“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

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samedi 5 août 2017

{archive} DUKE ELLINGTON - Duke Ellington's Far East Suite (1966)



OOO
orchestral, élégant, varié
jazz, brass band



Ce disque de Duke Ellington semble nous parler entièrement de sa propre musique, et non pas de ce qu’elle devient combinée avec celle d’autres grands jazzmen, Louis Armstrong, Max Roach... La carrière très sociale du compositeur a laissé beaucoup de collaborations, mais ce qui est fabuleux sur cet album, c’est d’entendre jouer ‘son’ orchestre comme un seul homme. Et de surcroît, avec une densité préparant la fin de sa carrière. A 60 ans, il inclut beaucoup de formes de jazz dans sa musique, mais ne se voue pas à l’improvisation. Elle est au contraire fondée en un bloc de maîtrise grâcieux. Nourrit des inventions et des riffs de piano du jazz tels que façonnés par les plus grands, il les télescope avec son propre imaginaire, et d’une spontanéité ancrée, capable de servir de témoin pour les dérives à venir. Car sa musique est étudiée, reproduite, elle sert d’ADN à des générations de musiciens, comme celle de Louis Armstrong. A l’échelle d’une vie, mais d’une vie musicale, avec les humeurs que cela suppose. Jazz is not dead, it just smells funny, disait Frank Zappa. Il n’y a qu’un écart de sensibilité entre l’auteur de The Grand Wazoo et Duke Ellington. Les meilleurs compositeurs savent toujours placer les règles de leur côté quand leur musique le nécessite.

On oublie facilement que cet album résulte d’une tournée de Duke Ellington et de son orchestre dans les pays du moyen-orient, à l’exception de Ad Lib On Nippon, une longue exploration tonale composée pour la venue du big band au Japon.

Des thèmes langoureux comme Isfahan ont charmé des amoureux de musique dans des clubs du monde entier. Mais la vivacité de cette musique, on l’imagine remonter une rue de la Nouvelle Orléans, ou de New York, quittant son berceau noir américain, sortant de son lit pour éveiller les sensibilités dans tous les recoins des villes endormies.

Mount Harissa est une autre de ces mélodies très imagées, servant de visa sonore pour Duke Ellington, prouvant qu’où qu’il s’aventure c’est bien lui, sa façon d’être au monde, d’orchestrer. On y retrouve l’émotion réarrangée qu’il avait empruntée à Grieg sur son interprétation de Peer Gynt en 1961. Pour parvenir à évoquer la musique des maîtres classiques du XX ème siècle, tels que Stravinsky, les instruments les plus distincts sont ses alliés dans l’expression ; les saxophones, puissants et rigoureux, le trombone charnel, la trompette contemplative, douce, ou la clarinette plus alerte.

Cet album est paru à une époque ou ce type de large ensemble n’était plus populaire. Pourtant, depuis cette œuvre opiniâtre, il est difficile de quantifier l’inspiration suscitée par Ellington, auprès de ceux découvrant en même temps que sa musique le plaisir de la faire vivre là où se crée la société, par le brassage, et dans un souci de toujours porter l’ambiance naturelle des lieux à une joie pure, laissant les règles du sentiment, de la sensation, prendre peu à peu le dessus sur les règlements écrits par Ellington dans sa partition. Quand s’élève la seconde mélodie de Blue Pepper, on a déjà l’illusion du lâcher prise. La batterie propulsive et le tempo enlevé donnent cette impression. Mais ce quand on l’imagine réinterprétée, dérivée, prenant un autre chemin, qu’elle révélera son potentiel évolutif sans limites. Agra, toute en retenue et tension, laisse se dissiper cette impression de facilité.

mercredi 26 juillet 2017

{archive} JUDY HENSKE & JERRY YESTER - Farewell Aldebaran (1969)






OO
inquiétant, audacieux, varié
expérimental, rock



On retrouve avec Judy Henske la présence languissante et solaire d'une artiste qui, ayant échoué à faire exister à Broadway une comédie musicale à la mesure de son talent, en proie à l'amertume, aurait décidé de s'épanouir selon ses propres termes. Jerry Yester est fermement décidé à brouiller les pistes de ses influences dans une expérimentation transfigurant la pop des sixties par le biais instruments au son à la fois archaïque et futuriste.

Il joue des humeurs douloureuses et parvient, chose rare, à produire un éclectisme à la hauteur de leur personnalité. Combien de chanteuses et chanteurs sont étouffés par une musique sans audace, incapable d'épouser leur particularités ? De ce point de vue, ce duo est un modèle. Et cette audace se prolonge dans l'utilisation des instruments : le vieux synthétiseur moog par exemple, utilisé pour dévoyer des sons sacrés sur le pastiche de jubilé St Nicholas Hall. La noble transcendance et la joie baroque débandent à l'attelage de la solennité géniale de Judy Henske. On entendrait presque les cloches carillonner tandis qu'elle s'épanche, aidée de chœurs contrefaits, sa passion discordante suggérant une spiritualité que l'on voudrait sincère. Sa présence vocale est l'artifice le plus perfide, qu'elle se fasse intransigeante (Rapture) ou plus « charitable » (Charity).

St. Nicholas Hall, exprime l'humeur de Jerry Yester, auparavant baladin avec les New Christy Minstrels : une expérience de religieux factice, vouée à l'expérimentation pour le plaisir de l'espièglerie. Three Ravens n'offre pas de retour à la normale, mais la bande originale d'un film illusoire, où la mélodie s'égare vite, tandis que Henske insuffle une intensité décalée, pour nous éloigner toujours plus de nos habitudes. On est plongé au cœur des notes de harpes et des arrangements. L'apparence inquiétante de l'album, débutant à la pochette, est due à la coexistence déstabilisante d'une ambiance amère, désespérée, contrastée par des mélodies pittoresques. On passe ainsi de l’entraînante Horses on a Stick à Lullaby, où les évocations de fin du monde se prononcent sur des tonalités rappelant Lily & Maria ou Goldfrapp. On devine le hurlement du vent, l'air s'engouffrant dans l'abîme.

Raider est une sarabande country folk oscillant vers un état de surimpression, quand se superposent les voix, où la réalité espérée se dérobe. C'est ce qui incitera à écouter l'album autant que possible : cette recherche de choses tangibles et de sentiments sincères, ou bien la succession des trucages pour endiguer l'agonie implicite, peut-être symboliquement celle des années 60. L'aggresivité blues rock de Snowblind se délite, par l'irruption du fantastique, progressivement, jusqu'à la déchirure magistrale de Farewell, le moment où la mort s'invite comme un éclat persistant sur la rétine.

