuse mais soumise à une certaine forme de densité. On croirait que Namesake débute sur un lit de cristal, soulignant chez l’artiste que la démarche vers l’obscur n’est entreprise que pour capter la lumière la plus émouvante. Originaire de l'état de Washington, elle a produit et mixé son album entre Vancouver, au Canada, et Seattle.

Un album qui se veut tendre vers l’innovation et le futur musical tout en se faisant la réminiscence inattendue à des disques comme ceux de Vashti Bunyan ou Linda Perhacs. Le titre même évoque Just Another Diamond Day (1970).

vendredi 24 juin 2016

M CRAFT - Blood Moon (2016)







OO
onirique, nocturne, apaisé
dream pop, pop rock californien 


Quand on joue du piano, la ponctuation est primordiale. Dans ce qui semble une mer tranquille, sur Afterglow par exemple, la façon de jouer est pleine d'emphase. La différence est subtile avec le calme plat, l'encéphalogramme est accentué par des accords qui transforment la mélodie, avec la lenteur et l'effectivité d'une musique enregistrée dans le silence le plus sourd. Le compositeur d'origine australienne M Craft (Martin Craft, mais on est tenté d'y lire 'l'artisan') enregistre là son premier album depuis Arrows of the Sun (2009), et il se rattache à ceux que la pop laisse à la solitude, tel Bon Iver. Un moyen de tirer du réconfort d'une désolation toute relative.


C'est autour d'un grand piano (si seulement il l'avait transporté au milieu du désert Mojave, ce serait un bon début pour raconter l'histoire troublante de Blood Moon) que se construit l'album, rappelant comment Jonathan Wilson expliquait avoir amplifié le son de son album Fanfare simplement en mettant un tel piano en son centre – les chansons étaient aussitôt devenues plus vastes. Comme chez Wilson, l’ésotérisme est contrebalancé par une maîtrise parfaite de la luxuriance sonore. Blood Moon aurait pu être enregistré sous la supervision de Jonathan Wilson, tant la qualité sonore, la richesse chaleureuse des harmonies et les paroles à l'épreuve de tiraillements intérieurs évoquent Fanfare (écouter Love is the Devil).


Chemical Trails, c'est ces traînées de vapeur d'eau provoquées par les avions et que certains prennent pour des émanations chimiques destinées à changer la réflexivité de l'atmosphère. L'un des arguments de ceux qui affirment l'existence d'une telle chose, c'est qu'on ne regarde pas assez le ciel. Le ciel est un des thèmes centraux de l'album, les possibilités de la lune, une fois ces images d'une beauté frappante ramenées à Los Angeles, ou l'album a été assemblé, puis décrits comme une « odyssée cosmique au piano. »

Fondu dans son propre temps, dans celui de ses origines, dans sa propre ombre, M Craft crée une œuvre détachée de tout impératif, et parvient à nous affecter, en nous donnant envie de retrouver l'origine de ces mélodies, de ces sentiments qui dissimilent de grandes batailles et une grande félicité. Ailleurs, comme sur Me and My Shadow, le piano s'élève dans des traînées scintillantes, avant que de lourdes percussions viennent, doucement, livrer les auspices sereins à la lourdeur de l'air. Midnight et Morphic Fields, voués à d'autres instruments à cordes comme le violoncelle ou la harpe, semblent distendre toujours plus l’espace, tandis que le piano, toujours mesuré et intelligemment utilisé, prend un ton funèbre. Pareil pour la basse sur Where go the Dreams, une chanson qui approche, à renfort de chœurs et de violons, d'un dénouement parmi les plus beaux depuis longtemps : les six minutes exaltant une candeur puissamment reliée à la scène de Laurel Canyon, avec Love is All. Cela comme par un déluge de touches noires, et des chimes, avant que Martin Craft nous dirige peu à peu, éperdu, vers un dénouement lumineux. « I am done with resistance/I am only yours ». La batterie est disparate, comme une pluie intempestive, qui, quelques chanceux le savent, est l'élément le plus musical dans le désert.

jeudi 10 mars 2016

MATT ELLIOTT - The Calm Before... (2016)





