“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 5 novembre 2017

THE WEATHER STATION - S./T. (2017)




OOO
lucide, intimiste, soigné
Folk-rock

La vidéo pour Floodplain, une chanson issue de Loyalty (2014), s'attarde sur son visage, ce qu'on peut y lire exprimant des émotions voisine de la musique. Une retenue, oui, mais aussi une intensité troublante. Et celle-ci est à plein régime sur l'album éponyme. Sans titre, comme pour signifier un nouveau départ. Désormais dans la trentaine, Tamara Lindeman se sent lassée de certaines idées véhiculées par sa musique. Native de l'Ontario, au Canada, et habituée aux périples en voiture, elle a cette fois voyagé dans le monde entier pour défendre un album remarqué. Elle a gagné du respect sans trouver de repos.

Les voyages et les lieux explorés dans Loyalty étaient une chose. Elle veut désormais changer sa pratique de l’enregistrement, créer dans l'album studio à suivre des horizons nouveaux capables de redéfinir son avenir. Elle ressent une urgence. Décide de laisser un peu tomber sa politesse, comme en atteste le « fucking everything » dans le passage le plus énervé de Thirty (« trente ans ») cette chanson-témoin éclairant le chemin de l'album.

« Il y a ce paysage qui se dessine dans ma tête, et le souvenir de s'être trouvée quelque part. Quand je me mets à jouer de la guitare, et que des accords résonnent en moi, puis à chanter une mélodie, un souvenir me revient à l'esprit », explique t-elle pour le webzine Aquarium Drunkard. Dans l'amour et dans toutes les émotions de l'album réside un petit bout de l'histoire personnelle de Lindeman. You and I (On the Other Side Of The World), par exemple, qui décrit le contrat poétique unissant deux êtres libres, renvoie à l'Australie. Il ne reste presque rien de ces vers témoignant d'une tempête qu'elle y a observé. Ils ont été mis de côté au moment de choisir parmi tout ce qu'elle avait écrit. Ces vers de trop continuent pourtant de faire l'attrait de la chanson, telle qu'elle existe dans la tête de la chanteuse. Elle est capable, par sa capacité à se replonger dans ce souvenir précis, de ne nous en restituer les parties manquantes, son contexte.

“I tried to leave ya, I left only myself”... Kept It All To Myself est, comme Thirty, très dense et énergique. Dans l'emportement, il est facile de passer à côté de son talent pour la formule : « Untouch by doubt about my memory ». A travers l'histoire d'une relation égoïste, elle en est à moquer le plein contrôle qu'elle s'est promise, une fois passée derrière la caméra. Les chansons sont parfois ainsi, si bien écrites qu'elles ne renvoient pas seulement au sujet de leur narration, mais aussi à l'attitude de l'artiste vis-à-vis de son œuvre. Dans la vidéo pour Keep It All t Myself, Lindeman est placée face à un double passif d'elle-même, objet de cette vanité inhérente à vouloir produire un album « rock and roll » en ses termes, c'est à dire « qui n'a rien de vraiment rock and roll...»

Pourtant, l'album ne cède jamais à l'auto-critique. Il est plutôt l'occasion de reconstruire une liberté artistique, sans ses automatismes. « Je pense que j'ai tenté d'enregistrer l'album avec cette perspective de liberté que beaucoup de gens prennent pour argent comptant, mais que je ne m'étais jamais autorisée à ressentir. »

Power, au centre de l'album, en est la preuve éclatante. Elle démarre avec un peu de guitare, un shuffle entre caisse claire et hit-hat, et la voix si franche, même dans sa douceur, de la chanteuse. La prise de pouvoir de Lindeman sur sa musique, l'injonction qu'elle s'est donnée de « suivre son instinct », sans savoir ce dont il s'agissait, faute d'être trop cérébrale, s'y déploie à sa manière unique.

Si cette chanson se révèle le plus patiemment orchestrée, c'est pour soutenir un refrain où Lindeman ne veut plus s'arrêter de chanter. I Don't Know What to Say est aussi de cette sorte à exposer les émotions spécifiques dont la jeune chanteuse est maîtresse à chaque instant de ce disque. Une fois encore, les arrangements font en sorte de nous bouleverser.

Sur Loyalty, les conceptions de Daniel Romano, une rencontre décisive pour Lindeman, sont très présentes. Désormais, elle veut voir ce qui va se produire si elle devient la seule à décider. « C'était intéressant parce que je m'y suis prise naturellement. Certaines des mélodies, je les avais en tête dès l'écriture de la chanson. J'ai toujours pensé qu'il y aurait des cordes. Mais quand Mike [Smith, l'arrangeur] s'est penché sur mes idées, souvent il me disait : « Tu ne peux pas faire ça. Tu as ces notes qui se superposent les unes sur les autres ! » et «Est-ce que tu voulais plutôt ça ? » C'était intéressant car ce qui semblait si naturel pour moi, ma conception des mélodies et harmonies était en réalité si étrange. »

Même Impossible n'est pas un aveu de capitulation. Elle résume peut-être au contraire la volonté de l'album. “Oh I guess I got the hang of the impossible.” chante t-elle. En l’écrivant, elle pensait au réchauffement climatique, à la manière dont il hante notre vie quotidienne, pour peu qu'on soit sensible de la mauvaise façon. « Je me sentais vraiment triste et effrayée par le changement climatique, chaque jour. Ce n'est pas que je crois que ce soit une bonne chose, de s'y accoutumer. D'une certain manière, c'est mal. C'est mal que je ne courre pas le monde pour ne pas tenter de changer les gouvernements. Mais je me suis endurcie à vivre avec cette idée de changement en me levant le matin pour faire mon café, ou simplement aller faire un tour autour de chez moi et pouvoir me sentir bien, même avec cette menace sur nos têtes. C'est ce que je pensais en écrivant cette chanson, je suppose. »

Il y a la même résolution que dans le geste de prendre la main de ce garçon dont elle était amoureuse. « Quand je l'ai écrite, j'étais dans une disposition d'esprit forte. Je me sentais plus sage. Je ne sais pas comment, mais je m'étais habituée, même si à certains moments il m'avait semblé impossible que je puisse y arriver. C'est une façon de vivre dans l'obscurité, comme de vivre avec l'éventualité que votre petit ami puisse mourir demain. Il y a toutes ces choses auxquelles il faut vous faire."

