Chaperonnés par la maison de disques secrète Transistor 66, les quatre canadiens de Surprise Party la partagent avec le mirifique Scott Nolan, mais on les imagine mal faire avec lui ce que les américains appellent un split record, un album partagé. Leur rock psychédélique est à l'opposé des accents folk country réparateurs de Nolan. C'est une musique sombres, machiavélique même. Cette tendance intimidante est peut-être aussi l'un des courants dominants de Transistor 66.
C'est le son de l'affranchissement, un défi totalitaire à la société. Les guitares shoegaze à trémolos sont là, les synthétiseurs pour accentuer l'aspect caverneux, et la voix du chanteur (Danny ?) prolonge les syllabes d'un message incertain dans une texture déformée.
Gloom est un parfait exemple à la fois de la brutalité, de l'aspect sordide de la musique de Surprise Party. The Hunter enchaîne en mode clairement hard-rock à banshees. Toutes sortes de démons dansants traversent cet album, et j'ai écrit cela sans vraiment savoir qu'une chanson s'appelait Wrap Your Fears in Demons. Le disque se dresse là dans une forme de gloire chaotique.
Très abouti, The Last Temptation of Chris sonne comme l'album que Surprise Party veut enregistrer depuis ses débuts en studio en 2013. Ils y affrontent, avec des protections auditives, pêle-mêle, coïncidences inquiétantes, mauvais sorts jetés sur les personnes les plus innocentes, et expriment que le courage n'est qu'une affaire de possession, pas de volonté individuelle. Cet album dont vraiment rien n'est très clair – si ce n'est sa portée mentale, voire spirituelle. Psychedelic Girlfriend réussit l'exploit, malgré tout, de swinguer sexy. Les paroles expriment la jouissance de ne plus avoir de garde-fou, le masochisme de se faire violenter. Un bon résumé de l'album. « When you come inside me/i Wanna explode. » Le guitares tintent comme dans les années 60.
Puis retour à un son plus incommensurable et ébloui sur Svamvartasthayikalpa, légèrement plus pop. Et si vous n'êtes pas convaincus, reste le charme aérien dans les premières secondes de The Hell of no Respite. Et j'ai écrit « charm » sans voir qu'un la pièce de consistance garage de l'album s’appelait Hex. Cela fait de moi quelqu'un de possédé... The devil rules.
OOO groovy, attachant, entraînant rock, glam rock, freak rock
Le physique svelte de Marc Bolan n'en fait pas votre guerrier d'heroic fantasy habituel. Le titre de cet album est comme le titre d'un show d'illusionniste. Bolan, né 23 ans ans plus tôt, pour qui l'art s'apparente aux licornes et aux contes d'elfes et de nains qu'il racontait dans ses albums sous le nom de Tyrannosaurus Rex : une mascarade. Le sujet de Electric Warrior est le rock, mais même s'il joue le macho et expose son désir de bête, les chansons gardent une teneur enfantine. Pourtant, ce nouvel album est ourdi d'une mission : percer sur le marché américain. Quant à l'escalade des guitares vers l'électricité, il s'était donné ce cap, même à travers des disques entièrement enregistrés en acoustique. Les power chords étaient pour lui. Cette façon effrontée de jouer devait dissimuler l'infamie d'un homme qui, si jeune déjà, pense avoir compris l'hypocrisie du music business. Cela le plonge forcément dans un certain désarroi, vu qu'il a choisi d'y consacrer sa vie. Avec l'aide, une fois de plus, de Tony Visconti, il parvient à rester honnête, produisant un album qui ne cache pas tant que ça ses véritables sentiments, dans des chansons certes bravaches mais habitées.
Lui qui a connu si tôt les foules de jeunes filles hystériques, il s'adresse à elles avec un dédain adouci par l'émerveillement de ce qu'il s'imagine être « percer ». Sur Monolith, une chanson dont le titre renvoie à Stanley Kubrick, il évoque une humanité circonscrite dans ses rites d'adoration, et qui butte sur des symboles plutôt que de rechercher le progrès moral et spirituel. "And dressed as you are girl/In your fashions of fate/Baby it's too late," ou "And lost like a lion/In the canyons of smoke/Girl it's no joke. » Le déguisement, l'artifice est bien sûr associé au glam-rock, que Bolan tire d'une science fiction sarcastique, doutant encore de sa propre raison d'être. C'est un an avant que Bowie ne se prenne au jeu jusqu'à faire oublier l'origine goguenarde de cette révolution, et les doutes émis et le guitar hero bouclé sont supplantés, pour le grand plaisir des groupies, par les cheveux raides de la créature Mick Ronson, que Bowie a su arracher au folk-rock de Michael Chapman pour le plonger dans un triomphe de rock gonflé de sa vanité présupposée.
La voix fluette de Bolan est largement compensée par ses trémolos, ses soupirs, ses petits cris de contentement, produisant quelque chose d'aléatoire, d'inattendu sans être vraiment dangereux ou sexuel. Il y avait le gong chinois malicieux de Steve Took sur les premiers albums, désormais il y a Bang a Gong (Get it On), qui semble sauver l'album d'une luxure vite escamotée, celle de Lean Woman Blues. Il faut voir comment l'album alterne les moments apparemment plus tendres et les rock and roll à bongos, au premier rang desquels Jeepster, où Bolan se fait le véhicule, vibrant, jouissant et surtout, dansant dont son public avait tant besoin. « I'm just a vampire for your love and i'm gonna suck you » prévient t-il en toute simplicité. Si l'album est immortel, c'est pour cette simplicité attendrissant autant la jeune fille en quête d'un excitant bandit que le reste d'entre nous. Touchant ainsi à chaque fois que le boogie du groupe rencontre une pointe d’amertume à peine cynique.
Bolan sait se déposséder de lui même, faisant monter la tension d'un dernier cran dans Rip Off. Les bongos signent toujours la continuité depuis les débuts de Tyrannosaurus Rex, et l'expérimentation n'est pas en reste, dès les premières secondes, après un one two three four plein d'abandon, bien différent du même décompte au début de Cosmic Dancer. Le saxophone et la guitare explosent, chaotiques. La suite, slogan décliné jusqu'à l’écœurement, élève Bolan au rang de martyr. Mais la poésie est là. "Missing all the slain/I'm bleeding in the rain.. » Le morceau se fond dans une coda de orchestrée et l'on imagine facilement le rideau tiré sur un jeune homme qui a côtoyé la grandiloquence sans jamais spolier sa sincérité, et a ainsi décidé de survivre à son premier triomphe personnel. Il y aurait dû en avoir beaucoup d'autres.