OO
Onirique, intimiste, envoûtant
Electronica, folk


Dans la caresse éternelle que nous prodigue Matt Elliott, de sa voix grave et de sa guitare arabisante jouée avec la spiritualité d'un oud égyptien, sur des trames de piano sépulcral, de violoncelle guttural, de choeurs et de courants d'air, on n'attendait pas tant de lumière. Chez Elliott, qui combine Chopin, Leonard Cohen et Albeniz, c'est plutôt l'inverse de la joie qui est habituellement exprimé. Mais sa musique devient, de plus en plus, le résultat d'un large faisceau de réflexions allant toujours bien au-delà de ce qui est annoncé : ainsi The Broken Man, n'était pas seulement le portrait d'un homme brisé, mais une déconstruction émotionnelle évoquant la nécessité d'affronter ses démons, et The Calm Before... se déploie comme un rêve exigeant et enivrant, ou le motif de la tempête sourd mais n'éclate pas, au terme duquel, comme dans chaque album, il aura équilibré les pertes et les gains.



Sur The Feast of St Stephen, sa voix et sa guitare atteignent des profondeurs abyssales, et paradoxalement, capturent la lumière avec poésie. I Only Wanted t Give You Everything, dont le titre seul est un morceau de poésie comme Matt Elliott sait les fabriquer (Le meilleur, sur The Broken Man : If anyone tells me 'it's better to have love and lost than to never have loved at all' i will stab them in the face') culmine sur un mouvement qui va crescendo en intensité, décrivant le tourment d'un homme appelé à un sommeil paradoxal agité, dont on ne sait ce que, des sentiments givrés ou de la caresse d'une femme glacée, il peut préférer garder à son éveil. Sa musique, par la répétition, a un pouvoir révélateur que peu de musiques acoustiques ont la patience d’atteindre. The Allegory of the Cave et son électronique douce, est d'une pureté qui rappelle Cass McCombs sur Wit's End (2011). Le froid et le calme originels se rétablit à la fin... Comme celle de McCombs, la musique de Matt Elliott semble bâtie sur un émerveillement constant. Allégories, évocations de pouvoir et d'amour, sous son calme éthéré, The Calm Before est la quête d'une vérité et d'une réalité inédites. Du grand art !


mardi 14 juillet 2015

JENNY HVAL - Apocalypse Girl (2015)








OO
audacieux, onirique
Expérimental, pop

Capable de jouer le global, quasiment l'universel avec quelques sonorités bien étranges, des structures de chansons éclatées, une voix d'une autre planète, et une envie de rébellion prise à bras le corps, exposant le combat entre la chair et l'esprit. La norvégienne Hval intrigue, intéresse au point que de longues interviews sont publiées sur internet, exposant ses visions de la féminité et de l’hypocrisie, comme des choses solaires et forcément paradoxales. Hval fait du post-pornographisme musical, elle se voit amère, ressusciter les batailles de Lydia Lovelace, repassant les réalités poisseuses de la perversité, la révélation existentielle par la monétisation des corps, ajoutant des mantra oniriques là où il n'y avait qu'un souterrain glauque et puant les humeurs. Et il y ce cocon de constante invention musicale, cette gangue d'audace qui à elle seule suffit pour mettre de côté le message et écouter cette voix dans le tunnel, encore plus fascinantes depuis Meshes of Voice (2014). La chanson Heaven est le grand triomphe de cet album, qui se dresse face à la société comme The Eraser (Thom Yorke) en son temps, mais avec des armes certes différentes et autrement plus castratrices. Est-ce de la harpe, ici ? L'homme est un Dieu pour l'homme, là haut dans les cieux, et c'est pour cela qu'il est urgent de s'occuper de toutes ses contradictions les plus animales. Jenny Hval a beaucoup de choses à dire avec cet album. Quelques suggestions de sensations, de parties de corps ou de doutes vertigineux semblent comme les portes d'un psychédélisme sans cesse rénové. La Fille de l'Apocalypse, c'est celle qui apporte les révélations en soulignant les contradictions de l'être humain.

samedi 16 mai 2015

EFTERKLANG - Piramida (2012)




chronique écrite dans le cadre d'un article à paraître dans Trip Tips 26.


