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mardi 19 octobre 2010

Gonjasufi - A Sufi and a Killer



La voix de Sumach Ecks provient du plus profond de lui-même. C’est parce qu’il est, outre musicien professionnel et complètement dévoué à sa musique, également capable de donner des cours de yoga – sentant que sa voix était trop peu audible sans micro, explique t-il, il a adopté un ton guttural qui venait de son ventre. C’est ainsi qu’il a fait de sa faiblesse une force ; un précepte qui se multiplie à tous les niveaux sur A Suffi and a Killer, disque en forme de lutte pour la survie, en provenance d’un animal trop humain pour supporter sans broncher la loi de la jungle – chez lui, à Las Vegas, Ecks est l’objet de toutes les méfiances.  Sa tête le fait passer dans les meilleurs jours pour un junkie illuminé, et les autres pour un terroriste.

Ce premier disque sous le nom de Gonjasufi est le fruit d’un long cheminement depuis la violence exacerbée jusqu’à l’immobilité – si vous lui giflez une joue, Sumach Ecks tendra aujourd’hui l’autre joue, là où autrefois il vous aurait jeté une pierre dans le pare-brise avant de revenir s’occuper de vous avec sa batte de base-ball. Il a effectivement subi le coup de la pierre, et à ses dires il a simplement constaté les faits sans sortir de ses gonds : « Ah, Ok. ». C’est un peu l’histoire d’un type que les brimades et la haine raciale ont déséquilibré et qui décide de sauver son âme à travers la méditation, parce qu’il ne veut pas montrer le mauvais exemple à ses enfants. En fait, c’est exactement cela, car Ecks est effectivement devenu père de famille dans l’intervalle. Et il est devenu plus fort, sans quitter son siège, que tous ces américains mécréants, et premier rang desquels ces flics solitaires qui écoutent toute la journée une radio sans âme et traquent les petits délinquants au volant plein de graisse de leur véhicule. « J’ai appris la capacité à rester immobile. La chose la plus difficile à faire pour les gens est de rester immobile. Et dans l’immobilité vous créez le mouvement ».

Le sufi a décidé de se créer sa radio du désert à lui, en quelque sorte. Un habitué des régions Mojaves, un passionné de l’océan, c’est dans les grands espaces qu’il a écrit bon nombre des titres de son disque. A Sufi and a Killer en compte dix-neuf – souvent courts, nerveux, denses (sa musique a été qualifiée de stoner !) et fébriles, ils se révèlent comme une frise de figures antiques aux tons ocres, à peines dépoussiérée. Des forces peut-être occasionnellement maladroites, mais qui ont une grande qualité ; elles  laissent toutes cette impression d’avoir été extraites de la psyché du sufi lui-même, de pensées directes et raides auxquelles il insuffle un peu de vie.

C’est en concentrant des bribes d’impressions que Ecks parvient à donner le sentiment d’un disque complet et complexe – différentes dimensions, correspondant à différents états de conscience, s’empilent avec la simplicité que leur démarche gauche leur permet. Ce premier disque signé sur le label Warp, le plus grands des labels électroniques (Aphex Twin, Battles…) a eu beau bénéficier d’un bel appareil de promotion, il ne séduit pas immédiatement. Rêche, il parvient pourtant rapidement à ses fins grâce à des titres comme Ancestors, Dednd ou Holidays, et on finit par l’aimer pour sa qualité les plus importante ; son humanité, le fait qu’il soit les tripes et le cœur de son créateur. A Sufi and a Killer est produit au cordeau – de l’aveu de son auteur, le mixage (en compagnie de ses amis The Gaslamp Killer, Mainframe et Flying Lotus) a pris plus de temps que l’enregistrement – et pourtant, peut-être plus importante que le son général est cette voix aux intonations multiples, la façon dont elle sonne, s’éteint dans un souffle et revit dans la répétition d’une phrase, et ce qu’elle raconte, parce que ce premier album n’est pas qu’un travail d’esthète mais abrite aussi de vraies chansons. Quant au travail d’esthète, l’osmose entre voix et rythmes est remarquable, sur Holidays par exemple.

