“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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Trip Tips - Fanzine musical !

dimanche 16 décembre 2012

Laura Nyro - Article et interview de son frère Jan en décembre 2012



La maison de disques américaine Columbia a réédité Eli and The Thirteenth Confession, premier album de Laura Nyro enregistré sous leur égide en 1968, assorti d’une appréciation de la chanteuse blues Phoebe Snow, disparue en 2011. En 40 ans de carrière, celle-ci a garanti sa place au panthéon américain des voix de légende. Voici ce qu’elle dit de Laura, décédée, elle, en 1997, à 49 ans.

« La musique de Laura est intemporelle… que ce soit pour le fond ou la forme, elle était dans une classe à elle seule. La dernière fois que je l’ai vue jouer, elle a interprété son répertoire avec seulement un piano… les spectateurs l’ont acclamée debout. Ça a été l’une des soirées musicales les plus transcendantes de ma vie. Elle était l’une des artistes les plus généreuses que j’ai connues. Le 21ème siècle semble le moment parfait pour que sa musique resurgisse. Elle est éternelle »
Essence divine
C’EST VRAI QUE LA MUSIQUE de Laura Nyro est intemporelle. Impossible d’imaginer un temps où l’intensité de ses chansons, où leur originalité et leur vitalité paraissent soudain datées. Il faudrait que tout l’univers musical change ; que la musique perde soudain toute connexion avec les cœurs, les corps et les âmes qui l’alimentent, que tout l’art musical se retrouve soudan isolé dans la création humaine et tombe comme une mauvaise greffe, membre mort.
La musique de Laura Nyro donne cependant fugacement la sensation de replonger dans un reflet des années 60 - celles des émissions de radio new-yorkaises jouant Nyro aux côtés de Barbara Streisand, Aretha Franklin ou Diana Ross, celles des spectacles de Broadway, les stations détentrices de chaque instant de vie, d’extase, d’insouciance. Une manne de sensations, extrêmement palpables, suscitée par des artistes les plus sérieux quant à ce qu’ils faisaient. Laura Nyro était extrêmement sérieuse à propos de sa musique, et celle-ci étonnamment palpable, sensuelle, et livrée à l’extase - qu’elle qualifierait ‘d’essence divine.’ « Je pense qu’en musique il y une unité, et une douceur. J’écoute la musique pour ces raisons. Si vous regardez le monde, il y a tellement de polarités. De guerres. Mais de ressentir cette unité et cette douceur, c’est la chose ultime. La meilleure chose au monde. Et c’est que je ressens en musique. C’est une forme de divin pour moi, l’essence du divin.”
Vous devriez imaginer Laura Nyro, à 22 ans, en 1969, en train de dire cela, sourcils froncés, tandis qu’on l’interroge à propos de son 3ème album. Elle ne sait pas, alors, qu’elle est déjà au sommet – que même si la notion de maturité aura une influence très importante sur la reste sa carrière, en termes d’écriture et de projeter la musique soul, gospel, rythm and blues et rock qu’elle a dans sa tête, elle est déjà dans un monde d’excellence, une ‘classe à elle seule’ après deux albums historiques et complémentaires : Eli and the Thirteen Confession (1968), et New-York Tendaberry (1969).
Mythes urbains
NEW-YORK CONNUT UN renouveau depuis les années 1990. Le consensus des observateurs est aujourd’hui que la ville est moins trépidante, présente moins d’aspérités, est comme refaite à neuf, rendue étrangement neutre, par endroits, à cause de cette tentative d’alignement qu’ont menée successivement les différents maires. Enfouie sous des couches successives de maquillage qui sont parvenues à tromper non seulement les touristes, mais aussi la plupart de ses habitants quant à son identité profonde. Ceux qui y trouvent maintenant l’inspiration n’ont pas sous les yeux un tableau aussi saisissant qu’auparavant. Sauf, paraît t-il, si l’on s’aventure dans certaines parties du Bronx ou du Queens.
