“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

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lundi 8 mars 2010

Comets on Fire - Avatar (2006)



Parution8 août 2006
LabelSub Pop
GenreRock progressif, Psych-rock, Hard rock
A écouterDogwood, Lucifer’s Memory, Holy Teeth
/107.25
Qualitésludique, rétro, hypnotique


Tandis que Comets on Fire avait déjà trouvé un moyen de faire bouillir son pedigree d’influences dans l'adrénaline pure, il semble soudain utiliser un champ plus large, capturer de plus vastes bribes temporelles, en se fendant de chansons plus lentes par exemple. Les fans de l'album précédent, Blue Cathedral (2004), se demanderont ce qui est arrivé au rock psychédélique de la formation, habitué à serrer la vis, à mettre la pression jusqu'à nous faire décoller de terre. Dogwood Rust, qui ouvre le disque en mid-tempo, est entraînant lorsqu'on le compare à certaines compositions (au piano !) qui suivent. Le chant de Ethan Miller s’est assoupli, mais les musiciens n'ont pas encore vraiment brouillé leurs capacités de marteleurs psychiques, l’atmosphère étant juste un peu plus calme qu’auparavant – 2 ans ont passé, et le groupe que l’on soupçonnait inamovible a quelque peu détourné son attention de sa folie primale. Pour en revenir au commencement : le calme relatif de la voix ne peut cacher la mélodie vintage bien dans l’esprit, dégageant à un moment donné l'espace pour que le bassiste puisse s’exprimer en improvisation.

Au travers de la plus douce Jaybird, on apprécie les tons plus cléments de la voix de Miller - tandis que la guitare se tortille encore avec dépit dans la distance, inévitablement, à l’école de Comets on Fire. Plusieurs de ces pistes promettent de se dévergonder après leurs entrechats initiaux, mais le changement vient toujours progressivement et naturellement. Détournez votre attention pendant une minute, et vous pourriez croire que Jaybird est finie, mais c'est seulement le gros riff de blues qui se racle la gorge et reprend son souffle pour enfin se faire entendre dans le tourbillon.

Pour un groupe qui travaille avec la surenchère type space-op (ils sont les dignes rejetons de Hawkwind par exemple), ce nouveau faciès mélancolique s'adapte assez bien à leur propos. La narration se fait plus contemplative. C'est étrange de les entendre chantonner sur un piano vacillant, et il est intéressant de noter combien ils paraissent à l'aise dans ce rôle, et avec quelle facilité ils glissent de ce registre à davantage de densité. Bien sûr, quelqu'un booste l’ambiance de gribouillis de guitares abstraits ou d'un couinement plombant à chaque fois que le baromètre « cliché » vire au rouge (Lucifer's Memory est la plus proche démonstration du groupe dans le genre power-ballade). Et Comets on Fire sont dans l'extraction minière sonore depuis si longtemps, que ces moments d'auto-sabotage viennent avec naturel et sans automatisme – Avatar capture jusqu'à maintenant, le moment de leur carrière où ils sont le plus souples – Blue Cathedral était incroyablement tendu.

Ca aide que le disque soit très bien rythmé ; commençant avec l’accrocheur et lourd Dogwood Rust, puis basculant dans de plus en plus de silence jusqu’au quasi-instrumental Swallow's Eye, et revenant ensuite en force avec l’énergique Holy Teeth, un tableau alléchant de trois minutes qui témoigne d’une nouvelle prétention du groupe à des vitesses de pointe – toute allusion à une croisière spatiale est à sa place avec Comets on Fire mieux que n’importe où ailleurs. Leurs disques soignés de bout en bout finissent de faire d’eux les parangons du psych-rock des années 2000.

dimanche 7 février 2010

Johnny Cash - A Hundred Highways (2006)


Parution : 2006
Label : American Recordings
Producteur : Rick Rubin
Genre : Folk, country, blues
A écouter : If you Could Only Read my Mind, Like the 309, God's gonna cut you Down

