“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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dimanche 29 octobre 2017

KING KRULE - The Ooz (2017)





OO
Envoûtant, expérimental, onirique
Beat making, rock alternatif

À l'exception de quelques sursauts inattendus et de moment de groove punk (Half Man Half Shark), cet album imprégné de paranoïa est traversé de tempos lents à en devenir envoûtant. En dehors de ces moments ou la basse de James Wilson bondit, où les percussions révèlent toute l'agressivité de textures indus, métalliques. C'est une amertume, une rancœur intranquille qu’exsude The Ooz, l’œuvre d'un jeune londonien de 24 ans déjà surpris par la solitude et séduit par le sentiment d'altérité.


C’est une amertume, une rancœur qu’exsude The Ooz, l’œuvre d’un jeune londonien de 24 ans déjà surpris par la solitude et séduit par le sentiment d’altérité. Il joue dans cet album à devenir autre.
On se détache de sa voix grave, si peu accordée à son physique. Le londonien des bas-fonds que tous ses amis ont abandonné pour aller vivre en périphérie, c’est un peu l’effet que fait King Krule, goule solitaire sur Slush Puppy.
Sur Lonely Blue, sa voix frémit, dégage une formidable énergie, en dépit d’une palette restreinte. Il s’efface pour nous laisser envelopper des explorations sonores. Il fabrique une galaxie, utilise l’espace pour se décentrer, utilise des voix étrangères et des chœurs.

Andy Marshall est dévoué à produire un disque personnel, reflet de son intégrité, et il ramène la musique à son univers poétique plus qu’il ne la joue, sa pulsation et sa fragilité un thème de l’album. En tout, une quinzaine de participants, musiciens et chanteurs de backing vocals, contribuent à restituer ce rêve de musique.

À première écoute un album monocorde, The Ooz laisse peu à peu échapper le travail acharné pour faire rimer les textures dans une chorale de sons, de sensations qui se télescopent de plus en plus aux alentours pluvieux de la chanson titre. Sa générosité, sa longueur à brûler est bienvenue pour émanciper l'artiste et l'auditeur du malaise de se faire face à face quand l'un exprime un désarroi auquel l'autre n'est pas préparé. Lonely Blue et The Ooz sont de ces ballades hypnotiques. 

Sur Czech One encore, les beats, les voix distordues, les échos déroulent une mélancolie très narrative et urbaine, à tel point que rapidement, on est convaincu de The Ooz raconte une histoire. Les claquements de doigts et le saxophone évoquent un David Lynch, un peu en désuétude. Cadet Limbo, dans son titre évoque In Limbo sur Kid A. Les effets de guitare sur Emergency Blimp renvoient sans plus de doute au kador des groupes anglais. Souvent, le swing de shuffles jazz vient parachever le sentiment urbain, architecture ouverte laissant l'album dans son jus expérimental, respirant. Dans cette veine, Midnight 01 (Deap Sea Diver) qui contient un sample de Temptation Sensation, composition pour série de Heinz Kiessling. La musique de film n'est pas étrangère au travail très illustratif d'Andy Marshall.

dimanche 15 octobre 2017

WIDOWSPEAK - Expect The Best (2017)



O
Nocturne, envoûtant, soigné
Shoegaze, rock alternatif


Qu'est-ce que le "meilleur" ? Est-ce mesurable ? Finalement le désormais duo britannique Widowspeak se serait dévoué à une musique entièrement personnelle, et font paraître leur meilleur album.

Molly Hamilton, dont le prénom seul évoque la retenue compassée, a puisé avec plus de vivacité et d'intelligence que jamais dans ses influences, descendant leur cours plutôt que de le remonter. Elle montre comment se sont divulguées en sous-main les inspirations du rock mélancolique, et de l'élégance excentrique. Les collaborations d'Anton Newcombe et de Tess Parks sont évoquées. Seule la rugosité manque.

Fly on The Wall arrive rapidement, et donne l'impression que tout est désormais suspendu à notre attention, notre souffle. Elle ploie lentement sous sa propre audace, dans une répétition qu'on aimerait beaucoup plus insistante. L'intensité de cet aboutissement, récurrent dans d'autres chansons comme Let Me, en dit long sur le ton de l'album, cette façon de retenir chaque émotion et de l'amplifier jusqu'à la toute fin.

Ces chansons, si elles démarrent avec de francs accords de guitare électro-acoustique, signature du groupe, ont bien plus d'inertie, de profondeur désormais. Quelques influences particulières ne nous quittent pas, comme celle de Hope Sandoval sur Warmer. Car la voix, fondue dans un sempiternel écho, est rejointe par des textures oniriques empruntant au jazz comme au rock, ce que Sandoval privilégie. Dans son timbre, Hamilton a ce mélange de conscience et d'innocence donnant, au fil des écoutes, la sensation d'une maîtrise totale.

Si le studio s'exprime aussi si bien, si l'espace s'entend dans sa dimension épique, terrible, et si limpide, c'est que Kevin MacMahon a travaillé à la fois avec Real Estate et Swans aussi, deux groupes dont les résultats en studio se détachent par leur précision.

Une chanson intitulée simplement Dog contient un refrain lumineux. « I wanna stay, i wanna stay, i wanna stay. » C'est une affirmation de présence physique, cette décision de vouloir influer plutôt que de quitter le monde. Au delà de cela, il y a des sons qui miroitent, chatoient, créent une harmonie mélancolique. Expect the Best fait l'évidence de la persévérance en musique : il faut du temps à certains groupes pour atteindre une apogée, en plus de s'entourer des bonnes personnes.

jeudi 7 septembre 2017

{archive} VIRGINIA ASHLEY - From The Gardens We Feel Secure (1983)



OO
Envoûtant, contemplatif, naturel
Instrumental


Ce qui démarque un album de folk d'un autre, c'est son atmosphère. Enfin, ce disque de Virginia Ashley n'est pas un disque de folk, mais purement d'atmosphère. Elle préfigure ce qu'a depuis entrepris Julianna Barwick avec The Magic Place (2010) et les albums suivants : produire une musique intrumentale pour contemplation active. From The Gardens We Feel Secure est dans une classe à part, peut-être trop simple pour être vraiment admiré. Il n'y a pas de trace de techniques musicales visant à retenir notre attention sur cet album : il est dénué d'accroches, mais suscite pourtant notre émotion en nous plongeant là où, à un moment donné, nous nous sommes sentis si heureux. Dans un jardin paisible et silencieux. Comme beaucoup de choses naturelles, sa profondeur réside dans l'émotion qu'il nous procure.