Phil Upchurch, compagnon de route de George Benson, Curtis Mayfield et Donny Hataway, qu'il considère comme « l'un des plus grands vocalistes, compositeurs et arrangeurs de la musique classique américaine du XXème siècle (c'est ainsi que j'appelle notre musique.) ». Musicien de session hors pair, il est le passeur d'une tradition de fusion des styles, encore aujourd'hui. Sa combinaison si fluide de jazz, de blues, de rock, de soul et de funk pouvait se montrer presque provocante en 1972, lorsqu'il déballait avec une précision monstre des thèmes de James Taylor – Fire and Rain – James Brown – Cold Sweat – Percy Mayfield – Please Send Me Someone To Love – Marvin Gaye – Inner City Blues – leur insufflant une fluidité et un nouveau format confortable, comme un lit providentiel au tournant d'un échange de couple suggestif. Il va travaillant des thèmes intransigeants et durs, pour les laisser pantelants, et les coiffer, une fois qu'il ont capitulé à sa méthode, d'un solo, rendu possible aussi par l'intensité croissante du groupe toujours inspiré et bien arrangé. Le sens de l'arrangement, Upchuch l'a éprouvé à à son maximum sur son album éponyme de 1969. A ses côtés ici, Donny Hathaway est donc présent au piano Rhodes, le légendaire Chuck Rainey est à la basse et Joe Sample est au piano.
Les élancements latins de la chanson titre nous font entrer en une seconde dans cet album, qui ne nous lâchera plus pendant plus d'une heure, et nous marque durablement par sa combinaison de tendresse et de virtuosité. La structure de Fire and Rain ou You've Got a Friend est étourdissante, Upchurch s'éprenant d'une petite mélodie délicate, avant que les cordes et claviers ne s'en saisissent, lui permettant de peindre la trame de son jeu particulier, par touches expressives, en cascade. Tandis que la température monte, il restaure la mélodie de son invention incessante. Partout il se révèle capable d'honorer cette mélodie dans ses multiples dimensions.
C'est cela, la tradition selon Upchurch : combiner avec défiance le camp des pieux puristes et celui des innovateurs, celui des jazzmen à quatre épingles et des bluesmen baignant dans la sueur. La netteté du son n'empêche pas la moiteur funk de s'inviter sur Cold Sweat, avec ce sens intuitif de la retenue et du lâcher. Au final, on sent que tout au long de ce double album, Phil Upchurch n'oublie jamais l'intention première qui résulte de chaque pièce, en sonde les tréfonds avec ses langages, différents de ceux de la musique psychédélique, par exemple, mais tout aussi efficients. Les textures et les rythmiques produisent l'attache nécessaire, l'élément jazz à ces morceaux, incitant les musiciens à engager une conversation, provoquant dans cet album une forme de transcendance.
L'harmonica est un instrument tellurique, vibrant. Tout à fait à même de secouer les sentiments, les pressentiments, de relever les esprits accablés. C'est celui de Matthew Skoller, grand musicien et compositeur de sa propre musique, ici au service d'une petite légende partie célébrer une nouvelle fois, après Blues in My Soul (2013), le son de Chicago que contribua à fonder Delmark, la plus ancienne maison de disques indépendante américaine de jazz et de blues. Sans doute encouragé par les récompenses récoltées récemment, et par la confiance que lui voue le label, Lurrie Bell engage ces festivités sans fioritures, en formation resserrée, et parvient à saisir dès la première seconde l'essence de cette musique virtuose et vigoureuse en diable. Lui et son groupe nous tiennent en haleine au long d'un disque si dynamique qu'il finit par nous inculquer un peu de blues sans nous par la densité des sentiments.
La spontanéité est celle d'un concert, d'ailleurs ont entend clairement des gens siffler et applaudir par moments. La voix nuancée de Bell brille particulièrement quand le tempo ralentit, sur une reprise de T Bone Walker, I get so Weary, qui fait briller la guitare du maître, capable d'aller chercher des notes les plus triturées et gutturales. Cette guitare se fera houleuse sur l'extraordinaire This Worrisome Feeling in My Heart, dans un registre mélancolique, où Bell se montre hanté par le blues, c'est à dire à la poursuite de sa propre vie. "These troubles i seem to find/It won't just let be me." C'est l'une des quatre compostions de cet album. Sinner's Prayer exacerbe le sentiment religieux avec une fougue surhumaine. La clarté de la formation brille sur la chanson-titre, dès l'introduction où presque tout est dit, avant qu'un balancement extrêmement familier et plaisant s'enclenche, une rengaine émotionnelle avant tout, paroles oblige, et qui produit des déroulés successifs de piano et d'harmonica sur une base basse batterie indéboulonnable. Born With the Blues mais à profit les capacités divertissantes de cet ensemble, peaufine à n'en plus finir. Sa voix modulée empreint Do You Hear d'une immense élégance. Au rayon des blues lents, qu'il faut rechercher dans le blues en général pour son pouvoir émotionnel supérieur, et du côté des compositions, Faith and Music assied définitivement Lurrie Bell parmi les grands esprits de cette culture nationale à la teneur artistique absolue. C'est une musique qui se joue avec un mental d'acier, pour lutter contre l'égarement que provoquent les émotions, avec une endurance héroïque.
Autant dans ses excellents concerts que sur disque, en 2016 Hawkwind sonne comme un groupe qui sait exactement où il va. Son versant punk n'a jamais paru aussi bienvenu et salvateur qu’aujourd’hui, surtout quand on sait que c'est sous le joug de Dave Brock, le seul membre original du groupe anglais connu pour avoir dressé Lemmy Killmister à la baston instrumentale. Quelque part vers la fin de Lost in Science (c'est à dire après presque une heure), quand une voix ombrageuse reprend un poème entamé au début de l'album, on se dit que The Machine Stops est un album épique qui a réussi à raviver ce qui faisait d'Hawkwind un groupe excitant jusqu'à Quark, Strangeness and Charm (1977), et plus épisodiquement au-delà. Brock, en patriarche du rock psychédélique, veille ostensiblement à ce que tout se déroule pour le mieux, il sait encapsuler chaque instant de cet album, et ses backing vocals produisent les moments qui laissent croire qu'Hawkwind est immortel.
C'est un mélange de sons issus de l'esprit hanté de littérature, des capacités de musiciens hyper précis de ces six êtres humains, marchant au devant de toutes les turpitudes qu'a traversé ce vaisseau au cours des années. C'est aussi le son d'une sorte de machine qui émet sa critique d'une autre machine, l’avènement d'un monde où ce qui différencie l'être humain lambda – s'il n'a pas le bon réflexe de s'emparer d'une guitare et de devenir – est en train de sacrifier sa personnalité au profit de la machine. C'est album iconoclaste sur la standardisation des pensées et des sentiments, avec la solitude (un thème cher à ces explorateurs de l'espace-temps) comme conséquence inévitable – à moins, toujours, de s'emparer dès aujourd’hui de tout instrument valide à portée de main pour former un groupe.