Un album qui est à lui seul bien des scènes, des fêtes, des attitudes imprévisibles. Il s'adresse à un public capable de plonger bien consciemment dans un rêve inquiétant.

samedi 11 février 2017

{archive} MICHAEL CHAPMAN - Navigation (1995)






OOO
onirique, varié, apaisé

Folk-rock songwriter

En 1995, Navigation nous faisait passer une heure en compagnie de Michael Chapman, et il semblait alors en bout de course. Uncle Jack irradie de sérénité : mais bientôt, la voix abîmée du chanteur apparaît, sur une ode fougueuse à Bert Jansh, It Ain't So. « J'étais très malade au début des années 90. J'ai eu une crise cardiaque et je n'ai pas pu travailler pendant un an, les gens m''avaient un peu oublié, ainsi j'ai du tout recommencer. » Difficile au départ, d'y voir une renaissance. L'album crépusculaire ressemble plutôt à un souvenir amer, étirant à l'envi des jours passés, attisant douloureusement des souvenirs. Navigation aurait pu clore de guerre lasse trente ans à jouer du ragtime, du folk, du blues avec un talent qui fait de Chapman l'égal des plus grands. Heureusement, l'aventure s'est poursuivie. L'album remise au passé une décennie, les années 80, où la vigueur créatrice s'est tarie, l'artiste éteint peu à peu par la boisson. 

Désormais, les ramifications sont prêtes à se plonger encore plus loin, à tel point que les inclinaisons musicales de Chapman, se destinent peu à peu au monde entier, et que s'il reste si peu célébré aujourd’hui, il mérite plus que jamais d'être écouté partout, sa guitare trouvant des échos dans toutes les cultures. « Cudgegong seems so far away », chante t-il accompagné d'un chœur féminin, comme Leonard Cohen au crépuscule de sa vie. C'est un hymne à une rivière, semblable à mille autres rivières, peut-être l'une de celle prenant leur source au Népal, traversant l'inde, mais en réalité au Pays de Galles, Chapman y livre sa prose avec cette voix d'assoiffé, en peine de breuvage mais pas de spiritualité. Il en insufflera toujours à des chansons rejouées inlassablement, pour certaines, dans la confidentialité de chaque concert. Difficile de raconter un musicien sans ne livrer qu'une seule bonne raison de l'écouter, quand toutes les bonnes raisons son réunies. Écouter Chapman demande une volonté de faire table rase du jour d'hier, et de se prêter, plusieurs semaines, à n'écouter presque que cela. Parce qu'il en vaut la peine.

La musique de Chapman n'est pas immédiate, mais elle est totale. Il explique, avec sa modestie habituelle, que « c'est la chanson qui dicte la musique ». La réalité est plus riche ; car beaucoup des compositions se passent de mots, se placent au delà de narrations circonscrites. Là aussi, pourtant, Chapman tente de nous faciliter les choses ; la plupart de ses instrumentaux sont en fait reliés spirituellement, à une image particulière, une anecdote bien précise.

La complexité à saisir les chansons de Chapman, au premier abord, est due en partie à la façon disjointe dont elles ont été assemblées par le passé. Navigation n'échappait pas à cette règle : il offrait une heure de musique éparse, et cette sensation qu'il existe entre chaque chanson un monde, que les silences qui s'interposent nous déplacent de lieu en lieu. Le tout forme une carte, sans autre limites que notre endurance à écouter, encore et encore, et à se découvrir dans un endroit nouveau. Il y a un formidable sens du mouvement. Little Molly Dream est un instrumental flottant, à la fois superbe méditation sur l’Angleterre des siècles révolus, et projection onirique. The Mallard, ensuite, parallèle entre les souvenirs d'une femme et les visions d'un train anglais légendaire reliant Londres au nord du pays. Les accords utilisés, émouvants, seront répétés à chaque concert, comme la rumeur d'une machine ravivant le pouvoir de l'imagination. Il l'a notamment jouée en compagnie de l'un de ses amis les plus chers, Ehud Banai, résident à Tel Aviv. « Il peut m'amener, musicalement, dans des lieux ou je n'irai pas même dans un million d'années, car il utilise des accordages différents de ceux emploiyés dans la musique occidentale. » The North Will Rise est un moment plus enlevé, en droite ligne de ce qu'il a produit sur Wrecked Again (1973). Puis la chanson titre, qui lutte superbement, aidée en cela par une production aérienne, entre son penchant mélancolique et son envie de lumière. Rare et précieux, Navigation est un chapitre marquant de 50 ans de carrière dévoué à la guitare et à l'écriture de chansons ferventes. C'est là qu'on peut commencer, pour ensuite mesurer, à travers d'autres disques, la vigueur et toutes les qualités du musicien Michael Chapman.

Vingt ans plus tard, après la mort de Bert Jansch, John Renbourn, John Martyn, Townes Van Zandt, qui reste t-il, hormis Michael Hurley et Michael Chapman, pour allier virtuosité et complète liberté ?

samedi 2 avril 2016

BADLAND REVIVAL - Sons of July (2016)





O
entraînant, varié, groovy
Rock, rythm and blues, pop


Certains groupes et artistes cherchent de nouveau le genre de virilité rythm and blues sensible issue des années cinquante, comme Marlon Williams ou JD McPherson l'ont fait à leur façon. Cet album très américain est 100 % 'Do it Yourself', ne s’embarrassant d'aucune autre promotion que celle réseaux sociaux. Les membres du groupe ont magnifiquement retranscrit le plaisir qu'il y a à vivre au soleil, à Orlando, Floride, dans le sud des Etats Unis, avant de se soucier de tagger leurs propres noms et pas seulement celui de leur groupe : Badland Revival. Ils ont eu la bonne idée de s'affilier au style swamp pop/rock, la musique Louisianaise faite de boogie, de country, de rock, de blues. Cette affirmation de leur style permet de les démarquer d'une armada d'artistes. Certes, il n'y a pas d'accordéon, pour le côté Cajun, mais l'accent du sud est bien là. Il se traduit par une insouciance particulière. Slow Down ou French Girls, des démos qui n'ont pas été enregistrées pour l'album, montraient cette facette du groupe, reléguée parla suite au second plan, au profit d'une attitude plus triomphante et abrasive marquant un rupture avec beaucoup des choses mollassonnes passant à la radio américaine.

Avant tout, il s'agit dans cet album de décrire l'attachement qu'on a à ses amis et à l'endroit où on vit. Ce que cinq garçons font rarement, de nos jours, avec autant de talent que ce groupe là. Au sortir de cet album très soigné, le quintet Badland Revival apparaît détendu, et cela paie : quel que soit les gueules variées que prennent leurs chansons, l'emphase est mise sur l'attitude décontractée, qui valorise les paroles au parfum authentique et la simplicité communicative. Après deux grosses chansons de rock échevelé, Foggy (Little One) joue le premier revirement, sous forme d'une ballade country. Mr Hawai encapsule leur envie de s'amuser : Come, on, springtime is here... » Son refrain en faisait le tube idéal de l'été 2015, avec une adresse pour saluer l'héritage pop/rock britannique. Cette musique ensoleillée n'attend que de conquérir un nouveau public qui ait le désir de s'abandonner. Plus loin, le glockenspiel et les maracas donnent son charme à Fact is Fiction, rapprochant le groupe d'un indie rock à la Moldy Peaches. Five Point Blues donne à l'aspect laid back de l'ensemble plus d'élégance, de simples sifflements venant servir de contrepoints aux couplets. « Let me change your mind »...
 Même si on y revient pour la folle Live Slow – Die Whenever, Bandlad Revival, finit toujours par nous changer en douceur. Le sourire sur le visage du chantur Pour appuyer le côté facile de l'album, l'essence même de ce Badland Revival est même explorée dans la chanson titre, à la fin, qui s'appelle, dans un souci de clarté supplémentaire, 'Self Titled'.