8/10
Qualités : poignant, apaisé



Tout ce qu’il reste de Cash est de l’ordre du mythe public : la relation larger than life avec June Carter Cash, la voix de tonnerre, qui va maintenant s’échapper seulement de haut-parleurs ; l'autorité morale inébranlable que dérivait de son enfance difficile, de vie difficiles, son côté populiste, et, finalement ses vieux jours, la maladie qui lui rendait impossible de jouer de la guitare sur ses derniers disques, la détermination et l'inspiration pour écrire et enregistrer même dans ses derniers jours. Et le plus marquant de tous, ses habits noirs, qui symbolisaient, parmi tant d'autres choses, «the poor and the beaten down/ Living in the hopeless hungry side of town. " Cash peut être mort, mais son spectre nous hante publiquement.
Peut-être plus que n'importe quel autre album dans la série de ceux produits par Rick Rubin, la dernière œuvre de Cash, American Recordings V: A Hundred Highways, essaie de concilier l'homme et le mythe, adressant à sa vie et sa carrière avec un humour et une gravité qui sont sans équivoque pour l'homme et pour Cash. Malgré le fait que tous, excepté deux des morceaux, sont des reprises, ces douze chansons évoquent son mariage avec June (décédée quatre mois avant lui), son christianisme résolu, et sa mort imminente avec candeur et perspicacité. Ses couvertures de If You Could Read My Mind de Gordon Lightfoot (peut être le plus beau morceau ici) et de Rose of My Heart de Hugh Moffatt résumentavec tendresse toute la loyauté et la vérité Cash , et Like the 309, la dernière chanson qu'il ait écrit à l’issue de cinquante ans de services rendus à la société, est rempli d'esprit et de vigueur.Il se permet aussi de plaisanter sur la valeur de son héritage au travers de Legend in My Own Time, une reprise de Don Gibson. "If they gave gold statuettes for tears and regret," il chante, "I'd be a legend in my own time."
L'album est aussi remarquable dans sa retenue, même lorsqu’on le compare aux autres American Recordings. Il n'ya pas de chansons abstraites qui interrogent la religion comme The Man Comes Around ou Redemption, ni aucune reprise mal choisie comme Rusty Cage ou The Mercy Seat. A Hundred Highways est peut être le plus cohérent de la série. Les paroles évoquent souvent un chemin, un sentier que Cash n’a pas complètement fini d’arpenter. On retrouve sur A Hundred Highways tout ce qui rendait attachants les autres volumes de la série. C'est heureux que l’on y découvre les sommets émouvants qui cloturent la vie et la carrière d’un homme qui préfère rejetter l'apitoiement et le remords en faveur d'espoir et même de célébration.
Rubin insère quelques éléments de production plus élaborés , comme les percussions en forme de marche qui soulignent et dramatisent le message de Johnny Cash sur God's Gonna Cut You Down. Le plus souvent, A Hundred Highways garde une production discrète est très délicate. La qualité du chant de Cash fluctue d'une chanson à l'autre, il est puissant sur Further On Up The Road, la reprise de Springsteen, et ravagé sur Four Strong Winds.
Il fait un meilleur usage de sa vieille voix ici que sur The Man Comes Around, sur lequel la rudesse du timbre portait une gravité intimidante à plusieurs morceaux. Sur la prière d'ouverture, Help Me, il exhale les mots «Help Me » avec le choeur, montrant clairement ce qui est en jeu dans ses chansons comme dans sa vie. Rien d’autre sur ce disque ne suggère avec autant de naturel et de simplicité l'impuissance de la vieillesse, le confort de la résignation, ou l’approche de la mort que cette chanson.








mardi 5 janvier 2010

The Devin Townsend Band - Synchestra (2006)




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Parution2006
LabelInside Out Music
GenreRock
A écouterTriumph, Babysong, Gaïa
/106.50
Qualitésludique, puissant


Le dernier album en date du Devin Townsend Band, ce groupe pilier si l’on considère l’ensemble de la discographie tumultueuse du canadien.

Moment de remise en question de ce qui motive sa musique, moment difficile pour l’artiste encore très prolifique et talentueux, mais pas pour les bonnes raisons, même si les raisons sont en train de changer – de la pure excitation du passionné consumé à la volonté de rédemption. La peur, l’anxiété ont depuis longtemps été un moteur pour Townsend ; aujourd’hui il semble s’ouvrir pour de bon vers l’extérieur, apportant au cœur de ce nouveau disque une nouvelle fois magnifiquement interprété une célébration qui rappelle Terria (2003) Et cette célébration prend la forme, par exemple, de Triumph, exploration complexe qui fait honneur à la patte de Townsend – cette cacophonie multidimensionnelle qui fait de lui le grand créateur de métal alternatif. Steve Vaï, son ancien maitre, participe le temps d’un solo au titre, et semble suspendre le cours de l’évolution, vingt secondes durant.