Ashley, qui n'a enregistré que peu d'albums et un seul dans cette veine, nous offre la rêverie naturaliste où les bruits du jardin – chants d'oiseaux merveilleusement rendus, carillon, mais aussi balançoire – ambiancent des mélopées de piano parfois accompagné de flûte. Elle ne chante pas, pourtant sa voix vaut la peine d'être entendue. Le rythme de cette œuvre est apporté en creux, par le temps, subjectif, d'écoulement de la journée – matinée, apogée du jour et crépuscule. Les deux moitiés de l'album sont ainsi baptisées « matin » et « après midi ». Elles contiennent une envoûtante variété de mélodies. L'approche à la composition de ces huit pièces est d'une fraîcheur parfaite.

On ressent ce plaisir du temps indéfini passé à contempler la nature, dans un rayon de soleil, embrassant la vie du village. Ashley capte le patrimoine britannique, celui des campagnes où il ne se produit rien qui vaille d'être entendu dans le monde. Son mérite est de la faire entendre malgré tout et de le rendre universel.

Ces sons là, ces mélodies de comptines, on jurerait les avoir déjà vécues au fond de nous. Les titres même des chansons renvoient à des sensations familières et sensuelles : ce que l'on peut toucher, sentir et voir flottant dans l'air, ce qui au cœur de la nature devient pour l'être humain si proche de l'émotion musicale qui l'enlumine ici. Cet album est une démarche, fabuleusement gracieuse et pleine de sens.

Rien n'est suffisamment entrecroisé pour qu'on puisse y trouver de véritables chansons. Cependant, reprenant le travail, cette fois sur le thème de l'hiver, Ashley enregistrera Melt the Snow, reprenant des éléments bucoliques qui rendent From the Gardens We Feel Secure sublime, en lui adjoignant des formes évoquant plus directement la magie de noël. Les cordes délicates ont même attiré l'attention du label Elektra, ce qui résulta du single pop Tender en 1985. Egalement conseillé, son album Had I The Heavens de 1996. Introuvable, comme, on le soupçonne, tant d'autres trésors.

vendredi 1 septembre 2017

{archive} KATH BLOOM - Restless Faithful Desperate (1983)




OOO
nocturne, intimiste, envoûtant
folk, folk blues 



Restless Faithful Desperate est élémentaire et passionné. Une chapelet de notes languissantes, pas de refrains mais des tournures de phrases envoûtantes dans des chansons entrelacées. Kath Bloom possède l’une des voix les plus fluettes et incorruptibles, une voix que Josephine Foster, entraînée pour l’opéra, répliquera plus tard.

Il faut demeurer attentif, pour laisser les paroles de Kath Bloom s’envoler vers l’extase, après des écoutes répétées. Des impressions vivaces, capables de nous manœuvrer. « When i feel your sorrow, will you die tomorrow, I feel you coming, it’s cold, it’s cold, it’s cold, it’s cold. » La montée vers l’orgasme apporte une révélation non de deux êtres fusionnels, mais d’un terrain de doutes et de peurs, la chaleur corporelle dénuée de chaleur humaine. On trouve là ainsi des connotations troublantes, charnelles, envoûtantes. Soufflant le chaud et le froid, Bloom nous introduit à une nouvelle pratique de l’impatience, la sienne, une urgence bouleversante. Avec son titre sans équivoque, Restless Faithful Desperate promet la mélancolie : à l’écoute des chansons, son impact physique proche de l’exhibitionnisme se révèle l’affaire de tout le corps.

You Give Me Something et Just Don’t Tell me That It’s Gone, sont deux chansons séparées qu’un thème mélodique lie. How It Rains, dans sa première partie instrumentale, n’est rien d’autre qu’un arpège et le souffle que Bloom capte sur la bande. Et quand elle émerge entièrement formée, c’est à dire ce que beaucoup d’artistes musiciens considéreraient comme trop singulière, la mélodie est des plus languides. Parfois, comme sur Look at Me, l’impression est celle d’une berceuse nocturne, chantée à un enfant nu. «Why don’t you look at me right now/there must be something i can give you, i would do anithing to keep you, you know... »

Restless Faithful Desperate repose aussi sur la guitare, aussi aérienne qu’évocatrice, grâce au jeu blues de Loren Mazzacane Connors, avec l’utilisation d’un bottleneck et la façon de tirer sur les cordes pour les faire chuinter. Plus tard, Connors sera perçu comme un guitariste d’avant garde, mais ici, son artisanat marque en toute simplicité une rupture avec la façon dont se déploie les musiques alors, conduites par le rythme et d’autres formes d’autorité externe. Encore aujourd’hui, difficile de trouver un album si délicat.
Après quinze ans de silence où Bloom joue les mamans tentant de joindre les deux bouts, elle reprend la musique en 1999, après que le réalisateur Robert Linklater ait introduit une des ses chansons dans le film romantique Before Sunrise (1995), avec Ethan Hawke et Julie Delpy. Depuis, sont parus par exemple Loving Takes This Course, un disque pour saluer la finesse de Kath Bloom auquel participent Bill Callahan, Mark Kozelek ou Scout Niblett ; ainsi que Thin Thin Line, en 2010, qui maintient le folk au firmament, là ou l’a placé Neil Young.

mardi 25 juillet 2017

{archive} LILY & MARIA - S./T. (1968)






OO
pénétrant, envoûtant, frais
folk, soul


Cet album a été comparé à Parallelograms, mais l'album révéré de Linda Perhacs ne parvient pas à être aussi envoûtant que celui-ci, doublette de murmures spectraux. C'est le folk des années 60 à son crépuscule, le sentiment en musique d'une époque faste en train de se résorber. Cette capacité à résumer beaucoup d'humeurs en sensualité simple et pénétrante, toutes les couleurs de l'arc en ciel en deux visages blafards, le faste de cent mille arrangements en l'interaction sourde de mellotron et de guitare acoustique. Il est facile d'oublier que de nombreux musiciens ont participé à cet album, qui se détache par son atmosphère étouffée, des instruments au son cotonneux, et régénéré lorsque les mélodies s'interrompent pour ouvrir sur un quasi silence.

