“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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dimanche 26 novembre 2017

DO MAKE SAY THINK - Persistent Stubborn Illusions (2017)




OO
heureux, onirique, puissant
Post rock, instrumental


Après avoir provoqué plutôt notre intellect, un certain thème traverse Stubborn Persistent Illusions, pour revenir à la fin de Return, Return Again et nous émouvoir. C'est à ce moment qu'on sait qu'il s'agit d'un vrai album instrumental, un de ceux qui savent nous égarer un peu pour mieux nous éblouir au bout du compte. Dans ces dernières secondes, on suspecte un orchestre, c'est à dire quelques effectifs supplémentaires par rapport à la formation habituelle de huit musiciens. Do Make Say Think est un collectif instrumental formé en 1995, et c'est seulement leur quatrième album. Voilà un premier indice qui indique à quel renouvellement, à quelle évolution ils se vouent entre chacun de leurs disques, et combien il reste dans Stubborn Persistent Illusions les seuls mouvements nécessaires, tandis que tout prolongation superflue a été gommée. Il en ressort que cet album d'une heure est articulé, et centré sur ses dynamiques chatoyantes comme un reflet dans l'eau pure. La production est d'une netteté étincelante.

Ce n'est pas ce qu'on remarque en premier, mais c'est la qualité de l'album qui perdure le mieux : son optimisme. Dans une ère où même Björk fait du post-Björk, de l'enchantement et de la connexion-entre-les-âmes en veux-tu en voilà, Stubborn Persistent Illusions vous invite à son tour à fermer les yeux pour ressentir l'utopie sereine. Il expose de mieux en mieux sa luminosité.

La détermination avec laquelle il avance peut être source d’appréhension au départ. Mais en quelques minutes, on saisit les immenses dynamiques se mouvant sous le jeu frénétique des musiciens. Et bientôt on ressent la portée que couvre le groupe, en termes de structures et d’amplitude sonore. Le son de votre artiste favori est souvent compressé à l'extrême pour être écouté sur votre portable. Ici, la comparaison avec le jazz, mais aussi la musique classique, est pertinente, vu que tout l'album est construit en quatre dimensions, où chaque composition en relaie une autre, en est l'expansion, à l'image du lien unissant les explosives Bound et And Boundless. Cette dimension supplémentaire signifie aussi que le groupe semble définir la musique pendant qu'il la joue. Et ainsi, quand des motifs émergent, des figures mélodiques se répètent, c'est merveilleusement gratifiant, parce qu'on croit en faire la découverte au fond de soi, à l'insu des musiciens eux-mêmes.

Il n'y a pas de main-mise, mais une forme de balance, d'équilibre fascinant pour l'oreille. C'est une musique qui en appelle à notre intelligence émotionnelle, prononce un remerciement absolu, exalte une joie nous étant aussi adressée, nous qui avons le mérite d'être présents, sensibles ou non. À la fin, c'est nous qui décidons ce que nous faisons de l'album.

C'est la légèreté d'un ensemble pourtant complexe, que l'on pourrait qualifier, à l'entendre, de meilleur que l'air. Un avis de tempête se déclare avec War on Torpor. Au cœur des plaines glacées, une histoire mêlant l'homme et la nature va nous être contée. Il y a dans le cœur des Canadiens la présence de la nature, et cela résulte d'un travail plus raffiné, plus sophistiqué, comme c'est le cas dans la précision des instruments conviés dans ce premier morceau en forme de grand réveil. Trois guitares carillonnent, formant des motifs qui s'entremêlent tandis que es autres instruments sont là pour introduire une sensation de liberté qui va s'étayer avec la suite. C'est une musique véloce, qui nous échappe tandis que l'on veut la définir. Elle est partout autour de nous, enlève le silence et l'immobilité mais sans écraser, sans ravager. Elle est soutenue, les cordes et les vents, et même la basse, se déployant vers le haut, dans un ciel ouaté.

Horripilation, c'est 10 minutes d'osmose et d'abandon. Sigur Rós nous avaient aussi bien subjugués avec seulement de la musique et leur acuité visuelle, nous intimant à inventer une dramaturgie sans personnages, nous imposant une force vitale globale indissociable de notre besoin de respirer. Le clavier en glockenspiel évoque une valse de petites fées, une musique russe, sur laquelle les violons et la saxophone baryton viennent ajouter leurs austères dynamiques, pour évoquer une épopée scandinave à la Peer Gynt. Les instruments vont et viennent à volonté, la batterie prenant soudain les devants pour donner une tournure plus rock au morceau. Des chants de baleine retranscrits à la six cordes se noient dans un nouveau tournoiement, avec une inventivité qui empêche de crier à la poésie surannée. Au fil du morceau, les instruments à vent se révèlent de plus en plus comme l'un des atouts majeurs du groupe. Ce vent, ils l'utilisent comme propos de leur musique, force expressive. Ils sont capables d'une décontraction introspective sur Her Eyes On The Horizon, indiquant le lieu le plus éloigné où le groupe s'est aventuré jusqu'à présent, sans perdre leur force d'évocation tétanisante.

Ils défissent une réalité en dehors des rapports humains, qui, mise en concurrence avec celle du music business, lui survivra, si les utopies devaient se concrétiser. En attendant, les décisions d'école empêchent beaucoup d'artistes d’atteindre une telle libération d'esprit.

dimanche 27 août 2017

SAVANAH - The Healer (2017)




O
puissant, hypnotique
Stoner rock, doom

Un album où narration et teneur musicale forment une osmose réparatrice, une libération graduelle. Parmi les signes distinctifs de ce jeune groupe, dont c'est le deuxième album : ils sont autrichiens. Ils jouent du rock stoner, ou ce type de metal aride, psychédélique, répétitif, traversé d'explorations le pied sur la pédale fuzz, dont le titre renvoie à une qualité de la musique autant que de la trame narrative, indissociables. The Healer est très patiemment conçu, tout en restant facile à cerner. Après Mind et la chanson titre, qui reprennent une recette dense de metal issu des années 90, l'instrumental Pillars of Creation marque un nouveau départ au cœur de l'album, avec un son plus minimaliste et progressif. Lorsqu'on finit par admettre que cette construction est aussi valable que les deux précédentes, déboule Black Widow, où des intonations doom viennent ajouter une profondeur plus ésotérique à The Healer. De nombreuses transformations dans les guitares, dans les vibrations dégagées par la chanson montre un groupe dévoyant les apparences et surpassant les attentes dans un genre assez stéréotypé. Panoramic View of Stormy Weather propose enfin le vrai moment d'affranchissement au jeu, une évasion pour laisser un goût de revenez-y.