Les paroles sont clairement focalisées. The Machine Stops, album concept qui épouse les thèmes visionnaires du roman de EM Forster, enchaîne les situations anxiogènes et exaltantes, avec une densité dont il faut se faire d'urgence le complice. Car au lieu d'être juste un nouvel d'Hawkwind, c'est l'un des meilleurs depuis ce Quark, Strangeness and Charm, et sans doute meilleur que celui-ci. Les ambiances changent, passant de la charge enfiévrée à la dépression avec un omnipotence de maniaco-dépressif. Dans le creux de la vague, on croirait Hexagone chanté par R. Stevie Moore, un champion de la pop auto parodique. Mais c'est encadré par Synchronised Blue et Living on Earth, qui, par leur mélange idée de fantaisie et de groove hypnotique. Un banjo se lance dans une valse cajun au milieu de cette dernière. C'est irrésistiblement anglais, avec ce sens du collage d'où jaillit parfois ce qui pourrait être Pump and Circumstance, au milieu de sons de synthés étrangement impossibles à voir comme 'datés'.
OO Vintage, groovy, intense Heavy metal, hard rock
Un quatuor de l'Ohio, rigoureux dans ses riffs et ses ambiances, mais aussi libérateur, avec un son que l'on croirait capté live. Le couple constitué de Laura et Ross Dolan nous aimante aussitôt : la première avec une voix tourmentée par le psychédélisme blues des années 70, le second par des riffs carrés et denses issus de la même crypte que de vieux Iron Maiden ou Black Sabbath (sur Natural Law) ou Led Zeppelin (Two Hearted Woman). On retrouve avec plaisir, en pleine ascension, un groupe déjà repéré avec Sateen (2012), une tornade dont l'urgence nous donne envie de nouveau de ne se vouer qu'à la musique, et de n'apprendre que de ce divertissement-là.
Electric Citizen comprend l'énergie du rock n' roll, ne cherche pas à la retenir ou à ménager des effets mais seulement à produire un flot irrépressible, ponctué de cymbale crash. Ça marche, peut être encre mieux qu'avec Christian Mistress, qui combine aussi des paroles personnelles et des chansons structurées de riffs heavy-metal malins. L'effet dramatique qui nous retient tout au long de l'album est assuré par la sincérité et l'implication de ce groupe au look vintage, ultra vigilant et rodé par des séries de concerts en ouverture de Pentagram ou Fu Manchu.
Forte de son expérience, Laura Dolan se verrait bien pilote d'un vaisseau supersonique, faisant tout son possible pour ne jamais perdre de vitesse ni d'altitude, avec succès. Son meilleur ressort : transformer son véhicule en parangon du space-rock sur la chanson titre. Elle est capable de suggérer une évolution temporelle et une traversée, de se projeter pour échapper à la frustration de ne subsister que dans une seule dimension. Entre les mondes, les claviers et la batterie ont un rôle de plus en plus vertigineux à jouer, comme sur Ghost of Me.
OOO élégant, groovy, apaisé Rock alternatif, psychédélique
Après Way Out Weather, un album exploratoire et acoustique, qui profitait d'une attitude décontractée, jazz, Steve Gunn se dirige vers un son plus électrique et intriqué que jamais, avec des chansons complexes et enivrantes. Un album plus dynamique, inspiré par Kurt Vile (dont il a été le guitariste jusqu'à Smoke Ring For My Halo), mais chaque élément - guitares, percussions - entrent dans un système différent, interne à Steve Gunn, qui relie aussitôt Eyes on the Lines à son prédécesseur. Ancient Jules célèbre une liberté et une assurances toujours plus grandes, la capacité à gérer une grande densité de guitares aux accents divers pour les faire communier vers des soli qui échappent au psychédélisme pour offrir un déroulé maîtrise. Steve Gunn joue de sons qui sont propre aux 'primitivistes' américains tels John Fahey, une candeur qui souligne des paroles insouciantes et opérantes sur Full Moon Tide, qui le relie comme jamais à l'âge d'or des années 70. Il reconstitue une partie de l'histoire de ce qui fit le charme de la guitare en offrant à ces sonorités enchantées des mélodies accrocheuses , des rythmes cavalants, une profondeur de champ telle qu'il est difficile de s'en détacher.
Sa voix, un peu déformée par les effets, lui donne un air flegmatique, plus désaffecté que Vile et Adam Granduciel (The War on Drugs) à qui il est comparé. The Drop est une vaste dérive qui culmine sur les paroles en écho au titre de l'album : «Eyes on the Line/You know they hold every move ». Nature Driver, avec son rythme plus poussé, évoque directement The Waron Drugs, mais propose toujours d'entrecroiser trois guitares plutôt que d'en faire hurler une seule. Là, la formule semble un peu se répéter, Rien qui soit de l'intensité rock plus immédiate de Drifter, un morceau de Way Out Weather qui évoquait furieusement le Velvet Underground. Avec Park Bench Mile, Gunn se dirige plutôt vers un shuffle jazzy dansant, avec un rythme sous pression, permettant à la musique de se s'épaissir à toute vapeur. Heavy Sails contient un solo fluide et distinct qui semble être dû à Kurt Vile. Ark se démarque encore à la fin, par un sentiment de complétude et d'extase suave que les artistes ont tendance à oublier de toucher, parfois, lorsqu'ils font primer la forme sur le fond. Sans frime, Steve Gunn y a gagné un vrai charisme. Eyes on the Line est un album contemplatif, hardi et luxuriant.
OO groovy, soigné, contemplatif Stoner rock, psych-rock
Mondo Drag, Windhand, All Them Witches sont parmi leurs compagnons de route. Ce
groupe issu de l'underground nord américain, amateur de
dissimulation, transporte dans ses veines le mysticisme réflexif
propre aux anglais de Hawkwind. Comme eux, leurs riffs circulaires et
sinusoïdaux transcendent largement une voix qui se pose sans autre
artifice qu'une légère aliénation, pour décrire des expériences
physiologiques et hallucinatoires. L'une des chansons les plus
directes de l'album, Monolith, montre bien cette efficacité héritée
des power trios du rock anglais (Black Sabbath, Motorhead), nantis
d'une basse et d'une batteries puissantes.
Les Black Angels et le rock
psychédélique californien au sens le plus large font partie de
leurs influences. La production atmosphérique et soignée souligne
le sentiment de voyage, si bien que c'est un groupe que qu'on peut
aussi bien écouter après les thaïlandais du Khun Narin Electric
Phin Band, et toujours se perdre dans les guitares résonnantes d'un
vrai sentiment d'ailleurs, sur la troisième chanson, celle de la
confirmation, Sleeps on a Vine. Imaginons un Pink Floyd aux hormones.
