“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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Trip Tips - Fanzine musical !

jeudi 5 mai 2011

Smog - Rain on Lens (2001)



Parution : septembre 2001
Label : Drag City
Genre : Folk-rock
A écouter : Live as someone was Always Watching You, Keep some Steady Friends Around

7.25/10
Qualités : sombre, audacieux

Bill Callahan a parfois été qualifié de misanthrope. Plus que jamais auparavant, Rain on Lens explique cela. L’auteur de chansons s’amuse même à imaginer que les dommages collatéraux à son dédain puissent toucher au-delà des êtres humains, avec cette sur-conscience qui met à contribution toutes les choses qui l’environnent. Ainsi, quand on lui demande pour quelle audience il écrit, il répond : « je n’ai pas limité mon audience aux humains ». Son détachement de ses contemporains pour les observer du point de vue des sentiments les plus flous, s’explique en partie par son manque d’attache à des lieux particuliers ; outre son enfance passée en partie en Angleterre, il a en effet qualifié de « chez-soi » la Géorgie, Sacramento, San Francisco, New York, la Caroline du Sud, Chicago, sans jamais, dirait t-on, se sentir davantage que comme un étranger que la suspicion des autres a rendu suspicieux lui-même. Ou peut-être cette allégation ne concerne que Smog, Bill Callahan vivant depuis plusieurs années à Austin, Texas, et ne manquant plus de reconnaître les influences de sa jeunesse, telle la scène hardcore de l’état de Washington dans les années 80. Si Callahan a effectivement des sentiments, Smog ne se considère jamais comme le produit de son environnement, et peut en paraître dénué. Si l’on prend A River Ain’t Too Much To Love (2005) puis Rain on Lens, on trouve le contraste entre les thèmes naturels qu’il reconnaît comme son ADN et le regard désolé, détaché, porté sur l’extérieur. Ce contraste aide à définir Callahan comme un amoureux de l’indéfini ; c’est un pensif. 
La majorité des gens tirent leurs réflexions de l’existence, progressent par la stimulation du monde extérieur  -  d’autres vivent sous la surface, observent la vie avec méfiance, questionnent sans cesse le sens, ou le manque de sens, de chaque situation qui se présente, et chaque reconsidération les fait repartir d’un endroit antérieur. Bill Callahan fait partie de ceux-là, et Rain on Lens est l’un de ces endroits antérieurs, un coin de repli pour éventuellement produire du sens, ou bien rien. Il a le mérite de prendre le risque, de réduire son expression à quelques principes minimalistes. Il parle même d’un processus à reculons : « Je perçois mes albums dans leur état futur, puis je travaille en quelque sorte à l’envers pour créer cette chose à laquelle j’ai déjà donné vie dans ma vision. » Rain on Lens semble régresser, parmi les acquis de Callahan, ou de Smog, il n’en présente qu’une bribe lunaire. Il a raclé jusqu’à ne laisser que l’aspect le moins réconfortant, et des histoires fascinantes dans leur dénuement. Les personnages de ces fictions semblent frémir d’hésitation quant à la raison de leur existence.  Une chanson, et ils disparaissaient. Rain on Lens n’est qu’à propos du sens que l’on veut bien donner à des observations qui moquent toute sincérité. Lorsqu’on l’interroge quand au degré d’autobiographie dans ses chansons, Callahan répond : « C’est genre… zéro degré ». Rien de ce qu’il raconte dans ses chansons n’est donc  jamais arrivé ? « Je pense que tout se passe simultanément ». « C’est comme si rien n’était vrai pendant plus de quelques secondes. Mais j’essaie de rester hors de ça autant que possible. Ainsi, il y a cette chanteuse country lesbienne, Melissa Etheridge, qui a cessé d’être avec sa petite amie, et j’ai vu une publicité pour son nouvel album et sa tournée qui disait : ‘Live… and alone’. Ca semble être du rabais que de créer la sympathie sur le dos de votre vie privée.  Il devrait y avoir quelque chose de plus universel. » Sur Rain on Lens, il abandonne les derniers charmes que produisaient ses anciennes confessions, au risque de faire perdre toute signification à son travail. 


