“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

Affichage des articles dont le libellé est R. Stevie Moore. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est R. Stevie Moore. Afficher tous les articles

dimanche 9 avril 2017

R STEVIE MOORE & JASON FALKNER - Make It Be (2017)




O
ludique, extravagant, vintage

Power pop, lo-fi

Un album qui agite les neurones et donnera envie à ce qui ne le connaissaient pas de sonder R Stevie Moore - ou pas. Dans sa cinquième décennie de musique, le chantre de l'amateurisme pop, dont certaines mélodies ont été capables de rivaliser avec les groupes les plus doués, mérite sa place dans votre set-list. Il s'occupe seul, ne demande presque pas de soins. Et il peut ramener à la maison un ami de temps à autre. Une fois que vous aurez fait l'expérience du résultat, vous n'aurez plus rien contre. L'un pondéré et l'autre hyper spontané, encore précoce à son âge, la paire Falkner/Moore semble profitable aux deux d'entre eux, et en résulte un album qui ne se résout jamais. « I accept the risk of nocturnal emissions. » chante Moore sans bonhomie, pour une fois, sur le monocorde That's Fine, What Time ?

Make it Be passe avec vous un contrat de réciprocité que vous seriez bien en veine d'accepter. Ou bien ça vous ferait rater I Am The Best For You, capable de dresser les cheveux sur votre tête. Falkner use au mieux de l'excitation de Moore en lui adjoignant des power-chords. Ce n'est comparable à rien de charitable, mais ils ne sont pas là pour s'excuser. La participation de Falkner s'apparente tout du long à une forme de connivence enchantée, voir par exemple Another Day Sleeps Away. Ailleurs, le pastiche ridicule de Stamps précède l'excellent pouvoir sixties de Horror Show, à écouter aussi fort que les Who pour chasser les forces du mal tentant de s'installer face à chez vous (sous forme d'affiches hideuses préparant l'élection présidentielle). Dans ces cas là, on a toujours envie de voter pour le plaisir de l'instant.

R Stevie Moore puise sa meilleure énergie dans la décennie de la libération sexuelle, et joue du contraste de toutes ces libertés suggérées et de paraître un nerd enfermé dans sa chambre en train de compulser sa guitare et l'informatique musicale. La culture du sample et du loop l'avait éloigné peu à peu de l'écoutable. Il démontre qu'il sait toujours faire dans l'ambivalence avec le très réussi I Love Us, We Love Me. Il ne change pas sa manière de procéder : s'il a envie de caser une reprise de Huey Piano Smith and the Clowns sur son album, il le fait. Don’t You Just Know It nous ramène à la fête et à la rue mieux que les Doors de Strange Days, et montre un disque bien nommé, faisant exister le tracklisting absurde que d'autres ont à peine osé imaginer.

Inutile d'être trop précis quant à qu'il convient de dénoncer, noblesse et respectabilité, quand on est capable de finalement faire converger l'auditeur, par des mimiques et l'énergie consumée, dans une sphère intime où se devine la révérence profonde envers des groupes comme Big Star et Thunderclap Newman. Même dans le lo-fi, cette classe au son écorché, les chansons ont la possibilité de devenir intemporelles si elles sont bien conçues à l'origine. En témoigne Play Myself Some Music, réenregistrée maintes fois par Moore et reprise ici par Falkner. Elle est la preuve ravivée du triomphe de cette esthétique pop différente.

« We got to get out of here if it's the past thing we ever do ! » braille Moore d'une voix de pochard. Politique, paranoïa, pollution, tous les sujets ennuyeux présumant la disparition lente et certaine de notre humanité sont moqués comme d'affreuses bondieuseries. On perdrait notre temps à argumenter. Il y a un esprit de fun et de liberté, une envie de tout bazarder qui nous gagne, dès l'entrée en matière I H8 PPL (lire I Hate People) et c'est un sentiment enivrant.