La voix de Sean McVay est entre l'homme exalté prêt à se rendre
aux mystères des confins cosmiques, croisée avec celle d'un rocker
en proie à une lassitude incommensurable.
Les
harmonies, les solos propulsent Sleeps on a Vine vers un classicisme
dans lequel King Buffalo emporte, avec ce premier album, ses lettres
de noblesse. Sur disque, ils sont ainsi déjà promis d'être
uniques, grâce au travail titanesque pour en arriver à cette clarté
de vision. Plus loin, Goliath semble pousser encore ce qu'il est
possible de faire, pour un trio, en termes d'évocation d'espace, de
mélodie. Encore une fois, surgit un riff qui électrise les
tentations léthargiques et propulse le morceau dans une direction
très satisfaisante. Orion Subsiding nous enchante encore par la
recherche d'un blues reposant sur une boucle de synthé sidéral, et
dont l'ambiance donne au chant un aspect non seulement lointain mais
ancien. Enfin Drinking the River Rising poursuit dans une ligne très
similaire mais poussée à un niveau de construction plus
étourdissant encore.
Certains groupes et artistes cherchent de nouveau le genre de virilité rythm and blues sensible issue des années cinquante, comme Marlon Williams ou JD McPherson l'ont fait à leur façon. Cet album très américain est 100 % 'Do it Yourself', ne s’embarrassant d'aucune autre promotion que celle réseaux sociaux. Les membres du groupe ont magnifiquement retranscrit le plaisir qu'il y a à vivre au soleil, à Orlando, Floride, dans le sud des Etats Unis, avant de se soucier de tagger leurs propres noms et pas seulement celui de leur groupe : Badland Revival. Ils ont eu la bonne idée de s'affilier au style swamp pop/rock, la musique Louisianaise faite de boogie, de country, de rock, de blues. Cette affirmation de leur style permet de les démarquer d'une armada d'artistes. Certes, il n'y a pas d'accordéon, pour le côté Cajun, mais l'accent du sud est bien là. Il se traduit par une insouciance particulière. Slow Down ou French Girls, des démos qui n'ont pas été enregistrées pour l'album, montraient cette facette du groupe, reléguée parla suite au second plan, au profit d'une attitude plus triomphante et abrasive marquant un rupture avec beaucoup des choses mollassonnes passant à la radio américaine.
Avant tout, il s'agit dans cet album de décrire l'attachement qu'on a à ses amis et à l'endroit où on vit. Ce que cinq garçons font rarement, de nos jours, avec autant de talent que ce groupe là. Au sortir de cet album très soigné, le quintet Badland Revival apparaît détendu, et cela paie : quel que soit les gueules variées que prennent leurs chansons, l'emphase est mise sur l'attitude décontractée, qui valorise les paroles au parfum authentique et la simplicité communicative. Après deux grosses chansons de rock échevelé, Foggy (Little One) joue le premier revirement, sous forme d'une ballade country. Mr Hawai encapsule leur envie de s'amuser : Come, on, springtime is here... » Son refrain en faisait le tube idéal de l'été 2015, avec une adresse pour saluer l'héritage pop/rock britannique. Cette musique ensoleillée n'attend que de conquérir un nouveau public qui ait le désir de s'abandonner. Plus loin, le glockenspiel et les maracas donnent son charme à Fact is Fiction, rapprochant le groupe d'un indie rock à la Moldy Peaches. Five Point Blues donne à l'aspect laid back de l'ensemble plus d'élégance, de simples sifflements venant servir de contrepoints aux couplets. « Let me change your mind »... Même si on y revient pour la folle Live Slow – Die Whenever, Bandlad Revival, finit toujours par nous changer en douceur. Le sourire sur le visage du chantur Pour appuyer le côté facile de l'album, l'essence même de ce Badland Revival est même explorée dans la chanson titre, à la fin, qui s'appelle, dans un souci de clarté supplémentaire, 'Self Titled'.
Un groupe suédois dont c'est le deuxième album. Ils évoquent par l'éclatement de Jewels of Crime, la construction peaufinée et complexe de leurs chansons, les danois de Efterklang, mais aussi les circonvolutions classiques de Genesis ! Ils en gardent l'idée d'une boite à musique dont peuvent surgir des surprises, les inspirations surprenantes d'un voyage trans-continental.
Enregistré et joué avec une intelligence presque excessive, Atlanter sait pourtant se rendre à la joie et à l'entêtement, nous faisant danser sur le morceau titre, où la rythmique particulièrement réussie rappelle l’exubérance du morceau Reflektor d'Arcade Fire. L'album est galvanisé par des moments extatiques et qui retiennent l'attention, Lights, le single Jareeze ou le petit hymne Let it Fade, où Jens Carelius, charismatique, envoie son meilleur David Byrne et Talking Heads. L'ambiance y est chorale, voire tribale, avec des voix qui se mêlent à l'arrière plan du morceau.
Human vs Human laisse intervenir des ambiances plus progressives et échappées, la batterie étant, mieux que chez les Besnard Lakes, par exemple, à la hauteur de leurs ambitions de transformation incessante. Leur metronomie leur permet de repousser leurs frontières jusqu'au krautrock de Wear the Rag – là, on pense à la modernité de Gitead. Les voix, les guitares, les claviers d'une autre époque sont traités comme des field recordings, captés, importés et intégrés puis prêtés au dynamisme très contemporain du groupe. Mais si les parties instrumentales subjuguent, on sent que les paroles ont été tout aussi méticuleusement taillées.
Au premier abord, la musique de JJ Grey est une soul musclée avec un goût prononcé de revenez-y. Mais plongez-vous un peu plus dedans et prenez plaisir au talent de raconteur d'histoires du guitariste et compositeur de Jacksonville, en Floride. Terre changeante au carrefour de plusieurs mondes, et surtout au bord de l'océan, la Floride a son compte de surfeurs quinquagénaires, sans doute, mais peu nombreux sont ceux qui, une fois sortis de l'eau, rejoignent le studio d'enregistrement pour produire une musique qui irradie la joie et la communion et s'exporte si bien à l'international. Le crédo de JJ Grey, tel qu'il l'a donné dans une riche interview publiée par la magazine Soul Bag en avril 2015 : « Chanter comme Otis Redding, jouer comme Jimmy reed, et écrire comme Bill Withers, sans oublier un peu de Georges Jones! » L'enthousiasme de Grey est contagieux. C'est qu'il sait quels extraordinaires moments musicaux l’attendent encore, comme celui qui l'a réuni avec Galactic, un grand groupe et l'un des meilleurs ambassadeurs de la musique de la Nouvelle Orléans, neuf heures de voiture à l'ouest de Jacksonville. Une occasion de partager ce qui réunit de tels artistes : le goût du son live, des tons boisés du fait maison et de la chaleur humaine.
