“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 16 décembre 2012

Laura Nyro - Article et interview de son frère Jan en décembre 2012



La maison de disques américaine Columbia a réédité Eli and The Thirteenth Confession, premier album de Laura Nyro enregistré sous leur égide en 1968, assorti d’une appréciation de la chanteuse blues Phoebe Snow, disparue en 2011. En 40 ans de carrière, celle-ci a garanti sa place au panthéon américain des voix de légende. Voici ce qu’elle dit de Laura, décédée, elle, en 1997, à 49 ans.

« La musique de Laura est intemporelle… que ce soit pour le fond ou la forme, elle était dans une classe à elle seule. La dernière fois que je l’ai vue jouer, elle a interprété son répertoire avec seulement un piano… les spectateurs l’ont acclamée debout. Ça a été l’une des soirées musicales les plus transcendantes de ma vie. Elle était l’une des artistes les plus généreuses que j’ai connues. Le 21ème siècle semble le moment parfait pour que sa musique resurgisse. Elle est éternelle »
Essence divine
C’EST VRAI QUE LA MUSIQUE de Laura Nyro est intemporelle. Impossible d’imaginer un temps où l’intensité de ses chansons, où leur originalité et leur vitalité paraissent soudain datées. Il faudrait que tout l’univers musical change ; que la musique perde soudain toute connexion avec les cœurs, les corps et les âmes qui l’alimentent, que tout l’art musical se retrouve soudan isolé dans la création humaine et tombe comme une mauvaise greffe, membre mort.
La musique de Laura Nyro donne cependant fugacement la sensation de replonger dans un reflet des années 60 - celles des émissions de radio new-yorkaises jouant Nyro aux côtés de Barbara Streisand, Aretha Franklin ou Diana Ross, celles des spectacles de Broadway, les stations détentrices de chaque instant de vie, d’extase, d’insouciance. Une manne de sensations, extrêmement palpables, suscitée par des artistes les plus sérieux quant à ce qu’ils faisaient. Laura Nyro était extrêmement sérieuse à propos de sa musique, et celle-ci étonnamment palpable, sensuelle, et livrée à l’extase - qu’elle qualifierait ‘d’essence divine.’ « Je pense qu’en musique il y une unité, et une douceur. J’écoute la musique pour ces raisons. Si vous regardez le monde, il y a tellement de polarités. De guerres. Mais de ressentir cette unité et cette douceur, c’est la chose ultime. La meilleure chose au monde. Et c’est que je ressens en musique. C’est une forme de divin pour moi, l’essence du divin.”
Vous devriez imaginer Laura Nyro, à 22 ans, en 1969, en train de dire cela, sourcils froncés, tandis qu’on l’interroge à propos de son 3ème album. Elle ne sait pas, alors, qu’elle est déjà au sommet – que même si la notion de maturité aura une influence très importante sur la reste sa carrière, en termes d’écriture et de projeter la musique soul, gospel, rythm and blues et rock qu’elle a dans sa tête, elle est déjà dans un monde d’excellence, une ‘classe à elle seule’ après deux albums historiques et complémentaires : Eli and the Thirteen Confession (1968), et New-York Tendaberry (1969).
Mythes urbains
NEW-YORK CONNUT UN renouveau depuis les années 1990. Le consensus des observateurs est aujourd’hui que la ville est moins trépidante, présente moins d’aspérités, est comme refaite à neuf, rendue étrangement neutre, par endroits, à cause de cette tentative d’alignement qu’ont menée successivement les différents maires. Enfouie sous des couches successives de maquillage qui sont parvenues à tromper non seulement les touristes, mais aussi la plupart de ses habitants quant à son identité profonde. Ceux qui y trouvent maintenant l’inspiration n’ont pas sous les yeux un tableau aussi saisissant qu’auparavant. Sauf, paraît t-il, si l’on s’aventure dans certaines parties du Bronx ou du Queens.
Les écrivains ou les auteurs de chansons sont obligés de faire chemin arrière, d’explorer New-York sous différents angles, dans une tentative de saisir ‘l’étrange mélange entre l’ancien et le nouveau’ qui caractérise la ville et constitue son meilleur art. C’est ce que fait par exemple l’écrivain Paul Auster, trois fois par semaine, lorsqu’il traverse le Brooklyn Bridge, un ouvrage qui évoque ce mélange, simplement en profitant de la sensation que l’ouvrage lui procure. L’architecture et la culture du spectacle se répondent dans une même recherche entre romantisme idéaliste et cynisme. Ceux qui s’inspirent de New-York remontent le cours de l’histoire : après 1965, l’augmentation de la criminalité, la French Connection et la drogue omniprésente, les gangs et la mafia, les conflits ethniques, la pauvreté. New York était une ville sale et violente, comme une tour de Babel dont l’existence est toujours remise en cause. Une ville capable d’imploser, de s’autodétruire avec une violence que seul le 11-septembre a pu suggérer, dans des circonstances différentes.
Mais l’incroyable chaos qui régnait en ville signifiait aussi une grande diversité artistique. C’était peut-être une ville sinistre, désespérée, hostile, mais néanmoins nourricière. L’inspiration y est désormais plus globale qu’auparavant, ne s’arrêtant sûrement pas aux frontières de la ville, ni des Etats-Unis. L’art est sans doute moins le reflet d’une observation communautaire depuis les années 1980.
