“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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lundi 16 mai 2011

Smog - Dong of Sevotion (2000)

Parution : avril 2000
Label : Drag City
Genre : Folk-rock
A écouter : Dress Sexy at my Funeral, Bloodflow, Permanent Smile

°°
Qualités : Doux-amer, romantique
Dongs of Sevotion (2000) paraît seulement un an après Knock Knock, mais s’en démarque assez nettement. A force de traque distancée, de mouvements d’attraction, de recul, et de pas latéraux silencieux, Callahan donne là la sensation d’être omniprésent ; s’il avait avec son précédent disque tenté de réduire l’aspect menaçant et invasif de Smog pour mettre en valeur sa propre sensibilité et humanité - sur River Guard notamment -, il gagne ici une aura quasi-divine (divinité sournoise s’il en est), plus que jamais capable de décider de la vie et de la mort là où il veut les placer. Cette distance et relative froideur est compensée par un sens dramatique qui lui le met dans la situation d’une sorte de Hamlet – posant des énigmes dont il est le seul à comprendre les tenants, mais dont les aboutissants sont on ne peut plus clairs. Toujours un personnage à l’intérieur de l’histoire plutôt qu’un conteur qui se maintiendrait soigneusement à l’écart de ses personnages. Par des travers de poésie Shakespearienne, l’histoire elle-même fait partie d’une chaîne alimentaire « There are some terrible gossips in this town/With jaws like vices » (« Il y a de terrible rumeurs dans cette ville/avec des mâchoires comme des étaux »). Vices est un mot de l’anglais britannique.

Au contact des scènes qu’il suscite, il semble capable d’inverser lourdeur du drame et légèreté d’une passion sans conséquence. Dress Sexy at my Funeral est l’une des chansons les plus mémorables de Smog, pour la fraîcheur de son texte plutôt que pour la musique – qui est dans ce que Callahan fait de plus influencé par Lou Reed. Elle fascine avec cette façon si particulière qu’elle a de trahir (il s’agit toujours avec Smog de trahir, de visiter sans y être invité, d’influencer par pénétration) l’amertume du personnage. « Dress sexy at my funeral my good wife/For the first time in your life » (“Habilles-toi sexy à mon enterrement, ma chère femme/pour la première fois de ta vie”). L’intérêt semble n’être pas tant le jeu de filature qui se met en place dans la vie telle qu’il la dépeint en général, mais les ambiances policières, politiques, de la mort. Ou comment une impasse narrative – démarrer une chanson depuis le cercueil – peut se transformer en célébration de tout l’humour qu’il y a à vivre – par un beau jeu de ressort. Callahan incite sa triste veuve à convoler dès ses funérailles. « Wink at the minister/Blow kisses to my grieving brothers” (“Fais de l’oeil au ministre/souffle des baisers à mes frères chagrinés”). Et, pour porter plus loin un élan de l’existence qui ne saurait être étouffé par la mort, « Tell them about the time we did it/On the beach with fireworks above us” (“Raconte-leur la fois ou on l’a fait/sur la plage avec les feux d’artifices au-dessus de nous »).

Dongs of Sevotion (pour « Songs of Devotion »), ce n’est pas un jeu de mots innocent mais une façon d’annoncer que l’on va tout mélanger, valorisant une démarche gauche et erratique. Calahan exprime à la fois son attirance et son rejet pour la vie qui l’entoure, et explore les relations à la société d’un individu adaptable, inconstant. Il faut aussi, d’un point de vue strictement artistique, continuer de « nourrir » l’engeance Smog ; et Callahan continue de transformer la férocité de son alter-égo en crainte de nuire, « d’émietter des gens » dans sa main. « All these moments have passed through me/I have turned them all to waste” (“Tous ces moments qui sont passés à travers moi/je les ai gâchés ») déplore t-il sur Distance comme s’il était trop maladroit pour préserver les belles choses qui se présentent à lui. Il est romantique jusque dans sa cruauté. « Without her clothes/She looked like a leper in the snow/I left her in the snow without her clothes”“Sans ses vêtements/elle ressemblait à un lépreux dans la neige/Je l’ai laissée dans la neige sans ses vêtements ». Plus léger sans être moins terrible, Bloodflow peint le tableau d’une violence sudiste, avec une rime d’anthologie en surcouche : « No time for a tete-a-tete/Can I borrow your machete? » (« Pas de temps pour un tête-à-tête/Puis-je emprunter ta machette ? ») et encore : « Blood will spill and blood will spurt/Enemies keep the mind alert » (« Le sang va se répandre et le sang va jaillir/Les ennemis entretiennent l’esprit »).

