“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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dimanche 9 avril 2017

R STEVIE MOORE & JASON FALKNER - Make It Be (2017)




O
ludique, extravagant, vintage

Power pop, lo-fi

Un album qui agite les neurones et donnera envie à ce qui ne le connaissaient pas de sonder R Stevie Moore - ou pas. Dans sa cinquième décennie de musique, le chantre de l'amateurisme pop, dont certaines mélodies ont été capables de rivaliser avec les groupes les plus doués, mérite sa place dans votre set-list. Il s'occupe seul, ne demande presque pas de soins. Et il peut ramener à la maison un ami de temps à autre. Une fois que vous aurez fait l'expérience du résultat, vous n'aurez plus rien contre. L'un pondéré et l'autre hyper spontané, encore précoce à son âge, la paire Falkner/Moore semble profitable aux deux d'entre eux, et en résulte un album qui ne se résout jamais. « I accept the risk of nocturnal emissions. » chante Moore sans bonhomie, pour une fois, sur le monocorde That's Fine, What Time ?

Make it Be passe avec vous un contrat de réciprocité que vous seriez bien en veine d'accepter. Ou bien ça vous ferait rater I Am The Best For You, capable de dresser les cheveux sur votre tête. Falkner use au mieux de l'excitation de Moore en lui adjoignant des power-chords. Ce n'est comparable à rien de charitable, mais ils ne sont pas là pour s'excuser. La participation de Falkner s'apparente tout du long à une forme de connivence enchantée, voir par exemple Another Day Sleeps Away. Ailleurs, le pastiche ridicule de Stamps précède l'excellent pouvoir sixties de Horror Show, à écouter aussi fort que les Who pour chasser les forces du mal tentant de s'installer face à chez vous (sous forme d'affiches hideuses préparant l'élection présidentielle). Dans ces cas là, on a toujours envie de voter pour le plaisir de l'instant.

R Stevie Moore puise sa meilleure énergie dans la décennie de la libération sexuelle, et joue du contraste de toutes ces libertés suggérées et de paraître un nerd enfermé dans sa chambre en train de compulser sa guitare et l'informatique musicale. La culture du sample et du loop l'avait éloigné peu à peu de l'écoutable. Il démontre qu'il sait toujours faire dans l'ambivalence avec le très réussi I Love Us, We Love Me. Il ne change pas sa manière de procéder : s'il a envie de caser une reprise de Huey Piano Smith and the Clowns sur son album, il le fait. Don’t You Just Know It nous ramène à la fête et à la rue mieux que les Doors de Strange Days, et montre un disque bien nommé, faisant exister le tracklisting absurde que d'autres ont à peine osé imaginer.

Inutile d'être trop précis quant à qu'il convient de dénoncer, noblesse et respectabilité, quand on est capable de finalement faire converger l'auditeur, par des mimiques et l'énergie consumée, dans une sphère intime où se devine la révérence profonde envers des groupes comme Big Star et Thunderclap Newman. Même dans le lo-fi, cette classe au son écorché, les chansons ont la possibilité de devenir intemporelles si elles sont bien conçues à l'origine. En témoigne Play Myself Some Music, réenregistrée maintes fois par Moore et reprise ici par Falkner. Elle est la preuve ravivée du triomphe de cette esthétique pop différente.

« We got to get out of here if it's the past thing we ever do ! » braille Moore d'une voix de pochard. Politique, paranoïa, pollution, tous les sujets ennuyeux présumant la disparition lente et certaine de notre humanité sont moqués comme d'affreuses bondieuseries. On perdrait notre temps à argumenter. Il y a un esprit de fun et de liberté, une envie de tout bazarder qui nous gagne, dès l'entrée en matière I H8 PPL (lire I Hate People) et c'est un sentiment enivrant.

mardi 17 janvier 2017

IRMA VEP - No Handshake Blues (2017)





O
hypnotique, intense, inquiétant

Rock lo-fi, indie rock

Un solitaire qui sait s'entourer, un illusionniste de la guitare qui semble préférer le défi des espaces confinés, le gallois Edwin Stevens a trouvé dans Irma Vep, son projet en solo, une façon de renvoyer au rock le plus expérimental, tout en faisant de chaque morceau une performance en soi, un moment unique. A Woman Work is Never Done provoque, dès l'émergence de la guitare, à travers un rideau de pluie, une tension qui ira crescendo durant 11 minutes.

Les légendes locales de Manchester DBH apportent entre autres un violon qui branche tout de suite Irma Vep sur des vibrations Velvet Underground, et cela ne fait que se confirmer tandis que les strates bruitistes se superposent. La voix, captée dans un appareillage étriqué, prendre des intonations évoquant Smog, le projet de Bill Callahan, dans la première moitié des années 1990. A Woman Work is Never Done dégage, dans une spirale de guitares ululant comme cent succubes, puis hurlant telles mille banshees, dans la répétition de la phrase qui lui donne son titre, une claustrophobie familière. La batterie, jouée également par Stevens, émet des sons métalliques, pour canaliser le timbre effrayant des grands pionniers du rock punitif.

Les chansons sont plutôt des tentatives, à l'image de la chanson titre, sorte d'ébauche n’existant que pour le plaisir d'un certain son, à la fois spectral, volatile et si intime, qui colle à la peau. La plus courte, Hey You, n'étant pas la moins fascinante, de par sa mélodie. Elle redimensionne ce qu'est une performance live : un grand moment de solitude dans un espace restreint. Le blues dont il est question renvoie à l'austérité de Scout Niblett, par exemple, dans les moments les plus directs, par exemple Armadillo Man. La guitare comme instrument de sidérurgie. Still Sorry est exploratoire dans les sons, glutineux dans sa production, avec juste assez de candeur pour rester suspendu, à la façon d'une chanson de Deerhunter. C'est un rock lo-fi intérieur, confiné.

https://irmavepirmavep.bandcamp.com/album/no-handshake-blues
 

samedi 6 septembre 2014

KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - Oddments (2014)







OO
Garage rock, psyché, lo-fi
attachant, original, vintage

Mettons qu'on invente de toutes pièces un passionné de musique, installé à Paris, qui déciderait de partir mystérieusement pour l'Austraslie, Melbourne. Mettons que ce soit une fille (oui, ça évite qu'on me soupçonne de vouloir partir). Enfin, le groupe qu'elle (ou il) devrait rencontrer d'urgence, voir sur scène live, c'est celui-ci. Pour reprendre les gens de là bas : "These dudes are one of a kind, or seven of a kind, I don't know how many of them there are but regardless, fucking sweet." Oui, ils sont sept. Et 'doux' n'est pas vraiment l'adjectif qui leur irait le mieux. Il sont piquants. Du psychédélisme cru, strident, qui déborde, mais se paie le luxe de ressembler à Pavement, le temps de Stressin'. Pour le reste, on pense du vent de liberté garage des Thee Oh Sees, dont King Gizzard partage la créativité prolifique. De sorciers, ceux-là n'ont pas que le bâton de pluie (il est bien là, sur Homeless Man in Adidas, avec un incursion aussi des oiseaux locaux), mais tout l'attirail mélodique très particulier. Ils utilisent l'électricité comme Captain Beefheart, pour le plaisir de la télékinésie, pour mentir aux sens, produire des formes et des couleurs forcément hallucinées. Work This Time est un morceau incroyable. Ah oui, j'oubliais : le son est volontairement pourri. Heureusement que le son mp3 ne ressemble pas toujours à ça. 

samedi 21 mai 2011

Smog - Wild Love (1995)


Parution : mars 1995
Label : Drag City
Genre : Lo-fi
A écouter : Bathysphere, It's Rough, Prince Alone in the Studio, Chosen One

