“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Folk (118) Pop (88) Rock (81) Rock alternatif (78) Americana (72) indie rock (69) Folk-Rock (65) Blues (51) Country (42) Psychédélique (39) Soul (39) Rythm and blues (32) Alt-Folk (31) Expérimental (30) orchestral (29) Garage Rock (26) Synth-pop (25) Noise Rock (23) Rock progressif (20) Funk (19) Métal (17) Psych-Rock (16) Jazz (15) Atmosphérique (14) Auteur (14) post-punk (14) Dream Folk (13) Electro (13) Punk (13) World music (13) acid folk (13) shoegaze (13) Lo-Fi (12) reggae (12) Post-rock (11) Dance-rock (10) Stoner Rock (10) Indie folk (9) folk rural (9) hip-hop (9) rock n' roll (9) Folk urbain (8) Grunge (8) Rock New-Yorkais (8) avant-pop (8) Bluegrass (7) Surréalisme (7) instrumental (7) Post-core (6) Dub (5) krautrock (3) spoken word (2)

Trip Tips - Fanzine musical !

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jeudi 10 juillet 2014

SUNNY DAY IN GLASGOW - Sea When Absent (2014)






OO
synth-pop, indie rock
apaisé, envoûtant, expérimental

"C'est peut être comme ça que la musique pop va de plus en plus sonner : des paroles à peine audibles, un magma sonore plein de stimulations incompréhensibles pour l'oreille humaine."  On pouvait déclarer cela au sortir des années 80, mais aujourd'hui, il fait reconnaître que ça donne un petit côté nostalgique à notre appréciation, car plus rien ne semble pouvoir nous surprendre. Sunny Day in Glasgow n'est pas vraiment nostalgique, et vit complètement, de façon polyphonique, dans l'instant présent. Cet album, le 4ème du groupe anglais, est plus immédiat que jamais, même si on réfléchit à tout ce qui se produit au cours de cette dense traversée  - aux accents épiques dans son milieu - , c'est étourdissant. C'est un groupe dont les 'chansons' reposent sur la ténacité des claviers, sur des sinuosités vocales, les deux se combinant dans une brume électrique enivrante. Voir Never Nothing (It's Alright[It's Ok]) pour le point de non retour où synthétiseurs et voix fusionnent, ce qui débouche sur le beau refrain de The Body, It Bends par exemple. Le producteur est celui de The War on Drugs et Kurt Vile : il sait faire ressortir tout le soleil de cette musique fragmentée et multi-layerée, transformer les morceaux en sensations, comme ce magnifique Crushing '. Ils méritent leur timbale 2014 d'expérimentateurs noise pop, non loin de St Vincent. Une englishness entre Goldfrapp et Lanterns on the Lake en plus.  

mardi 24 avril 2012

Bear in Heaven - I Love You, It's Cool (2012)


Parution : avril 2012
Label : Hometapes
Genre : Synth-pop, rock New-Yorkais
A écouter : The Reflection of You, Sinful Nature, World of Freakout

°
Qualités : doux-amer, ludique, sensuel

En 2009, le quatuor n'avait pas besoin d'insérer le mot 'cool' dans le nom de leur deuxième album, Beast Rest Forth Mouth, pour l'être. En se fondant les unes dans les autres, les chansons dominées par des synthétiseurs puissants racontaient des destins adolescents chantés par de jeunes adultes. Une progression dramatique parfaitement séquencée portait l'auditeur d'une mélodie imparable à une autre, jusqu'au milieu de l'album avec Ultimate Satifaction. Il paraissait après que MGMT aient tâté le terrain avec le très intéressant Oracular Spectacular (2008) et son duo de singles désenchantés. Depuis, le genre s'est enrichi d'un nouveau MGMT moitié moins bien que le précédent, et d'Hurry Up, We're Dreaming (M83, 2011). On pouvait craindre que le groupe New-Yorkais ne se mette à trop réfléchir sur la suite à donner à Beast rest Forth Mouth, l'ambition rampante vivant dans chacune de leurs compositions menaçant de transformer quelques idées alignées en concept album. 

I Love You, It's Cool y réchappe de peu ; on sent une volonté irrépressible de faire un album générationnel, et cela fonctionne, sans doute, à l'échelle de New-York. Cet album est peu être destiné à être écouté très fort en buvant beaucoup de Red Bull, comme le conseille le groupe sur son site internet, mais un telle méthode ne fera qu'incommoder les voisins, et produira l'effet inverse du consensus planétaire que semblent réclamer des titres tels que The Reflection of You (« Look into my eyes/You see the reflection of you/In me/On me” and “Here I am/There you are/Just inches away.) ou World of Freakout. I Love You, It's Cool donne parfois l'impression, d'u album narcissique, d'un vide qui nous contemple. Cet album est conçu pour se propager comme les nappes de clavier les plus insidieuses de Vangelis ou les atmosphères les plus bizarrement enlevées de Tangerine Dream. L'album semblait prédestiné à la petite expérience qu'a menée le groupe à sa sortie ; un stream sur Internet qui laissait entendre une version de l'oeuvre étirée au point de s'étaler sur 247 heures – comme une hélice d'ADN sur laquelle on aurait tiré en vain pour tenter de créer une nouvelle espèce. Cependant I Love You It's Cool est attachant parce qu'il est humain.

Le stream donnait une longue plainte rendant hommage à leurs inluences drone et ambient.Il s'agissait d'un geste de dérission et de réflection sur les nouveaux impératifs de promotion numérique. Les Bear in Heaven auraient pu faire beaucoupo mieux pour la sortie de cet album. Ils aurient pu multiplier les audaces visuelles – dans la continuité de la pochette, surprendre et créer le 'buzz'. Le visuel aurait du être aussi important que le contenu.

Rien ici n'attend l'impact de Lovesick Teenagers ou le magnétisme pop de You do You de l'album précédent. On est cependant très heureux de retrouver la voix suave à reverberation tunnel de John Philipot, d'autant plus qu'elle se débat à présent sur des trames plus musclées, voire agressives comme du Trans Am. On ne comprendra pas grand-chose de ce qui va se dérouler, les paroles étant avalées par la palette sonore richissime – des sons qui font 'swooooshh' ou 'wiiiiiiiizzzz'. Le groupe s'est pourtant, anecdote à l'appui, récemment recentré sous forme de un trio. “Il nous a quitté sous de bons auspices et c'est toujours un ami proche. Il a réalisé la jaquette de l'album, il est toujours très investi dans le groupe. Il nous a rejoints dans notre salle de répétition une nuit, il avait trop bu et il avait laissé des dessins derrière lui. Sur l'un d'entre eux était écrit : I Love You, It's Cool. Nous en étions à un point de l'enregistrement où nous travaillions très dur, nous étions tendus. En un instant, ce dessin est entré en résonnance avec nous. Nous avons fait une pause et trouvé qu'il résumait tout ce que nous pensions du disque.” Le message donne l'aspect d'une célébration de chaque instant à leur travail.