Avec ses chants de cheerleaders, Bloodflow est de cette douce excentricité qui baigne tout un pan de Callahan plus ancré dans un réel très américain (et montre aussi ses qualités d’arrangeur à la recherche du détail qui tue), une parcelle de subconscient collectif  – de I Am Star Wars ! (sur Julius Waesar, 1993) à America ! (2011).  Dong of Sevotion est richement détaillé et produit, plus qu’aucun autre disque de Smog, avec ses chansons qui avoisinent les sept ou huit minutes, et c’est l’élégance de l’ombre de géant fragile de Callahan qui triomphe sur les tendances fauves dénoncées dans certains vers.

jeudi 15 avril 2010

Roy Harper - The Green Man

The Green Man est le plus récent disque (hors compilations et rééditions) de Roy Harper, le songwriter anglais d’ores et déjà aux côtés des grands noms Jimmy Page à Bert Jansch, dans la page du son folk-rock, s’il en existe une. Cet album presque complètement acoustique est voulu comme un retour aux sources de sa musique, c'est-à-dire à la fin des années 60. « Je sentais que je voulais revenir à mes racines. J’ai décidé de ne pas avoir de basse et de batterie pour cette raison. J’avais besoin de me rapprocher de mon véritable cœur musical ». Harper s’en est bien éloigné dans les années 80, avec plusieurs disques indignes de sa sensibilité ; mais ses divagations ne l’on pas ammoindri dans ce qu’il a d’attachant et de sensible. Vieil enfant perdu dans le temps et l’espace, au cœur d’un monde qui lui appartient – il publie ses disques sur son propre label, Science Friction – sa discographie peut être perçue comme un cheminement, une exploration parfois harassante pour lui (à l’époque de Stormcock (1971), de Lifemask(1973)), dont The Green Man est la suite naturelle.

Le plus frappant ici est sa façon de s’inspirer du son de Bert Jansch et de Nick Drake, sur des titres comme le somptueux Wishing Well ou Rushing Camelot. La guitare de Harper, son jeu qui n’est jamais meilleur que lorsqu’il rappelle Stormcock, ce balancement unique, rêche, cette saccade. On peut penser que ce style particulier a inspiré Gilmour sur Animals (1977), après que Harper ait prété sa voix sur Have a Cigar. Cette particularité musicale contrebalance à merveille le jeu rond de Jansch. Les deux langages sont utilisés à part égale sous les doigts de Harper, selon les titres. Il est accompagné de Jeff Martin, qui joue divers instruments sur huit des onze morceaux.

L’ombre de Drake n’est jamais bien loin, et avec elle l’âme d’un folk anglais pastoral, introverti, timide mais puissant. Harper ne veut pas, ou plus, s’incarner complètement dans un rôle, il ne veut plus depuis longtemps appartenir à une classe ; il déambule comme un nuage du folklore ; la photo de pochette est une référence à une figure mythique d’europe de l’est, un visage fait de feuilles (ici les traits de Harper lui-même) , gravé dans la pierre ou le bois et dessiné dans les églises.  Le rendu est assez pauvre et l'on peut penser à une incitation à la consommation de drogues. Malgré son maquillage, Harper est reconnaissable pourtant dans tout ce que The Green Man contient comme accroche au réel. Le titre The Monster fait écho à des albums engagés sur le plan politique, Flat, Baroque and Berserk (1970) ou Stormcock. New England est une chanson mélancolique, que seul un anglais « du passé » pouvait rendre aussi bien. Sexy Woman poursuit l’exploration d’une naïveté défraîchie et attachante.