mercredi 18 janvier 2012

R. Stevie Moore dans les années 80


Voir aussi mon article R. Stevie Moore dans les années 70
Voir aussi ma biographie de R. Stevie Moore
Voir aussi ma chronique de Advanced
Voir aussi le live report de r. Stevie Moore au Cri de la Mouette à toulouse

genre : rock alternatif, new-wave

Les années 80 furent le momentMoore se rapprocha le plus de la notoriété. Sur des disques comme Crises (1983) ou What’s the Point ?!! (1984), c’est aussi le moment où l’amertume à peine ressentie sur ses disques précédents se transforma en quelque chose de plus raide et austère. Sur ces albums, le musicien semblait plus qu’auparavant porter sa dissidence en bannière. Si un album de sa discographie a pu influencer pour la cohérence de sa trame de fond, c’est l’incisif What’s The Point ?!!, paru chez Cunéiform, l’un de ses petits labels quoi travaillèrent à éditer le travail de Moore pour lui donner une nouvelle cohésion. Le plaisir de Moore à inventer et à jouer avec les codes, ainsi que le voile kitsch qui recouvre une curiosité comme la vidéo pour Conflict of Interest, brouillent son rapport à l’adversité. Comme le notait Jack Barron dans la revue Sounds en 1984, « Le titre est un indice. C’est un disque sur la dépression dans la tradition des songwriters, la seule différence étant qu’il ne s’apitoie pas sur son sort. Plutôt que cela, What’s the Point ?!! est le sentiment d’un homme qui a ses problèmes sans avoir perdu son sens de l’humour. »

A début des années 1980, Moore prit le chemin du studio, pour le plaisir de changer de pratique, mais sans discriminer ses précédents disques. Pour lui, les sons les plus étranges et crasseux vaudront toujours les morceaux pop les mieux enregistrés qui figurent sur Glad Music.

Ses moments les plus kitsch ont paraît t-il donné naissance au courant chillwave, ce genre qui mélange la sensibilité indie et l’amour premier degré des sons de synthétiseur. Une chanson appelée There is No God in America (sur Crises) n’aurait pas du faire échapper Moore à son destin d’iconoclaste punk brillant et de premier couteau de la new-wave. Sur Glad Music (1985) figure la version définitive de Part of the Problem. Parfois saluée comme la meilleure chanson pop de sa carrière, elle sera décrite ainsi par Barry Mclheney du Melody Maker : « aurait pu être de ces quelques moments mémorables si seulement Stevie ne se sentait pas obligé de pratiquer une demi-douzaine de styles et le même nombre de changements de tempo en l’espace de cette seule chanson. » Le même commentateur se montra enthousiaste à l’endroit de Going Down the Way (What’s the Point ?!!), une descente garage, avant de conclure « Faire la même chose vous-même ne serait pas une mauvaise idée. »

Au moment de sa sortie, Teenage Spectacular (1987) fut décrit par Moore comme ‘le projet le plus divertissant de ma carrière’. Des albums de qualité comme Glad Music ou Teenage Spectacular montrent en effet que les années 80 pouvaient se montrer positivement divertissantes, pour Moore comme pour nous. La grande qualité de son de ces derniers disques poussera certains fans habitués au bruit de la bande sur le traditionnel quatre-piste à crier à la trahison. « I love you too much to care about me », chante Moore sur I love you too much to bother you, comme s’il devait prouver sa sincérité. Outre les collages sonores détonants comme un Revolution 9 saucissonné (Non Sequitur) et la tranche de faux broadcast qui est surtout un prétexte à jouer un rythm and blues irrésistible (On the Spot, un inédit), le disque marque par son introspection épisodique, sur l’inoubliable No Know et son ambiance de western spaghetti (une chanson très originale pour Moore), comme sur le long instrumental The Crippled Mind of a Modern Man, qui est bourré d’harmonies magiques. En 1987, si vous aviez écouté Pleased to Meet Me des Replacements, Document de R.EM., Teenage Spectacular le faisait aisément aux côtés des derniers Cleaners From Venus, Mekons ou 10,000 Maniacs.

mardi 17 janvier 2012

R. Stevie Moore dans les années 70


Voir aussi ma biographie de R. Stevie Moore

Dans les années 1970

Il pose la base de ses meilleures chansons, celles qu’il réenregistrera abondamment par la suite. Son aventure commence avec Phonography (1976, voir biographie) et continue, avec une productivité légendaire. Un journaliste du Trouser Press suggérait en 1978 de confisquer les studios dignes de ce nom à ces feignants de Fleetwood Mac (ils n’avaient pas sorti d’album depuis au moins deux ans !) pour les laisser à la disposition de R. Stevie Moore. Jusqu’en 1978, les albums de Moore apparaissaient comme une relecture de ce qui se faisait au milieu des années 70, dans la gueule de bois de l’ère Beatles, et alors que des musiques plus dures, plus ambitieuses voient le jour, comme le rock progressif, mues par un désir grandissant de se démarquer de leurs homologues toujours plus nombreux. La musique de R. Stevie Moore reflète cet essor culturel, cette volonté d’indépendance et de différence. Dès Phonography (1976), il est évident que Moore ne sera pas une imitation ou une somme de ses influences, mais qu’il projette une sensibilité particulière, un peu contrite, dans son art.