L'album évolue, de la sensualité de The Reflection of You jusqu'aux climats plus obscurs qui se développent à partir de Sinful Nature, construit autour d'une batterie solide et syncopée et d'une basse génétiquement modifiée, et agrémenté de guitares psychédéliques réminiscentes des Smashing Pumpkins de Gish. Comme parfois auparavant, le groupe semble hésiter entre plusieurs directions, et même l'humeur général de l'album est difficile à définir – mais peut-être est-ce justement ce qui le rend 'cool'. A la fois menaçant et amical, sérieux à l'aune de sa dérision existencielle, sur I Love You... le groupe semble avoir gommé les expérimentations du temps du premier album, poli le son pour nous offrir un résultat un peu lisse. Leur pop futuriste gagnerait à laisser la place aux nappes en errance de leur premier album, plutôt que de finir par assomer l'auditeur sous un déluge de stimuli et de textures.

dimanche 13 novembre 2011

Gary Numan

La pochette pour Replicas, le second album de Tubeway Army (le premier, éponyme, est paru un an auparavant), en raconte sur le chanteur et parolier de ce trio de la fin des années 70, le londonien Gary Numan. On l’y voit raide et blanc, parfaitement ambigu avec ses habits noirs, ses ongles peints et son reflet doué d’une vie autonome dans le carreau. A l’extérieur de la fenêtre à l’anglaise, une enseigne lumineuse, ‘The Park’, en référence à l’une ses plus belles compositions. Une vision longuement murie, même si l’on sait depuis que plusieurs aspects du personnage public de Gary ‘Numan’ Webb sont issus d’accidents. Il en va ainsi de son teint blafard, imposé à l’origine par les maquilleurs au moment de l’entrée en scène du chanteur à l’émission de Top of the Pops, quand celui-ci, agé d’a peine 20 ans (il est né en 1958), avait le visage couvert d’acné. Quant à son image comme héros d’un univers de science fiction glauque, elle n’est d’après lui pas tellement justifiée. « Pour être honnête, je n’ai jamais écrit qu’une poignée de chansons qui étaient connectés à la science-fiction. L’album Replicas, ou des morceaux de cet album, une ou deux choses sur The Pleasure Principle et sur Telekon » (1979 et 1980).

Cette période fut brève – deux ans – mais féconde – trois albums - , marqua l’histoire de la pop synthétique et prépara la voie pour des groupes qui deviendraient de grosses machines quelques années plus tard : The Human League, Duran Duran ou Depeche Mode. Replicas, présentant à l’auditeur un monde dérivé de la nouvelle Do Androïds Dream of Electric Sheeps de Philip K Dick (1968, elle inspira aussi le film Blade Runner à paraître en 1991) est pourtant un disque particulièrement personnel, dont le matériau a failli donner un livre autonome de la main de son créateur, et qui représente pour beaucoup de « numanoïds » (les fans auto-proclamés de Gary Numan à l’époque) sa meilleure incarnation à ce jour.

Nous avons une sombre trame où les humains sont maintenus en captivité par des machines (ou 'machmen') pour le compte d’une autorité invisible. Numan aura d’autres occasions de paraître menaçant, et notamment en 1994 et après une décennie de malheur artistique, avec Sacrifice. Mais il n’est en réalité que victime de la trame qu’il a créé ; plongé sur Replicas, par sa volonté, dans un vide affectif, comme le sera plus tard l’un de ses sbires, Marilyn Manson. C’est un simple humain, car c’est de ce point de vue que se passent les choses les plus intéressantes, que les sentiments peuvent être aliénés, changeants. Outre K.Dick, on pense à J.G. Ballard, Burroughs, Kafka, et Numan se range par les thèmes aux cotés d’autres groupe new-wave (entendre de punk synthétique), Devo et Kraftwerk (voir Trip Tips 2). La ‘trilogie berlinoise’ de David Bowie et en particulier Low et des morceaux comme Speed of Life et Breaking Glass l’inspirent beaucoup. La manière dont Kraftwerk ou le duo Bowie/Brian Eno traitaient les instrumentaux – les uns avec un Neon Lights mélancolique et poétique (sur The Man Machine, un autre grand disque où ils est question de robots), les autres avec le sépulcral Warszawa par exemple – le fascinent à juste titre. Sur scène, il introduit l’extravagance héritée du glam rock (Bowie, Marc Bolan…), mélangeant comme Adam Ant punk et excentricité, entre Ziggy Stardust et saveurs nouvelles.

Dans l’imagination du jeune musicien, les claviers gras et les boîtes à rythme primitives prennent une tournure résolument originale. Un balancement de goule se reposant fortement sur des mélodies tournoyantes, s’inscrivant dans une dynamique rock. « You know i hate to ask/but are friends electric ?/Only mine’s broke down/And now I’ve no-one to love. » C’est Are ‘Friends’ Electric, où le personnage s’interroge sur la qualité de sa prostituée, humaine ou robotique. Le simple fut un succès majeur en Angleterre, où le retentissement de l’artiste se fait encore sentir au moment de son nouvel album soigné mais consensuel, Dead Son Rising (2011). La suite de l'album continue dans la veine rock n’roll, particulièrement mélodique et plein de fêlures volontaires ou non. Le timbre de voix de Gary Numan est aussi de ces artifices dignes d’entrer dans l’histoire de la pop musicale de son pays, pour le moins ; capable d’insuffler vie et mouvement à ses mises en situation claustrophobes, d’y projeter l’ombre d’une dérision. Dans un monde d’ambigüité et de paradoxes, cette ironie le rend plus fort.

Au moment de la sortie de ce disque, Gary Numan devient le leader incontesté de Tubeway Army, un groupe qui va bientôt imploser pour laisser place à une incarnation solo dans laquelle Numan va peu à peu prendre de l’épaisseur, laisser sa sensibilité et sa personnalité s’exprimer, d’abord dans le dédain – avec son chef d’œuvre The Pleasure Principle, et l’anti-star system Telekon. S’il devait n’en rester qu’un, ce serait ce Pleasure Principle. Un disque montant en puissance et en qualité au fil des morceaux, un simple parfait, Cars, un groupe ressoudé autour de son chanteur et un riff létal, Metal. Commercialement parlant, c’est l’apogée : Telekon, malgré sa qualité et sa plus grande complexité, ne fera qu’annoncer le malaise artistique de Numan pendant les années 1980 (Dance (1981), I, Assassin (1982), Warriors (1983)), alors qu’il tente – notamment en montant son propre label, Numa – de renouveler l’intérêt de son public. Cette crise passe aussi par la décision de se retirer un temps de la scène. Il faudra attendre le milieu des années 1990, et quelques figures acrobatiques dans l’un des ces avions de la Seconde Guerre que Numan pilote à l’occasion d’exhibitions dans toute l’Europe, pour qu’il décide d’exprimer à nouveau des sentiments plus personnels à travers sa musique, plutôt que de tenter chaque année une nouvelle invasion ratée des classements de ventes.

Son romantisme particulier et son humour un peu noir demeurent cependant comme une marque indélébile, capturés dans Down, in the Park, chanson paranoïaque culte qui donne sens à cette fichue enseigne lumineuse : 'Down in the park/Where the machmen/Meet the machines/And play ‘kill-by-numbers’/Down in the Park/With a friend called ‘Five’. Plutôt que chanson nihiliste, Down in the Park est l’un de ces éclairs empathiques que Gary Numan a laissé en héritage à tous ceux qui le respectent et qui l’inspirent. En témoigne la belle version interprétée par le pianiste Mike Garson lors d’un concert de Nine Inch Nails en 2009. Durant la même tournée, Numan en compagnie d’un Trent Reznor reconnaissant les morceaux Cars, Metal ou I die : You Die. L’influence que Reznor reconnaîtra à la musique de Numan, qui n’est pas tellement plus âgé que lui, est réciproque : Numan citera Closer, tiré du concept album The Downward Spiral (1994), de Nine Inch Nails, comme chanson favorite. Avec Beck, Tricky, Damon Albarn ou Queens of the Stone Age invoquant sa légende, à l’approche de la cinquantaine Gary Numan prend la main sur tous les aspects, visuels aussi bien que musicaux, de sa carrière.










vendredi 10 juin 2011

Barbara Panther - Barbara Panther (2011)


Parution : mai 2011
Label : City Slang
Genre : Electro, Synth Pop, Dance music, Expérimental
A écouter : Rise Up, Voodoo, Empire, Wizzard

7.25/10
Qualités : vibrant, naïf, tribal


Supportée par le producteur Matthew Herbert, connu pour son travail avec Björk, Barbara Panther est le nouvel espoir à marcher sur les traces de l’Islandaise. Tandis que celle-ci s’apprête à faire paraître Biophilia, sorte de symphonie à la vie très ambitieuse, Panther s’inspire plutôt de chansons de Bjork suscitant une confrontation un peu biaisée ou surréaliste, telles Declare Independance, Earth Intruders ou Pluto – une affiliation noble qui est soulignée par l’utilisation de sonorités que l’on avait pu trouver dans Volta (2007). La comparaison ne s’arrête pas là ; les deux artistes affectionnent des penchants ethniques et s’en servent à bon escient dans un cadre novateur. Panther cite aussi Grace Jones et Fever Ray parmi les artistes qu’elle a beaucoup écoutées ; comme s’il n’était question que de sensibilité et d’humeurs intimement féminines.