jeudi 10 mars 2016

HAZMAT MODINE - Extra-Deluxe Supreme (2016)






O
vintage, varié, funky
Rythm and blues, rocksteady


Le combo New Yorkais autour de l'harmonisciste Wade Shuman est de retour avec son troisième album, en fanfare ? Non, c'est plutôt discrètement que le groupe excentrique de neuf musiciens revient ! Et c'est une longue attente depuis Cicadia (2011), leur excellent album où leur blues s'affirmait encore plus brûlant et mugissant. Des genres plus traditionnels traversent cet album élégant, dont le principal attrait, après l'intensité et la variété de Cicadia, est le charme. Le titre et la pochette ramènent son aspect vintage, et des chansons comme Whiskey Bird s'essaient à une simplicité qui valorise l'harmonie sur la surenchère passée. La poésie décalée de Shuman, aussi intéressant parolier que musicien, nous plonge dans un univers fait pour affecter et attacher. La musique reste pour lui la maladie de l'âme, et il profite de moments d'accalmie pour nous plonger dans cette boite musique, dans cette fabrique si humaine qui allie la musique et les douleurs intimes (Arcadia (Coffee, Salt and Lace).


Le large éventail de cuivres, du tuba la trompette, permet au groupe d'offrir un éclectisme parfaitement intégré à leu personnalité, en particulier des éléments de Klezmer de rocksteaddy Jamaïcain (Moving Stones) et de rythm and blues de la Nouvelle-Orléans. Le cap semble plus que jamais mis vers le sud des Etats-Unis, une évolution logique pour un groupe chassant le multiculturalisme comme un graal. On a même droit à une flûte de pan sur Your Sister ! Pour qui aime la musique traditionnelle accrocheuse, ils réussissent à réunir tout ce qu'on pourrait en attendre, avec ce zeste de folie qui a fait de Wade Shuman une personnalité et de sa musique un havre décontracté.

vendredi 1 mai 2015

JIMBO MATHUS - Blue Healer (2015)




OO
communicatif, efficace, varié
rock, country

Chronique extraite de l'article sur Jimbo Mathus (à paraître dans Trip Tips 26)

Il y a eut-être un livre qui commence ainsi : il n'y a rien de mieux que d'inviter des amis dans beau soir d'été et tandis que la bonne compagnie et les boissons fraîches sont toujours ça de pris, la véritable raison pour se retrouver à un barbecue est simple : la nourriture. De la poitrine de bœuf braisée, des lamelles de porc badigeonné de sucre brun, de poudre de chili, de cumin et de cannelle (sur un lit d’ail et d'oignon et couvert d'un bouillon de poulet), des brats (saucisses à hots-dogs), sans parler du poisson-chat. Si on veut parler d'une musique, quand elle prend la dimension festive, en plus d'être incantatoire, on ne peut pas s passer d'évoquer l'un de ces barbecues dont les effluves de grillade, de graisse et d'épices s'immiscent dans la culture et dans la création. D'ailleurs, c'est une critique de Blue Healer qui contient cet éloge au barbecue*. En ajoutant avec humour, 'même la salade de quinoa ramenée pas notre copain végétarien remporte toujours quelque succès.' Reste à trouver la place pour le menu végétarien dans un disque aussi charnel que Blue Healer, qui, lorsque il n'évoque pas les tourments de la chair, se tourne vers les esprits et les drogues dures plutôt que la verdure.

DarkNight of The Soul (2014) était l'album le plus intense de sa carrière, poussant parfois le chanteur dans ses retranchements, pour notre plaisir, et l'obligeant à chanter mieux que jamais. Sur Blue Healer, les moments de rock intenses prennent davantage l'air de célébrations musicales comparables à ce que déroule Bruce Springsteen en concert. L'essence et la personnalité se dissipent un peu au service du muscle et de l’élasticité, mais rien d'étonnant puisque ce n'est strictement le Tri-State Coalition qui joue, mais un cercle d'amis plus large au fur et à mesure que Mathus étend sa palette jusqu'aux limites du rock mainstream.

Si vous voulez comprendre ce que les américains appellent un groove profond, une définition possible est de prendre la chanson titre de cet album. Elle pose une ambiance poisseuse à souhait, la voix de Mathus comme altérée par l'alcool et la peur, avec un narrateur visité dans son lit par un ange un peu sorcière. Fallen Angel, Whispering in the Wings, White Angel, ce n'est pas la première fois qu'il y a un ange au tableau. Les influences surnaturelles sont aussi l'ingrédient d'une bonne chanson, une façon imagée à l'extrême de décrire les émois de l'âme.


Mama Please est une nouvelle collaboration avec Robert Earl Reed, qui en a enregistré, comme souvent, sa propre version bien plus roots. Il offre avec Thank You et Coyote les évocations les plus profondes de l'album sans plomber son propos de trop de sentiment. Love and Affection est chantée sur un ton léger que le titre ne pourrait le laisser penser. Les choeurs, tiré des meilleures traditions rythm and blues et pop, son bien présents. 

*http://gutterbubbles.com/album-review-jimbo-mathus-blue-healer/

lundi 27 avril 2015

JIMBO MATHUS & THE TRI STATE COALITION - White Buffalo (2013)






Chronique extraite d'un futur article sur Jimbo Mathus. (Trip Tips 26)

OO
intense, varié
country, blues rock, rock n' roll

En choisissant les dix chansons qui constituent White Buffalo (2013), Mathus se comporte exactement comme le jeune homme qu'il fut, sur le point de se rendre pour la première fois au festival folk de Mountain View, dans le nord de l'Arkansas, un lieu réputé pour préserver l'héritage musical des Ozark Mountains. Pour info, le comté de Stone County est un 'dry county' – toute vente de boisson alcoolisée est interdite. Drôle d'endroit pour un festival, et les subtilités des lois locales devaient ajouter à l'ambiance si particulière du lieu. Une matriarche se souvient d'un 'petit garçon maigrelet qui s'est hissé sur une souche et a joué Fox on the Run (une chanson composée par le groupe anglais Manfred Mann en 1968 et reprise par le chanteur country Tom T Hall). L'année suivante, il revint avec beaucoup d'autres chansons.
De l’aveu de Jimbo Mathus, White Buffalo marquait un nouveau départ dans sa carrière déjà riche en sauts d'écureuil et grimpées le long des branches. C'est l'album qui a révélé Mathus à un plus large public à l'approche de la cinquantaine, et qui marque le début de sa collaboration avec Eric "Roscoe" Ambel, dont le rôle auprès des fougueux musiciens du Tri State Coalition ressemble à celui d'un rider en peine épreuve de rodéo. En proposant Eric Carlton aux claviers, il a nuancé un son jusque là dominé par la guitare télécaster.