"Un artiste « dadaïste », selon ses propres mots"

Enregistré comme les autres albums de cette période de façon semi-professionnelle, relativement oublié depuis des albums tels Glad Music (1985) ou Teenage Spectacular (1987), Swing and a Miss (1977) surprend par sa consistance, sa variété, la qualité de ses mélodies (Manufacturers ou Love is the Drug, qui agit comme s’il s’était injecté ABBA dans le bras qui joue les accords et Roxy Music dans l’autre). Il joue la quintessence du musicien et embrasse même ses inspirations dans un ces mises en abime aussi judicieuses que sincères qui font la marque d’un artiste « dadaïste » selon ses propres mots, c'est-à-dire capable de réinterpréter le monde en en assemblant des parties successives. Le fait que Moore appelle directement son auditeur, sur fond d’extrait de TransEurope Express, à se procurer cet album de Kraftwerk, laisse penser qu’il est plus révérencieux qu’on ne pourrait le croire.

Au moment de Delicate Tension (1978), toujours publié par son oncle Harry Palmer sur ses propres HP Recordings, les collections hétéroclites trouvent leur cohérence dans une démarche pop-rock séductrice. Les overdubs, ce procédé qui constitue à réenregistrer plusieurs pistes de voix et à les superposer, est utilisé avec une intelligence maniaque, un signe distinctif du son de Moore. Le psychédélisme brut et la solitude du musicien au travail rappelle Syd Barrett au moment de The Madcap Laughs (1970), sur l’acoustique Norway notamment. On songe à d’autres moments au David ‘mais qui n’a-t-il pas inspiré ?’ Bowie de Let’s Dance avant qu’il ait écrit Let’s Dance, à Kevin Ayers de Soft Machine et même à Pink Floyd sur un morceau comme Zebra Standards. A la fin de ce morceau, l’extrait d’une discussion radiophonique où l’on entend un admirateur de Moore reconnaître : ‘He’s so spectacular and seems to say all the right things ».

Cool Daddio, Funny Child, You are Too Far from Me, illustrent combien cette période fut riche d’un potentiel que Moore allait ensuite ré exploiter. Outre la parfaite Don’t let Me go to the Dogs (ce n’est pas un inédit mais elle a été retravaillée), le post-punk Don’t Blame the Niggers marque les esprits. « I hate the disco/i despise the fashion » récite Moore d’une voix atonale. Son titre risqué était une façon pour Moore de s’indigner du racisme s’immisçant jusque dans le show business. Il écrase aussi les Bee Gees. Suivit, dans la même année, Games and Groceries, l’un des albums les plus populaires de R Stevie Moore, même s’il le fut sans doute grâce à la meilleure exposition de l’artiste après Delicate Tension et le disque qui l’a précédé et qui lui est comme un frère, Swing and a Miss.

lundi 12 décembre 2011

R. Stevie Moore (2) - le RSM Cassette Club, etc.


En 1981, alors qu’il venait d’enregistrer son premier album au sein d’un studio, Clack ! (1980), R. Stevie Moore prit une décision importante pour sa carrière et un fit investissement à long terme en créant un aspect nouveau de sa notoriété ; le RSM Cassette Club. Il rendait ainsi accessibles son vaste catalogue de travaux faits maison sur ce nouveau format populaire et bon marché, la cassette audio, peu avant la naissance du CD. « J’écrivis une lettre et à ma grande joie je reçus un paquet par la poste, avec trois cassettes et une lettre très sympa de l’artiste lui-même. », se souvient Alfred Boland dans l’interview de juin 2000 (voir première partie de l'article). Et de préciser : « Les cassettes étaient incroyables, j’avais imaginé qu’elles auraient beaucoup de morceaux que j’avais déjà entendus sur les albums que j’avais achetés et qu’il s’agissait de morceaux insuffisamment bons pour figurer sur un disque. A ma grande surprise elles étaient aussi bonnes que les albums eux-mêmes. Et il y en avait 247 disponibles sur son site. »

Le voir vendre des cassettes encore en 2011, lors de ses concerts, montre bien leur importance dans l’esprit du musicien. En outre, il sait qu’elle incarnent un esprit particulier tel que le recherchent certains de ses auditeurs. R. Stevie Moore, naturellement chaleureux avec quiconque s’intéresse à sa musique, a un lien particulièrement fort avec eux ses plus anciens fans. Ses relations épistolaires amicales et sa façon de vendre sans intermédiaire ont permis cela. C’est ce qu’il recherche encore en s’établissant, au tournant des années 2000, sur internet, en y établissant et y entretenant lui-même le RSM Cassette Club et plusieurs sites consacrés à sa musique et à sa memorabilia. Internet a réaffirmé sa conviction envers sa capacité à se promouvoir et à se publier sans aide.