Le parti pris est de réaliser un disque moins dense que l’étaient ses autres albums, que ce soit avec le Devin Townsend Band ou surtout avec Strapping Young Lad, et donc plus facilement assimilable et ré écoutable. Soigneusement construit, Synchestra contient ainsi plus de parties instrumentales à vocation de créer une atmosphère heureuse, que précédemment. A la réalisation, Townsend était conscient que certains de ses disques pouvaient mettre l’auditeur mal à l’aise, et il confiait lui-même avoir des difficultés à écouter Terria en entier. Ici, les paroles laissent libre cours à l’interprétation personnelle, se contentant parfois d’un minimum de jugeote, comme sur Babysong où les intentions de faire ressentir une simple humanité semblent caricaturées. Pixillate, par exemple, est plus intéressante car plus ambigüe, comme un reste de la folie d’Infinity (1999) et son morceau Ants.

Malgré ce que ses autres disques peuvent révéler, Townsend se dit assez désintéressé par le style métal. Synchestra révèle un peu plus ce tiraillement entre un genre enclin à devenir théâtral, donc malhonnête – Vampira est peut être une moquerie adressée aux groupes anglais de type Iron Maiden – et la recherche d’une nouvelle honnêteté à travers une musique beaucoup plus calme, parfois presque qualifiée d’easy-listening.

Let it Roll, qui ouvre le disque, est en réalité une ballade curieusement dépouillée qui met en valeur la qualité sans cesse croissante du chant de Townsend. Ensuite, on bascule dans le grand spectacle sonore que constitue, inévitablement – et de manière un peu convenue aujourd’hui – un disque de l’artiste. Triumph et Babysong sont les meilleurs titres du disque, qui continue avec le duo carnavalesque Vampolka/Vampira. A ce stade, impossible de savoir si l’on trouve cela affligeant ou génial, et c’est justement la grande force du disque ; nous faire ingurgiter avec autant de plaisir qu’au temps d’Ocean Machine (1997) une musique qui ne l’égale pas en inspiration mais surement en excentricité. Il faut imaginer que les motivations malsaines qui ont quitté Townsend – paraître fou à ses auditeurs – l’ont privé d’un ressort, celui qui faisait fonctionner The Death of Music ou la quasi-totalité d‘Infinity. Synchestra est la fin d’une parenthèse – et là s’achève peut être l’aventure de The Devin Townsend Band.

Si l’on considère ses prochains disques, on peut dire : Townsend est mort… Vive Townsend ! Car sa réconciliation avec le simple monde des humains est plutôt fructueuse à ce jour. A travers ce disque, il renoue clairement avec son humanité, faisant presque complètement disparaître l’écran du genre « attention : artiste génial : ne pas jeter de nourriture » qui le séparait de son public. Lui dit avoir voulu se montrer humble. Il est seulement plus réaliste, moins fantasque et paranoïaque que par le passé, sans pour autant avoir changé ses automatismes de production – l’utilisation foisonnante de samples, de boucles en tout genres et de superpositions sonores qui finissent par créer une grande tour de Babel – quand Synchestra n’aspire qu’a être les nouveaux jardins de Babylone. 



lundi 30 novembre 2009

Sonic Youth - Rather Ripped (2006)