Galactic s'inscrit dans une continuité qui lui offre tous les mérites. Bien que l'hyperactif batteur Stanton Moore soit le porte parole du groupe, les cinq musiciens originels de 1994 sont toujours ceux qui font le groupe en 2015, plus de vingt ans plus tard. Cette performance à elle seule est un indice de leur osmose et de leur cohésion. On retrouve dans le son de Galactic tout ce qu'il y a de typiquement typiquement néo-orléanais, les rythmes de second line, plein de groove, un croisement d'influences à la fois musclé et souple, moderne et traditionnel, tour à tour dansant et communicatif en diable. Interroger l'un d'entre eux, c'est faire parler tout le groupe à travers lui. Démonstration avec Robert 'Rob' Mercurio, le bassiste, interviewé sur le website Jambase. « Jeff [Raines], notre guitariste, et moi, nous avons grandi ensemble. Nous sommes allés au collège [à la Nouvelle Orléans] en même temps quand nous avions 17 ans. Pendant le collège, nous avons rencontré plusieurs musiciens dont certains deviendraient membres du groupe. Vers 1994, nous nous étions stabilisés tels que nous sommes aujourd’hui, avec Rich Vogel [claviériste], Stanton Moore et Ben Ellman [saxophone]. » L'envie de former un groupe s'est manifestée naturellement, Mercurio et les autres aillant eu pour exemple les mythiques Meters et le Dirty Dozen Brass Band, inspirés par le flegme festif d'un Professor Longhair et la longue tradition instrumentale combinant dans la ville le boogie-woogie, le blues, le jazz, le funk et bientôt le hip hop.
Ils étaient talentueux. Leur histoire semblait devoir s'écrire d'elle même. Mais sont sont les circonstances de leur apprentissage qui en ont fait un groupe à part, autant qu'une voie d'accès immédiate aux sonorités de la ville. « Nous n'avions pas de véritable maison de disques ou le support qu'un groupe normal aurait pu avoir. Nous l'avons fait indépendamment. Avant nous, la plupart des groupes qui partaient en tournée avaient déjà un hit à la radio. C'était rare d'être un groupe sans pedigree et de tourner. » Les clubs leur ouvrent de plus en plus facilement leurs portes, puis le premier album se profile à l'horizon. Rétrospectivement, ils ont permis à de nombreux groupes, dans leur sillage, de se produire en concert sans n'avoir rien enregistré. C'est la raison pour laquelle Galactic est l'un des groupes cité le plus souvent comme ambassadeur de la culture vivante de la Nouvelle Orléans. Pour se développer, il fallait ensuite enregistrer en studio. Et c'est de rencontres en tours de forces et en surprises que Galactic est devenu le groupe qui est capable d'aligner Mavis Staples, JJ Grey, et la bohémienne soul Macy Gray et d'autres chanteurs-compositeurs brûlants et visionnaires sur un seul album.
Impossible de rendre l'énergie du live en studio. Et, au contraire, difficile de reproduire tous les samples et les sons présents sur les albums studio une fois les morceaux joués en concert. Alors autant faire des albums profitant d'une qualité d'écriture telle que les chansons qui le constituent sont destinées à entrer dans le répertoire de tête des interprète invités, tout en proposant une montée en puissance dignes d'une fête de carnaval. Pour faire tenter d'oublier la nature de l'exercice, se réunir tous dans un studio et écrire de la musique, Galactic a usé de différentes techniques qui tenaient quasiment de la mise en scène. Jamais en manque d'inspiration, ils ont inventé des albums à concepts, comme Carnivale Electricos, qui mettait en parallèle le mardi gras de la Nouvelle Orléans et ceux du Brésil. Le groupe y trouve avec félicité les points communs à ces cultures, tout en transformant audacieusement leur musique, comme rendue par les platines d'un DJ. Comme dans la série Treme, ils ont permis à des chanteurs de quasiment jouer un caméo, c'est à dire se mettre en scène dans leur propre rôle. Ainsi, sur Move Fast, ils invitaient le rappeur Mystikal à courir après sa réputation dans des timings à mettre hors d'haleine. Galactic est un groupe qui a la volonté de s'effacer derrière l'immense diversité d'une scène. Ils mettent leur versatilité au service de leurs éternelles retrouvailles avec le Dirty Dozen Brass Band, ou de leurs rendez-vous exceptionnels avec le rappeur gangsta Juvenile, le chef indien Big Chief Juan Pardo ou la chanteuse presque octogénaire des Staple Singers, Mavis.
« Le 'featuring' est souvent une idée de managers, de producteurs ou de cadres de maisons de disques », commente JJ Grey pour Soul Bag. « Rien de mal à ça, mais cest trop souvent une manière de caser un nom connu supplémentaire sur un disque. Notre démarche est différente. On est comme une famille, comme une mafia du sud-est dont Derek [Trucks] et Susan [Tedeshi] [des superstars du sud Tedeshi-Trucks Band], les Allman Brothers, sont d'éminents représentants, et tous les groupes de cette région sont plus ou moins liés. » Pour Galactic, il n'est pas question de caser un nom sur un album. La collaboration doit être donnant-donnant, et c'est encore mieux si elle débouche, comme avec Macy Gray, sur une tournée pendant laquelle le groupe se transforme en accompagnateurs de luxe pour la chanteuse, réécrivant ses chansons et leur donnant une nouvelle perméabilité. Leur premier chanteur, Theryl ‘Houseman’ DeClouet, leur avait été suggéré par leur manager de l'époque. Puis il est devenu une sorte 'd'invité permanent' prenant très souvent part aux concerts du groupe. Les musiciens comprirent rapidement qu'inviter des chanteurs provenant de sphères un peu différentes, tout en défendant souvent les mêmes valeurs spirituelles qu'eux, participait à l'hybridation de leur musique sans en entamer la cohésion. Et leur batteur Stanton Moore de défendre le secret de ces collaborations – qui ne doivent pas servir de faire valoir pour l'album. Il essaie de ménager le suspense sans citer les noms les plus célèbres : « Je groupe peux tout de même vous parler de certains d'entre eux, comme David Shaw [du groupe de soul festive The Revivalists, auteur en 2015 d'un album, Men Against Mountains] et Maggie Koerner. », explique t-il à un journaliste du website Glide Magazine début 2015.
