“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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samedi 16 juillet 2016

MARISSA NADLER - July (2014)


oo
élégant, hypnotique, contemplatif
Folk, pop alternative, americana



Quand les murs tombent, cela apporte au lieu d’amenuiser ses forces, cela lui permet de voir plus loin. Incapable de rester sans inactive, Marissa Nadler se nourrit désormais des transformations incessantes d'un climat que l'on croyait éternel et qui s'est mué en force ennemie, aspirant nos souvenirs, et précipitant notre isolement, que ce soit en déclenchant les guerres, comme le chaleur syrienne, ou en faisant disparaître des maisons et des quartiers entiers dans les inondations. Elle a toujours semblé vouloir rester à faire le ménage de son entité en conjurant le vide, la poussière, les mots. Mais cette entité, ce vide, ont évolué vers plus de spécificité, de précision, décrivant un monde de plus en plus conscient, dont les manifestations à l’encontre des hommes se multiplient. Le monde d'enregistrement de ses chansons s'est enrichi, elle s'est mise à faire des démos, et cela se traduit par la présence de plus en plus grande d'harmonies vocales.

« J'ai préparé chaque chanson sur Garage Band, puis en créant les harmonies sur une piste séparée. J'ai écrit les mélodies avec les harmonies en tête. Quand je suis arrivée en studio, chaque harmonie était déjà écrite, ainsi que toutes les idées pour les parties vocales. L’instrumentation s'est faite de ce que Randall Dunn a apporté de son côté, avec une facilité géniale. » Après July, elle savait déjà qu'elle confectionnerait le prochain album avec ce même producteur, présageant d'une longue relation avec celui qui sut si bien comprendre comment sa musique était liée aux atmosphères amples du black metal.

Les atmosphères austères et enveloppantes de July sont aussi concrètes que la relation des groupes drone comme Sunn O))) avec leur équipement. La buée s'échappant de cette musique pourrait aussi bien être le chaleur des enfers, et on peut clairement imaginer les changements d'état de l'eau à son contact, les troncs vibrer et les feuilles frémir sur les arbres et tomber jusqu’à ce qu'il n'en reste plus une seule. D'ailleurs les goût de Nadler pour les harmonies vocales s'est combiné aux ambiances du groupe black metal Xasthur en 2010. La musique metal contemporaine recherche des atmosphères très sophistiquées. Finalement, les harmonies soigneusement détaillées, sont, mieux encore que les arrangements, ce qui démarque les chansons de Nadler et forge leur esprit.

«Mes fans les plus loyaux ont toujours été des hommes d'un certain âge qui jouent en finger picking et des fanatiques du songwriting. J'ai aussi maintenant, une légion de fans de black metal suite à ma collaboration avec Xasthur. J'aimerais qu'il y ait plus de dames à mes concerts... » July est l’album qui devrait lui apporter, dans le temps, son public le plus varié, plus jeune et féminin. Les histoires de cet album donnent l'impression qu'elle apporte des conseils ou des mises en garde à une personne plus jeune. Le cap de la trentaine joue son rôle. Ce n'est plus seulement le jeu de se perdre dans un autre lieu et un autre temps, comme dans les premières chansons, à 23 ans : "I once was young and I once was strong." Il y a transmission.

Il y a cette volonté d'identification, d'empathie, une générosité renouvelée pour la nouvelle génération. Ce n'est plus seulement sa musique nous ouvrant les bras dans un envoûtement ininterrompu, ce qui avait attiré ses premiers fans. Ce n'est plus seulement pour faire passer la nuit aux insomniaques, mais pour être utilisé en plein jour. Elle tend à aller vers plus de réalisme, d’éléments pour ceux et surtout celles cherchant à ne plus se laisser abuser. Sur Holiday In : "You have a girl in every state/ I know I'm in the way."


Ce qui rend ses chansons puissantes, c'est les possibilités, ce qu'elle laissent entrevoir. Elle se tient en gardienne, en interprète, comme les poètes en sont, comme le chant l'est, et les rêves peuvent l'être. Une barrière, une forme d'inertie à l'inverse de l'inconstance. Elle encaisse comme tout le monde les visions, les images, s'en imprègne. «Looking through the windows/ to other people’s rooms ». Elle est aux limites de l'inconstance, de la trahison de son propre être, le met en danger en brouillant les frontières entre elle et le monde. Auparavant, les personnages étaient seuls dépositaires de leur temps, ils décidaient de la manière de le dépenser. « Ce disque s'appelle July car il fait la chronique des événements de ma vie, d'un mois de juillet à l'autre. Ainsi, c'est très chronologique, la façon dont l'album avance est aussi la façon dont ma vie le faisait. »

lundi 11 juillet 2016

MARISSA NADLER - Strangers (2016)




OOO
lyrique, pénétrant
Folk rock

Extrait provisoire de l'article sur Marissa Nadler à paraître dans Trip Tips 28.