Comme le vinyle, les cassettes, contrairement aux CD audio, profitent d’un son analogique que favorisent encore certains mélomanes lorsqu’ils écoutent un disque. La relative longueur des albums de Moore, autour de soixante minutes, est entraînée par l’utilisation de ce format. Les cassettes remontaient jusqu’en 1968. Il confiait en 1987 ces propos à son futur collaborateur Yukio Yung, qui travaillait alors pour l’organe anglais Underground Magazine : « Je veux que l’image que je donne soit complète. Etant un collectionneur de disques et quelque chose comme un historien, affamé de toute version ou prise alternative, je voulais être totalement honnête et TOUT rendre disponible – la plupart des cassettes sont séquencées, aussi bien que sorties, par ordre chronologique, donc c’est un peu comme ouvrir un journal. » Pour certains, c’est là l’erreur qui a valu à R. Stevie Moore de rester globalement pauvre tout au long de sa carrière, même lorsqu’il a cherché a attirer davantage l’attention. « Moore se tire une balle dans le pied en inondant le marché avec beaucoup trop de musique. » remarquait un journaliste. « J’aimerais qu’une maison de disques sorte une sélection de chansons une fois par an tout en lui permettant de continuer à enregistrer artisanalement. C’est un trésor national et il mérite mieux que ce qu’il a. » Moore prend la tangente : « Voulez-vous le greatest-hits de Beethoven, ou faire quelques recherches ? Demander autour de vous ? Expérimenter ? »

Plus que la quantité, c’est la diversité de sa production qui rebute depuis quatre décennies les labels importants. Cependant, à force de clips télévisés bon enfant dans les années 80, puis grâce à l’accès à une reconnaissance plus durable à travers sa nouvelle visibilité sur internet, un nombre croissant de maisons de disques audacieuses s’intéressèrent à R. Stevie Moore et envisagèrent la possibilité de lui proposer un enregistrement ou un simple rachat de licence pour publier quelques morceaux de son vaste catalogue.

En qualité de pionnier en la matière, le label parisien New Rose Records fit paraître en 1984 une compilation sous la forme d’un double album épique et dévergondé, Everything You Always Wanted to Know About R. Stevie Moore But Were Afraid To Ask. Ce fut une nouvelle étape importante dans la reconnaissance du musicien puisque New Rose le décrivit comme “l’un des meilleurs songwriters de tous les temps”. Chantilly Lace, une reprise new-wave suggestive de J.P. Richardson, eut un succès suffisant pour que Moore soit accueilli en France avec un enthousiasme inattendu lors de la visite promotionnelle qui suivit. Le très new-wave I Just Wanna Feel You était aussi bien de son époque, et par le biais de laquelle Moore (re)découvrait son sex-appeal. C’est amusant que le label lui ait donné l’accolade de meilleur songwriter tout en faisant en sorte que la lubrique Chantilly Lace soit le single diffusé pour promouvoir la compilation, plutôt qu’une chanson personnelle de Moore telle que I Wish i Could Sing ou I Wanna Hit You. New Rose avait décidé de présenter le musicien comme un cas aussi délirant que sulfureux. IL fallait se plonger plus avant dans le disque pour s’apercevoir qu’il savait parfaitement balancer les sentiments sincères avec les provocations amusantes, sans se départir d’une gravité en filigrane.