Parfois, comme sur la chanson titre, c'est l'occasion de tout lâcher, en apparence ; mais on se rend compte que l'ensemble de l'album est ciselé et ne dure d'ailleurs pas plus longtemps qu'un disque des Stones ou des Beatles sorti en 1963. Tout l'art de Mathus est de quand même ménager des moments d'émotion et, presque, de recueillement puisqu'il tenait à ce qu'il y ait de nombreuses harmonies sur cet album. Tous les sentiments attrapés là, observations culturelles et mythologies inabouties, sont dépeintes avec la nervosité de phrases simples et de métaphores simplistes, comme cette assertions que cette femme 'aurait du être un diamant' sur Poor Lost Souls (à ne pas confondre avec la chanson du fabuleux James McMurtry). Cette métaphore reviendra dans Shine Like a Diamond, une merveilleuse chanson pop, l'année suivante. Mais c'est celle du jardin d'Eden sur In the Garden qui laisse plus dubitatif et qui force, dès le départ, à entrer dans le jeu de la facilité lyrique soulignée de bienveillance propre à Mathus. Il faut reconnaître que la légèreté et la candeur sont partout parfaitement dosées. 

mercredi 1 janvier 2014

KING KRULE - 6 Feet Beneath The Moon (2013)


OO
varié, pénétrant
indie rock


La voix de Marshall est celle d’un voyou, un timbre égal, un récitatif de sang-froid, son apparence celle d’un Poulbot diaphane qui paraîtra inoffensif même un couteau ensanglanté à la main. Du point de vue des textes déjà, malgré les rimes insistantes (Cementaly…) on ressent de la teneur, une volonté d’exprimer des sentiments non complexes, mais qui s’enchevêtrent peu à peu sur des plages intrigantes et dépouillées. Des intrusions de pop ou de jazz fusion diversifient un parcours déjà réfléchi. 

Marshall est né entre quelques accords jazz et le son d’une guitare à moitié cassée. Il y a ajouté les trames électroniques cotonneuses, une façon de mettre sa voix au premier plan. Il l’a fait sans prendre nécessairement le temps d’admirer le travail des autres avant de se lancer. 

Une compilation aussi riche (14 morceaux) de ses premiers émois fait pourtant le portrait d’un jeune homme qui doit encore s’affirmer au-delà de ses fragilités. Il triomphe pour l’instant sur la brèche entre l’éclosion palpable d’un art et l’expression de sentiments qu’à 19 ans il est encore en train de comprendre.

 
 

mardi 12 mars 2013

NICK CAVE - Murder Ballads (1995)

 
Vidéo : en concert à Paris en février 2013.
OOOO
intense, sombre, varié
rock, blues

La précipitation de la vie dans le périmètre d’une mort violente a toujours été un thème cher à Nick Cave, dérivé de son penchant pour l’auto-destruction. Et sans doute aussi car le punk-blues des Bad Seeds – qui atteint ici une perfection, une endurance et une subtilité ultimes – se prête si bien aux destins amphétaminés. Cependant jamais Cave ne s’est acharné aussi systématiquement sur la mort qu’avec Murder Ballads. 1 à 25 morts par chanson.
« C’est en quelque sorte mon ennui face au sujet du meurtre qui a suscité ces chansons, raconte t-il dans Mojo Magazine en 1997. Elles évoquent en réalité bien autre chose – l’utilisation d’un certain langage, l’utilisation de rimes. Le propos c’est aussi l’humour et le fait de raconter une histoire. Le point de vue du meurtre est une façon efficace de faire surgir un effet dramatique à l’échelle d’une chanson. Ce que j’aime, à propos de ces chansons, c’est qu’il n’y a jamais aucun motif pour les personnages à accomplir un meurtre. » Cave est désinhibé et destructeur, mais aussi tellement à l’aise qu’on le voit reprendre à son compte le fantasme du performer alcoolique Irlandais aux motivations opaques, et il parachève une accolade aux Pogues en invitant leur chanteur Shane Mc Gowan sur la dernière chanson, une reprise superflue de Bob Dylan, Death is Not The End.  Si l’album s’était terminé avec O’Malley’s Bar, c’aurait été différent. « And he looked at me as though I was crazy » y exulte un pervers assassin. O’Malley’s Bar porte à son apogée l’atmosphère onirique et terrifiante de l’album, troublée régulièrement, comme ici, par l’apparition in extremis de la police.
Ormis son titre, Song For Joy – écrite au moment de Let Love In et appelée alors Red Right Hand II -  est dépourvue du second degré qui apparaît presque partout ailleurs dans l’album, et en devient déstabilisante. Un homme dont la femme et les trois enfants se font assassiner se met à errer sans but dans l’existence. Musicalement, la grandiloquence dramatique de l’album est consommée, un terreau dans lequel viendront croître le délire aussi bien que la langueur et l’affection au cours de quelques moments plus empathiques comme la touchante The Kindness of Strangers. Le piano sera redoutablement bien utilisé tout au long de l’album, et jamais mieux que sur Stagger Lee – qui est une réinvention d’un vieux R&B américain.
Sans doute faut t-il se saisir de Murder Ballads par les histoires qu’il contient pour comprendre toute la substance des chansons et des hommes dépravés qui en sont les pantins. Comme le dit Nick Cave, « la substance divine n’a rien de commun avec celle des hommes. » Henry Lee raconte l’histoire d’une femme qui tue un homme pare qu’il refuse de l’aimer. Nick Cave et PJ Harvey, qui chante en duo avec lui, vivront une histoire sentimentale pendant l’année 1995. Where the Wild Roses Grow raconte l'histoire d'un homme qui fait la cour à une femme, puis qui la tue alors qu'ils sortent ensemble. The Curse of Millhaven est la pièce centrale de l’album. Loretta est une fille déséquilibrée, qui prend plaisir à décrire les morts sadiques des gens de son entourage, persuadée que c’est la volonté de Dieu. Mais la vérité est aussi prévisible que détestable. Le refrain insistant, qui se greffe sur une version pervertie de la mélodie de Henry Lee, résume bien l’album : « All God's creatures, they've all got to die ».
Chaque nouvelle histoire assoit l’intensité de la précédente, avec un soin particulier porté aux atmosphères, millimétrées et sanguinaires mais aussi triviales et, dans l’excellente interaction entre claviers, rythmiques et guitares, porteuses d’une forme d’extase. Quant au duo avec Killie Mnogue, Where The Wild Roses Grow, il ne semble même pas dépareiller dans cet album, dont la variété est un autre point fort. « Je l‘ai vue à la télévision, et je me suis dit, merde : j’aimerais tellement la voir chanter un truc lent et triste », parodie Cave.
Si le plus tardif The Boatman’s Call a été désigné comme l’album de rupture de Nick Cave, sa première réaction après son divorce est d’enregistrer Murder Ballads. « C’est ce que je trouve de plus facile : m’assoir à mon bureau et écrire des histoires sous formes de vers. Elles n’ont aucun rapport avec mon expérience. » Ecrire ces contes sordides permettait à Nick Cave de faire une trêve sur son tumulte intérieur, de cesser de façon radicale de parler de lui pour s’atteler à corps perdu et avec tout le dégout nécessaire aux travers de son écriture. « C’est ce qu’il y a de mauvais avec ma façon d’écrire, se saisir d’une idée et la pousser bien au-delà de ce qui est rationnel, bien trop loin. »
L’une de ces idées poussées dans leurs retranchements : la démission de Dieu dans les affaires humaines, et par conséquent chacun réduit à agir dans le plus grand dénuement affectif et chacun l’auteur d’un dialogue intérieur qui le met face à ses propres failles, et sur Murder Ballads en particulier face à sa propre violence. « Le meurtrier est aussi tragique que le sont les victimes », commente t-il, endossant un point de vue répandu parmi ceux qui réfléchissent à la nature humaine. Etudier la culpabilité et la folie, même avec cette euphorie qui se dégage souvent de ‘album, reste peut-être le meilleur moyen de sonder l’âme humaine.