Cette chronique est une partie d'un article dans le magazine Islation, à paraître hiver 2018.  

jeudi 12 octobre 2017

KURT VILE & COURTNEY BARNETT - Lotta Sea Lice (2017)





O
Spontané, pénétrant, intimiste
Rock

On imagine facilement le duo de Kurt & Courtney écouter cet album, fruit de leur collaboration, en boucle, étonnés d'un résultat aussi addictif. Et même nous, pouvons apprécier, en dépit du fait qu'Over Everything sonne foutraque, la volonté de se ressourcer, de se prendre en main. C'est particulièrement vrai de la façon dont Courtney Barnett, la plus jeune des deux, se conforte, dans ses reprises de Peepin' Tomboy ou de Untogether. Elle avoue être tombée amoureuse (d'une fille) sur la bande son de Smoke Ring For my Halo, de Kurt Vile. La combinaison de vulnérabilité (plutôt Courtney) et de malice (plutôt Kurt), permet à l'album de dépasser les abords nonchalants pour s'infiltrer.

La participation de Nick Turner et Jim White de Dirty Three n'est pas étrangère à la légèreté très réussie de Let It Go. La présence de ces kadors nous fait penser à la stratégie déjà utilisée par les Stones sur Exile on Main Street, auxquels avaient participé des techniciens notoires sur leur instrument, venus étayer les vibrations pressenties pendant l'enregistrement. Leur contribution 
accélère la décontraction de Lotta Sea Lice. Il rappelle que beaucoup de très bons disques rock sont issus de la collaboration de deux songwriters, capables d'exprimer à travers leurs chansons respectives leur singularité profonde. Cette collaboration, parvient à révéler un peu de leur psychisme et ouvre le notre. 

En privilégiant un tempo lent et une humeur un peu morose sur Outta the Woodwork, Kurt Vile se rapproche d'un crooner de type Iggy Pop sur ses plus belles ballades. On a presque l’impression qu'ils explorent de nouvelles configurations pour faire du rock.

On ressent combien il est révélateur pour eux mêmes de chanter leur amitiés, leur perception l'un de l'autre, leurs aspirations mutuelles et combien cela les clarifie entre le début et la fin de l'album. La musique comme alternative aux conversations et regards de connivence.


vendredi 1 septembre 2017

{archive} KATH BLOOM - Restless Faithful Desperate (1983)




OOO
nocturne, intimiste, envoûtant
folk, folk blues 



Restless Faithful Desperate est élémentaire et passionné. Une chapelet de notes languissantes, pas de refrains mais des tournures de phrases envoûtantes dans des chansons entrelacées. Kath Bloom possède l’une des voix les plus fluettes et incorruptibles, une voix que Josephine Foster, entraînée pour l’opéra, répliquera plus tard.

Il faut demeurer attentif, pour laisser les paroles de Kath Bloom s’envoler vers l’extase, après des écoutes répétées. Des impressions vivaces, capables de nous manœuvrer. « When i feel your sorrow, will you die tomorrow, I feel you coming, it’s cold, it’s cold, it’s cold, it’s cold. » La montée vers l’orgasme apporte une révélation non de deux êtres fusionnels, mais d’un terrain de doutes et de peurs, la chaleur corporelle dénuée de chaleur humaine. On trouve là ainsi des connotations troublantes, charnelles, envoûtantes. Soufflant le chaud et le froid, Bloom nous introduit à une nouvelle pratique de l’impatience, la sienne, une urgence bouleversante. Avec son titre sans équivoque, Restless Faithful Desperate promet la mélancolie : à l’écoute des chansons, son impact physique proche de l’exhibitionnisme se révèle l’affaire de tout le corps.

You Give Me Something et Just Don’t Tell me That It’s Gone, sont deux chansons séparées qu’un thème mélodique lie. How It Rains, dans sa première partie instrumentale, n’est rien d’autre qu’un arpège et le souffle que Bloom capte sur la bande. Et quand elle émerge entièrement formée, c’est à dire ce que beaucoup d’artistes musiciens considéreraient comme trop singulière, la mélodie est des plus languides. Parfois, comme sur Look at Me, l’impression est celle d’une berceuse nocturne, chantée à un enfant nu. «Why don’t you look at me right now/there must be something i can give you, i would do anithing to keep you, you know... »

Restless Faithful Desperate repose aussi sur la guitare, aussi aérienne qu’évocatrice, grâce au jeu blues de Loren Mazzacane Connors, avec l’utilisation d’un bottleneck et la façon de tirer sur les cordes pour les faire chuinter. Plus tard, Connors sera perçu comme un guitariste d’avant garde, mais ici, son artisanat marque en toute simplicité une rupture avec la façon dont se déploie les musiques alors, conduites par le rythme et d’autres formes d’autorité externe. Encore aujourd’hui, difficile de trouver un album si délicat.
Après quinze ans de silence où Bloom joue les mamans tentant de joindre les deux bouts, elle reprend la musique en 1999, après que le réalisateur Robert Linklater ait introduit une des ses chansons dans le film romantique Before Sunrise (1995), avec Ethan Hawke et Julie Delpy. Depuis, sont parus par exemple Loving Takes This Course, un disque pour saluer la finesse de Kath Bloom auquel participent Bill Callahan, Mark Kozelek ou Scout Niblett ; ainsi que Thin Thin Line, en 2010, qui maintient le folk au firmament, là ou l’a placé Neil Young.

jeudi 10 mars 2016

MATT ELLIOTT - The Calm Before... (2016)