Les écrivains ou les auteurs de chansons sont obligés de faire chemin arrière, d’explorer New-York sous différents angles, dans une tentative de saisir ‘l’étrange mélange entre l’ancien et le nouveau’ qui caractérise la ville et constitue son meilleur art. C’est ce que fait par exemple l’écrivain Paul Auster, trois fois par semaine, lorsqu’il traverse le Brooklyn Bridge, un ouvrage qui évoque ce mélange, simplement en profitant de la sensation que l’ouvrage lui procure. L’architecture et la culture du spectacle se répondent dans une même recherche entre romantisme idéaliste et cynisme. Ceux qui s’inspirent de New-York remontent le cours de l’histoire : après 1965, l’augmentation de la criminalité, la French Connection et la drogue omniprésente, les gangs et la mafia, les conflits ethniques, la pauvreté. New York était une ville sale et violente, comme une tour de Babel dont l’existence est toujours remise en cause. Une ville capable d’imploser, de s’autodétruire avec une violence que seul le 11-septembre a pu suggérer, dans des circonstances différentes.
Mais l’incroyable chaos qui régnait en ville signifiait aussi une grande diversité artistique. C’était peut-être une ville sinistre, désespérée, hostile, mais néanmoins nourricière. L’inspiration y est désormais plus globale qu’auparavant, ne s’arrêtant sûrement pas aux frontières de la ville, ni des Etats-Unis. L’art est sans doute moins le reflet d’une observation communautaire depuis les années 1980.
Dan Backman, un fan suédois de Laura Nyro, parlera avec elle au téléphone en octobre 1993, à l’occasion de la sortie de Walk the Dog and Light the Light, un album qui voyait l’artiste rassérénée dans ces choix de production. Le dernier à paraître de son vivant. « Il y a avait plus de variété auparavant, plus de surprise... plus de liberté en musique, et c’est que je préfère». Aujourd’hui, on peut juger que les choses sont très différentes d’il y a quarante ans ou même vingt ans, sans être pourtant moins inspirées. Laura Nyro ne fait peut-être que s’attacher à un mythe artistique, et son art est né de mythes urbains, de problèmes et d’utopies propres à leur époque.
Une époque de groupes tels que Black Magic et de leur album Where Love Is (1970) par exemple. Enregistré par trois hommes et trois femmes, tous noirs américains, cet album improbable en appelle d’autres, tels ceux de The 5th Dimension, dans une période – le début des années 70 - où les concepts théâtraux semblaient être le summum du divertissement et le pinacle de l’accomplissement artistique. The 5th Dimension, quintet vocal, rythm and blues, soul et jazz tout à la fois, réussirent à créer un invraisemblable amalgame de tubes. Quant à Where Love Is, c’était une mosaïque de rythmes et de sons, un croisement entre le ghetto qui lui sert de décor et Broadway.
Where Love Is est un challenge pour l’auditeur. Mais son ambition en termes de trame narrative, ainsi que la félicité musicale et l’harmonie de certaines de ses parties en font une expérience à part – cohabitant comme beaucoup d’autres trésors insoupçonnés avec l’œuvre de Laura Nyro sans la préfigurer, puisque celle-ci écrit des chansons depuis 1965. Pour en revenir à The 5th Dimension, le groupe eut plus de succès avec des chansons écrites par Nyro qu’elle n’en eut elle-même : ils popularisèrent Stoned Soul Picnic, Sweet Blidness, Wedding Bell Blues, Blowing Away ou Save The Country. Ces chansons ont toutes été écrites par Laura Nyro avant qu’elle n’atteigne 22 ans.
Vitamin L
LE CHANT ÉTAIT VENU naturellement à Laura. Elle avait trouvé dès l’instant où elle s’était mise à chanter le lien qu’entretenait la musique avec le cœur et l’âme. « Dans la vie, la musique était le langage que je voulais utiliser. Je suppose que j’étais faite pour chanter. Et j’ai pris l’habitude de le faire, avec des groupes de rue, quand j’étais jeune. » Élevée dans le quartier du Bronx, Laura sèche régulièrement l’école. Elle préfère se consacrer à écrire des chansons. Avec un sérieux qui force les adultes autour d’elle à lui donner sa chance.
