“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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Trip Tips - Fanzine musical !

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dimanche 5 novembre 2017

SUSANNE SUNDFØR - Music for People in Trouble (2017)




OO
nocturne, sensible, pénétrant
Pop, folk 

Des artistes ont dit que certaines années qui ont mené à 2017 n'étaient « pas bonnes pour la musique folk ». Le folk n'est plus musique populaire depuis longtemps, il est devenu l'apanage de ceux qui souhaitent quitter la célébrité, ou ne jamais l'acquérir. En 2017, plus personne ne se plonge en soi pour y chercher un sens à l'existence. C'est que qu'affirmerait la norvégienne Susanne Sundfør, échappée d'une rêve de Léonard Cohen, par une provocation dont elle a le secret, pour intimer exactement l'inverse : l'urgence d'effectuer ce voyage en soi-même et de cesser d'agir par obéissance à une folie. Ten Love Songs, le précédent album de Sundfør, la voyait expérimenter avec des sons électroniques.

Elle signe avec Music for People in Trouble son désir de retraite de la vie publique – Ten Love Songs a fait d'elle une star en Norvège.

Le folk sied parfaitement à la partition gothique de Sundfør, une personne chez qui les présages funestes pour d'autres, les corbeaux par exemple, deviennent des mantras, des images pourvues d'assez de force pour s'élever. C'est ce qui se produit sur la première chanson de l'album, où la chanteuse se fait de toutes les dimensions pour s'ériger, avant de revenir à sa condition de poussière humaine. « I'm as empty as the earth/An insignificant birth/Stardust in a universe/That's all that I am worth ». Tout ce qui nous constitue est à la surface. Nous sommes des être de sensation, ou alors nous ne sommes rien. Ce sera ce un rapport conflictuel entre ce qu'on croit ancré dans son cœur, qui nous aide à vivre, et ce qui n'existe que de façon superficielle et qui nous fait vivre malgré nous. Sundfør change de perception constamment pour susciter notre réaction.

Les choses gagnent en intensité avec Reincarnation, où la compositrice lorgne habilement du côté de la ballade pop, cette fois, ses arpèges agencés comme un refuge. The Sound of War est une litanie longue et douloureuse, où l'artiste s'engage à révéler les blessures qu'a provoqué son passage dans le monde. Elle assied l'autorité dont elle fait preuve sur son œuvre. Trop imprévisible pour une chanteuse de pop, elle montre ce qui se produit lorsqu'une âme romantique est aussi dotée de talents de musicienne et de productrice afin d'offrir une vision totale.

Au deux tiers de la chanson, un Do dièse mineur apocalyptique s'émancipe dans un espace sidéral de Floydien. Sundfør nous surprend par une atmosphère composite, entre restitution de plages émotionnelles suspendues dans l'infini, et effort pour transmettre un message dans le présent, cela lié par la musique concrète. « We don't choose life, life does us » prononce une voix d'homme dans la chanson-titre, avant de déboucher sur un arpège de guitare solitaire, à laquelle vient gracieusement se joindre une flûte.

Le justesse de l'album dépend de la variété et des contrastes. En opposition aux ballades pop, la veine jazz est éclairée par la performance, au saxophone, d'André Roligheten sur Good Luck, Bad Luck.

« Don't trust the ones who love you/Cause if you live them back/they will always disapoint you/It's just a matter of fact." Une telle phrase, plutôt qu'inutilement défaitiste, se laisse entendre comme une provocation. Elle ne nous appelle pas à nous isoler, mais bien plus à renouer des relations sur de nouvelles bases plus solides, moins illusoires, plus spontanées. La même chose sur l'accrocheuse No One Believes in Love Anymore, dont le titre seul incite à la protestation. En creux, elle suggère que l'amour existe aussi au fond de nous, et pas seulement par commodité sexuelle, comme certains finiraient par le croire. Sundfør ne cesse de noue mettre face à nos images d'Epinal pour les briser. Elle ne cesse de s'interroger. What it is ? What it means ? Expose t-elle dans un moment galvaniseur à la fin de l'album. En romantique invétérée et désespérée, elle porte une accusation fatale contre ceux prétendant avoir sondé l'amour et drainé le monde de sa magie. « The almighty scientist/Says most of the universe is empty and gods don’t exist/Well maybe that’s where our love ends up/No holy grail, just an empty cup”.

Il y a le sens d'une patience, d'un temps si long qu'il amène Sundfør au bord de l'existence. Elle semble y rencontrer des poètes tels le britannique William Blake, qui se posa cette question. « What is the price of experience ? Do men buy it for a song ? » Sundfor est à sa place auprès du poète. Elle sait qu'il y a des prix à payer que l'on imagine pas, et que l'argent n'est parfois pas la solution.

Inspirée par Dolly Parton, Undercover est peut-être la chanson qui se bat avec le plus de sensualité contre le refroidissement des cœurs. La voix de Sundfør, brillante depuis le début, exprime une extase durement gagnée. Dans une éclaircie de country-pop, elle se détache d'une atmosphère plombée par la crainte, et place au premier plan l'envie d'indiscrétion, la témérité sentimentale. Il est présomptueux de faire croire que rien ne nous est caché. Là, elle manifeste l'envie de se cacher, juste un petit peu, puis de se montrer, comme par jeu érotique. Dans Bedtime Story elle évoque Marissa Nadler, plus que jamais. Elle a cette façon d'évoquer l'état du monde comme miroir d'un émoi profond. « All the birds are gone/ And all the oil’s been spilt/ And left us on this earth alone. » De Nadler, l'album conserve cette pedal steel porté à une langueur extrême, très éloignée de son utilisation dans la musique traditionnelle américaine. Elle sait donner, comme les meilleurs, un sens de familiarité et d'étrangeté à la fois, ne laissant que lentement deviner le monde étranger depuis lequel elle chante. L'un de ces univers qui peuvent brusquement figer votre existence, mais auquel Music for People in Trouble vous a préparé.

Et, toujours, dans chaque son patiemment fabriqué, souvent à partir d'instruments acoustiques, parfois non, il y a la recherche d'un objet concret auquel se raccrocher. C'est la différence avec le monde animal que Sundfør côtoie : eux n'ont pas besoin de constance, ni rien à quoi s'accrocher, ni la conscience de changements inéluctables. Surtout, ils n'ont pas peur de la solitude ni de l'ennui.

Le groupe américain The Mountain Goats ont sorti un très bon album sur ce la permanence des sentiments du gothique, d'hier à aujourd’hui. Leur esthétique, et comment il ont changé la musique, avec leurs émotions. Susanne Sundfør est de cette nature là. Une artiste à part, que l'on a envie, après un tel album, de défendre de l'oubli.

Enfin, la présence lointaine de John Grant, l'un des grands chanteurs pop masculins de ce continent, offre sa voix de bûcheron sensible dans un rôle où on l'imagine maquillé d'eye-liner et de fond de teint, sur les cinq minutes tétanisantes de Mountainers. Il n'est pas dans la nature de l'homme de faire le premier pas vers son avenir. Il préfère l'ignorer et c'est normal. Mountainers accueille l'inconnu, dans une onde presque chamanique. « Now I know, will never be what you need, no/What we are, what we want, it will never change/We will break through your walls, unstoppable /Wild wolves/Wild wolves/Wild wolves/Wild wolves » répéte t-elle dans cet instant de transcendance.

dimanche 15 octobre 2017

WIDOWSPEAK - Expect The Best (2017)



O
Nocturne, envoûtant, soigné
Shoegaze, rock alternatif


Qu'est-ce que le "meilleur" ? Est-ce mesurable ? Finalement le désormais duo britannique Widowspeak se serait dévoué à une musique entièrement personnelle, et font paraître leur meilleur album.

