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vendredi 4 mars 2011

Eleven - Awake in a Dream (1991)


Alain Johannes a publié en 2010 un disque solo, Spark, « étincelle », en hommage à sa compagne, Natasha Schneider, disparue en 2008, et au souvenir de leur aventure musicale commune unique et poignante au travers des années 1990, un groupe baptisé Eleven et élevé loin des médias, dans l’œil d’une scène pourtant courue par des mastodontes tels Pearl Jam, Soundgarden les Red Hot Chili Peppers. A la fin des années 80, Alain Johannes est contraint d’abandonner successivement ses groupes de jeunesse dont les musiciens talentueux rejoignent un par un les Red Hot Chli Peppers. Il fait la connaissance de Natasha Schneider, avec laquelle ils forment le duo Walk the Moon et commencent à explorer les possibilités de songwriting, puis forment au début des années 90 Eleven en compagnie du batteur Jack Irons, de retour des Red Hot. C’est le début d’une aventure fascinante, dont la noblesse repose sur l’intensité et le talent éclatant de Natasha et d’Alain. Elle, d’origine Russe, joue du piano ainsi que divers types de synthétiseurs, et de la basse – elle est gauchère – avec une précision superbe. Surtout, elle a cette voix à la puissance inattendue, extraordinaire, le coffre d’une chanteuse de soul et la hargne propice au rock. En outre, elle n’en abuse jamais. Malheureusement récemment disparue aux suites d’un cancer en 2008 à 52 ans – elle laisse derrière elle un travail capable de susciter toutes les passions, un professionnalisme qui forçait le respect et les amitiés. 

Le hasard qui a réuni Johannes et Schneider est une chose précieuse pour la musique de ces vingt dernières années. La voix de Johannes, à l’émotion virtuose a une qualité hors du temps, et entendre les deux chanter ensemble est unique. Ils se portèrent beaucoup d’amour, furent dédiés l’un à l’autre avec une même soif de création. Spark prouve que rien n’est terminé, que l’esprit d’exigence mélodique et instrumentale qui sous-tendait Eleven existe encore, bien que l’épopée discographique du groupe ait cessée après cinq albums avec The Howling Book en 2003. Awake in a Dream est le premier disque de Eleven paru en 1991, et c’est déjà bien davantage qu’un coup d’essai. Il a une place un peu à part dans le cheminement artistique de la formation, parce qu’il contient quelques morceaux de pop surprenante et funky, en comparaison avec le disque éponyme qui viendra juste après. All Together en premier lieu, qui est une bonne introduction du groupe par lui-même, sans pour autant représenter la plus intéressante facette de sa musicalité. « The air needs a change/And the spirit of creation/Is the motion we choose ». Cela sonnait comme un pacte, un acte fort et humain pour essayer de rendre, à leur échelle, le monde meilleur. C’est une autre ligne qui aurait du leur apporter l’humble gloire qu’ils méritaient, sur Rainbow’s End, le titre le plus remarquable du disque : « Deep in the garden of love/There is a single little ray of hope/It splits into seven, pointing to heaven ». Avant que le romantisme noir et gothique ne gagne Johannes et Schneider, Eleven était bariolé. 

Diverses sources musicales ont nourri le groupe. C’est le funk de Sly & the Family Stone, Ike & Tina Turner ou Stevie Wonder (l’irrésistible Flying), la volonté généreux et heureux. C’est pourtant la gravité et l’urgence à agir qui est exprimée. Les bribes de poésie et les références littéraires disséminées ça et là paraissent complètement désintéressées, toujours laissées à la compréhension de l’auditeur. « Ever loud you hear the voice of reason/Oh, pleading for you to wait/But to wait might be late”. “I wanna see no back/turned on every bit of hope”. C’est un groupe dont la bonne foi a peut-être freiné le succès. Eleven profite aussi largement du travail de Jack Irons, manifestement inspiré par John Bonham (Led Zeppelin), à la batterie. C’est évident Break the Spell, Before your Eyes (qui se termine sur un solo dégénérescent inspiré de Moby Dick, sur Down, et bien sûr au moment du riff énorme et lent servi comme post-scriptum par Message to You. Puissant et fun, Awake in a Dream est un disque qui suscite le bonheur. Malgré la qualité de plus en plus dantesque du travail de ce groupe méconnu au fil des années, cette première étape ne mérite pas d’être ignorée. Plus que la seule inspiration, c’est le manifeste d’un trio d’amis avec l’espoir comme idéal d’expression ; cette étincelle qui devrait briller dans toutes les musiques.