Comme elle, Jan Nigro, son frère cadet, a été à la Music and Art School de New-York. J’ai pu l’interroger à ce sujet dans un entretien auquel il a répondu par courrier électronique en décembre 2012, au terme d’une année particulièrement chargée en émotions pour lui - avec l’introduction au Rock and Roll Hall of Fame - le panthéon des héros de la musique - de Laura, en avril, et l’organisation d’un grand spectacle en hommage à sa sœur en novembre, dans le Connecticut. « La Music and Art School m’a exposé à des musiques avec lesquelles je n’étais pas familier, comme les arias italiennes et les lieder allemands. L’école a été un très bon entraînement vocal et m’a permis une meilleure compréhension de la musique en général. Je n’y ai pas appris à écrire des chansons. Peu d’écoles l’enseignent. C’est généralement une chose pour laquelle les gens ont un don qu’ils développent pour eux-mêmes, comme Laura l’a fait. »
Aujourd’hui, Jan écrit la plupart de ses chansons dans le but de les faire chanter par d’autres, le plus souvent par des groupes scolaires et des ensembles vocaux, en s’inspirant du gospel. « Mon projet Vitamin L, je l’ai lancé en 1989 », m’écrit t-il. « C’est une chose que ma femme, Janice, et moi avons commencé ensemble, je suis l’auteur des chansons et l’un des chanteurs, ce sont des chansons pour les jeunes gens, qui traitent de problèmes auxquels ils commencent à penser et dont ils se mettent à parler dans leur vie. Ces chansons sont écrites dans différents genres : rock, jazz, blues, musiques scéniques, gospel, country, etc. Chacune d’entre elles évoque une valeur humaine différente. Tolérance, compassion, empathie, honnêteté, gentillesse, et d’autres encore. L’objectif de Vitamin L, c’est de diffuser l’amour et la bonne volonté à travers la musique. » Il me semblait bien que chaque chanson écrite pour Vitamin L était comme un nouveau départ, bénéficiait d’une approche pleine de fraîcheur. « Chaque chanson est différente, comme nous sommes tous différents les uns des autres. Elles devraient à chaque fois être approchées avec clarté, quant à ce que vous tentez d’exprimer, et avec l’esprit et le cœur ouverts puisque cette expression va se transformer en paroles et en musique. »
Laura, à l’époque, a abandonné la Music and Art School pour écrire ses propres chansons. Trève d’arias et de lieder. Elle leur préfèrera Van Morrison. Ou le jazz. “Quand j’avais quinze ans”, révèlera t-elle dans le magazine Down Beat en 1970, “J’avais l’habitude de boire des bouteilles de sirop pour la toux et de me détendre en écoutant mes disques de jazz. Je les mettais, buvais mon sirop, explorais le répertoire de types du genre Miles Davis et John Coltrane toute la nuit. Ils influençaient mon humeur. C’était une chose que je ne pouvais mettre en mots, car c’est difficile ne serait-ce que de parler de jazz. Ce n’est pas une musique évidente... Elle se rue sur vos sens. Je ne connais rien de technique en musique, je sais seulement ce que je ressens, et le jazz est si beau car c’est une musique libre et expressive. Il n’y a pas de paroles, mais la musique communique la vie, les peines de la vie... C’est une musique pleine de peine, mais cette peine ne vous accable pas. Elle est comme une petite fleur...“ L’influence familiale est aussi puissante. “Notre père était musicien, se souvient Jan, et notre mère écoutait de la musique classique. La musique était une force centrale chez nous.”
Petites fleurs
Laura Nyro est assez précoce dans son écriture. And When I Die n’est pas ce qu’on s’attendrait à trouver sur la page d’une adolescente de 16 ans : “I’m not scared of dying/And I don’t really care/If it’s peace you find in dying/Well, then let the time be near”. Elle est encore persuadée, bien plus tard, que les adolescents ont une compréhension particulière du monde, une forme de conscience, face à la mortalité par exemple, qui a pu être formulée dans And When I Die. Comment expliquer sinon la lucidité extraordinaire de cette chanson? Jan est admiratif devant les textes de sa soeur. “Elle avait une vision unique», commentera Jan dans un article de Bill Chaisson pour Ithaca.com. “Elle fait partie du Mont Rushmore des songwriters. Elle a exploré sans crainte tant d’aspects de l’expérience humaine : romance, solitude, addictions.”
Très rapidement, elle savait qu’elle était capable de tourner sa matière sentimentale en une chose frappante. Ses pensées se mêlent à un son inspiré des productions dites de Brill Building – en référence à une scène New-Yorkaise spécifique des années 1960. Ce genre de pop classique musclée comme du rock n’ roll joue souvent sur l’ennivrement provoqué par la romance populaire et les célébrations festives, non sans une naïveté délibérée. Shangri-Las, Neil Sedaka, Connie Francis... En 1963, le mythique producteur Phil Spector avait décidé de produire un album de Noël dont les chansons pourraient rivaliser avec les meilleures du répertoire des interprètes invitées : the Ronettes, Crystals, Darlene Love, et Bob B. Soxx & the Blue Jeans. Le meilleur album de chants de Noël à ce jour restera, aux côtés d’innombrables compilations de chansons d’amour, le fer de lance de la Brill Building pop. Tout cela inspire à Nyro une approche romantique, enjouée et légère de sa propre musique. Le premier album de Laura Nyro paraît bientôt: il s’appelle More Than a New Discovery (1967).