OO
soigné, lyrique, onirique
Pop, Indie folk, orchestral


Ceux qui cherchent dans les manifestations de mélancolie de grand mouvements, et des tournures originales, devraient écouter Efterklang, qui le font d'une façon assez détachée pour rappeler des parangons de la musique électronique comme Matthew Dear, jamais Sigur Ros et rarement Bon Iver. Il m'es arrivé de songer, comme modèle du chanteur Casper Clausen, à Mark Hollis, du groupe pop Talk Talk, à sa manière un peu détachée et froide. Une chose qui frape en voyant Caser Clausen en concert, c'est son allure de grand échalas, résolument penché au-dessus de ce qu'il chante. A ce point de la progression du groupe, critiquer la façon de chanter de Clausen – particulièrement peu démonstrative – revient à tenter inutilement de causer une mutinerie sur un navire en critiquant son capitaine. Plusieurs membres d'Efterklang ont d'ailleurs déjà quitté le navire, pour que le groupe se retrouve désormais sous a forme d'un trio - souvent bien entouré (Nils Frahm au piano, Peter Broderick au violon...). Il ont raté les retrouvailles de Clausen avec la mélodie vocale, ici, sur Between the Walls surtout.
La richesse de cet album se mesure en termes conceptuels et musicaux. Musicalement, c'est une profondeur sans exubérance, basée sur la qualité de sons (sur la finale Monuments par exemple). Et que penser de la façon dont le concept - isolement dans une ville fantôme - se transforme en méditations lyriques affectées ? Leur nouvelle marque de fabrique, en comparaison avec Parades (2007) et même Magic Chairs (2010), est une force minimaliste basée sur une rigueur un peu triste.
Told to Be Fine démarre dans le feu de cette ferraille frappée, transformée en percussions hétéroclites comme celles des premières nations, figurant un travail à l'unisson, les musiciens faisait désormais office de mineurs à la place de ceux qui ont quitté Piramida, la ville polaire slave, depuis longtemps. Ces marimbas improvisés produisent des sons réticents à se mélanger, enfermés chacun dans leur propre résonance – ils produisent une forme de vide et de beauté dont on ne prend la mesure qu'au fil des écoutes. Told to be Fine se termine par des chœurs, non pas ceux d'une chorale de 70 femmes, cette fois, mais du trio, qui répètent « Told you it's ok/keep me away » « Je t'ai dit que ça irait/de me laisser à l'écart. » Au final, la chanson ne laisse pas une impression très physique, mais plutôt celle d'émotions lointaines renfermées, de lieux sacrés que la lumière de cette musique pop moderne dénature. Les méditations de Clausen, ses refrains répétés discrètement, sont autant de moments emblématiques du disque dans ce qu'il contient de détachement. C'est dans l'écart entre ce qu'on entend et ce qu'on verra, une fois le groupe sur scène, que réside aussi l'intérêt d'Efterklang, un groupe capable de se réchauffer au fur et à mesure que des musiciens de talent se mettent à jouer, au fur et à mesure que le public joue à se perdre dans leur mélancolie sophistiquée.

dimanche 13 juillet 2014

SLOWDIVE - Pygmalion (1995)








OO
apaisé, inquiétant, onirique
electronica, shoegaze

Après l'écoute de Pygmalion et un aperçu de la carrière de Slowdive, c'est plus facile de voir ce qui rend un groupe attachant. Entre 1991 et 1995, ils n'enregistrent que trois œuvres avec juste assez de non-dits et de silences entres elles pour susciter le fantasme dans l'imagination. Nos rêves étant basés sur ce que ce groupe aurait pu être, et donc, par extension, deviendrait peu à peu dans les cœurs des auditeurs à venir. En 2014, Slowdive jouent de nouveau des concerts d'une grande qualité. Ils viennent combler le vaste espace qu'ils ont laissé en disparaissant sous les quolibets de la presse anglaise utilisant alors Oasis comme échelle d'appréciation. Just For a Day (1991) les a mis sur la route de Souvlaki (1993), avec lequel ils ont trouve l'apothéose de leur son, capable de provoquer tant d'effets complémentaires sur l'auditeur : relaxant, excitant et émouvant. Puis Pygmalion, enregistré presque entièrement à l'aide d'un ordinateur et de boucles, a presque failli déconnecter la musique de sa patte humaine, dans l'intention d’enregistrer l'album céleste ultime. On est loin de la musique d'ambiance de Brian Eno : d'abord parce que Slowdive reste un groupe. Qui décide de sacrifier presque tout ce qui faisait le succès des groupes des années 1990. Comme My Bloody Valentine avec Loveless (1991), ils poussaient leur volonté d'expérimentation dans ses derniers retranchements : mais alors que ce dernier ne laissait presque plus aucune place pour l'auditeur, Pygmalion fait une grande place aux appréhensions et aux inquiétudes que suscite l'écoute de cette musique. On y entend tout ce que l'electronica et le rock alternatif a fait de plus désolé depuis. S'ils fallait choisir un seul morceau, peut-être serait-ce Blue Skied and Clear : mais comme toujours dans ce genre d'expérience, chaque morceau contient des éléments visionnaires et participent de l'atmosphère qui fait qu'émane de Pygmalion un style affirmé, en dépit de ses contours diaphanes.