8/10
Qualités : sombre, fait main, inquiétant, vibrant

Julius Caesar (1993) et Wild Love (1995) laissent penser que le Smog des débuts a été apprécié pour des raisons différentes de celles qui ont porté Callahan de plus en plus à jour, dans le monde entier, jusqu’à aujourd’hui. Même s’il reste relativement peu connu, il l’est par un public raffiné, le profil typique observé en concert étant cette espèce de trentenaires épanouis et à la culture musicale peaufinée. 1993 était une époque où le gros de sa clientèle se constituait d’adolescents américains marginaux. Rien d’étonnant pour un jeune Callahan dont les collages chaotiques et sales étaient inspirés de Jandek, expérimentateur sud-américain typique aux quarante albums et à peu près autant d’auditeurs. La défiance originelle de Smog était en ligne directe avec les frustrations d'une génération locale, friande de ces travaux à la maison faits de trois fois rien qui se mettaient depuis quelque temps à susciter l’espoir et le rêve par procuration de sensations vertigineuses. Cependant, Callahan démontra tout de suite qu’il pensait en termes abstraits et qu’il ne tenait pas les rêves de gloire, fut-telle modeste et alternative au modèle dominant, en très haute estime. Il n’avait pas vraiment vocation à devenir un artiste générationnel, probablement pas la vocation à être entendu au-delà d’un cercle très réduit.
Avec Sewn to the Sky et les fameuses cassettes (ce support fabuleux de gamins solitaires et tourmentés dans les années 90) encore antérieures qui sont plus ou moins tombées dans l’oubli, Forgotten Foundation, voire Macrame Gunplay, on avait l’impression non pas d’assister aux bases d’un certain art d’écriture qui pourrait éclore, mais à une sorte de préhistoire artificielle, un état antérieur à toute forme de complaisance et à tout univers où les guitares seraient accordées et les morceaux pourvus de structures distinctes, et destiné à rester antérieur pour toujours. D’autres faisaient tant bien que mal de la musique ; Callahan bricolait des sons pour accompagner ses histoires hantées, à tel point qu’il paraissait difficile alors de lui attribuer des influences cohérences et de deviner dans quelles directions il irait par la suite. Julius Caesar contient, pour la première fois, quelques vraies chansons ; on peut par moments partager l’intuition qui a créé ce disque. Le petit piège, c’est que lorsque Smog gagne en évidence c’est pour donner dans le minimalisme insensé, entre « I am Star Wars today/I’m no longer english grey », ou pour révéler son penchant pessimiste. Dans ce dernier sillon, Chosen One brille, inexplicablement baignée d’un halo rassurant. La chanson sera reprise par les Flaming Lips.  

En 1993, le manque de rapport au monde de Smog ne le desservit pas ; c’est même ce qui conduisait les premiers découvreurs à l’écouter en boucle, à en faire, bien plus que nous aujourd’hui, une obsession. C’est invraisemblable que l’on soit encore autant marqués par son insistance malsaine sur Your Wedding : « I’m gonna be drunk/so drunk at your wedding », une chanson qui fit couler de l’encre. Callahan fascinait parce qu’il était un garçon étrange, empli d’une énorme quantité de défiance, d’individualisme. En l’appréciant, on se sentait plus sérieux en musique que ceux qui ne juraient que par Lou Barlow ou Stephen Malkmus, tous deux commençant à s’user au milieu des années 1990. Mais qui pourtant, sur la foi de ces deux premiers véritables albums, aurait pu prévoir la belle carrière promise à Bill Callahan ? Ses auditeurs s’en moquaient : ils y venaient pour l’entendre s’infliger des douleurs inédites, descendant un à un les échelons d’une morbidité sincère. Les choses prirent mieux forme avec Wild Love, et on se rendit compte que le Callahan possédait un vrai talent d’auteur. Bathysphere reste l’une de ces chansons les plus autobiographiques, et toujours interprétée en concert aujourd’hui. Elle a de façon évidente une signification singulière à ses yeux. Elle indique le moment ou il s’est émancipé, d’un artisanat visant à transgresser les codes à une verve capable de donner un véritable sens à sa musique, de sublimer ses qualités limitées de musicien, de marquer un point de départ pour les années à venir.

La bathysphère, c’est cet ancêtre du sous marin, une cellule non autonome destinée à s’aventurer dans les profondeurs, ne laissant la place que pour une seule personne, et commandée depuis la surface par un câble. « Quand j’avais sept ans », raconte Callahan dans la chanson, « je voulais vivre dans une bathysphère ». Le plus fort de cette chanson n’est pas la fascination pour cette isolation immergée, qui participe à une esthétique assez conventionnelle de la part de Smog – de ces évocations qui instillent une sensation de désolation romantique – mais la façon subtile qu’il a de faire allusion au rôle destructeur et constructif à la fois, de ses parents. « Quand j’avais sept ans/mon père m’a dit que je ne pouvais pas nager/et je n’ai jamais plus pensé à la mer ». Est racontée en trois vers toute l’histoire de nos concessions à autrui ; malgré notre défiance, nous savons que leur injonctions, toujours plus réalistes que nos envies, nous épargneront les travers de la solitude, et qu’elles auront globalement une influence positive sur notre vie.  

Wild Love, produit pour la première fois avec Jim o’Rourke, montrait l’habileté de l’auteur de chansons à placer ces messages lyriques dans des vignettes éclectiques sans qu’ils paraissent déplacés ; les arrangements, genre de noblesse issue des collages des débuts et encore en gestation, sont la clef du disque. La délicatesse frêle de The Candle est rendue par une guitare en picking et des cordes féériques. « Je rassemble ces esquilles pour faire un radeau un jour » chante Callahan. Juste après, sur Be Hit, l’instrumentation grossière reflète un texte fielleux : « Toutes les filles que j’ai jamais aimées voulaient être frappées/Et toutes ces filles m’ont quitté parce que je ne l’ai pas fait. »  It’s Rough est l’un des morceaux qui ont défini toute l’œuvre de Callahan, qui ont indiqué la voie à suivre, le capturant à son plus mélancolique. Trois guitares entrelacées, des cordes qui ronronnent et une boîte à rythmes emportent l’auditeur dans un voyage de cinq minutes, aussi enivrant qu’il est glauque, culminant avec l’assertion « It’s hard/baby to survive », mais aussi  « Mon meilleur ami/Prit une balle dans l’œil/Maintenant il a un œil de verre/il dit qu’il aimerait parfois/que ses deux yeux soient en verre. » Plus loin, Sleepy Joe est de cette espèce de rockabillies étranges que Callahan utilisera avec parcimonie dans ses albums suivants. Ici, il décrit un personnage en état d’hibernation.

mardi 10 mai 2011

Smog - The Doctor Came at Dawn (1996)


Parution : septembre 1996
Label : Drag City
Genre : Lo-fi, Folk
A écouter : You Moved In, Lize, All Your Women Things

7.75/10
Qualités : lucide, sombre, envoûtant, pénétrant


The Doctor Came At Dawn est un disque à part dans la carrière de Callahan, et mérite d’être écouté en tant qu’« expérience » sentimentale et intuitive définitive. Complètement épanoui, le sentiment est presque palpable ; il est sensation, l’impression de se trouver plongé dans les eaux au large d’une île – cette île favorite où Smog voudrait que personne ne le suive - où l’on aperçoit Callahan apparaître, parfois, sur la plage, nous jauger gravement, prononcer lentement des mots, d’une voix qui se perd dans les bruits du ressac et sans que l’on sache réellement quel rôle il a joué dans la façon dont nous sommes plongés là. Il semble plus subtilement qu’auparavant possédé par son alter égo. La torpeur de sa musique soigne autant qu’elle consume. On observe Callahan-Smog qui plonge,  sonde la mer tandis que l’on flotte, transis. Cette superbe caravelle sur la pochette, c’est le cortège de l’amour qui défile au loin, si ralenti qu’il s’expose à toute contemplation. Il continue sa route sans nous voir, attendant simplement d’être regardé à distance par tous ceux qui percent hors de l’eau et ne savent pas où ils se trouvent.