OO
Onirique, intimiste, envoûtant
Electronica, folk


Dans la caresse éternelle que nous prodigue Matt Elliott, de sa voix grave et de sa guitare arabisante jouée avec la spiritualité d'un oud égyptien, sur des trames de piano sépulcral, de violoncelle guttural, de choeurs et de courants d'air, on n'attendait pas tant de lumière. Chez Elliott, qui combine Chopin, Leonard Cohen et Albeniz, c'est plutôt l'inverse de la joie qui est habituellement exprimé. Mais sa musique devient, de plus en plus, le résultat d'un large faisceau de réflexions allant toujours bien au-delà de ce qui est annoncé : ainsi The Broken Man, n'était pas seulement le portrait d'un homme brisé, mais une déconstruction émotionnelle évoquant la nécessité d'affronter ses démons, et The Calm Before... se déploie comme un rêve exigeant et enivrant, ou le motif de la tempête sourd mais n'éclate pas, au terme duquel, comme dans chaque album, il aura équilibré les pertes et les gains.



Sur The Feast of St Stephen, sa voix et sa guitare atteignent des profondeurs abyssales, et paradoxalement, capturent la lumière avec poésie. I Only Wanted t Give You Everything, dont le titre seul est un morceau de poésie comme Matt Elliott sait les fabriquer (Le meilleur, sur The Broken Man : If anyone tells me 'it's better to have love and lost than to never have loved at all' i will stab them in the face') culmine sur un mouvement qui va crescendo en intensité, décrivant le tourment d'un homme appelé à un sommeil paradoxal agité, dont on ne sait ce que, des sentiments givrés ou de la caresse d'une femme glacée, il peut préférer garder à son éveil. Sa musique, par la répétition, a un pouvoir révélateur que peu de musiques acoustiques ont la patience d’atteindre. The Allegory of the Cave et son électronique douce, est d'une pureté qui rappelle Cass McCombs sur Wit's End (2011). Le froid et le calme originels se rétablit à la fin... Comme celle de McCombs, la musique de Matt Elliott semble bâtie sur un émerveillement constant. Allégories, évocations de pouvoir et d'amour, sous son calme éthéré, The Calm Before est la quête d'une vérité et d'une réalité inédites. Du grand art !


mardi 12 janvier 2016

VARIOUS - Remembering Mountains : Unheard Songs by Karen Dalton (2015)



O
Intimiste, poignant
Folk, dream folk

Il y a dans ces chansons un souvenir qu'on ne peut pas atteindre, et Marissa Nadler le touche de toute sa présence spectrale, avant de se retirer. Elle semble plus proche de l'attitude sépulcrale qu'elle ne l'a jamais été sur ses propres albums, un paradoxe doucereux quand on sait que c'est pour donner vie à l'un des textes jamais enregistrés en chanson par Karen Dalton. La chanteuse folk New-Yorkaise des années 60 fait partie de ces figures tragiques ayant laissé filer leur créativité devant le manque de réponse commerciale. Sa voix trop dévastée, sa timidité auraient trouvé plus d'écho dans le monde d'aujourd'hui, affamé de sincérité, de fragilité. Pourtant, à Greenwich Village, elle partageait l'amitié de Bod Dylan ou de Tim Hardin. Sur une photo d'époque, elle serait cette jeune fille difficile à identifier, mais dont l'étrangeté ferait la valeur même du cliché. Elle donnerait de la présence, rétroactivement, à tout ce qu'elle effleurerait.

Aujourd’hui, il s'agit, pour douze artistes et chanteuses toutes incroyables, de l’atteindre où elle se trouve. Hormis Lucinda Williams, qui donne comme habituellement une dureté, un aspect rugueux à sa chanson, les chanteuses choisies sont irrémédiablement fascinées par le drame et le mystère intangible du folk, et s'appliquent à recréer les conditions dans lesquelles Karen Dalton pourra disparaître comme une flamme fugace. C'est comme de se retrouver autour d'une table de divination. Julia Holter, Laurel Halo ou Josephine Foster sont bouleversantes en se retranchant le plus possible dans ce fantasme qui les habite un peu, c'est à dire en cet intérieur sans joie d'où provient la magie de Karen Dalton, et du folk. Julia Holter évoque ce que peut faire Jenny Hval. A rapprocher de l’expérience extrême que constituait Servant of Love, l'album de Patty Griffin paru à la même période (2015).  

dimanche 23 août 2015

THE WHITE BIRCH - The Weight of Spring (2015)





OO
Lyrique, intimiste, romantique
slowcore, folk

Un an d’écoute de disques, c’est solitaire. Certaines chansons éclairent cette solitude, pas pour nous faire sentir moins seuls, mais pour nous plonger plus loin au cœur de l’engagement qu’on a pris de continuer. Pas seulement par plaisir, se dit t-on, mais parce ue, comment s’évaderait t-on autrement ? Les barrières sont de tous les côtés, alors quand il s’agit d’en sauter une pour accéder directement à l’émotion, on ne se fait pas prier. C’est le cas avec le groupe de slowcore norvégien The White Birch, et leur chanson – la mélopée Solid Dirt - est l’un de ces moments où, arrivé à une étape de l’année, en plein isolement, on se sent éclairé de l’intérieur par un certain romantisme. 

La lenteur ne semble pas, au premier abord, la façon idéale de se donner du cœur à l’ouvrage. Mais la matière musicale la plus profonde fait fi du minimalisme ou de la lenteur. De surcroît, The White Birch sonne comme un projet/groupe vieux. Au sens de vénérable. Débuté en 1995, ils n’y avait pas eu d’album depuis 2005. C’est que Ola Flottum compose, sans surprise, des musiques de film. 