Molly Hamilton, dont le prénom seul évoque la retenue compassée, a puisé avec plus de vivacité et d'intelligence que jamais dans ses influences, descendant leur cours plutôt que de le remonter. Elle montre comment se sont divulguées en sous-main les inspirations du rock mélancolique, et de l'élégance excentrique. Les collaborations d'Anton Newcombe et de Tess Parks sont évoquées. Seule la rugosité manque.

Fly on The Wall arrive rapidement, et donne l'impression que tout est désormais suspendu à notre attention, notre souffle. Elle ploie lentement sous sa propre audace, dans une répétition qu'on aimerait beaucoup plus insistante. L'intensité de cet aboutissement, récurrent dans d'autres chansons comme Let Me, en dit long sur le ton de l'album, cette façon de retenir chaque émotion et de l'amplifier jusqu'à la toute fin.

Ces chansons, si elles démarrent avec de francs accords de guitare électro-acoustique, signature du groupe, ont bien plus d'inertie, de profondeur désormais. Quelques influences particulières ne nous quittent pas, comme celle de Hope Sandoval sur Warmer. Car la voix, fondue dans un sempiternel écho, est rejointe par des textures oniriques empruntant au jazz comme au rock, ce que Sandoval privilégie. Dans son timbre, Hamilton a ce mélange de conscience et d'innocence donnant, au fil des écoutes, la sensation d'une maîtrise totale.

Si le studio s'exprime aussi si bien, si l'espace s'entend dans sa dimension épique, terrible, et si limpide, c'est que Kevin MacMahon a travaillé à la fois avec Real Estate et Swans aussi, deux groupes dont les résultats en studio se détachent par leur précision.

Une chanson intitulée simplement Dog contient un refrain lumineux. « I wanna stay, i wanna stay, i wanna stay. » C'est une affirmation de présence physique, cette décision de vouloir influer plutôt que de quitter le monde. Au delà de cela, il y a des sons qui miroitent, chatoient, créent une harmonie mélancolique. Expect the Best fait l'évidence de la persévérance en musique : il faut du temps à certains groupes pour atteindre une apogée, en plus de s'entourer des bonnes personnes.

vendredi 1 septembre 2017

{archive} KATH BLOOM - Restless Faithful Desperate (1983)




OOO
nocturne, intimiste, envoûtant
folk, folk blues 



Restless Faithful Desperate est élémentaire et passionné. Une chapelet de notes languissantes, pas de refrains mais des tournures de phrases envoûtantes dans des chansons entrelacées. Kath Bloom possède l’une des voix les plus fluettes et incorruptibles, une voix que Josephine Foster, entraînée pour l’opéra, répliquera plus tard.

Il faut demeurer attentif, pour laisser les paroles de Kath Bloom s’envoler vers l’extase, après des écoutes répétées. Des impressions vivaces, capables de nous manœuvrer. « When i feel your sorrow, will you die tomorrow, I feel you coming, it’s cold, it’s cold, it’s cold, it’s cold. » La montée vers l’orgasme apporte une révélation non de deux êtres fusionnels, mais d’un terrain de doutes et de peurs, la chaleur corporelle dénuée de chaleur humaine. On trouve là ainsi des connotations troublantes, charnelles, envoûtantes. Soufflant le chaud et le froid, Bloom nous introduit à une nouvelle pratique de l’impatience, la sienne, une urgence bouleversante. Avec son titre sans équivoque, Restless Faithful Desperate promet la mélancolie : à l’écoute des chansons, son impact physique proche de l’exhibitionnisme se révèle l’affaire de tout le corps.

You Give Me Something et Just Don’t Tell me That It’s Gone, sont deux chansons séparées qu’un thème mélodique lie. How It Rains, dans sa première partie instrumentale, n’est rien d’autre qu’un arpège et le souffle que Bloom capte sur la bande. Et quand elle émerge entièrement formée, c’est à dire ce que beaucoup d’artistes musiciens considéreraient comme trop singulière, la mélodie est des plus languides. Parfois, comme sur Look at Me, l’impression est celle d’une berceuse nocturne, chantée à un enfant nu. «Why don’t you look at me right now/there must be something i can give you, i would do anithing to keep you, you know... »

Restless Faithful Desperate repose aussi sur la guitare, aussi aérienne qu’évocatrice, grâce au jeu blues de Loren Mazzacane Connors, avec l’utilisation d’un bottleneck et la façon de tirer sur les cordes pour les faire chuinter. Plus tard, Connors sera perçu comme un guitariste d’avant garde, mais ici, son artisanat marque en toute simplicité une rupture avec la façon dont se déploie les musiques alors, conduites par le rythme et d’autres formes d’autorité externe. Encore aujourd’hui, difficile de trouver un album si délicat.
Après quinze ans de silence où Bloom joue les mamans tentant de joindre les deux bouts, elle reprend la musique en 1999, après que le réalisateur Robert Linklater ait introduit une des ses chansons dans le film romantique Before Sunrise (1995), avec Ethan Hawke et Julie Delpy. Depuis, sont parus par exemple Loving Takes This Course, un disque pour saluer la finesse de Kath Bloom auquel participent Bill Callahan, Mark Kozelek ou Scout Niblett ; ainsi que Thin Thin Line, en 2010, qui maintient le folk au firmament, là ou l’a placé Neil Young.

jeudi 10 août 2017

LESLIE MENDELSON - Love and Murder (2017)




O
pénétrant, nocturne
pop, country folk

Originaire de New York, l'une des raisons qui lui ont valu une comparaison avec Carole King, Leslie Mendelson tend parfois vers la tristesse ostentatoire que l'on entend chez certains chanteurs pop dès qu'il jouent des ballades au piano. Elle a la voix facile, une aisance à composer des chansons paraissant vite familières, et est capable de leur insuffler ce petit supplément d'âme qui fait qu'on y revient. Les influences jazz ou country blues, dans la deuxième moitié de l'album, la montrent capable d'une maturité apaisée. Parmi les sept chansons originales, trois reprises montrent aussi les cordes sur lesquelles elle joue, notamment Just Like a Woman. Deux chansons choisies parmi les très nombreuses qu'elle reprend en live.
Elle y est accompagnée de musiciens et de chanteurs pour qui entendre entendre la pop et le jazz dans le piano de Leslie Mendelson apportent une quiétude que l'on soupçonne longtemps attendue. Pour la reprise de Blue Bayou (Roy Orbison), elle s'appuie sur la participation de Bob Weir, le fondateur des Grateful Dead. Leur amitié gravite autour de sessions au sein du studio d'enregistrement maison, en californie. C'est son talent et son sens de l'emphase seule à son instrument, guitare ou piano, qui permet à Leslie Mendelson d'offrir des chansons que l'on ressent intactes. Elle est du type à beaucoup jouer, mais à peu enregistrer, comme si elle avait craint de ne pas avoir suffisamment de matière pour produire Love & Murder. L'aspect sans fioritures est finalement la force du disque. L'aspect lugubre de Jericho ou de Murder Me s'explique en partie par la perte de son compagnon et producteur, mais c'est aussi une recherche d'intensité, et une façon de rendre ses images plus vivaces et obsédantes. Dans la même veine, The Circus is Coming évoque une ballade de Tom Waits.

samedi 20 mai 2017

{archive} THE AFGHAN WHIGS - Black Love (1996)


OO
Rock
nocturne, intense, lyrique


Greg Dulli a été désigné de bien des façons tout au long de sa carrière. Il a été qualifié de misanthrope, de misogyne, d’arrogant. Ses obsessions charnelles, bien documentées dans son œuvre, et son attitude extravagante en concert ont certainement cimenté la perception de Dulli comme de la star de rock caricaturale - froid, insensible, et complètement égocentrique. Toutes ces allégations pouvaient être vraies à d’autres époques, tandis que le groupe fonçait, dévoyé par sa fascination pour les sentiments extrêmes.