The Healer laisse cette impression d'un groupe capable de manœuvrer ses influences pour produire une expérience comme une tempête au cœur d'un sommeil paradoxal. On en ressort peut être guéri, c'est à dire avec des idées fraîches, avec cette envie d'assujettir la réalité pour la rendre plus conforme à la vision étique puisée au fond de la musique de l'album. The Healer est une inspiration à vivre encore un peu plus lucidement, plus attentif à ce qui de notre nature peut émouvoir et nous plonger au cœur de nous mêmes.

dimanche 22 janvier 2017

NEED - Hegaiamas - A Song For Freedom (2017)



OO
lourd, soigné, puissant
metal progressif, doom
Le fait qu'il s'agit d'un groupe grec n'entre pas tout de suite en ligne de mire à l'écoute d'Hegaiamas : a song for Freedom. Le titre lui-même ressemble plus à un néologisme typique du métal progressif, genre prompt à encapsuler dans de tels mots de fabuleux concepts, comme ici la liberté. Leur précédent album, Orvam: A Song for Home, les avait amenés à tourner en Europe et aux États-Unis, avec Symphony X et Candlemass. En comparaison, le nouveau venu est bien plus optimiste, même s'il part d'un constat anxiogène.

Ce qu'on apprécie d'entrée de jeu, c'est l'extraordinaire travail abattu non du point de vue musical – cela viendra juste après – mais pour que les chansons soient extrêmement claires, articulées avec une précision redoutable par Jon V., qui a d'ailleurs une voix parfaite pour occuper le créneau à priori peu envié entre In Flames et Dream Theater. Hegaiamas est l'exemple de comment le message d'un groupe et la façon de le délivrer différencie un disque sans grand intérêt d'un album remarquable. Il ne suffit pas d'être intense, de susciter de l'émotion ou de savoir jouer à la perfection : il faut aussi que les chansons entrent en résonance avec l'époque.

La clarté du chant et du message n'empêche pas une certaine complexité d'entrer en compte. On comprend qu'il s'agit de décrier l'être humain capable de laisser des centaines de migrants à leur perte, ce n'est jamais très explicite mais plutôt exprimé comme une situation étant le produit de paradoxes. « We've been trying to live in peace/all beyond this loom horizon » chante Jon V. avec exaltation sur Rememory. La présence d'une chanteuse sur plusieurs morceaux est bien valorisée.

La colère et le désespoir sont limpides. A un message par ailleurs assez complexe est associée une musique parfaitement produite, où chaque tournant de chaque chanson, et ils sont nombreux quand la durée habituelle dépasse les six minutes, est parfaitement intégré et lisible après deux ou trois écoutes. C'est alors que l'on peu vraiment se fier à l'émotion que dégagent les phrases et les mots utilisés par Jon V. comme des détonateurs sous-marins. Puis, à un certain point, cette colère rentrée devient un chant transcendant de toute puissance et de paix qui n'est pas sans rappeler les meilleurs moments de Devin Townsend, par exemple au moment de Terria (2003). C'est une influence pourvoyeuse du metal progressif le plus contemporain, que Need a su réutiliser pour parvenir à leurs fins : produire une œuvre qui les accompagne vers un état de conscience supérieur, et combattre avec des sentiments positifs la culpabilité face à une situation dont ils ne sont que des rouages : forcés de regarder des enfant, des femmes et des hommes se noyer en mer.

En définitive, la volonté de Need de trouver leur propre voie en marge d'une société qui les piège en les obligeant à devenir complices de ses crimes, cette propension à partir à l'aventure à l'intérieur de leur propres sentiments comme s'ils exploraient la carte de l'univers, à s'insurger en laissant leur imagination jouer une partition sauvage, est très représentative du genre de metal progressif. Ils recherchent une échappatoire, ils se prennent à rêver de réalités parallèles, à portée de leur volonté artistique. S'ils ne peuvent effectivement se détacher de leur réalité quotidienne, ils y ont cru et cela se ressent sur cet album. Le concept de liberté est aussi sérieux que fragile, mais grâce à sa technicité, Need fait rapidement oublier l'ampleur de la tâche qu'il s'est fixée et nous en donne plus qu'on aurait pu l'espérer.

Alltribe augmente encore la technicité de Rememory, tandis que Terianthrope et Riverthane parviennent encore à dégager des mélodies gracieuses de leur lourdeur asphyxiante. Des chants de baleines ouvrent Tilikum qui incorpore une touche de doom metal et pousse la prise de conscience à son niveau ultime avant la section finale. La nature humaine est questionnée, notre dépendance les uns aux autres, et comment retourner à son avantage les forces qui nous oppressent. Le solo de guitare et le chant féminin renvoient à Devin Townsend et à sa complicité avec Anneke Van Giersbergen. A quarante minutes du début, ils délivrent alors leur pièce la plus massive, et à ce point de l'album, c'est comme si nous étions en pleine inception ; se rendant confusément aux impressions des chansons passées, comme à autant de strates de rêves, avant d’attaquer le plus révélateur et périlleux d'entre eux. 

https://needband.bandcamp.com/

jeudi 12 janvier 2017

{archive} ESSRA MOHAWK - Primordial Lovers MM (1970 - 1974)





OOO
intemporel puissant, lyrique
Rock, songwriter, soul

Le sort d'un album est lié à sa disponibilité dans le commerce. Tant qu'aucune maison de disques ne fait l'effort de le rappeler au souvenir d'une nouvelle génération d'auditeurs, l'œuvre et le message ne retrouvent pas leur public. Essra Mohawk a insisté sur le fait qu'elle avait avant tout un message crucial, et c'est ce qui lui a donné la témérité d'enregistrer, en s'entourant de musiciens capables d'épouser favorablement son style vocal libre et obsédant. Primordial Lovers MM rassemble Primordial Lovers, sa déclaration d'intention, son hymne au pouvoir libérateur de la nature et de l'émotion, et son album éponyme. Sur l'un elle ouvrait une voie, sur l'autre elle semblait émuler Leon Russel et une génération douée de songwriters. Jamais elle ne reproduira la quête menée à bien sur Primordial Lovers.
Elle aurait aimé une pochette plus lumineuse, avec des corps entremêlés courant sur le recto et le verso, sur-imprimés du soleil et de la terre. « L'horizon aurait été fait de la ligne de rencontre des corps ». Pour le reste, son message consistait à montrer une vérité absolue, sensuelle et entière. A incarner cette personne entière, capable de nous toucher tous, d'enter en relation avec chacun dans ce qu'il a de plus profond. « I am a woman/And i got to tell the truth » chante-elle dans Song to an Unborn Soul, avec une emphase à couper le souffle. Cela peut paraître banal, mais elle donne au rivage de la vérité une nouvelle dimension mouvante et charnelle. Très peu d'artistes privilégieront avec autant de liberté et de fougue leur message. Comme Laura Nyro, Essra Mohawk ne prenait rien plus au sérieux que son art. Elle voulait toucher les limites du sentiment humain, avec cette capacité à basculer dans la vulnérabilité et à se montrer péremptoire à la fois. « All life is two lovers/Spinning, spinning towards each other/Reaching, reaching to be one/Just like two primordial lovers/Once created our sun. » Sur Primordial Lovers, en comparaison avec son disque suivant de 1974, elle n'articule pas toujours suffisamment pour que l'on saisisse exactement ce qu'elle chante. Comme s'il s'agissait avant tout d'un flot de musique. Primordial Lovers se veut universel, voit Mohawk traverser de multiples phases, à la fois provocante, noble et mystique, comme si elle ne changeait pas seulement de voix, mais de corps. C'est une musique épidermique, qui fait frissonner.