Julius Caesar et Wild Love étaient l’occasion de faire preuve d’une inventivité sonore fracassante, avec le manque de moyens et la volonté de dérouter l’auditeur sans arrêt comme leviers. The Doctor Came at Dawn est d’un seul tenant (ou presque) ; la lenteur qu’il décrit est à la fois tristesse et agonie de jeunes couples et félicité dans la découverte d’un nouveau romantisme dont Callahan tire des forces décuplées, et qui culminera sur Red Apple Falls, l’album à suivre. Callahan y déplace sa volonté de manœuvre vers plus de subtilité. « You go with the other men/ I beat myself to sleep » (« Va avec l’autre homme/je m’oblige à dormir »)  explorant un stade des relations amoureuses où tous les tours  semble déjà usés, nous projetant dans l’après ; et, malgré toute la sombre aura de Doctor Came at Dawn, cet état post-amoureux (post-coïtal ?) est proche de la béatitude, c’est un grand frisson. Même dans ces moments les plus terribles : « You don't make lies/Like you used to/ In the old days/You took pride in your lies/You used to pay more attention/To détails » (« Tu ne fais plus de mensonges/comme tu en avais l’habitude/dans les vieux jours/Tu tirais de la fierté de tes mensonges/Tu faisais plus attention/aux détails. » Ces paroles sont tirées de Lize, une chanson hypnotique interprétée en duo avec sa compagne et muse d’un temps, Cynthia Dall, elle-même talentueuse musicienne. Leur unisson produit une réalité de vie dont le disque s’est par ailleurs éloigné au profit de méditations vertigineuses.



Au centre du disque, c’est ce regard doux-amer sur le passé, une nostalgie des vicissitudes de relations juvéniles.  Callahan, emporté par Smog, dominé par une seconde nature, est capable d’une lucidité sans limites.


Malgré l’avancement de la dégradation de tous rapports humains, Smog n’oublie pas l’époque où tout était différent, où les relations se multipliaient, et n’exclut pas de retourner à tout moment à cet état antérieur de sa progression. « It’s been seven years and the though of you name still makes me weak at the knees » (« Ca fait sept ans et la seule pensée de ton nom me dérobe de mes jambes »). La thématique récurrente n’est pas seulement celle de l’eau, comme dans la poésie de Spread Your Blooby Wings : « Briney waters singe their skins/Icy waves drive them back again/Helmets oars and Swords/Are washed upon the shore » mais c’est la fascination pour les limites, ou l’absence de limites, d’un océan entier, avec la ligne d’horizon, et sa légère courbe, comme seul signe de faire encore partie d’une civilisation, d’un monde ou tant d’être humains, tant de relations, tant de femmes peuvent susciter une envie de lucidité. La musique étirée, étrange, cinématique dans les meilleures chansons – All Your Women Things, Lize, Spread Your Bloody Wings, baigne les personnages, s’immisce en eux comme un fluide, souligne leur enveloppe sensuelle, nous donne la sensation qu’ils partagent notre air, ou notre eau, lorsqu’ils apparaissent. « You just danced to the symphony/Of the musical sound of/Your ever expanding sea ». 

samedi 7 mai 2011

{archive} Smog - Knock Knock (1999)



Parution : Janvier 1999
Label : Drag City
Genre : Lo-fi, Folk-rock
Producteur : Jim o’Rourke
A écouter : River Guard, Cold Blooded Old Times, Teenage Spaceship

°°°
Qualités : doux-amer, lucide, contemplatif, élégant

Une chorale d’enfants sur un album de Smog ! Rien de tel que quelque bambins pour apporter un peu de sang neuf au projet de Callahan. Pas si étonnant, finalement, lorsqu’on se souvient de ce que Lou Reed a fait subir à des enfants sur son chef d’oeuvre de 1973, Berlin. Et, plus que jamais, Callahan semble instruit du rock rustique de Reed, sur Cold Blooded Old Times ou Hit the Ground Running. Après The Doctor Came at Dawn (1996) et Red Apple Falls (1997), il était évident, au vu des nouvelles ambitions du chanteur, et la façon dont elles se justifiaient (magnifiquement), que Smog allait durer. C’était partir pour être l’aventure d’une vie. Callahan allait pour cela commencer à décliner subtilement les humeurs ; impossible, en effet, de demeurer bien longtemps dans l’atmosphère plombée de The Doctor Came at Dawn, même s’il constituait en soi une petite libération, en termes de maturité, par rapport à ses précédents travaux.

Callahan apprenait à ne pas faillir, à garder patiemment cet air sérieux, mais non prétentieux, palpable dans l’air l’environnant. Il faisait preuve d’une honnêteté exacerbée, trouvant peu à peu entre la musique et les textes la connexion nécessaire, effectuant des révérences sensibles et romantiques. « All your hardness/All your softness/And your mercy » (« Toute ta  dureté/et ta douceur//et ta merci ») sur All Your Women Things, une chanson sublime, entre fétichisme et nostalgie. « And I made a dolly/ Out of your frilly things » (« Et j’ai fait une poupée/De tous tes falbalas ») « Why couldn't I have loved you/This tenderly/When you were here/In the flesh » (« Pourquoi n’ai-je pas pu t’aimer/aussi tendrement/quand tu étais là/en chair et en os»).  En même temps, il confirmait qu’il ne faut pas prendre les « je » errant au gré de ses chansons comme forcément liés à lui-même. Il s’agit d’histoires, et dans les histoires la part de vérité est toujours à la discrétion de celui qui les conte. D’ailleurs, ces personnages à la première personne ne donnent t-ils pas l’impression, fréquemment, de nous tourner le dos ? 

Knock Knock est moins nostalgique et intimiste, ce qui ne signifie pas qu’il soit moins personnel ; l’expérience passe davantage au travers d’extérieurs, s’attache à sublimer des visions poétiques pour en faire matière strictement propre à Callahan. Ce qui le différencie toujours d’autres auteurs de chansons, c’est le manque de distance par rapport à son sujet ; même son ironie participe à l’impression, dramatique pour l’auditeur, de se sentir accaparé, transporté dans un endroit, où l’on s’attache à des détails. Comment la vie qu’il capte tout autour peut provoquer une tempête et la violence du ciel dans un dimension à la fois très proche et contraire, une fraction de temps et d’espace perceptible, qu’il choisit de ne jamais rencontrer. Callahan fait définitivement une musique douce, même lorsqu’il s’agit de rock n’ roll, de guitares saturées, il atteint rapidement une douce intensité, constante et mesurée. Mais dans cette limite quasi stratosphérique il y a la faculté d’une respiration ; ainsi cette myriade de détails de vie sont autant de défis adressés au destin. « Watching the wind rip the leaves of the trees/Death defying/Every breath/Death defying” (“Regardant le vent déchirer les feuilles des arbres/Défiant la mort/Chaque respiration/défiant la mort”). 

La plus belle chanson de l’album, dont son tirés ces vers, est sans doute River Guard ; ses accords simples ont une résonance particulière et ses paroles embrassent une sensibilité non pour une personne (féminine, comme c’est le cas le plus souvent) mais pour un groupe de prisonniers en train de nager dans une rivière. Une vision d’autant plus touchante que Callahan est celui qui veille sur eux, et a quelque responsabilité dans leur privation de libertés. « When I take the prisoners swimming/They have the time of their lives/I love to watch them floating » (« Quand j’amène les prisonniers nager/C’est le moment de leur vie/J’aime les regarder flotter »). Il a beau détourner le regard, sa conscience est en éveil, le questionne : pourquoi est-ce que je les empêche d’être libres ? Il médite sur ces mots : « We are constantly on trial/It's a way to be free » (« Nous sommes toujours à l’essai/C’est une façon d’être libres »). Son combat de conscience est quasiment la preuve de son libre-arbitre. Sa voix grave et calme reflète parfaitement le ton réflexif du texte. 