L’album semble se doter d’un côté mystique dans sa deuxième moitié, à partir de Glasto et ses accents nostalgiques. The Monster continue dans cette veine magique, un peu ténébreuse. Le mouvement, la dynamique insdispensable aux disque de Harper sont bien présents, et font de The Green Man, placé sous tant de sagesse, paut-être l’un de ses meilleurs opus. L’un des plus équilibrés.


  • Parution : 2000

  • Label : Science Friction

  • Producteur : Roy Harper

  • Genre : Folk-Rock

  • A écouter : Wishing Well, The Monster, Sexy Woman


  • Appréciation : Méritant

  • Note : 7.75/10

  • Qualités : attachant, engagé, sensible

samedi 13 mars 2010

Goldfrapp - Felt Mountain (2000)



Parution : 11 septembre 2000
Label : Mute
Genre : Electro, Pop,
A écouter : Lovely Head, Human, Horse Tears

OO
Qualités : self-made, original, rétro

Alison Goldfrapp : Anglaise. Contemplative. Provocante. Mettez ces adjectifs dans l’ordre que vous voulez, et ne respectez pas forcément la structure classique couplet-refrain, on est dans le pays de Bowie et d’Eno !

Felt Mountain a été conçu dans une cabine isolée en pleine nature. (Aujourd’hui, s’isoler dans le dénuement pour enregistrer est devenu tendance, mais c’est surtout une technique employée par les musiciens les plus fortunés et les plus attendus dans une sorte de double-jeu : à la fois pour retrouver l’inspiration qui s’effiloche avec l’argent et pour ne pas être harcelés par leurs fans (« il y avait des rats dans la salle de bains ! Nous n’avions aucun ordinateur, à part pour lire nos mails ! » reporte t-on, et autres anecdotes idiotes)).

Felt Mountain est le disque constitué en réponse à un vrai caractère, le seul, le dernier (?) disque complètement honnête d’Alison. Dense et pourtant plein de tempos lents et ouatés, il doit son originalité d'abord à cette grande dame en devenir, à son énorme capital de mélancolie, à sa perception artistique entière ; débutant d’abord sa carrière en arts plastiques avant que sa rencontre avec Tricky lui donne des aspirations musicales. C’est une de ses amies qui la présente à Will Gregory, et ils se trouveront une complémentarité dans leurs goûts musicaux. C’est assez évident sur Felt Mountain ; tandis que les tournures de Gregory évoquent le easy listening, Ennio Morricone ou la B.O. d’un vieux James Bond, la voix de Alison se comporte comme capturée dans un temps passé, un peu Marlène Dietrich. Et si son timbre est évocateur (de rêves, d’abandons, de visions panoramiques) il n'est pas démonstratif.

Son chant est parfois un murmure, ailleurs perverti par les machines analogiques de son partenaire – à tel point que c’en est, à certains moments, méconnaissable, et qu’il faut les voir interpréter le morceau live pour y croire -, parfois même remplacé par les pleurs de ces claviers qui ont magnifiquement pris de l’âge. Quel que soit le procédé, cela donne toujours envie de franchir une porte qui nous amènerait directement dans ces montagnes, là où on finit par croire qu’est la place d’Alison Goldfrapp ; vision qui sera mise à mal lorsque la traîtresse, va terminer sa transformation en harpie à la Siouxsie et se pâmer en cuir au Koko de Londres.

Si Human peut paraître plus menaçante, la voix s’y montrant forte, Alison Goldfrapp adopte pour l’essentiel une posture à la Beth Gibbons, de Portishead – tourmentée. Sans être aussi sombre qu’un Dummy, Felt Mountain a quelques atmosphères brumeuses, voire décalées. Une autre voie à explorer est l’héritage de Robert Wyatt, ses vocalises enchanteresses (notamment sur le titre Felt Mountain) et son abstraction guillerette. Mais la liste des Anglais visités par Alison et qui inspirent ce disque est peut-être longue. Brian Eno ou Marc Bolan jailliront au moment de Supernature (2005).