La musique est un formidable moyen d'imputer des éléments personnels, de les formuler, de les façonner, et c'est exactement ce que fait Marissa Nadler en décidant d'animer elle-même la vidéo pour Janie in Love, la chanson la plus entêtante de Strangers, son septième album. Elle donne une forme physique au ressenti, insuffle la vie dans les corps obtus, en pâte à modeler, en éléments de papier, animés par la magie du cinéma. Malgré le soin apporté, cet art de la mise en scène paraît bien creux en comparaison de la musique, qui tient du romantisme pleinement assouvi, produisant un jeu d'ombres et de lumières très évocateur, emprunté à la soul orchestrée de Nina Simone, Billie Holiday, Sam Cooke, Roy Orbison qu'on aurait plongée dans une torpeur dont Opal et Mazzy Star reste les meilleurs représentants. Comme parfois lorsqu'on veut représenter une scène trop dure au cinéma, elle donne corps en projetant un jeu d'ombres, le plus doux possible, sur les murs qui délimitent son entité.

Les artistes qui sont perçus comme nébuleux, élusifs, sont ceux qui ont le plus fort rapport à la silhouette, à la forme que leur musique. Ils émergent convaincus par leur hésitation même, par leur timidité (Marissa Nadler reconnaît, qu'à ses débuts, elle n'osait dévisager les gens dans la rue) pour se donner les moyens de tout définir ; la façon dont cette musique sera vêtue, son odeur, son visage, sa couleur, son appartenance à une culture ou à une autre. Pour ces artistes là, la musique est d'abord l'entité de leurs rêves, et ils ne seront toujours qu'à travers elle. Elle concrétise leurs désirs intérieurs.

Le trait le plus évident de la musique de Marissa Nadler, c'est sa couleur : le noir. C'est si évident qu'on n'y prête plus attention, on sait que la pochette de son nouvel album devait être aussi noire que celle du précédent. Sur Strangers, elle apparaît comme une statue, en élément en regard de sa musique, en réceptacle, plutôt qu’instigateur de ces mélodies profondes. Peut-être le noir est t-il là parce qu'avec ces deux disques, July (2014) puis Strangers, elle est entrée dans une phase plus lourde, pus sourde, se fondant mieux que jamais avec son entité, se permettant d'entrer osmose et de parler d'elle dans ses chansons, un changement qui a été largement remarqué par les fans de July. Son travail avec Randall Dunn (Sunn O))), Björk, Black Mountain), a aussi encouragé cette projection musicale à se faire plus totale, les synthétiseurs contribuant beaucoup à l'évolution des ambiances, surtout sur les chansons Skyscraper et Hungry is the Ghost.

Dans le noir, les mouvements sont invisibles, gratuits. C'est la couleur d'une fluidité, d'une mouvance, parfaite illustration d'une musique d'apparence statique mais qui, en réalité, est sans cesse en évolution, ne se repose par sur un rythme ou un schéma d'accords figés mais sur une progression continue. Prenez par exemple Katie I Know. C'est la meilleure forme de chanson s'il s'agit de développer une tension, Nadler donnant encore l'impression, à la première écoute, qu'elle se contente de poursuivre sur le même ton qu'avec son précédent disque, alors qu'on devine, après plusieurs écoutes, une ouverture progressive qui ouvre la voie aux plus grandes chansons de l'album, Skyscraper, Hungry is the Ghost, All the Colors of the Dark. Puis vient la chanson titre, le moment le plus engourdi.

Elle ne doit pas retenir d'aller chercher les pépites en fin d'album, et en particulier Dissolve, qui fait songer, étrangement, au songwriter britannique Richard Hawley. Lui introduit toujours un sens du lieu dans ses chansons ; et au début de son album le plus crépusculaire, Truelove's Gutter (2009), il emprunte le langage de l'ombre et de la lumière commun à ceux qui observent depuis l'ombre et veulent définir leurs ressentiment avant de s'avancer. « As the light creeps over the houses/and the slates are darked by rain». Aidé du crystal bachet et de l'harmonica de verre du français Thomas Bloch, Hawley paraît cependant avancer plus en lumière, se permettant d'être davantage lui-même. «In this morning search for meaning/ I hear a songbird melody/And she's singing just for me. » Marissa Nadler ne chante pas seulement pour vous, comme dans la chanson de Richard Hawley, mais pour un entremonde.

Le noir, c'est la couleur du mouvement, du frémissement, du trouble, de la peur. Toutes choses que, de façon générale, l'artiste peut décider de révéler ou de cacher, mais seulement à condition de les trouver, de les reconnaître, et de les projeter. Les possibilités sont dès lors infinies, et des chansons ressemblantes en apparence cachent mille formes d'avancement et dessinent le parcours d'audaces intérieures.