Le premier chef d’œuvre de l'album arrive avec I Have Been Here Before. Le vibraphone et des cuivres rodent avant de s'élever, sur les mots « Now i'm here with you. ». Mohawk utilise le scat des chanteurs de jazz, et montre comment elle privilégie l'énergie live et la spontanéité, avant de retomber dans un chant mystérieux, dans un nouveau basculement. On comprendra ce qu'on pourra. I Have Been Here Before crée l'un de ces moments que seule une performance de concert peut habituellement ménager, un moment unique dans l'esprit de l'auditeur. En conséquence, on se fera attentif, lors des écoutes suivantes, pour tirer de ce moment décisif de nouvelles raisons de considérer Primordial Lovers dans toute sa radieuse originalité.

Une trentaine de musiciens ont rendu cet album possible, s'adaptant selon l'esprit des chansons. On retrouve notamment le guitariste Lee Underwood, qui a joué sur plusieurs albums de Tim Buckley ; Dallas Taylor le batteur original de Crosby Still & Nash, et Doug Hastings. Des connaissances du producteur Frazier Mohawk, le mari d'Essra Mohawk. Leur entente et leur confiance communes ont ouvert des possibilités musicales inédites, que ce soit soit dans le jazz puissant qui sert de moelle ou dans la façon d'Esrra Mohawk d'agir comme si elle s'épanouissait en direct sur l'album. L'une de ses techniques préférées est ce qu'elle appelle le 'vocal collage', pour rendre plus dense encore une œuvre déjà très développée. Le résultat est bouleversant sur le pont de I'll Will Give It To You Anyway. 

Primordial Lovers n'est pas une œuvre isolée dans sa création, mais inspirante pour beaucoup d'artistes dès l'époque de sa conception. Ainsi, I Have Been here Before fascina David Crosby au point qu'il suppliait toujours Mohawk de jouer cette chanson plutôt qu'une autre lors de leurs rencontres, au point qu'elle finisse par influer sur le refrain de sa propre chanson Deja Vu. « Quand je l'ai entendue, c'était vraiment du 'déjà vu ' pour moi », se souvient Esrra Mohawk. Look Forward to the Dawn se déploie encore plus posément. Mohawk se dit inspirée pour le piano par Joni Mitchell, qui elle-même écrivit Woodstock en pensant à Mohawk. celle-ci avait raté le festival à cause d'un problème d'organisation de son management. L'une des raisons, selon elle, pour que ses albums continuent d'être si secrets aujourd’hui. Thunder in The Morning déploie encore une énergie communicative que l'on a envie de reproduire, de partager, de faire connaître, et deviendra l'une des favorites des admirateurs de Mohawk. Sa voix est celle de la plaidoirie, dans le sens de louange. Son attitude envers les éléments ne passe jamais la ligne de la supplication ; dans son abandon le plus sincère, c'est encore la force impérieuse qui garde le dessus. Une grâce irradie des guitares et des cuivres sur It's Up To me, avant de terminer avec une chanson soul, presque gospel où l'on s'entendrait à ce que Mohawk se décide à recréer Dieu pour parachever son expérience naturelle.

Sur l'album éponyme qui suivra, elle affirme encore son message. Accrocheur et entêtant, il est la meilleure façon d'écouter Essra Mohawk si vous préférez l'immédiateté à la recherche. Mais si vous voulez ressentir une émotion étrange et inédite, Primordial Lovers reste la clef qu'il suffit de tourner pour faire échapper l'art d'Esrra Mohawk à son bannissement perpétuel.

01. I Am the Breeze
02. Spiral
03. I'll Give it to You Anyway
04. I Have Been Here Before
05. Looking Forward to the Dawn
06. Thunder in the Morning
07. Lion On the Wing
08. It's Up to Me
09. It's Been a Beautiful Day

mercredi 28 septembre 2016

KOKOMO - Monochrome Love Noise (2016)





O
sombre, contemplatif, puissant
post rock

Voilà un album qui mérite d'être apprécié, même s'il est devenu difficile, depuis quelques années, d'impressionner dans le genre post rock, qui a rencontré des sommets avec Sigur Ros, pour ma part. C'est un disque bien conçu, avec des morceaux dynamiques, autour de sept minutes pour les mieux développés. C'est quintet allemand enregistrant son quatrième album, sans chant mais pas sans quelques voix qui participe de l'ambiance contemplative. Ainsi, ils n'ont pas peur d'affronter ce genre post rock pour lui insuffler un peu de vie, ou de non-vie, puisqu'il est quasiment question de zombies (I am Bill Murray n'est-il pas une référence à Zombieland?). La peur est un thèmes universel qui permet au groupe de considérer leur musique avec honneur, comme s'ils faisaient face à leur destin. Ils voient là l'occasion de produire une œuvre énigmatique et pleine d'une appréhension sourde, avec en fil conducteur une affaire de survie globale. L'être humain et son environnement progressent dans une harmonie fragile, en recul constant, que représentent ces quelques fleurs. Judith Hess est invitée à chanter "Wake up, hold up" sur le premier morceau, Pills & Pillows, tandis que l'avant dernier, hurlé, trahit l'érosion de l'optimisme, le passage de la lumière à l'ombre :" I push you down, I watch you die »... Kokomo sonne comme un groupe se composant et se découvrant à chaque étape de nouvelles ressources dans les deux extrémités du spectre de la vie.