Dan Backman, un fan suédois de Laura Nyro, parlera avec elle au téléphone en octobre 1993, à l’occasion de la sortie de Walk the Dog and Light the Light, un album qui voyait l’artiste rassérénée dans ces choix de production. Le dernier à paraître de son vivant. « Il y a avait plus de variété auparavant, plus de surprise... plus de liberté en musique, et c’est que je préfère». Aujourd’hui, on peut juger que les choses sont très différentes d’il y a quarante ans ou même vingt ans, sans être pourtant moins inspirées. Laura Nyro ne fait peut-être que s’attacher à un mythe artistique, et son art est né de mythes urbains, de problèmes et d’utopies propres à leur époque.
Une époque de groupes tels que Black Magic et de leur album Where Love Is (1970) par exemple. Enregistré par trois hommes et trois femmes, tous noirs américains, cet album improbable en appelle d’autres, tels ceux de The 5th Dimension, dans une période – le début des années 70 - où les concepts théâtraux semblaient être le summum du divertissement et le pinacle de l’accomplissement artistique. The 5th Dimension, quintet vocal, rythm and blues, soul et jazz tout à la fois, réussirent à créer un invraisemblable amalgame de tubes. Quant à Where Love Is, c’était une mosaïque de rythmes et de sons, un croisement entre le ghetto qui lui sert de décor et Broadway.
Where Love Is est un challenge pour l’auditeur. Mais son ambition en termes de trame narrative, ainsi que la félicité musicale et l’harmonie de certaines de ses parties en font une expérience à part – cohabitant comme beaucoup d’autres trésors insoupçonnés avec l’œuvre de Laura Nyro sans la préfigurer, puisque celle-ci écrit des chansons depuis 1965. Pour en revenir à The 5th Dimension, le groupe eut plus de succès avec des chansons écrites par Nyro qu’elle n’en eut elle-même : ils popularisèrent Stoned Soul Picnic, Sweet Blidness, Wedding Bell Blues, Blowing Away ou Save The Country. Ces chansons ont toutes été écrites par Laura Nyro avant qu’elle n’atteigne 22 ans.
Vitamin L
LE CHANT ÉTAIT VENU naturellement à Laura. Elle avait trouvé dès l’instant où elle s’était mise à chanter le lien qu’entretenait la musique avec le cœur et l’âme. « Dans la vie, la musique était le langage que je voulais utiliser. Je suppose que j’étais faite pour chanter. Et j’ai pris l’habitude de le faire, avec des groupes de rue, quand j’étais jeune. » Élevée dans le quartier du Bronx, Laura sèche régulièrement l’école. Elle préfère se consacrer à écrire des chansons. Avec un sérieux qui force les adultes autour d’elle à lui donner sa chance.
Comme elle, Jan Nigro, son frère cadet, a été à la Music and Art School de New-York. J’ai pu l’interroger à ce sujet dans un entretien auquel il a répondu par courrier électronique en décembre 2012, au terme d’une année particulièrement chargée en émotions pour lui - avec l’introduction au Rock and Roll Hall of Fame - le panthéon des héros de la musique - de Laura, en avril, et l’organisation d’un grand spectacle en hommage à sa sœur en novembre, dans le Connecticut. « La Music and Art School m’a exposé à des musiques avec lesquelles je n’étais pas familier, comme les arias italiennes et les lieder allemands. L’école a été un très bon entraînement vocal et m’a permis une meilleure compréhension de la musique en général. Je n’y ai pas appris à écrire des chansons. Peu d’écoles l’enseignent. C’est généralement une chose pour laquelle les gens ont un don qu’ils développent pour eux-mêmes, comme Laura l’a fait. »
Aujourd’hui, Jan écrit la plupart de ses chansons dans le but de les faire chanter par d’autres, le plus souvent par des groupes scolaires et des ensembles vocaux, en s’inspirant du gospel. « Mon projet Vitamin L, je l’ai lancé en 1989 », m’écrit t-il. « C’est une chose que ma femme, Janice, et moi avons commencé ensemble, je suis l’auteur des chansons et l’un des chanteurs, ce sont des chansons pour les jeunes gens, qui traitent de problèmes auxquels ils commencent à penser et dont ils se mettent à parler dans leur vie. Ces chansons sont écrites dans différents genres : rock, jazz, blues, musiques scéniques, gospel, country, etc. Chacune d’entre elles évoque une valeur humaine différente. Tolérance, compassion, empathie, honnêteté, gentillesse, et d’autres encore. L’objectif de Vitamin L, c’est de diffuser l’amour et la bonne volonté à travers la musique. » Il me semblait bien que chaque chanson écrite pour Vitamin L était comme un nouveau départ, bénéficiait d’une approche pleine de fraîcheur. « Chaque chanson est différente, comme nous sommes tous différents les uns des autres. Elles devraient à chaque fois être approchées avec clarté, quant à ce que vous tentez d’exprimer, et avec l’esprit et le cœur ouverts puisque cette expression va se transformer en paroles et en musique. »