The Weight of Spring est cinématique dans le sens où il amène une intrigue, comme Supper, le disque de Bill Callahan . Ici, pas une mais trois chanteuses, dont l’apparition inoubliable, à la mi-temps d’une chanson titre de 6 minutes, de Ingrid Olava. Cela vient après Winter Bride, le moment le plus soporifique de cette œuvre. Dès lors, pour, pour ne pas lasser, l’album enchaîne les duos et les moments d’une grâce inespérée (The Hours, Lantern…). Au-delà du piano, le violoncelle est l’instrument de prédilection de Ola Flottum, qui sait ainsi laisser dériver son œuvre à la mélancolie autonome plutôt qu’écrasante.

lundi 20 juillet 2015

JACK BROADBENT - Along the Trail of Tears (2015)










O
Intimiste, fait main
Blues, acoustique, folk 


Si vous écoutez Jack Broadbent sur You Tube, il a fort à parier que vous tomberez sur un vidéo (sa reprise rutilante à la guitare slide de On the Road Gain, par exemple) où il est musicien de rue, vagabond, et ou son blues si précis et entêtant est rythmé par le bruit des pièces que les gens laissent tomber dans son étui à guitare, de plus en plus enthousiastes au fil des minutes. On the Road Again est clairement l'un des morceaux qu'il a le plus joués, jusqu'à l'extase et jusqu'au délire, et musicalement ça s'entend, dans une version pourtant bien plus courte sur le disque. 

La voix de Broadbent, un hobo britannique, n'a pas la puissance qui conviendrait, mais au fil de cet album il porte sans trop en faire la chanson blues à un certain paroxysme, son propre nirvana. Au milieu de l'album, l'endurante Don't Be Lonesome, la fragile Without You et l'austère People Live in Hell démontrent sa force d'évocation au delà de la révérence. 

Toutes les chansons sont de lui à l'exception de la reprise citée en premier lieu. C'est un blues souvent acoustique, délié mais pas égaré. Un blues qui a l'intelligence existentielle et la foi profonde qui convainc de plus en plus au fil de l'album, quand la pochette pouvait sembler composée. Avec Making my Way, on entre dans la dernière partie de l'album, où plus rien n'est à prouver, où les schémas auraient pu devenir répétitifs, mais ce n'est pas le cas. Parce que Making my Way est chantée avec une résolution irrésistible et qu'on apprécie une bonne fois pour toutes la façon qu'a Broadbent d'utiliser sa guitare aussi comme percussion. Puis vient The Plane Overhead, qui parle de son expérience intérieure avec une musique pleine de souffle, jouée dehors. Quelques harmonies inattendues viennent couronner cette performance enregistrée avec trois fois rien et pourtant hantée. Lorsqu'il l'enregistra, dans un bel été 2014 au coeur du Lincolnshire en Angleterre, il décrivit l'expérience comme un 'heureux accident'. "Ce qui a commencé comme une pièce improvisée a 'décollé' pour ainsi dire, quand un avion est passé au dessus de nous pendant l'enregistrement, donnant à la chanson son identité." Cet aspect improvisé n'est pas sans rappeler Riley Walker, dans un genre plus dépouillé. 
Une artiste très prometteur ! 

jeudi 28 mai 2015

LOCAL NATIVES - Hummingbird (2013)




O
lyrique, intimiste, efficace
indie rock

La musique New Yorkaise passe toujours très bien l'atlantique, et c'est plus rare que des sensations telles que Other Lives nous enchantent depuis l'Oklahoma. Ce grand pôle concentre énormément de talents, musiciens du cru, ou bien aillant déménagé pour profiter d'une émulation, d'une vibration particulière. Pour New York, on peut penser à The National, au franc succès qu'à remporté ce groupe en France. Leur leader Aaron Dessner est l'un des parrains de la musique de Sharon Van Etten, qui aurait pu très bien figurer dans cet revue aux côtés d'Other Lives (si je ne lui avais pas consacré un article de 3 pages).

Sur leur deuxième album, trois ans après Gorilla Manor, le groupe développe un son mélancolique et mélodique basé sur les rythmiques inventives et très expressives de Matt Frazier. Le groupe, plutôt que de se contenter de perdre leur bassiste en 2011, se voit retrouver un cinquième membre en la personne de leur producteur Dessner, propriétaire d'un studio à Brooklyn. La présence de Dessner est partout dans cet album au son détaillé, où le travail vocal de Kelcey Ayer est spectaculaire, qui profite du moindre moment de nudité pour étirer une chanson de façon bouleversante. Il suffit d'écouter Three Months pour s'en convaincre. Il y a une interaction addictive, de l'ordre de la régénération perpétuelle, entre le chanteur et son groupe, une élévation palpable sur chaque falsetto. Le groupe ne cherche pas à contrôler chaque note, laisse échapper des imperfections qui font partie de l'émotion, si on les compare aux anglais de Wild Beasts par exemple. La musique des Local Natives n'apparaît jamais comme une thérapie de groupe, comme c'est le cas pour d'autres artistes d'indie folk mélancoliques, mais se jalonne de célébrations telles que Wooly Mammoth. Le son vaste, détaillé, profond, la consistance mélodique, presque pop, et la tension de ce disque en font presque oublier la subtilité lyrique. Des chansons plus rapides sont tendues vers le dénouement de Hummingbird, sa raison d'être, la chanson Colombia, adressée à la mère du chanteur, qui est décédée pendant la création de l'album. On pense alors à la démarche valeureuse de Ari Picker, chanteur de Lost in the Trees. La capacité de Local Natives à transformer l'émotion et l'intimité en panorama, à lui donner des tonalités élégiaques, qui ont lui fait marquer un grand pas vers les sommets de l'indie folk sur Hummingbird.

vendredi 8 mai 2015

JAMES BLACKSHAW - Summoning Suns (2015)