Certaines des chansons racontent des histoires – Suzie Q – mais elles se réfèrent souvent au sufi lui-même – c’est le cas de Sheep. C’est comme si Ecks avait voulu protéger les morceaux qui constituent A Sufi... en leur donnant un aspect esthétique insondable – astuce qui l’a finalement rattrapé, puisqu’elles ont servi de réceptacle à sa propre démarche protectrice. Malgré les beats urbains, c’est une musique qui appelle à la prudence, à l’humilité et au recueillement (Ancestors). Et – le plus important peut-être pour le sufi – son travail demande le respect (qu’il a obtenu sans difficultés depuis la parution du disque). Prudence, respect… des sentiments que Ecks est décidé à obtenir de nous, et sans lesquels il ne peut lui-même devenir ce « mouton, plutôt que d’être un lion », comme le raconte Sheep. La peur que sa mauvaise ombre ne reprenne le dessus en cas de provocation : « My shadow/It keep swallowing me » prévient t-il par le biais de Suzie Q. Il y a dans la métaphore de ce titre un message social et politique, preuve que les requêtes les plus spontanées sont capables de mettre en résonance toute personne dans les parages, quel que soit son passe-temps. A Sufi and a Killer contient peut-être la clef de l’autogestion – se maîtriser, ne jamais déborder… Comment ne pas y voir un sommet d’art populaire ? Doublé d’une plastique exigeante destinée à satisfaire une maison de disques à la pointe de ce qui se fait de mieux. Derrière un tel résultat, certaines structures peuvent tituber, ce n’est plus que du charme.   


  • Parution : mars 2010
  • Label : Warp
  • Production : The Gaslamp Killer, Gonjasuffi, Mainframe, Flying lotus
  • Genre : Psyché, Tribal, Hip-Hop, Stoner
  • A écouter : Ancestors, Holidays, Dednd



  • Note : 7.50/10
  • Qualités : original, lucide, groovy

samedi 17 juillet 2010

Flying Lotus - Cosmogramma


Cosmogramma est l’un de ces disques cartographiques. Flying Lotus, allias Steven Elison, a construit une série de pièces exploratoires dont les bribes éparpillées se retrouvent ici et là, au gré d’une véritable progression depuis l’intérieur d’un jeu d’arcade vers des hauteurs d’une noblesse insoupçonnée – dans le jazz moderne et haut-delà. Rejeton nourri et anobli par le label Warp, basé à Londres « FlyLo » a déjà fait parler de lui en début d’année alors que sortait A Suffi and a Killer, un disque qu’il avait coproduit. C’était un mélange insensé mais ambiteux, peu de vraies chansons finalement mais une attention particulière pour le grain, avec un vaste champ de musiques urbaines mélangées et secouées à bord, un véritable disque de pirate. Cosmogramma entretient une relation lointaine avec le disque de Gonjasuffi, ne serait-ce qu’en termes d’ambition. Le label Warp est un habitué des disques déroutants, voire abstraits (au contraire de l’abstraction en peinture, qui peut être impressionnante, en musique ça l’est rarement) mais le travail de Flying Lotus, rejeton du jazz ( il a des liens familiaux avec les disparus Alice et John Coltrane) et du hip-hop, est étonnament séduisant dès que l’on s’y plonge la première fois.

Il s’agit d’une véritable suite, faite pour être écoutée d’un seul tenant ; et en même temps de l’affirmation d’un talent déjà remarqué avec son précédent Los Angeles (2008). Cosmogramma est le disque que Elison rêvait de faire depuis longtemps ; mais que sa maîtrise technique ne lui avait pas permis de réaliser jusque là. Il est aujourd’hui un producteur talentueux. Il a une vision précise, des influences étranges – inclure des sons de jeux vidéos est l’une de ses marques de fabrique les plus intéressantes – mais il a aussi envie d’un résultat attrayant, qui le fasse vibrer. Cosmogramma dépasse largement le stade de l’exercice de style, bien que FlyLo réusse à marier hip-hop, sons binaires et palette de jazz, nappes orchestrales et beats de laptop. Ce n’est pas surprenant que Thom Yorke ait accepté de poser sa voix sur …And the World Laughs with You, l’un des titres du disque qui demandera le plus d’écoutes avec d’être appréhendé.