Les trois premières chansons de ce premier album – le chemin curieux vers la découverte de cette artiste - sont très directes, affirmées, avec des mots détachés – avoir grandi en Belgique et vivre à Berlin n’autorise pas Panther, d’ascendance Rwandaise, à posséder l’accent anglais le plus fluide qui soit, même si elle maîtrise, outre l’Allemand et le Flamand, l’Italien et l’Espagnol. L’impression  d’éclectisme qui dirige sa vie, on la retrouve adroitement retranscrite dans sa musique. Ce disque éponyme est articulé avec audace, parfois de manière insolite mais toujours, finalement, convaincante. Plutôt que d’égarer l’auditeur, elle multiplie ses raisons d’être attentif – sa douce bizarrerie souligne l’impact de son message.  On apprend à aimer cette musique cérébrale aux refrains pop.


De cette entrée en matière, Unchained, est peut être la moins intéressante, malgré son groove électronique débouchant sur une ode à l’épanouissement : « It’s time to unchain/What cannot be tamed ». Cette chanson fait naître une autre parenté évidente avec cette tornade de M.I.A. Celle-ci a vécu à Londres, au Sri Lanka, en Inde et aux Etats Unis, et enregistré deux albums influents, Arular (2005) et Kala (2007). Cette musique avait de l’énergie, de l’audace – M.I.A. y faisait une synthèse de genres en appelant à la culture musicale de la moitié de la planète, allant à contrepied de tout ce qui stagne et qui endort – et malgré ses appels à l’émeute, les résultats étaient ceux d’un divertissement de bonne qualité.


Après ça, il est facile de faire vivre Panther dans un monde à elle seule ; elle n’a pas la voix de Björk, et est bien plus étrange que M.I.A. Rise Up, avec ses sons abrasifs et son invective à « écouter le rythme de ses origines » et à « sortir la tête du sable » pour démarrer une révolution est particulièrement marquante. La voix pleine d’urgence et légèrement naïve de Panther rend les choses bien plus simples et sincères qu’elles n’auraient pu l’être sous d’autres auspices. Tout du long, elle nous donne envie de croire à ces appels de retour aux sources et à sa relecture de nos rapports au naturel, à son once de mystique (Moonlight People, Voodoo : « Every night i prey like a bitch/that the poor will eat the rich/and i don’t care if that makes me a wa-wa-wa-wa witch »)


Moonlight People est le genre de chanson facilement sous-estimée pour la légèreté de son refrain. Panther prend le risque de paraître trop versatile. On y trouve les prémices d’une thématique récurrente au cours de l’album – et qui aura son apogée sur Dizzy, un fascinant envoûtement de Panther sur elle même, se jouant de l’aveuglement et des faux-semblants -, c’est celle du rêve : « I must dream a dream/in which we dream each other awake ». Sur Voodoo : « Move up over/ to the other side » ou « Wake up ! Make it real » C’est peut être l’idée de vivre dans des dimensions singulières, avec l’angoisse de ne vivre que pour soi – lorsque le rêve de l’autre se termine. Sur Ride to the Source : « We’re plugged to another dimension ».


Empire a fait l’objet d’une vidéo dans laquelle Panther semble tenter à sa manière l’avant garde, et c’est la chanson la plus immédiatement appréciable, avec son avènement d’une religion individuelle affiliée à une sensualité décalée : « Trapped inside a vampire’s empire/He drinks through the sources of inspiration » Les beats et le groove conduisent ici le disque à son apogée, comme le font les chœurs sur le refrain glacé.  « It’s time to get natural/to think issues » assène t-elle, et quel que soit le mécanisme, il s’emballe et ça fonctionne parfaitement. Wizzard, la chanson précédente, est peut-être la gemme discrète de l’album, et révèle beaucoup de Panther. « Each time you’re walking into my dream/i’m rolling to extrêmes ». Elle a trouvé son bord, son jeu ; à chaque fois qu’on parvient à s’introduire dans sa psyché, elle se radicalise un peu.

samedi 26 juin 2010

Julian Casablancas - Phrazes For the Young



Ce poseur de Julian Casablancas. Rien qu’à voir la pochette de Phrazes For the Young, on voit bien qu’il nous emmerde. Il s’est toujours bien moqué de nous. Au moins un peu. Les Strokes ne faisaient t-ils pas de la pop, en réalité ? De la pop plutôt cool, certes, nourrie de l’attitude désinvolte au possible de Lou Reed. Une belle tranche d’Amérique, de ces types surgis de nulle part qui n’ont d’autre but que d’asservir leur public avant de se transformer, avec une adresse insoupçonnée, en figures mythiques et respectées – j’ai cité Iggy Pop ou l’insupportable Reed. Croire que les Strokes étaient là tout pour nous, qu’ils étaient à cent pour cent croyants dans ce qu’ils faisaient, c’est oublier que Lou Reed, leur modèle, a toujours emmerdé royalement à peu près toute vie sur terre. Lou Reed ne faisait pas de la pop, bien au contraire. Casablancas est assez surfait d’attitude pour que voie derrière sa pop une supercherie. Et il y a derrière le cuir de Is This It (2001) un peu du shiny leather emprunté à Venus in Furs, chanson du Velvet Underground (donc Lou Reed), non ? Ce côté à la fois classieux, kitsch et vaguement S.M. existe dans les Strokes et dans Phrazes For the Young – dont le titre est inspiré d’un texte de l’écrivain anglais et dandy Oscar Wilde, Phrases and Philosophies for the Use of the Young. Et si Oscar Wilde était un dandy, c’était aussi un peu Warhol, qui produisit le Velvet.

Mais évitons plutôt cette théorie, car il est plus sûr que Casablancas veuille seulement s’amuser. Quand il se met à mélanger les genres, dans le clip pour le morceau 11th Dimension, il laisse prédominer un genre de science-fiction urbaine, sans surprise, qui ressemble encore à une grande moquerie kitsch, d’autant plus qu’à première vue le groupe qui s’exécute ici est un peu l’équivalent celui qui fit le Sally Can’t Dance (1974) de Reed – alors que le principal intéressé n’avait qu’enregistré ses parties vocales. Oui, la production, les claviers, tout paraît poussé à une extrémité pop terrible et insoupçonnée. Mention spéciale au solo sur ce même 11th Dimension – le pire moment du disque. Et les guitares, qui ont été décoratives chez les Strokes, de finir par nous rassurer, de jouer les repères aux côtés de tout le reste. Les introductions des morceaux, leur longueur, font l’excentricité musicale de ce disque finalement assez riche en rebondissements. (Cinq morceaux sur huit dépassent les cinq minutes – c’est le genre de détail que je cite rarement, mais ici j’ai l’impression que la musique s’estime au poids, pour rendre service à Casablancas et faire honneur à sa superbe). Le Casablancas en solo ne manque pas d’atours ; Phrazes For the Young est un peu trop brillant, comme le cuir de bottes que d’autres lècheront, mais c’est un bon disque. Et s’il est probable que son concepteur ne deviendra jamais une figure proprement mythique, il n’a jamais non plus cherché à asservir personne.