Guidée par l’obsession pour des images fortes, arrêtée parfois dans sa lucidité joyeuse par une nature réfléchie, parfois mélancolique, elle mélangeait le blues New-Yorkais, avec ses touches de jazz, à des structures en forme de ballades introspectives. Marriant des motifs jazz et la pop d’antan, elle alliait sophistication et sincérité, sur Buy and Sell ou Billy’s Blues. La musique semblait s’animer, organique, traverser de façon poignante, réaliste, les sentiments qui surviennent en franchissant les étapes de la vie, de l’adolescente clairvoyante au-delà de l’âge adulte. La maturation d’un romantisme parfois rude. L’attente, l’amour, le désir sexuel (“Love my lovething/Super ride inside my lovething”). Elle écrira dans ces années d’apprentissage un chapellet de chansons puissantes, entièrement formées.
La mort, la perte et la rédemption – pas vraiment d’humour chez Laura Nyro. La musique est une chose trop importante pour badiner. “Beaucoup de mes chansons sont très appliquées, j’écris sur les choses du monde, j’essaie d’être fidèle à mes propres yeux, les yeux d’une femme, et parfois quand on dit que je suis excentrique ça me semble être une manière de ne pas prendre ce que je fais au sérieux. Il y a ce sexisme qui ne prend pas l’art féminin sérieusement.” L’art féminin, celui de l’amour aussi. Laura Nyro est bisexuelle, et sa longue relation amoureuse et spirituelle, dès 1971, avec Maria Desiderio est documentée avec beaucoup de grâce sur le blog Rabdrake Weblog : http://rabdrake.wordpress.com. Des chansons telles que Emmie et Desiree évoquent cet amour lesbien – encore une chose rarement courrue dans la chanson américaine jusqu’alors.
Carole King, auteure compositeure que l’on peut comparer à Laura Nyro à plusieurs points de vue, se sentira elle aussi différente dans une société qui, si elle n’est pas frontalement sexiste, arbore plus subtilement ses normes. De surcroit, Carole King se marrie tôt et devient mère à 17 ans – Nyro, elle, aura son unique fils à 32 ans. “On ne m’a jamais dit, ‘Tu ne peux faire ça car tu es une femme, commente King dans une intervew pour le Washington post en 2009. “Mes parents m’ont toujours laissé ouvertes toutes les possibilités.” “Vivant avec Gerry dans une banlieue du New Jersey, j’étais entourée des femmes de docteurs, de comptables, d’avocats. Avec un stylo dans une main et un bébé dans l’autre, je sortais de l’ordinaire.”
Laura Nyro marche alors fièrement dans les pas de Miles et de Coltrane ; pour reprendre son expression, elle fait des chansons ‘comme de petites fleurs.’ Les traditions de gospel et de soul combinées à une réinvention constante de la forme musicale, promettent de grandes choses au cas où elles déciderait de se saisir des thèmes du mouvement pour les droit civiques, par l’influence tutélaire de Peter Seeger, Joan Baez ou Bob Dylan: incorporant des éléments de conscience sociale dans ses chansons. Elle le fera, avec la fécondité et l’amour d’une mère universelle: “Come on people, come on children/Come on down to the glory river” (sur la chanson Save The Country). La félicité de l’expérience charnelle et sensuelle envoûtera les idées communautaristes ou religieuses, les terrassera. Rien ne semble pouvoir lui résister ; son attitude musicale se fait l’écho de sa passion.
Laura Nyro fut pianiste, et lorsqu’on évoque tout le rhythm and blues et le rock n’ roll dans sa musique, la prépondérance du piano déforme la vision que l’on peut s’en faire. Entre tous, on peut évoquer la façon dont le sorcier américain de la pop audacieuse, Todd Rundgren, annonça combien l’influence de Laura avait dicté chaque arrangement de son premier album, Runt. “Ses ascendances venaient de la face la plus sophistiquée du rythm and blues, comme Jerry Ragonov et Mann & Veil et Carole King. Elle canalisait cette musique, et avait de surcroit sa propre façon, influencée par le jazz, de voir les choses. C’était cette dimension supplémentaire qui l’a rendue si inspirante.” Le premier album de Rundgren ne se contenta pas de pomper Nyro dans tous ses arrangements ; il s’adressa même personnellement à elle dans les paroles de la chanson Baby Let’s Swing.