Le noir a ainsi de multiples fonctions, et Nadler les maîtrise parfaitement. Même une pochette entièrement noire, en apparence, resterait la preuve que rien n'est laissé au hasard. Les devenirs et les désastres intimes ne se forment t-ils pas à la faveur de la nuit ? Comme dans un conte d'ETA Hoffman, les situations les plus concrètes naissent de commencements ambigus, d'états indescriptibles. Ces positionnements intelligents permettent à Nadler d'atteindre le plus haut niveau d'abandon sur ce beau moment qu'est Janie In Love.

vendredi 1 juillet 2011

Marissa Nadler - Marissa Nadler (2011)





Parutionjuin 2011
LabelBox of Cedar
GenreFolk, dream folk
A écouterThe Sun Always Reminds me of You, Baby, I Will Leave You in The Morning, Puppet Master
/107.50
Qualitésenvoûtant, pénétrant, sensuel

Marissa Nadler est de ces très bons auteurs de chansons embarqués de toute leur foi dans un long voyage émotionnel où peu de gens les ont suivis – ou même les personnages fantasmés de leurs chansons ne peuvent plus que les voir partir, sans une chance de goûter longtemps à leur présence. Son cinquième album est encore profond et ambigu et s’écoutera, l’air de rien, pendant les vacances, dans tout autre fraction de temps suspendu ou dans tout lieu de fuite. « J’aime la musique qui crée une atmosphère et un endroit vers lequel s’échapper », révélait Nadler interviewée par le web fanzine américain Minor Progression. « Je crois que je ressentais un besoin particulièrement fort de m’échapper pendant la création de Little Hells, et j’ai créé une atmosphère dense comme une forêt pour y exister ». Little Hells (2009), le précédent album de Nadler, montrait une artiste toujours aussi farouchement indépendante, toujours en expansion entre ses racines folk minimalistes, la présence d’un quartet ou de synthétiseurs pour rehausser la magie dans sa voix languissante. Puis, malgré le succès critique, elle se fera mettre à la porte par son label et se verra obligée de lancer une campagne depuis la plateforme Kickstarter pour rassembler les fonds qui lui permettront de produire ce nouveau disque éponyme, le plus luxuriant, voire chaleureux, de sa très belle carrière débutée voici une dizaine d’années, et jamais interrompue. « Je suis le genre de personne qui ressent une immense quantité de culpabilité si je n’accomplis pas quelque chose de créatif chaque jour ».

Ce qui frappe c’est l’homogénéité de cette collection de onze chansons. Elles sont empruntes d’un psychédélisme tout californien, à la fois nostalgique et accueillant, avec ses bouquets de cymbales, son Rhodes et cette sensation que les instruments – pedal steel, harpe…-, sont là pour caresser. Une chanson comme Alabaster Queen est partagée entre romantisme et érotisme, sans trop de rapport avec la pop des années 1960, suggérant un mystère plus ancien. Si Nadler n’avait été que l’interprète de ces chansons, elle aurait déjà été une artiste fascinante et unique ; elle semble capable de faire venir à elle les notes plutôt que d’aller les chercher, se contentant apparemment d’ouvrir la bouche et de les laisser couler. Mais elle est aussi très bonne guitariste : son secret le mieux gardé est au bout de ses doigts ; un jeu rythmique et plein d’un balancement qui devient soudainement étrange au détour d’un vers. « Je joue du banjo, de l’ukulélé, du dulcimer, de la guitare douze cordes. Je suis assez rudimentaire au piano, mais ça a toujours été l’instrument des mes rêves ». On pourra d’ailleurs qualifier de cette musique de dream folk ; cet album en particulier a la mystique d’un enregistrement par Mazzy Star, un groupe que Nadler apprécie, sans surprise. « En ajoutant davantage d’instruments, c’est difficile de ne pas perdre en intimité. L’intimité est quelque chose que je veux garder», répond t-elle pour commenter ce qui distingue ce disque du précédent : un meilleur équilibre.

Nadler est aussi responsable de textes au fort pouvoir d’attraction, écrits surtout, depuis quelque temps, à la première personne. On ne cesse pourtant de questionner leur valeur autobiographique, tant il semble plus facile pour elle de parler de pertes, de chagrins, d’amours brisées ou de transgression en créant des personnages dont elle peut se déposséder, qu’elle peut abandonner. Cette admiratrice de Kate Bush veut montrer de quelle façon elle considère que chanter est « la forme d’art la plus pure », par rapport au « monde élitiste » de l’art contemporain auquel elle s’est frottée. « Je voulais écouter Hank Williams et entendre son blues solitaire plutôt que de voir des carcasses d’animaux collées sur des canevas», commente t-elle. Une chanson comme In Your Lair, Bear montre pourquoi ; elle y fait preuve d’une patience, d’un soin remarquables, habite avec succès le petit univers qu’elle crée pendant six minutes. Elle aime subvertir doucement les formes, et à la fin de cette chanson elle prend, pour changer, le rôle castrateur. « I took you home, and i crashed you ». C’est sauvage, un peu sale, vivant, finalement personnel. Pour maintenir l’excitation, Nadler se débarrasse ensuite de ce cadre et en pénètre un autre. Elle reconnaît son pouvoir seulement pour admettre qu’elle en a abusé, et disparaît après qu’un paroxysme ait été atteint. “Je suis plutôt du matin” confie t-elle en interview. Est-ce la raison de Baby, I Will Leave You in The Morning ? Le personnage joué par Nadler demande pardon pour devoir « te quitter le matin venu » avant d’aller boire jusqu’à perdre conscience dans les bras d’un autre amant.


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