Casablancas avait 22 ans au moment de Is This It, et 31 aujourd’hui. Il a trouvé une sorte de sagesse assez particulière, celle des ados devenus trop vites responsables, et dont l’argent arrivant à flot nécéssite de savoir prendre des décisions rapides et efficaces. Comme Alex Turner des Arctic Monkeys, un peu leurs alter-egos anglais, le jeune homme est assez souple pour rebondir. Il en faut de l’énergie et de la confiance pour se lancer dans une carrière en solo lorsque l’on est issu d’une équipe indéfectible comme les Strokes. Comme Turner et sa bande au moment de Humbug (2009), il est assez bon pour intéresser entre temps Josh Homme, des Queens of the Stone Age – au moins le temps d’enregitrer les cœurs pour Sick, Sick Sick, single sur Era Vulgaris (2007). Il fait aussi de la basse avec Albert Hammond, Jr ou collabore avec Danger Mouse et Sparklehorse, entre autres. Mais la sagesse n’est pas seulement l’expérience ; il y a quelque chose d’impalpable dans la nouvelle sensibilité de Casablancas, qui dépasse heureusement toutes les textures synthétiques et les choix esthétiques assumés sur Phrazes For the Young. 11th Dimension, par exemple, ressemble à une fable après le succès de son propre groupe : « don’t you dare get to the top and not know what to do », méfie-toi de ne pas savoir que faire une fois arrivé au sommet. Le groupe qui l’accompagne laisse songeur – à certains moments, le jeune prodige semble ne pas être à sa place. Mais Phrazes For the Young est un disque de chansons, et l’honnêteté triomphe.

  • Parution : octobre 2009
  • Label : Cult Records
  • Producteur : Jason Lader
  • Genre : Rock alternatif, pop, Synth pop
  • A écouter : 11th Dimension, River of Brakelights, Out of the Blue

  • Note : 6.25 /10
  • Qualités : ludique

 

mercredi 23 juin 2010

The Golden Filter - Voluspa


Le duo New-Yorkais The Golden Filter, constitué de l’australienne Penelope Trappes au chant et de l’américain Stephen Hindman, s’était timiditement révélé jusque là au travers de ses remixes d’artistes comme Cut Copy (australiens eux aussi si mes souvenirs son bons), Little Boots ou Empire of the Sun. Voluspa, leur premier disque, atteste qu’ils étaient prêts pour l’étape suivante. Et ils savent bien que tout ce qui gravite autour de ce genre de première déclaration d’existence est d’une importance cruciale – nous gratifiant de magnifiques photos promiotionelles sur lesques ils sont baignés d’une aura plutôt scandinave – tout en blondeur et en élégance froide. D’ailleurs Voluspa est le titre d’un ancien poème des contrées nordiques.

The Golden Filter entretient aussi le mystère. Comme The XX l’an dernier, tenez. C’est un peu l’apparition impromptue que le public averti découvra par bouche-à-oreille ou au hasard, se méprenant en croyant avoir affaire aux nouveaux Minogue indé et trouvant finalement The Golden Filter trop étrange ; ou pensant avoir mis la main sur l’ultime artefact de disco d’auteur – et un peu déçus. Musicalement , si l’on parvient plutôt facilement à trouver quelques unes de leurs inspirations, les arrangements des deux morceaux-clefs du disque – Dance Around the Fire, qui évoque quelque cérémonie de nymphes, et Stardust qui a quelque chose de Goblin (groupe des années 70 que je connais pour avoir fait la musique de Zombie de Romero) ne sont pas piqués aux vers, empruntant aux violons tournoyants leur attrait hypnotique et laissant les rythmes synthétiques (puisque c’est de cela qu’il s’agit, en priorité) suffisament d’espace pour respirer. 

Le plus agréable avec Voluspa, c’est que ce n’est pas un disque démonstratif ; plutôt que d’essayer de vous séduire en engageant le dernier producteur à la mode, etc., The Golden Filter ont bien des imperfections mais réussissent à créer une place bien à eux, quelque endroit mythologique – le disque parle de feu, de fantômes, d’étoiles, d’ombres et de sentiers et d’une étrange clef dorée que détient un renard dans une fable mi-Carroll mi Saint-Exupéry. La musique est l’occasion poiur eux de dessinner les contours d’une expérience impalpable, entre les contes de l’imaginaire collectif et leur propre instinct de mouvement, loin de leurs vies comme hotesse de l’air et programmeur. C’est une autre forme de séduction ; ils veulent vous attirer avec eux dans cet endroit ainsi aménagé, et le maintenir crédible le plus longtemps possible – ce qui vous dire vous enchanter, vous faire gagner la torpeur. S’ils échouent, vous resterez collé au sol et ne verrez là qu’un amalgame de synthés, de handclaps (d’ailleur un peu envahissants) et de chant… plutôt superbe. 

C’est l’un des points forts du duo. Que Trappes ait d’abord appris à chanter l’opéra aide – et là vous allez penser que nous sommes en plein new age à la Enigma, mais non. Le timbre de Trappes est plutôt proche de celui de Alison, d’un autre duo plutôt bien installé dans sa dixième année d’existence, Goldfrapp. Elle parvient à maintenir la tension, si ce n’est à conserver le mystère, même en chantant « Look at the cat’s eyes / Black lights electrified » et reste dans le froid tout du long, si bien qu’il est difficle de sentir un regain de chaleur dans « You make my heart hurt / Hold me in your arms ». Elle participe au sentir que si ce disque suggère une danse, c’est une danse au bord de l’abîme – une pulsion de survie qui les fait se débattre hors de la banalité qu’ils ne parviennent toujours à éviter. Cette voix se fond particulièrement bien dans les titres les plus atmosphèriques – The Frejya’s Ghost -, et combiné aux évocations de magie au crépuscule, préparent l’avenir prometteur de The Golden Filter

Il y a forcément quelque chose de daté, et notamment un regard vers les années 80 dans des titres « eurotrance » comme l’efficace Hide Me, premier single extrait du disque, ou encore Solid Gold. C’est contre ces forces de l’étiquette et des lieux communs que luttent sans énergie superflue The Golden Filter, misant encore une fois sur un charme facile mais discret. Solid Gold, le premier titrre composé pour le disque, avant même l’idée du disque en fait, en devient l’épine dorsale. Les paroles y sont naïves, comme si c’est un petit jeu qui avait commencé là, avant de se muer en quelque chose de plus sérieux, austère, merveilleux. Et sombre et beau à la fin, avec Nerida’s Gone

  • Parution : juin 2010
  • Label : Brille
  • Genre : Synth-pop, atmosphérique
  • A écouter : Dance Around the Fire, Stardust, Nerida’s Gone

  • Note : 6.25/10
  • Qualités : rétro, naïf, onirique

 

vendredi 4 juin 2010

How To Destroy Angels - EP


Ces dernières années, les projets de Trent Reznor ne nous laissent pas le temps de les attendre ; il se passe en général quelques jours entre leur annonce et le moment où ils sont disponibles. Après The Slip en 2008, le premier EP de son nouveau projet How To destroy Angels est mis gratuitement en ligne ces jours-ci.

Le vénéré leader des Nine Inch Nails, qui incarne une forme d’originalité et d’intelligence uniques dans le paysage musical américain, s’est beaucoup apaisé dans les années 2000 – cela coincidait avec un changement d’hygiène de vie. With Teeth (2005), Year Zero (2007), Ghosts I-IV (2008) et The Slip étaient intéressants même s’ils étaient moins marquants que ses travaux des années 1990. On y retrouvait parfois la magie de The Fragile (1999), disque complexe et sinueux et point culminant de la carrière du musicien inclassable, qui fit ses armes en inventant un genre entre métal indus agressif et extrême et musique club. Mais certes pas le piquant de Pretty Hate Machine (1989), Broken (1992) et The Downward Spiral (1994) qui allait loin, très loin dans l’introspection et exploitaient à fond le pouvoir de l’artiste sur son public.

