“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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lundi 20 juillet 2015

JACK BROADBENT - Along the Trail of Tears (2015)










O
Intimiste, fait main
Blues, acoustique, folk 


Si vous écoutez Jack Broadbent sur You Tube, il a fort à parier que vous tomberez sur un vidéo (sa reprise rutilante à la guitare slide de On the Road Gain, par exemple) où il est musicien de rue, vagabond, et ou son blues si précis et entêtant est rythmé par le bruit des pièces que les gens laissent tomber dans son étui à guitare, de plus en plus enthousiastes au fil des minutes. On the Road Again est clairement l'un des morceaux qu'il a le plus joués, jusqu'à l'extase et jusqu'au délire, et musicalement ça s'entend, dans une version pourtant bien plus courte sur le disque. 

La voix de Broadbent, un hobo britannique, n'a pas la puissance qui conviendrait, mais au fil de cet album il porte sans trop en faire la chanson blues à un certain paroxysme, son propre nirvana. Au milieu de l'album, l'endurante Don't Be Lonesome, la fragile Without You et l'austère People Live in Hell démontrent sa force d'évocation au delà de la révérence. 

Toutes les chansons sont de lui à l'exception de la reprise citée en premier lieu. C'est un blues souvent acoustique, délié mais pas égaré. Un blues qui a l'intelligence existentielle et la foi profonde qui convainc de plus en plus au fil de l'album, quand la pochette pouvait sembler composée. Avec Making my Way, on entre dans la dernière partie de l'album, où plus rien n'est à prouver, où les schémas auraient pu devenir répétitifs, mais ce n'est pas le cas. Parce que Making my Way est chantée avec une résolution irrésistible et qu'on apprécie une bonne fois pour toutes la façon qu'a Broadbent d'utiliser sa guitare aussi comme percussion. Puis vient The Plane Overhead, qui parle de son expérience intérieure avec une musique pleine de souffle, jouée dehors. Quelques harmonies inattendues viennent couronner cette performance enregistrée avec trois fois rien et pourtant hantée. Lorsqu'il l'enregistra, dans un bel été 2014 au coeur du Lincolnshire en Angleterre, il décrivit l'expérience comme un 'heureux accident'. "Ce qui a commencé comme une pièce improvisée a 'décollé' pour ainsi dire, quand un avion est passé au dessus de nous pendant l'enregistrement, donnant à la chanson son identité." Cet aspect improvisé n'est pas sans rappeler Riley Walker, dans un genre plus dépouillé. 
Une artiste très prometteur ! 

vendredi 8 juin 2012

The Walkmen - Heaven (2012)







Parutionjuin 2012
LabelFat Possum
GenreRock, Acoustique
A écouterHeaven, Heartbreaker, Love is Luck
°
Qualitésélégant, communicatif