Parution2006
LabelGeffen
GenreRock alternatif
A écouterIncinerate, Do you Believe in Rapture, Pink Steam
°°
Qualitésrugueux, soigné
Sonic Youth renoue avec la joie d’exécuter des morceaux plus concis plutôt que des tableaux imposants et difficiles à manipuler. Voilà Rather Ripped, disque facile à appréhender, souple, rebondissant, plein de feu et de voix de Kim Gordon.
Ils sont au mieux de leur lucidité et de leur optimisme artistique avec Ripped.  Je ne sais pas s’ils ont parut aussi enthousiastes depuis leur troisième disque, Evol (1986). A cette époque, ils semblaient sympathiques et légèrement naïfs ; puis est venu Daydream Nation (1988), un double écrasant qui a marqué l’apogée et le déclin d’une vibe. Le son du groupe n’allait être que la somme de son travail, un carcan sans passion particulière – à nuancer selon les disques. Sous l’agressivité des guitares et les attitudes désinvoltes – la crise. Plus tard, avant A Thousand Leaves (1996), le groupe a quasiment disparu. Ce que je ressens en écoutant la plupart de leurs disques, c’est un problème de présence. On voulait les voir faire une erreur, juste pour le panache. Les entendre reprendre I Wanna Be Your Dog ou même Sweet Jane pour prouver leur affiliation à la musique rock et non à tous ces effrayants auteurs de livres abscons. Rather Ripped est donc le disque qui débloque Sonic Youth, qui le fait sortir de ses gonds, lui fait donner du plaisir à nouveau. Pour d’autres, c’est Sonic Nurse (2004), déjà, qui annonçait quekque chose, comme la résurgécence d’une exigence perdue, chez Sonic Youth.

Kim Gordon est bien présente, et il semble qu’elle sait pourquoi elle travaille. Elle qui, mentalité arty oblige, s’imaginait l’action même de chanter un morceau comme une chose purement conceptuelle, et l’enregistrement comme yune chose vraiment bizarre – pure invention de ma part, avec la partde vérité qui lui revient. Sur The Neutral, par exemple, elle est autre que cette partisane du tout construit, apparaissant passionnée et nue. Et puis, il y a le "What a waste/You're so chaste/I can't wait to taste your face." 
C’est difficile, on imagine, pour de tels penseurs du son de se convaincre que quelques accords soutenus peuvent vous donner la sensation de flotter et porter votre émotion. Sur Lights out for You, la tension s’apaise et il est plus difficile de trouver le ton juste. 

C’est dès lors une bonne chose que les morceaux les moins bruyants du disque sont d’aussi bonne qualité que les imposant Reena, l’insistant Incinerate ou l’aggressif Rats. Pink Steam renouvelle de belle manière ce que le groupe fait de plus progressif, parvenant pourtant à ne dispenser que l’indispensable – le titre du morceau faisant, comme il c'est souvent le cas, référence à l’œuvre d'un écrivain : ici, Didie Bellamy. Il est de notoriété suffisante que l’on peut utiliser les notes des pochettes du groupe comme listes de nouvelles lectures, tant elles sont truffées de références. 

What a Waste ou Reena nous convainquent que les Youth sont d’autant plus pertinents quant ils parviennent à condenser leur message, même s’il y a dans leur carrière de longues plages excellentes (Hits of Sunshine et Karen Koltrane sur A Thousand Leaves…). Ils retrouvent, en plus produit, les Tom Violence ou Shadow of a Doubt de Evol. Bien sûr, les temps ont changé, et il n’est plus nécessaire de laisser résonner les instruments comme dans un souterrain ou d’afficher la froideur sensuelle d’alors. Rather Ripped est un disque plus chaud que presque tout Sonic Youth. Même la progression rigoureuse de Pink Steam est envahie de lumière. 

Do You Believe in Rapture est sans doute le morceau qui fait la différence, justifiant le plus la progression du groupe vers un son plus doux et attirant.






dimanche 18 octobre 2009

Red Sparowes - Every Red Heart Shines Towards the Red Sun

Le second chef d’œuvre des Red Sparowes, paru en 2006, cristallise les éléments les plus identitaires du groupe, et prouve surtout qu’il n’était pas incapable de reproduire un travail aussi fort que At the Soudless Dawn (2004). Après la Sixième Extinction (celle qui est supposée causer le crépuscule de l’homme) – le thème du précédent disque – c’est ici, sur fond de symbolisme rouge sang, au problème de la famine globale et de la rupture de la chaîne alimentaire que s’identifie le grand groupe de post rock américain.