Deux mystérieuses adolescentes new-yorkaises, Lily Fiszman et Maria Neumann, deux voix virginales poussées par une force inespérée, subliment le temps d'un disque leurs influences folk et soul. Elles révèlent les utopies pour ceux à qui la conscience de fins brutales n'interdisent pas la douceur, l'affection. Leurs voix réunies, un susurrement d'une grande volupté, semble avoir été repris par Alison Goldfrapp. There Will be No Clowns Tonight, de la teneur lyrique aux arrangements stridents, renvoie de façon limpide à l'univers de la chanteuse rétro futuriste.

Il y a un je-ne-sais-quoi d'infiniment britannique sur cet album : les mots élégants, capables d'innocence, nous bercent de l'illusion d'un folk charmant et sémantique, précieux. Mais on sera régulièrement trompés.

Everybody Knows s'ouvre dans la turbulence, pour déboucher sur un lent refrain, permettant de convoquer des tonalités du monde entier au sein d'une vaste instrumentation. La basse et le tempo tranquille seront encore les meilleurs alliés de Lily & Maria sur Melt Me. Celle là exsude la lascivité, suinte après le triomphe désespérément intime du summer of love.

Il y a quelque chose de glacé dans la musique des deux femmes, une fraîcheur renouvelée à chaque écoute, comme dans un poème intemporel. La simplicité lyrique d'une chanson comme I Was souligne cette fraîcheur, basée sur la description spontanée de l'éphémère. Ismene Jasmine, sépulcrale, met en avant un nouveau ton de guitare et le mellotron, suscitant avec des sons poisseux, une humanité sans chaleur. La combinaison de ces deux instruments crée une atmosphère splendide, en espagnolade, sur ...Clowns Tonight. Les deux voix vont crescendo, s'unissant dans une harmonie déchirante.

Aftermath, Fourteen After One ou Morning Glory Morning renouent avec la lumière, les harmonies renvoyant à d'autres duos folk à la tendresse toute bucolique. La flûte traversière joue une part importante de cet éclairage plus serein.

jeudi 27 avril 2017

THE SPIRIT OF THE BEEHIVE - Pleasure Sucks (2017)




O
extravagant, envoûtant
indie rock

Plutôt qu'un groupe conventionnel, il s'agit d'un collectif : au moins deux groupes expérimentés qui décident de lancer ensemble un nouveau projet dont la trame s'entend comme une évolution incessante, d'une écoute à l'autre. Ce que permettent des sonorités jamais définies, mais filant une perspective vertigineuse, n'en finissant pas de s'évanouir, progressant sans origine ni fin au point de paraître immobiles, dans la distance, dans le chaos, quitte à donner la nausée.

Pleasure Sucks commence avec un (dé)collage de field recording, de clavier analogique et de guitare inconstante. Des nappes étrangement mélodiques évoquent du shoegaze, et la batterie mène avec sûreté vers une première apothéose.  L'album (nommé d'après une sorte de thèse défendue par l'album, comme quoi les plaisirs éphémères videraient la vie de sa substance) est déjà très ouvert au départ, et capable de s'ouvrir encore plus, polarisant et agrégeant tout à la fois, défiant les lois de la physique. Ils font frissonner sur Time to Scratch Them All, un moment où se répondent la mélancolie révoltée de My Bloody Valentine et la malice de Pavement. C'est pure espièglerie, ou affectations réelles, mais jamais sabotage gratuit.

Les moments accrocheurs se succèdent, promettant un bon album indie-rock dans le sillage de Deerhunter ou Animal Collective, les tonalités dévoyées encore un cran au-delà. Piano, Heavys Instrument ou Snow on The Moon bâtissent sur cette esthétique d'une déchéance magnifique, ou d'un travestissement acidulé. Les claviers infâmes et totalement assumés apparus dès Pleasure Sucks I reviennent sur Future Looks Bright (It's Blinding).

C'est le sons d'un collectif aux impressions mouvantes, capable d'exprimer l'anxiété ou l'inconstance de leurs appuis, mais qui sait irradier la confiance et l'expérience. Le refrain est pris dans la manne des guitares triturées, audible mais sauvage. Becomes the Truth est comme la poigne d'un maniaque ne voulant pas lâcher les derniers effets semblant le retenir à la réalité. Toutes les choses concrètes reconnues ailleurs comme repères sont inefficientes pour empêcher The Spirit of the Beehive de dériver dans un délire musical, parfaitement maîtrisé, sur Big Brain. On pense au vertige de Zappa, mais alors, qui dirige cet ensemble ? Mono Light Crash, à son tour, laisse se dégager un misch-masch de bruits sur une rythmique locomotive, avec une réverb' copieuse, telle qu'on se croirait chez Kurt Vile. Un véritable amour des guitares se révèle d'ailleurs pour sublimer un peu cette débâcle de sons surprenants. Très présentes, d'abord comme nappes assourdissantes (Twenty First Road Trip), elles carillonnent avec Cops Come Looking.