Laura, à l’époque, a abandonné la Music and Art School pour écrire ses propres chansons. Trève d’arias et de lieder. Elle leur préfèrera Van Morrison. Ou le jazz. “Quand j’avais quinze ans”, révèlera t-elle dans le magazine Down Beat en 1970, “J’avais l’habitude de boire des bouteilles de sirop pour la toux et de me détendre en écoutant mes disques de jazz. Je les mettais, buvais mon sirop, explorais le répertoire de types du genre Miles Davis et John Coltrane toute la nuit. Ils influençaient mon humeur. C’était une chose que je ne pouvais mettre en mots, car c’est difficile ne serait-ce que de parler de jazz. Ce n’est pas une musique évidente... Elle se rue sur vos sens. Je ne connais rien de technique en musique, je sais seulement ce que je ressens, et le jazz est si beau car c’est une musique libre et expressive. Il n’y a pas de paroles, mais la musique communique la vie, les peines de la vie... C’est une musique pleine de peine, mais cette peine ne vous accable pas. Elle est comme une petite fleur...“ L’influence familiale est aussi puissante. “Notre père était musicien, se souvient Jan, et notre mère écoutait de la musique classique. La musique était une force centrale chez nous.”
Petites fleurs
Laura Nyro est assez précoce dans son écriture. And When I Die n’est pas ce qu’on s’attendrait à trouver sur la page d’une adolescente de 16 ans : “I’m not scared of dying/And I don’t really care/If it’s peace you find in dying/Well, then let the time be near”. Elle est encore persuadée, bien plus tard, que les adolescents ont une compréhension particulière du monde, une forme de conscience, face à la mortalité par exemple, qui a pu être formulée dans And When I Die. Comment expliquer sinon la lucidité extraordinaire de cette chanson? Jan est admiratif devant les textes de sa soeur. “Elle avait une vision unique», commentera Jan dans un article de Bill Chaisson pour Ithaca.com. “Elle fait partie du Mont Rushmore des songwriters. Elle a exploré sans crainte tant d’aspects de l’expérience humaine : romance, solitude, addictions.”
Très rapidement, elle savait qu’elle était capable de tourner sa matière sentimentale en une chose frappante. Ses pensées se mêlent à un son inspiré des productions dites de Brill Building – en référence à une scène New-Yorkaise spécifique des années 1960. Ce genre de pop classique musclée comme du rock n’ roll joue souvent sur l’ennivrement provoqué par la romance populaire et les célébrations festives, non sans une naïveté délibérée. Shangri-Las, Neil Sedaka, Connie Francis... En 1963, le mythique producteur Phil Spector avait décidé de produire un album de Noël dont les chansons pourraient rivaliser avec les meilleures du répertoire des interprètes invitées : the Ronettes, Crystals, Darlene Love, et Bob B. Soxx & the Blue Jeans. Le meilleur album de chants de Noël à ce jour restera, aux côtés d’innombrables compilations de chansons d’amour, le fer de lance de la Brill Building pop. Tout cela inspire à Nyro une approche romantique, enjouée et légère de sa propre musique. Le premier album de Laura Nyro paraît bientôt: il s’appelle More Than a New Discovery (1967).
Guidée par l’obsession pour des images fortes, arrêtée parfois dans sa lucidité joyeuse par une nature réfléchie, parfois mélancolique, elle mélangeait le blues New-Yorkais, avec ses touches de jazz, à des structures en forme de ballades introspectives. Marriant des motifs jazz et la pop d’antan, elle alliait sophistication et sincérité, sur Buy and Sell ou Billy’s Blues. La musique semblait s’animer, organique, traverser de façon poignante, réaliste, les sentiments qui surviennent en franchissant les étapes de la vie, de l’adolescente clairvoyante au-delà de l’âge adulte. La maturation d’un romantisme parfois rude. L’attente, l’amour, le désir sexuel (“Love my lovething/Super ride inside my lovething”). Elle écrira dans ces années d’apprentissage un chapellet de chansons puissantes, entièrement formées.
La mort, la perte et la rédemption – pas vraiment d’humour chez Laura Nyro. La musique est une chose trop importante pour badiner. “Beaucoup de mes chansons sont très appliquées, j’écris sur les choses du monde, j’essaie d’être fidèle à mes propres yeux, les yeux d’une femme, et parfois quand on dit que je suis excentrique ça me semble être une manière de ne pas prendre ce que je fais au sérieux. Il y a ce sexisme qui ne prend pas l’art féminin sérieusement.” L’art féminin, celui de l’amour aussi. Laura Nyro est bisexuelle, et sa longue relation amoureuse et spirituelle, dès 1971, avec Maria Desiderio est documentée avec beaucoup de grâce sur le blog Rabdrake Weblog : http://rabdrake.wordpress.com. Des chansons telles que Emmie et Desiree évoquent cet amour lesbien – encore une chose rarement courrue dans la chanson américaine jusqu’alors.
Carole King, auteure compositeure que l’on peut comparer à Laura Nyro à plusieurs points de vue, se sentira elle aussi différente dans une société qui, si elle n’est pas frontalement sexiste, arbore plus subtilement ses normes. De surcroit, Carole King se marrie tôt et devient mère à 17 ans – Nyro, elle, aura son unique fils à 32 ans. “On ne m’a jamais dit, ‘Tu ne peux faire ça car tu es une femme, commente King dans une intervew pour le Washington post en 2009. “Mes parents m’ont toujours laissé ouvertes toutes les possibilités.” “Vivant avec Gerry dans une banlieue du New Jersey, j’étais entourée des femmes de docteurs, de comptables, d’avocats. Avec un stylo dans une main et un bébé dans l’autre, je sortais de l’ordinaire.”