En 2010, Trent Reznor est une star dans le monde entier, un genre de prophète que peu font l’erreur de sous-estimer. Il a au moins apporté à la musique un sens du perfectionnement sonore si élevé que l’on peut la ressentir comme nulle autre, et que les amalgames synthétiques accumulés savent se transformer en entités organiques, accéder par vagues à notre sensibilité.

How to Destroy Angels (le nom est imprunté à un disque du groupe Coil, inspiration de Reznor) est avant tout le groupe de sa compagne Mariqueen Maandig (ancienne de West Indian Girl), dont la voix evanescente se marrie ici à des nappes de guitares et de claviers, des rythmes et des instrumentations typiques de Reznor – on y retrouve ainsi des réminiscences du son de Year Zero (le xylophone et les beats saturés) mais aussi une propension peu surprenante à privilégier les atmosphères, ce à quoi Reznor et Atticus Ross, qui a longtemps travaillé avec Nine Inch Nails, excellent.

Le personnage de Maandig, dans son rôle de leader de HTDA, semble vampirisé. Alors que sa voix naturelle est cassante et assez haut perchée, elle joue ici d’un registre grave et tout en retenue. C’est le registre de l’émotion dramatique, de la résignation d’un être puissant et damné, qui domine sur tout aspect de spontanéité ou de joie, comme dans les ballades de Nine Inch Nails. Maandig est clairement dominée par un environnement hostile, et ce qui est intéressant c’est de voir comment elle s’en sort et ce qu’elle en fait ; en quelle mesure on peut la comparer à Nico du temps du Velvet Underground en 1967 (entourée de violons grinçants, de guitares querélleuses et de pianos épileptiques), et sa relation avec Reznor à celle de l’Allemande avec John Cale. La chanteuse lance d’ailleurs une sorte de clin d’oeil à Venus in Furs, dans Big Black Boots : « Listen to the sound of my big black boots », qui a quelque chose de sado-masochiste et renvoie au « shiny leather in the dark » des Underground. Dans Fur Lined, tout est dans le titre…

« Cet EP est l’artefact des tout premières expérimentations que nous avons eues » dit Reznor. « Nous devions attendre d’avoir un grand nombre de morceaux pour présenter ensuite quelques-uns de ces titres, mais nous aimions cette première coillection et on a décidé de les sortir. Le prochain enregistrement devrait être plus cohérent car nous découvrons sans cesse davantage dans notre alchimie ».

Cet EP éponyme démarre avec l’excellent The Space in Between, ou les entrechocs de métal se couplent à un drone malsain et aux murmures de Maandig. Le tout se tranforme rapidement en quelque chose de profondément mélodique, et inoubliable après deux écoutes. Le ton particulièrement sombre du disque est donné, et Parasite ainsi que The Believers font rennaître un peu plus de la claustrophobie quasiment mythique chère à Reznor, et parfaitement dégagée par nombre des clips de ses morceaux. La vidéo réalisée pour The Space in Between se révèle à la hauteur de toute l’aura glauque du projet ; on y voit le couple sanguinolent et inerte au pied d’un lit dans la chambre d’un hotel de Los Angeles – et Maandig qui se met à chanter tandis que les flammes prennent partout et finissent pas les recouvrir. Atticus Ross y apparaît très élégant, et sûrement moins neutre qu’il n’en a l’air. On pense à David Lynch... En fait, Reznor est le genre d’alter-égo dont Lynch n’a poas pu se passer pouisqu’il lui a permis de produire la B.O. de Lost Highway (1997). On est proche, très proche de l’univers de ce film.

Fur Lined rappelle ce qu’a tenté de faire Reznor avec The Hand That Feeds ou Sunspots. Titre dansant, il se termine par une plage instrumentale où chacun des trois musiciens rentrent tour à tour. On ressent le plaisir qu’à le trio à interpréter le morceau, et c’est communicatif. A Drowning, le dernier des six titres, est une ballade où ntout se dessinne le plus naturellement du monde, où les phrases à peine assumées de Maandig prennent la proportion d’images, tandis que tous les ressorts dramatiques se mettent lentement en place autour d’un refrain plein de défiance. « Please, anyone. I don’t think i can save myself. I’m drowning here…” Et les vagues sonores submergent l’auditeur, qui a toujours été acteur de la musique qu’il écoutait tant que Reznor était aux commandes.


  • Parution : mai 2010

  • Producteur : HDTA

  • Genre : Indus, Synth-pop

  • A écouter : The Space in Between, The Believers, A Drowning



  • Appréciation : Méritant

  • Note : 6.25/10

  • Qualités : self-made, sombre

mercredi 26 mai 2010

Bear in Heaven - Beast Rest Forth Mouth (2009)


Bear in Heaven est un groupe New-Yorkais constitué de Jon Philpot (chant, guitare et claviers), Joe Stickney (batterie), Adam Wills (guitare et basse) et Sadek Bazaraa (basse et claviers). Ils ont attendu cinq ans avant de sortir leur premier disque, Red Bloom of the Boom (2007) – à la recherche d’un son qui leur appartiendrait. Utiliser deux claviers avait toutes les chances de les isoler de la sphère rock conventionelle, et ça n'a pas raté. Il revendiquent entre autres Talk Talk (tout comme l’excellent Shearwater) comme influence ; ce qui les place directement dans la catégorie de ces musicens qui entretiennent une fascination pour ce que la pop devient quand on se met à en chercher des échappatoires, des aboutissants plus forts et intenses que les structures habituelles.

Beast in Peace, le premier morceau, évoque une procession ; une marche en rangs serrés. Un premier mouvement, étouffé, lourd, pour un disque qui décolle lentement, avec, déjà, un brin de mysticisme. Bear in Heaven construit apparement des morceaux plutôt courts, ramassés, et agencés autour de leurs refrains en escalade – mais ils se préférent spacieux que séduisants ; conjurant une angoisse quasi invisible et la clarté de ceux qui voient loin et qui, malgré tout leurs accès de pessimisme, au niveau des paroles – les titres sont assez révélateurs de cette tendance : Lovesick Teenagers, Dust Cloud, Deafening Love, Wholehearted Mess – continuent de croire au pouvoir de la musique sur le corps, son pouvoir de réparation. Beast Rest Forth Mouth est un disque tournoyant, qui croit toujours en l’amélioration des lendemains. C’est le travail de plusieurs directions (penser East West North South, car il s’agit bien d’un jeu de mots), qui s’entrecroisent en évitant tout chaos. Les éléments de façade sont organisés, d’une manière comparable à celle effectuée sur le premier MGMT, où s’oppérait une dichotomie particulière entre textes pleins de relief et musique millimétrée.

Un premier mouvement s’achève en appotéose avec Ultimate Satisfaction. You Do You, Lovesick Teenagers et ...Satisfaction font un trio particulièrement solide d’hymnes légèrement décadents, vaguement emportés d’un côté et de l’autre d’un mat central plutôt rigide. Dust Cloud ouvre sur un léger malaise, et l’on pense au morceau Tilt de Scott Walker où la guitare avait le même genre de réverbération hors ton. Cependant, le titre prend son envol et devient passionnant grâce à une poignée de trouvailles. Dust Cloud est le point charnière du disque ; le groupe y assume le fait de privilégier les atmosphères, de se baser sur des idées peu concrètes et pas très rock (l’incantation répétitive ici, le rythme trop régulier du premier titre, des tempos lents et métronomiques souvent) - avant de s’échapper, de manière complètement consciente, vers des horizons aussi mornes qu’ils sont magiques. Drug a Wheel reprend l’idée de procession proposée sur Beast in Peace. Cette fois, la séquence un peu sauvage est l’occasion d’un final d’une seule nappe de synthétiseur. Sans cesse, il semble que le groupe cherche à créer de l’espace, comme si sa plus grande crainte était de se retrouver soudain confinés, de manquer d’air. Casual Goodbye, le dernier titre, se termine d’ailleurs sur une respiration.