L’histoire racontée par les Red Sparowes, c’est celle de la Chine entre 1959 et 1961, frappée d’une peste qui était transmise au bétail par des animaux sauvages, dont des oiseaux comme les moineaux (Sparowes en anglais). Cette famine fit alors 30 millions de morts. Le gouvernement lança une grande campagne, "The Great Sparrow Campaign" pour l’élimination des animaux infectés. Cela amena une invasion de sauterelles épargnées par la disparition des moineaux, qui créèrent la famine ; fable d’un fragile équilibre qui fut réalité.

Ce n’est peut-être pas une façon très saine de commencer à présenter ce disque si balancé que d’évoquer ses penchants apocalyptiques. Mais Every Red Heart Shines Toward the Red Sun. Mais il s’agit au contraire d’une musique muette, précise, retenue, jouée avec une minutie et un talent immense. Le résultat n’a pas la lourdeur que l’on peut craindre d’une formation produite par Neurot Recordings (Neurosis, Isis). Il en devient même surprenant et finalement révélateur de voir comment est gérée cette sorte de longue mais douce litanie.

Le groupe est très ambitieux. S’il s’agit de morceaux totalement instrumentaux, ils sont intitulés de longues phrases appelées à jouer le rôle de chapitres. Le titre  du disque en entier comporte plus d’une centaine de mots. Les thèmes puissants et documentés et cette propension à divulguer autant par les titres que par la musique est une façon de revendiquer l’instrumental comme genre musical à part entière. Par un artwork puissant, ils donnent à la musique une imagerie forte et propre. C’est ce que des groupes comme Sigur Ros ont exploité ; dans leur cas précis, étant donné que leur langue est peu parlée et comprise. L’image ajoute à la musique une autre dimension.

La musique des Red Sparowes est constituée de pièces assez importantes mais surtout impressionnantes pour leur rigueur. La batterie métronomique évoque Can. La guitare en pedal-steel apporte une fluidité à la construction articulée, de manière à ce que l’on ait l’impression d’une infaillible horlogerie. Le temps est géré comme une dimension à part entière, les morceaux s’épanouissant avec circonspection. Parfois, cela donne l’impression d’une musique recroquevillée, presque bridée, plutôt que totalement libérée, bien l’œuvre dans son ensemble soit effectivement libre.

Le long échafaudage construit peu à peu une ambiance de laquelle émane une intelligence tout à fait particulière. C’est presque une provocation ; par la célébration d’une musique extrêmement pensée, le groupe pourrait être prétentieux ; mais cependant, le résultat est très agréable à écouter. C’est un genre de pop, ou presque. C’est ce que ce que Kraftwerk a donné à la musique électronique, cette fois appliqué dans un domaine qui embrasse les déflagrations et accalmies de Neurosis, à laquelle les Red Sparowes apportent leur propre sens de la clarté et de l’aménagement sonore.

Chaque morceau apporte une progression intéressante, depuis la basse en forme de grande poussée en avant sur The Great Leap Forward..., jusqu’à la rythmique de pendule de Like the Howling Glory… et au doux intermède de piano intitulé And by Your Own Hand... Les qualités mélodiques déjà remarquables sur le précédent opus sont encore bien présentes, notamment sur la deuxième moitié du disque, atteignant peut être un point hors de toute comparaison sur Millions Starved and as we Became Skinnier and Skinnier…, pièce de plus de neuf minutes qui enfonce le couteau dans la plaie.

Il est ainsi intéressant de voir comment la formation joue de son équilibre précaire, fournissant pour l’essentiel une introspection qui peut être prise à la légère, avant de décider, lorsque le moment est venu, d’ouvrir les abysses qui leur font retrouver leurs origines plus caverneuses sur As That Blazing Sun Shone... et de retourner à nouveau, l’espace d’un instant, à une lubie plus pastorale.

  • Parution : 19 septembre 2006

  • Label : Neurot Recordings

  • Producteur : Red Sparowes, Tim Green
  • A écouter : "Like the Howling Glory of the Darkest Winds, This Voice Was Thunderous and the Words Holy, Tangling Their Way Around Our Hearts and Clutching Our Innocent Awe", "Millions Starved and Became Skinnier and Skinnier, While Our Leaders Became Fatter and Fatte"

mercredi 2 septembre 2009

Bob Dylan - Time out of Mind, Love and Theft, Modern Times

Les trois albums que Bob Dylan a bien voulus appeler « trilogie » me font souvenir qu’un disque est comme le nouveau tome d’une histoire ancienne et pénétrante, comme une réserve de pulsations nouvelles et de raisons de continuer en avant. Le cœur du poète continue de battre bien fort, même si aucun Dieu n’en est témoin – seulement Dylan lui-même, qui, sans doute, dans toute sa simplicité légendaire, prétend simplement tenter de sortir de bons disques. Mais que musiciens, producteurs, écrivains, et même réalisateurs ou journalistes prennent exemple sur lui. Il y aurait, pour commencer, moins de navets au cinéma.