Le musicien continue dans les années 2000 donner licence pour l’utilisation de son travail, que ce soit dans le cadre de compilations ou d’albums plus ou moins originaux. La label Cherry Red, notamment, a produit et largement distribué deux compilations, Meet the R. Stevie Moore ! (2008) et Me Too (2009). R. Stevie Moore collabore avec de nombreux musiciens underground dans lesquels il peut reconnaître une part de lui–même : Ariel Pink, Mike Watt, Jason Falkner, Eric Matthews, Penn Jillette, Dr. Dog, MGMT, Mark Vidler, et d’autres. Il choisit l’année 2011 pour s’embarquer dans sa première tournée, notamment en Europe, accompagné du jeune duo New-Yorkais Tropical Ooze. Comme pour le nouvel album, Advanced (2011), dont Moore est particulièrement fier, la tournée pourra se concrétiser grâce à la plate-forme de recueil de fonds Kickstarter – une première pour un self-made man.

dimanche 11 décembre 2011

R. Stevie Moore (1) "Phonography"


Comme il aime le rappeler lui-même, Robert Stevie Moore est le fils du bassiste de session légendaire Bob Moore (né 1932). Bien qu’il ait également joué avec Elvis Presley à un certain point de sa carrière, Bob Moore ne doit pas être confondu avec Scotty Moore (né 1931), le pionnier de la guitare présent sur les Sun Recordings (1953-1955) du même Elvis. Il y a une mauvaise chose à porter un nom aussi répandu : on notera aussi que ces deux Moore-là avaient presque exactement le même âge. La confusion que l’on faisait déjà à l’époque entre ces deux musiciens amenèrent peut-être le jeune R. Stevie Moore à s’intéresser autant aux albums country de son père qu’au rockabilly de l’autre Moore, celui qui façonna That’s All Right Mama, Good Rockin’ Tonight, Baby Let’s Play House et Mystery Train. Scotty Moore combina des éléments de country et de rythm & blues, a ajoutant de riches harmonies grâce à une amplification plus lourde. Son phrasé concis et affuté complétait parfaitement la voix de Presley, et il continua à jouer auprès de lui jusqu’à la fin des années 60, son travail culminant avec les premiers albums pour RCA et les chansons Hound Dog, Jailhouse Rock ou Too Much, entre autres.

L’effet qu’eut la musique de Scotty Moore sur R. Stevie, né en 1952, n’est que suppositions. En revanche, le travail de son père, l’inspira sans aucun doute directement. Bob Moore, qui fut opérationnel dès l’âge de dix ans, est tout simplement l’un des musiciens les plus enregistrés de l’histoire de la musique. Installé à Nashville, il fut très souvent présent pour l’émission de radio live locale, Grand Ole OPry, émission qui se targue aujourd’hui d’être la plus ancienne au monde encore en activité. Moore a ainsi posé les bases de milliers de chansons de country. Investi dans de nombreux enregistrements historiques, il participa aussi à des projets plus originaux en compagnie de musiciens tout aussi talentueux ; il tourna par exemple au bluegrass progressif, si cela devait exister, en compagnie du violoniste virtuose Scotty Stoneman au milieu des années 1970, alors que son fils enregistrait The Winner et autres joyeusetés. Il fut aux côtés de Jerry Lee Lewis, Willie Nelson ou plus tard Bob Dylan, et d’artistes plus obscurs tels que le songwriter cynique Henson Cargill. La chose la plus remarquable que Bob Moore composa sous son propre nom, Mexico, fut un hit pour le label Monument en 1961.

Il y a pire qu’un endroit comme Nashville pour grandir, entouré de musiciens comme l’était le fils de Bob Moore. Cela signifie qu'il était d’autant plus difficile de se démarquer du lot. Par opposition à la carrière très traditionnelle de son père, celle de R. Stevie Moore allait être marquée par un comportement nouveau qui deviendrait rétrospectivement la base de la façon d’être du musicien ; nourrissez-vous de tout et réinterprétez-le sans délai et sans intermédiaire. R. Stevie Moore a ainsi pour mérite d’avoir enregistré directement ses premières inspirations sur un 4-pistes, et d’être resté à ce processus un peu trop longtemps pour que ça ne soit qu’une question de moyens. Il incarne pour cela, aujourd’hui, une certaine forme de liberté et est cité comme influence directe par de nombreux musiciens.