Si Laura a inspiré tant d’artistes dès ses premières heures, c’est qu’il y avait en elle une pureté et une spontanéité rendue possible par son approche différente de la composition. “Elle provenait d’une ère musicale très belle’”, commentera une amie de la chateuse, Barbara Cobb, dans une lettre publiée sur le site officiel consacré à Laura Nyro. “Laura était la musique. Il n’y avait pas de commutateur pour la faire basculer en mode ‘musique’. C’est ce qu’elle était, et à n’importe quel moment, elle pouvait chanter la mélodie d’une vieille chanson doo-wop, ou par-dessus la radio, en conduisant. Elle se mettait à écrire quelques paroles dans une carnet ou un mouchoir en tissu. Je pense que Laura vivait dans un monde qui était mystique, un monde dévoué à la recherche de vérités éminentes, un monde qu’elle voulait voir se manisfester autour d’elle.”
N’ayant jamais appris à lire et à écrire la musique, étant incapable de donner le nom des accords qu’elle jouait, la chanteuse préférait parler des sons en termes de couleurs. “Elle disait : ‘Je voudrais un peu plus de cuivres violets ici”, commente Jan Nigro. L’intuition et le balancement de son jeu de piano scellait systématiquement la chanson dans la forme qu’elle avait imaginée ; non exempte de petits retardements, d’approximations minimes qui lui donnait son cachet. La sensation venait que ces chansons avaient été imaginées plutôt que d’être écrites.
“La chanson Time and Love est l’un de ses classiques”, ajoute Barbara Cobb dans sa lettre. “Quand elle commence le couplet, elle ralentit... puis elle retrouve le tempo original de la chanson... cela peut sembler tellement simple... Laura ressentait le temps de ses chansons de façon incroyable. Et son jeu de piano, à mon avis, servait toujours la chanson. Il était toujours très simple et incisif, sans aucune note superflue. ” Jan Nigro est lui aussi très impressionné par Time and Love. “Il y a cet extraordinaire mouvement en contrepoint vers la fin, qui est construit d’un multi-tracking de sa voix, très innovant pour l’époque. Ce n’est pas une chose qu’elle a pu apprendre ; elle avait simplement une vision complète de ce qu’elle voulait, depuis le début.”
Mona Lisa
C’est à la condition de son intransigeance que Laura préfigurera le courant des auteures compositeures, dans la même veine de Carole King et son Tapestry (1971) - un disque exigeant qui rencontrera pourtant un énorme succès. More Than a New Discovery, et sa relation avec la maison de disque Verve, est un souvenir cuisant. “Je me souviens de mes premières photos de presse. Je pesais 180 livres à cette époque – mon poids est toujours très instable. Ils voulaient mettre en avant une chanson qui s’appellait Wedding Bell Blues. Ils m’ont atiffée de cette robe de mariée ridicule, ont déposé un voile sur ma tête, et des fleurs dans ma main. J’avais l’air si tendue, la mariée la plus tendue que vous aillez jamais vue. Ils ont publié cette photo partout.
La prochaine chanson dont ils voulaient faire un hit, c’était Goodbye Joe, et ils ont encore fait de grands posters qui titraient quelque chose du genre : ‘La fille de Wedding Bell Blues a encore perdu un homme, mais gagné un autre tube’...” Wedding Bell Blues finira par rejoindre les compilations de Brill Building Pop dédiées aux chanson romantiques des années 1960.
En contraste, ceux qui la saisirront à l’occasion d’un concert en 1993 pourront témoigner de la véritable aura de Laura Nyro, une projection loin des clichés. “Elle porte une longue chemise, une jupe blanche et noire et un blazer noir aux revers blancs. Ses pieds son chaussés d’espadrilles de toile, plutot usées, qui laissent voir les orteils. Elle a ce visage timide, avec un sourire qui évoque Mona Lisa, et ses cheveux noirs, longs et brillants sont balayés sur son épaule droite d’arrière en avant. Du rouge à lèvres rouge. Elle semble plus imposante que je ne l’aie vue sur les photos, mais est très attractve, radieuse... presque comme si une aura venait de l’intérieur d’elle, des rayons d’énergie.”