mardi 22 janvier 2013

EILEN JEWEL - Queen of the Minor Key (2011)

 





OO
varié/vintage/nocturne
blues/country/rockabilly

« Je suis curieuse de savoir ce que les gens vont penser de la chanson Santa Fe. J’aime l’image qui y est dépeinte, de l’un de mes endroits préférés au monde. » Pas étonnant qu’il s’agisse d’un de ses endroits préférés : injectez-y un peu de nostalgie et la jeune Eilen Jewel y est comme chez elle. Ce sont les souvenirs de sa scolarité qui refont surface, les expériences à ses débuts de guitariste et de chanteuse, alors qu’elle jouait dans les marchés pour se faire un peu d’argent de poche. Puis elle commence à déménager, quittant le Nouveau-Mexique pour la Californie. Enfin, à 24 ans, elle gagne la Nouvelle-Angleterre afin d’établir à Boston sa carrière. « Santa Fe est une chanson à la fois obscure et lumineuse, c’est une chose que j’ai tendance à rechercher dans mon écriture. » 

Queen of The Minor Key est un album parfois bravache, qui se défend de ses blessures et de sa rudesse par son côté ludique, enjoué, et sa dérision. Il s’agit de chansons de minuit, à la violence cotonneuse, faites pour les longues marches nocturnes et les gueules de bois au whisky. 

La formule s’est lentement maturée au fil des années. Son groupe tient autant du rockabilly (contrebasse incluse), du blues, voire du rock n’ roll, que de la country, et Eilen Jewel n’est parfois pas loin d’avoir un bagout d’enfer – sur la chanson titre -  mais ailleurs elle nuance son style vocal tandis que le groupe, lui aussi, se glisse à pas de velours (noir) dans la veine de la ballade mélancolique. Et les guitares restent excitantes. Si les chansons vont et viennent avec abandon et simplicité, comme autant de bouffées d’énergie électrique étoffées par, entre autres, l’orgue de Tom West, I Remember You, Over Again ou Only One recueillent l’huile des briquets et laissent éprouver de la tendresse. 

Jewel allume une flamme pour Loretta Lynn, très grande dame de la country qui est plus souvent évoquée pour le tempérament de sa country que pour la qualité de ses chansons ; hors Jewel nous dit tout leur mérite. C’est à elle qu’elle se fie pour mêler d’excellentes histoires à l’écriture exigeante, sans cesse renouvelée, et une musique aussi charnelle, parfois rutilante. « Les chansons de Loretta ont une profondeur aussi bien qu’un grand sens du fun. » Eilen Jewel s’inspire de cette discipline qui fait que ses chansons dégagent sans effort apparent une magie trépidante. « Chaque chanson a son propre caractère, sa propre volonté individuelle. Je ne peux pas forcer la chanson à prendre une direction, pas plus qu’une mère ne peut forcer son enfant à prendre une certaine personnalité »
 


samedi 1 septembre 2012

Deerhoof - Breakup Songs (2012)





Parution : septembre 2012
Label : Polyvinyl
Genre : Noise rock
A écouter : There's That Grin, The Trouble With Candyhands, Fête d'Adieu

O
Qualités : Varié, original

Breakup Song est l’album qu’on écoute un lendemain de fête, pour essayer d’expliquer ce qui s’est réellement passé au cours de la soirée de la veille. Qui de mieux que Satomi Matsuzaki pour s’aider à relativiser ses propres sentiments à l’égard de la fille avec qui on a dansé ? Pourquoi Matsuzaki semble tellement inamovible ? 8 albums en 10 ans, et une place de premier plan dans le groupe dès Apple O (2003). Elle est plus que rodée. Mais comment fait pour rester aussi forte et indépendante ? C’est ce que dégage l’angulaire et distordu morceau titre en ouverture, et son refrain slacker : « When you say it’s all over/ Hell yeah anyway”. On hésite entre jeter son téléphone contre un mur et danser frénétiquement. L’hostilité parfois bizarrement provoquée par une chanson de Deerhoof – scientifiquement expliquée par l’entrechoquement d’instruments rares, qui provoquerait sur l’auditeur une réaction de self-défense – est systématiquement balayée à la fin. Matsuzaki n’est pas à proprement parler dépassionnée, même si elle laisse planer le doute jusqu’au dernier moment. Sur Fête d’Adieu, qui clot l’album : « Ready to be iotough as a robot on the dancefloor. » Non, pas avec cette envie d’exubérance qui l’anime, pas si on pense aux concerts. Dans le meilleur des cas, cette attitude de la chanteuse et de sans cesser bousculer nos attentes. On peut même s’interroger sur la sincérité des ‘chansons de rupture’ annoncés. Ils n’y aura pas vraiment de sentiment, seulement une envie communicative de s’amuser.


Deerhoof est un groupe solide et constant. On pourrait même être pris de l’envie de fêter les 10 ans qui nous séparent de Réveille (2002), le premier véritable chef-d’œuvre du groupe. Leur professionnalisme détone si on se réfère à l’indie-rocker moyen, et s’illustre le mieux quand on sait qu’ils vivent tous les quatre dans des lieux différents et s’échangent leurs bouts de chansons sur internet. La brillance de ces mélodies, l’audace des sons qui en est tirée, la façon dont ces bribes de compositions s’interpénètrent, la facilité avec laquelle la voix de Matsuzaki se pose là-dessus font le génie de Deerhoof. Leur spontanéité et leur inventivité ne les empêche même pas d’avoir une vision, car ils parviennent toujours à faire le tour de leurs atouts, on sein d’un même disque, souvent en tout juste une 1/2 heure, et à ajouter quelques nouvelles idées.


