“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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dimanche 11 juin 2017

{archive} MELANIE - Photograph (1976)






OOO
soigné, lyrique, contemplatif
Folk rock


Dans la première moitié des années 70, épaulée par son compagnon et producteur Peter Schekeryk, Melanie Safka va sembler réveiller d'anciennes coutumes et spiritualités, et faire de la nature la force de levier de sa musique, dans une version qui devancera peu à peu les visions hippies. Elle a prolongé leur contemplation du monde, mis en scène de manière bouleversante son isolement progressif en tant qu'artiste et ses challenges en tant que femme et que mère. L'un de ses meilleurs albums est baptisé Gather Me (1971), et cela signifie 'rassemble moi', une belle expression pour inviter notre diversité émotionnelle, temporelle, matérielle, à trouver une nouvelle cohérence à travers des valeurs radicales, et que cette réunion constitue le message le plus sincère que nous pouvons adresser au monde : une sorte de transparence, avec laquelle chacun décide ensuite de jouer, qu'un artiste se doit de mettre en scène. 


La mise en scène, en retrait chez Melanie, cède a place à une spiritualité en expansion. C'est immédiatement frappant si on découvre, sur Photograph, I Believe, gospel entraîné par les chœurs des Edwin Hawkins Singers. A l'aune de ce moment passionné, et le temps d'un album, on a cru que, quelles que soient les secousses auxquelles elle était exposée, la volonté de Melanie la porterait enfin au firmament, comme celle qui persévérait à explorer dans une longue traversée les valeurs importantes de la vie et sa relation avec un public découvert à Woodstock, du temps de son hit Lay Down (Candles in the Rain). « When you break my heart/you feed my will » chante t-elle sur Friends & Co, consciente d'être arrivée à un certain point de sa carrière où chaque chanson doit avoir une forte raison d'être. 

« This should be an instrumental/But it seems i've made up words/Though they have a way of getting in the way/What a way to be absurd. » Lancée au beau milieu de phrases aériennes et gracieuses, cette tirade révèle une Melanie en quête de légèreté, réalisant que l'emphase est absurde, que certains penchants semblent une perte de temps s'ils sont chantés. Photograph fait triompher la valeur spirituelle sur le nombrilisme. Son exigence de paraître organique, que chaque chanson soit une déclaration vivante, désamorce l'aspect plus conventionnel voulu par la maison de disques Atlantic, qui lui enjoignit les producteurs et Ray Charles, Frank Sinatra ou Lena Horne, ainsi que les Edwin Hawkins Singers, célèbres pour Oh Happy Day. « C'était une époque ou les valeurs de production devenaient plus importantes que l'artiste lui-même sur certains albums » explique Melanie dans les notes de l'album. 

Sa volonté à chanter les chansons en live, avec l'orchestre et le groupe, et non pas en ajoutant sa voix à une musique déjà formée, donne sa force à Groundhog Day, captée aussi dans une version de 11 minutes qui fut écartée. Que cet extraordinaire moment de création n'ait pas été choisi pour l'album montre bien que le label avait une ambition plus limitée que Melanie. « I've grown fat/I've grown a beard/i've grown alone/Seems no one comes to stay in my loneliness », les paroles d'ouverture, renvoient à Together Alone, une autre immense chanson sur le plus triste Stoneground Words (1972), et ce sentiment de se sentir connecté aux autres tout en étant seul dans sa vie. Dans les deux cas, un moment magnifique résumant la volonté de la chanteuse à définir par ses propres termes sa place dans le monde. « J'aime ce mot, magnifique : c'est un mot ancien, dans toutes ses formes ; il me rappelle tout ce qui est noble et vrai. » Elle trace ostensiblement sa propre narration au film de l'album, où les épiphanies découlent d'un développement spontané, dans des chansons en apparence rigoureusement dirigées. 