En 1996, dans l'indifférence de la critique et surtout accablé de comparaisons défavorables avec son prédécesseur toxique, Gentlemen (1995), paraît Black Love, une tentative d'album grunge romantique. Greg Dulli, Rick McCollum, John Curley, Paul Buchigani, et une cohorte de participants incluant Doug Falsetti aux percussions et aux chœurs et Harold Chichester au piano rhodes ou à l'orgue, arrondissent le son des Afghan Whigs, le rendent plus mouvant et existentiel, laissent s'insinuer les doutes et les hésitations, ne laissant comme provocation qu'un sens de la mise scène audacieux. En témoigne l'un des refrains les plus excitants du disque, sur Going Into Town : « Go to town, burnt it down, turn around/and get your stroll on babe/I'll get the car/you get the match and gasoline. »

L'égocentrisme supposé de Dulli réside dans sa façon de dramatiser les brèches les plus condamnables de sa psyché. Évidement un tel don n'est pas évident à contrôler, et on pourrait énumérer les débordements des premières années. Mais le chanteur a depuis montré un profond respect pour ses amis, pour les gens qui gravitent autour de lui, et toutes les accusations portées ne sont devenues que jalousie stérile. Il ne reste de cette période le souvenir que d'une seule confrontation, assez banale : celle contre le label accusé de négligence, pas de quoi salir la réputation d'un homme.

Reste que Black Love est un album hybride, qui brille mieux à travers la subtilité de sa production que ne l'ont fait les précédents chapitres du groupe. C'est notamment vrai pour les ballades, même si elles offrent, tout comme les moments plus rock, des raisons de se méprendre sur la teneur des propos du chanteur. "The drug of your smile has gone and left me alone … I need it, sweet baby, please. Won't you answer the phone ? ... I have to ask. I need to know. Was it ever love?" C'est à toi de me le dire, connard, pourrait t-on lui répondre. On trouve sur dans ces moments de vulnérabilité inhabituelle des allusions aux mensonges et aux infidélités supposés de Dulli, certains diraient énoncés avec une maladresse volontaire exprès pour susciter l’indulgence de son entourage et de son public. Mais comment se débarrasser de ce dont on l'accable, si enregistrer un tel album ne suffit plus ?

Peut-être Black Love répond t-il d'un 'concept' volontaire , plus profond que tout ce qui a été exprimé par le groupe jusque là : un homme perpétuellement infidèle ne peut jamais connaître l’amour – ne jamais connaître la sincérité de la douleur à la perte de celle qu’il a continuellement bafouée. Et si c'était vraiment le cœur noir de l'album, l'album serait t-il mauvais pour autant ?

Malgré des chanson intransigeantes, comme Double Day et Blame, Etc, le sentiment n'est jamais à la haine, l'injustice révèle un aspect subjectif assumé, comme avec le même panache que les Afghan Whigs assument reprendre le flambeau du rock tel qu'il s'est toujours exprimé : matamore et sensible. S'ils jouent de leur renommée, c'est en jouant sur le lyrisme idéaliste de leur combat.

Night by Candlelight met Greg Dulli au pied du mur, tandis qu'il nous prend à parti à propos de sa sincérité. « Repeat these words/After Me/In all honesty/If you dare to believe this/Yourself. » Il trouve les termes justes pour désamorcer le présumé vernis prétentieux. Comme si c'était l'arrogance qui faisait rutiler les chansons ! Au contraire, Gentlemen avait éconduit Greg Dulli, mal à l'aise à l'idée d'interpréter ses propres chansons en concert pendant des années, jusqu'à ce qu'il se décide à les prendre au second degré.

Musicalement, l'album profite de la participation de Harold Chichester dans les atermoiements, même s'il rend parfois la trame un peu brouillonne. La guitare brûlante de McCollum prend les devants sonores pour éviter que Black Love ne sacrifie son immédiateté, même lorsque Dulli se traîne lui-même sur la braise. John Curley et Paul Buchignani préservent le mordant rythmique qui avait retenu l'attention auparavant.

L'album devient peu à peu plus limpide, tandis que les paroles cherchent à retrouver le contact de la vérité. La discorde émotionnelle de Dulli n’est pas entièrement résolue à la fin - bien que la seconde moitié de l’album soit nettement moins ambivalente. Il y a peu à peu une sorte de percée, comme si le chanteur mettait de côté la colère, le regret et la luxure: "Love I can't hide / But it's been easier since I said it now." sur Bulletproof, a chanson qui ouvre sur un véritable revirement vers un groupe momentanément plus apaisé et un chanteur plus confiant. Summer's Kiss poursuit dans cette voie. « Come lay down in the cool grass/with me, baby let's wtach taht/summer fade. » Et si les pulsions morbides vont toujours de pair avec l'extase que montre le chanteur, leur rock devient pourtant bien plus conciliant.

« Better get your ass up in the mountain, baby, i'll take you up tonight. » Femme ou homme, rien ne contre-indique qu'on puisse chanter cela sans être accusé d'un crime. Le crime serait de se défiler. Black Love, un album démarrant avec l'évocation d'un suicide, la perte injuste d'une amie, en sait quelque chose. « Me remettre en selle avec cette chanson, ouvrir les concerts avec Crime Scene était super. J'avais oublié combien j'aimais cette chanson, qui est un message très sensible adressé à une amie ayant choisi de partir de sa propre main. Tandis que c'était une chanson douloureuse au moment de l'enregistrer, le temps a passé, et j'ai été heureux de la ressentir désormais plutôt comme un hommage que comme un exorcisme. » confie Dulli lors de son interview à music OMH à l'occasion de la sortie de Do To the Beast, en 2014.

mardi 3 janvier 2017

{archive} DAVID KAUFFMAN & ERIC CABOOR - Songs From Suicide Bridge (1984)





OOO
doux-amer, nocturne, fait main

post-folk

Dans la langue ultime convoquée par David Kauffman et Eric Caboor, le titre de l'album ne se réfère après tout qu'à ce pont qui traverse de Los Angeles à Pasadena, et qui porte le surnom charmant de 'pont des suicides'. De quoi chasser notre malaise. S'il est question d'un suicide, il est plutôt du point de vue de la carrière musicale de ces deux artistes donnant apparemment avec ces 55 minutes leur chant du cygne. Qu'on se rassure, ils ont persévéré, un peu. Leur démarche, conjurer leurs idées les plus franches, les relie à des groupes des années 1990 comme Nirvana. La voix de David Kauffman, se prête, par sa lenteur, aux atmosphères hantées, et ressemble à celle de Michael Stipe, de REM, sans qu'aucune boite à rythme ne propulse ce murmure. Cet album a été oublié à cause de la cadence ralentie qu'il nous impose.