L’album a été défendu avant sa sortie par une machine virtuelle appelée le ‘jingletron’ : le procédé le plus adapté qui soit à l’idée qu’on se fait de Deerhoof ; moyennant l’introduction d’une pièce dans une fente, il donnait à entendre de extraits de ces chansons fracassées, saucissonnées, parsemées de lignes de basse grasse, de guitares post-punk insolentes et mélodies plus joueuses les unes que les autres, le tout reposant sur le jeu de batterie sans cesse changeant de Greg Saunier, un ami proche du trio Battles, porte-parole de Deerhoof et spécialiste des techniques de composition spontanées.


Parmi les passages les plus réussis de l’album, les collages latins (qui trahissent une soudaine passion pour Os Mutantes ?) sur There is That Grin et The Trouble with Candyhands, cette dernière reposant particulièrement sur ses improbables sections de cuivres (Et en concert ? Une batterie de claviers ?). Matsuzaki fait des sentiments des sons, des goûts acidulés, et des couleurs. Ce n’est pas une surprise si elle aime les fleurs. C’est ‘when you bring me flowers’ sur une mélodie de métallophone sur The Trouble with Candyhands, et Flowers c’est déjà le nom de deux chansons de Deerhoof. Les surprises sonores qui font de Breakup songs un disque racé ne surviennent jamais plus de quelques secondes ; en témoigne une intro tonitruante – par les standards du groupe – à là Europe vs. Crystal Castles, sur To Fly or Not to Fly – un morceau appelé à rester sous la barre des deux minutes, ce qui est court, même pour Deerhoof qui a tendance à exceller dans les formats entre 2 :40 et 3 :20. Le format de leurs chansons fait d’ailleurs partie d’une identité musicale dont personne ne s’est vraiment inspiré. Cette situation en niche du groupe explique la sensation que chaque fois qu’ils sortent un album, on les accueille avec le même enthousiasme.


Un morceau, il ne manquerait qu’un morceau en étendard, un peu d’idéal, une once de témérité. Sur l’album précédent, un morceau comme The Merry Barracks, marqué par la phrase « Hello, atomic bombs are going to explode » était résolument rock. C’est sans doute ce qu’il manque sur Breakup Song : un morceau plus gros, plus menaçant que les autres. Ou une joliesse à la No One Asked me To Dance (Deerhoof vs. Evil). Ou encore un peu d’espagnol, comme sur C’Moon (toujours Deerhoof vs. Evil). C’est le revers du stoïcisme de Matsozaki : répéter de jolies phrases ne suffit pas toujours. Vu d’ici, tout cela est un peu en deçà du précédent Deerhoof Vs. Evil, mais tout de même excitant.

jeudi 26 juillet 2012

Galactic - Carnivale Electricos (2012)





Parutionfévrier 2012
LabelAnti-
GenreFunk, Jazz, Rytm and Blues, Zydéco...
A écouterCarnival Time, Ha Di Ka, Move Fast, O Coco Da Galinha
°
Qualitéscommunicatif, varié

La musique de la Nouvelle-Orléans et plus largement, celle du golfe du Mexique, fonctionne beaucoup par collaboration et émulation. Treme, la série télévisée de la chaîne américaine HBO n’a fait qu’amplifier l’engouement pour les valeurs qu’elle véhicule. Ces jours-ci sort la bande son de la 2ème saison paraît, et on y entend entre autres une réunion explosive entre l’ensemble funk innovant Galactic, le vénérable Dirty Dozen Brass Band et le rappeur gangsta Juvenile. C’est un autre rappeur, Mystikal, qui crève la bande-son de ce disque audacieux avec cette injection : Go, Mystikal, go !, sur Move Fast, une chanson intense dont la fonction de commentaire – ici sur la scène hip-hop de la Nouvelle-Orléans – reflète le reste de l’album. Lorsque Galactic, avec la hauteur de vue que lui ont donné deux décennies d’activité sur les traditions néo-orléanaises, décide de dédier son huitième album pour célébrer la tradition du carnaval, ils ont aussi dans leur lunette une autre capitale du carnaval mondiale, Rio. Le brésil participe à la chaleur de cet album, à travers un morceau tel que Magalenha. Ce titre est glissé entre 2 chants rituels modernes, Ha Di Ka (les indiens de Mardi-Gras Big Chief Juan Pardo et les Golden Comanches accompagnent) et Hey Na Na, et Voyage ton Flag, qui permet de célébrer le carnaval en mode Zydéco sur la base d’un gimmick d’accordéon samplé. Le versant le plus traditionnel et cuivré de la musique locale revient en force avec Out in the Streets (qui profite de la participation du claviériste Ivan, de la célèbre fratrie des Neville brothers), Karate ou Carnival Time, LA chanson capable mieux qu’une autre de faire le tour de la question - qui plus est réinvestie par celui qui l'a inventée. La rencontre de sons anciens et nouveaux gagne une nouvelle sensualité avec Ash Day Sunrise, qui culmine sur un solo d’orgue hammond. C’est le point d’orgue d’un album qui reste au beau fixe.

La musique de la Nouvelle-Orléans est avant tout une musique de performance. C’est aussi l’une des musiques les plus à même d’êtres partagées, car mieux que partout on incite dans cette ville le public des concerts à participer, en frappant dans leurs mains, en chantant, en dansant. Même s’ils pourraient se contenter de jouer les invités de luxe tous les ans au New Orleans Jazz festival, les Galactic ont une grande ambition, qui est d’expérimenter sur les mélanges des styles qui rendent la musique locale aussi détonante, afin d’en faire des disques entièrement nouveaux. Ils réussissent mieux que quiconque, même si le résultat de leur sessions n’attend qu’une chose, c’est d’être capturé dans des conditions plus propices à susciter l’extase : en live !




mercredi 13 juin 2012

Culture



VOL 2 : ROOTS REGGAE
Introduction
Les rythmes du rock steady se sont ralentis, la basse est devenue proéminente. Les versions instrumentales, le dub et les DJs sont les nouveaux visages du reggae. Les artistes solo, nouveaux venus ou héros de l’époque du ska aillant évolué hors de leurs formations d’origine, sont nombreux à sortir d’excellents albums. Le reggae s’est imposé en Europe, en Angleterre en particulier. Ce n’est qu’au début des années 1980 que la reconnaissance mondiale va suivre. Juste avant cela, les années 77, 78, 79 sont propices aux plus incroyables séries de disques de la part de groupes à la maîtrise et à la vision impressionnantes. Souvent amenés par des auteurs et chanteurs charismatiques, les meilleurs trios sont ceux qui embrassent la ‘culture’ locale, presque une trinité – le Rastafarisme, l’appel à la paix politique et à la renaissance sociale, l’environnement et le mode de vie à travers la culture du chanvre (cannabis) et sa consommation.