  • On peut écouter Alison ou Souvlaki SpaceStation pour se prouver que Slowdive faisait partie des grands du mouvement shoegaze. 
  • Inutile de préciser qu'ils ont beaucoup inspiré : Sigur Ros, Radiohead... Cette année, le groupe français Alcest, avec un morceau comme Delivrance, rappelle beaucoup Pygmalion. 


lundi 19 novembre 2012

Midget ! - Lumière d'en bas (2012)




 



Parution : novembre 2012
Label : We are Unique ! Records
Genre : Dream folk, Chanson
Mes préférées : Don't ever, Sleepwalker, Cet Air, Wheel the Real


Qualités : Doux-amer, soigné, onirique


La musique sur le premier album du tout jeune duo Midget ! serpente et se faufile à la cadence de ses guitares étouffées. C’est un animal rêveur, d’apparence modeste, mais qui recouvre peu à peu vos sens, à votre insu, ouvre ses pattes membranées pour vous inspirer des sensations. Selon les heures du jour, Lumière d’en bas peut apparaître comme un traitement plus ou moins insolite, toujours bénéfiques à vos sens de diverses façons. Je me réjouis toujours de nouvelles grâces, de nouveaux moments de langueur, de petites félicités harmoniques, pensant entendre peu à peu les mécanismes qui font l’irrévocable beauté de la musique toujours légère de Midget !. On se laisser porter par des instants fugaces : ce refrain par exemple, « Le serments se font à ciel ouvert/tu le sais, Amour, tu le sais. » Pour mériter leur étiquette de « meilleur duo/groupe dream-folk de l’année », ils n’ont qu’à nous confronter, ce qu’ils font, à des évocations de rêve pur : la parfaite Sleepwalker, et une ligne ça et là, sur Les Mailles par exemple : « C’est un tel éclat que l’on ne voit jamais/Au-delà des cercles d’ambre sous les paupières ».

On imagine combien il est difficile d’enregistrer un album aussi doux sans échouer. Claire Vailler et Mocke ont tiré ensemble tous les fils invisibles de ces chansons françaises ou anglaises, empruntant à la poésie de ces deux langues d’une façon vraiment personnelle. Inspirés par de délicates structures mélodiques jouées à la guitare, ils ont poussé les enveloppes et les ont embellies de claviers discrets et d’autres instruments servant de ponctuation et donnant des visions féériques à leur partition. Le résultat a une intimité, une douceur qui s’intensifie avec ses velléités progressives.

Claire décide de chanter de mille façons, court le danger de ne pas trouver  le ton juste. The Scottish Way ou Le Vert et le Gris semblent danser tant de mouvements simultanés et trouver dans ces mouvements apparemment disjoints une identité et une nouvelle assurance. « J’ai perdu mon cœur, j’ai perdu ma folie/contre ma peau/Avant de la laisser couler sur l’étendard ou la foule qui s’éloigne. » Midget !, c’est comme regarder ces danseurs flamands exécuter leurs interprétations contemporaines, oniriques et doucement sauvages d’une pièce de Ravel - version chanson folk.