Ce qui les démarque de façon troublante, c'est leur austérité electro-acoustique, parsemée de basse et de piano certes, mais presque sans trahir sa date d'enregistrement, 1983. Les guitares sont superbes, leur variété d'un morceau à l'autre démontrant l'intérêt qu'ont porté les deux musiciens au son naturellement amplifié de leurs instruments ce qui n'était peut être pas si répandu dans cette décennie. Et les paroles, autobiographiques, entre ironie, amertume, réalisent peu à peu une forme d'extrémisme. Life and Times on the Beach évoque les souvenirs personnels du chanteur, qui ne cherche pas tant à les faire voguer qu'à les faire sombrer superbement, commençant par ses meilleurs souvenirs de baseball avant de se décrire viré du collège et tentant de refaire sa vie à Los Angeles. « Ce dont j'ai besoin pour en finir est à portée de main », assène t-il tandis que s’agrainent le son d'un banjo. Puis, ressort qu'on jurerait déjà entendu ailleurs, dans une chanson lointainement échouée, le piano reprend, douloureux, et la chanson que l'on croyait si abruptement terminée retrouve sa route. 
Ce morceau comme le suivant, dépasse les huit minutes, mais on ne le ressent pas ainsi. 

Kauffman profite de ce supposé dernier round pour tacler la déchéance à l'oeuvre, moins en lui qu'autour de lui. C'est une constante dans cet album, dont le ton égal, renferme une colère froide, surtout dans le moments les plus mesurés. "The neighborhood begins to smell like death/Windows are fogging from a drunkard's breath/Junkies are shaking out of every tree/The dog next door don't wanna let them be" sur Neighboohood Blues, glaciale. 

Comme les meilleurs disques, Songs From Suicide Bridge vous incite à louvoyer dans le temps présent, une partie de vous complètement invisible, vouée à l'émotion intangible. La résolution de l'album n'a pas hâte d'arriver. C'est d'autant plus remarquable que le duo semble avoir tiré toutes les conclusions nécessaires avant d'enregistrer, et sait instaurer une forme de suspense à nous les divulguer à travers leurs trames de guitares nomades. Ils savent retrouver des sons d'au moins trente ans en arrière. Leur intensité à jouer souligne l'isolation et entre en résonance avec le sort de cet album oublié. Après la brève folie psychédélique de Where's is the Understanding ?, pas la meilleure conformation pour délivrer un message universel, Tinsel Town rive définitivement l'album à notre conscience, dans un son de guitare new wave évanescent qui porte l'empreinte non pas d'un sentiment, mais de sa disparition. Enfin, One More Day (You Will Fly Again) épilogue dans des tons proches de Nick Drake, et la candeur du duo est à rapprocher du jeune britannique. Lui ne s'est pas jeté d'un pont, mais c'est tout comme. 




1. Kiss Another Day Goodbye
2. Neighborhood Blues
3. Life Without Love
4. Angel Of Mercy
5. Life And Times On The Beach
6. Backwoods
7. Midnight Willie
8. Where's The Understanding
9. Tinsel Town
10. One More Day (You'll Fly Again)

vendredi 24 juin 2016

M CRAFT - Blood Moon (2016)







OO
onirique, nocturne, apaisé
dream pop, pop rock californien 


Quand on joue du piano, la ponctuation est primordiale. Dans ce qui semble une mer tranquille, sur Afterglow par exemple, la façon de jouer est pleine d'emphase. La différence est subtile avec le calme plat, l'encéphalogramme est accentué par des accords qui transforment la mélodie, avec la lenteur et l'effectivité d'une musique enregistrée dans le silence le plus sourd. Le compositeur d'origine australienne M Craft (Martin Craft, mais on est tenté d'y lire 'l'artisan') enregistre là son premier album depuis Arrows of the Sun (2009), et il se rattache à ceux que la pop laisse à la solitude, tel Bon Iver. Un moyen de tirer du réconfort d'une désolation toute relative.


C'est autour d'un grand piano (si seulement il l'avait transporté au milieu du désert Mojave, ce serait un bon début pour raconter l'histoire troublante de Blood Moon) que se construit l'album, rappelant comment Jonathan Wilson expliquait avoir amplifié le son de son album Fanfare simplement en mettant un tel piano en son centre – les chansons étaient aussitôt devenues plus vastes. Comme chez Wilson, l’ésotérisme est contrebalancé par une maîtrise parfaite de la luxuriance sonore. Blood Moon aurait pu être enregistré sous la supervision de Jonathan Wilson, tant la qualité sonore, la richesse chaleureuse des harmonies et les paroles à l'épreuve de tiraillements intérieurs évoquent Fanfare (écouter Love is the Devil).


Chemical Trails, c'est ces traînées de vapeur d'eau provoquées par les avions et que certains prennent pour des émanations chimiques destinées à changer la réflexivité de l'atmosphère. L'un des arguments de ceux qui affirment l'existence d'une telle chose, c'est qu'on ne regarde pas assez le ciel. Le ciel est un des thèmes centraux de l'album, les possibilités de la lune, une fois ces images d'une beauté frappante ramenées à Los Angeles, ou l'album a été assemblé, puis décrits comme une « odyssée cosmique au piano. »

Fondu dans son propre temps, dans celui de ses origines, dans sa propre ombre, M Craft crée une œuvre détachée de tout impératif, et parvient à nous affecter, en nous donnant envie de retrouver l'origine de ces mélodies, de ces sentiments qui dissimilent de grandes batailles et une grande félicité. Ailleurs, comme sur Me and My Shadow, le piano s'élève dans des traînées scintillantes, avant que de lourdes percussions viennent, doucement, livrer les auspices sereins à la lourdeur de l'air. Midnight et Morphic Fields, voués à d'autres instruments à cordes comme le violoncelle ou la harpe, semblent distendre toujours plus l’espace, tandis que le piano, toujours mesuré et intelligemment utilisé, prend un ton funèbre. Pareil pour la basse sur Where go the Dreams, une chanson qui approche, à renfort de chœurs et de violons, d'un dénouement parmi les plus beaux depuis longtemps : les six minutes exaltant une candeur puissamment reliée à la scène de Laurel Canyon, avec Love is All. Cela comme par un déluge de touches noires, et des chimes, avant que Martin Craft nous dirige peu à peu, éperdu, vers un dénouement lumineux. « I am done with resistance/I am only yours ». La batterie est disparate, comme une pluie intempestive, qui, quelques chanceux le savent, est l'élément le plus musical dans le désert.

lundi 21 septembre 2015

WILLIS EARL BEAL - Nocturnes (2015)




OO
pénétrant, lyrique, nocturne
Atmosphérique, soul


Choisir Willis Earl Beal comme artiste de l'année 2013, c'était vanter son originalité et sa vision inversée du music business américain. Dandy Noir au visage masqué, sa voix à l'expressivité rare servant de bouclier à sa personnalité, il démontrait dans des chansons intenses jusqu'à évoquer Howlin' Wolf, que ce qui compte, c'est la musique - le temps qu'elle crée pour elle même, déconnectée de tout, et surtout de toute gloire future pour l'artiste. Seul le temps présent comptait. Burroughs le travaillait encore. 