Parution : 1991
Label : Morgan Creek
Genre : Rock alternatif
A écouter : Rainbow's End, Flying, Message to You

Note : 6.75/10
Qualités : Puissant, Funky, Heureux

mardi 14 décembre 2010

Alain Johannes - biographie + Spark (2010)


Voir aussi chronique de Lullabies to Paralyze



Parution2010
LabelRekords rekords
GenreFolk-rock
A écouterEndless Eyes, Return to You, Make God Jealous
°°
Qualitéspoignant

A l’issue de Endless Eyes, première fulgurance de Spark (2010), on se dit que ça pourrait être la musique que Josh Homme a toujours rêvé de faire pour lui-même sans l’oser. Le disque d’Alain Johannes, un ami de longue date du chanteur des Queens of The Stone Age, promet un folk-rock exotique – car joué sur une guitare dite « boîtes-à-cigares », le genre d’instruments dont raffolent Josh et les musiciens barés de son Rancho de la Luna -  et des paroles hautes, claires intelligibles, mais écorchées au point de susciter, finalement, le mystère. Les harmonies sont impressionnantes, et le tempo entraînant. Cette chanson, qui, on l’apprendra plus tard, est adressée à l’amie défunte de Johannes, une grande dame, compositrice, chanteuse, musicienne hors pair, Natasha Shneider, est qualifiée par un internaute d’« intemporelle ». La conviction de Johannes, lorsqu’il chante, ne fait aucun doute ; refus de voir partir celle l’a accompagné pendant vingt-cinq ans avant de succomber au cancer, celle avec qui il a enregistré cinq disques au sein du groupe Eleven pendant les années 90 et au début des années 2000. Le morceau est aussi habité d’une humeur relativement sereine, un petit air de célébration et d’optimisme, de la fameuse « lumière au bout du tunnel » qui prend son sens jusque dans le titre du disque.
Alain Johannes est, en 2009, le quatrième homme au sein de Them Crooked Vultures. Son jeu et ses influences de flamenco relèvent en épices la formule finalement assez éprouvée des trois autres, mastodontes du rock qui s’offrent une virée ; Josh Homme, Dave Grhol et John Paul Jones de Led Zeppelin. Johannes n’est certes pas impressionné de donner un coup de main à trois de ses amis, lui qui, à travers sa carrière musicale, a croisé la route d’une quantité invraisemblable de musiciens respectés. Son parcours dans l’ombre de son ancien groupe sous-estimé ressemble à celui d’un guitariste de session aillant à peine le don d’attirer à lui la crème des rockers, ceux qui parviennent encore à produire du rêve quarante ans après Elvis.
« Tout a commencé lorsque j’ai aménagé à Los Angeles. J’ai rencontré Jack Irons au lycée et on a tout de suite commencé à jouer ensemble avec Hillel Slovak et Todd Strassman », confie t-il dans une interview réalisée par Lorène Lenoir pour New Noise Magazine (n°1). Ces noms ne vous disent rien ? Jack Irons va demeurer derrière les fûts au moment d’Eleven, et le manque de résonance de son nom est bien le signe des cruels abimes dans lequel le groupe a été placé depuis tout ce temps. « On a fait la connaissance de Flea qui, à l’époque, jouait de la trompette, et qui m’a demandé de l’initier à la basse ». Johannes est donc le professeur du bassiste des Red Hot Chili Peppers. Son groupe à lui s’appelle d’abord Anthym, puis What it This, avec lequel il gagne la faveur du public lors d’un concert où le groupe partage l’affiche avec les Red Hot. Après l’arrivée de Natasha Schneider dans sa vie, commencent les tribulations d’un groupe qui progresse au gré de ses envies. C’est, pour Johannes, les raisons de leur insuccès. « Nous n’avions pas vraiment la bonne mentalité pour cela. On faisait de la musique quand on en ressentait l’envie, pas parce qu’il fallait absolument sortir un nouvel album. » « A L.A., le truc, c’est qu’il y a beaucoup de beaux parleurs, qui vous font de belles promesses sur la liberté artistique, mais au bout du compte, c’est toujours pareil ; les labels sont là pour faire du fric ». Un coup de gueule farouche qui n’empêche pas Johannes d’apparaître comme particulièrement sociable. Lui-même pourrait bien être d’une espèce rare : un homme de confiance.