Outre la richesse harmonique qui constitue la signature du duo, une gravité envoûtante fait surpasser aux chansons leur formes de comptines, lorsqu’on évoque un désir rejeté sur Don’t Ever ou l’arrivée de l’hiver sur Cet Air. Cette dernière est une petite gemme qui entrecroise les mélodies. Puis vient Wheel the Real. « Rip the bitter and sour/things that creep at your side. » On peut sentir ces choses rampantes gratter de leurs petites pattes espiègles et vous inculquer chacune une image, un mot, un son, une contribution précieuse et parfois amère. Le refrain est encore de ces moments chatoyants : « You reap what you sow but it’s not what you are/Until you decide you will never never never/Know who is to blame if you’re on the wrong side.” On se laisse porter et déposer ailleurs, par la seule poésie des mots.

Plus d'infos : http://www.uniquerecords.org/artists/midget-_27/lumiere-d-en-bas_74.html


dimanche 2 septembre 2012

Michael Hurley - Ancestral Swamp (2007)



Parution : 2007
Label : Gnomonsong
Genre : Americana, folk
A écouter : Dying Crapshooter's Blues, 1st Precinct Blues, When i Get Back Home

OO
Qualités : Onirique, apaisé

Dans un album de chansons folk américaines, vous pouvez aimer les histoires qui sont racontées ou la façon dont elles sont racontées. Le mieux, c’est lorsqu’il existe une corrélation parfaite entre le chanteur qui raconte l’histoire et son histoire. A ce petit jeu, Michael Hurley est hors concours ; il vous parle de bandits, de rencontres avec les morts, de gens dans le pêché et d’autres qui trépassent brutalement, avec une attitude excluant toute belligérance. Avec sa voix trainante, il se place aux côtés J.J. Cale et Ry Cooder – et rend hommage au Delta blues qu’il pille avec bonheur, mélangé à la country et au folk du vieux pays. Jelly Roll Morton, Burl Ives, Hank Williams ou Bo Diddley sont des noms qui ont toujours signifié beaucoup pour lui, même s’il a toujours évité la révérence. Sa façon élusive est devenue un petit jeu et depuis 1964 et 20 albums solo, il a eu le temps de s’y entraîner. C’est comme l’humour et le dessin, que Hurley pratique en bandes dessinées où il s’est inventé le personnage d’un loup entouré d’une faune diverse, amusante et provocante.


Le charme un peu rugueux de sa musique – picking et bending à la guitare acoustique, violon hérité d’une tradition Appalachienne et piano électronique somnolent - tient à une façon rêveuse, décalée de jouer, d’inventer de petites tournures au fur et à mesure qu’il joue. Il détourne avec un certain romantisme les racines de la musique américaine, qu’il connaît par cœur. Hurley est de ceux qui laissent les choses se produire d’elles-mêmes sans se dépêcher ; il pourrait même être l’un de musiciens américains les plus authentiquement cool, laissant pantois plus d’un jeune musicien au désir de nonchalance. Devendra Banhart, symbole de la nouvelle scène folk excentrique californienne, s’est pris au jeu, en décidant de faire paraître sur son propre label Ancestral Swamp, un disque qui, de part la nature même de sa conception (des chansons jouée entre 2001 et 2006) sait prendre son temps. Après tout, Hurley a même attendu 2012 pour publier pour la première fois des morceaux datant de 1964.


Ce sont souvent les chansons les plus longues qui sont les meilleures chez Hurley, longues et languissantes. Toutes les fausses fins, les reprises et les expérimentations de ses doigts sur les cordes de guitares nécessitent qu’il perdre un peu son focus en route – mais il le fait sans jamais cesser de nous captiver. Ici, c’est Lonesome Graveyard, 1st Precinct Blues, et When i Get Back Home. La première est interprétée au piano électronique, un instrument utilisé ponctuellement par l’artiste musicien. Elle aurait trouvé sa place à la fin d’un album de Cooder, par son évocation d’une rencontre avec un fantôme entreprenant, et la tendresse qui en découle. Seulement elle est délibérément au début de l’album. Quant à la troisième, qui dépasse 6 minutes, le moins qu’on puisse dire c’est que le terme de terroriste musical, qui a pu qualifier Hurley du temps où il faisait partie des Holy Modal Rounders dans les années 60, est à l’opposé de la chaleur et du confort que l’on peut ressentir à son écoute.