Avec Nocturnes, la vie mouvementée - et parfois violente - de Beal, désormais marié (!) s'explique par ses insomnies. Et ce qui paraissait brave semble aussi, simultanément, naïf. C'est ainsi que cet album à écouter au casque entame avec des chansons autobiographiques, monotones et déchirantes, puis se métamorphose sous le coup de plaidoiries faussement anodines, et si intimes, par le temps particulier dans lequel elles se déroulent. Ce temps de nuit, intangible. Ce sont Stay, Survive ou Start Over, en particulier. No Solution et Able to Wait, qui évoque même le crooner anglais Richard Hawley, sont les pépites qui portent cet album au delà de la simple tentative.  Des sonorités en forme de chinoiseries ajoutent au candide obscur de de ce Nocturnes. 

La présence de Wilis Earl Beal, par sa voix, donne encore l'impression tenace qu'il pourrait être à côté de nous, que rien ne nous sépare d'autre que nos différences de deux consciences, et non la distance. 

lundi 20 juillet 2015

JOHNNY SANSONE - Lady on The Levee (2015)







OO

Pénétrant, puissant, nocturne
Blues rock, cajun

The Lord is Waiting, The Devil Too (2011) a relancé la carrière de cet ogre de la Nouvelle-Orléans. Il s'agissait juste des prémices de son nouvel engagement. 

Once it Gets Started était placé très haut dans le classement de Trip Tips l'an dernier, grâce à des chansons telles que In My Dreams, qui nous transportaient là bas et nous et y laissaient toujours traîner une part de nous. Son nouvel album, Lady on the Levee a été l'un des mieux vendus au Jazz Fest 2015, le grand festival Néo-Orléanais fort de 460 000 spectateurs.

Sansone semble de plus en plus visible dans son rôle de grand représentant du blues sudiste, avec des histoires dans ses chansons - Gertrude Property Line ou One of Us - qui le relient puissamment à l'âme de la Nouvelle Orléans. Avec son producteur Andy Osborne et l'excellent John Fohl à la guitare, ils obtiennent un son vaste, riche, habité, libre et incantatoire, avec un harmonica très présent et particulièrement déchirant - avec I'm Still Here comme point de non-retour. Ici, Sansone produit des moments irrésistiblement cajuns (Hey La La), ou mystiques comme un rassemblement d'indiens la nuit tombée (Tomato Vine), de grands moments de confrontation physique par K.O. (O.Z. Radio, et surtout Unnecessary Pain, gargantuesque). Tant de variété, de coeur, de chair sur cet album qu'on n'en revient pas complètement. Mention spéciale à Ivan Neville (The Meters), présent aux claviers.

dimanche 22 mars 2015

NITE FIELDS - Depersonalisation (2015)


O
hypnotique, inquiétant, nocturne
indie rock, post punk

Pour notre bonheur, ils zombiefient l'indie rock déjà de plus en plus en perfusion du liquide froid du post punk, Un air de manchester'79, gris et mécanique, plane. Prescription, jusque dans le nom évoque Joy Division et invite 'to dance, dance, dance' dans une effervescence mélodique et mélancolique. On pense un peu au nocturne de A A Bondy sur Believers, dans l'intimité de Pay For Strangers par exemple ; ou encore à une B.O. de série B des années 70. On sent que le chanteur Danny Venzin va où il veut - il a son propre label - , et si Depersonalisation est le premier album de Nite Fields, ils est un objet abouti, et encore plus aliénant pour cette raison. Animées par des effluves froids et métalliques, ces méditations illustrent une déconnexion de plus en plus grande, avec des chansons qui se terminent en se dissipant et naissent dans l'angoisse de la suggestion. You I Never Knew est cette étape nécessaire où l'esprit abandonne le corps, dans des boucles pleines de réverb fiévreuse, qui ne cherche pas qu'à nous remplir de vide mais à nous secouer aussi, un peu. 

dimanche 10 août 2014

BEAR IN HEAVEN - Time is Over One Day Old (2014)




OO
nocturne, contemplatif, lucide
synth pop

Qu'est-ce qu'un style musical ? A l'écoute de Bear in Heaven, l'un de mes groupes préférés au sein du label Dead Oceans, on serait tenté de dire, que c'est une humeur. Ce qui importe au sein d'un label, c'est la diversité, le contraste, et derrière cette façade, la façon dont les humeurs se recoupent. La cohérence des artistes donne quelque chose de fort, le portrait d'une décennie se construit. Au fil des écoutes, Time is Over One Day Old s'est affirmé, dans ses moments le plus accrocheurs (Demon) comme dans ses espaces dénudés, (la deuxième moitié de They Dream, la fin de Way Off, la totalité de Dissolve the Walls). Il y a toujours cette impression que Bear in Heaven essaient d'explorer deux dimensions simultanément. Etre immédiatement entêtants, et se plonger dans une solitude spatiale. Il jouent à s'éloigner de nous, laissant des balises sonores gratifiantes sur le tard. Leur détachement semblait être l'attitude la plus indie de l'année sur leur album de la confirmation, Beast Rest Forth Mouth (2009), avec déjà ces synthétiseurs singuliers, l'impression qu'on pouvait écouter de la synth pop et encore se sentir en terrain inconnu. 

Leur rock éthéré, calibré mais selon leurs propres rites, ne fait plus tout à fait le même effet. Après le très accrocheurs Time Between et le balancement huilé du réussi If I Were to Lie viennent des moments qui ressemblent à des improvisations tardives, comme des réflexions après coup, décrivant des sensations trop vraies pour vraiment être retranscrites avec des 0 et des 1 lancés sur le bitume refroidi. Idéal pour déambuler dans les rues d'une grande ville la nuit. They Dream, donc, se réécoute toujours avec une légère appréhension. Les sirènes de la réalité sont altérées a la moitié de la chanson, menée tambour battant, quand le groupe s'offre sa première parenthèse de solitude, qu'on serait tenté de décrire comme 'bien méritée'. Le prédécesseur de ce disque avait la densité d'une équation difficile à résoudre. Les guitares de la contemplative The Sun and the Moon and the Stars ne font que nous perdre un peu plus, et on entend surtout les mots 'once in a lifetime', comme un écho à l'angoisse des vies calibrées chez les Talking Heads. Chaque blip sur Demon provoque une sensualité presque agressive que I Love You, It's Cool (2012) avait à peine suggérée. Ils titillent le vide, celui, créatif, de New York à l'époque où la finance a remplacé le rêve ? Les choeurs, réels ou fantasmés ensuite sur Way Off, sont une bonne trouvaille. N'appartenant à aucun genre réel, ce disque revendique le droit de laisser flotter des humeurs que l'on ne peut pas toujours rassembler. Ce n'est pas toujours facile, comme le sublime le refrain de Memory Heart.

lundi 4 août 2014

STEVEN WILSON - Cover Version (2014)