Laura Nyro marche alors fièrement dans les pas de Miles et de Coltrane ; pour reprendre son expression, elle fait des chansons ‘comme de petites fleurs.’ Les traditions de gospel et de soul combinées à une réinvention constante de la forme musicale, promettent de grandes choses au cas où elles déciderait de se saisir des thèmes du mouvement pour les droit civiques, par l’influence tutélaire de Peter Seeger, Joan Baez ou Bob Dylan: incorporant des éléments de conscience sociale dans ses chansons. Elle le fera, avec la fécondité et l’amour d’une mère universelle: “Come on people, come on children/Come on down to the glory river” (sur la chanson Save The Country). La félicité de l’expérience charnelle et sensuelle envoûtera les idées communautaristes ou religieuses, les terrassera. Rien ne semble pouvoir lui résister ; son attitude musicale se fait l’écho de sa passion.
Laura Nyro fut pianiste, et lorsqu’on évoque tout le rhythm and blues et le rock n’ roll dans sa musique, la prépondérance du piano déforme la vision que l’on peut s’en faire. Entre tous, on peut évoquer la façon dont le sorcier américain de la pop audacieuse, Todd Rundgren, annonça combien l’influence de Laura avait dicté chaque arrangement de son premier album, Runt. “Ses ascendances venaient de la face la plus sophistiquée du rythm and blues, comme Jerry Ragonov et Mann & Veil et Carole King. Elle canalisait cette musique, et avait de surcroit sa propre façon, influencée par le jazz, de voir les choses. C’était cette dimension supplémentaire qui l’a rendue si inspirante.” Le premier album de Rundgren ne se contenta pas de pomper Nyro dans tous ses arrangements ; il s’adressa même personnellement à elle dans les paroles de la chanson Baby Let’s Swing.
Si Laura a inspiré tant d’artistes dès ses premières heures, c’est qu’il y avait en elle une pureté et une spontanéité rendue possible par son approche différente de la composition. “Elle provenait d’une ère musicale très belle’”, commentera une amie de la chateuse, Barbara Cobb, dans une lettre publiée sur le site officiel consacré à Laura Nyro. “Laura était la musique. Il n’y avait pas de commutateur pour la faire basculer en mode ‘musique’. C’est ce qu’elle était, et à n’importe quel moment, elle pouvait chanter la mélodie d’une vieille chanson doo-wop, ou par-dessus la radio, en conduisant. Elle se mettait à écrire quelques paroles dans une carnet ou un mouchoir en tissu. Je pense que Laura vivait dans un monde qui était mystique, un monde dévoué à la recherche de vérités éminentes, un monde qu’elle voulait voir se manisfester autour d’elle.”
N’ayant jamais appris à lire et à écrire la musique, étant incapable de donner le nom des accords qu’elle jouait, la chanteuse préférait parler des sons en termes de couleurs. “Elle disait : ‘Je voudrais un peu plus de cuivres violets ici”, commente Jan Nigro. L’intuition et le balancement de son jeu de piano scellait systématiquement la chanson dans la forme qu’elle avait imaginée ; non exempte de petits retardements, d’approximations minimes qui lui donnait son cachet. La sensation venait que ces chansons avaient été imaginées plutôt que d’être écrites.
“La chanson Time and Love est l’un de ses classiques”, ajoute Barbara Cobb dans sa lettre. “Quand elle commence le couplet, elle ralentit... puis elle retrouve le tempo original de la chanson... cela peut sembler tellement simple... Laura ressentait le temps de ses chansons de façon incroyable. Et son jeu de piano, à mon avis, servait toujours la chanson. Il était toujours très simple et incisif, sans aucune note superflue. ” Jan Nigro est lui aussi très impressionné par Time and Love. “Il y a cet extraordinaire mouvement en contrepoint vers la fin, qui est construit d’un multi-tracking de sa voix, très innovant pour l’époque. Ce n’est pas une chose qu’elle a pu apprendre ; elle avait simplement une vision complète de ce qu’elle voulait, depuis le début.”
Mona Lisa
C’est à la condition de son intransigeance que Laura préfigurera le courant des auteures compositeures, dans la même veine de Carole King et son Tapestry (1971) - un disque exigeant qui rencontrera pourtant un énorme succès. More Than a New Discovery, et sa relation avec la maison de disque Verve, est un souvenir cuisant. “Je me souviens de mes premières photos de presse. Je pesais 180 livres à cette époque – mon poids est toujours très instable. Ils voulaient mettre en avant une chanson qui s’appellait Wedding Bell Blues. Ils m’ont atiffée de cette robe de mariée ridicule, ont déposé un voile sur ma tête, et des fleurs dans ma main. J’avais l’air si tendue, la mariée la plus tendue que vous aillez jamais vue. Ils ont publié cette photo partout.