Sur ce disque, il fait une trêve d’avec ses mauvaises vibrations, ses supposées préconceptions misanthropes, tente de capter la nonchalance environnante. Il revient (toujours?) à l’état de nature, seule façon de faire cette transition sans affectation. Sur Held : « For the first time in my life/I let myself be held/Like a big old baby/I surrender/To your charity” (“Pour la première fois de ma vie/je me suis laissé bercer/comme un bon vieux bébé/je me suis rendu/à ta charité”) « I am moving away /From within the reach of me” (“Je me libère/de ma propre portée”). Ce qui importe, ce n’est pas tant ce qu’il a perdu mais les perspectives à venir. Son ressentiment est mieux maîtrisé. « I'm left only with love for you/You did what was right to do/And i hope you find your husband/And a father to your children” (“Je reste seul avec mon amour pour toi/Tu as fait ce qu’il fallait faire/J’espère que tu vas trouver un mari/Et un père pour tes enfants”). Il peut aussi lire dans ses souvenirs et y trouver la clarté et le ressort qu’il lui manquait. Avec une légère incrédulité du simple fait d’en être capable.  Sur Cold Blooded Old Times : « Now how can I stand/and laugh with the man/Who redefined your body” (“Maintenant comment puis-je  être là/Et rire avec l’homme/qui m’a transformé dans ma chair”). C’est aussi, à travers l’histoire d’un traumatisme familial, manière de signifier que l’entourage d’une personne est plus à même de la blesser, à long terme, que de lui apporter la sérénité. Et avec Callahan, tout ou presque s’inscrit dans le long terme, prend du temps, se développe dans la douleur contemplative.  

dimanche 24 avril 2011

Smog - Accumulation : None (2002)


Parution : Novembre 2002
Label : Drag City
Genre : Lo-fi, Folk-rock
A écouter : A Hit, I Ride Horses, Little Girl Shoes

°°
Qualités : intimiste, rugueux, spontané

Il y a toujours un morceau de Smog à découvrir. Hormis les dix albums publiés sous ce nom entre 1993 (Julius Caesar) et 2005 (A River Ain’t Too Much To Love), des dizaines de titres issus des simples et EPS qu’a produits Callahan, notamment au début de sa carrière, valent d’être écoutés. L’injustement nommé Accumulation : None (pas le moins du monde un constat d’échec !) proposait, pour la première fois dans le cheminement de Smog, un regard nouveau sur le passé de ce projet bien trop peu commenté par son géniteur, avare en rétrospectives. D’aucuns auraient pu croire que les morceaux présents sur ce disque précieux allaient être perdus pour la majorité d’entre nous n’ayant pas eu accès à des tirages aussi obscurs que le single bruyant My Shell ou l’EP Floating, des enregistrements datant d’une époque où les coups d’éclat du berger du Maryland, alors plutôt mineur de fond, se faisaient sans distinction de label ; il ne regardait pas où il portait les coups de pioche, pas plus qu’il ne s’intéressait à ceux qui allaient les recevoir. Callahan n’avait alors virtuellement pour public qu’une ribambelle de fidèles locaux, comme c’était le cas pour Pavement à leurs débuts, par exemple. L’attention et le temps qu’il leur prêtait n’était que limitée, et il a visiblement eu quelques difficultés à rattraper ces négligences par la suite.

Trop occupé à explorer les possibilités, sans cesse tourné vers l’avenir, tentant – peut-être inconsciemment - d’échapper à l’aspect vain de ses premiers enregistrements (ne chantait t-il pas sur A Hit, l’un de ses percutants simples déterrés pour la compilation : «It’s not gonna be a hit/So why even bother.» («Ca ne sera pas un succès/alors pourquoi seulement s’en soucier»), ou encore « I’m not gonna be a Bowie/I’m not gonna be an Eno/I’ll never be a rockn’ roll saint ».

Ces stars du rock anglais, évoquées comme des choses, rappellent un attachement compréhensible au jeune Callahan à la musique anglaise. Après tout, lui qui se décrit aujourd’hui comme 100% américain et cite Johnny Cash ou Kris Kristoffersson, passa de nombreuses années de son enfance à Knaresborough dans le North Yorkshire, en Angleterre précisément. (Et puis, qui Bowie n’a-t-il pas influencé ?) Avec le temps, l’écriture de Callahan est devenue plus descriptive. Au contraire, A Hit - conçu à l’époque de Wild Love (1995) - était un essai fascinant pour l’appréhension qu’il dégageait ; tout était encore à faire, aucun plan de carrière n’était proposé par un tel morceau. Il s’agissait d’une pure et simple célébration de l’instant, quand le plus récents disques de Bill Callahan évoquent tout à la fois un temps – celui que prennent les images et les sons à éclore – et un espace – l’environnement de Callahan ayant de plus en plus d’emprise sur lui. Ici, Came Blue sortait de nulle part, et tournait court ; «I don’t believe in you »/I don’t believe in me» concluait t-il après avoir croqué en une seconde une autre de ses petites amies, complice et adversaire. Il n’y avait aucune place pour l’avenir, c’était le travail d’un punk sabotant toutes les perspectives émotionnelles, et relationnelles, auxquelles il allait très lentement concéder plus de place avec le temps.

Chosen One, dans une versions enregistrée pour les sessions radio du célèbre John Peel, est vaguement menaçant avec son évocation d’une collision, d’une sensation soudaine, mais reste complètement flou et indécis. «I no longer think that/I'm your chosen one” (“Je ne pense plus que/je sois ton élu”). Le jeu du chat et de la souris, incessant dans l’œuvre de Callahan, a commencé. Comme lorsqu’il prévient : « Tonight I'm swimming to my favorite island/And I don't want to see you swimming behind”(«Ce soir je pars vers mon île déserte favorite/et je veux pas te voir nager derrière ») sur I Break Horses, originairement présent sur l’EP Kicking a Couple Around (1996), et qui reste l’une de ses chansons les plus maladivement solitaires. Ici, c’ est encore un extrait des Peel Sessions, qui laisse à l’auditeur l’envie de découvrir tous les autres enregistrements encore invisibles de ces sessions.

Accumulation : None a encore cette malignité d’être frustrant, ne contenant finalement que 12 morceaux alors que tant d’autres – on pense à Look Now – n’ont jamais pu être écoutés par la plupart des gens. Le jeu de piste ne cessera pas de sitôt autour d’un travail qui ne se laisser pas collecter si facilement. On se console avec les agréables Little Girl Shoes – de la période Knock Knock (1999), ou Spanish Moss qui comme Came Blue provient du 7’’ édité par Hausmusik en 1996 (dont la jaquette montre un doigt pressant un bouton). Petit cadeau d’excuse pour l’impression de manque que laisse le disque, cette soif inextinguible sur le bout de la langue ; White Ribbon, un morceau totalement nouveau est du niveau de ce que l’on trouvera sur Supper (2003) un an plus tard. « There is still a hunger », ajoute t-il ; « Il y a encore une faim ». Il fallait nourrir l’engeance Smog. En 2002, un an après un Rain on Lens fermé à toute perspective, Accumulation : None marquait déjà pour Smog le besoin de récapituler ; Supper, puis A River Ain’t Too Much to Love, allaient ouvrir Callahan à de nouvelles possibilités qui souffriraient d’un patronyme devenu encombrant.