A cheval entre passé et avenir, entre prétentions champêtres et science-fiction, entre violence du désir (« No time to fuck/ But you like the rush ? ») et effacement, Felt Mountain trouve son équilibre au bout du compte. Même dans les moments crépusculaires (Paper Bag, Deer Stop, Felt Mountain) on a l’impression d’assister à la mise en place d’un genre nouveau de tableau sonore, avec ses touches de coquetterie, et cela donne au disque un côté ludique autant qu’il est charnel est sincère. Alison joue parfois de sa voix comme si elle gribouillait en message en travers de son canevas de textures datées. Le plus remarquable, c’est lorsque cette voix se déforme, comme si un détergent avait été appliqué sur le tableau qu’elle crée. Et que dire de Lovely Head ? Cette introduction magique, un des plus grands débuts de disque qui soit ! Pour le reste, le groupe saura peut-être mieux exprimer que nous ce qui s’en dégage : « Tout d'abord ça ne ressemblait pas à grand-chose mais une fois qu'on a écouté le refrain on s'est dit Wouah ! On n'a jamais rien entendu de tel. »

Un Wicked Game qui a sa petite mélodie de clavecin, et déjà annonce le bon goût de ce qui va suivre ; sonorités étonnantes mais parfaitement en place, fondues dans le décor. Rythmique de ballade anthémique (la référence à Chris Isaak n’est pas fortuite). Et la chanson se termine ainsi : « Frankenstein will want your mind » : l’apothéose ! Comment cela fonctionne t-il ? C’est le mystère qui fait toute la beauté de l’exercice.

Les pièces jouent à fond leur rôle évocateur et pictural, au risque de ressembler parfois à des intermèdes (Oompa Radar) avant la suite du film. Ah ! un film sur la question. C’est ce qui manque à leur tableau de chasse, maintenant qu’il y a tant d’images volées, dans nos têtes, qui sont estampillées Goldfrapp.



samedi 27 février 2010

Eels - Daisies of the Galaxy (2000)






Parutionfévrier 2000
LabelDreamworks
GenreFolk-rock
A écouterIt's a Motherfucker, Flyswatter, Grace Kelly Blues
/107.50
Qualitésattachant, sensible
Nous sommes en mai 1997 et Mark 'E' Everett apparaît au public britannique de Top Of The Pops en mode typiquement excentrique. A mi-parcours de la performance mimée de Eels pour Novocaine For The Soul, E et le batteur Butch abandonnent toute prétention de jouer de leurs instruments, préférant s’amuser à sautiller autour de la batterie miniature de Butch. La musique continue sans interruption. Les enfants sur le plancher du studio et les téléspectateurs de tout le pays se demandent ce qui se passe.

Après seulement quelques mois, cependant, l’infatiguable E confessait être ennuyé de son premier album, Beautiful Freak (1996). Par conséquent, l'année suivante voit la sortie de Electro-Shock Blues (1998), qui - tout en conservant les influences Dust Brothers - s'est avéré être un album plus sombre, moins accessible, surtout plus personnel que son premier jet. Il y regarde la mort en face - rien de surprenant, étant donné le décès de son père et de plusieurs amis, ainsi que le suicide de sa sœur pendant cette période.

Le disque traite la mort non pas comme une métaphore ou une abstraction, mais plutôt comme le point de terminaison factuel et inévitable de la vie, la némésis du corps, la dissolution de toute chair - Ashes to Ashes, de la poussière à la poussière. Il y a des exemples brefs d'esprit lyrique, mais l’humour noir qui l’envahit est de la plus noire espèce. Le seul moment de répit véritable est livré avec la dernière piste, PS You Rock My World, et son insistance à faire remarquer que, même si vous avez l’impression de tout perdre, vous avez toujours quelque chose à quoi vous raccrocher. C’est faire entendre une note incongrue, un défi par l’affirmative à la fin de la marche funéraire du disque, comme si E l'organiste d'église s’était soudainement métamorphosé en Monty Python au temps d’Always Look On The Bright Side Of Life. A la fin de l’expérience Electro-Shock Blues, qui s'apparente un peu à être enterré vivant, c’est l’impression de parvenir à ouvrir le cercueil au tout dernier moment.

