“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) envoûtant (60) ludique (60) poignant (60) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) orchestral (30) efficace (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) épique (11) Ambigu (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

mardi 5 avril 2011

Josh t Pearson - Last of the Country Gentlemen (2011)


L’expérience spirituelle construite de toutes pièces par Josh T. Pearson depuis une quinzaine d’années, n’a pas été loin d’être ultime, manquant probablement de peu de lui asséner le coup final derrière la tête, tandis que les vautours, perchés sur le toit de sa maison vétuste de Tehuacana, Texas, confiants en sa destinée – il a juré de les avoir observés en attente de sa mort prochaine – plongeraient enfin sur lui. Son nouvel album, Last of the Country Gentlemen, superbe, marque un tournant dans sa vie. Il en parle avec un humour noir qui remplace la défiance passée. Les forces égocentriques qui le dévoraient se dissipent ; sous la houlette du label Mute, il devient complètement fréquentable.
Pendant quelques années, le music business a été l’endroit où sa ferveur anachronique en Dieu s’est transformée en névrose obsessionnelle. Mais il a été un croyant toute sa vie, sans cesse persuadé que sa foi était testée.

Son père, un évangéliste, abandonna sa famille, persuadé que Dieu pourvoirait à leurs besoins. Sa mère enchaîna les petits boulots pour les entretenir, lui et sa soeur, aidée en cela par l’Eglise locale. Pearson grandit ainsi dans une intense fascination pour Dieu.
«J’ai grandi dans des ordres où l’esprit sain est une chose dont la congrégation fait l’expérience, ils peuvent le ressentir », assure t-il. « Je l’ai ressenti aussi, parfois, comme un fantôme dans la pièce, jusqu’à ce qu’il me laisse un jour. J’ai juste senti que, BAM ! Toute ma foi était basée sur ce sentiment, ‘il vit en moi’ et quand ça a cessé, j’ai pensé, je vais me tuer. Putain. Il n’y a pas de Dieu, et je ne sais pas comment m’y prendre avec l’existence ».
Isolé et apparemment dépourvu de relations sociales saines – entendre de petite amie - avant longtemps, Pearson est persuadé que Dieu a un projet pour chaque homme, et que le vide dans son existence signifie qu’il a été choisi pour un dessein particulier par le créateur. Il doit alors se montrer plus fort et plus dévoué que les autres pour s’en sortir. « C’est Dieu lui-même qui semble m’avoir mis des bâtons dans les roues », médite t-il ces jours-ci.

L’une de ses premières tentatives de montrer qu’il a compris le message divin est lorsqu’il aide un certain Jim Parker à repeindre les murs du Trinity Institute à deux pas de chez lui. Cet imposant manoir fit autrefois office de collège, dans lequel des Méthodistes enseignaient la Bible, avant qu’il ne soit abandonné et ne serve de décor à des films d’horreur tel Don’t Look in the Basement. Jim Parker est sympathique, le genre d’homme paisible au service de qui, si on ne fait rien pour s’en sortir, on peut bien passer toute son existence, dans une ignorance très américaine du monde extérieur. « Je traversais des temps difficiles, essayant de saisir le sens de la vie. » Dans un acte qui ressemble fort à celui des artisans du Moyen-âge, Pearson gravera son nom dans le bois de l’édifice, l’orthographiant « Pierson » pour effacer, un peu grossièrement, la trace de la lignée paternelle.

Le dernier disque 90’s

Quel autre moyen plus universel aurait pu trouver Pearson qu’un disque pour montrer qu’il pouvait prendre sa destinée en main, qu’il méritait bien quelque récompense divine. Toute oeuvre d’art aurait fait l’affaire, et c’est dans ce contexte que se produisent les albums les plus impressionnants ; quand ils sont interchangeables avec une forme picturale ou littéraire, voire une pièce de musique liturgique, quand ils rivalisent d’ambition avec les oeuvres les plus exigeantes et complexes.

Lift to Experience, le groupe de Pearson, se forma en 1996. Il était accompagné d’un ami rencontré à l’église, aussi appelé Josh, Josh Browning. A la batterie, ils ne trouvèrent Andy « the boy » Young, féru de jazz, qu’après être passés par cinq autres batteurs. Young allait jouer un rôle important dans la façon parfois très libre de la musique qu’ils enregistrèrent pour The Texas-Jerusalem Crossroads. Mais Pearson en composa au préalable chaque détail du double album, chaque mot et chaque feedback de guitare, inspiré par My Bloody Valentine, un groupe qu’il admirait. Avec Kevin Shields, le leader de ces derniers, il partage un talent perfectionniste presque maniaque (Loveless, en 1991, avait manqué de ruiner la maison de disques en sessions d’enregistrement). Pearson et ses pairs vont enregistrer une première mouture de The Texas-Jerusalem Crossroads en 1999, mais de celle-là ils ne garderont rien, le réenregistrant l’année suivante. Lorsque le disque verra finalement le jour en 2001, il passera inaperçu aux Etats-Unis où il ne sera même pas distribué. Le web 2.0 et les réseaux sociaux n’en étant qu’à leurs balbutiements, le groupe aura la sensation d’être totalement ignoré. C’est sans avoir idée de la réaction provoquée par son accueil européen ; critiques élogieuses, récupération par l’underground et bientôt album culte.