On parle souvent de musique cinématique pour le post-rock, mais cependant les ambiances ne sont pas totalement visuelles : il reste à la fin de l'album des choses qui n'ont pas été montrées et donc irrésolues, tandis que l’auditeur s'est laissé gagner par la puissante enveloppante des guitares, de la basse ronflante, de cuivres parcimonieux (trompette trombone...) et d'une batterie qui maintient effectivement cette expérience dans le domaine de la musique - intense, changeante à défaut d'être vraiment surprenante, et qui parfois - notamment sur I'm Not Dead – dépasse nos espoirs. C'est dans les contrastes que ce disque s'affirme, lentement, quand sa simplicité apparente, à nos oreilles habituées, devient de la franchise, et la progression de chaque morceau se fait plus définitive. Ainsi, c'est une autre définition du rock instrumental que Kokomo apporte sans litanies ni fioritures.

https://kokomoband.bandcamp.com/album/monochrome-noise-love

mercredi 30 septembre 2015

PATTY GRIFFIN - Servant of Love (2015)









OO
Doux-amer, sombre, puissant
Folk-rock


C’est au bras de fer que se joue cet album. La voix de la chanteuse, qu‘on a comparée à Ricky Lee Jones ou Nina Simone, s’élève en crescendo sur une trame au piano (la chanson titre), avec un cornet pour le douloureux versant jazz. Trouve son rythme sur un blues/rockabilly où chaque secodne semble payée (Gunpowder, There i’snt One Way). L’émotion est vécue comme une souffrance. Good and Gone ancre l’album plus profond dans ce monde alternatif ensorceleur, comme une fuite à la réalité insupportable pour laquelle Griffin paye un prix. Le kalimba de Ralph White, et la guitare insistante créent un mantra qui souligne les paroles impitoyables. Sa voix se fait blues sur Hurt a Little While. Il s’agit d’afficher dans les premières minutes la couleur. Des chansons d’amour décharné, qui réclame, en regrets, en besoin, en prière, en repentance. « One of these days, i’m gonna laugh again, one of these days i’m gonna smile ». Chaque parole semble extraite come de la poudre d’un chien de fusil.


Cet album sans refrains, sans concession, tient la distance en s’enfonçant, comme au cinéma, dans des séquences, puis dans des plans, statiques et tétanisants. Les ragas et le kalimba évoquent une expérience transcendantale. Ce n’est pas de désespoir qu’il s’agit, mais de choix faits dans une force ombrageuse et une clairvoyance déchirante – puis avec une certaine classe, quand on parvient dans la dernière partie de l’album (Noble Ground). On est dans l’attente d’une lumière, de Rider of Days ou Made of the Sun par exemple, avec cette imagine rétinienne du soleil se frayant un chemin vers Griffin, alors qu’avant, c’était les amants qui allaient le trouver. Seule la nostalgie de l’être aimé semble persister. Quelque chose de nouveau peut-il vraiment se développer à l‘ombre des souvenirs de chansons et de rires ? L’envoûtement est t-il la bonne façon de parvenir à un changement ? On y replonge avec Everything is Changed. On ne souhaite à aucune artiste plus jeune d’emprunter la même voix funèbre que Patty Griffin. Elle décrit avec limpidité des endroits où personne ne passera, et en ressort plus forte. 

dimanche 23 août 2015

SPEEDY ORTIZ - Foil Deer (2015)




oo

puissant, audacieux
rock alternatif, grunge


Chez Speedy Ortiz, un refrain vertigineux évolue comme les expérimentations pop de Saint Vincent (Dot X, Swell Content…). Il y a quelque chose de novateur, d’arty, de New Yorkais dans cet album. 
Ils ont eau être du Massachussetts, ce serait la bande son de Mitchell Zukor descendant dans son Psycho Canoé les rues de la ville immergée suite à l’ouragan*. Dot X est une chanson sophistiquée, le rock à chausses trappes et jeux de mots de Pavement transformé par l’effet Sadie Dupuis, cette chanteuse relativement expérimentée dans un groupe dont c’est seulement le second disque. Elle sait très bien transformer un groupe apparemment porté sur les meilleures moutures des années 90 en rock de demain, combinant des paroles dignes de Sinead O’connor, et des riffs tortueux pour marquer son territoire. Positivement féministe, pour tous ces moments d’extase qui nous rappellent combien c’est mieux d’être la chanteuse d’un groupe de rock, sur le plan la confiance en soi, plutôt qu’autre chose. La cohésion de l’ensemble est remarquable, quand on parle d’un groupe qui dérive une partie de son esthétique de Wowee Zowee (1995). Serpentant, discordant, parfois lourd, et intimidant sur certains refrains, il reste toujours absolument maîtrisé, sans doute ce que les instruments d’u quatuor peuvent faire de plus précis en termes de marasme émotionnel. Les mots ressortent mieux que, selon Dupuis, chez ‘tous ces groupes utilisant de la réverb pour couvrir leur voix’. Dans l’ensemble, Sadie Dupuis se donne simplement les moyens de sa complexité pressentie dans le précédent et remarqué Major Arcana.


J’avais noté pour ce dernier :

Les paroles viennent de l'association de mots en désordre qui sonnent bien. Une confusion complaisante qui se reflète dans ce qu'elles racontent : ces relations d'université qui traînent comme sur un accord tacite, ces ex qui continuent de vous jeter des regards durs, à se raccrocher à des sentiments fugueurs, qui d'une phrase à l'autre suscite la détestation comme la complicité. Cette façon de prolonger l'âge des premières frustrations est la meilleure façon de ne pas le remplacer par une vie d'adulte moins ambigüe.



*dans le roman de Nathaniel Rich "Paris sur l'avenir" (27 août 2015).

lundi 20 juillet 2015

JOHNNY SANSONE - Lady on The Levee (2015)







OO

Pénétrant, puissant, nocturne
Blues rock, cajun

The Lord is Waiting, The Devil Too (2011) a relancé la carrière de cet ogre de la Nouvelle-Orléans. Il s'agissait juste des prémices de son nouvel engagement. 

Once it Gets Started était placé très haut dans le classement de Trip Tips l'an dernier, grâce à des chansons telles que In My Dreams, qui nous transportaient là bas et nous et y laissaient toujours traîner une part de nous. Son nouvel album, Lady on the Levee a été l'un des mieux vendus au Jazz Fest 2015, le grand festival Néo-Orléanais fort de 460 000 spectateurs.

Sansone semble de plus en plus visible dans son rôle de grand représentant du blues sudiste, avec des histoires dans ses chansons - Gertrude Property Line ou One of Us - qui le relient puissamment à l'âme de la Nouvelle Orléans. Avec son producteur Andy Osborne et l'excellent John Fohl à la guitare, ils obtiennent un son vaste, riche, habité, libre et incantatoire, avec un harmonica très présent et particulièrement déchirant - avec I'm Still Here comme point de non-retour. Ici, Sansone produit des moments irrésistiblement cajuns (Hey La La), ou mystiques comme un rassemblement d'indiens la nuit tombée (Tomato Vine), de grands moments de confrontation physique par K.O. (O.Z. Radio, et surtout Unnecessary Pain, gargantuesque). Tant de variété, de coeur, de chair sur cet album qu'on n'en revient pas complètement. Mention spéciale à Ivan Neville (The Meters), présent aux claviers.

vendredi 12 octobre 2012

Cold Specks - I Predict a Graceful Expulsion (2012)