Santon Moore est ce genre de musicien accélérant le rythme de sa vie derrière les fûts quand d'autres décideraient de s'octroyer une pause. Multipliant les collaborations et les disques en solo, il agit pour sa ville comme s'il était investi d'une mission qu'il ne pouvait jamais abandonner. Moore use de toutes les influences pour en faire un mélange unique, depuis les sons lourds de John Bonham et Bill Ward jusqu'aux feux d'artifice de Buddy Rich et de Max Roach. Et difficile de contourner pour lui Zigaboo Modeliste, le batteur des Meters, qui reste le groupe instrumental le plus célèbre de la ville.
Moore est content de la direction qu'a prise cet album, effectivement assez différent de leurs deux précédents albums, qui contenaient beaucoup de samples et un son très remixé. « Il est plus direct au niveau de la production, se focalise plus sur la façon dont on sonne quand on joue nos instruments. » Into te Deep sonne plus organique plus comme une collection de bonnes chansons, qui à paraître un peu moins cohérent pris dans son ensemble. C'est pourtant un album habilement construit, qui s'ouvre un instrumental , Sugar Doosie, puis enchaîne avec un gros morceau de blues rock, la ballade intense de Macy Gray qui donne son nom à l'album, puis un funk qui capture la patte du groupe. Un autre instrumental, puis deux chansons de R & B moderne. Domino, chantée par Ryan Montbleau est la plus entêtante surprise de l'album. Puis, après un nouvel instrumental, viennent la ballade de Mavis Staples et le tube du Jamaïcain Brushy One String, qui ne joue effectivement qu'une seule corde de sa guitare, mais produit une musique rythmique entre reggae et soul. Il existe de vieilles connexions entre la Nouvelle Orléans et tout les cultures caribéennes et sud américaines.
2015 est l'année exceptionnelle qui a vu la parution de leur nouvel album leur permet de faire équipe avec ce chanteur si puissant qui partage un producteur avec eux : JJ Grey. Retour en Floride. Ou à Paris, où le sociologue Eric Doidy a conduit son interview très enrichissante. Qu'il se rappelle les influences entendues dans le cocon familial ou qu'il parvienne à décrire avec humanité les mentalités des gens de Floride, il dessine la trajectoire d'une musique vécue comme une formidable machine de rencontres qui l'a fait échapper lui-même au grand cliché du 'tous conservateurs'. C'est un musicien humble et chaleureux, frappé par la patte funk du chanteur country Jerry Reed, par Otis Redding et par l'ombre inévitable du Lynyrd Skynyrd d'avant le dérapage. « Je viens d'une famille de la vieille école, très typique du sud. Là ou j'ai grandi, c'était moitié blanc, moitié noir, sans "minorité". Ma famille est un drôle de mélange. » Il grandit au milieu des exploitations de poulets.
Au delà, c'est son groupe tout entier qu'il s'agit de célébrer. « Le batteur, Anthony Cole, est l'un des plus formidables multi-instrumentistes que je connaisse, vient d'Orlando en Floride, mais est né à Detroit, je crois. Todd Smallie, qui vient de groupe de Derecks Trucks, est d'Atlanta. Les autres viennent du Texas, de Los Angeles... Dennis Marion, notre trompettiste, vit à Jacksonville depuis longtemps, mais il est de Baltimore. Tous sont des gens que j'ai connus au fil des années lors de tournées. Je faisais la première partie de leur groupe ou c'était l'inverse ; ou alors ils étaient dans le groupe d'un pote à moi ; ou bien ils m'ont hébergé. Mais on s'est tous connus sur la route. Au début de Mofro j'écrivais des morceaux sans vraiment avoir un vrai groupe : j'embauchais quiconque était libre selon le moment. » L'apport du producteur Dan Prothero a aussi été crucial. «Quand je l'ai rencontré pour la première fois, il m'a expliqué quelles étaient mes forces et mes faiblesses, m'aidant à consolider les unes à à me débarrasser des autres. Ce qui faisait ma force selon lui, c'est le fait de baser mes chansons sur ma vie, mon coin, les choses que j'avais vues et celles que j'avais faites. Ma grande faiblesse, c'est quand j'essayais de jouer de manière un peu artificielle au mec qui met l'ambiance. »
Si cet album nous divertit suprêmement, c'est grâce à ses solides fondations instrumentales, et aux mélodies que Grey parvient à trouver, infusant de sa ferveur originale tout ce qu'il touche. Ol'Glory est un de ces grands albums entre potes qui regardent effrontément vers le soleil. Parcouru d'un énorme groove funk, de soul bien léchée, de rock n' roll à soli droit sorti des seventies, de country rock, pour que jamais la machine ne s'essouffle. De quoi proposer des concerts juke-box. Douze valeureuses chansons écrites avec une inspiration puissante, une simplicité de ton qui invite chacun de quitter son champ et de rejoindre la party. JJ Grey & Mofro jouent comme un vieux groupe, mais un qui tente la rédemption après chaque refrain. Les citadins de la grande ville finissent invités, eux aussi. Everything is a Song secoue avec la fièvre des hommes de la terre, puis on gagne peu à peu l'apesanteur, au fur et à mesure que tout le beau monde rejoint (Luther Dickinson, des North Mississippi Allstars et Black Crowes, ou Derek Trucks) Leurs forces se rangent derrière la vitalité de Brave Lil' Fighter ou Tic Tac Toe et des ballades ou la voix rutile par dessus les cuivres, Light a Candle et Home in the Sky.