Le Rastafarisme est une déclaration d’appartenance par laquelle vient la liberté. Pour être libre, il faut avoir un héritage à défendre, des valeurs communes qui transcendent les réalités économiques, l’égoïsme, l’isolement, les difficultés quotidiennes. La star internationale Alpha Blondy reconnaît un jour : « j’ai choisi le reggae parce que les Jamaïcains sont plus africains que les noirs Américains », évoquant le lien privilégié qui réunit la petite île et le cœur du grand continent – le Ghana, l’Ethiopie. Le peuple de Jah (Dieu) est pourtant sans frontières. Son utopie est de créer un grand mouvement fasse progresser tout un peuple comme un seul homme, et la musique entraînante, dansante, excitante sert à démontrer que la révolution vient du cœur autant que de l’esprit. Le reggae est une musique du cœur ; c’est une musique parfois amusante, pleine d’humour, mais surtout de tendresse et de mélancolie. Quand reverrai-je cette terre que mes ancêtres ont laissée derrière moi ? Quand verrai-je mes désirs de révolution se propager dans les cours des maisons du ghetto de Kingston, Trench Town, et jusque sur la place publique ? Le reggae tente de réconcilier les conflits et de passer outre les guerres froides ; le symbole le plus fort, c’est lorsque Bob Marley réunit deux opposants politiques lors d’un grand concert pour la paix (avant de subir une tentative d’assassinat). C’est aussi Peter Tosh avec Equal Rights en 1977. Rien à faire, l’île est scindée en deux, en partie à cause de l’influence américaine écrasante.

L’année précédente, le même a déjà secoué avec Legalize It, touchant à un problème très sensible : l’herbe. C’est d’épanouissement et d’espace vital qu’il est question. Pour en rester au pur pragmatisme, la fumette rend plus supportable les barreaux de la pauvreté. Poser dans un champ de chanvre en train de fumer demande un peu de courage, quand être pris en possession de joint peut condamner à 18 mois de prison. Culture fait la même chose avec International Herb (1979), mais ils sont trois sur la pochette. U Roy émerge d’un nuage de fumée sur celle de Dread i a Babylon (1975), l’un de ses chefs-d’œuvre. La culture et la consommation de la plante est une affaire de territoire ; et l’on sait que partout où l’on revendique du territoire pour en faire quelque chose culturel il y a toujours quelqu’un pour le convoiter à des fins moins ‘culturelles’.

Culture

Juste à gauche du fameux visuel de pochette sur lequel Joseph Hill, Albert Walker et Roy Dayes sont en pleine séance de fumette devant un buisson touffu de chanvre, une série de drapeaux : le Japon, les États-Unis, l’Angleterre, la Chine ou le Brésil. En 1979, le reggae est l’un des genres musicaux les plus influents au monde, inspirant des stars internationales. Pourtant, des formations comme Culture (d’abord baptisés The African Disciples) rappellent que ce n’est pas un genre musical générique hérité d’un seul moule, mais une musique étroitement liée à l’identité du groupe qui l’enregistre.

Chacun cultivait sa singularité, spirituelle, politique, musicale. Ceux qui réussissaient le mieux étaient les plus persévérants et solides, souvent amenés par un leader téméraire. L’auteur et chanteur charismatique de Culture, Joseph Hill en faisait partie. Sa voix puissante est légèrement voilée est un élément clef de Culture, soutenue parmi les harmonies de ses coéquipiers Roy Dayes et Albert Walker par l’invention de gimmicks mélodiques puissants et cuivrés, et des rythmiques assez rapides et versatiles. Joseph Hill n’a abandonné sa carrière qu’en 2006 ; en plein concert, il s’écroule sur scène et meurt.

Après Bob Marley, le mieux qui puisse vous arriver dans votre découverte du roots reggae, est d’ouvrir le boitier jaune vif de Two Sevens Clash (1977), avec la photo d’un trio vocal à contre-jour sur la pochette. A l’intérieur, le CD arbore fièrement le label de Joe Gibbs, apparemment imprimé directement depuis un vieux 45 tours. Joe Gibbs est un autre producteur de légende. Comme les meilleurs artistes de l’ère roots, son influence était due à sa persévérance ; il produisit des séries de singles et d’albums redoutables.

Two Sevens Clash emprunte son nom à une prophétie qui prévoit l’apocalypse lorsque les chiffres 7 se rencontreront, le 7 juillet 1977. Le reggae n’était jamais plus puissant qu’en empruntant aux prophéties, la chanson-titre s’exécutant en rappelant celles de Marcus Garvey. Pour les véritables croyants, la fin du monde n’apporte que la délivrance et la promesse de rejoindre le sein du royaume de Jah. L’album eut un tel succès qu’à la fameuse date, nombreux furent ceux qui restèrent enfermés chez eux.

Two Sevens Clash est un superbe mélange de styles et de sons. Les interjections, parfois électroniques, les guitares très présentes soulignent l’intensité fervente de Joseph Hill. Hormis le morceau-titre, les point forts sont See Them a Come, Natty Dread Take Over ou Get Ready To Ride the Lion To Zion.

Culture se maintint en forme avec Harder Than The Rest (1978) , Cumbolo (1978) et International Herb (1979). C’est la meilleure période de leur carrière. Ces albums ont été réédités et sont faciles à trouver.

dimanche 29 janvier 2012

Stabat Akish - Nebulos (2012)


Parution : janvier 2012
Autoproduit
Genre : Instrumental, Progressif, Jazz
A écouter : Troïde, Le Chiffre, Un Peuplier un Peu Plié

°
Qualités : Varié, original

Sur le très beau site internet de Stabat Akish, une phrase de Frank Zappa donne le ton. « Quand quelqu’un compose de la musique, ce qu’il ou qu’elle écrit sur un bout de papier est à peu près l’équivalent d’une recette de cuisine, si l’on considère qu’une recette n’est pas le plat, juste un ensemble d’instructions pour la confection du plat ». Maxime Delporte, le compositeur principal et contrebassiste de ce sextet Toulousain étonnant, était l’invité de l’émission de radio Vraiment Autre Chose (sur Radio Radio, 106.8) aussi accompagné de Marc Maffiolo, saxophoniste. Delporte y reconnaît n’être venu à Zappa que dans un second temps. Il préfère se rappeler au bon souvenir du Court of the Crimson King (1969), un disque emblématique de la musique progressive des seventies, celle d’un groupe, King Crimson, spectaculaire. Zappa, Maxime raconte l’apprécier pour son œuvre, son histoire, sa discipline avant tout. Les comparaisons de la musique de Stabat Akish à l’iconoclaste américain aux multiples talents sont pertinentes pour l’essentiel ; il s’agit dans les deux cas d’une partition très écrite. La musique de Stabat Akish est préfigurée dans le détail.

La configuration du groupe est étonnante ; Guillaume Amiel joue du vibraphone et du marimba d’un côté, Rémi Leclerc du Fender Rhodes, Clavinet et clavier analogique, de l’autre. Les colorations de clavier et de marimba sont l’un des meilleurs signes distinctifs du groupe, auxquels se rajoutent une batterie qui ne vient pas du forcément du jazz mais davantage de l’afrobeat. Marc Maffiolo assure donc quant à lui la partition de saxophone ténor et basse (un instrument plutôt rare), tandis que son complice Ferdinand Doumerc officie au baryton, ténor, alto, ainsi qu’à la flute traversière et, on a pu en témoigner lors du concert de lancement de Nebulos, à d’autres instruments moins recommandables. Ces deux-là ont des choses à se dire, et forment au cœur de Stabat Akish un duo puissant, divertissant et versatile, dont les phrases musicales sont moins retenues en concert que sur disque. Là, l’improvisation brise le carcan, les morceaux changent de format et bénéficient d’arrangements originaux. En concert, Marc est aussi le chef d'orchestre d'un amusant sound-painting ; il montre en la matière un imaginaire foisonnant. La pratique, amusante, qui consiste à dicter aux musiciens, en temps réel, une partition espiègle, est bien dans l’esprit du groupe. Paraît t-il que la couleur d’un sound-painting dépend de ce que les musiciens ont mangé auparavant. On revient donc à la cuisine !