O

OO
nocturne, soigné, lucide
indie rock, rock progressif

D'abord une reprise d'Alanis Morisette. Steven Wilson, chantre de la chanson 'progressive', y est vulnérable. Avec une guitare acoustique, il se révèle avec simplicité, recherchant une présence par les ambiances et les mots. Un peu le pendant de Jonathan Wilson, il en donne une preuve éclatante avec Moment I Lost, une ballade qui laisse un peu plus entrevoir ses capacités hors du commun à imaginer une chanson, ou comment trouver le chemin depuis le départ, la voix, et l'envoyer dans des endroits aussi vastes qu'intimistes. Puis c'est ABBA, et surtout The Cure, qu'on est heureux d'entendre dans ce contexte parfait pour elle, car c'est l'une des meilleures chansons de rock jamais composées ! Wilson enregistre un album respectueux, aussi calme que lucide, lui qui est capable de voir à travers les chansons l'essence de ce qui nous émeut et nous remue à l'intérieur. Il tire tout le parti de sa voix, de se qualités de compositeur poltergeist, de sa capacité à ajouter d'autres dimensions à une simple trame acoustique. Simplicité, légèreté et profondeur ne seront pas réunies de façon aussi élégiaque que sur The Day Before you Came, la reprise d'Abba, tandis que la mélancolie de The Guitar Lesson et la magie progressive de Lord of the Reedy River nous font comprendre, rétrospectivement, ce qui a pu pousser un groupe de death metal, Opeth, à enregistrer un album de rock progressif (Wilson a collaboré avec le compositeur du groupe). An End to an End termine de façon quasi sépulcrale. 

vendredi 11 juillet 2014

SEAN ROWE - Magic (2010)








OO
nocturne, sensible
folk rock

Certains n'hésitent pas à en faire un émule un peu brouillon de Leonard Cohen. Je vois bien quelques coeurs du type I'm Your Man, mais rien de sérieux dans ce sens. Allez, peut être Old Black Dodge, mais qui s'en soucie ? On l'accuse d'être nonchalant dans son approche des paroles, comme un mauvais Tom Waits, et de trop forcer à devenir le héros qu'il devrait être. Mais que les analystes se calment ; à le voir, vagabond urbain, on se dit que Rowe est exactement tel qu'il devrait être. Il y est allé au club, il a joué, noté quelques paroles sur un carnet, sans étaler de science mais en fonctionnant à l'affect, et sa voix extraordinaire a fait le reste.  Ce qui peut paraître classique dans ce disque, c'est le style naturel d'un songwriter qui ne se cherche pas, mais qui exprime spontanément des histoires dont les vérités apparaîtront facilement comme des maladresses et des clichés. Ce n'est peut être pas assez spirituel pour certains, qui s'attendent à ce que ce genre d'album apolitique et païen dégage une amère culpabilité pour cumuler toutes ces libertés. Ce qu'il recherche, c'est la magie et l'innocence, 'I was magic like a child'. Night, American et The Long Haul valent que l'on s'arrête écouter Sean Rowe avant de se plonger dans un profond sommeil. Le lendemain, le souvenir de son timbre grave et original viendra vous retrouver. Voir la belle interprétation de Surprise ci dessus, assez différente de la version de l'album ! Et une reprise de.... bon, ok. Avec Lost in the Trees, le 'groupe de l'année' 2012 dans Trip Tips. Et enfin, une autre reprise de... oui, bon ok, de LUI ! Je vais me coucher. 

Sur pledgemusic, Sean vous propose plein de manières amusantes de soutenir le financement de son nouvel album et de sa tournée... vous pouvez même le faire chanter une reprise, précise t-il, du moment que ce n'est pas du Nickelback. 

http://www.pledgemusic.com/projects/seanrowe

mardi 22 janvier 2013

EILEN JEWEL - Queen of the Minor Key (2011)

 





OO
varié/vintage/nocturne
blues/country/rockabilly

« Je suis curieuse de savoir ce que les gens vont penser de la chanson Santa Fe. J’aime l’image qui y est dépeinte, de l’un de mes endroits préférés au monde. » Pas étonnant qu’il s’agisse d’un de ses endroits préférés : injectez-y un peu de nostalgie et la jeune Eilen Jewel y est comme chez elle. Ce sont les souvenirs de sa scolarité qui refont surface, les expériences à ses débuts de guitariste et de chanteuse, alors qu’elle jouait dans les marchés pour se faire un peu d’argent de poche. Puis elle commence à déménager, quittant le Nouveau-Mexique pour la Californie. Enfin, à 24 ans, elle gagne la Nouvelle-Angleterre afin d’établir à Boston sa carrière. « Santa Fe est une chanson à la fois obscure et lumineuse, c’est une chose que j’ai tendance à rechercher dans mon écriture. » 

Queen of The Minor Key est un album parfois bravache, qui se défend de ses blessures et de sa rudesse par son côté ludique, enjoué, et sa dérision. Il s’agit de chansons de minuit, à la violence cotonneuse, faites pour les longues marches nocturnes et les gueules de bois au whisky. 

La formule s’est lentement maturée au fil des années. Son groupe tient autant du rockabilly (contrebasse incluse), du blues, voire du rock n’ roll, que de la country, et Eilen Jewel n’est parfois pas loin d’avoir un bagout d’enfer – sur la chanson titre -  mais ailleurs elle nuance son style vocal tandis que le groupe, lui aussi, se glisse à pas de velours (noir) dans la veine de la ballade mélancolique. Et les guitares restent excitantes. Si les chansons vont et viennent avec abandon et simplicité, comme autant de bouffées d’énergie électrique étoffées par, entre autres, l’orgue de Tom West, I Remember You, Over Again ou Only One recueillent l’huile des briquets et laissent éprouver de la tendresse. 

Jewel allume une flamme pour Loretta Lynn, très grande dame de la country qui est plus souvent évoquée pour le tempérament de sa country que pour la qualité de ses chansons ; hors Jewel nous dit tout leur mérite. C’est à elle qu’elle se fie pour mêler d’excellentes histoires à l’écriture exigeante, sans cesse renouvelée, et une musique aussi charnelle, parfois rutilante. « Les chansons de Loretta ont une profondeur aussi bien qu’un grand sens du fun. » Eilen Jewel s’inspire de cette discipline qui fait que ses chansons dégagent sans effort apparent une magie trépidante. « Chaque chanson a son propre caractère, sa propre volonté individuelle. Je ne peux pas forcer la chanson à prendre une direction, pas plus qu’une mère ne peut forcer son enfant à prendre une certaine personnalité »
 


dimanche 12 février 2012

A.A. Bondy - Believers ( 2011)


Parution : septembre 2011
Label : Fat Possum
Genre : Americana
A écouter : The Heart is Willing, Skull and Bones, Surfer King

°
Qualités : nocturne, envoûtant

Lorsque Bondy s’est retrouvé seul, il s’est mis à explorer la musique folk dans sa simplicité, d’imiter quelques différents styles à la guitare. Avec son groupe de la fin des années 1990, Verbena, A. A. Bondy était soupçonné de reproduire des passages des Rolling Stones ou de Nirvana. Aujourd’hui, à trois albums de ses débuts en solo, développant des influences et des styles changeants, on le renvoie plus facilement à lui-même. « J’ai vu un article avant la sortie de mon nouveau disque, qui disait ‘je me demande s’il y aura une chanson aussi bonne que ‘Vice Rag’. Quand j’ai écrit cette chanson [pour son premier album solo, American Hearts, 2007], je ne faisais qu’imiter différents styles à la guitare, séduit par l’idée de simple musique folk, et ça a donné cette chanson. » Bondy a encore changé par la suite, et il devient souvent difficile, au moment de Believers, de décrire avec précision ce qui se produit ; le jeu est plus personnel que jamais, les tempos ont ralentis, le son est devenu spectral. « J’ai senti que j’en avais terminé [avec mon ancien jeu]. J’ai atteint mes limites en termes de finger-picking et d’harmonica [sur son précédent album. When the Devil's Loose, 2009] A chaque fois que vous changez d’instrument, que vous changez de style ou d’objectif, l’aspect créatif vient plus naturellement ». La nouvelle direction sur Believers, plus obsédante, presque hypnotique, n’est pas un recommencement, mais sans doute, sous des atours de simplicité, un stade de sophistication supplémentaire pour le musicien. « J’ai l’impression d’être finalement tombé sur une musique qui est mienne. La façon dont je joue, la façon dont les guitares sont superposées, c’est ma façon. »