jeudi 8 avril 2010

Black Tambourine - Black Tambourine (2010)


Voir aussi la chronique de In Love With Oblivion (2011)


Parution : Mars 2010
Label : Slumberland
Genre : Lo-fi, Bruitisme, Pop
A écouter : For ex-Lovers Only, Throw Aggi off the Bridge

Note : 7.50/10
Qualités :ludique, bruitiste, sensuel

"S'il y a une justice, Black Tambourine verront leur nom inséré dans l'histoire révisionniste du rock indéendant américain." Ainsi, écrit t-on en avril 1999 à propos de Complete Recordings, compilation de tout le travail (10 titres) de Black Tambourine, et à l'époque, ça sonnait comme un vœu pieux. Après tout, la compilation documentant la brève et brillante carrière du groupe de Washington ne fit pas surface au meilleur moment pour une réévaluation, étant donné la dérive esthétique de l'indie rock à la fin des années 90, loin de la pop crade et pleine de fuzz et vers des instrumentaux exploratoires (Tortoise, Mogwai) et le formalisme folk (Belle and Sebastian, Elliott Smith). Mais l'arrivée de la réédition de cette compilation - qui complète la tracklist avec deux démos et quatre pistes déterrées pour l'occasion - confirme que l'histoire révisionniste est désormais chose réelle. Le disque marque non seulement le 20e anniversaire du groupe et de son label Slumberland, mais rappelle aussi l'omniprésence du recyclage de son Black Tambourine dans certains milieux de l'indie pop contemporaine (Vivian girls, Dum Dum Girls, The Pains of Being Pure at Heart).

Et pourtant, même avec leur statut d'icône émergente, il est difficile de dire si Black Tambourine étaient en avance sur leur temps ou tout simplement hors de propos à l'époque. La musique n'était pas forcément nouvelle pour son époque - formés en 1989, ils se sont essentiellement développés sur le modèle de la rencontre girl-group/post-punk mise à jour par Jesus and Mary Chain et les C86 -, mais ce qui les rend anormaux dans une scène de Washington scolarisée à l'école de hardcore du label Dischord. Leur histoire rappelle aussi celle de monolithes, des groupes à nuggets des années 60 à à Big Star : anglophiles américains opérant dans un relatif isolement, la transformation de leurs influences hors-circuit dans des éclairs d'écriture inspirés s'étaient rapidement enflammés dans un souffle d'indifférence, seulement pour être maintenus en vie par les nouvelles générations et les nouvelles tendances. 

Si les chansons de 20 ans établies sur Black Tambourine sonnent encore étonnamment contemporaines, cela a probablement moins à voir avec le talent visionnaire du groupe mais plutôt avec la retraite du rock indie moderne dans l'île lo-fi. Tandis que de timides jeunes groupes choisissent de cacher leurs émotions intimes derrière un voile brumeux de rétroaction, des chansons comme l'urgente For Ex-Lovers Only, l'hypnotique propulsion For Tomorrow, et le fantasme jaloux et vertigineux de Throw Aggi off the Bridge resteront toujours des parangons de la forme indé. La nostalgie et une sensualité à fleur de peau fait le reste.

D'après Pitchfork

Si vous pensez que la récente récolte de lo-fi bruitiste (Vivian Girls, The Pain of Being Pure at Heart, Dum Dum Girls) est quelque preuve de renouveau, alors que vous devriez jeter une oreille cette excellente rétrospective de la fin des années 80 par le groupe de rock indie Black Tambourine. Le groupe, qui est composé entre autres d'anciens membres de Velocity Girl, prouve vraiment que ce style de son est là depuis un certain temps déjà. Cette collection comporte toutes les chansons écrites par Black Tambourine, entièrement remastérisées et comprend six morceaux inédits dont quatre nouveaux enregistrements que le groupe a fait à l'été 2009 justement pour cette compilation. Black Tambourine est l'un de ces groupes dont de nombreuses personnes n'ont jamais entendu parler, mais honteusement aurait dû donner du grain à moudre pendant toutes ces années. Black Tambourine devrait être dans n'importe quelle conversation quand il s'agit de groupes féminins qui se spécialisent dans les guitares et la réverbération lourde, car ils sont là-haut avec les meilleur (e)s – croyez-moi, il suffit de vérifier !

D'après The Fire Note

mercredi 10 mars 2010

PAVEMENT - Quarantine of the Past (compilation, 2010)





OOO
ludique, culte, entraînant
indie rock , rock alternatif

Faire découvrir Pavement n’est pas une sinécure. En se basant seulement sur leurs cinq albums studio, parus entre 1992 et 1999, comment choisir celui qui fera de vos amis de futurs inconditionnels du groupe ? Pas Terror Twilight (1999), en aucun cas. Dès lors, on peut choisir n’importe lequel, ou presque, des quatre restants. Ma préférence personnelle va à Wowee Zowee ! (1995), parce que c'est l disque que voulait faire Stephen Malkmus, le parolier et chanteur, et lui plus original du canon. 
La compilation Quarantine of the Past, en 2010, est sans doute le meilleur moyen de découvrir Pavement – bien qu’arger en faveur de Crooked Rain, Crooked Rain (1994) n’est pas non plus idiot. Bien que Quarantine comporte la plupart de leurs morceaux « connus », comme Cut Your hair, Gold Soundz, Spit on a Stranger ou Shady Lane, ce n’est pas un best-of très conventionnel, heureusement. On ne s’attardera pas sur ce qu’il manque pour qu’il le soit (Rattled by the Rush ? Grave Architecture ? – je sens que le mot conventionnel va barder) mais sur ce qui s’y trouve et qui en fait une exploration plus intelligente, large et vivante qu’un greatest-hits sans âme – le propre du greatest hits.
Le label Domino a déjà réédité les cinq albums du groupe avec un livret de soixante pages en papier 200 g. Il y a de la matière dans les tiroirs de la formation qui n’est pas musicale. Des collages, des dessins, des photos style de classe, et prises de vue du studio comme d’un sanctuaire à la mode nineties. Sans oublier les notes quand à l’enregistrement des disque, etc. 
Non chronologique, Quarantine of the Past présente donc quelques singles – souvent là, sur les disques de Pavement, pour annoncer une autre maturité, comme des signes de leur évolution et parfois de concessions faites pour les collège-radios – et les titres plus souterrains qui incluent leurs favoris en concert (clin d’œil à la tournée qui commence) et toutes ces petits pas qui sont des enjambées géantes vers le génie au naturel, et montrent l’étendue du registre du groupe. Les titres du répertoire de pavement ne souffrent pas du tout d’être mélangés comme dans un juke-box, au contraire ; cela n’est pas vraiment une surprise, on savait qu’enclencher la touche shuffle à l’écoute de Wowee Zowee ressemblait de près à l’expérience nineties ultime.