R. Stevie Moore eut son premier morceau commercial à l’âge de sept ans, lorsque Bob Moore le fit chanter But You Love me Daddy en compagnie du chanteur country Jim Reeves. Dix ans plus tard, le morceau devint un hit single en Angleterre. A travers le travail de son père, et, symboliquement, cette chanson précoce, il lui semblait sans doute avoir vécu le succès par procuration, et c’est pourquoi Moore eut très rapidement cette démarche progressive, exploratoire, cette écriture en mouvement, comme s’il cherchait déjà à renouer avec ses propres aspirations, dès le départ de sa carrière. Il travailla pour son père comme musicien en studio, et comme assistant au sein de sa maison de disques, Mimosa Music. En réaction à sa médiocrité dans ces emplois, il commença à développer un intérêt pour des styles moins traditionnels que la country et le jazz be-bop de la côte ouest, écoutant les hits du top 40. Sa frustration, peut-être, le conduisit à devenir mélomane avant tout. « Bartok. XTC ? Fabian. Mingus ? Sparks. Ray Stevens ? Public Image LTD. Asylum Choir ? George Jones. Oasis ? Allen Sherman. John Lee Hooker ? (Combien en voulez-vous ?) The Move. Presley ? The Troggs. James Brown ? Cobain. Sinatra ? Shaggs. Pet Sounds ? Pet Shop Boys. Roxy Music ? Patsy Cline. Zappa ? Crappa. J’ai été esclave de toute musique depuis 1955. » Ce compte-rendu, dans un interview révélatrice menée par Alfred Boland du webzine Perfect Sound Forever en juin 2000. On comprend à quel point il est insensé de vouloir affirmer que Moore s’est inspiré de tel ou tel groupe en particulier.
Fondant un groupe, The Marlborough, qui n’allait pas durer, il commença dès 1966 à poursuivre son idéal de one-man-band pop et excentrique. Il pratiquait déjà la guitare, la basse, les claviers, la batterie et son écriture de chansons dans une forme d’artisanat dont les règles n’allaient plus changer jusqu’à aujourd’hui. Son oncle Harry Palmer l’encouragea et lui apporta son aide jusqu’à son émancipation complète.

Les premiers résultats tangibles arrivèrent avec Phonography en 1976. produit par Harry Palmer sur son propre label HP Recordings, ce disque validait la décision de Moore de quitter l’Université cinq ans auparavant.
Déjà à l’époque, les scènes punk et new-wave de New York s’approprièrent cet album artisanal et éclectique. L’incrédule Ira Robbins, de Trouser Press, déclarait en 1977 : « Quelque part à Nashville, est assis (dans une baignoire) un jeune garçon du nom de R. Stevie Moore. Dans son salon, deux postes enregistreurs sont mis en place. Des micros et des câbles sont répandus partout. En l’espace de quelques années (1974-1976), notre héros s’assied avec ses enregistreurs et (tout seul) met sur cassette une série de morceaux contenant beaucoup de ses talents musicaux. Ce disque est une distillation de quelques-uns d’entre eux, mixés avec quelques discussions et narrations avec le vénérable Mr. Moore. Le résultat est une collection outrageuse de bribes de génie qui sonnent, par moments, comme Thunderclap Newman, Todd Rundgren, et le Bonzo Dog Band. La qualité du son n’est pas comme qui dirait spectaculaire, mais ça vous donne une idée, et l’écouter est très divertissant, comme tout les staff de Trouser Press peut en attester. » Avant de conclure : « Ne vous dépêchez pas d’aller chercher Phonography. Il va vous trouver ».

Phonography est le véritable départ d’une carrière d’un genre nouveau. L’excitation perceptible de la journaliste est en outre révélatrice de tout ce que l’artisanat de R. Stevie a de différent, et qui nous semble si naturel d’entendre chez d’autres artistes aujourd’hui ; cette façon d’alterner ‘véritables’ chansons, bribes diverses de conversations et autres échantillons de jingles empruntés à la radio ou à la télévision, comme le plus brut des reflets de la culture populaire de son temps. Cette aisance à jongler entre expérimentation rudimentaire et compositions sophistiquées. Comme ce sera démontré par la suite, les ouvrages de Moore sont des instantanés qui peuvent être remodelés selon ce que les temps lui réservent. Journalistes et fans se passent le mot encore aujourd’hui sur le potentiel de Moore et de ce disque. En 1996, le magazine américain Rolling Stone place Phonography dans une liste des 50 albums indie-rock les plus influents. En 2001, Stewart Mason écrivait pour Allmusic : "Comme une version one-man-band du White Album qui serait croisée avec le Zappa de la fin des années 60. » Avant de remarquer « Juste quand l’album semble désespérément auto-indulgent et bizarre, Moore vire soudainement vers quelques unes des pop songs les plus douces et entêtantes des seventies pré-punk. Cette dichotomie est ce qui fait de Phonography un disque spécial ». Mason décrit ainsi les dynamiques qui sous-tendent tout bon album de R. Stevie Moore depuis ce jour.