L’aspect le plus intéressant de Bear in Heaven est leur côté primal, qui, sans jamais prendre complètement le dessus, influe beaucoup sur leur son. Il y a dans leur démarche une sorte d’isolement impalpable un peu similaire à celui que l’on trouve les disques de Tv on The Radio. Malgré l’appel que provoque la plupart de leurs mélodies, c’est un groupe suffisament cérébral pour exister dans une sphère à lui seul ; ils sont d’ailleurs souvent considérés comme expérimentaux. Et, du point de vue strictement musical, un amalgame de synthés fascinant, et une chance rare d’apprécier cet instrument souvent mal exploité. Philpot et Bazaraa préférent n’utiliser que très peu de sonorités différentes, créant une pallette personnelle et une sorte de focus. En ce sens, ce disque est le triomphe de quatre esprits aux influences tellement variées - de l'aveu de Philpot -  qui sont parvenus à trouver le point de ralliement, solidement ancrés autour de ces sonorités de clavier régénérantes. C’est comme si la douleur éprouvée à chasser l’indécision causée par tant de voix différentes et également séduisantes les unes que les autres, était effacée par le simple fait d’interpréter Ultimate Satisfaction.

  • Parution : 2009
  • Label : Hometapes
  • Genre : Synth-pop, Rock alternatif
  • Pochette : Laura Brothers
  • A écouter : You Do You, Lovesick Teenagers, Ultimate Satisfaction

  • 7/10
  • Qualités : lucide

dimanche 25 avril 2010

Yeasayer - Odd Blood


Traduction de la chronique de Pitchfork.

Lorsque Yeasayer ont débuté en 2007 avec All Hour Cymbals, ils étaient un groupe art-pop de Brooklyn étrangement en décalage avec leurs pairs. Ils ont laissé planer le mystère et la surprise, et dans leurs meilleurs moments (2080, Sunrise) ils ont réussi à faire du mysticisme amusant et de la musique pop un semble attrayant et passionnant. Ils étaient essentiellement une version roots et rock de MGMT à ce moment. Leur sort semblait doublement scellé par Tightrope, leur contribution diablement bien exécutée en live sur la compilation de charité Dark Was the Night.

Ensuite, on pourrait estimer qu'ils ont fait encore mieux avec Ambling Alp, le single qui précédait Odd Blood. Alp a réussi à conserver la bonne foi pitoresque originelle en la transformant en pop brillante, lustrée et accrocheuse. Cette dualité s'étendait aux paroles également ; la chanson évoque l'infame boxeur italien Primo Carnera, mais dans le refrain Chris Keating chante le genre de conseils paternels bienveillants que l'on pourrait entendre dans un montage de Shrek.

Comme Ambling Alp, Odd Blood devrait séduire un grand nombre de personnes : Yeasayer ont fait un disque potentiellement visionnaire en utilisant l'éventail complet des possibilités de la musique basée sur des logiciels informatiques pour créer ce qui aurait été à un moment donné du rock radio-friendly. L'élastique O.N.E et l'évocation à la Tears for Fears de I Remember sont de bons coups de sang style eighties, et confirment le potentiel préssenti sur All our Cymbals en rivalisant avec les meilleurs titres de ce disque. L'ouverture The Children marche aussi en adaptant leurs tendances décalées dans une chanson bien ficelée. Dans le plus gros de la première moitié de l'album, Yeasayer fait preuve d'un savoir-faire et d'un discernement rares dans la musique « indie » moderne. Leurs paroles ne veulent peut pas dire grand-chose, mais leurs dispositions agiles, leur sens de la dynamique et du rythme, et le chant expressif de Chris Keating transmettent une énergie.

Le reste de l'album souffre d'une crise d'identité majeure – peu des quelques idées dispersées prennent, et la plupart d'entre elles finissent trop cuites. Dans l'ensemble, le disque alterne entre une synth-pop années 80, du prog-rock anglais (sur les bonnes chansons) et une pop alternative qui imite la musique du monde (et ce sont les mauvais). Des chansons comme Rome ou Love Me Girl ont l'objectif d'un étalement ambitieux, mais s'essoufflent dans la boue, tandis que les ballades Strange Reunions et Grizelda semblent laborieuses et congestionnées.

Yeasayer ne va nulle part : des singles de qualité, des vidéos inventives, et de solides performances live, mais quoi d'autre ? Il est difficile de ne pas rendre compte de la pression du groupe au moment de ce second disque - c'est presque palpable dans leur production sursucrée et leur recherche désespérée d'une direction, et, par conséquent, Odd Blood est un peu trop plein de manque d'idées. Je suis retourné écouter Tightrope de nouveau. C'est charmant, humain, et assuré, mais ça gagne votre affection plutôt que votre respect. Lorsque Odd Blood réussit, c'est ce qu'il fait, mais quand il échoue, il n'arrive à rien.

  • Parution : février 2010
  • Label : Secretly Canadian
  • Producteur : Yeasayer
  • Genre : Pop
  • A écouter : Ambling Alp, One

  • Appréciation : Mitigé
  • Note : 5.50/10

 

 

 

lundi 12 avril 2010

Goldfrapp - Supernature


Black Cherry (2003) s’inspirait d’une ambiance, le cabaret. Supernature assume plutôt une appartenance musicale, dans le filiation glam rock de Marc Bolan et T-Rex. La chanteuse est sur ce disque au centre de l’attention, et sa personnalité « entre Kylie Minogue et PJ Harvey, Annie Lenox et Siouxsie Sioux, Rachel Stevens et Beth Gibbons » compte plus que jamais pour que le disque fonctionne.

Ce qui peut paraître étrange, mais qui est l’un des caractères les plus forts du duo, c’est le manque de sincérité qui empreint le disque, au bon sens du terme (!). La voix d'Alison et la musique fusionnent à merveille, mais leur rôle est un peu flou. Les sentiments de l’auditeur sont manipulés, son attention est mise à l’épreuve, car la musique semble avoir plusieurs épaisseurs ; il y a l’évidence mélodique à laquelle répond l’attitude un peu fausse d’Alison qui joue la diva pop – mais, on le soupçonne, il y a aussi la même rêverie, envie d’éviter la confrontation avec la réalité, sentiment de fuite qu’au début de Goldfrapp. C’est la personnalité de la chanteuse, qui, si elle peut jouer à loisir de son corps et de son apparence pour ressembler à ses idoles, ne peut pas changer son fonds, farouche. Alison est une ensorceleuse vulnérable, et toute la chirurgie plastique et émotionelle perpétuée par les clavuiers omniprésents (Oh La La, Number One… ) n’y fera rien ; il y a toujours un léger décalage entre le fond et la forme, la représentation et le cœur qui bat dans des titres comme You Never Know, Satin Chic ou même Lovely 2 C U. C’est pour cela qu’entendre ce disque alors qu’on est en train de faire ses courses, ou à la patinoire, laisse toujours un sourire dibutatif, dans un second temps.