  1. "Gold Soundz" - 2:40 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  2. "Frontwards" – 3:01 from Watery, Domestic (1992)
  3. "Mellow Jazz Docent" – 1:52 from Perfect Sound Forever (EP) (1991)
  4. "Stereo" – 3:07 from Brighten the Corners (1997)
  5. "In the Mouth a Desert" – 3:48 from Slanted and Enchanted (1992)
  6. "Two States" – 1:48 from Slanted and Enchanted (1992)
  7. "Cut Your Hair" – 3:05 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  8. "Shady Lane / J Vs. S" – 3:51 from Brighten the Corners (1997)
  9. "Here" – 3:55 from Slanted and Enchanted (1992)
  10. "Unfair" – 2:31 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  11. "Grounded" – 4:15 from Wowee Zowee (1995)
  12. "Summer Babe (Winter Version)" – 3:15 from Slanted and Enchanted (1992)
  13. "Range Life" – 4:56 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  14. "Date w/ IKEA" - 2:38 from Brighten the Corners (1997)
  15. "Debris Slide" - 1:56 from Perfect Sound Forever (EP) (1991)
  16. "Shoot the Singer (1 Sick Verse)" - 3:15 from Watery, Domestic (1992)
  17. "Spit on a Stranger" - 3:01 from Terror Twilight (1999)
  18. "Heaven is a Truck" - 2:29 from Crooked Rain, Crooked Rain (1994)
  19. "Trigger Cut/Wounded-Kite At :17" - 3:15 from Slanted and Enchanted (1992)
  20. "Embassy Row" - 3:50 from Brighten the Corners (1997)
  21. "Box Elder" - 2:24 from Slay Tracks (1933–1969) (1989) (alternative mix omitting bass guitar)
  22. "Unseen Power of the Picket Fence" - 3:50 from No Alternative compilation (1993)
  23. "Fight this Generation" - 4:23 from Wowee Zowee (1995)
 

 
 

dimanche 24 janvier 2010

Guided by Voices - Universal Truths and Cycles



"I love guitar pop. I love short, simple, driving songs made with beat-up instruments and guys singing into Radio Shack mics about…well, anything really. Love, drugs, aliens, trigonometry. It’s not about content, or even necessarily about instrumental prowess or lyrical insight. The production could be nonexistent, the lyrics trite, the playing sloppy, and I would still love it, provided the song had that ineffable, mysterious quality. It could be the way a melody breaks against the pounding of the drums, or a simple, insistent guitar line. Some bands manage to capture and harness this strange essence and make memorable, great pop out of the simplest of elements. Other bands fail and sound like a third-rate Big Star. It’s fine line to walk, and not everybody can pull it off."

Robert Pollard est un chanteur-songwriter très prolifique, puisqu’il a protégé plus de 1200 chansons à son nom. Dans n’importe quelle année, Pollard va sortir entre trois et cinq albums sous des noms divers, au moins cinq singles et douze morceaux pour des compilations et des associations caritatives. A cinquante-trois ans, il est aujourd’hui plus âgé que presque tout son public, mais continue d’envoyer les même signaux d’un enthousiasme enfantin, sans arrêt, comme s’il n’éprouvait jamais le besoin de se reposer.

Guided by Voices est le groupe auquel continue d’aller sa fidélité, même si son travail solo est aussi d’importance – mais de qualité moindre. Guided by Voices, avec Bee Thousand, en 1994, produit un chef d’œuvre comparable à Wowee Zowee (1995), de Pavement, qui est comme un genre de cousin pour GBV. Dans les années 90, la formation nous avait habitués à un son Lo-fi, enregistrant le plus souvent avec des moyens grand public, et à la maison plutôt que dans un studio. Lié ou pas à cette pratique, l’impression d’un son complètement libéré, des structures éclatées et privilégiant souvent les formats très courts, moins de deux minutes, parfois quelques secondes. En écoutant Bee Thousand, on avait l’impression d’avoir retrouvé la fraîcheur des premières têtes des années soixante.

C’est aussi ce qu’on compris les Flaming Lips, possiblement inspirés de GBV et qui, encore l'an dernier, marient avec Embryonic, comme Pollard, mélancolie étoilée (Evil, ou auparavant In The Morning of the Magicians) et voies garage chaotiques. Peut pêtre l’une des stratégies les plus intelligences du rock alternatif actuel.

On devrait simplement se sentir honorés qu’un authentique survivant lo-fi de l’époque Pavement tienne encore debout. La bande à Malkmus parle bien de quelques dates de concert, mais de là à faire un disque… De surcroît, Universal Truths and Cycles est partout sur la toile acclamé comme un grand retour de Guided by Voices, dont le son, plus lisse ces dernières années, ne produisait plus la même énergie. La suractivité de Pollard y est surement pour quelque chose, puisqu’on le voit rebondir d’un label à un autre, continuer coûte que coûte sans chercher de toute évidence, à refaire Bee Thousand. UTC partage pourtant le goût de son prédécésseur pour la profusion, proposant 19 pièces (contre 20 pour BT). Cependant, première grande différence ; ici, ces pièces paraissaient moins interchangeables que par le passé, et appuyer sur la touche suffle de votre chaîne peut nuire à l’écoute. Essayez avec Wowee Zowee et vous verrez que c’est génial.


Ce qui m’a frappé, c’est que malgré la volonté de produire du brut de décoffrage – on est sur Universal Truths and Cycles plus vraiment à faire lo-fi, mais ce n’est pas Muse non plus – qui est l’héritage américain des années garage repopularisé dans les années 90 avec Smog, par exemple, et bien malgré cela le chant de Pollard prétend parfois à une adresse que évoque Michael Stipe, de REM. Cheyenne est ainsi tout comme un titre de la formation au succès planétaire, mais dont les bases aurait été remises à plat et qui sonne si neuf et naturel que çen est vraiment plaisant. C’est aussi le cas avec Everywhere With Helicopter, et presque partout. Les mélodies vocales est l’un des talents les plus remarquables du prolifique Pollard.

Du point de vue de la production, c’est cependant varié, puisque on a des numéros à la guitare acoustique et lo-fi et des plages plus produites et souvent plus longues. Les structures sont joyeusement bousculées, comme par le passé. Le disque commence ainsi par un petit bout de punk de 40 secondes. Plus loin, on a Christian Animation Torch Carriers, qui développe une vraie mélancolie sur quelques tiroirs et quatre minutes – presque un record aux standards du groupe. C'est le moment où on entre vraiment dans le disque.  De manière générale, les titres sont plus construits qu’il y a dix ans. Plus construits et plus propres, mais toujours aussi excitants. Pollard et son équipe semblent incapables de considérer les morceaux avec l’oeil d’un Dylan par exemple, qui prétendait qu’une bonne chanson ne peut pas faire moins de trois minutes. Ils trouvent leur bonheur dans l’enchaînement incessant d’énergies de tailles et de forces diverses, qui s’entrechoquent. Ici, par rapport à BT, la fréquence est diminuée du fait de la longueur plus importante des morceaux. C’est palié en partie part des titres comme Christian Animation… ou Car Language, qui cherchent à toucher davantage de sentiment.

Le reproche que l’on pourrait faire à de tels disques est de privilégiéer la quantité sur la qualité ; c’est vrai, même sur Wowee Zowee, mais cependant le plaisir d’écoute est là à chaque fois car le disque recherche sans cesse de nouveaux moyens de repartir à zéro. Et leur plus grand mérite dans cette voie, c’est de trouver un nouveau genre de cohérence. Réputé pour être désagréable, dans le temps, avec ses bandmates, Pollard s’explique au moment de ce disque : . « I have learned to allow people to exist, grow, and find out who they are in the band, to give them all the time they need. As long as they are enthusiastic about the music, they can do whatever they want." Cela se reflètre dans les morceaux ; eux aussi, il leur a donné plus de moyens, les a laissés vivre davantage, ce qui donne un disque moins resserré que par le passé, et dopnc plus à même d'être reçu comme un album classique.


  • Parution : 18 juin 2002
  • Label : Matador
  • Producteur : Todd Tobias, GBV
  • A écouter : Everywhere by Helicopter, Cheyenne, Christian Animation Torch Carriers
 
 
  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.25/10
  • Qualités : frais, heureux, varié

lundi 12 octobre 2009

The XX - XX (2009)




Parutionseptembre 2009
LabelYoung Turks
GenreElectro, indie rock
A écouterBasic Space, Crystallised
°
Qualitésnocturne, intimiste, fait main


Quatuor londonien essentiellement constitué de la guitariste Romy Madley Croft et de son compagnon bassiste Oliver Sim. Ils ont produit avec XX une œuvre furtive, douce et nuancée, une électro par touches légères, nocturne et charnelle, autour de paroles qui sont majoritairement ne méditation adolescente sur le sexe ; semble t-il l’angoisse du besoin, de l’envie, du manque. Un disque qui suscite plus de questions que de réponses.