Rain on Lens balance entre personnages antipathiques et caricaturaux et platitudes trompeuses ; la musique est lancinante, effrénée, comme si Callahan traversait une mauvaise passe et qu’il était pressé d’en réchapper. Sa mauvaise foi, son insécurité réussissent à habiter ses personnages. La femme abandonnée dans la nuit est une « petite espionne ensommeillée », qui le surveille d’un œil, dans Lazy Rain. Sur Dirty Pants, c’est un vas-nu-pieds : « And so I dance in dirty pants/A drink in my hand/No shirt and broken tooth/Barefoot and beaming » (“Et je danse dans mes pantalons sales/une bouteille à la main/pas de veste et les dents cassées/pieds nus et rayonnant ». Ailleurs, un être possessif, paranoïaque et machiste, qui fuit les invités de la femme qu’il convoite, après les avoir commodément transformés en liste d’ennemis : « I put my hand on your knee/And say to your left you will see/Some more of our enemies » (« Je mets une main sur ton genou/et dis qu’à ta gauche tu va voir/Un peu plus de nos ennemis ». L’opacité du personnage incarné par Callahan oblige sans doute les autres apparitions de ses chansons à redoubler d’efforts, de patience et de gentillesse, apparaissant comme de quasi-saints. Contrairement à son affirmation concernant le « zéro degré », Callahan pourrait bien se trouver impliqué dans Keep Some Steady Friends Around et Live As If Someone Is Watching You. Sur cette dernière, il peut coller l’une de ces sensations qui font toujours triompher le vrai à la fin : « C’est à propos du sentiment intérieur d’avoir une double conscience. Vous ne pouvez jamais rien faire sans y penser – il y a toujours l’action, et quelque chose à l’intérieur qui regarde, qui analyse ce que vous venez de faire. C’est comme si vous aviez votre propre société, vous êtes jugé par la société à l’intérieur de vous-même. Si vous vivez seul, vous avez tendance à ne pas vous laver […] – vous avez besoin de quelqu’un qui vous regarde, que ce soit de l’intérieur ou une personne réelle. »

lundi 2 mai 2011

Steve Earle & Allison Moorer



Mockingbird

Parution : février 2008
Label : New Line Records
Genre : Country, Folk, Chanson
A écouter : Dancin' Barefoot, Revelator, Orphan Train

7.75/10
Qualités : varié, lyrique

I'll Never Get of this World Alive

Parution : avril 2011
Label : New West
Genre : Country, Folk, Folk-Rock
A écouter : Every Part of Me, Waiting on the Sky, This City

7.50/10
Qualités : sensible, apaisé, doux-amer


L’auteur de chansons américain Steve Earle a toujours une histoire à raconter. Sur Bob Dylan, dont il est prêt à défendre le timbre voix contre tous ceux qui disent qu’il ne sait pas chanter. Quand à son culot :  « Il faut des couilles pour réécrire Rollin’ and Tumbin [sur Modern Times, 2006]. Il n’y a pas un seul mot de l’original à part le premier vers, [...] et maintenant c’est sa chanson. Il peut la prendre et se tirer parce que c’est ce putain de Bob Dylan ! » Il aime raconter comment Bruce Springsteen, un artiste de sa génération, l’a influencé lorsqu’il a enregistré, à 31 ans, son premier album – un succès – Guitar Town, en 1986. Comme déclencheur, il y eut d’abord Born to the USA, mais surtout Nebraska. « Nebraska m’a frappé parce qu’il [Springsteen] s’est finalement rendu et l’a sorti comme il était. Il y a des versions de ces chansons avec le groupe. Ils ont essayé mais ça ne marchait pas. Le contenu était si sombre. Je pense que c’était trop sombre pour le E Street Band ». Outre l’intensité de Hillbilly Highway, Guitar Town faisait aussi un signe en direction de Hank Williams ou Willie Nelson par le biais de My Old Friend the Blues.

Ses relations affectives et personnelles avec l’un ou l’autre des grands musiciens américains se sont multipliées depuis la fin des années 80. « Elvis Costello m’a ramené au rock ». Il se fait un plaisir d’analyser les talents, les différents visages de ces musiciens qui résonnent en lui. Se montre critique de toute une part de la scène américaine : « Je ne pense pas que Kiss n’aient jamais été cool, que Lynyrd Skynyrd n’ait jamais été cool. Je pense que ce sont de dangereux révisionnistes. Et ils avaient le plus mauvais batteur de toute l’histoire de la musique. […] Remarquez, je suis un fan des Allman Brothers, mais ça ne signifie pas que Greg Allman ne soit pas un redneck. Il a dit  la chose la plus ignorante que j’aie jamais entendue de la part d’un musicien talentueux. Il avait l’habitude de dire que le rap était de la musique de merde. C’est ne rien comprendre. Il faut garder à l’esprit que c’est de la musique folklorique. […] Le meilleur de cette musique possède la même vibration que la folk music. N’importe qui peut  essayer d’en faire. »  Sur Washington Square Serenade (2007), l’un de ses grands disques, il mélange instruments acoustiques et beats issus justement de la culture hip-hop. « Un type est devenu fou quand nous avons commencé avec les platines. J’ai presque dit, « I don’t believe you ». Réponse faite par Dylan lorsqu’on le traita de Judas en 1966.