Les premiers vers de The Mark, la chanson qui ouvre l’album de Cold Specks, se sont imprimés dans mon esprit. « He left his mark upon my skin/ I said, i lost my loose heart to the cold, cold, wind.”  Pour Al Spx, qui les chante avec sa voix la plus impressionnante, ce n'est pourtant rien que des mots,  inventés et laissés et pâture, tandis qu’elle s’est déjà dissociée de toutes les retombées émotionnelles que pourraient lui procurer pareils mots et pareilles chansons. Peu importe si, depuis qu’elle les a expulsés, puisqu’il s’agit bien de cela, elle a reformulé ces mots avec un talent, une intensité, une aura grandissants ; elle s’en moque. « Je ne pourrais pas davantage m’en moquer. » Ce qu’elle dit avec un petit rire, effronterie presque. Cette désertion semble désagréable jusqu'à ce qu’on se rende compte de la vérité de son jugement. Les chansons lui ont bel et bien échappé dès lors qu’elle les a enregistrées. Ce que son disque résout sobrement. Arrachant des fragments de libération, pour en faire poésie très personnelle, la chanteuse demeure extraordinairement focalisée. « J'ai toujours eu l'impression que les premiers albums étaient votre greatest-hits, et que le deuxième est plus difficile », lâche t-elle comme pour expliquer sa grande inspiration pendant les deux années à se découvrir en tant qu'artiste, entre 2010 et 2012, deux années qui ont donné lieu à l'album. Elle est déjà sincère en reconnaissant qu’il pouvait y avoir comme une forme de triomphe moins évident à partager que de la noirceur pure et simple. «  Je ne sais pas de quoi ça parle. La mort. Laisser filer. Grandir. »
“I Predict a Graceful Expulsion” est un premier album hors du commun pour de nombreuses raisons. Une écriture spontanée, qui fait passer des images poétiques pour de l'existentialisme précoce et des humeurs contradictoires : appréhension et abandon. 'You cut me Open/Just to see what's within” sur “Elephant Head”. Une musicalité unique et étonnamment aboutie. Une guitare minimaliste, mais au caractère affirmé, évoque Smog ou les premiers Cat Power, ceci enrichi d'une envie de gospel et de blues, avec des chœurs, du violoncelle, du piano, une percussion inventive. Des chansons troubles interprétées par une artiste en mutation, et dont les doutes, dans une période préparatoire qui a été  difficile pour elle, sont venus s'appuyer sur de nouvelles certitudes, et sur l'idée confortée de ce qu'elle souhaitait désormais partager. 
Elle n'est pas la chanteuse ténébreuse que ses textes ont pu façonner ; pour s'en défendre elle remarque que ce n'est pas Al Spx qui a écrit les chansons, que celle qui porte le pseudonyme ne fait que les interpréter, et qu'il faut attribuer leur origine à la fille qui porte le nom véritable, celle à qui on a montré, alors qu'elle n'avait pas d'autres perspectives, qu'en jouant tous les jours de la guitare, en chantant quotidiennement elle pourrait ensuite former un album. Elle seule s'est rendue compte à quel point elle en avait envie. “I want to be ! I want to be !” s'exclame t-elle sur “Winter Solstice”. “Holland”, la chanson par laquelle elle a été révélée, a dès le départ suggéré une envie de célébration autant que le pouvoir d'attraction qu'exerçait sur elle les fatalités de l'existence. S'y côtoient les mots “Nous sommes nombreux, nous sommes unis”, mais l'humeur de la chanson fera que sur le coup on ne retiendra que “ De cendres nous retournerons aux cendres.” 
Dans ces conditions, les auditeurs avaient le droit d'imaginer qu'Al Spx est une personne désespérée. C'est au contraire une jeune femme au rire facile, qui donne l'impression d'avoir joué un bon tour. Tout l'intérêt est que ce soit aussi difficile à croire à l'écoute de “Lay Me Down” ou “Blank Maps”. “Lay Me Down”, la première chanson a avoir été écrite pour l'album, loin en amont de son enregistrement en 2011 à Londres, ne concerne plus du tout Al Spx telle qu'elle est, assise en face de moi, une heure avant de jouer au Point Ephémère à Paris. D'ailleurs, dans le beau fascicule illustré qui accompagne le vinyle, elle a préféré détourer sa main au stylo plutôt que d'en reproduire les paroles teintées d'une évocation de suicide. Elle ne la chante plus en concert. “Blank Maps” , de l'autre côté, est faite de résidus. C'est ce qu'elle me dit avec sa franchise, que je découvre de plus en plus désarmante. “J'avais besoin d'une chanson de plus, et j'avais toutes ces petites idées, ainsi j'ai décidé que plutôt que de toutes tenter de les terminer, je les combinerais pour en faire une seule bonne chanson. ” 
“Blank Maps” est désormais accompagnée d'une vidéo tournée dans une Angleterre désincarnée, mystérieuse, sauvage. Le refrain de cette chanson, “I a goddam believer”, 'Je suis une foutue croyante' est un sommet de l'album. C'est en entendant une telle phrase que j'ai cru que connecter Al Spx avec un Texan illuminé du nom de Josh t. Pearson, sur lequel j'avais déjà écrit un article, serait  une bonne idée. Ces deux artistes partagent le même label, Mute Records, et elle connaissait ainsi naturellement Pearson, célébré, il y a un an de cela, pour son album torturé et purificateur, “Last of the Country Gentlemen”. De ses concerts, celui-ci, très pieux, disait qu'il sentait 'devoir les faire pour le salut de son public'. Il avait quasiment vu des épiphanies et des miracles se produire pendant ses performances, un nombre conséquent de gens lui dire que sa musique avait changé leur vie. J'ai raconté à Al Spx combien Pearson, qui au départ avait enregistré l'album pour se débarrasser des chansons (lui aussi), et croyait ne pas pouvoir les interpréter en concert, a finalement trouvé beaucoup de force et de plaisir à le partager en public. Je n'ai entrepris toute cette pérégrination que pour essayer d'observer le lien qui unissait la jeune chanteuse de Cold Specks à son message apparemment spirituel, mais elle a détourné mon idée en décrivant en quoi consistaient les concerts de son point de vue – que je reporte plus loin. L'évocation de thèmes bibliques agit comme si elle se connectait à de vieilles superstitions enfermées dans de vieilles chansons de l’Amérique gothique. Elle reconnaîtra une certaine ambiguïté capable d'égarer. “Je pense que j'ai écrit à propos de la foi, mais pas de foi dans le sens religieux. La foi en l'amour, la foi en vous-même. Pas un pouvoir supérieur. Mais par certains égards j'étais attirée par des phrases qui se référaient à ce pouvoir supérieur.” 