Le duo Madley Croft/Sim chante sans effort et sans articuler – le quatuor construit des pièces simples, presque minimalistes, polies, parfois abstraites, une vraie fraîcheur sonore qu’il est bon d’écouter fort – comptines ouatées enregistrées dans tout le confort moderne, avec le luxe de toute cette expérience des nuances laissée par d’autres, et que le duo a parfaitement intégrée.

L’essentiel de l’instrumentation est constituée d’un clavier cheap – acheté soit-disant 2 euros sur Ebay-, puis d’une guitare et d’une basse qui ne font guère plus de quelques notes, se lançant parfois dans des lignes droites évoquant Joy Division, une influence évidente de ce duo lunaire anglais – mais pour l’essentiel, ce sont des mélodies somnambules, comme mal assurées. Une façon de renouer avec l’esprit de formations comme le Moldy Peaches : quelques lignes brutes qui laissent à l’heureux auditeur, seul juge de l’honnêteté du projet, le soin de donner un verdict. Sans avoir omis d’y apporter ses propres détails. Malgré ce qui pourrait sembler constituer sa froideur, c’est un disque humain, habité et plus convivial qu’il n’y paraît.
Ce n’est pas une œuvre qui fourmille de détails, mais  elle offre pourtant des replis de musique urbaine et des arrangements discrets et étouffés. Disque dépouillé donc ; dans Basic Space, par exemple, il n’y a quasiment rien, rien d’autre que ces voix traînantes sans prestance, qui articulent à peine, et une ritournelle soft pop. Pourtant, pour rendre l’ensemble de l’écoute à ce point énigmatique, lui donner ce côté ça-se-passe-derrière-la-porte, il a fallu se mouiller. Jeter toutes les possibilités que l’on connaît pour ne garder que les envies, les intentions complètement dépouillées de prétention musicale.

Les paroles apportent toute l’ambigüité nécessaire ; les musiciens chantent comme dans un besoin naturel de s’exprimer, peut être de discuter l’un avec l’autre. C’est alors un échange, succinct et particulièrement absorbant, sexy parce qu’il dévoile une intimité, certes artificielle mais reconstituée sans effort. Chaque élément qui constitue l’identité du groupe est couché, isolé, exposé dans une nudité qui provoque la quasi-fascination de l’auditeur. L’attache créée ne tient presque à rien, mais la légèreté de ce qui est effectivement donné à écouter nous incite à y ajouter un ensemble de références et d’images, auxquelles Ian Curtis n’est pas étranger – c’est ce en quoi c’est un grand disque électro, un genre musical qui s’immisce dans l’imaginaire de l’auditeur et le manipule, tout en lui laissant par ailleurs le soin d’apporter ses propres images mentales à ce qui est dépeint.

C’est essentiellement le travail d’une seule dimension, mais les Stooges ne possédaient eux aussi qu’une seule dimension à leur musique. Sur certains titres, de petites surprises lyriques donnent une seconde dimension à XX. Disque qui reste pour l’essentiel resserré autour des musiciens et de leurs aspirations, qui ne manquent pas de sel.

Que penser de la croix blanche sur fond noir qui orne la pochette ? Nous interdit t-on le passage ? Est-ce une sorte de serrure ? A moins que les quatre branches se rapportent aux quatre membres du groupe ? Tel symbole occulte nous annonce en tout cas le retour du post-punk, qui, après les sucreries New Order, est encore transformé.


mercredi 30 septembre 2009

{archive} Pixies - Surfer Rosa

Rien à ajouter à l'excellente chronique de Nicolas disponible à cette adresse :
http://www.albumrock.net/critiquesalbums/surfer-rosa-452.html

Et que je publie ici.

"On le sait, je le sais, vous le savez, les années 80 ont été pour le rock une période proprement calamiteuse. Lente agonie du punk, mort brutale de la coldwave, extermination du progressif, recul inexorable du hard rock au profit du metal (une bonne ou une mauvaise affaire selon les chapelles), cette décennie sinistrée n'a pas hésité à sacrifier un Ian Gillian (Deep Purple, ndt), un Roger Waters ou un Steven Tyler au profit d'une Madonna bitchy, d'un Prince fadasse ou d'un Michael "Aouhhhh !" Jackson. Pourtant, les eighties ont aussi engendré, envers et contre tout (et probablement de façon réactionnelle), quelques manifestes rock parmi les plus percutants de ces cinquante dernières années, et Surfer Rosa, premier coup de boutoir de ces allumés de Pixies, en fait incontestablement partie.

On se demande d'ailleurs bien par quel miracle un tel brûlot a-t-il pu éclore dans un contexte aussi désastreux. A y regarder de plus prêt, la solution semble uniquement tenir au hasard des rencontres, comme c'est souvent le cas lors de la genèse des groupes cultes. Si Charles Thompson (alias Black Francis) et Joey Santiago n'avaient pas été copains de chambrée à la fac (et accessoirement jammeurs du Dimanche), si Kim Deal n'avait pas été la seule personne à répondre à l'annonce des deux premiers pour jouer de la basse au sein d'un groupe de rock, si cette même Kim Deal n'avait pas sympathisé avec David Lovering, batteur et vieux pote de son mari, le jour même où elle convolait en justes noces, les Pixies n'auraient jamais vu le jour. C'est aussi simple que cela. Ce groupe n'est rien d'autre que la résultante d'une rencontre fortuite entre quatre très fortes personnalités que la fatalité a mises sur le même chemin. Comment imaginer sinon qu'un petit chauve énervé, un fils d'immigré Philippin taciturne, une laborantine susceptible et un électricien débonnaire aient pu s'associer pour engendrer l'une des formations les plus influentes de sa génération, sans laquelle Nirvana et les Smashing Pumpkins - entre autres - n'auraient été que l'ombre d'eux-même ? Comment expliquer sinon l'émergence de ce rock proprement unique, fusion improbable du punk hardcore de Hüsker Dü, de la pop des Beatles, du glam excentrique de David Bowie, du metal progressif de Rush ou de la folk de Peter, Paul and Mary ?

La folie des Pixies doit évidemment beaucoup à la personnalité pour le moins hors norme de Black Francis, à son goût pour les textes surréalistes, sa passion pour le catholicisme, sa fascination pour les déviances psychiques comme le voyeurisme, l'auto-mutilation ou l'inceste ; mais aussi et surtout à la façon qu'il a de donner vie à ses écrits, à son timbre de fausset sans cesse sur la corde raide, à ses soubresauts de voix imprévisibles et à ses hurlements féroces dignes du plus dangereux des aliénés. Mais réduire le combo au seul futur Frank Black serait une grossière erreur. Rares en effet sont les groupes à avoir su si bien capturer la singularité propre à chacun de leurs membres. Si Black explose le rythme des morceaux par sa diction chaotique et ses riffs cocaïnés, c'est bel et bien Kim Deal qui cimente la musique du groupe tant par ses lignes de basses alpaguant les mélodies que par ses chœurs d'une grande pureté, oasis de délicatesse dans ce royal bordel. Là-dessus, la puissance de feu de Lovering se révèle absolument nécessaire pour contenir les saillies détructurées de la guitare de Santiago, qui s'entortille sournoisement autour des autres instruments pour mieux s'en extirper sans crier gare en électrisant tout ce qu'elle frôle. Les lutins de Boston sont comme du lait sur le feu : brûlants et imprévisibles. Mais aussi - et surtout - fichtrement doués.