Melanie est toujours parvenue à rendre minimiser les sujets de ses chansons au profit du tout, les faisant passer au second plan derrière un flot de lyrisme capable de déloger l'absurdité là où elle réside. C'est le rêve d'une tribu urbaine sans le côté étriqué ou intellectuel que certains lui donnèrent par le passé. Des artistes comme Melanie s'assurèrent que seule la musique comptait, au premier rang des arts de la fusion des aspirations et des cultures. Ce n'est pas de la philosophie, mais de la spiritualité exprimée par la musique et le chant, parfois même en s'affranchissant complètement de message, comme avec Cyclone. « J'ai toujours aimé prendre les choses à la racine. Avec cette chanson, j'ai sans doute entraîné les gens à imaginer ce vers quoi je tendais, simplement à travers la musique et le chant sans paroles. » commente t-elle de Groundhog Day, version longue (contenue dans le deuxième disque de l'album réédité). 

Cette capacité à écrire des chansons progressives, changeantes, échappant à la rigidité des formats, s’illustre aussi avec Save Me. « C'était si excitant pour moi de m'étendre au delà du type d'écriture que j'avais pratiqué auparavant. » Dans ce mouvement de l'avant, I'm so Blue semble anachronique dans sa nostalgie. Quant à la participation du saxophoniste Art Pepper sur ce morceau : « Il se produisait à ce moment là dans un club de la même rue que le studio, Peter est allé le voir et lui a demandé s'il voulait jouer sur la chanson. Il était si brillant et pur – nous étions tous complètement silencieux. » La touche la plus inattendue de cette spiritualité qui donne à cet album un statut spécial. 

C'est son opiniâtreté qui lui fit produire, déjà, une douzaine d'albums avant de parvenir à celui-ci à l'âge de vingt neuf ans. Cela a tenu jusqu'en 1982, avec Arabesque ; mais le public, comme l'envie d'élargir son horizon, se sont dilapidés peu à peu par la suite. Photograph est devenu le magnifique témoignage de ce que peut faire une artiste emblématique du summer of love quand elle atteint sa maturité.

dimanche 24 juin 2012

Gladiators




Le nom du trio vocal les Gladiators semble dériver d’une fascination pour la figure de l’esclave rebelle de la rome antique Spartacus. Leurs débuts sont liés à un succès des Ethiopians, Train To Skaville. La face B de ce célèbre morceau était You are the Girl, une chanson permettant à Albert Griffiths, qui allait devenir le charismatique leader des Gladiators, de gagner confiance en ses capacités d’auteur de chansons. Il les aimait très imagées, chargées de paraboles, capables de retracer l’histoire du reggae depuis ses origines.

Trio vocal composé de Griffiths, de Clinton Fearon et de Gallimore Sutherland ils firent leurs classes avec le producteur Coxsone Dodd - ils allaient rester maçons un moment, étant donné son principe de 20 dollars la chanson et pas de royalties. Le morceau Hello Carol (1968) fait partie de leur préhistoire, et c’est déjà un gros succès en Jamaïque. Roots Natty, Bongo Red, Jah Go Before Us et Mr. Baldwin suivent, et le trio passe même entre les mains de Lee Perry avant que l’affaire ne se termine en combat de coqs.

Virgin, à travers leur branche Front Line, poussa à partir du milieu des années 70 des artistes plus enclins à faire des singles, qui offraient une gratification immédiate dans leurs pays, à produire des albums destinés à une plus large distribution. L’intrusion d’un gros label est donc plutôt bénéfique pour le reggae, d’autant plus que les albums sont rendus de nouveau disponibles par Virgin après les années 2000 (avec leurs pochettes originales – mais sans notes et sans paroles). Les Mighy Diamonds ou les Abyssinians sont aussi concernés par ces rééditions.

Les Gladiators se montrèrent aussi productifs avec les albums qu’avec les singles. Ils réenregistrèrent beaucoup de hits pour ces albums qui sont parmi les grands classiques de la période. Encouragés par un premier disque redoutable, Trench Town Mix Up (1976), ils maintinrent le cap avec Proverbial Reggae (1978) et Naturality (1979). Une compilation, Dreadlocks the Time is Now (1990), ressemble 19 hits révélant la ferveur du groupe dans cette période. Musicalement, le trio se maintient dans une formule simple ; les rythmes lancinants tirent parfois sur le dub, l’apport des guitares est minimaliste il n’y a pas ou peu de cuivres. La présence inattendue d’un harmonica dans plusieurs morceaux de l’album Sweet so Till (1980) laisse penser que Griffiths avait apprécié les bandes originales d’Ennio Moricone pour Sergio Leone.