  • Time Out Of Mind a été très bien accueilli à sa sortie en 1997, et immédiatement comparé à des chefs-d’oeuvre de Dylan comme Blood on the Tracks. Pourtant, ce n’est pas un album facile, ni en aucune façon aussi direct qu’aucun autre disque de son époque. Dans un monde à lui seul, le poète évolue en secouant la mort et l’amour qui le narguent, le piquent et s’éloignent en laissant des fantômes. Des chansons se forment et se lovent à la place des spectres dans l’esprit du parolier. Est-ce vraiment de lui qu’il s’agit ? En partie seulement, car il se plaît à sublimer les sentiments comme autant de témoignages inaltérables. Ce disque installe une humeur avant tout, une longue attente, patience mélancolique qui rappelle les sons d’un riche passé sur des sentiers divers et écrase toute tentative adverse de faire aussi bien. Alors que d’autres confectionnent une toile de leur monde et finissent par se prendre les pieds dedans comme de vieilles araignées, Dylan saisit chaque occasion pour devenir plus pertinent, et effectue ici un travail qui est une nouvelle étape significative dans sa longue carrière. Un disque qu’il devait enregistrer, le moment venu. La carrière de Bob Dylan est faite d’allers et de retours, de périodes fastes et d’autres où il devait maudire le personnage qu’il était devenu. Time out of Mind a été précédé d’un de ces temps dans lesquels l’artiste tente de s’éloigner de sa légende. Il revient avec la conviction que ces errements l’ont rendu plus fort, suffisamment pour se raconter encore un peu, pour paraître à nouveau menaçant. Lentement, Love Sick s’installe comme une immense litanie, sourde et cotonneuse ; et les écoutes successives de la suite révèlent une merveille à chaque pièce.


  • Love and Theft est plus élastique que son prédécesseur, mais c’est peut-être parce qu’il colle moins à la peau de Dylan. Il jongle avec les histoires et avec les styles, tandis que le chanteur prend peu à peu cette voix de crooner éreinté mais puissant propre à incarner des héros qui ne sont définitivement plus directement lui, mais des personnages amenés à peupler des chansons. L’aisance musicale est preuve de la grande culture que Bob Dylan partage désormais avec nous, au-travers de son émission de radio Theme Time Radio Hour, qui a enfanté d’une compilation délicieuse de cinquante morceaux, en attente d’un deuxième volume. Le poète est sans doute le témoin le plus populaire de la musique des temps où la guitare électrique n’avait pas terrassé le monde. La composition est comme une leçon de cuisine, où les ingrédients prennent forme de la même manière que les mots deviennent vers dans les marges des cahiers de Dylan. Le cœur plus léger que sur son précédent effort, Dylan semble traverser l’Amérique de part en part à la recherche de rédemption ; en explorant ses différentes figures, en actionnant les figurants dont il peuple son pays, il prend sa revanche sur son propre mythe. Il a prit peur en face de l’immortalité à laquelle il est effectivement confiné, et tente absolument de dire ; je suis là, comme ces types dont je parle, juste le temps d’une histoire, et puis s’en va. Sa musique divertit le cœur autant que l’esprit, fait défiler tant d’images de destins originaux et cruels. Nul besoin de comprendre chaque vers pour être bercé par l’imprécation rocailleuse et sentir plus que jamais que l’aventure ne peut s’arrêter maintenant. Time out of Mind aurait pu être la coda de l’œuvre de Dylan ; mais Love and Theft, en forme d’exercice captant le renouveau, laisse présager que bien d’autres images vont affluer à l’esprit du poète, des connexions à l’histoire qui recommence.


