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lundi 19 mars 2012

Screaming Trees - Invisible Lantern (1988)




Parution : 1988
Label : SST
Genre : Garage rock, Psychédélique,
A écouter : Ivy, Even If, Lines and Circles

°°
Qualités : spontané, grunge

Le chanteur Mark Lanegan est alcoolique au moment d'Invisible Lantern, sans quoi Ivy n'aurait pas été possible. La première chanson de ce disque incarne peut-être mieux les Screaming Trees que Nearly Lost You, les morceau qui continue toujours d'être cité comme leur chanson pour la postérité. Brutale, elle aborde les aléas de la possession et de l'obsession charnelle de façon assez originale. Mark Lanegan interprétera encore e morceau quinze ans plus tard, en concert : il peut ainsi être entendu dans le bootleg Live at Brighton Market enregistré en 2004. Ivy introduit aussi un peu plus la souplesse erratique des Stooges chez les Screaming Trees. Les trois accords du morceau semblent faire écho à I Wanna Be Your Dog, qui abordait le même sujet en reconnaissant la même soumission. Les choeurs des frères Conner ressemblent aux jappements d'Iggy Pop. Après Even if and Especially When, qui est souvent considéré comme le sommet de la première incarnation du groupe, les Screaming Trees n'avaient pas fait de remarquables progrès dans leurs compositions. Mais leur attitude semblait soudain plus extrême, comme s'ils avaient été poussé à bout. Jetant de ci-de là des morceaux roublards et précipités du type de She Knows n'empêche pas Lanegan d'écrire des paroles touchantes. « See her eye in the sky/Burn once more into my mind/Today she's gone away/To leave me hung up in her wake. »

Invisible Lantern transpirait la hargne et l'instinct de survie : les Screaming Trees avaient enfin trouvé la route maudite des salles de concert, et se dévidaient de leurs impressions sur le sujet. « Nous n'avons joué aucun concert jusqu'à ce que Clairvoyance [leur premier album, 1985] soit terminé. » Annulations et déconvenues retardèrent le temps pour le groupe de prendre la route, mais une fois qu'ils comprirent à leur tour ce que c'était que de jouer à travers tout le pays, ils se rendirent rapidement compte qu'il fallait soit se faire humilier, soit durcir le ton. « Nous avons joué à Savannah, en Georgie, et en plein milieu d'une chanson un type a dit dans le micro de la console : « guitariste, baisse le son de ta guitare ! », se souvient Lanegan. « Je ne comprenais pas ce qu'il disait, ajoute le guitariste Gary Lee Conner. Tout ce que j'entends c'est Lanegan qui me demande d'augmenter le volume de ma guitare, ce que je fis. Un peu plus tard, je suis allé au bar pour demander un verre d'eau et le barman m'a dit avec son accent sudiste, 'Si tu peux pas baisser le son de ta guitare, je peux pas te donner d'eau. »

Ainsi le groupe avait découvert le monde au-delà de la bourgade d'Ellensbourg, son unique disquaire et ses deux cinémas. Ils ressentirent une Amérique plutôt hostile, ou simplement indifférente, et cela façonna l'agressivité de ce nouvel album avant que de futures violences ne viennent épisodiquement saborder le groupe de l'intérieur. « Je pense que tous les membres du groupe l'on quitté et réintégré au moins un fois', témoigne Rod Doak, ami d'enfance de Lanegan et roadie du group entre 1987 et 1990, interrogé en 1996. « Je me souviens d'une demande qu'un gars d'une major leur avait faite, 'Bien, débarrassez-vous des deux gros et nous vous signerons. » Le fait que les frères Conner fassent 120 kilos chacun transformait selon certains le spectacle en exhibition plutôt que d'en faire le concert d'un des groupes les plus importants de la côte pacifique.

Si l'attention est facilement accaparée par les progrès de Lanegan en termes de déliquescence vocale, pour une question de fierté et d'honneur, Invisible Lantern se devait d'être l'album de Gary Lee Conner et de son frère. Les riffs de guitare glauques semblent sortis du livre des morts version rock garage, sur Lines and Circles par exemple ; et les soli sont exécutés avec une fluidité et une frénésie qui rappelle James Williamson.