Inspiré par la mort de sa mère emportée par le cancer, Daisies Of The Galaxy (que l’on peut surnommer affectueusement « Daisies ») est le troisième album de E - et donc de Eels. On aurait pu s'attendre à ce qu’il trace une trajectoire aussi morbide que son prédécesseur. Après tout, le sujet a déjà été abordé dans ces termes sur le titre Cancer For The Cure sur Electro-Shock Blues. Toutefois, la réalité est très différente : le bilan est moins sombre, le deuil de la mort est doublé d'un éloge à la vie, la naïveté éclot et la lucidité grandit, et la participation de Peter Buck, enfin, fait un peu penser à un Green version Everett.

La musique est le plus souvent délicate et discrète, l'influence de Michael Simpson des Dust Brothers et de l’associé et ami de Beck Mickey Petralia est presque imperceptible, et les paroles de E s’assument enfin au centre de l’action. Le remodelage des expériences autobiographiques dans la manière lyrique court le risque inévitable d'aliéner l'auditeur, jouant de l’honnêteté en érrigeant parfois en érigeant tantôt une barrière impénétrable ou bien en vous faisant sentir comme un leveur de rideau, le visage pressé contre la vitre dans la poursuite de la culpabilité d'autrui et de sensations fortes. Il y a aussi le risque pour l’artiste d’apparaître simplement comme auto-obsessionnel - ces fragilités sont encore présentes aujourd’hui sur End Times (2010). Daisies Of The Galaxy, malgré le caractère casse-gueule d'une grande partie de son sujet, parvient à éviter ces pièges potentiels.

Le sommet de l'album est situé à mi-parcours avec le titre ironico-comique It's A Motherfucker. Sur un doux refrain au piano embelli par une houle subtile de cordes, E exprime sans détours son sentiment de perte et la perturbation qui résulte de la mort de sa mère : “It’s a motherfucker / Getting through a Sunday / Talking to the walls / Just me again / But I won’t ever be the same”. Comme dans tant de grandes chansons, des mots simples prennent une résonance presque insupportable dans leur contexte musical. Peut-être révélateur, toutefois, la comparaison la plus apte n’est pas musicale du tout, mais poétique. Les poèmes des anglais Tony Harrison et Blake Morrison viennent à l'esprit, dans lequel ils décrivent la confrontation avec la perte d'un parent avec une égale mesure de chaleur rude et de tristesse poignante.

La compagne naturelle de It's A Motherfucker est le titre qui termine le disque, Selective Memory (Mr E's Beautiful Blues apparaît là presque comme après coup), qui est tout aussi squelettique, minimaliste dans sa structure. La voix de fausset tendre du couplet, où E revient sur son enfance et le besoin d'être protégé par sa mère, fait place à un chœur plaintif sur le refrain : « I wish I could remember / But my selective memory / Won’t let me”..

Sur Daisies of the Galaxy il y a des plaisirs à tout propos, et la plus grosse partie de l'album se caractérise par une remarquable légèreté de ton et d'esprit. E continue de ravir dans son rôle autoproclamé de poète urbain, ses talents dans ce domaine ayant été montrés d'abord sur Susan’s House, sur Beautiful Freak. Grace Kelly Blues, Wooden Nickels et The Sound Of Fear témoignent tous du respect et de l'intérêt qu’il porte aux détails de son quotidien banal, et de sa capacité à respirer l'humanité au cœur même du plus désolé des paysages. La métaphore du titre d'un morceau retient cet aspect parfaitement : A Daisy Through Concrete.