  • Modern Times opère comme une suite à Love and Theft, et le double en vigueur. Il s’est écoulé cinq ans entre les deux disques mais cela ne semble pas signifier que Dylan ait été à court d’idées ni de moyens pour enregistrer. Le groupe joue de manière encore plus fine, fournissant quelques pièces mélodiques inoubliables, comme Spirit on the Water. D’apparence linéaire, ces dix nouvelles pièces sont en réalité taillées pour constituer un nouveau microcosme dans lequel l’auditeur pourra se plonger comme dans un livre. Et cette fois, le résultat est particulièrement épanoui. Ce qui n’est pas dit est entendu ; ce qui n’est pas compris, - parce qu’on ne comprend pas forcément l’anglais - , ce qui n’est pas compris est ressenti. Dylan fait œuvre d’une générosité énorme en façonnant de longs et captivants morceaux qui encapsulent des mondes, comme le ferait quelque terrible divinité omnipotente dans une aventure de Moorcock. L’interprétation est empreinte d’une totale sérénité, même d’une confiance et d’une énergie qui semble ne pouvoir cesser. Pourtant, Ain’t Talkin, qui dure plus de huit minutes apparaît comme un beau point final. Vous pourriez arguer que Highlands, qui en faisait seize, était autrement plus menaçante. Mais Ain’t Talkin est simplement l’une des plus belles chansons de Dylan, et ressemble vraiment à quelque chose qui s’achève. Encore une fois, Bob Dylan va-t-il cesser de faire de la musique ? Lui-même va se surprendre en apportant à peine trois ans plus tard une nouvelle pierre à l’édifice, Together Trough Life. Cette année, en fait. Donc l’avenir est déjà incertain… Mais laisse derrière lui une décennie qui laisse deux ou trois chefs d’œuvre intemporels de plus au travail de fond de l’un des artistes les plus intègres et talentueux depuis le début.

A écouter :

  • Love Sick


  • Standing in the Doorway


  • Cold Irons Bound


  • Mississippi


  • Cry a While


  • Spirit on the Water


  • Rollin and Tumblin


  • Ain't Talkin

vendredi 26 juin 2009

Thom Yorke - The Eraser (2006)

Voir aussi la chronique de The King Of Limbs (2011)

L’angoisse et la faiblesse face à l’adversité sont un moteur créatif dans la musique de Radiohead. Parce qu’ils étaient réellement faibles, à leur débuts ; un peu perdus ; parce que leur parcours incroyable leur a fait garder la tête froide sur le peu de différence entre percer et rester le plus triste et ridicule inconnu. Longtemps, ils n’ont pas cru qu’ils l’avaient fait : devenir célèbres. En imitant quelque peu Nirvana ou U2, mais quand même. C’est pour le reste, tout le reste qu’on les adorait. La septième piste de OK Computer (1997) ou les rafales de guitares dissonantes sur le refrain de My Iron Lung (1995)… Une aventure musicale et mentale. Lorsque Thom Yorke, lors d’un temps mort du groupe le plus cool de la planète (puisqu’il parlaient même d’arrêter de jouer ensemble, au détour de Hail To the Thief (2003)), lorsque Thom Yorke donc décide de se prêter à l’exercice de l’album « solo », c’est encore ces sentiments de fragilité excessive qui transparaissent. Alors que pourtant il est maintenant au sommet du monde (ou presque, car c’est avec In Rainbows, si l’on veut).

Qu’écoute Thom lorsque il se met à façonner cet album ? Des « blips », de la musique électronique, des « grooves »… De l’instrumental, moins de chansons ; Dinosaur JR. et autres R.E.M. sont partis donner de l’inspiration ailleurs. Il y a Modeselektor, aussi, projet allemand auquel Thom a prêté sa voix pour un morceau excellent, The White Flash (We have all the time…). La musique va être issue de rythmes de laptop, de bidouillages accumulés depuis le début des années 2000 et redécouverts par Thom et l'ingé son Nigel Godrich. Le « sixième membre de Radiohead » est ici extrêmement présent, si bien qu’on peut se demander s’il s’agit bien d’un projet vraiment solo.