La prochaine chanson dont ils voulaient faire un hit, c’était Goodbye Joe, et ils ont encore fait de grands posters qui titraient quelque chose du genre : ‘La fille de Wedding Bell Blues a encore perdu un homme, mais gagné un autre tube’...” Wedding Bell Blues finira par rejoindre les compilations de Brill Building Pop dédiées aux chanson romantiques des années 1960.
En contraste, ceux qui la saisirront à l’occasion d’un concert en 1993 pourront témoigner de la véritable aura de Laura Nyro, une projection loin des clichés. “Elle porte une longue chemise, une jupe blanche et noire et un blazer noir aux revers blancs. Ses pieds son chaussés d’espadrilles de toile, plutot usées, qui laissent voir les orteils. Elle a ce visage timide, avec un sourire qui évoque Mona Lisa, et ses cheveux noirs, longs et brillants sont balayés sur son épaule droite d’arrière en avant. Du rouge à lèvres rouge. Elle semble plus imposante que je ne l’aie vue sur les photos, mais est très attractve, radieuse... presque comme si une aura venait de l’intérieur d’elle, des rayons d’énergie.”
Mieux vaut être seule que mal accompagnée; Nyro a été catapultée sur la scène du Monterey Pop Festival, en 1967, avec un groupe limite, et se fera huer ; les souvenirs les plus tenaces appartiennent à ceux qui la verront jouer dix ans plus tard, enceinte de huit mois, absolument seule sur scène, en robe rouge derrière son piano. Elle est alors entièrement maîtresse d’une carrière qui a changé de bord. Jan Nigro commente pour moi le fait d’avoir joué sur certains des disques du second chapitre discographique de sa soeur. “L’écriture plus tardive de Laura est différente, à la fois musicalement et thématiquement. La maternité, la nature, le féminisme, la spiritualité et les animaux sont entrés dans le cadre. J’ai joué sur The Cat Song et Sophia sur Smile et Mother’s Spiritual, deux de ses albums plus tardifs. C’était un privilège de jouer sur de si grands disques. Il y a un processus de maturation chez les artistes, leur travail change. Certains préfreront leurs premiers enregistrements, d’autres les plus tardifs.“
Up on the Roof
LA MUSIQUE DE LAURA EST UN RELIEF FASCINANT, un jeu de miroirs vertigineux qui renvoient à la fois à son environnement urbain proche, à des thèmes humains et universels ainsi qu’à ses propres mythes intimes. Cela ne s’exprimera plus jamais avec la même force que dans le tandem constitué par Eli and The Thirteen Confession (1968) et New York Tendaderry (1969).
David geffen, détecteur de talents philanthrope chez Columbia, comprend bien la nature de l’artiste. “Elle semble tellement femme, et pourtant ce n’est qu’une enfant”, dira t-il, impressionné. Les chansons enregistrées pour Eli and the Thirteenth Confession, après sa signature pour 4 albums avec la maison de disques EMI, se rapprochaient davantage de ce que Laura avait en tête. Le processus est souvent le même ; Nyro commence par enregistrer des fragments de chansons, dans la pénombre du studio. Des fragments, car, composant sur l’instant, elle perd le fil de son sentiment et décide, s’arrêtant au milieu du refrain, de passer à la chanson suivante. La cassette continue d’enregistrer jusqu’à la fin de la bande. Les musiciens entre ensuite et la magie opère. Un saxophone qui ne laisse que le bruit de l’air s’échapper, une flûte particulièrement satisfaisante sur Poverty Train...
New-York Tendaberry, plus introspectif, plus en proie à l’obsession, est peut-être le chef-d’oeuvre de la chanteuse. S’ensuivent Christmas and the Beads of Sweat (1970) et un album de reprises en compagnie des sirènes soul Sarah Dash et Nona Hendrix, It’s Gonna Take a Miracle (1971), étonnant et sexy. C’est avec Up on the Roof, une chanson écrite par Carole King, que Laura Nyro obtiendra son plus gros succès.
Quarante ans plus tard, on écoute parler cette dernière, imaginant que Nyro aura peut-être pu suivre la même voie qu’elle et écrire ses mémoires. Elle aurait pu ressembler à Carole King dans sa vie, même si son oeuvre de jeunesse fut plus intrépide encore. Elle n’aurait jamais vendu autant d’albums que les 15 millions d’exemplaires écoulés de Tapestry, cependant. “J’y raconte toutes les choses amusantes, dit King de son autobiographie à paraître. “passer du temps avec Paul McCartney, John Lennon et James Taylor. Les marriages.” A Natural Woman : A Memoir paraît en avril 2012, à quelques jours de l’intronisation de Laura Nyro au Rock and Roll Hall of Fame. Le titre colle bien à son image d’artiste transformée en activiste pour l’environnement depuis peu.
Epilogue
En novembre 2012 se joue le premier spectacle en hommage à Laura Nyro. Jan Nigro explique le choix de la date. “ J’ai eu l’idée de faire un spectace en son honneur en 2007, au 10ème anniversaire de sa mort. Nous l’avons fait, et j’ai voulu reproduire l’expérience, c’est ainsi que je suis rentré en contact avec Diane Garisto qui était dans le premier spectacle, et qui est une grande chanteuse qui a fait des tournées en tant que choriste avec Laura. Nous avons organisé ça à distance par téléphone et par mail pendant des mois, et nous avons enfin pu faire le show en novmbre avec d’autres grands chanteurs. Nous prévoyons de le reproduire régulièreent et peut être de faire une tournée.”