Malgré des touches d’americana, de blues ou de country, Believers brouille les notions traditionnelles de styles pour tenter de composer avec les sentiments, la conscience, la mémoire. Il fonctionne comme une série d’images affectives et de bribes de rêves récupérées dans la rédaction d’un journal solitaire. « Je voulais une altérité sur ce disque. Quelque chose sur lequel vous ne pouvez pas vraiment mettre le doigt. C’est ainsi que sont les rêves, la plupart du temps. Quand vous vous réveillez, vus ne vous souvenez pas de ce qu’était vitre rêve, mais vous avez une sensation de ce qui s’est produit. Les tenants et aboutissants n’existent plus, mais vous vous sentez affecté par ce qui s’est produit. »

Bondy a tenté de superposer les émotions, comme lorsqu’elles se mélangent dans la pensée. « Je voulais faire un disque qui exprime une chose que vous ne pouvez pas articuler mais qui vient d’un seul bloc. » Echouant partiellement, de son propre aveu, il s’en sort avec une série de tableaux. Believers gagne lentement en force, d’un bout à l’autre, nous incitant à reprendre de façon répétée depuis The Heart is Willing et ses quelques notes de guitare isolées et tendues sur le pont. Les moments se succèdent, mystérieux, nous appelant à les décrypter, comme les mélodies, rayonnantes et pourtant nimbées de larmes. « Il y a plus de guitares sur ce disque que sur les autres, et de beaucoup. Mais il y a des moments ou tout semble s’arrêter, pour constituer une image étrange, et le genre de guitares que je joue, et les cordes, une fois que ça passe à travers l’ampli… – j’ai vu quelqu’un écrire que sur The Heart is Willing, il n’y avait pas de guitare jusqu’au pont. Ils pensaient que la guitare était un piano… » Deux, trois guitares dans une gaze, une batterie et une basse ; quant à la voix, il en faut peut pour qu’on le méprenne avec Cass Mccombs sur DRMZ. Plutôt qu’intrusif, c’est un album confortable, à écouter tard dans la nuit.  

vendredi 4 février 2011

Agnes Obel - Philarmonics (2010)



Parution : 2010
Label : Pias
Genre : Folk
A écouter : Riverside, Just So, Beast, Over the Hill

Note : 7.50/10
Qualités : ambigu, nocturne

L’enregistrement de musique « populaire » s’est beaucoup démocratisé ces dernières années. Alors que produire un disque était auparavant réservé aux plus vaillants, aux plus combattifs (il suffit de voir le parcours de Nick Drake pour comprendre), concrétiser un projet n’est plus une affaire de tempérament. Il faut encore y croire en tant soit peu, bien sûr, mais on peut envisager un album avec plus de sérénité. « Je n’ ai pas la sensation d’être motivée par la colère, la revanche ou la frustration », explique Agnes Obel notamment dans une interview donnée à Hugo Cassavetti, l’un de ses grands fans. Agnes Obel, comme Soap and Skin (Autriche) ou Perfume Genius (Etats Unis) est de ces artistes fragiles qui n’auraient pas vu le jour si la conjoncture avait été un peu différente. C’est comme ces phénomènes naturels qui ne se produisent que lorsque plusieurs conditions sont réunies. Ce n’est pas les rares éclipses, mais d’innombrables miracles discrets, dont la plupart ne sont pas visibles à l’œil nu.

Plus important, des artistes qui n’ont rien d’un caractère dominant peuvent s’exprimer à loisir et aujourd’hui être entendus par le plus grand nombre, appréciés en débranchant les guitares de nouveau voire à favoriser des instruments aussi contemplatifs que le piano. Si j’avais ce qu’il faut d’application pour concrétiser ma propre vision, j’aurais composé des mélodies du genre de celle de Riverside, le second titre de Philarmonics. Le succès du premier disque de la danoise Agnes Obel, qui trouve encore un écho médiatique six mois après sa sortie prouve que ce genre d’exercice vaut la peine. 

Philarmonics. Un titre bien peu intime, même si l’on peut se demander quel genre d’orchestre s’accorde au moment où les éléments de la musique – une voix et des notes de piano, un peu de violoncelle ou de harpe  – se mettent en branle. Ce genre de disque limpide est forcément ambigu. Riverside serait t-elle une chanson du même acabit que River Man, de Nick Drake ? Cette histoire d’une femme contemplant, depuis la berge, une rivière nous laissant nous interroger sur le possible espoir qu’elle est censée véhiculer, ou au contraire sur une pulsion suicidaire ? La musique est d’une simplicité désarmante, mais jamais vide de sens ; il y a symboles, significations, anciens sentiments remontés à la surface au moment de s’y mettre, et bricolés un peu à la manière de vieux trucages de cinéma.

« Très tôt, les films d’Hitchkock m’ont marquée. J’adore son style énigmatique, son esthétique d’une très grande sophistication et beauté, mais toujours d’une extrême simplicité. Les images et les mélodies les plus épurées sont mes principales sources d’inspiration et d’émotion. » L’intérêt de Obel pour l’univers d’Hitchkock va de soi ; faire écouter son disque c’est avant tout manipuler l’auditeur ; susciter l’émotion, le charmer bien sûr, une légère nostalgie peut –être : mais surtout, le faire réfléchir, le hanter après coup, par des tournures personnelles, par une façon légèrement décalée dans le temps et l’espace, pas tout à fait réelle. La musique flottante nous inviter à flotter avec elle, c'est-à-dire à renoncer à notre enveloppe – à nos principes, aux choses dont on était persuadé. Une douce bizarrerie que le maître du suspense faisait contenir dans des détails comme les portraits d’oiseaux inquiétants dans Psychose, répondant trop au profil aquilin d’Anthony Perkins pour que celui-ci soit exempt de tout soupçon de détresse. A l’arrière de la pochette de Philarmonics, le regard perçant d’un hibou peut-être empaillé. Agnes Obel n’est à priori pas en détresse ; mais un peu illuminée.

Il est difficile de pointer l’humeur dans sa voix. Et elle ne facilite pas les choses en donnant pour seule base d’appréciation une affiliation avec la musique en suspens qui accompagne  cette voix. « Je ne me vois pas comme une chanteuse qui joue du piano. Le piano et le chant sont deux choses égales pour moi – peut-être pas inséparables mais très connectées. Vous pouvez dire qu’il s’agit de deux voix égales.” Les textes chantés n’ont d’ailleurs pas toujours été évidents. ”J’ai toujours été attirée par les mélodies toutes simples, presque enfantines. Que j’entendais comme des chansons. J’ai d’ailleurs mis longtemps avant d’écrire des textes, les airs que j’aime me semblaient déjà raconter une histoire, projeter des images. Et puis écrire des paroles qui ont du sens mais dont les mots restent de la musique est si difficile. » Onze chansons, et une douzième ; I Keep a Close Watch, chanson d’amour sublimement écrite par John Cale, du tandem mythique qui donna le Velvet Underground.