Que penser sinon de Let It Take You ou Time Out From the World ? Goldfrapp a à l’évidence plusieurs définitions de son art, il lui sert de plusieurs façons, selon les envies, les manques, les aspirations, les ambitions des deux musiciens. Le résultat le plus concret pour eux, mais pas nécessairement le meilleur, c’est que Supernature a rencontré un grand succès et s’est très bien vendu, ce qui les a amenés à faire beaucoup de promotion. Il était difficle, même pour deux tempéraments discrets, d’échapper à l’engouement autour de morceaux comme Oh La La, Lovely 2 C U ou Fly Me Away. Le duo a joué le jeu à fond, fait des clips, développé le plus possible les occasions d’une extravagance visuelle ; il a gagné au passage en mystère, revendiquant presque ou double personnalité ; extravertie et provocante sur scène, repliée envers les journalistes. L’humour est codé est le moyen privilégié d’Alison pour citer ses influences, à Bolan sur Ride a White Horse par exemple. We Are Glitter, le disque de remixes qui est tiré de Supernature, propose de continuer l’aventure et comporte notamment deux remixes des Islandais de Mum.

 
  • Parution : Aout 2005
  • Label : Mute
  • Producteur : Goldfrapp
  • Genre : synth pop, glam rock, électro
  • A écouter : You Never Know, Fly Me Away, Lovely  2 C U
 
 
  • Appréciation : Méritant
  • Note : 6.75/10
  • Qualités : audacieux, ludique, naïf

mercredi 7 avril 2010

Goldfrapp - Black Cherry (2003)



Parution : 2003
Label : Mute
Genre : Synth pop, Dance-rock
A écouter : Black Cherry, Train, Strict Machine

Note : 6.75/10
Qualités : extravagant, sensuel, rétro

« Après Felt Mountain, le seul morceau qui nous a inspirés est cette reprise de Physical d’Olivia Newton John. Très vite, on a eu cette image d’une frappe mécanique. » Fini le velours de Felt Mountain (2000), les visions rentrées et la contemplation, le duo anglais change totalement de mode, et expérimente pour la première fois le succès. Trois morceaux composés sur la tournée du premier album ont donné envie à Goldfrapp de prendre une direction plus rythmique. Quelque mois plus tard, en concert pour Black Cherry, le spectateur est projeté sans fard dans une ambiance proche du Crazy Horse, où les danseuses portent des oreilles de loup ou sont déguisées en cerf. Dans les paroles : « Wolf lady sucks my brain ». Que s’est t-il passé entre temps ? Alison Goldfrapp a dévérouillé les loquets de la contenance, fini d’exprimer une douce excentricité pour passer à des choses gothiques et sexuelles. Elle a trouvé la voie de l’extravagance, genre à part entière qui était fait pour elle et cela commença de sceller l’identité du groupe. Elle se mit à imaginer un cauchemar dans lequel les hommes voudraient être des animaux et les animaux des hommes.

Felt Mountain était la première ouverture sur le monde d’une nouvelle conscience, d’un nouvel esprit en état d’exploration. Déjà mure, Alison Goldfrapp avançait pourtant à tâtons, sans que cela ne cesse d’être énigmatique pour l’auditeur qui cherchait à savoir si l’intention de la chanteuse était de brouiller son imaginaire dans des visions cinématiques, de rendre acceptables ses attirances sensuelles, ou plutôt de les contourner, d’évoquer tout autre chose, des thèmes reposants ou réparateurs. Sur Felt Mountain, Alison pouvait se dissimuler derrière les fabrications curieuses de Gregory, et à plusieurs reprises la forme prenait le pas sur le fond, pour un résultat illustratif mais parfois (sur Human notamment) plein de présence aussi. Black Cherry met la performance d’Alison à nu et au premier plan, tout contre son public, donne tout à sentir, la musique est là davantage en support d’une ambiance années 30 poisseuse plutôt que de servir d’écran à un ensemble.

Musicalement cependant, Will Gregory ne maîtrisait pas encore parfaitement son sujet, et le résultat est plutôt cheap, ce qui sera sans doute surprenant pour ceux qui ont l’habitude de la musique électro passablement bien tournée. Mais c’est aussi une astuce, sur des morceaux comme l’obsédant Train, pour donner l’impression d’un cocon vintage à peine remis au goût du jour, d’une nature sauvage et intemporelle – comme Goldfrapp dont les traits peu maquillés et la coiffure ne changeront plus d’apparence. Cette limite technique est un bon moyen de s’écarter de leurs influences (de la musique disco de Barraca à la techno de Hakan Lidbo, en passant par la synth pop des années 80 ou par le glam-rock des années 70 comme cela se verra mieux plus tard). Les sonorités sont souvent très sèches, dès Crystalline Green qui ouvre le disque sans convaincre. Il y a eu une longue exploration afin de trouver une alchimie avec les voix froide et presque synthétique par moments d’Alison. On est en terrain languissant ; passages de cordes, blips enveloppants, claviers vibrants, double basse. C’est l’expression de la sensualité que la chanteuse utilise en représentation, tandis que le cœur de ses chansons cherche à emprunter les voies d’une nature mystique autant qu’à en flatter l’aspect le plus superficiel.

On retrouve avec Black Cherry les traces d’un romantisme moins provoquant, mais c’est Strict Machine, Train et Twist qui représentent le mieux ce qu’est devenu le groupe ; insistant et provocant, amené d’une main de fer, autoritaire et envahissant, sans en avoir vraiment les moyens. Au moment de Deep Honey ou Hairy Trees, et alors que le sinueux Tip Toe nous a persuadés de l’endurance de cette nouvelle formule, on se laisse envelopper dans le style Goldfrapp – n’appréciant leurs sonorités décalées que pour les surprises et les retournements qu’elles promettent, dans une sorte de va et vient entre la représentation charnelle et très premier degré de la danseuse de cabaret et les images en plusieurs dimensions qui jaillissent parfois, de manière plutôt abrupte, des entrechoquements de claviers pour lesquels Gregory favorise les petits accidents.



mercredi 31 mars 2010

Memory Tapes - Seek Magic (2009)




Parution : 9 novembre 2009
Genre : Electro, Experimental 
A écouter : Bicycle, Swimming Field

Note : 6.50/10
Qualités : fait main, original, rétro, onirique

Les paragraphes en italique sont de Nick Fenn, publié sur le site No Ripcord.

J'aime écouter de la musique en mouvement. Randonnée pédestre, voiture, trajets aériens, footing, ça n'a pas d'importance, il y a simplement quelque chose qui se produit lorsqu’on se déplace à travers un paysage, une alchimie qui fonctionne bien avec de la musique. Voyager est aussi le moyen idéal pour découvrir de la nouvelle musique, sans autre stop qu’une destination prévisible. Vous pouvez vraiment vous concentrer sur la musique que vous passez. C'est une grande opportunité de réévaluer d’anciennes écoutes et des morceaux inconnus dont vous n’êtes pas sûr.

Seek Magic, de Memory Tapes, a été un grand disque alors que je conduisais dans le New Hampshire, depuis le Maine, avec ma copine, la semaine dernière. La Nouvelle-Angleterre est un endroit à la beauté d’automne stéréotypée, et la vision de tous ces ors et ces rouges alors que le soleil se couchait a été incroyable. Plus que cela, en regardant par la vitre, à un moment j'ai aperçu le lac le plus placide que j’aie jamais vu, posé là, entouré d'arbres, avec la lumière mourante qui le frappait. C'était la vision parfaite au moment parfait. Il y a quelque chose de suscité sur Seek Magic qui a renforcé le sentiment que j’ai eu là bas. Quelque chose d'organique, de vital.

Seek Magic est constitué de seulement huit morceaux, mais fait 40 minutes. Cela permet aux pistes de respirer et de progresser, sans aucune hâte. La majorité de la musique se fait ici aux claviers, à l’aide de boucles de batterie, guitare et basse.