Quelques uns des bruits synthétiques fabriqués par Godrich nous évoquent aussitôt entendus les embouteillages de la pochette de Ok... et cette angoisse d’être petit, d’être « a creep », et aussitôt l’oeuil perdu de Yorke réapparait, avec ce sourire énigmatique. Cette tête de pioche qui se noie dans son scaphandre, tout en aillant l’air heureux. Ces bruits sont ceux de la ville, la civilisation à laquelle on tente de se raccrocher. Elle est personnalisée ; c’est Londres, nous dit la pochette – dessin du bien trouvé Stanley Donwood qui épouse à merveille le propos ; schizophrénie, esprit balayé par les appels lumineux comme par des vagues de tempête. Monde qui passe, défile, se laisse emporter, refloue le sentiment. L’électronique est tout cela ; introvertie, aride ; mais parfois, cette observation du temps qui s’enfuit laisse place à un beau lyrisme, ou, surtout, à la mélancolie. La mélancolie est un sentiment que Yorke maîtrise depuis longtemps, il sait où elle l’amène. Il lui semble par ailleurs impossible d’être en colère, même s’il est pris entre deux feux et que les voitures lui roulent sur les pieds.

Le premier morceau est un bel exemple de stoïcisme « Yorkien » ou faux calme sous lequel couve l’excitation. Sit Down/ Stand Up est un sommet pour qui veut élucider le mystère psychique derrière la musique de Radiohead, mystère restitué partiellement ici. Il est là question d’effacement, de disparition, message mis en valeur par le jeu de piano de Jonny Greenwood qui ressemble à des signaux en Morse sur The Eraser. Comme s’il s’agissait de poster un télégramme.

Après cette mise en bouche quelque peu rêche, s’alternent et s’entremêlent différentes ambiances. La plus surprenante est sans doute fournie par le couple Black Swan / Skip Divided. La première a un groove rampant, aliénant. Elle est bien assez longue pour que l’on se transforme complètement en autre chose, et Thom, sans doute toujours le sourire aux lèvres, a dû le deviner en y creusant. L’osmose n’était pas évidente. Ce sentiment de peu d'évidence revient souvent au cours du disque, dont le matériau de base, il ne faut l’oublier, c’est trois notes de guitare ici et trois autres là. Skip divided est une plongée intime et étouffante. Ce chuchotement grave de chant est, somme toute, juste un nouveau jeu, de ceux qui seraient ailleurs horriblement narcissiques. Mais nous laissons tous les voitures rouler sur nos pieds. The Eraser apparaît, au travers de ces trois morceaux, sans prétention lyrique. Atoms For Peace, The Clock et And It Rained All Night confortent cette idée. Atoms For Peace est une autre “provocation” atone comme pouvait l’être le morceau Kid A (2000), sur lequel Thom exultait en live, devant tant de ce ce nihilisme joyeux dont il a le secret. And It Rained All Night introduit dans le disque le survoltage maladif de Idioteque. Et s’imbrique à merveille.

And It Rained All Night ou The Clock apparaissent comme balayées par un tourbillon alors que souvent, ailleurs, c’est la sensation d’étouffement qui prend le dessus. De ce côté-là, Godrich fait des merveilles sur Black Swan, Atoms… ou Skip Divided. Tous les morceaux, à leur manière sont plus riches que ce que l’on peut d’abord pressentir. Le jeu est de deviner combien de pistes contient The Clock, avec une mention spéciale à la percussion en bois. Véritables instruments se mêlent aux rythmes électroniques, produisent la dynamique.

L’ambition lyrique est ailleurs plus manifeste ; Analyse, Harrowdown Hill et Cymbal Rush font la part belle aux claviers qui progressent comme un brouillard d’automne dans la nuit de la capitale anglaise. Ces trois morceaux semblent s’élever en volutes au-dessus de l’agitation générale, dans le havre d’un ciel cependant envahit d’autres menaces. La liberté semble être retrouvée juste alors que le souvenir d’une mort inévitable frappe notre pauvre Thom quarantenaire. Cymbal Rush, son « morceau préféré », conclut cette méditation par une extraordinaire mélancolie.

Parution : juillet 2006
Label : XL Recordings
Genre : Electro
 
A écouter : The Clock, Black Swan, Harrodown Hill 


    8/10
    Qualités : Anxiogène,  soigné, poignant, audacieux


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