Un peu désappointé, j'ai tenté d'inventer une aura de mystère à notre discussion quant à la pochette de l'album. Pourquoi ce titre ? Expulsion n'est pas un mot que l'on rencontre souvent dans un titre de disque. “J'ai trouvé cette vieille photo d'un ami à moi, avec son père quand il était gosse, au bord de la mer, avec cette grande vague, et j'ai pensé que cette image allait bien avec le titre. Cette phrase, “I predict a graceful expulsion”, elle me hantait. Elle parle de larguer votre passé, vos liens à des personnes.” Dans la chanson “Elephant Head”, la phrase est répétée avec une générosité terrassante. Si la pochette révèle finalement une chose, c'est une manière de mettre en perspective les générations, un aspect trahi déjà par la volonté de Al Spx de s'émanciper, de 'grandir'. On s'émancipe toujours par rapport à une référence, à un passé, parfaitement représenté ici par cette grande photographie d'un paysage rural en noir et blanc, de type Dust Bowl, à l'intérieur de la pochette. Une image que la chanteuse a emprunté à ses parents. “Mes parents sont géniaux, j'ai beaucoup de respect pour eux. Ils étaient des réfugiés qui ont travaillé pour les salaires les plus dérisoires et ont élevé sept enfants. Nous nous voyons, c'est seulement que nous n'avons pas la même vision des choses.” Ils continuent de désaprouver sa carrière depuis qu'ils ont découvert par hasard qu'elle chantait, dans une émission à la télévision. C'est pour les protéger qu'elle a choisi d'adopter un pseudonyme. La photo avec le père de son ami est comme une mise en abîme, évoque un courage qui se désagrège pour être laissé à l'état d'illustration, et pour être remplacé par les nouvelles audaces des enfants de la génération suivante. 
“Il fallait que ça arrive”, lâche Al Spx pour expliquer la manière dont l'album s'est mis en place. Chaque étape de son ascension, depuis le succès de la chanson Holland jusqu'à sa tournée Européenne, laisse ce même leitmotiv comme une évidence. Aillant d'abord quelque difficultés à apprivoiser sa voix, elle chantera quelques semaines plus tard une fière version a cappella d'une chanson traditionnelle, “Old Stepstone”, dans l'émission Jools Holland. Elle avoue aussi l'apprentissage du groupe difficile. “J'ai mis beaucoup de temps à m'accoutumer à jouer en groupe. Je n'avais jamais joué avec un batteur avant, et ça me rendait folle au début. Je ne comprenais pas les structures des chansons et n'étais pas très bonne pour ce qui est de compter les temps.” Et cependant, elle finit par reconnaître ne pas vouloir se passer d'eux désormais. L'album terminé, les défis relevés un à un, il lui restait à se résoudre à le promouvoir, se heurtant trop souvent à des journalistes qu'elle juge paresseux, en particulier lorsqu'ils la comparent à Adele. Un comparaison choc en Angleterre mais aussi en France, où la jeune chanteuse soul-pop est numéro 1. C’est cependant plutôt à une fille comme Anna Calvi qu’Al Spx s’intéresse, car celle-ci est parvenue a protéger son intimité et son mystère malgré son succès. 
Ces deux chanteuses se partagent l'expérience de quelqu'un : le batteur Rob Ellis. Egalement arrangeur de renom, notamment connu pour son travail aux côté de PJ Harvey depuis les débuts de celle-ci. Adoubé 'conseiller spirituel' chez Cold Specks, il est un garant que le tournée démarrée au mois de septembre 2012. Car en effet, la dernière étape sur le chemin de la reconnaissance est de loin celle qu'Al Spx regrette le plus de devoir mener. Elle me le révélera avec un aplomb mémorable. « Je fais des concerts parce que c’est la seule façon de vendre des albums. Je déteste jouer live. Je ne le fais que parce que c’est le métier. J’aime enregistrer la musique, j’apprécie d’écrire les chansons et de les enregistrer, mais tu sais que quand vient le temps de la tournée tu les détestes déjà, elles te rendent malades, mais tu dois les jouer encore et encore. C’est seulement une performance, donner aux gens ce qu’ils veulent, mais je me moque des chansons, pour être honnête. Je me suis complètement retirée de ce qu’elles peuvent provoquer. »« J’essaie de ne pas regarder le public. Je ne cherche pas à communier avec lui. Je suis seulement là pour jouer une heure, sortir de scène, aller au lit et me rendre dans la ville suivante pour recommencer, puis dans la suivante pour recommencer encore. » « Ce qui me fait avancer ? Ca paye mes factures. » Son pseudonyme lui permet le stratagème d'un quasi dédoublement de personnalité : elle a créé ce personnage différent de celle qu'elle était quand elle a créé ces chansons, ce qui paradoxalement lui permet, comme avec un regard extérieur, d'en tirer l'émotion la plus libre possible. 
En concert, Rob Ellis s’efface derrière la chanteuse, que cinq autres musiciens accompagnent. La meilleure idée, sans doute : un saxophone ténor, dont les longues notes graves gonflent l’émotion contenue dans les mots sourds, le timbre cotonneux et puissant d’Al Spx. Difficile de ne pas y imaginer la résurrection d’un blues engagé s’échappant comme une traînée de cendres. Les arpèges mineurs sur la guitare de la chanteuse résonnent bien au delà de leur simplicité. Une égérie du blues blanc de 85 ans, Barbara Dane, devrait un de ces jours finir, par oui—dire, par assister à l’un des ces concerts, dans lequel la voix d’Al Spx se fait chaque fois plus assurée, démesurée. L’album est bien loin désormais. A 24 ans, en quelques mois, Cold Specks a réussi à faire triompher les chansons. Son opinion sans concession que ces chansons doivent rester à leur place est le prix à payer pour qu’elle les interprète avec autant d’abandon. 
Le plaisir viendra encore à tête reposée ; en réalisant combien le simple plaisir musical habite la chanteuse. On se souvient alors qu'après avoir retrouvé avec un plaisir évident sa propre voix, dès les premières chansons du concert, elle a interrompu l'interprétation de l'album pour une reprise joyeuse du thème de la série télévisée “The Fresh Prince of Bel Air”. Puis elle s'est lancée dans une réinvention de la chanson “Reeling the Liars In”, les trois minutes les plus dénudées et ouvertement country à avoir été enregistrées pour un album de Swans par Michael Gira. Personne  ne se doute que la chanson préférée d'Al Spx sur son album est celle qui, arrivant vers la fin, laisse éclore une certaine forme de joie, “Steady”, avec cette phrase répétée sur un crescendo qui évoque, pour certains, Arcade Fire : “We have caught fire and the night is ours”. “C'est une chanson amusante à jouer, j'aime l'interpréter.” “Ce que je recherche dans une chanson, c'est toujours une mélodie solide, mais dès qu'on y trouve une voix originale et belle, accompagnée d'une écriture à la hauteur, j'ai à chaque fois l'impression d'être en présence de la chose la plus incroyable au monde. Mon occupation préférée, c'est de rester là, dans mon appartement à Londres, avec cette vieille platine des années 60, qui émet ces petits sons vraiment sordides quand vous passez des disques. C'est juste, c'est juste... la musique c'est génial.” 