Après Shadow Song, les morceaux deviennent un peu interchangeables, ne gardant pas la hargne du début. Even If, peut-être échappé des sessions pour Even of and Especially When (1987), ramène le psychédélisme des années 60 avec un succès inattendu. Les paroles y semblent s’intéresser aux possibilités d'évasion, par les airs, la mer. « And the waves meet the ship/that we are going to be on ». « On a flight from this day/to a place where we can stay. » Avec encore un album l'année suivante, Buzz Factory, les Screaming Trees prouvèrent qu'ils pouvaient continuer malgré la violence et la précarité de leur situation. Les choses ne changeraient qu'en 1991.

samedi 17 mars 2012

Screaming Trees - Last Words : The Final Recordings (2011)


Parution : août 2011
Label : Sunyta Productions
Genre : Rock alternatif
A écouter : Ash Gray Sunday

5.75/10

Plaignons-nous que, malgré la présence vocale de Lanegan (et son statut progressivement acquis de figure fascinante de la scène rock alternative), la virtuosité guitaristique évidente de Lee Conner et l’éclat de certaines compositions, les Screaming Trees n'aient pu rencontrer le succès commercial. En réalité, en faisant ainsi, on célèbre encore les attraits d'une carrière pleine d’ellipses et d’embardées, finalement triomphante. Last Words : The Final Recordings permet de prendre la mesure de cette "réussite" : alors que beaucoup leurs pairs de Seattle ont fini en disgrâce ou même morts, eux enregistraient ces chansons dans le studio du guitariste et fondateur de Pearl Jam, Stone Gossard, en 1998 et 1999, puis les mettaient dans un tiroir pour un durée de rétention indéterminée, qui a finalement pris fin en 2011. Peu importe, dès lors, le chaos généré par les albums de leur relatif succès, Sweet Oblivion (1992) et Dust (1996), on veut croire que les Screaming Trees, c'est une histoire qui s'est terminée sous les meilleurs auspices. Last Words : the Final Recordings remet curieusement à plat l'histoire des Trees depuis le début ; il alimente sans doute les soupçons comme quoi il s'agissait d'un groupe plutôt banal béni d'un chanteur d'exception, impression qu'il appartiendra à certains d'entre nous de chasser au plus vite, et à d'autres de laisser persister pour la postérité. Ces derniers se repaîtront sans doute de Blues Funeral, le nouvel album solo de Mark Lanegan. Les autres ressortiront Invisible Lantern (1988) avec affection. On reconnaîtra que les premiers ont raison sur un point : cet album n'est pas pleinement développé, et c'est même souvent le disque d'un groupe déjà dissolu, vidé de son sens.

Le principal mérite de l'album, outre un titre aussi expérimental que Crawlspace, est de refaire parler des Screaming Trees, de façon inattendue, plus de dix ans après le processus logique de leur disparition. Ce dernier bouquet de morceaux avant la disparition programmée du groupe peut être écouté à l’écart des grands succès des Screaming Trees, Sweet Oblivion (1992) et Dust (1996). Ce disque en est la prolongation, mais en termes de production, il semble en récession. Une impression curieuse qui se ressent aussi au niveau des sources d'inspiration du groupe, alors revenu davantage aux années 60 qu'au hard-rock de Dust. Anita Grey ou Ash Gray Sunday évoquent davantage la scène Paisley Underground du milieu des années 1980 (Rain Parade, Dream Syndicate...) que le grunge de la décennie suivante. Ce que nous rappelle encore un tel groupe, c'est que les genres musicaux de ces décennies n’étaient pas antagonistes mais complémentaires, et se fondaient les uns dans les autres, les chanteurs les plus chaotiques appelant subrepticement la douceur des chansons pop et les mélodies commerciales.

jeudi 16 février 2012

Screaming Trees (1)


A l'exception du dernier paragraphe : Traduction d'un article par Steve Fisk - The Rocket, Septembre 1992