Sources images
 

































































dimanche 25 mars 2012

The Shins - Port of Morrow (2012)


Parution : mars 2012
Label : Columbia
Genre : pop rock, indie rock
A écouter : Simple Song, September, 40 Mark Strasse

°°
Qualités : soigné

« J'aimerais avoir devant moi les paroles de l'album car je sais qu'elle sont fantastiques », s'exclame un amoureux des Shins à l'heure de la musique numérique et désincarnée, avant de redonner chair à sa passion en citant l'une de ces paroles, reconnues à l'oreille  : « Long before you were born, you were always to be a dagger floating straight to their heart. »

La façon dont Mercer polarise la créativité des Shins a de quoi décevoir ceux qui attendent d'un groupe la camaraderie créative, le partage équitable des tâches, ceux qui s'attendent à ce que le bassiste soit l'auteur de sa ligne de basse. Port of Morrow plane haut-dessus de ces considérations matérielles, pour ne laisser que le goût du travail accompli, et sa qualité évidente. Mercer, marié, père de deux enfants, et un projet avec Danger Mouse (de Gnarls Barkley) dans les jambes, passe l'année 2011 à la conception minutieuse de cet album. Tout est dans le détail : émotion et technique doivent trouver dans chaque chanson leur point d'entente.

il est désormais enclin à écrire de belles phrases qui commentent la vie de façon plus générale

Le claviériste Marty Crandall et le batteur Jesse Sandoval ont quitté les Shins au printemps 2009. Le groupe existait depuis 1996, et l'on pouvait s'attendre à ce qu'il disparaisse. Quand il reparaît en 2011, le bassite/guitariste Dave Hernandez est absent à son tour. Heureusement, James Mercer a tout de l'artiste patient, que la crise de la quarantaine (il est né en 1970) n'ébranle pas. La disparition de musiciens (qui sont restés ses amis) n'affecte pas les Shins ; Mercer les renouvelle, et sait que, s'il ne change pas sa manière d'aborder la musique, le 'groupe' ne s'alt-rera pas. Les chansons naissent dans son esprit, garden state d'une création paisible et assurée. La culture musicale alternative est ancrée en lui, et plus spécialement celle des groupes à auteurs qui se sont paisiblement fait une place plus que décente dans le canon rock ; Neutral Milk Hotel, The Lilys. Il aborde un disque par l'écriture, sans que ce soit en réaction à une expérience, mais plutôt avec la curiosité de celui qui veut faire le point sur ce qu'il a à raconter. Capable de mélancolie, encore sur le précédent Wincing the Night Away (2008), il est désormais enclin à écrire de belles phrases qui commentent la vie de façon plus générale, avec le même type de légèreté teintée d'amertume que certains réalisateurs indé mettent dans leurs films aux personnages attachants et faussement naïfs.

Les textes appellent une musique enlevée et détaillée. On sent rapidement que Mercer a voulu porter les Shins à une nouvelle perfection en termes de palette sonore et de structures. Les chansons sont produites avec goût et diversité par Greg Krustin (Red Hot Chili Peppers, Flaming Lips, chaque couplet, chaque pont faisant l'objet d'une attention particulière ; percussions diverses, cordes, chœurs discrets mais pourtant remarquables. Ainsi que le chanteur l'a voulu, ce luxe sonore permet de souligner la qualité des compositions sans les alourdir. Une hiérarchie des dimensions précise est à l’œuvre ; les refrains rappellent The Who, les couplets sont aussi clairs que sophistiqués, de telle sorte que l'auditeur est en confort, et ressent même une sorte d'euphorie lorsque un morceau se laisse aller à des sinuosités (les superbes September et 40 Mark Strasse). La plupart d'entre eux sont cependant ramassés autour de trois minutes, pour devenir des tubes (It's Only Life, No Way Down) et font de Port of Morrow l'album grand public que tout producteur rêve d'offrir à son groupe indie favori. Les clins d'oeil harmoniques à Queen ou David Bowie ne sont rendus possibles que grâce aux belles capacités vocales de Mercer. En matière de voix, on pense aussi à l’enthousiasme balayé d'un soupçon d'amertume de Avi Buffalo, un jeune groupe qui nous avait enchantés en 2010 avec son premier album et en particulier la chanson What's in It For. Port of Morrow sera l'une des plus belles réussites de rock indie de l'année 2012.

dimanche 13 décembre 2009

Jesca Hoop - Hunting my Dress (2009)






Parutionseptembre 2009
LabelColumbia
GenreFolk alternatif
A écouterThe Kingdom, Angel Mom, Murder of Birds
/106.25
Qualitésoriginal, groovy,

Sur Murder of Birds, l’un des titres du nouveau disque de Jesca Hoop, Guy Harvey, de Elbow, participe. C’est peut être un hasard, mais pourtant Hunting my Dress est plus crépusculaire que son prédécesseur, et la formation de Harvey est bien connue pour faire surnager une humeur de grande mélancolie dans sa musique.La jeune artiste californienne décidait, entreprenant ses premières coupures, de créer une musique hybride entre jazz des années 30, hip-hop et folk ; ce dernier genre, on le sait, est clairement celui par lequel on peut créer sa propre identité avec le plus d’aisance. C’est dans le mélange que Jesca Hoop a trouvé sa voie, alors qu’elle réapprenait à chanter d’une manière qui lui seyait mieux – elle a pourtant su chanter avant même de savoir parler. En réalité, elle souhaitait habiter des univers presque fabriqués pour elle ; entre Walt Disney et Jim Harrisson.
La production est musclée, mais respire aussi. Whispering Light est animé par un cœur étrange, candide, tandis que court une guitare entétée. On pense à Elvis Costello. Il y a peut être dans ce mélange nouveau, culminant sur Feast of The Heart, un peu de la bizarrerie des années 80 – quelques éléments électroniques soulignant que le voies empruntées par Hoop sont voulues plutôt neuves, malgré ses airs de Dalva. Les basses et les guitares sont incisives. Cela en conservant un sens aigu de l’intimité, en multipliant les murmures, les prises de voix.

