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jeudi 2 janvier 2014

Artiste de l'année 2013 - WILLIS EARL BEAL (1)




  


The Black Rider

Dans un studio noir, ou bien sur scène, Willis Earl envoie souvent son micro en révolution, d’un tour de poignet. Un geste qui pourrait mal finir pour le micro. Mais Beal le maîtrise à la perfection. Que cherche t-il à maintenir à distance avec ce geste intimidant ? Que contient le cercle ainsi formé ? Quand un chanteur devient à ce point une énigme pour les autres, qu’il semble aussi déterminé, cela suscite la critique, des réactions. Les lunettes noires ?
Elles protègent ce ‘narcissique’, selon ses propres mots, des reflets de l’extérieur. Les gants noirs sont aussi là pour l’isoler des sources parasitaires. Il semble nous dire que si on veut s’inspirer de son art, c’est sa manière de faire qu’il faudra regarder, pas la musique. Il pourrait aussi facilement brancher un transistor sur lequel seraient enregistrées ses chansons.

Certains ont cru que Beal s’était fabriqué une armure de toutes pièces, un personnage juste bon pour la scène. Ce qui donne cette impression, c’est qu’il est un authentique paradoxal, et que les seuls comportements dont il puisse satisfaire son public, au premier abord, semblent caricaturaux. Il a réalisé après avoir enregistré Acousmatic Sorcery (2012) qu’on en a fait ‘un Noir de Chicago, honnête et sincère’. Pas très satisfaisant pour l’égo. Mais à ce stade, il a à peine mis la machine en route. Ce premier album est davantage le tableau de morceaux rassemblés pendant les dernières années qu’une œuvre focalisée. On le jauge pourtant déjà, on le met face à ses références, on est à l’écoute de ses relations, et beaucoup d’histoires invraisemblables mais souvent vraies se mettent à circuler à son sujet. C’est un vagabond. On croit l’avoir cerné, sans savoir qu’il n’a pas encore sacrifié son intégrité ; c’est une arme à retardement. Un peu comme pour Antony Hegarty, dans un autre genre.

La matière des rêves

Beal ne veut garder que le message, se moque des styles musicaux comme des classes de la société. Dans ces conditions, Nobody Knows est un album au raffinement inattendu, peut-être le dernier avant longtemps où Beal accepte de chanter une chanson telle que Everything Unwinds. Au moins y a t-il fixé l’errance – un paradoxe, encore. Il y a marqué les ornières de sa présence de fantôme. Cette chanson vous donne l’idée que la voix de Beal, étonnante de variété depuis Acousmatic Sorcery, est un murmure capable d’arrêter le temps. Comme Sambo Joe From the Rainbow, Monotony ou Evening Kiss sur Acousmatic Sorcery, Everything Unwinds est la matière des rêves. Pour le précédent album, elles auraient été enregistrées en pleine nuit, entre deux songes, avant que l’inspiration propre aux imprécisions nocturnes ne se dissipe, et recueillies ensuite, plus tard. Ici, la trame est une texture ondulante et séduisante, dépeignant une mélancolie qui inclut le dehors. La lune, les larmes, la douce étrangeté qui donnent à Beal la sensation d’être entendu, non seulement par nous qui l’écoutons mais aussi par une présence réparatrice/maléfique au-delà de nous. Réparatrice lorsqu’elle permet de recueillir une lamentation : maléfique parce qu’elle ne répond pas. 

Et pour se convaincre qu’il n’a pas besoin de réponses, Beal fait un provocation de sa poésie étrange et apocalyptique. Peut-être ne veut t-il se rendre qu’à elle. Ne se livrer qu’aux trois choses qui l’inspirent : venir seul ; la nuit la plus noire ; l’ange lui caressant l’âme.

Au delà de l’insurrection qui consiste à ne rien représenter, une poésie prend corps dans Nobody Knows. Elle est le mieux représentée par la relation ingénue de Beal à Chan Marshall, ou Cat Power, que les amoureux de musique rock indépendante intimiste connaissent bien. L’album s’ouvre sur des performances qui semblent mettre le chanteur dans une position plutôt inconfortable pour lui, comme s’il faisait la révérence à Marvin Gaye, la cour à sa bonne amie et, à travers elle, à l’auditeur qui trouvera absurdement que Wavering Lines est une chanson trop léchée. De son passé à Chicago, on retrouve la patte des productions de Motown sur le morceau suivant, Coming Through. Cette humilité et cette fraîcheur lui sied mieux que jamais sur la quatrième chanson, Burning Bridges, une chanson qui se termine lorsque Beal prend une voix de falsetto pour répéter « elle et moi, toi et moi, elle et moi. »

Passer la frontière

Puis vient Disintegrating. Elle se termine dans une noirceur sexuelle qui semble faire renaître pour de bon l’alter-égo féroce de Beal, affamé de vie, celui que certains accusent de construire un mur factice pour ensuite avoir la gloire de passer au travers. Mais le mur le protège des expériences les plus folles qu’il risque encore de vivre. Il va pénétrer dans les fentes du mur comme une araignée recherche une mouche pour se nourrir. « Tu ne réalises pas que je me sens à l’étroit. Je vais te montrer la douleur que je ressens. Je vais te pénétrer, pour que tu ressentes la même chose. Je me désintègre au-dessus de toi. Mais il y a ce mur qui nous sépare. Je le traverse. » Cat Power, elle, est comme ‘Neal Cassady dans Sur la Route, de Jack Kerouac : fragile mais impénétrable, et sans artifice. »

Même lorsqu’il se retrouve enfin auprès d’elle, il réalise qu’il ne doit la prendre que pour une sorte de guide spirituel. Il a joué dans un petit film pour l’une de ses chansons une fois, en plein désert Californien. « A la fin, j’en avais tellement marre que je me suis mis à marcher deux heures en plein désert. Quand vous êtes là, vous vous mettez à sentir votre conscience tout envahir : les interstices du passé, du présent et du futur. Tout ce que vous avez fait devient diffus, vos erreurs, vos succès. Vous commencez à vous persuader qu’il n’y a pas de raison de faire demi-tour. Mais la logique revient : j’ai fait demi-tour parce que la première vie que j’ai vue dans le désert c’était un nuage de mouches qui n’arrêtaient pas de voler autour de moi. » 

C’est comme si en le traversant il pourrait donner un sens à ses désillusions. « Elles dépassent mon talent de loin, dit t-il de celles-ci. Et ce sera toujours ainsi, car si ce n’est plus le cas, il n’y a pas de raison de vivre. » On peut remplacer « vivre » par créer. Remplacer les mots sur la langue d’un parolier par d’autres, drôle d’idée. Comme si remplacer un mot pouvait faire passer la frontière à Beal : passer de personne à quelqu’un, de réel à irréel, d’insignifiant à important.
Willis Earl Beal manipule ces mots, les phrases, cherchant malgré tout à rester le maître de sa destinée. L’envie de vivre, dépasse la désillusion.

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