mardi 6 décembre 2011

R Stevie Moore - Advanced (2011)

Parution : juillet 2011
Label : 2000 Records
Genre : Pop alternative, Rock alternatif,
A écouter : Pop Music, Theorem, You Don’t Have to Worry About my Love, Carmen is Coming

°°°
Qualités : Doux-amer, sensible, psychédélique, varié, culte

Depuis les années 80, chaque nouveau disque de R Stevie Moore, père de l’enregistrement artisanal de morceaux rock et pop dont le CV musical remonte aux années 60, recycle ses principes de composition et ses thèmes de prédilection, à la recherche d’une quintessence qu’il atteint, grâce à son talent, presque systématiquement, mais parfois sans concision. A ce titre déjà, Advanced, qui ne présente « que » quatorze morceaux, est particulièrement réussi.

Financé par le recueil de fonds à l’américaine de Kickstarter, publié par le label toulousain 2000 records en France, ce disque s’inscrit, contrairement à d’autres productions récentes, dans la grande tradition du musicien. C'est l’occasion de jeter un œil sur ses dernières années de carrière. Moore confère un contrôle de qualité strict à des albums comme Consciencious Objector (2004), Far Out (2004) ou Me Too (2008), une chose remarquable quand on sait que sa productivité le place à la tête de plus de 400 enregistrements (parmi lesquels il convient de séparer les albums conçus et revendiqués comme tels des collections de chansons variées). On peut aussi apprécier le fait que, malgré les collaborations – celles avec le londonien Yukio Yung alias Terry Burrows par exemple -, les disques de Moore n’ont pas perdu une once de personnalité en trente ans, au contraire. Si quelqu’un comme Yung a un appétit apparemment insatiable pour les projets papillonnants, Moore ne cesse de développer son propre répertoire avec une voracité et une passion à peine amoindries par les années, ce à quoi il faut ajouter les tournées incessantes. Plus le temps passe, et plus il sait injecter dans un disque juste ce qu’il faut de dérision, de refrains pop, de langueur amoureuse et de signatures rythmiques originales, avec une énergie et une sincérité constantes.

Advanced est parfaitement équilibré, le fruit du travail d’un concepteur d’albums, d’un artisan chevronné du disque comme entité de création. Quand il prépare un album, Moore est toujours dans une dynamique de création psychédélique joviale. Il sait ce qu’il veut y insuffler, non seulement dans la forme, crossover – deux chansons qui volent à McCartney ce qu’il n’a jamais fait, du rock n’roll, un couple d’inventions sidérantes, des sonorités dépoussiérées et des errements instrumentaux aussi lumineux qu’emprunts d’humilité – mais aussi sur le fond, du point de vue des sentiments exprimés. Et peut importe qu’il s’agisse de compositions vieilles d’il y a quarante ans ou de nouvelles compositions. Elles sont toutes, grâce à l’habileté de Moore, placées sur un pied d’égalité.

Malgré les habitudes, Advanced n’est presque jamais prévisible. Theorem nous séduit par sa liberté psychédélique, la fraîcheur de ses voix enchevêtrées doucement saisies par des instruments à cordes. Plus loin, Carmen is Coming ressuscite la passion de Moore pour les riffs efficaces. Pop Music est une chansons ressuscitée, l’un de ces nuggets pop pourtant complexes, ne serait-ce que du point de vue rythmique. You Don’t Have to Worry About My Love et Love is the Way to My Heart sont là pour la candeur toujours renouvelée. Kix Tartar Sauce est un titre instrumental attachant, aux territoires harmoniques familiers. Advanced n’est constitué que de réussites, le secret pour cela étant que la qualité des structures rencontre toujours la qualité de textes toujours baignés de gravité même lorsqu’il se font les plus légers.
http://2000records.com/
http://rsteviemoore.bandcamp.com/album/advanced







samedi 3 décembre 2011

R. Stevie Moore - Concert à Toulouse le 25/11/2011


« Un groupe de filles, j’adore ça ! » s’exclame R. Stevie Moore tandis que les Pumplies, formation pop toulousaine, prenaient la scène du Cri de la mouette et entamaient enfin la soirée. « Je suis un vieux dégoûtant ! » ironise t-il, une bière à la main, avant d’aller filmer. Etre dans les parages du parrain de la soirée a été riche en enseignements, tout comme sa prestation qui a rassemblé dans cette péniche garée sur le canal du midi environ 70 personnes. Cette occasion très spéciale a été organisée en l’honneur des cinq ans du label toulousain 2000 records, petite structure fondée par un certain Stéphane, qui distribue, en vinyle notamment, le nouveau disque de Moore, Advanced. Celui-ci, on ne peut pas l’oublier, est le bon père de toute une scène libre et indépendante américaine.