Steve Earle est lui-même devenu  une grande figure de la chanson américaine. S’il porte la scène qui l’entoure autant de regards, de réflexions, c’est qu’il se sent autant musicien que raconteur d’histoires en général, écrivant des pièces de théâtre, de la poésie, des nouvelles, des romans de fiction. Celui qu’il vient de terminer, comme son nouvel album, s’appelle non sans humour I’ll Never get Out of This World Alive, d’après une chanson de Hank Williams. En outre, grâce à ses chansons, il est encore le mieux placé pour raconter sa vie mouvementée de troubadour, même s’il prend autant de plaisir à créer des personnages de toutes pièces. Pour tout l’amusement et la sagesse qu’il en retire, Steve Earle a eu une vie d’extrêmes, parsemée de controverses. Il a notamment été emprisonné pour détention de drogues, dont la consommation avait clairement influencé The Hard Way (1990). Libéré, il se releva avec grâce et deux albums parurent coup sur coup, dont train a Coming qui rafla un Grammy Award.  Partageant l’engagement politique et l’optimisme de Springteen, il endosse comme lui le rôle d’une certaine vision de l’Amérique à condition d’en combattre certains clichés. « Pourquoi devons-nous être numéro un ? Nous sommes encore des hommes blancs essayant de dominer le monde », confiait t-il dans une interview d’avant Obama. Des albums comme Jerusalem (2000) ou The Revolution Starts Now (2004) traduisent cette vision politique explicite s’opposant à la guerre en Irak et à la manipulation de l’opinion publique. Interrogé, il raconte avec beaucoup de sincérité sa bataille un démon « implanté » en lui, le racisme, et les efforts qu’il fait pour ne pas transmettre de valeurs de ce genre à ses enfants. « Il ne faut qu’une génération pour s’en débarrasser », remarque t-il.

Etant donné le respect et l’intérêt qu’il voue à ses collègues musiciens, ce n’est pas un hasard si l’un de ses disques les plus révélateurs est  un ensemble de reprises de Townes Van Zant, qu’il considère comme l’un de ses mentors. Ce disque est paru en 2009 au beau milieu d’un période de paix et de félicité – une nouvelle étape dans la vie de Earle maintenant marié à sa septième femme, Allison Moorer. Elle aussi est une musicienne talentueuse, de surcroît dotée d’une voix merveilleuse. Sœur cadette de Shelby Lynne, et élevée par elle après la disparition de leurs parents, Allison se façonna une réputation d’auteure de chansons solide, notamment après Miss Fortune en 2002. Avec Mockingbird (2008), elle franchit un nouveau pas, enregistrant un disque qui célèbre le seul bonheur de chanter – et Allison Moorer a cette capacité de pouvoir tout chanter – et nous donnant envie d’explorer avec discernement le passé et le présent de la vocation musicale américaine et de ses grandes ambassadrices, de Patti Smith à Kate Mc Garrigle, de June Carter à Nina Simone et Gillian Welch*. Son registre va sur ce disque du rock au blues, du jazz au folk avec une fluidité organique ; son interprétation de Dancin’ Barefoot, une chanson exprimant un profond désir juste au moment où toutes les défenses tombent pour ne laisser que le besoin d’être aimé, reste durablement à l’esprit. Orphan Train est encore plus émouvant quand on connaît l'histoire personnelle de Moorer. Elle semble aussi affectionner les balades au piano, particulièrement poignantes sur Crows (2010).

Elle et Earle partagent un profond respect pour la musique country ; à eux deux, ils aiment à habiter un genre aujourd’hui sous-estimé.  « J’étais à Nashville, témoigne Earle, et mon disque [Guitar Town] a été perçu comme un disque country. » Malgré sa propension à changer d’apparence régulièrement – aussi bien gardien de l’esprit d’un Lennon que de Lemmy – il ne se débarrassera jamais de l’étiquette country. Après vingt – cinq années de musique variée, son nouvel album démarre d’ailleurs comme un disque country triomphant, une forme de pied-de-nez à ceux qui l’avait rangés dans une boîte, pour un musicien des plus ouverts d’esprit. Un peu plus loin, une superbe chanson d’amour: « I love you with all my heart/all my soul and every part of me ».
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