C'est un maelström où l'on repère une volonté d'agréger des sensations plus profondes reliées à des lieux, à des temps, et de tout recracher dans l'instant. L'intérêt d'un tel album, hormis sa vulnérabilité bien gardée, et la brillance paradoxale de sa production, c'est de pouvoir observer les pièces trouver leur cohésion par-delà le sens commun, comme l’œuvre unique qu'il devient, en perpétuel transit. Comme des formations expérimentales exigeantes des années 90 (Stereolab...), il gagne lentement en épaisseur.

samedi 25 février 2017

MICHAEL CHAPMAN - 50 (2017)






OOO
poignant, envoûtant, apaisé

Folk rock

La musique de Michael Chapman peut vous arrimer solidement au sol, comme si vous plongiez des racines dans la terre. Comme il était plus utile de compter l'expérience en termes d'année de carrière qu'en matière d'albums, difficiles à dénombrer, celui-ci, paru en 2017, s'intitulera simplement 50. Cinquante ans de musique, au fils d'albums homogènes en termes de qualité mais divers de point de vue des productions. A l'apogée du folk rock british orné (Fully Qualified Survivor, 1970), dénuée d'artifices (Deal Gone Down, 1974) avec boites à rythmes mais au charme pourtant tenace (Life on the Ceiling, 1979), puis, de plus en plus, valorisant les temps et les silences suscités par la guitare de plus en quête des grands espaces. Enfin, rendue limpide grâce à une production atmosphérique.

Dans sa musique, beaucoup d'histoires s'entrecroisent : celles des fans de la première heure qui continuent d'affirmer son importance, celles des musiciens d’aujourd’hui qui reprennent avec un certain succès sa formule libre et audacieuse, celles de Chapman concernant Mick Ronson, David Bowie, Nick Drake, puis les rée inventeurs de la guitare acoustique depuis les années 70. Chapman a cependant beaucoup de particularités qui le rendent précieux. Il n'a jamais été à Londres pour faire carrière. Son intérêt pour le bûcheronnage dépasse celui pour le music business. Et il a vite nuancé les mélodies d'inspiration celtique pour laisser son cœur se gagner à l'ouest américain. Sa voix abat les accents distingués, ne laisse aucune affectation, rocailleuse.

Michael Chapman, c'est cette voix, et le talent d'un photographe. Il joue de la guitare avec l'humilité de l'un d'entre eux, conscient de ne faire qu'emprunter un paysage, parfois. Il a toujours vécu dans un cadre pittoresque, étrangement photogénique, dont la ruralité est en décalage étrange avec celle qu'on attend d'un homme fêtant cinquante ans d'une vie musicale essentielle. Ce décalage a permis à Steve Gunn, artiste de l'année dans le fanzine Trip Tips 29, de produire 50 un peu différemment.

Il s'est autorisé un duo céleste avec le maître, sur Rosh Pina. Son propre album sublimait les contrastes des sonorités de guitares, étouffées, éventées, saturées, résonnantes, il reproduit cette alchimie poétique ici. Cette précieuse liberté, respiration palpable de la musique, qui nous y fait revenir toujours.

Chapman construit des albums sans se soucier de passer à la radio. Il le fait en retravaillant certaines compositions qu'il joue automatiquement en concert : The Mallard, poignant parallèle entre les vestiges d'une femme et ceux d'une locomotive légendaire reliant le nord et le sud du pays, Memphis in Winter, une chanson dévastatrice en termes de mélodie et de texte, avec cette tendresse fracassée par la colère. Les versions sur cet album vont droit au but. The Prospector est retravaillée à son avantage, bien plus ample désormais. Il faut être attentif, pour entrer dans un passionnant jeu d'incarnations. Lorsqu'il chante « my friend », on peut se demander si c'est le prospecteur qui s'adresse à lui avec condescendance, ou si Chapman lui même s'en réfère à nous qui l'écoutons. Enfin il y a That Time of Night, où Chapman se fait crooner émouvant dans la veine de Richard Hawley. L'origine en demeure la guitare, un accord sublime.

Parmi les nouvelles, on trouve A Spanish Incident (Ramon and Durango) et Sometimes You Just Drive, dont les narrations s’imbriquent et s'arrêtent sur ce refrain à double sens : «J'attends toujours ma récompense ». Elles font dire à la maison de disques, Paradise of Bachelors, que le songwriter enregistre là son album américain. La première est une vaste cavalcade avec banjo et piano de bar, et avec une mélodie vocale accrocheuse. A l'opposé du spectre, Falling From Grace sublime l'intimité de Chapman, remue des sentiments plus spécifiques, évoque un dénuement mélancolique très anglais. « I'm beginning to feel like that man in the park/who can make the kids cry and the dogs start to bark. » Il suffit d'imaginer ce que le Chapman de 1971, période Wrecked Again, aurait dit de celui de 2017, pour se persuader de la portée émotionnelle de cet album. Hors dans le folk, comme l'isolement, cette affection est un moyen de lutte.

mardi 24 janvier 2017

THE ANGELUS - There Will Be No Peace (2017)





O
contemplatif, lourd, envoûtant
Slowcore, doom 


Une affirmation récurrente dans les forums de musique américains : « C'est comme ça que le rock chrétien devrait sonner », pour peu que la musique en question ait une qualité spirituelle, ou que ses instigateurs semblent prendre à cœur le musique parce qu'ils y trouve une chance. La possibilité même de s'exprimer à travers leur art leur devient symbolique. Ils recherchent une certaine noblesse, un lignage, et sont en général dépourvus du moindre humour. C'est par des gestes et des paroles prompts à être interprétés de mille façons différentes qu'ils bâtissent leur art, et leur art autour de leur vie. La quête de sens n'est que secondaire ; il s'agit avant tout de voir comment ils seront accueillis par le public et comment on se souviendra d'eux. Ils s'inscrivent dans un présent déjà obsolète, gravent leur contribution comme une icône de foi, ou bien une silhouette forcément allégorique, à l'image de cette colombe sur la pochette de There Will Be No Peace. Il faut rester attentif pour détecter dans leur art la trace du palindrome, elle s'y trouve inévitablement. Seul le recommencement perpétuel apporte un sens et un courage à leur attitude. Inutile d'aller jusqu'à imaginer Sysiphe heureux : ce que leur fardeau leur rapporte, c'est une foi inquiète.