mardi 17 janvier 2012

La semaine du Groove #2 : Trombone Shorty - For True (2011)




Voir aussi la bio de Trombone Shorty

Parutionseptembre 2011
LabelVerve forecast
GenreFunk, rock, rythm & blues, Modern soul
A écouterEncore, Do To Me, Then There Was You
°
Qualitéspuissant, groovy, efficace

La scène néo-orléanaise cherche sans cesse de nouvelles façons de jouer, et les artistes en résidence de nouvelles manières de rappeler à eux le riche héritage de leur passé musical. Dans cette émulation, dans cette course au morceau qui résume tout et à l’album au souffle contemporain sur des bases anciennes, le funk, le hip-hop et les brass-bands semblent s’en tirer avec un succès toujours grandissant. Citant Lenny Kravitz comme principale influence à la conception de son « supafunkrock », un croisement entre hard-rock et rythm & blues, Trombone Shorty reconnaîtra volontiers avoir été biberonné aux productions d’Allen Toussaint, de l’inamovible Yes We Can (hymne de campagne 40 ans après sa création) à Lady Marmelade. Il est sans doute, comme beaucoup d’entre nous, à jamais fasciné par ce répertoire constitué de centaines de chansons commerciales autant que fières de leurs origines - le ragtime, le jazz, la pop. Les styles et les tendances se sont rapidement multipliés, marqués par l’arrivée du funk en particulier, et l’œuvre de Toussaint – disons, si l’on prend la deuxième moitié des années 60 - laisse deviner quelle effervescence, quel tourbillon enchanté naissait de l’imagination des musiciens néo-orléanais. Davantage que jouer de la musique, il s’agissait d’en faire grandir les codes, d’en pousser l’impact au maximum, de faire les morceaux les plus entêtants possibles, en respectant trois impératifs que mon ami Hugues Marly a formulées dans son article sur la compilation Saint of New Orleans (2009) : 1 - la capacité à absorber l’humeur musicale et à la reproduire ; 2 – l’aspect chaleureux, car cette musique prend vie dans les clubs, dans les bars, et à la Nouvelle Orléans en particulier, dans la rue ; 3 - la décontraction, pour une musique aussi bonne pour le corps que pour l’âme.
Toussaint signe sur Backatown (2008), le disque qui a donné à Trombone Shorty une voix internationale, un titre : On Your Way Down. 
Voir Trombone Shorty être estampillé ‘jazz’ en 2012 nous ramène quelques décennies en arrière. En réalité, ce jeune musicien représente une génération aux goûts nouveaux, ne jurant que par la fusion des genres. Shorty est un tromboniste, chanteur et trompettiste qui joue souvent de plusieurs talents au cours du même morceau, lui valant d’avoir les journalistes curieux de connaître le secret de son souffle. Ceux qui l’ont vu en concert en ressortent généralement éblouis, et peuvent témoigner de ses performances, pour le moins physiques. Shorty a capturé sur ses deux derniers albums la précipitation des styles existants autour du ‘gumbo’, du groove néo-orléanais. Les claviers funky n’ont pas été oubliés. D’Allen Toussaint, il a retenu cette volonté de travailler dans le détail, de privilégier la production à l’extrême, au point que les morceaux de For True (produit par un saxophoniste du groupe Galactic) sont parfois trop millimétrés. L’autre faiblesse du disque, ce sont les textes, souvent sans grand intérêt, comme s’ils avaient été formatés. En termes d’efficacité, Shorty semble connaître le business sur le bout des doigts, ce qui laisse parfois un peu d’amertume – sur The Craziest Things par exemple.

"For True est l’album d’un gamin en train de concrétiser son rêve : inviter son idole, Kravitz, un guitariste blues d’exception, Warren Haynes, et un guitar hero, Jeff Beck."

Mais ce manque d’audace – ou peut-être simplement de talent d’écriture - ne prive pas l’album de l’essentiel : son fier esprit. For True est encore l’album d’un gamin en train de concrétiser son rêve : inviter son idole, Kravitz (sur Roses) un guitariste blues d’exception, Warren Haynes, sur Encore et un guitar hero, Jeff Beck, sur Do To Me, l’un des meilleurs morceaux du disque. Rock typé seventies et cuivres rutilants produisent un ensemble racé. Le Rebirth Brass Band, l’un des meilleurs Bands de la ville aujourd’hui, vient prêter main forte à Shorty dans un moment où prédomine la camaraderie - Buckjump. Même le rappeur Kid Rock surprend sur Mrs. Orleans. Et le groupe formé par Shorty, le Orleans Avenue, montre son habileté à créer des grooves complémentaires sur un morceau comme Dumaine St. A ce stade, on l’a compris en regardant les titres des chansons, la Crescent City est au cœur de l’album. Big 12, ou le très bon Then There Was You formulent des crescendos qui font penser que le disque est conçu comme un concert parfait : la même candeur, la même volonté de convaincre dans les premières secondes et jusqu’à la fin. Cela vaut peut-être mieux que de l’entendre comme la tentation d’une série de singles parfaits.

On écoute For True en imaginant ce qu’il donnera en concert. Telles que sont les choses, le meilleur album de Shorty sera l’enregistrement d’un concert joué au sommet de sa carrière. C’est là que les salves puissantes et exceptionnellement claires de ses instruments vivront avec le plus de panache, et que les invités de marque qu’il ne manquera pas de convier auront le plus d’entrain. Shorty est déjà un cas unique, au sein d’une scène qui cultive toujours sa différence. Qui veut battre une telle équipe ? WHO DAT ! WHO DAT !

jeudi 23 juin 2011

Trombone Shorty - biographie + Backatown (2010)




Voir aussi l'article sur la musique du Treme

Parutionavril 2010
LabelVerve forecast
GenreFunk, rock, Modern soul
A écouterHurricane Season, Backatown, Right to Complain, Where Y' At
/107.25
Qualitésgroovy, puissant, entraînant


Voir jouer Trombone Shorty fait venir à l’esprit des métaphores à propos d’ouragans ou de tornades, ce qui est plutôt déplacé concernant tout musicien originaire de la Nouvelle Orléans. Issu d’une famille qui compte un grand-père chanteur de rytm & blues très populaire – Jessie Hill – et un trompettiste de jazz - son frère James Andrews – Troy Andrews a fait ses armes de l’instrument qui lui donnera son surnom, et jouait déjà professionnellement à l’âge de cinq ans. A huit ans, un club du Treme prenait son nom en signe d’admiration. En 2010, il fait paraître Backatown, un mélange savant et puissant de tous les genres musicaux qui l’ont élevé. Funk, rock, hip-hop, soul et rythmes impossibles à méprendre ; nous sommes bien à la Nouvelle-Orléans. Nulle par ailleurs une telle fusion de genres ne semble possible.