O
envoûtant, intimiste
folk

Loin est le psychédélisme tapageur des très bons Temples et leur Sun Structures. Dans le jeu enchevêtré de cette guitare anglaise, des  harmonies capable d'évoquer Slowdive sont contenues. Les chansons sont de longues dérives, arrimées par un jeu terrien, et Blackshaw pourrait bien ne pas être les seul à en jouer. Brièvement, on entend de la pedal steel, la guitare country, sur son duo avec Annie Nilsson, la fille de Harry Nilsson. La légèreté des deux premiers morceaux garde la complexité harmonique et la mélancolie, imbriquées l'une dans l'autre, pour ces chansons qui rapprochent Blackshaw d'Elliott Smith : Failure Flame, caressante sur presque 6 minutes. C'est très volatile, presque déconcertant, et l'album ne se consolidera à notre oreille que si l'on se laisse bercer jusqu'au final 12 corde de Winter Flies, ou peuvent voler les influences de Bert Jansch et John Renbourn, les deux grands héros de la guitare anglaise. Sur Nothing Ever After, la voix évanescente et pleine d'affection de Blackshaw rappelle celle, si attachante, de Neil Hamstead, avant que les cordes de violoncelles ne s'élèvent dans une rigueur élégiaque. Le musique semble toujours en révérence et en retenue. Il y a aussi une chanson chantée en japonais sur une mélodie de berceuse, Towa no Yuma. La chanson titre en fait un peu le Steve Gunn anglais. Sa guitare est à ce point remarquable.

samedi 2 mai 2015

JAMES YORKSTON - The Demonstrations of the Craws (2015)






O

envoûtant, intimiste
folk, pop

Le folk du britannique James Yorkston a beau n'être toujours délivré que dans un murmure, il est résolument moderne et trouve le moyen d'attirer votre attention et de vous affecter par la combinaison envoûtante de sa simplicité et de sa densité lyrique. Qu'est ce que le lyrisme, au fond, sinon la douce osmose qui réunit les textes écrits avec l'atmosphère si particulière qui est développée dans une chanson ? Yorkston met l'emphase sur des examinations curieuses (Guy Fawke's Signature) ou subjugue par la dentelle de son jeu de guitare (Thinking About Kat). Sensible à l'aspect fait maison de la musique (il a enregistré un album de reprises du spécialiste de la cassette Daniel Johnson), il a aussi planté son folk en terrain fertile, avec une dizaine d'albums en 13 ans de carrière,la plupart signés sur un gros label 'indé', Domino. Cet album est une compilation de démos, et n'a été disponible que pendant quelques heures le 18 avril dernier, sans doute, avant que les 500 exemplaires mondiaux ne soient écoulés, mais à l'oreille de celui qui l'a téléchargé, il sonne comme une superbe introduction aux talents puissants de son auteur, pour une fois seul, sans ses ami(e)s. 

http://mp3rally.com/2015/04/21/james-yorkston-the-demonstrations-of-the-craws-2015/

dimanche 12 avril 2015

VILLAGERS - Darling Arithmetic (2015)


OO
folk alternatif
intimiste, lucide

Au temps du dernier album, alors qu'il s'amusait avec un humour littéraire à brouiller les pistes, on imaginait pas que Conor O'Brien battrait en retraite vers le divan de sa thérapie, affrontant le seul capable de juger ce qu'il a fait : lui-même, plus jeune. Il a donc du se fabriquer un autre 'moi' plus âgé. Il devait inévitablement ressembler à une version plus irlandaise de lui-même, entendez se faire pousser la barbe. Et enregistrer seul, sans fioritures. La plus belle façon de poser les bases de l'exercice plus épineux qu'il n'y paraît, était de déclarer, depuis une position assise, nouvelle pour l'auditeur : "Cela m'a pris un peu de temps pour être honnête, cela m'a pris un peu de temps pour devenir moi-même." 
Dans la chanson d'amour nocturne Dawning on me, il prend la position couchée et retranscrit le mieux ce sentiment de calme qui vient en regarder l’insondable chaleur de la nuit, tout en établissant des forces nouvelles, venant du fond de son coeur. "Ainsi je marche le long du littoral... commence t-il sur Soul Serene, une belle méditation qui profite de toute la science du - lent- tempo chère à villagers depuis leur débuts, cette lenteur qui leur a valu l'étiquette folk sans doute un peu mou malgré tous les moments enlevés que pourront compter leurs albums. Avec un brin d'ironie, il recherche sa place sur Hot Scary Summer ("Nouxs devenions bons pour prétendre/et la prétention nous a bien eus") Le mellotron nous fait flotter jusqu'aux phrases finales "On voyage droit au cœur de cet été moite et effrayant'. Une chanson bouleversante quand elle sera chantée face aux spectateurs. Little Bigot c'est un peu comme si un John Lennon Irlandais s'en prenait à une jeunesse dont il sait qu'elle est la dernière ressource face à la déliquescence du monde. Comme Lennon, il nous dit que l'amour est 'tout', qu'il peut résoudre les conflits et rendre le monde meilleur. 
Plus loin, So Naïve termine l'album de façon étrange, sur une note suggestive qui attend sa résolution. Il n'y a pas de résolution quand on est dans l'honnêteté, et c'est bien dans le ton d'un disque plus direct, auquel suffisent la guitare, le piano, la voix qui parfois transcende tout et quelques ambiances lunaires. 

Paroles/Lyrics 

lundi 8 septembre 2014

LAURA JEAN - S./T. (2014)