Le trio de Denton, Texas, s'inscrit dans l'héritage de Lift to Experience et Midlake, originaires du même coin des Etats-Unis. Ils voient la musique comme un cycle dirigé vers toutes les résolutions, y compris la réalisation que le labeur de leur vie ne les conduit pas à être sauvés, que la clairvoyance acquise en échange des expériences vécues ne leur permet pas de s'arracher à la mélancolie. It's a Hell of a Climb et The Other Side of The Mountain laissent penser que c'est réellement un album-concept autour de la figure de Sysiphe. Auparavant, There Will be No Peace a culminé dans An Interceding, As I Live and Breathe et A Man Alive, Alone. Il est vain de vouloir départager ces morceaux, tant les sentiments s'y confondent. L'accordage original des guitares se remarque. La mélancolie est la plus intense sur la chanson titre de huit minutes qui termine l'album, une belle litanie ou le trio basse/guitare/batterie consolide tout ce qui a été joué avant. Les sons sont magnifiés, les paroles prennent un écho intemporel. Dans le reste du disque la cadence des morceaux a été travaillée pour les écourter, car autrement The Angelus aurait naturellement tendance à offrir des ruminations plutôt que des chansons de rock.



Il en résulte une densité mettant en valeur leur dévotion mutuelle. Ils sonnent soudés, rapprochés par une motivation spirituelle parfaitement logique. Le tableau de Jean François Millet qui leur a donné l'idée du nom L'Angelus du Soir, convient à l'impression qu'ils donnent d'une procession statique, d'un recueillement. Plutôt que d'alterner la sensibilité et la rage, The Angelus opère avec une constance qui les démarque de beaucoup d'autres.

http://store.theangelusband.com/

samedi 17 septembre 2016

MOTHERS - When You Walk A Long Distance, You Are Tired (2016)


O
poignant, envoûtant, sensible
indie rock 

Un album qui restera rare, dans la mesure où seul un pressage vinyle a pour l'instant été fait – et épuisé. La voix de Kristine Leschper se rapproche de celle d'Angel Olsen ou de Sharon Van Etten, mais cette comparaison ne remet pas en cause son identité et la force de sa volonté. Elle a monté cet incroyable groupe à Athens (Georgie), dont le son capable d'une beauté formelle éloignée de l'indie rock plus débraillé est pourtant capable de revenir dans le giron de ce que leur producteur Drew Vandenberg a l'habitude de monter, avec Deerhunter notamment (Copper Mines). 

Il y a une forme de jusqu'au-boutisme dans cet album. S'il ne contient que huit chansons, la maîtrise du groupe lui permet de les agencer comme un parcours sensoriel sans issue, depuis l'introspection la plus revancharde, comme sur le très rock Lockjaw, jusqu’à la félicité d'une légèreté soudaine dans le vibraphone de Burden of Proof

 C'est un cycle où on ne croit jamais les douleurs apaisées pour de bon. On se retrouve avec le plaisir coupable d'entendre des choses comme « You Love me mostly when i'm leaving » ou d'autres phrases dépréciatives tout en sachant que Leschper n'a sans pas encore débouché sur ses idées les plus noires. Mais l'intensité de son timbre, parfois bordé de choeurs spectraux (sur le glaçant Blood Letting) justifie cette plongée vers une poésie si peu réparatrice et fait de Mothers l'une de plus fraîches découvertes du genre cette année. 

Sans compter sur les sublimes guitares, comme en témoigne le mieux la dernière minute de Hold You Own Hand : nommée ainsi comme pour signifier que l'apaisement restera solitaire et désolé, et qui fait culminer dans une dernière lamentation de plus de sept minutes ce disque à couper le souffle d'intensité.  


http://mothersathens.bandcamp.com/

lundi 13 juin 2016

OLD MOUNTAIN STATION - Shapes (2016)





O
Envoûtant, sensible
Indie rock, pop

Old Mountain Station connaît ses priorités. C'est d'être un groupe doux, et il changent en douceur, trois ans après un premier album réussi et remarqué. De subtiles touches électroniques émaillent la chanson-titre. Sa priorité, c'est aussi de faire de la pop, intense et bigarrée. Tout est lumineux, concis, arrêté sur quelques phrases. Hold On est un tout petit tube de deux minutes et demie, ce qui ne l'empêche pas d'avoir du caractère. C'est même le sujet de la chanson : faire du remue-ménage, attiser les polarités et les complémentarités entre les êtres, dans ce qui n'est pas réellement une chanson d'amour, moins que Crooked Miles, en tout cas.« There are so many ways to fuck up/si many ways to end up on your own ». L'amour : la lucidité et la lumière espiègle en plus.

Shapes plane au-dessus des gens, bienveillant, et jamais inutilement déterminé ; ses refrains indolents, hagards, peuvent pourtant bien nous servir de boussole. La voie ténue de Thomas Richet est faite pour l'exaltation intérieure. Il s'agit de graviter, de trouver l'équilibre, de sublimer l'élan vital, d'élargir les cercles autour de vies autrement trop circonscrites, ou si peu remarquables. Circles, c'est le non d'une chanson si caressante, si légère, comme une aile qui, en vous frôlant l'épaule, semble vous délester de vos soucis.

lundi 2 mai 2016

THE BONES OF J.R. JONES - Spirit's Furnace (2016)




O
fait main, envoûtant, efficace
Americana, rock

Cet album direct séduisant et repose sur un équilibre subtil, on en prend conscience avec les touches gospel qui font se mouvoir la musique par le fond, tandis que la présence d'un batteur sur la moitié des morceaux s'occupe de la forme. Et pour emballer le tout, il y a la voix haut perchée de Jonathon Linaberry, le seul musicien de ce projet (l'omnipotence, un bon moyen de créer l'énigme autour d'un album). Linaberry réussit, à sa mesure, à produire un son hanté par le blues, à défaut de jouer le blues lui-même. 