La video officielle du morceau-titre de l’album, Heaven, est un rush à travers 10 années de la vie d’un groupe jeune et brouillon devenu l’un des plus élégants en activité. Au-delà des vestes bien taillées et des clichés sépia, la vidéo révèle autre chose ; sur cette multitude d’images défilantes, se sont toujours les mêmes visages, encore pas tout à fait adultes, et la seconde d’après, pères de famille (ils ont tous eu des enfants ces dernières années). Ce qui donne au groupe tant de classe, et qui produit l’attachement du spectateur à la vidéo et à la chanson, c’est le fait que les Walkmen soient restés les mêmes 5 personnes depuis leurs débuts discographiques en 2002. C’est une chose dont ils sont très fiers.
 « Remember, remember/What we fight for.» scande le refrain de la même chanson comme pour célébrer leur union et leur force. La vidéo est accompagnée de commentaires très positifs quand à cette chanson, et c’est vrai qu’elle conjure la nonchalance New-Yorkaise pot-Strokes (un mirage, maintenant que presque tout le groupe a cessé de vivre à New-York) tout en illustrant entre ses grandes lignes mélodiques le thème de l’album ; le Walkmen est devenu papa. De quoi rendre Hamilton Leithauser plus attachant qu’il a jamais été – et il revient de loin, ses débuts le plaçant du côté des têtes à claques ayant un penchant pour les soirées arrosées. Parmi les commentaires de la vidéo, cette déclaration, accompagnée de 28 pouces levés : « Cette vidéo est si réconfortante. Nous n’avons pas beaucoup de mecs comme les Walkmen aujourd’hui, apprécions ce que nous avons. » Et c’est vrai, bien entendu.
Tout le monde aime les Walkmen, ou du moins a aimé l’une ou l’autre partie de leur carrière : celle de loups aux dents longues, plus ancrés dans l’immédiateté, avec Leithauser plongeant la plume dans le vinaigre à l’image de Bows and Arrows (2004) et son single The Rat ; ou celle, plus contemplative, texturée et temporelle entamée avec You and Me (2008) – sans doute l’album le plus impressionnant de leur carrière. L’accueil tiède de Lisbon (2010) ne devrait pas se reproduire avec Heaven : non qu’il soit meilleur, mais ceux qui ce sont rétractés ont eu le temps depuis de se faire au côté ‘carte postale’ des Walkmen, à apprécier comment ils assument leur imagerie sépia,  à se rendre lorsque finalement, assis à une table de café devant un coucher de soleil, c’est la musique des Walkmen que l’on souhaite entendre. Heaven attaque Deus (avec Following Sea) sur le territoire de la bande-son de l’été.
La petite mélodie basse-guitares qui ouvrait Juveniles nous avait immédiatement séduits ; musicalement, We Can’t Be Beat, un doo-woop où l’on retrouve avec plaisir la voix de crooner d’Hamilton Leithauser (j’ai lu une comparaison de Leithauser avec Richard Hawley), renvoie plutôt à la longue introduction de Blue as Your Blood ; l’album prend son temps à s’émanciper. Mais déjà, cette façon de jouer en arpèges des accords simples mais jamais évidents, et ce son de guitare si chaleureux du groupe nous propulse en terrain connu et conquis. Heaven est essentiellement la suite naturelle de son prédécesseur. Parmi les que les nouveautés, la présence de Robin Pecknold, des Fleet Foxes, qui ne fait qu’affirmer cette filiation devinée entre le rock New-Yorkais et le folk plus doux de l’autre côte Américaine (les relations entre Sharon Van Etten et Justin Vernon le confirment). Un pas a été fait en termes de séduction et de partage.  « Ce sont les bonnes années/les meilleures que nous connaîtrons jamais. », s’enthousiasme Leithauser sur Heartbreaker, une chanson dont le rayonnement pop se répand à tout l’album.  Du fait d’écrire, Leithauser est sans doute celui qui porte le groupe au plus profond de son cœur, et on sent que ce moment de l’album constitue pour lui le pinacle des dernières années du groupe. C’est ensemble qu’ils ont ressenti le besoin, après un Lisbon plus tourné vers l’histoire intérieure des Walkmen, de proposer un disque ouvert à la participation collective, auquel chacun semble pouvoir, plus facilement associer son enthousiasme.
Le bluesy The Witch ou la power –pop de Love is Luck seront très appréciés en live ; alors peu importe que le plus rêveur Southern Heart ou le duo à l’ancienne avec Pecknold, No One Ever Sleep, ne soient pas joués dans ces conditions. L’écriture a progressé, ne se contentant pas de matraquer sur le thème du rêve comme  parfois auparavant, mais capture des bribes de vie qui sont une façon de correspondre aux photographies bien réelles utilisées pour la promotion de l’album. Les souvenirs de Leithauser projettent une certaine mélancolie parfois typique de la country ou du bluegrass, avec toujours ce questionnement sur la pertinence et la place de l’artiste dans le monde contemporain (« listening to the country station and wondering where i stand »), tantôt plus proche de ce que pourrait chanter un vieil homme tel que Leonard Cohen dans Famous Blue Raincoat ("Tell me again how you lived all the men you were after"). A ce point, il ne faut pas oublier que les débuts turbulents du groupe ont laissé des albums chargés de rejet et de désespoir, et Heaven contient des moments plus mélancoliques ou amers, Love is Luck ou The Love you Love. La proximité à l’autre, la fidélité et la loyauté sont des sentiments exprimés tout au long de cette collection de chansons et il n’appartient qu’à l’auditeur de les laisser déteindre délicieusement sur lui. 

vendredi 3 juin 2011

Thurston Moore - Demolished Toughts (2011)


Parution : mai 2011
Label : Matador
Genre : Acoustique
A écouter : Benediction, Circulation, Space