O
intimiste, attachant
Folk, Folk-rock

« J'ai écrit sur les révolutions en Grèce, en Turquie, en Ukraine. Et j'avais l'impression d'avoir besoin de vacances. Je me demande si l'Europe de la Société m'intéresse toujours. Pourtant, à chaque fois que je veux partir pour New York, une inspiration, de plus en plus singulière, me retient ici. Je me retrouve à écrire sur les groupes de black metal européens. Enfin, j'avais commencé, mais je me suis arrêté. C'est l'enthousiasme de Laura qui m'en a empêché. J'ai cru que cette fois ci j'allais marcher à fond. Elle m'a fait croire qu'elle partait pour toujours, mais pas à New York. Elle m'a fait passer pour un petit joueur avec New York. Elle allait à Melbourne. Mais avant de partir, elle a découvert une autre Laura. Et le temps d'écouter ses disques, elle ne vouait plus partir. C'est souvent ainsi que ça se passe. Nous prétendons prendre le large, mais finalement, nous sommes bien contents de notre monde étriqué. Il suffit de me souvenir combien j'ai trouvé le petit jardin de ma sœur sur la route de Paris pour m'en contenter, et ne plus avoir tellement envie de partir. PJ Harvey manque déjà à Laura. Aux deux Lauras, peut être. L'autre, Jean, chanteuse introspective de Melbourne, qui partage son deuxième nom avec Polly Harvey, l'icone anglaise. Laura, la notre, est plutôt inclinée vers la mélancolie. Ce n'est pas étonnant vu la façon dont Berben la traite ici. Il insiste toujours pour qu'elle dorme avec moi, il aimerait libérer une chambre pour héberger une colocataire de plus. Elle voudrait bien, mais j'évite à chaque fois de répondre à ses avances. Quand elle écoute First Love Song, la chanson la plus tétanisante de cet album de frustration, je me sens envahi d'un vrai malaise. 

Laura Jean semble nous signifier qu'elle ne serait pas revenue à la chanson si ce voyage en Angleterre aux côtés de John Parish, le mec qui a tellement travaillé avec Polly Harvey, n'en avait pas décidé autrement. Notre Laura dit que cet album met la chanteuse à nu, faisant ressembler ses intonations à celles de Polly Harvey sur White Chalk, son album le plus aérien. Un geste artistique qui répond à une crise d'inspiration en privilégiant la fragilité et la mise en abîme. »

lundi 28 juillet 2014

CARLA BOZULICH - Boy (2014)





OO
intense, inquiétant, intimiste
rock alternatif, expérimental

L'intensité émotionnelle qu'elle met dans sa musique rappelle parfois Julie Christmas, la chanteuse de Made out of Babies. Mais celle-ci vient de Brooklyn, tandis que Carla Bozulich est de Los Angeles. Il y a cette impression que Bozulich couve les cendres d'une carrière musicale incandescente, démarrée à 15 ans à peine, dont le feu dévastateur s'est transformé en froide désillusion. Ce n'est pas un hasard si les meilleurs morceaux sur cet album sont hantés, mais on ne sait pas s'il s'agit de regret ou d'une veine spirituelle qui demande d'invoquer un renfort de fantômes. Peut-être n'est-ce pas des fantômes, mais seulement que, comme Carla Bozulich préfère improviser, les morceaux trouvent leur justesse dans une respiration sourde qui les parcourt, leur permettant, sur Danceland par exemple, de nous couper le souffle. Les mots agressifs et les textures sont empruntés au rock indus. C'est aussi l'album d'une artiste qui a beaucoup collaboré et se retrouve désormais seule avec ses idées, leur offrant l'audace du dépouillement. Veut-elle encore s'exprimer par la langue trop propre des hommes, après avoir enregistré avec son art-groupe Evangelista un disque baptisé In Animal Tongue ? Quel que soit le véhicule de ses idées, la critique suit : Boy commence même à lui attirer une véritable audience. Qui est cette femme-corbeau provocante et fragile comme PJ Harvey il y a 20 ans ? Boy est superbement enregistré, varié et cinématique dans ses textures, nous investit peu à peu tout en paraissant si détaché. Lazy Crossbones et What is it Baby confirment l'impression de chansons enrobées avec du cœur et non pas seulement avec une intransigeante amertume. 

mardi 10 juin 2014

OWEN PALLETT - In Conflict (2014)


OO
orchestral, intimiste, aérien
pop 


La musique d'Owen Pallett peut paraître indéchiffrable malgré ses atours dansants. Ce n'est pas l'hypothétique accompagnement d'un ballet ; elle est le ballet, contient ses propres pas de danse moderne, dans les rythmes, dans les paroles. Un ballet pour plusieurs personnages, qui tous ressemblent à Owen Pallett sans donner l'évidence de ce que l'artiste poursuit vraiment. Peut-être, comme John Darnielle des Mountain Goats, dont il s'est inspiré, veut t-il tourner les choses inconséquentes de la vie en évocations magiques.
Owen Pallett n'est pas un musicien qui se libère facilement, et pourtant il multiplie les excentricités.
Mais il se libère mieux qu'avant, avec sa voix plus affirmée, et les évocations plus personnelles de ses textes battant en brèche les accusations d'une musique trop cérébrale ou labyrinthique. Elle prend aux tripes, que ce soit le crescendo dans The Sky Behind The Flag, les arrangement dans le style musique de chambre, ou la mélodie vocale chantant "The sun has set on me" qui touche toutes les bonnes notes dans Song for Five & Six. Pallett nous confronte à un fragment d'infini, une énigme de syncopes et de claviers. La légèreté de l'ensemble nous donne l'impression, comme chez James Mc Morrow, de flotter, mais entre des sentiments plus paradoxaux.
In Conflict ne connaît pas de résolution. Après un point culminant dans l'élégiaque The Passions, après l'inquiet The Riverbed et l'optimisme de Soldier's Rock, on sait que c'est une expérience complètement originale.

dimanche 30 mars 2014

TOM BROSSEAU - Grass Punks (2014)










O
doux-amer, intimiste
folk, indie rock, songwriter


Tom Brosseau joue un folk qui a l'angularité de l'indie rock, et un indie qui a générosité de la

 soul. Ses racines bluegrass transparaissent merveilleusement à travers ses compositions 

concises,  précises et délicates, qui mettent en avant le moindre détail poétique.

C'est entre l'optimisme de Josh Ritter (Today is a Bright New Day), les vibrations de Jeff 

Buckley (Stuff on the Roof Again) et  les tonalités intimistes de Nick Drake (Green Shampoo).

 Il partage avec Pink Moon (1972), de ce dernier, une durée ramassée : 27 minutes.