Plutôt que d'inventorier les 13 genres de blues d'un catalogue qu'on ne souhaite pas réellement entendre, il joue dans un sous-genre façonné de sa main, ou la félicité se devine toujours, plutôt que le désespoir ou la gravité, dans un instant fugace, assez bien symbolisé par cette image d'une âme poussée vers l'au-delà. Spirit's Furnace a beau être court, il trouve son rythme de croisière et sa plus haute authenticité avec la ballade décrépite au banjo Bless Your Soul, puis Dry Dirt. Ce qui s'y passe est bien de sud des Etats-Unis. Bon, le musicien est de Brooklyn, mais il y aura moyen d'élucider les derniers mystères de sa création par une petit interview... 

Un autre sommet, Walk on By, la joue moins concise. A huit chansons et trente minutes, ça ressemble au circuit accéléré d'une âme, qui entre dans le monde, subit quelques turpitudes avant d'en ressortir poussée vers la porte. Au fil des écoutes, Spirit's Furnace se ritualise et finit par évoquer des embrasements nocturnes et des têtes cagoulées, mais sans qu'un ostracisme entre en jeu. Les âmes doivent sortir des corps, sinon, que se passera t-il ?

jeudi 10 mars 2016

MATT ELLIOTT - The Calm Before... (2016)





OO
Onirique, intimiste, envoûtant
Electronica, folk


Dans la caresse éternelle que nous prodigue Matt Elliott, de sa voix grave et de sa guitare arabisante jouée avec la spiritualité d'un oud égyptien, sur des trames de piano sépulcral, de violoncelle guttural, de choeurs et de courants d'air, on n'attendait pas tant de lumière. Chez Elliott, qui combine Chopin, Leonard Cohen et Albeniz, c'est plutôt l'inverse de la joie qui est habituellement exprimé. Mais sa musique devient, de plus en plus, le résultat d'un large faisceau de réflexions allant toujours bien au-delà de ce qui est annoncé : ainsi The Broken Man, n'était pas seulement le portrait d'un homme brisé, mais une déconstruction émotionnelle évoquant la nécessité d'affronter ses démons, et The Calm Before... se déploie comme un rêve exigeant et enivrant, ou le motif de la tempête sourd mais n'éclate pas, au terme duquel, comme dans chaque album, il aura équilibré les pertes et les gains.



Sur The Feast of St Stephen, sa voix et sa guitare atteignent des profondeurs abyssales, et paradoxalement, capturent la lumière avec poésie. I Only Wanted t Give You Everything, dont le titre seul est un morceau de poésie comme Matt Elliott sait les fabriquer (Le meilleur, sur The Broken Man : If anyone tells me 'it's better to have love and lost than to never have loved at all' i will stab them in the face') culmine sur un mouvement qui va crescendo en intensité, décrivant le tourment d'un homme appelé à un sommeil paradoxal agité, dont on ne sait ce que, des sentiments givrés ou de la caresse d'une femme glacée, il peut préférer garder à son éveil. Sa musique, par la répétition, a un pouvoir révélateur que peu de musiques acoustiques ont la patience d’atteindre. The Allegory of the Cave et son électronique douce, est d'une pureté qui rappelle Cass McCombs sur Wit's End (2011). Le froid et le calme originels se rétablit à la fin... Comme celle de McCombs, la musique de Matt Elliott semble bâtie sur un émerveillement constant. Allégories, évocations de pouvoir et d'amour, sous son calme éthéré, The Calm Before est la quête d'une vérité et d'une réalité inédites. Du grand art !


samedi 5 mars 2016

RANGDA - The Heretic Bargain (2016)






OO
expérimental, intense, envoûtant
Noise rock, instrumental

Ben Chasny est l'un des des guitaristes en activité les plus distinctifs peut-être, tous genres confondus. Mais il ne faut pas sous estimer aussi l'apport de Richard Bishop, second guitariste plus rythmique issu lui aussi du phénoménal label Drag City (Ty Segall, Bonnie Prince Billy, Bill Callahan, et donc Six Organs of Admittance, l'emblématique projet solo qui propulse à chaque fois Chasny vers de nouveaux rivages furieux et oniriques). Défiant les modalités, les rythmiques, et le bon sens, The Heretic Bargain est un album ouvertement expérimental. La réussite de tient à la formule en trio, avec le batteur Chris Corsano capable de donner le change en rythmes circulaires, enchaînant avec fluidité les dynamiques explosives de To Melt the Moon, The Sin Eaters puis Spiro Agnew.

Les titres de ces chansons parlent d'eux mêmes, montrant qu'il s'agit d'une expérience à la fois horrifique et psychédélique. L'album devient vraiment grinçant et infréquentable avec les 8 minutes de Hard Times Befall the Door-to-Door Glass Salesman, une sorte de cauchemar qui troque le mysticisme fracassé mais surf rock pour un énigmatique marchand de sable, vendeur de miroirs dans le désert californien. C'est sans doute là et sur le solo dans Mondays Are Free at the Hermetic Museum, final de 19 minutes, que s'exprime le talent de Ben Chasny à nous affecter avec ses sons électriques si personnellement ouvragés. Ce dernier morceau est la raison d'être de cet album radical et intuitif, même si To Melt the Moon en reste le moment le plus immédiat.  

lundi 29 février 2016

JOSEPHINE FOSTER - No More Lamps in The Morning (2016)










OO
envoûtant, original, intemporel

folk, alt-folk

Partager s'apparente à un acte magique quand il s'agit de faire découvrir Josephine Foster ! C'est un moment rare que d'entendre pour la première fois sa poésie vénéneuse, dispensée en prêtresse de son propre culte. Les instruments tintent, carillonnent, grincent. La guitare fait preuve d'un doucereux psychédélisme. La voix hante, se fait suave (Garden of Earthly Delights). Cette atmosphère inqualifiable de liberté est renforcée par la mise en chansons de textes par le grand Rudyard Kipling (que Mark Twain considérait comme le plus grand de ses contemporains) et James Joyce.