Quelques surprises vous attendent ; Dying Crapshooter’Shoes est plein d’action par exemple, décrivant l’entrée en enfer d’un joueur invétéré dans un ambiance festive et avec une galerie de personnages cocasses ; ses partenaires de jeu et 26 hôtes de table dansant le Charleston. Le Charleston ? Sur Gambling Charley, Hurley et son violon sont encore plus ancrés dans le 19ème siècle. Streets of Laredo ressuscite sans effort le mythique far-west et ses cow-boys. Finalement, il est beaucoup question de communications entre 2 mondes, et de métamorphoses, comme le suggèrent sur la superbe pochette ces eaux miroitantes, chamarrées et mystérieuses. Hurley en fait scintiller la surface, traverse ce fleuve du temps en s’aidant aussi, sur When i Get Back Home, d’un banjo. Ce qui empêchera la léthargie de vous gagner, c’est la facilité avec laquelle Hurley impose sa présence, sa voix, son jeu épars, parfois ébouriffé, faisant d’Ancestral Swamp – appelé ainsi en égard au puits métaphorique duquel il tire son inspiration à travers les âges - un album d’Americana inhabituellement riche.

samedi 8 octobre 2011

The Umbilical Chords - S/T (2011)


http://www.myspace.com/the.umbilical.chords

Genre : post-punk, psychédélique
Qualités : sombre, onirique, original
°
Dès les premières secondes, The Umbilical Chords nous projettent par le biais de fields recordings dans un monde de nuit étrange, une mise en scène aux formes à peine devinées dans le noir, et où les sons sont étouffés. Il faut voir les tableaux de Scott Batty, moitié de ce duo étrange et pénétrant évoluant entre Manchester et Paris. Dans ces peintures-collages, des silhouettes spectrales y évoluent dans une noirceur épaisse, des formes étirées et démembrées gagnent au change de leurs bras et jambes une nouvelle poésie des corps auprès de Nietzche, de Giacometti. Il participe notamment à une exposition, Autoportaits, qui compte aussi Robert Crumb.

C’est avec le même magnétisme, la même fascination pour les corps et la confrontation physique que le duo parvient à provoquer quelque chose qui ressemble à une puissante inspiration, se dérivant des sources post-punk que patronne le groupe américain Swans et de psychédélisme sombre, ou des schémas en apparence mornes et répétitifs gagnent une profondeur inattendue. Accompagné par Le Hibou (Basse, effets sonores, arrangements), capable d’ambiances parfois menaçantes et toujours oniriques, Scott Batty brille par le choix de ses mots. Avec une pointe d’humour, qui sera imprescriptible, voire indécelable pour certains, sa poésie obsédante semble se baser sur la répétition d’images mentales, créant un mantra qui à force de travail sur les textures, les intonations. « Sex friend never disappoint/Always good for a giggle », entonne t-il sur Sex Friend d’un voix qui, par des moyens inavouables, insinue la bonne humeur. Comme s’il avait choisi de disséquer les instants même qui provoquent nos sentiments, de les remettre en évidence, dans leur ambivalence, en les travestissant.

Le chroniqueur culturel Pacôme Thiellement, les a déjà repérés et a passé sur France Culture Sex Friend aux côtés de titres par Primus et Secret Chiefs 3. Dans un long article qu’il a consacré au travail de Batty, il dira : « Scott Batty est un poète. Tous ceux qui ont le plaisir de partager certains moments de vie avec lui, ceux qui ont la joie d’être ses amis, le voient sans cesse à l’affût, cherchant instinctivement les rapports entre des images, des mots, des sons, des personnes, décollant et recollant le monde : retrouvant des rapports, réinventant, sans cesse, l’instant, avec une faim gigantesque.»

Ou encore : « Dans ses textes, moins nombreux que ses images mais cependant capitaux, Scott ne cesse de rechercher la signification de ce qu’il voit en image. Pourquoi voit-il ça ? Qu’est-ce qu’un artiste ? Que doit-il faire ? Que doit-il vivre ? Que doit-il montrer ? L’éthique de Scott Batty est contenue partiellement dans un texte poétique proche du manifeste et qui s’appelle The Art of Skinlessness (qui est aussi le nom d’un autre des ses projets musicaux). Ici, il explique son art, l’art d’être sans peau, "à vif", entièrement perméable aux émotions qui traversent le réel, sacrifié au réel, comme un "fantôme affamé" de théâtre kabuki. L’artiste est une sorte de shaman urbain, un modulateur d’énergie. C’est un guerrier : il traque les émotions, nourrit toutes celles qui dévient, toutes celles qui tombent. »

http://laguerretotale.blogspot.com/2010/05/les-anges-de-scott-batty.html

mercredi 7 septembre 2011

{archive} Vashti Bunyan - Just Another Diamond Day (1970)