En 2009, il a joué à Paris en compagnie des Bowerbirds et de Damien Jurado.

mercredi 22 janvier 2014

DOUG PAISLEY - Strong Feelings (2014)




OO
intimiste, frais
folk-rock

Certains avancent que l'art n'est pas une affaire d'équilibre, mais reflète au contraire un dérangement, un dérèglement... Pourtant cet album entre traditionnel et moderne, est un exercice d'équilibre parfait. C'est le genre d'album dont on a besoin lorsqu'on écoute de la musique tous les jours. Paisley nous laisse encore une fois en suspens, subjugués par sa justesse, comme avec l'album éponyme paru en 2008. Les instrumentations minimalistes ont plus de palette, la voix est bien plus assurée, mais les mêmes teintes mélancoliques et amoureuses se détachent du résultat.

jeudi 16 janvier 2014

ANGEL OLSEN - Burn Your Fire For No Witness (2014)




OO
intimiste, frais
 rock alternatif


Elle a beau paraître très sure d’elle sur ce disque, Angel Olsen n’a rien forcé pour passer en deux ans de la discrète vocaliste derrière Bonnie Prince Billy à celle qui propulse désormais des chansons plus solides à la force de sa guitare électrique. Pourtant, c’est une remarquable apparition que de jaillir d’un disque aussi clair-obscur que Wolfroy Goes to Town (2011). On se dit qu’elle est là pour graviter autour de la lumière, sans jamais quitter les tristesses que projette Will Oldham.

Burn That Fire For No Witness un album naturel : elle a toujours préféré l’électricité et les lumières de la ville, où elle est arrivée pour poursuivre sa carrière : Chicago. Sharon Van Etten, également chez Jagjaguwar, a suivi un peu la même trajectoire vers New York.  Là, elle a rencontré le batteur Josh Jaeger qui n’a eu de cesse de peaufine on plan : travailler avec elle, l’introduire à un autre ami avec qui il formait déjà un tandem solide pour la composition. Les chansons se sont formées avant et après la tournée exténuante. On se demande toujours ce qui pousse des artistes comme Olsen à prendre la route plutôt que de travailler tranquillement sur leur prochain album. Pourquoi un album à la gestation aussi organique, qui appelle la joyeuse solitude d’une petite famille de musiciens, doit t-il être entrecoupé d’obligations promotionnelles ? Heureusement, Jaeger n’a même pas eu besoin de l’avoir toujours sous la main pour tracer les lignes franches de cet album avant de les soumettre à sa validation. Les fondations folk-rock tâtonnantes reproduisent l’intimité, jamais vraiment dévoilée, des chansons, leur esprit encore énigmatique, hésitant à libérer complètement les envies de légèreté et de vitalité. Celles qui se dissimulent dans toutes les vies tiraillées entre la culpabilité d’être heureux face à soi-même et la peine de devoir devenir de plus en plus public. Ce sont ses limites qui semblent donner l’impression qu’il est plus qu’un pas en avant pour Olsen, mais une œuvre à part, qui se suffit à elle-même. 

lundi 6 janvier 2014

MUTUAL BENEFIT - Love's Crushing Diamond (2013)



O
apaisant, fait main, intimiste
alt folk 

"my favorite album of the year so far. Unbelievable. Out of nowhere" 
- You Tube

lundi 24 juin 2013

SCOUT NIBLETT - It's Up To Emma (2013)

 
OO
rugueux, sombre, intimiste
rock
Scout Niblett, qui s’appelle réellement Emma Louise Niblett, est l’auteure de plusieurs disques étonnants qui raffinent la même formule d’auto-congestion en caressant du doigt les grandes du rock auxquelles on ne cesse de la comparer, Cat Power et PJ Harvey. L’un d’entre eux s’appelle This Fool Can Die Now (2007), et montre Niblett sur un rocher, une sorte de rayon de la mort jaillissant de son œil pour aller aveugler la victime de son tourment féminin. Le suivant c‘est The Calcination of Scout Niblett (2010), et bien qu’il s’agisse de transformer le métal par l’action du feu, et si Niblett apparaît souriante (un chalumeau dans les mains) sur la pochette, elle nous a appris à ne pas prendre à la légère les désidératas pratiqués dans les huit-clos de ses chansons hautement subjectives.
Avec It’s Up to Emma, le champ d’action semble d’abord se focaliser pour de bon. Les prophéties et les supputations n’ouvrent apparemment la voie qu’à un seul objectif : rétablir la justice, avec la chanson Gun. « Je crois que je vais m’acheter un flingue/un de ces petits en argent/Et venir te chercher dans un jour de foule/tu ne verras rien venir de toute façon. » La résolution est implacable ; cette fois Niblett n’a plus de fêlure, croit t-on. On se rend rapidement compte que la justice mise en place est celle des fous, et que Niblett nous mène finalement là où nous pensions ne plus nous trouver avec cet album ; dans un monde qui contient plus de craintes et de fantasmes que d’actions concrètes, plus de désirs refoulés que de vengeances consommées.
Avec une voix dont le timbre assez aigu provoque un contraste intéressant et un style unique, Niblett crée avec force un personnage antipathique et troublant parce qu’il n’a pas le cran d’arriver à ses fins : elle n’achètera pas le flingue à la fin de l’album. Mais c’est aussi un personnage attachant quand il est capable de percevoir courageusement sa propre impuissance : « Qu’est-ce qu’on voit là/entre cet homme et cette femme/ne t’excite pas trop. » Elle a bien conscience que l’amour lui est étranger et veut en faire un outil de revanche, ne répétant idéalement que ces quelques mots tandis qu’une mélodie rampante ronge son frein sur une guitare électrique gutturale. Le résultat dépasse le contexte de l’album et donne une urgence et une sensualité supplémentaire à la musique de Niblett, en transformant soudain le ressenti en besoin inassouvi. C’est lorsqu’elle active pour de bon sa veine blues que le personnage qu’elle crée prend du mordant, et que la photo de pochette prend tout son sens. Certes, son homme la regarde d’un œil extérieur, peut-être calculateur, mais elle le dévore quand même un peu. Ce postulat n’est que le point de départ d’un riche tableau du sentiment amoureux.
Can’t Fool me Now est une sorte de cérémonie dans le contexte de l’album. Quand on comprend l’aspect pathétique du ‘personnage’ d’Emma joué par ‘Scout’ Niblett, le refrain de « Je voulais tellement être la seule pour toi/je ne voyais rien de la vérité/je me suis mentie trop longtemps » montre bien un désarroi divisé entre confusion et lucidité. Le fait de s’appliquer a elle-même le mot ‘fooled’ comme dans le titre de son précédent «This fool [cet idiot] can die now» laisse deviner que Niblett préfère désormais retourner contre ce personnage inspiré par elle-même les jugements d’inconséquence pour faire ressurgir ce que les apparences ne montrent pas. Dans Can’ Fool Me Now, les torts sont soigneusement partagés. Vis-à-vis de cette homme perdu, la posture est au rejet (voir la manière dont elle prononce ‘watching her shitty band’ au début de Gun) sans assumer pleinement ce rejet : sur Second Chance Dreams, qui se traduit nettement en ‘rêves de secondes chances », elle avoue qu’elle ‘s’excite encore’ à l’idée de retrouver l’homme qui l’a rejetée la première. Dans le début de l’album, entre le moment où elle laisse libre cours à son fantasme de vengeance et celui où elle va décider
a) de s’adresser directement à son objet de désir et
b) de ruser pour le faire revenir, My Man et Second Chance Dreams sont les chansons les plus touchantes. « J’aurais aimé en prendre la responsabilité pour nous deux/et j’ai essayé » chante t-elle dans une posture de martyr. Si l’album peut ressembler un enchaînement animal, instinctif et finalement intuitif de coups et de retraites successifs, les deux dernières chansons révèlent une nature plus conciliante, la force de l’émotion blues perçant dans la gorge de Niblett lorsqu’elle s’exclame baby ! baby ! baby ! alors qu’elle semble accepter enfin qu’elle puisse vivre séparément de cet homme. C’est comme si elle avait usé de toutes ses ressources et que l’épuisement était finalement le premier pas vers son retour à la raison.
Scout Niblett approche la musique avec la même originalité qu’elle aborde le chant et l’écriture ; n’utilisant parfois que la batterie pour s’accompagner, voire rien du tout. It’s Up to Emma est un album où la guitare, si reconnaissable, de Niblett prend dès la première seconde une place centrale, et pour cela c’est une œuvre parfaitement lisible. Cela aussi grâce à un trio de percussionnistes de Portland qui semblent l’encercler, la pousser dans ses retranchements et exacerber la joute sexuelle entre les deux protagonistes un peu comme le faisait la production de Steve Albini sur Rid of Me (1993) le disque le plus moite de PJ Harvey. 