A l’écoute du disque, son importance est évidente ; double album-concept large et profond, il oscille constamment entre fracas apocalyptique et légèreté angélique à la Jeff Buckley. Ouvertement désiré comme l’expérience ultime de la décennie, il se donne les moyens de son ambition en offrant une exploration parfaitement contrôlée de la décadence de la foi. L’invention qui valide toutes les autres – excursions formelles, explosions de guitares, passages en apesanteur, plages étouffées -, c’est qu’au lieu de sonner seulement comme une condamnation des excès du monde pour lesquels celui-ci mérite bien une petite punition venue du ciel, The Texas-Jerusalem Crossroads a cette pirouette de transformer le Texas en inattendue terre promise. C’est le sursaut de vie qui abat tous les ternes clichés de cette région stigmatisée de l’Amérique. « We’re the best thing in the whole damned land/And Texas is the reason », assènent t-ils. Bien que sorti au début de la décennie suivante, l’album clôt à merveille dix ans parcourus de tentatives successives de barouds d’honneur, dix ans aussi victorieux que dramatiques et extrêmes pour la musique américaine en particulier.

A l’aune de l’énorme travail accompli, la déception de Pearson face à l’accueil du disque est d’autant plus titanesque. Il s’y croyait déjà: « Quand vous êtes un grand groupe et que vous êtes soudés les uns aux autres, c’est, fuck you, on va contrôler le monde. » « On va chanter ça à l’univers, on sait que l’univers va nous renvoyer un sourire. » Mégalomane? Sans doute. Mais comme rien n’est fait pour durer éternellement, ses sentiments de toute-puissance, comme les relations entre les membres du groupe, vont s’étioler. Suite à des drames familiaux et à des problèmes de drogue, Lift to Experience se dissout. Avec ironie, Pearson qualifiera plus tard le disque de «petite symphonie à Dieu», évoquant le sort tragique de Brian Wilson, devenu fou après les Beach Boys.

Last of the Country Gentlemen

Pearson a travaillé dans son coin à un second disque de Lift to Experience, prévu pour s’appeler The Post Apocalyptic Blues. «Trop sombre », de son propre point de vue, pour voir le jour. Il ne le finira pas, pas plus que quatre ou cinq autres projets laissés en suspens pendant les années 2000. Pour un autre album, il envisage une création en sept jours. Il joue quelques nouveaux morceaux lors d’une tournée en Europe en 2002. Il se retranche dans son village d’appartenance, Tehuacana, pendant plusieurs années, et ailleurs au Texas. Il va ensuite quitter le Texas et les Etats-Unis pour déménager à Berlin, puis à Paris. Dans l’une comme dans l’autre des deux capitales, il finit de prendre conscience qu’il n’est pas seul, mais entouré d’une vie artistique intense qui le fait sans doute considérer son cas avec plus de recul. Invité par un couple d’admirateurs parisiens à séjourner chez eux à titre gracieux, au-dessus d’une crêperie appelée West Country Girl, Pearson s’acquittera de son du en interprtant régulièrement des sets acoustiques dans la boutique, se contentant à merveille de ce rôle de troubadour venu d’ailleurs, et à qui l’on doit un disque culte dont la légende est évoquée partout à demi-mot.

Il doit maintenant non plus prouver aux autres, mais à lui-même, qu’il est capable de soutenir l’effort d’un album entier de chansons acoustiques. Sa vie amoureuse mouvementée inspire les titres qu’il écrit en tournée avec Dirty Three, le groupe instrumental du violoniste Warren Ellis, également homme de main de Nick Cave au sein des Bad Seeds et de Grinderman, et responsable des musiques de film de The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford ou La Route. Last of the Country Gentlemen prend la forme douloureuse d’une thérapie musicale. Son public, visiblement bouleversé par son nouveau travail, motive Pearson à aller jusqu’au bout de son endurance lyrique.

C’est un folk épique, introspectif et candide. L’équivalent auditif de la lecture d’un journal intime tourmenté et expansif, qui commence en fanfaronnade ironique : « je suis prêt à sauver le monde/du moins je peux l’espérer », et qui se termine en exorcisme : «Aidez-moi à la chasser de ma tête ». Entre les deux, de longues pièces à la solitude exacerbée, bien distinctes les unes des autres. Sorry With a Song, par exemple, est murmurée d’un seul souffle passionnel, renferme une tension sourde ; ailleurs, le violon de Warren Ellis donne une beauté inespérée à Woman I’ve Raised Hell ou Country Dumb. « J’en suis issu d’une longue ascendance de rêveurs/ Chacun plus fatigué et blessé que celui d’avant”, résume Pearson. C’est l’apitoiement sur soi de celui qui veut être pardonné. Il offre un violent contraste avec son ancienne férocité texane. On y retrouve cependant des traces de sa fierté un peu violente : “Woman when I’ve raised hell, you’re gonna know it/There won’t be a shadow of doubt in your bright little mind”. Le plus beau titre est aussi le plus long, Honeymoon Great’s Wish you Were Her, treize minutes sur lesquelles le chanteur s’intéresse finalement plus à ses amours qu’à lui-même: “J’aime une femme qui n’est tout simplement pas ma femme […] Je baise tes lèvres et je sens son murmure contre les miennes/Elle dit j’aimerais être elle”. Une oeuvre de près d’une heure, unique, ambitieuse et sincère, dans la veine d’un Stormcock (Roy Harper) ; et où le jeu de guitare si distinct de Pearson brille de toute sa verve indomptée.

«Ca va être l’année de la barbe, je le sens! Cette année je vais vendre 100 disques, rien qu’à Paris !» plaisante t-il dans New Noise magazine. Ce pourrait être l’année de la musique Texane.

Parution : mars 2010
Label : Mute
Genre : Country, folk
A écouter : Woman When I've Raised Hell, Honeymoon's Great Wish you Were Her, Country Dumb

8.50/10
Qualités : poignant, épique, vibrant


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...