Il y a le sentiment d’une construction ardue, car les éléments ne se mettent pas en place de façon conventionelle – un mot bien indifférent au disque et à l’œuvre du producteur et disc-jockey californien. Le première série de trois titres est un terrain encore instable, évoque un amalgame de pixels de quelque jeu vintage rendu sous forme sonore. Ca ne manque pas de charme, mais il n’y a, à ce niveau là, aucune finesse. Au moins jusqu'à Nose Art, où la réplique sexy « Cause i cannot sleep… » se mêle à quelques dix sonorités anthitétiques et improbables. Une série de boucles qui signifie, pour de bon, le coup d’envoi de la réinvention. Flying Lotus recycle, comme tout un chacun dans le champ musical ; mais à ce stade, il semble avoir une prédilection pour les sons qui ne sont pas habituellement associés au terme de « musique ». Autre chose : hormis ces quelques paroles qui semblent issues d’un livre de James Ellroy, l’intervention brumeuse de Yorke – dont la voix est fondue dans la musique comme un autre élément sonore – l’apparition d’un copain, Thundercat et d’une copine, Laura Darlington, le disque est instrumental. Sa dynamique particulière – beaucoup de titres courts, davantage « d’interludes » que de morceaux construits, le rend frustrant, mais c’est une force, contre toute attente.

Le première fois que j’ai entendu Cosmogramma, j’ai été soufflé par ces sonorités splendides qui font leur apparition dans le second mouvement de l’album – à la manière d’un disque de John Coltrane, FlyLo semble avoir fait en sorte de d’opérer des changements d’humeur, et au final il a réalisé un disque progressif. La deuxième partie est plus rêveuse. Sur Intro/A Cosmic Drama réapparaît la harpe de Rebekah Raff, à laquelle on ne croyait pas trop sur le morceau d’ouverture. Comment l’instrument le plus lyrique qui soit pouvait t-il cohabiter avec des sons Nintendo ? C’est pourtant presque le principe ; une dose mesurée d’iconoclasme, et de très grands musiciens dont les instruments sont soumis à loi qui envahit le disque ; rien ne se détache, mais c’est le tout, le mélange, l’impression d’ensemble qui prime. La présence d’éléments de free-jazz ne fait ainsi pas du tout de Cosmogramma un disque free-jazz. C’est une œuvre de musique dans le sens que FlyLo veut bien lui donner (et il a avoué que le mixage avait été particulièrement pénible) ; et ce n’est pas la présence de quelques touches organiques qui l’empêchera d’être délicieusement inclassable. La démarche d’écoute est ainsi bien éloignée de celle qui consiste à détacher d’une chanson une ligne vocale, ou un riff, etc. Ici, même le tenoir de Ravi Coltrane ne fait qu’enrichir un canevas erratique – au bon sens du terme. Car il n’y a pas de complaisance sur Cosmogramma – c’est le résultat d’une vision qui semble ne jamais faiblir, avec le retour des fééries pour un Auntie’s Harp qui répond après l’intervalle à Cosmic Drama.

C’est comme si en recherchant de nouvelles manières de se divertir – et de coller à cette vision de l’esprit que fut pour lui le terme « cosmogramma » - Flying Lotus avait touché quelque force de divertissement universel, invisible mais bien réelle à voir l’engouement au sujet de son disque.

La pochette, pleines de calligraphies et de dessins ésotériques par Leigh J. McCloskey, est superbe.

  • Parution : mai 2010
  • Label : Warp
  • Genre : Electro, Hip-Hop, Expérimental
  • Producteur : Flying Lotus
  • A écouter : Zodiac Shit, Mmmhmm, …And the World Laughs With You.

  • Note : 7.25/10
  • Qualités : original, self-made, ludique

 
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