Avant de mettre en boîte ce premier album coup de poing, les Pixies pouvaient déjà se targuer de posséder une solide réputation dans le Massachusetts, principalement en raisons de lives échevelés dont ils s'étaient rendus coupables et qui leur avaient valu de décrocher la première partie de la tournée de leurs idoles, les Throwing Muse, en 1986. C'est lors de l'un de ces fameux concerts qu'un producteur du nom de Gary Smith les alpagua et se mit en tête les faire signer sur le champ chez 4AD Records, ayant immédiatement repéré leur énorme potentiel. Quelques semaines plus tard, dix huit titres furent mis sur bande aux studios Fort Apache en à peine trois jours d'enregistrement, réalisant la fameuse Purple Tape de laquelle furent extraits les huit morceaux de Come On Pilgrim, premier EP officiel du groupe. Si le boulot de Smith fut considéré comme satisfaisant par le quatuor, l'individu fut en revanche jugé trop regardant sur ses honoraires pour pouvoir être reconduit au poste de producteur sur le futur album. C'est alors que Ivo Watts-Russel, patron du label 4AD, se vit souffler l'idée d'embaucher à sa place un certain Steve Albini, obscur musicien hardcore à forte affinité indu, ex leader des vénéneux Big Black et accessoirement producteur à ses heures perdues. En matière de rock, les affaires sont parfois rondement menées, et de fait il n'a fallu qu'une seule soirée chez David Lovering, soirée aussi impromptue qu'alcoolisée, pour qu'Albini se lance dans l'aventure. Le lendemain, les Pixies étaient en studio, et Surfer Rosa vit le jour dix nuits et 10.000 dollars plus tard. Une paille.

Beaucoup de disques cultes se laissent apprivoiser sans effort, mais tel n'est pas le cas de l'album à l'andalouse dépoitraillée. Preuve de son jusqu'au boutisme sonore et de son atypie foutraque, Surfer Rosa choque, bouscule, dérange, et rejoint sur ce point le style extrémiste de Come On Pilgrim. En comparaison, Doolittle, son successeur, se révèle presque mainstream. La faute (si l'on peut dire) à une production made in Albini proprement radicale, misant tout sur un lo-fi incisif, ratissant les parties vocales pour les réduire au minimum vital, démultipliant le volume de la basse, acérant les giclées de guitares telles des lames de machettes mexicaines, et surtout plaçant la batterie au tout premier plan. De fait, la sonorité des caisses de Lovering sur cet album est tout bonnement herculéenne, il n'y a qu'à se passer l'introduction colossale de Bone Machine pour s'en rendre compte. Aussi lourde que brutale, aussi cinglante que massive, cette chappe de percussions fit rapidement la renommée de Steve Albini et fut l'argument décisif qui poussa Kurt Cobain à engager le bonhomme pour produire plus tard In Utero. De même pour Pure des Jesus Lizard, ou Rid Of Me de PJ Harvey. Mais le rendu technique de la galette n'explique pas à lui seul l'étrange ambivalence que l'on éprouve en l'écoutant, de cette ambivalence qui vous fait vous demander si, vous aussi, vous n'êtes pas en train de devenir complètement cinglé. Surfer Rosa a été conçu à l'instinct tant pour pulvériser les conventions que pour repousser les extrèmes. Ainsi en est-il de ces rythmiques punk complètement allumées, de ces chansons transpirant une démence aussi étrange qu'hilarante, mais aussi des éclats de voix hystériques de Black Francis et des grondements erratiques de la 6 cordes de Santiago. Il n'y a qu'à écouter les trésors de surréalisme déployés par des morceaux comme Something Against You, Broken Face, Oh My Golly! et Vamos (déjà présent sur Come On Pilgrim dans une version plus courte) pour prendre toute la mesure de ce disque hors norme. Le dernier titre, surtout, se pose en véritable manifeste pixiesien dans toute son excentricité, avec ses textes hispaniques sans queue ni tête, ses riffs dissonnants, sa batterie métronomique et son époustoufflant concert de hurlements copyright Black.

Puis, au fur et à mesure que les écoutes s'enchaînent, on se rend compte qu'il y a plus, bien plus qu'une folie incontrôlée chez les lutins de Boston. On y découvre des chansons, des vraies de vraies, avec des lignes mélodiques en béton armé, de petites rengaines rapidement expédiées (esprit punk oblige) mais qui n'ont pas leur pareil pour nous trotter dans la tête à toute heure de la journée. Et c'est à ce moment que l'on appréhende le mieux la place absolument primordiale qu'occupe Kim Deal dans la formation. Sur River Euphrates, par exemple, même si Black assure un show vocal assez délirant, les choeurs tendus et asphyxiants de la bassiste aimantent l'attention et tractent le titre vers des sommets insoupçonnés. Kim est également l'auteur (et la chanteuse) d'un petit bijou pop répondant au nom de Gigantic, jolie ritournelle sur fond de grosses guitares imposant d'emblée la marque de fabrique la plus fameuse des Pixies : couplets calmes et refrains puissants. Oui, ce schéma qui nous semble si galvaudé de nos jours, ce schéma ultérieurement vulgarisé par un certain Smells Like Teen Spirit, ce sont eux qui l'ont inventé. Quoi qu'il en soit, ce titre représente la seule contribution de Deal au groupe. Mais dans le genre mélodies imparables, Black Francis ne s'en sort pas trop mal non plus, merci pour lui. Que ce soit dans le pamphlet barge martelé avec toute la conviction d'un détraqué (Bone Machine), le brulôt alternatif au refrain incandescent (Break My Body), le gros délire d'adolescent cancanné avec passion (Tony's Theme) ou encore la ligne de guitare qui tue transportant un duo vocal en apnée (Brick Is Red), la fibre musicale du chauve fait déjà merveille. Et puis il y a Where Is My Mind, le tube le plus connu du quatuor (bien aidé en cela par son apparition dans la BO de Fight Club), superbe morceau inspiré à Black Francis alors qu'il faisait de la plongée sous-marine à Porto Rico et qu'il s'étonnait de l'absence de réaction belliqueuse des poissons dont il dérangeait l'habitat. Placé en plein milieu de l'album, tel une bouée de sauvetage lancée à l'auditeur en détresse, il offre un instant de répit et de contemplation dans tout ce foutoir sonore grâce à la limpidité de son hymne électrique et à ses choeurs évanescents.

A sa sortie, Surfer Rosa fût un flop commercial assez retentissant, et ne fut distribué dans un premier temps qu'en Angleterre avant que Rough Trade Records ne sorte l'album couplé à Come On Pilgrim aux Etats Unis - c'est d'ailleurs sous cette forme duale qu'on peut le trouver actuellement dans le commerce. Pourtant, le disque n'est pas longtemps passé inaperçu parmi les rockeurs, c'est le moins qu'on puisse dire. Il représente la meilleure carte de visite que pouvait se fabriquer Steve Albini pour démontrer l'étendue de son talent de producteur. Kurt Cobain lui-même affirma que la sonorité de l'album, sa dynamique novatrice et cette alliance entre gros son et mélodies pop avait eu un impact très fort sur la genèse de Nevermind. Quant à Billy Corgan, il a trouvé dans cette galette la motivation suffisante pour franchir le pas et lancer ses Smashing Pumpkins sur les rails. C'est dire si le premier album des Pixies a frappé fort là où ça faisait mal, réalisant une agression aussi barrée que joviale, aussi percuttante que jouissive. Un véritable sommet du rock alternatif, et la parfaite définition d'un abum culte, en quelque sorte. "
  • Parution : 21 mars 1988
  • Label : 4 AD
  • Producteur : Steve Albini
  • A écouter : Bone Machine, Where is My Mind, Gigantic, River Euphrates, Something Against You
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