mercredi 13 juin 2012

The Abyssinians


Avec le trio vocal des Abyssinians culmine la force du message rasta. Le succès de leur approche résolument spirituelle et fraternelle de la musique, est reflété par une chanson, Satta Massagana, qui va devenir contre toute attente l’hymne national officieux de la Jamaïque. Tout était loin d’être gagné cependant ; les rythmes ont beaucoup ralenti depuis le ska, les chansons sont souvent en mode mineur, ce qui leur confère un aspect triste et sombre, les tempos ne varient pas d’un morceau à l’autre, et la voix de Bernard Collins, bien que profonde, est peu impressionnante en comparaison avec celle, beaucoup plus soul, de Leroy Sibbles (The Heptones). Mais tout le trio chante, avec un sens de l’harmonie naturel. Et le studio n’est plus équipé de deux mais de huit pistes qui permettent un son plus profond, résonnant d’un sentiment spirituel. Huit pistes, c’est encore bien en deçà de ce que les Beatles connaissaient à Abbey Road…

Bernard Collins et Donald Manning sont amis de longue date, mais l’idée de faire de la musique de manière professionnelle ne leur vient qu’après qu’un flot créatif ait apporté Satta Massagana. Une chanson de dévotion dont le titre est en Ahmaric, la langue éthiopienne. La chanson elle-même est inspirée par Happy Land de Carlton & the Shoes. Coxsone Dodd, le célèbre producteur, enregistrera la chanson mais restera pessimiste quant à son impact sur le public acheteur. Il a pourtant également produit Happy Land… Sans support, elle ne se vendit pas. Il fallut que le groupe rachète les bandes (beaucoup plus cher que ce qu’ils avaient reçu pour enregistre la chanson), et la sorte sur leur propre label, Clinch. « Quand nous fîmes la chanson, elle ne décolla pas. Elle date de 1969 et elle ne se vendit pas du tout jusqu’en 1971. » Voyant le succès surprise du morceau, Dodd tenta de rattraper le coup en produisant plusieurs versions instrumentales qu’il mit rapidement en vente. Lui qui avait accompagné l’avènement du ska puis du rock-steady, la douceur et la douleur subtilement contenues dans le reggae semblaient avoir échappé à sa sensibilité.

Rejoints par Lynford Manning (un habitué de Carlton & the Shoes), les Abyssinians produisirent notamment Declaration of Rights, un appel à la révolution qui venait droit du cœur. « They took us away from our civilization, brough us to slave in this big plantation.” Leur premier album enfin paru en 1976, s’appellera Forward to Zion (le mot ‘Zion’, beaucoup utilisé par les rastas, décrit une sphère spirituelle, un paradis des sens). African Race est l’un de ses temps forts thématiques, évoquant violence et domination coloniales. La relative austérité et les vérités fondamentales auxquelles semble toucher Forward to Zion et son successeur, Arise (1978), laissent entrevoir une musique accompagnée d’un nouveau pouvoir ; celui de trouver un équilibre moral et de le partager.
Explorateurs & Pirates

Si la Jamaïque est pleine de talents, la renommée locale ne leur apporte pas la richesse, loin de là. Ils sont souvent payés 20 dollars par chanson enregistrée et n’ont pas de royalties. Un studio tel que Studio One est avant tout apprécié par les musiciens comme une école, pour ce qu’ils y apprennent. Les plus chanceux sont ensuite repérés par de plus grosses maisons de disques. « Il n’y avait pas d’argent car nous étions comme des explorateurs, raconte Léonard Dillon, des Ethiopians. Avant d’entrer dans le business, je pensais que ça changerait notre vie, mais une fois à l’intérieur on se rend compte que rien ne se passe. La musique n’avait pas de répercussions à l’étranger. J’étais sous-estimé, parce que je ne chantais pas dans un bon anglais. », remarque Dillon qui souligne que nombre d’artistes locaux abandonnaient leur argot pour essayer de perçer. Situation rendue encore plus amère lorsqu’on sait que nombre d’artistes Jamaïcains étaient diffusés sans autorisation en Angleterre, des versions pirates de leurs disques se vendant sans que personne, apparemment, n’y trouve rien à redire. « Le premier disque que vous faites, vous vous le faites voler », commentera Donald Manning, des Abyssinians. Léonard Dillon : “Mais nous ne pensions même pas à l’argent. Même si le producteur ne nous donnait rien un jour, nous étions quand même au studio en train d’enregistrer le lendemain. » A Trench Town, il n’y avait rien d’autre qui aurait pu les détourner de la force d’un héritage ancestral. Un travail, souvent manuel et pénible, leur permet de vivre.
 