Une très belle découverte ! Quand une telle magie prend vie sur un disque, il devient inutile de se rendre dans le sud profond et sa taverne au-dessus des marécages pour assister à quelque rituel bizarre. Le plus extraordinaire sur cet album, c'est ce son purement vivant, ondoyant, éclectique, électrique. Une musique pleine de gris-gris, jouée juste au dessus du bayou et dans des lieux de prédilection comme la Northside Tavern (Atlanta, ci-dessus). On y trouve un trombone (Lil' Joe Burton) aperçu chez B.B. King, Bobby Womack, Joe Tew et Otis Clay), au sein d'un trio - avec saxophone et trompette - qui apportent un coup d'accélérateur au rythm and blues énergique et charnel de Danny 'Mudcat' Dudeck. Né à St Paul, au bord du Mississippi, il a grandi en Georgie et a côtoyé des pionniers du blues. A lire un journaliste de la scène locale à Atlanta (Géorgie), Mudcat est profondément persuadé que le blues transcende les langages, les classes sociales et les genres musicaux. Quel que soit la formation qui l'accompagne, il garde une ligne sexy et incantatoire, et cet album avec les Atlanta Horns est la meilleure façon de plonger dans le blues excentrique qu'il semble avoir mis au point de toutes pièces. Il sait très bien mettre en valeur tous les musiciens impliqués. The End, par exemple, combine à différents moments un orgue électrique, un piano Rhodes, une flûte traversière envoûtante, un rythme de second line, une guitare électrique. C'est quand les cuivres s'arrêtent brusquement et de Mudcat prend une voix de damné que la tension est à son comble. Il chante à la façon pleine d'émotion, parfois à la limite du faux, typiquement sudiste. Mais parfois (Toodle-Oo), c'est simplement instrumental, le gimmick provoquant l'impression pittoresque d'un bal d'alligators. Let it Be me est un rock comme on peut en entendre chez Jimbo Mathus, avec solo de saxophone (Daryl Dunn) furieux - aussi sur Divine the Fight. http://mudcatblues.com/Home.php
Tommy Castro est d'abord un interprète puissant. Il arrive en plus à enchâsser dans ses albums des chansons aux saveurs roots variées, jamais trop éloignées d'une bonne vibration soul. Il semble mettre l'accent davantage sur son chant modulé et puissant cette fois, et un peu moins sur sa guitare, par rapport à l'entêtant The Devil You Know, sorti 18 mois auparavant (et #9 dans le classement Trip Tips des meilleurs albums 2014). Les chansons sont plus ouvertes, peu-être débarrassées de l'aura un peu machiavélique que dégageait le précédent. La facilité avec laquelle ces chansons ont été enregistrées est audible, et souligne sa qualité principale : son côté contagieux et communicatif. C'est une invitation à danser, à sauter à pieds joints, le blues rock Shine a Light donnant dans le blues du Mississippi (et ce solo de guitar hero !), tandis que Got a Lot fait dans le rock n' roll infectieux, la basse roulant des mécaniques. Un fondu déchaîné à écouter fort. Tommy Castro et son groupe The Painkillers - Randy McDonald (basse), Michael Emerson (claviers) et Bowen Brown (batterie) - restent parmi les meilleurs musiciens actuels, avec Robben Ford, pour ce qui est de donner au blues rock sa place assumée, celle d'une musique qui met sans façon les pieds dans le plat, quitte à laisser la subtilité à d'autres formes de blues. Son album est selon moi un peu meilleur que Into the Sun de Ford, paru la même année. La chanson titre joue sur ce refrain accrocheur : 'i might be crazy but i'm not insane'. On est rassuré.
^ Un concert au Winterwondergrass dans le Colorado., dont ils sont originaires.
OO
groovy, attachant, funky
Americana, blues rock, folk
Les frères Wood ont un groupe qui, sur les bases rythmiques folk de la contrebasse de Chris Wood, construit des grooves étourdissants. Depuis le début des années 2000, il ont sorti quatre albums qui ont laissé les amateurs d’americana ravis et les journalistes incertains de l’étiquette qu’il fallait leur coller. Ils n’ont cessé de s’améliorer. Et au vu de l’accueil qui a été fait à ce nouvel album par ceux qui connaissent et aiment déjà ce groupe, le fait d’avoir enregistré avec Dan Auerbach des Black Keys ne les a pas dénaturés. Au contraire, ils ont un son toujours plus rond et mieux lié, qui ne peut appartenir qu’à un groupe au sommet de son osmose.
La puissance de leurs harmonies vocales est un gros plus, les structure ouvertes et élastiques, qui passent dans un même morceau du folk intimiste à l’Americana funky et au rock choral, en passant par la soul (Newer and Always), profite en plus d’arrangements puissants (écouter la ballade Two Places, ses cuivres et son orgue électrique). Si les Black Keys pouvaient être ‘commerciaux’ à force de trop essayer, The Wood Brothers rapellet directement The Band parce qu’ils ont cette aisance et qu’on sent qu’ils s’amusent terriblement à enregistrer cette musique. C’est comme si l’Alabama se traduisait instantanément en un mélange idéal de country, gospel, folk, funk, blues, où les moments les plus trad’ ne sont pas en reste pour la pure séduction (Heartbreak Lullaby). Whithout Desire nous projette en fanfare au cœur du studio, avec eux. Ces chansons naissent déjà complètement matures, c’est à peine si une touche de naïveté peut être décelée, sur Touch of Your Hand. Un coup de foudre.
Son titre et sa pochette lorgnent vers Bruce Springsteen, mais le 8ème album d'Ike Reilly c'est comme le punk rock mélodique des Replacements croisé avec le Bob Dylan le plus hargneux, un blues rock moite, des histoires de prolétaire imprévisible, une musique joviale et tendancieuse taillée pour les petites salles et les publics jeunes, d'autant plus survoltés dans son état natal, l'Illinois. La voix se fait traînante, caverneuse, nasillarde, ou au contraire perçante. Son phrasé est précis, incite la foule à le reprendre sur les refrains, tandis que les couplets nous portent de surprise en surprise, sur les routes pétaradantes en compagnie d'un loser magnifique. Comme c'est du blues rock, l'harmonica est bien présent - Do the Death Slide, Two-Weeks a Work, One Night a Love - soulignant mieux le contenu existentialiste un peu dément de ces chansons. Les oooh-oooh rappellent les Stones aussi. Am i Still the One for You et Notes for the Denver International Airport se rapprochent le plus de la façon de faire de Dylan sur Highway 61 Revisited. Dans ce maelström d'américanité authentique et propice à danser (Hangin' Round), les guitares sont souvent tellement bonnes, à fois rythmiques et fluides, qu'on ne les remarque plus. Il y a ce lien avec le sud, qui empêche toujours d'identifier complètement d'ou vient Reilly et où il va. Une ambiance psychédélique plane sur Upper Mississippi River Valley Girl.
Le groupe de blues rock de l'été, avec une dose de soul. Le premier album de ce combo intergénérationnel démarre et se referme avec un hymne chanté à l'unisson, des harmonies que l'on retrouve sur le single Sweet Alberta, tandis que Under the Skin ou Monty's Theme alignent des riffs faits pour ressusciter le triomphe du rock des années 70. We Can Work Together, en ouverture, avait déjà tout donné, il n'y a pas une chanson qui n'approfondisse l'entrechat électrique, avec une mention spéciale pour Paddy Milner, aux claviers. On est bringuebalé entre le sud et l'ouest américain... sauf que nous sommes en Angleterre, et que The Boom band perpétue une tradition de 'supergroupes' tels que Cream. Moonshine puis Waste My Time, mais c'est le travail sur les parties de guitare, successivement jouées par quatre guitaristes distincts, qui est vraiment libérateur et nous transporte jusqu'au bout de l'album. On pense à la façon dont le sudiste Warren Haynes et surtout le californien Robben Ford ont détourné le Rythm and Blues, gonflant la prod' et bodybuildant la joie de jouer au point de la rendre palpable à chaque seconde.