Il n’y a pas de manière simple de décrire les Screaming Trees. Ils ne sonnent pas comme un groupe de Seattle, quoi que cela soit. Ils écrivent des chansons, des chansons qui vont vous rester dans la tête longtemps après que vous les ayez écoutées. Peut-être quelques jours, ou plus. Ils ont l’un des meilleurs chanteurs (Marc Lanegan) et l’un des meilleurs guitaristes (Gary Lee Conner) dans le métier aujourd’hui : ils sont excellents en concert. Et surtout, ils ont été tristement ignorés, lorsqu’on a voulu faire croire que le grunge était en fait du métal. Ce que ça n’est pas. Steve Fisk, musicien, producteur et fan du groupe de longue date, a pris une carte de crédit, un enregistreur à cassettes, le numéro de téléphone confidentiel des frères Gary Lee et Van Conner (ce dernier est à la basse) et deux cassettes vierges. Ils se sont rencontrés dans un bar obscur et ont parlé des heures durant. Ce qui suit n’est pas une interview traditionnelle, mais reste très intéressant pour expliquer les mystères et merveilles du meilleur export d’Ellensburg (état de Washington). Leur nouveau batteur, Barrett Martin, avait la grippe ; le leader Marc Lanegan a eu, eh bien, un empêchement. Ils ont un disque qui sort ces jours-ci [Sweet Oblivion, en mars 1992], le second sur une major, si cela compte.

Steve : Il vaut mieux prévenir les gens qui montent à bord de la saga Screaming Trees que, pour les quatre disques que nous avons fait ensemble, personne n’a jamais utilisé le mot ‘grunge’. Ni comme adjectif négatif, ni comme adjectif positif.

Lee : C’est exactement ça. Pourquoi sommes-nous sur la compilation de Sub Pop, The Grunge Years ? J’ai toujours considéré que nous étions un groupe de trashy garage pop. Ce qui est sur, si nous avions eu dès le départ les valeurs de production que nous avons maintenant, nous serions davantage du type pop-rock. Mais ce qui s’est produit c’est que enregistrions sur un huit pistes et que la guitare sonnait comme de la merde. (Avis de producteur de Steve Fisk : « la basse aussi. ») Ce qui rend parfois un groupe intéressant. Ces vieux disques par les 13th Floor Elevators sonnent ignominieusement mal, mais ce sont aussi les meilleurs disques jamais enregistrés, Bull of The Woods [1968] et Easter Everywhere [1967]. »

Van : Tout est très différent maintenant. Nous sommes complètement différents. J’avais 18 ans quand nous avons commencé. J’ai à présent 25 ans. Quand j’ai eu mon diplôme au collège, plutôt que d’aller à l’université, j’ai rejoint un putain de groupe. Maintenant c’est mon métier, mais quand même, c’est le job le plus étrange de tous les temps.

Lee : Je me suis toujours demandé ce qui était en train de se passer. On a décidé que nous allions enregistrer quelques-unes de mes chansons, et soudain nous sommes sept ans plus tard au beau milieu de cette folie…

Van : nous voulions un groupe, mais nous n’avions pas prévu d’enregistrer un disque. Je me souviens que Lee disait, au moment d’Other Worlds [EP paru en 1985], ‘J’ai parlé à ce type, Steve Fisk, et il dit que nous devrions le contacter et enregistrer au studio. » Ca m’a énervé. Je lui ai répondu : « Qu’est-ce que tu dis, on ne peut pas simplement aller dans un studio et enregistrer ! »

Les Screaming Trees ne songeaient pas au mot grunge. Pourtant, ils s’inspiraient, à l’instar de groupes aussi divers qu’Alice in Chains, Mother Love Bone, Black Flag, Mudhoney, ou les Spacemen 3, des Stooges et de Black Sabbath. La guitare acérée, les riffs répétitifs et la pédale wah-wah de Gary Lee Conner n’était pas sans rappeler le jeu du guitariste des stooges, Ron Asheton, à l’époque de Funhouse (1970). Cependant, au hard-rock bourbeux les ‘Trees’ préféraient au départ le désordre psychédélique – avant de devenir parangons du rock alternatif. La volonté du groupe de décliner toute étiquette semblait due à leur prise de conscience face au chaos qu’ils étaient voués à déchaîner, de disques en concerts délurés. Cet aspect insaisissable correspond le mieux à une carrière pleine d’ellipses et d’embardées, marqué par le mauvais sort qui empêcha les Screaming Trees - malgré la présence vocale de Lanegan (et son statut progressivement acquis de figure fascinante de la scène rock alternative), la virtuosité évidente de Lee Conner et l’éclat de certaines compositions - de rencontrer un succès commercial. En contrepartie, leur comportement erratique leur assura l’estime d’une frange d’auditeurs en recherche d’authenticité.

A suivre











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