Il me semble que le disque souffre d’un manque de cœur. C’est sans doute la manière de Hoop de ne pas incarner ses morceaux, mais de les peindre avec une distance un peu perfectionniste ou cérémonieuse. Cela ne retire rien à son talent, qui réside surtout dans a manière qu’elle a de faire sauter les frontières, et à la longue à imposer son style, comme un coup de pinceau particulier ; c’est celui de Tulip ou Four Dreams, genre de canevas étiré qui joue plusieurs mélodies et interprétation tendue, cassante qui donne un vrai mouvement.
 
Hunting my Dress est assez compact, vite exécuté – il n’a pas le pouvoir apaisé d’un disque de folk, souvent plus lent à se mettre en place. Malgré quelques  échos étourdissants, ce disque perd en profondeur ce qu’il gagne en courts moments de bonheur. Les refrains sont son point fort, en dehors peut être de Angel Mom, suffisamment réussie dans un style plus lent, beau et habité que le reste. Ailleurs, sur The Kingdom par exemple, ce sont quelques instants isolés qui comptent, qui nous y font revenir.

 

samedi 28 novembre 2009

Jesca Hoop - Kismet (2007)


















Parutionseptembre 2007
LabelColumbia
GenreFolk alternatif
A écouterSeeed of Wonder, Money, Intelligentactile
/106.75
Qualitésoriginal, groovy, soigné


C’est la deuxième chanson, Seed of Wonder  – avec Stuart Coppeland, de The Police, à la batterie - , qui fut envoyée par Waits à l’attention d’un découvreur influent de Los Angeles avat que celui-ci ne le passe à la radio. Le refrain est séduisant, la section rythmique versatile qui évoque Rain Dogs (1985), le disque qui fit de Waits un conteur excentrique et exotique après qu’il se soit débarrassé de sa réputation de pilier de bar. Les difficultés mélodiques se concilient à merveille avec ses ambitions à produire un 'son' plein d’appel. Hoop entretient des connections avec la nouvelle scène folk américaine en pleine expansion, partageant l’étonnante maturité de leurs meilleurs éléments.

Les paroles sont imagées, la passion prenant les formes d’un paysage pastoral.  Il y a beaucoup de tendresse dans les évocations de ce disque, où Jesca Hoop propose de « s’aimer et de s’aimer encore ». Elel nous surprend dans chaque  recoin d’impressionnantes architectures de pop folklorique. Les qualités esthétiques de Kismet sont celles qui frappent le plus en premier lieu, et les thèmes des chansons se révèlent tout aussi intéressants. Hoop semble signifier : il est temps de se replonger dans ces anciens contes, ceux que l’on raconte encore aux enfants mais de manière bien trop naïve et sans relation avec leurs préoccupations. Elle leur redonne tout leur ruguosité, en faisant les connections avec ses propres désirs. C’est un genre de réponse à l’éducation de sa famille Mormone, pour qui des valeurs telles l’argent (Money) sont taboues. Ici, elle tient à donner son avis sur la situation du musicien tenté par le succès : « Si tu veux y appartenir, écris un classique».
L’Amérique est bourrée de talents spontanés, d’artistes dont les chansons succèdent à la pensée avec une apparente facilité et produisent un résultat jubilatoire. Jesca Hoop en fait partie, sans doute possible. Issue d’une famille de Mormons, elle fut animatrice auprès d’enfants à problèmes un sein d’un programme « découverte nature », avant de devenir la nounou des enfants de Tom Waits et Kathleen Brennan -   est pourtant bien tournée vers le présent, et vient de marquer le second pas d’une carrière d’ores et déjà impressionnante. Une série d’heureuses rencontres lui permirent de révéler rapidement un talent pour l'écriture de chansons. Waits dira de sa musique : « c’est comme nager dans un lac la nuit », commentant ainsi sa sensualité rude et sauvage. Summertime s’ouvre avec une guitare froide et des chants de corbeaux… avant que la voix aux accents chauds de Hoop ne lance un morceau plutôt sautillant en enlevé.



jeudi 13 août 2009

MGMT - Oracular Spectacular


Let’s have some fun… Après un énorme bouche-à-oreille, puisque on en parlait même en France !!! J’imagine qu’il était annoncé par des musicologues amateurs de Suicide (duo d’électro-pop minimaliste de l’époque post-punk) comme s’ils allaient ramener dans leur sillage un tas de sensations psycho-nihilistes prônant la non-réflexion, « let’s have some fun », « don’t think too much », etc. Mais ces musicologues honnêtes n’ont pas prévu qu’un mauvais coup a été joué aux MGMT (Management) pour qu’ils en arrivent à cet état embarrassant où même une nation globalement ignare de tout ce que le freak-folk et de folk tout court et d’électro un peu barbée a fait de plus commercialisable et identifié – sans que ce soit une critique pour désigner Devendra Banhart - parle soudain d’eux.

Auparavant duo sans histoire, Andrew Van Wyngarden et Ben Goldwasser ont malencontreusement signé en 2006 avec Colombia. De là est né le malentendu de MGMT groupe vendeur, promo rouleau compresseur, musique de publicités etc. Je n’ai pas envie d’en faire des tonnes sur le phénomène, mais je suppose qu’il faut soutenir les « maisons de disques »… Au niveau musicalité (ce pourquoi nous sommes là), exit les sonorités faites à la maison, pour l’occasion a été recruté Dave Fridman, qui a travaillé avec les Flaming Lips ou Mercury Rev. La production est donc d’un chrome sans défaut, assez loin de ce « qu’on » attendait du duo. Heureusement, il y a les titres Time To Pretend, Kids et Electric Feel pour faire honneur à cette charge de mammouth sans laine, toutes défenses dehors. Pas de subtilité ni de chaleur, mais une efficacité sautillante qui doit faire penser à la paire « au moins ça a le mérite de passer à la radio » tant ils désespèrent que leur message soit entendu.