En concert, la musique de Stabat Akish est didactique, elle a un côté presque enfantin ; ainsi, Boletus Edulis est introduit comme une cueillette de champignons, et la part belle est faite aux utilisations amusantes des instruments. Le disque est plus mystérieux ; il est comme d’observer le ballet d’une petite clef enchantée qui ouvrirait les portes de mondes miniatures, qui nous ferait visiter la mécanique des horloges, entrer dans les troncs résonnants des arbres et descendre des volées d’escaliers secrets. Le groupe mêle plusieurs dimensions, graves, burlesques, avec une verve sautillante, particulière. La suite Sprouts (« germes » en français), profite de l’intervention de la comédienne Sarah Roussel, narratrice impromptue qui dérive énigmatiquement. On la retrouve sur Troïde, la pièce centrale de l’album, qui culmine dans cette assertion « je n’ai même pas réussi à cultiver ma salle de bains ». C’est quand même bien d’écouter des disques en français pour entendre de telles phrases.

Le vinyle, support de prédilection de ce nouveau disque, ne distingue pas les différents mouvements de Sprouts, et les morceaux se fondent les uns aux autres comme les scènes du film La Clepsydre (1973), chef d’oeuvre du polonais Wojciech Has. La version téléchargeable (via un bon glissé dans la pochette du disque vinyle) permet d’y voir plus clair : la quatrième partie isolée de la suite Sprouts, par exemple, est un moment assez approfondi qui voit le groupe s’enfoncer dans la mélancolie.

Leur ressort, leur capacité à susciter les contrastes est très agréable pour l’auditeur. La fameuse Vache-Kiwi du premier album correspond ici à Fast Fate, un morceau de type dessin animé ; La Serrure est un autre morceau amusant, à la fois tendre et plein de suspense. Finalement, le mystère est résolu à la fin de l’album, avec Le Chiffre ; un hommage à Lalo Shiffrin, compositeur de charmantes musiques de films dont l’influence s’impose, rétrospectivement, avec évidence à la musique de Stabat Akish. La pochette de l’album, dessinée par Maxime, symbolise un groupe soudé, en osmose, et renvoie à ce que Stabat Akish dégage de plus enfantin. L’éléphant est aussi un peu à l’image de la musique du disque, que l’on peut entendre barrir à l’occasion.

IL ne me reste plus qu’à remercier Stabat Akish pour leur belle prestation du 21 janvier au Mandala, à l’occasion de la sortie de Nebulos. Le disque, autoproduit, est disponible, en vynile seulement, au magasin Made in Jazz à Toulouse, et sur le site internet du magasin.

http://stabatakish.com/












mardi 6 décembre 2011

R Stevie Moore - Advanced (2011)

Parution : juillet 2011
Label : 2000 Records
Genre : Pop alternative, Rock alternatif,
A écouter : Pop Music, Theorem, You Don’t Have to Worry About my Love, Carmen is Coming

°°°
Qualités : Doux-amer, sensible, psychédélique, varié, culte

Depuis les années 80, chaque nouveau disque de R Stevie Moore, père de l’enregistrement artisanal de morceaux rock et pop dont le CV musical remonte aux années 60, recycle ses principes de composition et ses thèmes de prédilection, à la recherche d’une quintessence qu’il atteint, grâce à son talent, presque systématiquement, mais parfois sans concision. A ce titre déjà, Advanced, qui ne présente « que » quatorze morceaux, est particulièrement réussi.

Financé par le recueil de fonds à l’américaine de Kickstarter, publié par le label toulousain 2000 records en France, ce disque s’inscrit, contrairement à d’autres productions récentes, dans la grande tradition du musicien. C'est l’occasion de jeter un œil sur ses dernières années de carrière. Moore confère un contrôle de qualité strict à des albums comme Consciencious Objector (2004), Far Out (2004) ou Me Too (2008), une chose remarquable quand on sait que sa productivité le place à la tête de plus de 400 enregistrements (parmi lesquels il convient de séparer les albums conçus et revendiqués comme tels des collections de chansons variées). On peut aussi apprécier le fait que, malgré les collaborations – celles avec le londonien Yukio Yung alias Terry Burrows par exemple -, les disques de Moore n’ont pas perdu une once de personnalité en trente ans, au contraire. Si quelqu’un comme Yung a un appétit apparemment insatiable pour les projets papillonnants, Moore ne cesse de développer son propre répertoire avec une voracité et une passion à peine amoindries par les années, ce à quoi il faut ajouter les tournées incessantes. Plus le temps passe, et plus il sait injecter dans un disque juste ce qu’il faut de dérision, de refrains pop, de langueur amoureuse et de signatures rythmiques originales, avec une énergie et une sincérité constantes.

Advanced est parfaitement équilibré, le fruit du travail d’un concepteur d’albums, d’un artisan chevronné du disque comme entité de création. Quand il prépare un album, Moore est toujours dans une dynamique de création psychédélique joviale. Il sait ce qu’il veut y insuffler, non seulement dans la forme, crossover – deux chansons qui volent à McCartney ce qu’il n’a jamais fait, du rock n’roll, un couple d’inventions sidérantes, des sonorités dépoussiérées et des errements instrumentaux aussi lumineux qu’emprunts d’humilité – mais aussi sur le fond, du point de vue des sentiments exprimés. Et peut importe qu’il s’agisse de compositions vieilles d’il y a quarante ans ou de nouvelles compositions. Elles sont toutes, grâce à l’habileté de Moore, placées sur un pied d’égalité.

Malgré les habitudes, Advanced n’est presque jamais prévisible. Theorem nous séduit par sa liberté psychédélique, la fraîcheur de ses voix enchevêtrées doucement saisies par des instruments à cordes. Plus loin, Carmen is Coming ressuscite la passion de Moore pour les riffs efficaces. Pop Music est une chansons ressuscitée, l’un de ces nuggets pop pourtant complexes, ne serait-ce que du point de vue rythmique. You Don’t Have to Worry About My Love et Love is the Way to My Heart sont là pour la candeur toujours renouvelée. Kix Tartar Sauce est un titre instrumental attachant, aux territoires harmoniques familiers. Advanced n’est constitué que de réussites, le secret pour cela étant que la qualité des structures rencontre toujours la qualité de textes toujours baignés de gravité même lorsqu’il se font les plus légers.
http://2000records.com/
http://rsteviemoore.bandcamp.com/album/advanced







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