Ce que le duo français Midget a fait, Foster le réitère avec son mari, Victor Herrero. Dans leur cas, en reprenant des chansons qui ne sont pas neuves dans son répertoire. Dans un dénuement retrouvé, étrangement isolé, chaque son de ces chansons sonne comme en provenance d'un passé historique, chaque instrument comme arraché au temple secret où il était retenu et intimé à raconter une nouvelle genèse. C'est une exploration non seulement de son passé en temps qu'artiste, mais aussi d'un passé musical qui remonte presque jusqu'au début du XXème siècle. Elle partage avec Marissa Nadler cet capacité à envoûter en suggérant un passé lointain et les racines de ce que le folk représente de beau et de rituel. A chaque nouvelle écoute, croit t-on redécouvrir des environnements sonores moins épineux, et finalement sereins (My Dove, My Beautiful One). Délicieux...

dimanche 28 février 2016

FREAKWATER - Sheherazade (2016)





OO
country alternative
envoûtant, sombre, pénétrant


Voici le nouvel album d'un duo du Kentucky qui a réussit le tour de force de demeurer, à vingt ans révolus, excentrique et de finir par devenir le meilleur projet de de country traditionnelle issu des années 1990, où ce genre de musique ne s'est pas vraiment épanoui. L'un et l'autre de ces arguments sont liés : si elles ont pu rester les mêmes que sur Feels Like The Tird Time (1995), c'est en semblant sourdes au bruit des conventions qui les entouraient. La tradition sait revêtir les apparences, et sait en jouer. Sheherazade renferme une musique pleine de chausses trappes, et le sol peut aisément se dérober sous vos pieds à chaque fois que vous espérez trouver votre confort, car cette musique prête plutôt à garder l'oreille en alerte.

Le ton est dramatique, les voix de Janet Bean et Catherine Irwin rivalisent de liberté. C'est particulièrement évident sur The Asp and the Albatross. Bolshevik and Bollevil emprunte un ton à Lucinda Williams, cela laisse une idée de profondeur et de la maturité que dégagent les chanteuses. Comme celle-ci, elles ont leur lôts de fantôme à écluser en chansons, sous l'incantation parfois gutturale des guitares (Falls of Sleep). Elles nous font ressentir intensément combien la vie est une pente glissante, les arrangements plus atmosphériques et chaotiques donnant l'impression de chanter des murder ballads biaisées à leur façon disjointe, pour des résultats sans concession (Down Will Come Baby). La guitare électrique apporte ainsi son lot de dissonance à l'occasion comme un souvenir du punk dont son issues ces filles. Elles partagent la capacité d'envoûtement des cinématiques Dirty Three, et le violoniste Warren Ellis apparaît d'ailleurs en invité, dès les premières secondes de cet album. C'est par leurs propres moyens qu'elles sont troublantes, inégalables sur un terrain qui se dérobe. Velveteen Matador fait triompher une bonne fois pour toutes les guitares, Number One With a Bullet est particulièrement entêtante.

MALCOLM HOLCOMBE - Another Black Hole (2016)





OO
rugueux, envoûtant
country-rock, blues rock, roots rock


Découvrir un nouvel artiste demande parfois un réajustement. La musique de Malcolm Holcombe, vénérable insurgent originaire de Caroline du Nord, sur son douzième album, a un tempérament indompté fait pour déstabiliser, puis pour conforter, dans l'entrain des refrains (Another Black Hole, To Get By) ou dans une ballade (September) ou sa voix se fait plus épaisse que le fond de la rivière. Tout est hors des conventions avec Malcolm Holcombe, qui laisse couler les couplets suscitant des chansons.


La concision, simplicité, inventivité, Holcombe maîtrise et sait s’entourer de merveilleux musiciens venant rendre ses blues palpables et lancinants. Si vous pensiez que la voix de Tony Joe White était déjà bien ébréchée, elle apparaîtra celle d'un jeune loup à côté grondement traînant de Holcombe. On entend celui-ci haleter sur Another Black Hole, soulignant, un peu théâtral, ce que la vie a d'infréquentable - et non pas lui ! La guitare de White ajoute d'ailleurs encore une autre dimension à cet album tout en suggérant son côté inamovible, irascible. Don't Play Around en profite particulièrement. Cependant, elle évitera trop de présence, Holcombe cherchant, sans ostentation, son propre son roots. Sur Papermill Man, il semble menaçant comme Steve Earle dans certaines de ses meilleures chansons. Celui-ci est d’ailleurs fan de Holcombe. Way Behind clôt l'album sur l'intensité émotionnelle d'un Leonard Cohen, ponctué par les notes austères de la basse. Les chœurs chers au Canadien sont bien sentis sur Heldenberg Blues.


dimanche 31 janvier 2016

MARLON WILLIAMS - S./T. (2016)






O
envoûtant, élégant, lyrique
Folk-rock, country australienne, soul

Marlon Williams lance les paris sur l'étendue de son succès, basé sur sa voix impressionnante de maîtrise, capable de lui valoir des comparaisons élogieuses avec les Buckley, ou des voix distinctes comme celle de Hayden Thorpe (Wild Beasts) ou Peter Liddle (Dry the River) et le propulser en avant, quelles que soient ses dettes aux veilles formules, de Nina Simone à Roy Orbison. Il fallait qu'il s'émancipe de Delaney Davidson, son compatriote australien, connu pour ses sorties enfiévrées en one-man band - avec lequel il a enregistré trois albums. Il le fait avec la candeur d'un enfant de chœurs, et c'est son autre force, celle avec laquelle il finit de convaincre : sa capacité à habiller ses chansons, de les hanter d'arrangement subtils (Ondes Martenot sur Strange Things ?), cette volonté de créer un album se saisissant fermement de son thème de catharsis et ne le lâche plus avant de l'avoir laissé résonner en plusieurs personnages, de s'être abandonné un peu, et musicalement, d'en avoir exploré la candeur quasi religieuse. Vos sens vous intimaient encore de résister à la séduction trop évidente de ballades où la trace de l'école de chant reste présente – I'm Lost Without You ou When i Was a Young Girl, a chanson qui sert de culmination à ses concerts. 