mardi 26 février 2013

OLOF ARNALDS - Sudden Elevation (2013)


O
attachant, intimiste
folk


Cet album est le troisième de la chanteuse et multi-instrumentiste Islandaise Olöf Arnalds, celui par lequel ses chansons deviennent plus directes que jamais, même si le fait de les chanter toutes en anglais pour la première fois est anecdotique en ce sens. C'est plutôt dû à la façon dont elles sont mises en musique, la simplicité de leurs mélodies et la sécheresse de leur enregistrement – sauf pour les quelques plantureuses sections de cordes. Ce qui compte, plus encore qu'auparavant, c'est la voix d'Arnalds, qui est sa propre créature organique au sein d'un bijou brodé inachevé, comme une fleur de tissu ouverte encore gauchement à la lumière. 

Björk, qui a contribué au précédent album, disait cette voix appartenir aussi bien à une enfant qu'à une vieille femme. Les notes les plus hautes du timbre d'Arnalds sont les plus exotiques et uniques. Elle a sa façon de lanterner, de musarder, d'enrouler les syllabes autour du 'plink plonk' de sa guitare, pour reprendre l'expression péjorative d'un critique à l'égard du plus gros de la musique de cet album. Encore un qui a pris sa vivacité mutine, sa malice pour de l'inconstance, sa dévotion tranquille pour de l'insignifiance. Appréciation faussée par laquelle la plus enjouée Treat Her Kindly ne serait qu'une fronde inutile en comparaison avec la délicatesse céleste de Return Again, de son refrain frémissant, de sa section de cordes brève et magnifique. Quelque part au Moyen-Age, cette lamentation touchante pour un amant toujours absent, avec les violons en contrepoint, aurait ému un prince. Mais tous ces roucoulements, ces entortillages ne sont pas en dévotion au passé ; le regard clair, tourné vers le haut, Arnalds explore les profondeurs émotionnelles avec une fierté vivace. Des moment tels le multi-tracking de sa voix sur A Little Grim deviennent plus sensuels encore par leur présence au milieu d'un peu trop d'évidence. « I know it may sound familiar/I find myself in your place”.

Le naturel échevelé, en comparaison, d'Innundir Skinni, a fait place à une grande discipline, Olöf Arnalds assumant sa préférence pour le classicisme. Arnalds ne cherche pas tant à pénétrer qu'à effleurer. « Quelle jeune fille n'est pas passée par une phase où elle écoutait Joni Mitchell ? » s'interrogeait l'américaine Tift Merritt en interview. Arnalds a eu la sienne, à moins que ce soit son utilisation artisane d'une guitare 12 cordes qui donne cette impression. La palette d'instruments est large mais d'une discrétion maladive. Les vents, presque insoupçonnables sur Call it What You Want n'empêchent pas qu'il s'agisse d'un moment spécial dès la deuxième seconde, lorsque la voix d'Arnalds s'élève si haut, avec un frisson qui n'est pas sans rappeler l’afféterie de Joanna Newsom sur Have One On Me. «Easy/My man and me » chantait celle-ci, et cela reflète l'attitude ici : un album à prendre parfaitement détendu, afin que sa solennité comme son humeur joueuse fourbisse les flèches de la romance en provoquant le plus de satisfaction.
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