Shorty a beau posséder « la combinaison la plus rare du talent, de l’habileté technique et de l’esprit maison », selon le trompettiste néo-orléanais Wynton Marsalis, il ne revendique pourtant pas l’héritage néo-Orléanais mais défriche sa propre voie : le « supafunrock ». « Une mixture de plein de choses et qui sonne ! ». Il a été recruté et inspiré par Lenny Kravitz, lui-même réputé pour sa capacité à embrasser différents styles musicaux , reggae, hard rock, psychédélisme aussi bien que soul. « Le fait d’avoir intégré son groupe et de d’avoir pu l’observer depuis l’intérieur m’a complètement ouvert l’esprit, d’abord musicalement et ensuite dans la manière d’approcher les différents types de musique. » Shorty semble avoir plaisir à confondre fusion et combustion, ses prestations scéniques étant des célébrations extravagantes où il va du trombone à la trompette, de la batterie aux claviers, sans négliger un registre vocal emprunté à Stevie Wonder. Outre des compositions denses et impressionnantes, Shorty est aussi capable de rendre hommage à ses héros musiciens en interprétant, sur scène, les classiques qui lui permettent de se mesurer sans en souffrir aux grands de la sphère la plus traditionnelle ; il jongle entre muscle et émotion, marie instruments acoustiques et électricité avec toujours une réflexion sur la façon d’aborder les différents registres et les humeurs qui les caractérisent.

Difficile de transformer l’incroyable énergie scénique de son groupe – Orleans Avenue (John Peebles, tellurique à la batterie, Mike Ballard à la basse) – en disque, enregistré dans les conditions du studio. Backatown (nommé d’après le nom donné au quartier du Treme par ses résidents) y parvient presque, laissant la passion faire oublier la production luxueuse. Shorty y privilégie les tours de force et le roulement des mécaniques – Hurricane Season, le morceau titre et son excellente mélodie, Suburbia et sa guitare hard – et s’essaie avec un succès relatif à la composition de chanson néo-soul (Something Beautiful). Right to Complain est encore plus convaincante et ses paroles non dénuées de sens : « Everybody says they want a change/but nobody does what it takes/To make it better ». Where Y’At est aussi une belle réussite – gumbos, guitare électrique et trombone toujours très mélodique. Les morceaux sont courts, s’attachant à un gimmick et à faire monter la tension en un temps record. Outre treize compositions originales, Shorty emprunte à Allen Toussaint son On Your Way Down, sur lequel la légende néo-orléanaise joue le piano par-dessus des « claps » hip-hop.

 

vendredi 4 mars 2011

Eleven - Awake in a Dream (1991)


Alain Johannes a publié en 2010 un disque solo, Spark, « étincelle », en hommage à sa compagne, Natasha Schneider, disparue en 2008, et au souvenir de leur aventure musicale commune unique et poignante au travers des années 1990, un groupe baptisé Eleven et élevé loin des médias, dans l’œil d’une scène pourtant courue par des mastodontes tels Pearl Jam, Soundgarden les Red Hot Chili Peppers. A la fin des années 80, Alain Johannes est contraint d’abandonner successivement ses groupes de jeunesse dont les musiciens talentueux rejoignent un par un les Red Hot Chli Peppers. Il fait la connaissance de Natasha Schneider, avec laquelle ils forment le duo Walk the Moon et commencent à explorer les possibilités de songwriting, puis forment au début des années 90 Eleven en compagnie du batteur Jack Irons, de retour des Red Hot. C’est le début d’une aventure fascinante, dont la noblesse repose sur l’intensité et le talent éclatant de Natasha et d’Alain. Elle, d’origine Russe, joue du piano ainsi que divers types de synthétiseurs, et de la basse – elle est gauchère – avec une précision superbe. Surtout, elle a cette voix à la puissance inattendue, extraordinaire, le coffre d’une chanteuse de soul et la hargne propice au rock. En outre, elle n’en abuse jamais. Malheureusement récemment disparue aux suites d’un cancer en 2008 à 52 ans – elle laisse derrière elle un travail capable de susciter toutes les passions, un professionnalisme qui forçait le respect et les amitiés. 

Le hasard qui a réuni Johannes et Schneider est une chose précieuse pour la musique de ces vingt dernières années. La voix de Johannes, à l’émotion virtuose a une qualité hors du temps, et entendre les deux chanter ensemble est unique. Ils se portèrent beaucoup d’amour, furent dédiés l’un à l’autre avec une même soif de création. Spark prouve que rien n’est terminé, que l’esprit d’exigence mélodique et instrumentale qui sous-tendait Eleven existe encore, bien que l’épopée discographique du groupe ait cessée après cinq albums avec The Howling Book en 2003. Awake in a Dream est le premier disque de Eleven paru en 1991, et c’est déjà bien davantage qu’un coup d’essai. Il a une place un peu à part dans le cheminement artistique de la formation, parce qu’il contient quelques morceaux de pop surprenante et funky, en comparaison avec le disque éponyme qui viendra juste après. All Together en premier lieu, qui est une bonne introduction du groupe par lui-même, sans pour autant représenter la plus intéressante facette de sa musicalité. « The air needs a change/And the spirit of creation/Is the motion we choose ». Cela sonnait comme un pacte, un acte fort et humain pour essayer de rendre, à leur échelle, le monde meilleur. C’est une autre ligne qui aurait du leur apporter l’humble gloire qu’ils méritaient, sur Rainbow’s End, le titre le plus remarquable du disque : « Deep in the garden of love/There is a single little ray of hope/It splits into seven, pointing to heaven ». Avant que le romantisme noir et gothique ne gagne Johannes et Schneider, Eleven était bariolé. 

Diverses sources musicales ont nourri le groupe. C’est le funk de Sly & the Family Stone, Ike & Tina Turner ou Stevie Wonder (l’irrésistible Flying), la volonté généreux et heureux. C’est pourtant la gravité et l’urgence à agir qui est exprimée. Les bribes de poésie et les références littéraires disséminées ça et là paraissent complètement désintéressées, toujours laissées à la compréhension de l’auditeur. « Ever loud you hear the voice of reason/Oh, pleading for you to wait/But to wait might be late”. “I wanna see no back/turned on every bit of hope”. C’est un groupe dont la bonne foi a peut-être freiné le succès. Eleven profite aussi largement du travail de Jack Irons, manifestement inspiré par John Bonham (Led Zeppelin), à la batterie. C’est évident Break the Spell, Before your Eyes (qui se termine sur un solo dégénérescent inspiré de Moby Dick, sur Down, et bien sûr au moment du riff énorme et lent servi comme post-scriptum par Message to You. Puissant et fun, Awake in a Dream est un disque qui suscite le bonheur. Malgré la qualité de plus en plus dantesque du travail de ce groupe méconnu au fil des années, cette première étape ne mérite pas d’être ignorée. Plus que la seule inspiration, c’est le manifeste d’un trio d’amis avec l’espoir comme idéal d’expression ; cette étincelle qui devrait briller dans toutes les musiques.


Parution : 1991
Label : Morgan Creek
Genre : Rock alternatif
A écouter : Rainbow's End, Flying, Message to You

Note : 6.75/10
Qualités : Puissant, Funky, Heureux
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