Johannes est le professeur du bassiste 

des Red Hot Chili Peppers.


Mais tout le groupe semble capable d’attirer la sympathie et de produire des rencontres. Lorsque Jack Irons fait une dépression à la suite du décès de Hillel Slovak, c’est Joe Strummer, le chanteur des Clash, qui le convainc de reprendre la route en allant le chercher à l’hôpital. Plus tard, si Eddie Vedder finit par chanter avec Pearl Jam – groupe au millions d’albums vendus dont il sera le leader – c’est grâce à Irons. Eleven se met sur ces entrefaites à assurer la première partie de Nirvana en alternance avec Pearl Jam, avant de rejoindre Soundgarden en tournée pendant deux ans. Malgré un second disque éponyme impeccable, plein de mélodies superbes et abrasives, et les voix si caractéristiques de Johannes et de sa compagne Schneider qui s’élèvent tour à tour, Eleven reste un groupe confidentiel. Avant de rencontrer les Queens of the Stone Age, Johannes s’occupe encore entre autres d’Euphoria Morning (1999), le disque solo de Chris Cornell (Soundgarden), que le producteur Daniel Lanois (Dylan, U2, les Neville Brothers, Neil Young) a laissé en plan.
Sa convergence vers le groupe de Josh Homme lui permet de qu’à mettre les pieds au très convoité Rancho de la Luna (le Noël estival des Arctic Monkeys en 2009 lorsqu’ils ont enregistré Humbug). Invité pour les volumes 7 et 8 des Desert Sessions, ces improvisations inspirées qui servent de base aux disques de Queens of the Stone Age et de joutes entre éminents rockers, Johannes en garde comme les petits anglais un souvenir puissant. « C’était incroyable, car le Rancho de la Luna est un endroit magique et j’ai rarement été autant inspiré qu’à ce moment là. » Le résultat : la chanson Hanging Tree qui figurera sur Songs For The Deaf (2002), l’un des disques emblématiques du rock des années 2000. C’est aussi Johannes qui remplace, à la demande de Josh Homme, le bassiste fou des QOTSA, Nick Oliveri. Sous sa main, le son du groupe prend une autre direction, plus macabre et sabbatique, qui traite les morts comme de mystérieux disparus. Lullabies to Paralyze est un disque psychédélique. Entre temps, il a porté secours au toujours envoûtant Mark Lanegan pour son disque Bubblegum (2004).
Johannes enchaîne donc les morceaux de bravoure jusqu’à la disparition de sa compagne, en 2008. Natasha Schneider incarnait avec lui cette entité aux résonances presque rituelles, ce groupe détonnant dans le paysage dans années 1990 et malgré un son très classic grunge en apparence. Il suffit d’écouter Towers, sur le disque éponyme du groupe, pour se convaincre qu’en plus d’avoir un sens invraisemblable de la mélodie, Schneider était dotée d’une voix puissante et inimitable que PJ Harvey, une autre amie du couple, a dû parfois lui envier. Celle-ci participe à un grand concert de soutien lorsque Johannes se retrouve en difficulté financière à la disparition de Schneider.  
On se dit que, si c’avait été l’inverse, lui disparu, elle aurait enregistré son Spark à elle, grandiose, peut-être encore meilleur. Si Spark est aussi bon, c’est que Schneider n’a jamais vraiment quitté le studio. « J’ai tout enregistré en quatre jours », souligne Johannes. « Je sais que ça put sembler fou, mais tout du long, j’ai senti en moi une inspiration totalement étrangère et pourtant familière. Je reste convaincu que Natasha m’a prêté main-forte, que son esprit planait sur moi, comme pour me dire que j’avais fait ce qu’il fallait avec ces chansons. » Il y a encore l’équivalent de deux entités créatrices dans Spark. Return To You laisse l’assistance bouche bée ; Make God Jealous va encore plus loin en donnant au deuil une noirceur sensuelle. La signature sur le label de Josh Homme, réactivé pour l’occasion, montre bien l’amitié et le respect que se vouent ces deux grands. « Le disque d’Alain incarne parfaitement ce pourquoi le label existe – la guerre contre la médiocrité assumée et une tentative non censurée de faire un grand bond sur la falaise musicale. Spark est une réflexion incroyable sur la remise en cause que l’on a lorsque un proche s’en va […] », dira Homme.
A écouter :

  • Reach Out (sur l’album éponyme)
  • Spark (Rekords rekords, 2010)
  • Lullabies to Paralyze (2005)
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