Mieux vaut être seule que mal accompagnée; Nyro a été catapultée sur la scène du Monterey Pop Festival, en 1967, avec un groupe limite, et se fera huer ; les souvenirs les plus tenaces appartiennent à ceux qui la verront jouer dix ans plus tard, enceinte de huit mois, absolument seule sur scène, en robe rouge derrière son piano. Elle est alors entièrement maîtresse d’une carrière qui a changé de bord. Jan Nigro commente pour moi le fait d’avoir joué sur certains des disques du second chapitre discographique de sa soeur. “L’écriture plus tardive de Laura est différente, à la fois musicalement et thématiquement. La maternité, la nature, le féminisme, la spiritualité et les animaux sont entrés dans le cadre. J’ai joué sur The Cat Song et Sophia sur Smile et Mother’s Spiritual, deux de ses albums plus tardifs. C’était un privilège de jouer sur de si grands disques. Il y a un processus de maturation chez les artistes, leur travail change. Certains préfreront leurs premiers enregistrements, d’autres les plus tardifs.“
Up on the Roof
LA MUSIQUE DE LAURA EST UN RELIEF FASCINANT, un jeu de miroirs vertigineux qui renvoient à la fois à son environnement urbain proche, à des thèmes humains et universels ainsi qu’à ses propres mythes intimes. Cela ne s’exprimera plus jamais avec la même force que dans le tandem constitué par Eli and The Thirteen Confession (1968) et New York Tendaderry (1969).
David geffen, détecteur de talents philanthrope chez Columbia, comprend bien la nature de l’artiste. “Elle semble tellement femme, et pourtant ce n’est qu’une enfant”, dira t-il, impressionné. Les chansons enregistrées pour Eli and the Thirteenth Confession, après sa signature pour 4 albums avec la maison de disques EMI, se rapprochaient davantage de ce que Laura avait en tête. Le processus est souvent le même ; Nyro commence par enregistrer des fragments de chansons, dans la pénombre du studio. Des fragments, car, composant sur l’instant, elle perd le fil de son sentiment et décide, s’arrêtant au milieu du refrain, de passer à la chanson suivante. La cassette continue d’enregistrer jusqu’à la fin de la bande. Les musiciens entre ensuite et la magie opère. Un saxophone qui ne laisse que le bruit de l’air s’échapper, une flûte particulièrement satisfaisante sur Poverty Train...
New-York Tendaberry, plus introspectif, plus en proie à l’obsession, est peut-être le chef-d’oeuvre de la chanteuse. S’ensuivent Christmas and the Beads of Sweat (1970) et un album de reprises en compagnie des sirènes soul Sarah Dash et Nona Hendrix, It’s Gonna Take a Miracle (1971), étonnant et sexy. C’est avec Up on the Roof, une chanson écrite par Carole King, que Laura Nyro obtiendra son plus gros succès.
Quarante ans plus tard, on écoute parler cette dernière, imaginant que Nyro aura peut-être pu suivre la même voie qu’elle et écrire ses mémoires. Elle aurait pu ressembler à Carole King dans sa vie, même si son oeuvre de jeunesse fut plus intrépide encore. Elle n’aurait jamais vendu autant d’albums que les 15 millions d’exemplaires écoulés de Tapestry, cependant. “J’y raconte toutes les choses amusantes, dit King de son autobiographie à paraître. “passer du temps avec Paul McCartney, John Lennon et James Taylor. Les marriages.” A Natural Woman : A Memoir paraît en avril 2012, à quelques jours de l’intronisation de Laura Nyro au Rock and Roll Hall of Fame. Le titre colle bien à son image d’artiste transformée en activiste pour l’environnement depuis peu.
Epilogue
En novembre 2012 se joue le premier spectacle en hommage à Laura Nyro. Jan Nigro explique le choix de la date. “ J’ai eu l’idée de faire un spectace en son honneur en 2007, au 10ème anniversaire de sa mort. Nous l’avons fait, et j’ai voulu reproduire l’expérience, c’est ainsi que je suis rentré en contact avec Diane Garisto qui était dans le premier spectacle, et qui est une grande chanteuse qui a fait des tournées en tant que choriste avec Laura. Nous avons organisé ça à distance par téléphone et par mail pendant des mois, et nous avons enfin pu faire le show en novmbre avec d’autres grands chanteurs. Nous prévoyons de le reproduire régulièreent et peut être de faire une tournée.”


Sources images
 

































































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