jeudi 24 mars 2011

{archive} The Wild Tchoupitoulas - S/T (1976)



A la fois essentiel et curieux, l’unique disque des Wild Tchoupitoulas, paru en 1977, capture à merveille l’esprit le plus mature de la musique néo-orléanaise, où se mêle tradition locale, humour espiègle, rythmes festifs. A l’heure où l’essor du disque connaît ses plus beaux succès dans la musique rock et où le punk triomphe, les Wild Tchoupitoulas ravivent le folklore rituel des Mardis-Gras Indians de la Nouvelle-Orléans avec une fierté authentique et roulent des mécaniques funk sans cérémonie. Ces indiens exhibés pour leur plumes dans les rues de la capitale de rythm & blues auront ainsi leur moment de gloire et prouveront qu’ils sont bien autre chose qu’un élément de décor. C’est l’occasion de réunir autour d’Allen Toussaint (producteur), les frères Neville – dont le « Big chief » Georges Landry, à la tête de cette petite armée des Wild Tchoupitoulas, est une sorte d’oncle -  et les Meters. Les premiers fonderont ensuite The Neville Brothers, tandis que les derniers, formation funk de luxe des 70’s, se sépareront quelques mois plus tard. Les sessions qui en résultent produisent ces huit titres cohérents dans lesquels un groove un peu décalé se développe au cours de ce qui ressemble à des variations des mêmes thèmes et rythmes. L’une des forces du disque est de démarrer un groove qui ne cesse que très rarement, seulement peut-être au cours de l’hypnotique Indian Red

La musique est à la fois légère et vaguement menaçante, une injonction à entrer en conflit contre les autres tribus d’indiens. Il n’est jamais question d’autre chose que de solidarité guerrière ou de l’importance du costume, dans un esprit d’intimidation, de représentation, de parade. La conviction et telle que l’auditeur peut se sentir partie prenante et s’entendre répéter « Indians here they come » en se sentant glisser au beau milieu du medley. C’est tout à la fois l’accompagnement de danses culturelles et de la progression incoercible du petit groupe dans la rue principale, à la rencontre de ses frères ennemis. L’aspect purement culturel de l’exercice est rendu largement fréquentable (au sens néo-orléanais du terme, entendre dansant) par la rigueur étonnante de l’ensemble. George Landry s’y révèle capable d’écrire de fascinantes incantations ; Meet me Boys on the Battlefront ou Indian Red. Charles et Cyril Neville (qui co-écrit et Brother JohnHey Hey (Indians Coming) sont à l’origine d’une session rythmique terriblement efficace, sur laquelle peuvent évoluer les chants infectieux. Repris en chœurs généreux par la fratrie Neville, ces chants donnent à l’ensemble une vigueur originale. La prestation funk plantureuse des Meters se détache notamment sur Hey Pocky Way ou Hey Mama, qui n’auraient pas trop dépareillé dans un de leurs propres disques. La voix si particulière de Aaron Neville se détache souvent avec bonheur de l’ensemble. 

Avec ce disque, les Wild Tchoupitoulas ont assis un genre d’amusante domination sur tous leurs collègues. Ils ont beau rester cachés la plus grosse partie de l’année, on ne peut s’empêcher de ressentir, avec ce disque, leur influence battre aux tempes de la Nouvelle Orléans. 

Parution :  1976
Label : Mango
Genre : Rythm & blues, funk
A écouter : Hey Pocky Way, Meet the Boys of the Battlefront

7.75/10
Qualités : groovy, funky, entraînant, communicatif


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