Parution : 1970
Label : Dicristina Stair
Genre : Folk rural, acid folk
A écouter : Glow Worms, Rainbow River

Qualités : féminin, onirique,

Comme Parallelograms, l’album de Linda Perhacs, Just Another Diamond Day (1970) ne contenait que des chansons originales écrites ou co-écrites par Vashti Bunyan, une chanteuse qui est devenue aujourd’hui l’un des artistes les plus chéries de la scène folk anglaise, réputation tributaire de ce premier album parfait. Comme Moyshe Mcstiff ou Time of the Last Persecution, Just Another Diamond Day allait attirer le plus ardent des cultes. La musique de ces disques et si saturée des âmes des artistes qui la font qu’à la fois les sons et les philosophies qu’ils contiennent sont tangibles pour l’auditeur.

La jeune Vashti Bunyan eut une vie de bohème en compagnie d’un certain Robert Lewis, étudiant en Art. Ils partirent avec une caravane et un cheval, depuis Londres, rejoindre l’île de Skye, à l’ouest de l’écosse, dans l’archipel des Hébrides, où Donovan prétendait une communauté artistique. Ils furent aussi de passage au Pays-Bas où Bunyan donna quelques concerts désastreux. De rencontres fructueuses en mésaventures, et malgré ses sentiments pessimistes quant à l’industrie musicale, Bunyan écrivit des chansons à cette période, telle Glow Worms, l’une des plus pures et des plus belles à figurer sur un disque aux standards célestes. « Ca a probablement été la dernière chanson d’amour que j’ai écrite », dira t-elle. «Robert m’a dit : ‘Pourquoi n’arrêtes tu pas d’écrire toutes ses petites chansons d’amour misérables pour écrire sur le monde autour de toi, toutes ces choses merveilleuses que nous découvrons ? » Lewis participa à l’écriture de chansons inspirées par leur voyage, comme Window Over the Bay, l’idyllique Hebridean Sun et Trawlerman’s Song, bien qu’il ne prit pas ces chansons avec le sérieux qui caractérisait Bunyan. « Il semblait que les chansons les plus légères provenaient des moments les plus difficiles », remarquera Bunyan, faisant référence à Jog Along Bess et comment elle fut écrite dans le passage le plus tourmenté du voyage. Une fois arrivés à destination en Ecosse, il s’avéra que Donovan était bien trop occupé par sa carrière. Malgré cela, la communauté était bel et bien là ; mais Bunyan et Lewis décidèrent qu’ils préféraient continuer de voyager et retraversèrent l’Angleterre en direction des Pays-Bas.

A Londres, en 1969, ils rencontrèrent Joe Boyd, tout comme Robert Kirby, qui avaient travaillé avec Nick Drake sur Five Leaves Left (1969). Malgré son manque de formation musicale, Bunyan supervisera le travail de Kirby lors des sessions d’enregistrement de ce qui deviendra Just Another Diamond Day. «Je ne connaissais rien à la théorie musicale, rien du tout, mais j’avais écouté des violonistes des Hébrides, et j’ai trouvé cet extraordinaire musicien avec un Stradivarius. Je lui ai demandé : « Peux-tu le faire sans vibrato ? Je ne pense pas qu’il ait joué ainsi depuis l’âge de trois ans ! Il était effrayé, mais il l’a fait. » Depuis la façon dont l’expérience de voyage quotidienne de Bunyan a inspiré les paroles de son disque jusqu’à cette manière empirique de visionner l’instrumentation de son disque, Just Another Diamond Day est un bel exemple de contrôle artistique total, pour donner un document émotionnel brut. Cependant, l’album, une fois terminé, ne plût pas à Bunyan. « Il y avait beaucoup de choses dans ce disque que je ne pouvais supporter, sa nature folklorique : on aurait dit qu’il avait été enregistré autour d’un feu. Ce qui était probablement l’idée qu’en avait Boyd, mais pas la mienne. Je ne voulais pas qu’il sonne fait-main. »




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