7.50/10
Qualités : psychédélique, orchestral, élégant, envoûtant

Thurston Moore enregistre énormément de musique, mais ne transforme que rarement sa verve en chansons, préférant dérouler sa poésie singulière ailleurs que dans le studio. Demolished Toughts est donc un disque précieux lorsqu’on apprécie le timbre étouffé, désorienté de Moore et les talents d’écriture propres au territoire qu’il défend depuis trente ans ; description d'une errance sans fin (« C’est une lutte perpétuelle, le point d’interrogation est indélébile, le désir est irrésolu », dira t-il en interview), la romance impitoyable, la recherche de foi. « Breaking happy heart, blood and liquid noise” chante t-il dans la quintessence de Orchard Street, avant que des hurlements lupins ne viennent souligner ses évocations craintives. Moore a 52 ans, c’est un doyen au sein d’une génération de musiciens qui apprit d’abord à défier l’esthétique dominante avant de vouloir communiquer. Musicalement, il partage avec J Mascis (Dinosaur Jr.) un amour du folk anglais et de Neil Young, auquel il revient constamment comme l’exemple à suivre. Cependant, sa démarche est depuis le début bien différente ; ni guitar-hero ni soliste, il explique ne pas utiliser un langage conventionnel et avoir plus de plaisir à improviser – il dit aussi n’avoir jamais joué sur une guitare accordée de manière classique.
Cette  philosophie (le terme est le bon, mêlé des fortes propensions de Moore  à l’érudition littéraire)  est évidente dans Demolished Toughts, qui s’éloigne d’un album folk et de son modèle avoué, Astral Weeks, pour devenir un trip artisanal, singulier. C’est aussi le fruit du travail de musiciens studieux et fidèles – la violoniste Samara Lubelski, la harpiste Mary Lattimore, et les collaborateurs réguliers de Moore. Celui-ci s’épanouit  dans son envie d’embrasser davantage d’espace et de mieux accuser le temps qui passe (« Sunday lights/Come take my nights/And I’ll bend down/To my knees and die »), participe de ce psychédélisme, étire les chansons, leur donne une largesse vertigineuse.  
Demolished Toughts donne l'impression qu’il nous est permis de décrocher, de se perdre à un moment ou à un autre, plongés dans cette trame de rêves, avec harpe libérée et lointaine, tabla indien, violoncelles rassurants. La guitare sinueuse et très mélodique de Moore nous assure de pouvoir n’importe quand retrouver le chemin de la chanson qui suit son cours. Cette brillance acoustique, ce sentiment d’effacement des frontières – tour de force pour un disque qui trouve pourtant son bord – n’est pas dû qu’à Moore.  C’est un album de producteur, né d’une collaboration étroite avec Beck Hansen. «  Je le connais depuis des années, révélait Moore récemment. « Quand je l’ai rencontré, bien avant Loser, c’était un gamin, qui vivait à New York. Il passait son temps sur des bancs publics, il jouait du folk ». D’un éclectisme débridé avec notamment Odelay (1994), Beck passera en 2002, à un travail plus cohérent et contemplatif avec Sea Change (produit par Nigel Godrich connu pour travailler avec Radiohead). Outre un travail sonore comparable à celui de son maître Godrich, il apporte à Demolished Thoughts une constance bienvenue, et ce malgré de longs morceaux ; Orchard Street et Space sont soutenus à bouts de bras ; cette densité providentielle est le signe du talent incontestable du producteur. Les audaces sont d’une douceur et d’une discrétion qui les fait seulement sembler naturelles ; l’ombre de Sonic Youth est aussi là pour justifier certains partis pris. La chanson Orchard Street se termine à mi-chemin de la fin du titre, avant que ne soient ressuscitées avec une gloire toute acoustique les codas de Murray Street (2002).
D’étranges touches sonores participent au climat d’anxiété déjà suggéré par la voix de Moore, éloignant un peu plus le disque de ce que serait un album folk traditionnel enregistré sous un porche. Space reste le meilleur exemple de ce que peut donner le désir de perdition. « I used to have all the time in the world/ Cruising galaxies in search of gold" chante Moore, le ton toujours emprunt d’une menace lointaine. Même dans leur plus grande beauté, comme dans Benediction  ou l’élégante January, ces chansons se déplacent vers des contrées inattendues, que ce soit les musiciens prenant des décisions originales ou la production dramatisant un détail ou un autre de ce qui reste autrement léger et presque insaisissable. Circulation est un peu à part, se dirigeant plus nettement vers l’intensité et la dissonance du groupe qui a élevé Moore – même si sa façon de bâtir la tension presque sans aide électrique lui donne sa fraîcheur. « I'm not running away/Circulation makes her crazy” chante Moore dans ce qui ressemble le plus à un refrain accrocheur. La structure de la chanson est encore une fois réfractée, sujette à une déconstruction écarquillée. Blood Never Lies évoque plus clairement le travail de Joe Boyd pour Nick Drake. Partout, à tout instant, sans s’interdire de décrocher et renouer, on a la sensation étrange d’assister de loin à la torpeur d’une conscience.
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