Cette quiétude la fait parfois sembler d’un autre âge. C’est comme d’écouter l’Arabesque n°1 de Debussy, et il y a aussi parmi ceux qui l’ont inspirée Maurive Ravel, Eric Satie ou le pianiste suédois de jazz Jan Johansson, qui reprend au piano des chansons folk traditionnelles. Mis Obel sera rapidement rattrapée par les temps modernes, puisque l’entêtant Just  So a servi pour illustrer une champagne publicitaire de la compagnie Deutche Telekom outre-Rhin. On comprend mieux pourquoi en écoutant le refrain.  « Someday, it’s gonna be the day/Your hear Somebody Say/We need you right away ». Mais on ne doute pas que Obel fasse de la musique pour trentenaires plutôt que pour les anciens ; une musique pour combler les premiers véritables doutes, le sempiternel questionnement à l’entrée d’un monde complètement adulte.




mercredi 19 janvier 2011

Tony Joe White - The Shine (2010)


Parution : septembre 2010
Label : Swamp Records
Genre : Swamp blues, rock
A écouter : Tell Me Why, Roll Train Roll, Strange Night

°°
Qualités : habité, poignant, nocturne

Pour certains, Tony Joe White, soixante sept ans, est une icône de la trempe Bob Dylan. Pour ceux qui le connaissent le mieux, il est l’héritier par excellence de la tradition musicale de Louisiane couplée à la tradition honky-tonk du Texas. Un songwriter à l’ombre des bayous, dans la traînée moite de ses propres projections, inspiré du blues de Lightning Hopkins et dont The Shine est le vingt-neuvième album.
White entame sa carrière en 1968 avec astucieusement nommé Black and White, disque sur lequel figure déjà un classique, Polk Salad Annie et son clip lugubre. Pour présenter ce premier album, il passe en France avec Creedence Clearwater Revival et Steppenwolf. Il produira Tina Turner, mais de manière générale il restera si discret qu’il faudrait encore le réhabiliter de ce côté de l’atlantique, comme l’ont fait à travers les Etats-Unis les artistes qui ont repris ses chansons, comme par exemple Rainy Night in Georgia qui a fait l’objet de plus de cent interprétations ; Elvis Presley, Ray Charles, Roy Orbison, Dusty Springfield, Etta James, et aussi Eric Clapton, Mark Knopfler, Michael McDonald, Waylon Jennings, Emmylou Harris, Lucinda Williams ou Shelby Lynne. Tous savent la différence ça fait que d’incarner quelque chose, que d’être conforté dans l’espoir que ce qu’on fait est culturellement viable à l’échelle de son pays. Ce panel de musiciens hors du commun ont largement donné à Tony Joe White des raisons de garder espoir ; ce qu’il fait, en 2010, avec une superbe simplicité qui transcende son image de vieux renard des marais de Louisiane et donne un beau contrepoint aux disques bourrés d’invités qu’étaient The Heroïnes (2004) et Uncovered (2006). C’est l’art de ne prendre aucun repos tout en paraissant immobile.
“[les chansons] questionnent toutes la vérité et la vie et des évènements diurnes ou nocturnes. », explique White des morceaux sur The Shine. “Elles sont toutes venues à moi, la guitare et les paroles, peut-être autour d’un feu de camp au bord d’une rivière avec quelques bières fraîches. Je vais m’assoir là, jouer un petit peu, et soudain il va se passer quelque chose – sauf pour celles que j’ai écrites avec Leann (White, sa femme]. C’est une personne de mots, et elle va me dire « qu’est ce que tu penses de ça », et soudain une petite lumière s’installe dans ma tête, un accord de guitare va s’imposer et allons-y. » La majeure partie des chansons semblent hésiter dans les limbes entre passé et présent, pétries d’images élémentaires – pluie, vents sifflants et animaux sauvages. D’autres chansons, telles Painting on a Mountain, se rapportent à un souvenir précis. « Nous avons une maison à Taos, Nouveau-Mexique. Notre maison est construite au dessus d’un village indien. C’est un endroit magique. A la fin de l’après-midi, le soleil suscite des peintures sur le flanc de la montagne ; elles changent quand le soleil se couche. »
Le tempo lent provoque un balancement, un abandon quasi lascif des corps qui donne aux motifs simples des compostions de Tony Joe White l’aura des meilleures réussites rock. Le magnétisme provoqué par ses chansons lentes et austères a bien sûr été assimilé au fantasme d’un certain « renard des marais » comme Dr John a été le « voyageur nocturne » - chacun incarne à sa manière la Nouvelle Orléans et ses atours ésotériques. La fascination éprouvée pour White peut être suscitée par la nature de sa musique aux différents niveaux de conscience, de l’immatériel au bien vivant – ce qu’ont compris les publics qui abandonnent leur corps aux pulsations régulières de la guitare et à la douce régularité de la batterie. La voix baryton de White, douce et effrayée, souvent à peine plus d’un murmure pour lequel il faudrait tendre l’oreille, fait sonner ses chansons d’une manière unique, honnête, naturelle, et vivante, mais une vie qui aurait pris coup sur coup (ici on pense à Johnny Cash), et qui n’en serait que plus digne de célébrations.
Plus on avance dans The Shine et plus il apparaît comme un puits miroitant une forme propre de désolation, le genre de celles qui suscitent la nostalgie – l’image même d’un vieux magasin de son enfance que l’on retrouverait fermé et vide. La musique de Tony Joe White est réduite à sa plus simple impression, habitée simplement de sa voix, de ses mots, de son harmonica. Le reste de la musique joue le rôle de murs, de sol et de plafond. « Parfois je disais ‘simplifiez’ mais c’est tout », se souvient White des sessions d’enregistrement avec ses quatre musiciens – basse, batterie, claviers, violoncelle. « J’étais presque comme un spectateur. J’avais cette sensation étrange de regarder tout le monde tandis que l’on jouait, assistant à la chanson sans faire de gros efforts pour qu’elle se mette en place. » La plupart des chansons ont été enregistrées en une seule prise, tout se passant comme si les accords qui amènent White de plus en plus profond n’étaient pas complètement de son fait. « Nous étions tous conscients que quelque chose se produisait dans l’air entre nous. Peut-être y avait-t-il des esprits autour de nous”.
Le résultat est une collection de dix chansons qui laissent libre cours à la rêverie en s’étirant souvent sur plus de cinq minutes. Tell Me Why, la plus belle de l’album, dépasse six minutes de litanie délicatement soulignée par l’orgue électrique. C’est dans ces moments entre deux eaux que la voix de White est la plus belle, et le disque ne se joue presque qu’à cette vitesse. « It takes courage to dust off your dreams.”, commente White dans ce titre. L’acte d’écriture prouve qu’il a ce courage. Et les rêves dont il est question sont effectivement dépoussiérés dans la clarté des atmosphères de The Shine. Deux chansons se démarquent aux extrémités du spectre que constitue The Shine : Strange Night capture ce que lui doivent Mark Knopfler (Dire Straits) ou Chris Rea. Roll Train Roll est, quand à elle, interprétée par White seul, dans un style de blues old-school. « Je pense que celle-ci était une façon d’être rappelé dans le passé. C’est pourquoi elle sonne comme si j’étais retourné à l’époque où j’écoutais Lightning Hopkins, quand je vivais au bord de la Bœuf River à Goodwill, en Louisiane, débutant la guitare. C’est le genre de choses que je jouais sous le porche la nuit. » Difficile de trouver plus authentique en 2011.






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