Look débraillé, lunettes épaisses aux verres noirs rabattables pour passer en mode ‘rocker’ au milieu du concert, barbe nouée et casquette à l’effigie de Nirvana visée sur la tête, R Stevie Moore tournait autour de son stand de merchandising avec discrétion et modestie, très disponible lorsqu’on cherchait à lui adresser la parole. Il regrettera ainsi tout à trac que la jeunesse d’aujourd’hui ne soit pas plus ouverte d’esprit, nous encourageant avec une conviction qui a fait carrière à se nourrir de tout ce qui nous entoure plutôt que d’avoir une ‘vision tunnel ‘ et de nous prendre que ce dont nous sommes ‘nourris de force’. Il se montre particulièrement joueur à la simple idée de ce mot d’argot, ‘swag’ qui rythme les concerts de Odd Future. Un terme qui revendique une façon d’être, ‘the way in which you carry yourself ‘. Il se montrera enthousiaste lorsqu’on propose de le filmer, soutenant qu’il faut ‘tout enregistrer, faire des bootlegs et les vendre’ avec une affection qui trahit sa longue marche pour l’autopromotion. Il suffit de voir ce qu’il a de ‘tout fait maison’ à vendre ce soir : des cassettes à 18 euros de chansons enregistrées en compagnie de Ariel Pink, et dont une photo d’imprimante représentant cet étrange couple intergénérationnel illustre la pochette ; des DVDS à 36 euros contenant 36 albums, soit 922 morceaux, sélectionnés parmi les quelques 400 et des poussières que compte la discographie quasi mythologique de Moore ; son dernier album dans une variété de formats, à ne jamais déballer car Moore a pris soin de dédicacer le film plastique qui les emprisonne.

R. Stevie Moore en est à sa deuxième tournée européenne de l’année. Il a fait énormément de concerts, mais peut-être n’a-t-il pas tellement l’habitude d’un lieu si réduit ; avec lui, le batteur et le guitariste inspirés du duo de Brooklyn Tropical Ooze donnent une densité électrique aux classiques de son répertoire que Moore va interpréter une heure durant. Le set, presque conceptuel et un peu délirant – Moore enfile un pantalon type pyjama avant de prendre son essor sur scène, dans des conditions étriquées – sera construit en deux parties, entre lesquelles Moore interprète seul à la guitare un couple de morceaux dont un génialement chaotique Seafood, (dont le nom véritable est inconnu, mais qui commence notamment par 'Seafood, crabs and lobsters'...) entre Davy Graham et Weird al Yankovic. Le reste du temps, quand Moore ne se lèche pas le bras ou qu’il ne reprend pas son souffle dans l’escalier backstage, il revisite Conflict of Interest, un titre au origines disco devenu blues, et ses incontournables Play Myself Some Music, Irony, Sort of Way ou I Like to Stay Home, tout en mimant les émotions que lui procurent ces morceaux, offrant un spectacle aussi grotesque que touchant. Sa voix, explorant plusieurs registres entre falsetto et grognement guttural, est impressionnante. En ce qui concerne Advanced, ce sera Carmen is Coming, Theorem ou Kix Tartar Sauce. On peut cependant considérer que Moore était ici pour promouvoir la sortie de son récent best-of, Meet the R. Stevie Moore. Tropical Ooze accompagnent avec une puissance incisive.

Moore est en total décalage, à la fois lunatique et féroce, clownesque et professionnel. Au moment de The Winner, il tourne son lutrin vers le public, apparemment décidé à ce que les premiers rangs lisent les paroles de la chanson qui y sont disposées. « he spends his life in a box/of ideas he can use/but every night you can find him alone/a loser”. C’est à la fois touchant et euphorisant. Hirsute de dégoulinant, Moore quittera la scène, traversera le public et s’échappera de la péniche pour ne plus laisser de trace, courant même au-devant de ses derniers poursuivants. Pour ceux qui ne le connaissaient pas, il ont cru voir des bouts de Franck Black, Daniel Johnston et Sir Paul McCartney simultanément, et ils sont décidés à ne pas laisser filer le un tel objet de culte.






Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...