A ce niveau là, je voudrais presque passer la parole à Maxime du webzine Album Rock pour qu’il explique comment le duo a su tourner cette mascarade à son avantage sans y perdre trop de plumes d’autruche. Les paroles de Time to Pretend questionnent ainsi intelligemment la jeunesse d’aujourd’hui, dispersée, idiote et vivant au présent dans le monde physique, mais gavée d’apparences, de jeux, d’avatars, de télévision, de tests de personnalité stupides et qui se fonde une crédibilité par messages interposés dans un monde virtuel. Cette description cruelle mais vraie de ce qu’est cette nouvelle génération laissée à l’hyperconsommation est angoissante – c’est même la chose la plus angoissante dont j’ai pris conscience depuis un bout de temps. Car finalement, mépriser le monde actuel revient à mieux se figer en son sein, et se révolter ne sert à rien, derrière nos écrans.

Après une première partie très efficace, la machine s’essouffle et nous aussi. Trop souvent, cela fait penser à du Tv On The Radio du pauvre. Reste les imprécations pessimistes derrière des titres tels que The Youth , Pieces of What ou Future Reflections. Le disque est en réalité un cauchemar derrière son glacis de bonne humeur, une montée d’adrénaline surnaturelle qui conduit irrémédiablement à chercher cette foutue plage de non-retour (l’été est la bonne période) où l’on prendra une photo de son corps désormais sans vie entre quelques vrais amis avant de planter définitivement la tête dans le sable. Il ne reste qu’à vous dire que ce n’est qu’un disque d’électro fourni par Columbia, mais vous n’y croyez plus ; deux gamins facétieux ont joué avec les crayons de couleur et tout, tout brouillé… Finalement, ils réussissent l’exploit de détourner notre dégoût, un moment, du disque, pour le porter sur nous-mêmes… On ne s’en resservira pas souvent, de cette soupe là. Mais qui sait ? Peut être finalement qu’en musique l’ironie martiale et la souffrance sur de belles harmoniques va être terrassée par ce genre d’aberrations vraiment menaçantes, agaçantes et uniformes.
  • Parution : mai 2008
  • Label : Columbia
  • A écouter : Time to Pretend, Electric Feel

lundi 11 mai 2009

Bob Dylan - Together Through Life (2009)



Après une tournée internationale de longue haleine, ce qui devait être une simple collaboration au nouveau film My Own Love Song de Olivier Dahan, réalisateur de La Môme, devient un album complètement inattendu.

On ne peut parler de Dylan qu'en faisait référence à Dylan ; à sa vie, ses films, ses albums. Lorsque Bob Dylan revient, il y a toujours la sensation que le principal moteur de la création, pour lui, est la désinvolture. Il peut aller où il veut, sans par ailleurs bouger de son Basement ni faire inutilement mine d’efforts insurmontables. Il ne revient jamais de loin ; il est là, au coin de la rue ; là où on l’avait laissé, juste prêt à prouver qu'il n'a pas dit son dernier mot, heureusement pour nous. Reprenant à l’envi des bouts de rythmes de rock fifties et de ryhm and blues par-ci, des mélodies bluesy par là, et ailleurs des résultats de ses propres expériences. Preuve de son immense culture musicale, la tenue de l’ensemble doit beaucoup aux musiciens se trouvant au bon endroit au bon moment, c'est-à-dire de passage lorsque Dylan a l’idée, routinière à présent, d’enregistrer un nouvel album.

Bob Dylan s’est défendu du succès en disant qu’il ne faisait qu’écrire des chansons et les mettre en musique. Quand je pense qu’il y tant de manières de mettre les chansons en musique, il s'agit pour lui de trouver la seule, celle qui transforme un texte en œuvre mélodique prompte à traverser le temps. Ou peut être à rattraper le temps, toujours le même, celui des groupes qui faisaient vibrer en évoquant la liberté, l'amour, l'égalité. Cet album est une occasion de Dylan de se pencher sur sa vie passée, lié à sa musique, lié à ses auditeurs et à ses admirateurs (comme le suggère le titre).
Pour l’occasion, la musique est superbement inspirée, authentique et vibrante. L’accordéon, notamment, juste assez trainant et insouciant sur If You Ever Go To Houston pour que le morceau semble avoir toujours existé, tel Dylan lui-même. Et cette voix… Elle a vieilli mais n’en est que meilleure, avec ce timbre nasal qui donne à chaque intervention juste la bonne quantité d’attitude et d’ouverture, juste le cran pour chanter l’amour de manière universelle.

Moins académique peut être que son précédent album, Modern Times (2006), ce nouvel effort n’hésite pas à nous surprendre dès le deuxième morceau, Life Is hard, dépouillé et apparemment dépourvu de la moindre énergie. Une bonne occasion à Dylan de montrer qu’il fait ce qu’il veut, à l’instar de quelques autres monuments de la musique américaine. Comme il le dit en fin de parcours, It’s All Good.


Parution : avril 2009
Label : Columbia
Genre : Blues, Folk-RockA écouter : Beyond here Lies Nothin’, It’s All Good

7/10
Qualités : communicatif, rétro, Doux-amer

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