Inspiré de Pitchfork.

dimanche 27 septembre 2009

Queens of the Stone Age - Rated R (2000)




Parution : 22 juin 2000, réédité 2010
Label : Interscope
Producteur : Chris Goss, Josh Homme
Genre : Rock
A écouter : The Lost Art of Keeping a Secret, In The Fade, Better Living Through Chemistry


Note : 8.50/10
Qualités : fun, intense, psychédélique, groovy, hypnotique

Rated R a été qualifié de disque de « stoner rock », rock de drogués, à sa sortie en 2000, en partie à cause de Feel Good Hit of The Summer, dont les paroles sont sans équivoque : Nicotine, Valium, Vicodin, marijuana, ecstasy, and alcohol… c-c-c-c-c-cocaine ». Répété encore et encore. C’est le premier morceau du disque, une sorte de cri de ralliement. Mais l’autre raison, plus importante, est due aux origines du groupe, à leur penchant pour l’utilisation de riffs lancinants qui semblent vous tirer vers le bas comme un cercle vicieux de substances. Queens of the Stone Age auraient un sens presque obsessionnel de la ligne de guitare assomante et seraient enclins à explorer des états de conscience qui frisent l’épylepsie. Rated R est pourtant plus superficiel que ça, qu’on se rassure ; s’il est diablement séducteur, c’est parce qu’il s’agit d’une musique qui ne cherche pas à incarner un quelconque style, ni à illustrer un putain de mode de pensée. Alors, s’il y a bien un sens étudié de la répétition et de la précision sur Rated R, c’est en fond de plan ; les idées musicales sont portées à nu par la folie du bassiste-vocaliste Nick Oliveri et par le chant de crooner-capable-de-falsettos de Josh Homme. Les détours sont multiples ; In The Fade, par exemple, sur lequel Mark Lanegan envoûte. Pas étonnant que Homme ait toujours rejeté le terme de « stoner », à écouter ce disque iconoclaste et séducteur. 

On ne s’ennuie pas une seconde, entre tubes délirants – The Lost Art of Keeping a Secret, Monsters in the Parasol – et morceaux de bravoure seulement à moitié faints – Quick and the Pointless, Tension Head. Il y a de la violence en la personne de Nick Oliveri sur cet album, mais aussi une nostalgie, une humanité qui fait de Rated R un disque équilibré et intelligent. Et un sens progressif et pop qui était absent de tout ce qu’avait fait Homme jusque là : Better Living Throught Chemistry ou Auto Pilot permettent au groupe d’élargir leur marge de manœuvre. C’est un disque inhabituel dans ses sonorités, qui pourtant a tout d’un grand classique ; aucune faiblesse et une équipe de musiciens visiblement très soudés, un belle somme d’amitié – vivre à l’orée du désert Califoirnien crée sûrement des liens. L’édition 2010 apporte encore plus de profondeur à l’ensemble, avec des inédits (Ode to Clarissa, une reprise des Kinks, Who'll Be the Next in Line…) et des titres live capturés au Reading Festival en 2000 qui permettent d’écouter certains des meilleurs titres issus des deux premiers albums du groupe, notamment Avon et If Only – débarrassés de leur production. 

- Rated R réedité pour son 10 ème anniversaire, 2010

On ne peut pas parler de Queens of the Stone Age sans saluer le travail de Kyuss, son ancêtre en ligne directe qui fut l'auteur d'un disque branque intitulé Blues for the Red Sun (1992) par lequel il accéda à un statut de groupe culte, et sans doute aussi le travail de Chris Goss, le producteur et musicien derrière tous les albums des Queens et pas mal d'autres plutôt intenses. 
Goss est entre parenthèses le leader d'un groupe appelé Masters of RealityPine/Cross Dover est sorti en 2009. Véritable précurseur lorsqu'il fonda son propre groupe en 1988, Goss est critique lorsqu'il regarde le chemin parcouru par ses poulains. Il faut reconnaître que ces derniers temps, il manque aux disques de QOTSA l'effervescence qui caractérisait Rated R et Songs For the Deaf (2002), deux énormes claques qui dispensaient un mélange de sexe, d'insanité, de mexicanité et de série B avec la malignité des plus grands. dont le dernier disque,