Chaque morceau se développe ici de manière vraiment surprenante. Prenez Bicycles, par exemple, qui commence par une rythmique d’ambiance de fin de soirée et se termine par un chœur synthétique qui s’envole, accompagné d'un solo de guitare à la New Order. Le morceau suivant, Green Knight, tourne en faux départ pendant une minute, passant d’une house mutante à quelque chose de bien plus funky, avec « I want to give you my love » mis en évidence comme un appât. Ces moments d’innovation et de surprise font que les écoutes répétées de Seek Magic sont récompensées.

Mes moments préférés viennent à la fin, cependant, avec les deux dernières pistes, Plain Material et Run Out. Le premier est un rock électro Cure-esque qui se fait rattraper par blips et synthés épais, l’autre un down-tempo instrumental qui amène à une conclusion distordue, mais sans jamais perdre le fil, c’est-à-dire une séquence d'accords de guitare qui lie le tout.

J'ai commencé cette chronique en évoquant combien j'aime écouter de la musique pendant que je voyage, mais il serait plus juste de terminer en suggérant Seek Magic est un disque fait pour le voyage. C'est le genre d'album qui ne vous donnera pas tout d’un seul coup mais qui se révèle si vous l'emportez ailleurs avec vous. C'est de la musique pour ces moments particuliers où l’on peut vraiment être attentif.

Seek Magic fait pénétrer dans un endroit singulier ; un monde disco-club synthétique de fantaisie, avec Dayve Hawke qui pose sa voix comme un cheveu sur la soupe. Ca ne manque pas de charme. L’air de rien, l’artiste originaire de New Jersey ne cesse d’emprunter des nouvelles directions, plus étonnantes les unes que les autres, ne cédant jamais complètement à la léthargie. Sa torpeur et l’apparente paresse qui caractérise son mélange nostalgique de sonorités à l’esthétique eighties et de collages sincères est source de micro-exaspérations autant que la raison d’ y retourner, subjugué par son originalité de ton. Ses méthodes évoquent Bradford Cox, de Atlas Sound. Seek Magic est peut-être facile à détester, en y jetant une oreille distraite, mais il y a tout un monde à explorer derrière son aspect légèrement décrépit. L’existence d’un deuxième disque contenant l’instrumental de 22 minutes Treeship dans quelque édition anglaise de l’album confirme que Hawke est un talent à surveiller.



vendredi 26 mars 2010

Goldfrapp - Head First


Le moins qu’on puisse dire, c’est que le revirement de Goldfrapp sur ce disque fait son petit effet, après qu’on les ait laissés dans les volutes synthétiques faussement pastorales de Seventh Tree (2008). Sur Head First, à priori, rien n’est dissimulé, ni suggéré ; Alison est à nouveau en talons hauts, mais en combinaison rose cette fois, et je crois que ce ne serait pas lui rendre service que de la comparer à Madonna (elle évoquera le cas de la chanteuse en expliquant que, tandis que celle-ci s’entoure de personnes compétences pour façonner un disque, Goldfrapp écrivent et produisent tout eux-mêmes, à la manière d’artisans du son - cette distinction vaut son pesant d’or à l’écoute de Head First.) Ce n’est pas la première fois que le duo cherche à nous faire perdre la tête (Supernature et ses dérives glam), mais cette fois-ci, la pilule est dure à avaler parce que c’est quand même les années 80 sans frein, pour la plus grosse partie du disque. Jump, de Van Halen, est fréquemment remis sur le tapis pour évoquer l’imposture d’un titre comme Rocket.

Ecouter le disque en entier, la première fois au moins, provoque un certain malaise. Mais tandis que les choses avancent, on ne peut s’empêcher à tout un tas de références, et ce n’est pas aux années 80 que je fais allusion. A mon sens, cette époque est bel et bien enterrée, car Goldfrapp continue à faire de l’art – à la façon éhontée qui les a toujours caractérisé, depuis l’introduction même de leur tout premier morceau, Lovely Head. On se croyait dans la bande originale du Bon, la Brute et le Truand, avant qu’un twist, un retournement, comme ceux auxquels nous sommes habitués de le part du duo joueur depuis lors, transforme l’intro picturale en plage langoureuse et habitée d’une fine trame électronique. Leur identité s’est liée irrémédiablement à l’aspect rétro de leur son, après qu’il aient vendu des centaines de milliers de Supernature (2005). Head First n’est alors qu’un genre de nouvelle étape décisive ; car s’il ont assumé leurs déguisements de récupération autant que l’expression d’une sensualité glauque, voire d’une sexualité libertine, il leur restait à se jouer de leur propre cadre en forçant le trait. Afin de ne pas reproduire Supernature ? Peut-être, mais pourtant Rocket ou Believer, les deux premiers titres du disque, auraient pu être récupérés par tous les dance-floor et les patinoires du monde – s’il ne le font pas, leurs remix le feront.

Qui va acheter ce disque ? Je suppose que le profil type a un peu changé depuis 2005. Head First ressemble à un objet pour musicologues, ce que Will Gregory, sinon Alison, sont : des musiciens érudits. Il faut quand même une forme de courage, une audace qui comprend un sens de l’humour non négligeable, pour traverser le magasin et ignorant notamment que les White Stripes ont enfin sorti leur premier disque live, et préférer ce Head First rose et bleu. Mais Goldfrapp s’amuse bien entendu de ce problème de conscience du consommateur habituel : un bon pied dans le rock, une oreille pour la musique électronique à l’occasion, il méprise doucement la plus grosse partie de ce qui s’est fait dans les années 80, à cause de cette production dégoulinante, éprouve un dédain assez important pour le rock progressif de la décennie précédente, à l’exception de Pink Floyd, et n’écoute plus que les descendants du rock à l’état brut, l’école Lester Bangs, punk, hardcore, grunge, le son de la décennie 90, où les claviers firtent mine de disparaître ou presque – Depeche Mode, qui partagent avec Goldfrapp le label Mute, continuent avec Violator dans l’esprit cathartique qui les a lancés.

En découvrant Count Five, dans les années 60 – Head First pourrait bien finalement conjurer toutes les époques et beaucoup d’exemples pour faire parler de lui – Lester Bangs les accusait d’être nuls, et pourtant il les adorait ; musique incompétente et paroles médiocres, avec un seul message répété à l’envi sur tous les titres : je t’aime, est-ce que tu m’aimes ? Les paroles sur Head First sont presque de la même facture – presque fait toute la différence. Cela suffit pour nous donner l’impression que l’on aime détester ce disque, dans les trois premiers morceaux au moins. Les paroles de Shiny and Warm ont une autre portée, et le disque se transforme lentement, avec Dreaming et Head First plus froids ou Shiny and Warm aux accents de Suicide ou de krautrock. On se rend compte de la supercherie ; ce n’est pas un disque idiot, ni même volontairement idiot, mais plutôt un album qui sous couverts acidulés continue la réflexion du duo et donne à Alison des atours toujours plus convaincants. En réalité, les morceaux ont une qualité ambivalente, ils donnent l’impression d’être immédiatement assimilables, alors qu’en réalité ils contiennent autant de références au groupe lui-même, de contours flous, que de références explicites. Et c’est ainsi qu’il exercent un attrait tout particulier, une sorte de charme intellectuel – sans compter que leur brute efficacité peu devenir une nouvelle inspiration ailleurs. A ce propos, leur maîtrise sonore n’a jamais été aussi évidente ; alors que Felt Mountain et Black Cherry accusaient des manières débutantes, que Supernature et Seventh Tree confirmaient une progression, Head First est enrobé de manière quasi-parfaite.


  • Parution : 22 mars 2010

  • Label : Mute

  • Producteur : Goldfrapp

  • Genres : Synth-pop

  • A écouter : Rocket , Believer, Shiny And Warm




    • Appréciation : Méritant

    • Note : 7.25/10

    • Qualités : fun, audacieux, soigné

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