C'est un de ces grands albums entre potes qui regardent effrontément vers le soleil. Parcourus d'un énorme groove funk, de soul bien léchée, de rock n' roll gallinacé à soli droit sorti des seventies, de country rock, pour que jamais la machine ne s'essouffle. De quoi proposer des concerts juke-box. On a beau se trouver en Floride, pour une fois, c'est un musicien humble et chaleureux, frappé par la patte funk du chanteur country Jerry Reed, par Otis Redding et par l'ombre inévitable du Lynyrd Skynyrd d'avant le dérapage. "Je viens d'une famille de la vieille école, très typique du sud, confie t-il au magazine Soul Bag. "Là ou j'ai grandi, c'était moitié blanc, moitié noir, sans "minorité". Ma famille et un drôle de mélange." Il grandit au milieu des exploitations de poulets. Douze valeureuses chansons écrites avec une inspiration puissante, une simplicité de ton qui invite chacun de quitter son champ et de rejoindre la party. JJ Grey & Mofro jouent comme un vieux groupe, mais un qui tente la rédemption après chaque refrain. Les citadins de la grande ville finissent invités, eux aussi. Everything is a Song secoue avec la fièvre des hommes de la terre, puis on gagne peu à peu l'apesanteur, au fur et à mesure que tout le beau monde rejoint (Luther Dickinson,des North Mississippi Allstars et Black Crowes, ou Derek Trucks, des superstars du sud Tedeshi-Trucks Band dont JJ GREY mérite de partager le succès. Leurs forces se rangent derrière la vitalité de Brave Lil' Fighter ou Tic Tac Toe et des ballades ou la voix rutile par dessus les cuivres, Light a Candle et Home in the Sky.
A cet âge-là, on ne peut plus dire qu'on attend des nouveaux albums avec certitude et régularité. Dès les première notes, ce qui se produit est énorme. Retour à la base du blues du delta de mississippi tel qu'il a été popularisé dans les années 1990 par les bluesmen du label Fat Possum, Junior Kimbrough ou R.L. Burnside. Un label avec lequel Little a travaillé lui aussi. Un style qui se démarque par une richesse musicale en embuscade qui peut voir jaillir un rythme syncopé caribéen d'un 4/4, et surtout n'hésite pas à répéter encore et encore les mêmes riffs rudes dans un mantra électrique. La guitare de Little Freddie King fait bouger, danser, taper des mains et des pieds, et elle raconte des histoires, avec l'humilité, l'élégance et l'honneur des grands bluesmen. Comme cette digression poignante sur un temps de sa jeunesse (Back at The Bucket of Blood) ou sa rencontre, à l'hôpital, avec Dr John. "J'ai été chercher Dr Bones, mais je n'ai trouvé que Dr John." Les deux hommes ont le même âge, ilsl sont tous les deux nés en 1940. Déjà dans les années 50, l partageait les scènes avec John Lee Hooker,, Bo Diddley et jouait de la basse pour le guitariste texan Freddie King, dont il partage presque le patronyme. Il enregistra son premier album en 1970, puis revint presque trente ans plus tard avec Swamp Boogie (1997). Si des soucis de santé ralentissent la carrière de Little Freedie King, comme celle de 'pape de la nouvelle orléans vaudou' il n'en laisse rien paraître. Comme lui, Freddie King semble jouir d'un statut de parrain de la musique néo-orléanaise qu'illustrent ses fréquentes apparitions en festival ou dans la lounge où il est en résidence. La sélection, le timing, tout est parfait sur cet album. http://www.cdbaby.com/cd/littlefreddieking4
Voilà un album produit par Mark Neill, à qui l'on doit le Brothers des Black Keys, et que c'est accrocheur ! La voix de JD McPherson est aussi détonante que celle de Zach Williams, de The Lone Bellow. Et le son à la fois rugueux et compressé pour une efficacité maximale ! JD McPherson s'est affirmé comme un musicien brillant en 2010, avec Signs & Signifiers, premier recueil habité de l'envie de faire dans l'universel. Ici, le titre accrocheur fait référence à plein de moments dans l'histoire de la musique. Le rythm and blues et le rock & roll vintage de son prédécesseur fut initié à Chicago avec le producteur et contrebassiste Jimmy Sutton, instantanément passionné par le son de McPherson et, par chance, l'heureux propriétaire d'un studio et d'un label. La succès story débute sans attendre avec la chanson North Side Gal, hit sur internet, et l'album finit par récolter un Award pour 'meilleur album hard rock'. Hard comme dans hardcore : rien que du vrai, du sauvage, mais jamais du brutal. Et à l'arrière de la pochette de Let the Good Times Roll, le chanteur en cuir et ses quatre musiciens, qui sont aussi tous vocalistes - Sutton, Smay (batterie, percussion), Jacildo (piano, orgue) et Corcoban (saxophones, steel guitar, orgue) - donnent une image solide et amicale. Ils nous proposent de passer un bon moment, maintenant qu'est passé le premier tour de force. Etre mis sur le devant de la scène, pour un artiste qui jouait du rockabilly, ce n'était pas rien. rock bondissant, amené par son piano martelé, sa fière contrebasse, sans oublier ce son de guitare gondolant, inimitable. Le saxophone est là aussi pour la touche chicago ultime. Il s'affirme désormais, rejoint par un orgue parfois, même dans des chansons en mid tempo (Precious, It's All Over but the Shouting), qui affectent et séduisent au-delà de donner envie de danser. Bridgebuilder, composée à quatre mains avec dan Auerbach, est de celles-là. C'est simple, mais l'utilisation gonflée qui est faite de la basse et des percussions et claps vaut toutes les leçons. Si les textes se battent entre amertume et frustration ('I did't get what i wanted from the world today'), la musique est propre à mettre de bonne humeur et défie quiconque de rester immobile. Les chansons sont avalées au rythme des solis de Fender, de cris propres à tester la saturation liée aux techniques d'enregistrement particulières, pour transmettre cet esprit 'hard' donc. Tiens, Josh Homme, de Queens of the Stone Age, dont l'ombre plane sur une chanson telle que You Must Have Met little Caroline ?, est remercié dans le livret. Les images conjurées par McPherson, cependant, ne sont pas aussi obliques que celle de ce groupe emblématique, mais immédiates. Des claquettes et un piano bastringue, menés par un rythme qui fait taper du pied et le falsetto de McPherson, ne parviennent à insuffler qu'un petit grain de folie - c'est la mécanique rutilante du disque et son immédiateté mélodique et joyeuse qui gagne. Il n'apporte pas de réponse à la question qu'il pose sur Precious, "What does it means when your heart vibrates ?', mais qui s'en plaindra ? Il est tellement facile d'aimer JD McPherson.