Le disque éponyme paru en 1998 reprennait une formule déjà chauffée à blanc par Kyuss et d'autres, sans cesse portée à ébullition par les jams de dératés qui servaient de méthodes de composition à Homme et à son groupe, emportés dans un tourbillon de folie dont tous ne sortiront pas indemnes. Aujourd'hui, après un disque moyen, Era Vulgaris (2007), Homme laisse planer un sentiment de tyrannie sur les Queens of the Stone Age. Plus que jamais, le groupe, c'est lui ; seul Nick Oliveri, encore présent sur Rated R, était de taille à lutter, mais des problèmes de violences l'on écarté du groupe. L'âme de Rated R, ce qui lui donne le cachet de disque ultime d'une scène nécessairement marginale, malgré tout le succès commercial que les Queens peuvent avoir, c'est le mélange, l'alchimie. 

Littéralement, « a chest-beating energy, a confusing head trip, or a dissipating sadness » (Pitchfork) - Josh Homme préfère y évoquer des sentiments plutôt que des idées - ; musicalement, la rencontre de deux voix , celle de Homme et de Oliveri, et de quelques idées à tiroir trouvées à taper le boeuf avec plus de sérieux qu'on ne pourrait l'entendre. L'ambition de Rated R, à toutes les étapes, est palpable.

Les deux personnalités à l'oeuvre, Homme et Oliveri, sont en concurrence, et du coup non seulement le disque comporte son lot de titres énormes – Tension Head chanté par Oliveri... - mais l'ensemble est sinon cohérent, sinon régulier, d'une qualité constante – à l'an 2000 le rock prépare encore bien des chefs-d’œuvre… Côté ryhtmique, plusieurs batteurs se relaient aux fûts, avant que Dave Ghrol ne déboule pour le disque suivant. Mark Lanegan, l'épouvantail des Screaming Trees, fait une apparition... Chris Goss a produit pour lui Bubblegum (2004). 

Les Queens réussissent à faire de la musique d'initiés pour les masses, par un dosage habile de hard-rock et de références au courant musical amené par Goss. On se sent rapidement euphorique, même si l'objectif avoué est carrément de menacer la santé mentale de l'auditeur comme des musiciens eux mêmes. Comment des challenges brumeux se transforment en réussite totale, c'est la force de Rated R qui à certains moments est vraiment pathos, (Quick and the Pointless...) à la fois consternant et jouissif (Monsters in the Parasol). Ils semblent se jeter sur tout un tas d'opportunités à la fois, rechercher les révélations. 

Côté pochette, Feel Good Hit Of The Summer annonce : (AS) Adult Situations ; (C) Consumption ; (S) Illégal Substances ; pour Better Living Through Chemistry, c’est (V) Violence, (SE) Subversive Elements, (D) Disbelief, (R) Revenge. I Think I Lost My Headache provoque, à en croire un baratin inérent au discours volontairement abêtissant – et paradoxalement révélateur - des Queens of the Stone Age, des Paranoid Delusions ou une Blind Faith, foi aveugle. Les autres pièces sont à l’avenant. Bref, pour en revenir au début ou presque, on se sent en écoutant cette musique plus tolérant, indulgent et ouvert que tous les moites adorateurs de musiques hard dans les années 80 qui n’ont rien vu venir : cette vile transformation des mœurs, cette malsaine perversion d’Hollywood qui nous a conduit à David Lynch, à Johnny Depp et aux Queens of the Stone Age.

On dirait parfois que le groupe cherche à se saborder mais en réalité il grossit, ne cesse de déployer son arsenal sonore rugueux avec un groove monstrueux. Auto Pilot est le titre le moins inquiétant, quoique soit annoncé (A) Alcohol et (SD) Sleep Depravation. Après qu’une sirène de police de L.A. ait retentie, le morceau démarre dans un mid-tempo irrésistible. Un bon contrecoup aux tornades que sont Quick and the Pointless ou Tension Head – auquel se succède le doux Lightning Song. Leg of Lamb, Better Living… ou I Think i Lost my Headache jouent dans un registre moins violent mais peut être plus obsessionnel.



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