En d'autres termes, cet album tiendra pour avoir réussi à articuler les lubies d'un élève idéal de la chorale religieuse (véridique) avec ses tentations de gamin fourbu à la recherche de liens sociaux et asociaux, finalement retapé au whisky, ce qui n'est pas, à la réflexion, sans danger pour sa voix. Sa face angélique lui vaudra d'autres rôles.

Le 18 février à la Maroquinerie. 

vendredi 4 décembre 2015

SHYE BEN TZUR, JONNY GREENWOOD AND THE RAJASTHAN EXPRESS - Junun (2015)





OO
envoûtant
musique hindoue, world music

Un concentré d’intelligence musicale pour le corps et l’esprit. Roked pourrait être un tube de dancefloor à la fois envoûtant et minimaliste. Le jeune compositeur Shye Ben Tzur est étonnant de maitrise et de vision artistique (et spirituelle) tout au long de ce voyage où le célesta et les ondes Martenot de Jonny Greenwood  (Radiohead) illuminent de leur rêverie les trames hindoues issues de la nuit d’une tradition incommensurable, et rendues par 19 musiciens qui représentent toute l’étendue de l’Inde communiante.  

lundi 16 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 1 - WITCHSKULL - The Vast Electric Dark (2015)





OOO

intense, sombre, envoûtant

Heavy metal, doom metal


Witchskull est ce qu'on appelle un power trio : voyez Motorhead. Une batterie puissante, une guitare et une basse qui transmettent un vrai sens du danger. Surtout, trois musiciens expérimentés qui, bien qu'il enregistrent pour la première fois sous ce nom, sont déjà connus dans la scène hard rock de leur ville – ici, Canberra (Australie). La sauvagerie poétique de The Vast Electric Dark ne peut être le fruit que d'années de maturation dans la tête de ces artistes tourmentés.

Ce qu'ils font n'est pas seulement du hard rock, mais c'est qualifié par les aficionados de culture souterraine de doom. Pour 'déclin' 'perte', 'déchéance'. Que gagne t-on, alors à jouer à corps perdu ce genre de musique ? Il s'agit d'un rituel à la fois funèbre, émotionnel et révérencieux, où toute la morgue de la chose est adoucie par l'utilisation de ces images quasi romantiques faisant état de landes sombres, de faunes sataniques, de morts-vivants et de sorcières – même votre propre mère en est une.

Qu'est-ce qui démarque les meilleurs de ces groupes, dont Witchskull fait partie, au point de se hisser comme la découverte la plus excitante de cet automne 2015 ? Les mots manquent en général pour décrire la sensation que produit la musique doom : cette délectation méphitique d'entendre dérouler des histoires de malédiction et de sacrifices fantasmés ne fait pas de tâche convaincante une fois couchée sur le papier. La conviction qu'ils véhicule ne fait pas un bon scénario, et la seule manière d'en parler de façon convaincante serait de raconter leurs déboires comme dans Anvil.

On préfère parler de cette musique en termes techniques. Et voilà donc ce qui la démarque : des tambours de guerre en guise de batterie, des riffs un son si resserré qu'ils semblent fusionner avec l'énergie de leur chanteur, dont la voix bascule entre le trémolo et les tons caverneux. Les trois premiers morceaux montrent le système : puis comme dans tout grand album, la suite approfondit et développe les thèmes et les points forts du groupe. Chose incroyable : à chaque fois qu'on se dit que si le morceau se terminait maintenant ce serait parfait, le morceau se termine bel et bien.


La chanson World's Away montre une sauvagerie et une limpidité à son nirvana. L'accélération du tempo fait que la voix de Marcus De Pasquale est plus tendue que jamais. Harvest of the Druid est la chanson qui ressemble le plus à un hommage à Black Sabbath, à une danse infernale, et c'est un point importe de l'album, avant le dernier morceau en forme d'épilogue. Le groupe, humble et sage en interview, parvient à être aussi monolithique que leurs influences. 

http://witchskull.bandcamp.com/

jeudi 8 octobre 2015

ISRAEL NASH - Israel Nash's Silver Season (2015)





OOO
envoûtant, intemporel, lyrique
Rock, psychédélique

Israel Nash Gripka. Si son nom laisse imaginer un bar à colonnes néo-classiques enfumé au narguilé, c’est au Panthéon grec des groupes dérivés de Neil Young qu’il mérite d’entrer. Le groupe marrie – et le mot, qui suppose une célébration, a son importance – des sons spaciaux, psychédéliques, tonitruants, des riffs garage gigognes, des harmonies vocales et le timbre à l’émotion intense de Gripka. L’artiste, originaire du Missouri, et désormais résidant au Texas, continue une tradition de songwriters au cœur sur la main, partageant le label de Steve Earle ou Townes Van Zandt. 


Certainement enregistré en analogique, l’album laisse entendre un authentique souffle américain, en en refaisant, de façon toujours inespérée, une terre à l’échelle de son immense sensibilité. Israel Nash fait de l’américana avec les potards dans le rouge des valeurs humaines. Tout y est, même le mellotron sur l’introduction de L.A. Lately, l’une de ces balades en mid-tempo qui représentent un voyage intérieur comme Neil Young n’est plus occupé à les faire. Six minutes et demie superlatives, des notes caressantes et poignantes culminant sur un refrain cosmique. 

L’autre folie de plus de six minutes, Strangers, annonce son caractère habité et héroïque dès l’intro acoustique, avant de résonner comme un Going to California (Led Zeppelin), avec cette largeur de vue, cette envie d’embrasser toutes les lumières mystiques qui puissent émaner de la contemplation d’êtres humains. Déjà parfait au début, le même plan se répète encore et encore, d’une chanson à une autre, donnant l’impression d’un album inamovible, monolithique, comme les intemporels le sont. Un voyage assourdissant et libérateur au pays de la Musique ! Jonathan Wilson n’est parfois pas très loin...
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