“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

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lundi 30 mars 2015

DEATH GRIPS - The Powers That B (Jenny Death) (2015)




OO
intense, pénétrant
Expérimental, Hip-hop, Noise rock

The Powers That Be est un livre de David Halberstam qui décrit l'ascension des médias modernes comme instrument de pouvoir politique. La porosité de Death Grips aux termes de 'média' 'moderne' et de 'pouvoir politique' attendait simplement qu'un tel rapprochement soit fait. C'est aussi le nom d'une chanson de cet album (apparu sur le net sous le nom de Jenny Death parfois) qui en contient dix - et vient compléter la somme incroyablement cohérente constituée par les huit titres présents sur Niggas on the Moon (2014), le premier volet de cette opération de destruction/pénétration massive du stream des consciences. C'est bien d'avoir créé un buzz qui a culminé avec The Money Store, leur disque de 2012, pas le plus réussi pourtant. L'attention serait-elle retombée ? Ou plutôt, pendant combien de temps la folie turgescente de Death Grips allait pouvoir s'introduire dans les rouages du rock, de l'élecro, les musiques extrêmes ? Voyons maintenant si cet album, dont l'inespoir, la détestation, de la misanthropie placent la barre à un niveau séduisant - va triompher des rétifs. A écouter au casque d'abord, pour saisir le travail si précis et fou de Zack Hill, le Batteur du chaos. La prépondérance de riffs de guitare et de vraie batterie sur ce volet du double disque est un contre pied idéal à l'habillage de voix de Björk concassées du précédent. 

The Powers That B n'est pas simplement un double album, c'est une performance basée sur l’excitation du public avide d'en découvrir un peu plus sur ce trio de bruitisme - Hip hop surgit de nulle part en 2011. Un rempart à l'épreuve de toute la spéculation qui l'a précédé, et dans l'univers de Death Grips spéculation rime avec un autre mot qui décrit bien toute la jouissance, pour les convertis, à tenir enfin entre leurs mains un artefact à l'effigie de death Grips, plutôt que simplement les fichiers partagés gratuitement par le groupe lui-même jusqu'ici. Ceux qui connaissent la pochette de No Love Deep Web comprendront. 

Si I Break Mirrors With My Face in the United States puis Inanimate Sensation mettent la barre de la frénésie si haut, c'est pour faire mieux accepter le reste, qui se déploie sans reprise de souffle superflue. La virtuosité de tenir plus de cinq minutes à une telle intensité est répétée encore et encore, avec au cœur la chanson titre et Beyond Alive, avant que On GP annonce une reculade en rappelant les premières chansons du groupe sur ex Military. Dans ce maelstrom propre au recyclage souverain de certains de leurs morceaux passés, il retrouvent l'abrasion que Niggas on the Moon avait un peu éludée. Leur déclaration définitive. Où pourront t-ils aller après ça ? 

mercredi 18 juin 2014

DEATH GRIPS - Niggas on the Moon (2014)




O
expérimental, extravagant
Hip-hop 

C'est Gil Scott Heron qui disait que pendant que les américains envoyaient des blancs sur  la lune, ils laissaient les noirs mourir de la drogue dans leurs ghettos. A part le titre de cet album, rien de commun entre l'icone soul et la musique désintégrée et novatrice du trio, qui réunit surtout l'un des chanteurs hip-hop les plus immédiatement reconnaissables, Stefan Burnett ou MC Ride, et l'un des batteurs les plus précis du rock doublé d'un dissimulateur hors pair. Death Grips est continue d'être impossible à définir, à cerner, à part pour l'agression quasi gratuite qui le fait ressembler au hip hop le plus violent. Leur collaboraton avec Björk 'sur huit morceaux' a été vantée, ils ont en réalité rendu sa voix presque méconnaissable pour en faire une autre pièce de leur musique de prestidigitateur des ghettos. Depuis trois ans qu'ils paradent sur internet en offrant leurs albums gratuitement, ils n'avaient pas produit un album (qui est annoncé comme la moitié d'un album à paraître) aussi ramassé, ce qui porte les slogans hargneux de Burnett à frapper quand on arrive à la troisième écoute. Ils ont réussi à rendre addictifs même les sons et les phrases les plus létales, viscérales, multipliant les indices qui laissent présager que ce n'est encore qu'un coup de sang. Mais double album et gros label  signifient qu'il faudra se retourner et vraiment les juger sur ce qu'il en restera.




jeudi 26 juillet 2012

Galactic - Carnivale Electricos (2012)





Parutionfévrier 2012
LabelAnti-
GenreFunk, Jazz, Rytm and Blues, Zydéco...
A écouterCarnival Time, Ha Di Ka, Move Fast, O Coco Da Galinha
°
Qualitéscommunicatif, varié

La musique de la Nouvelle-Orléans et plus largement, celle du golfe du Mexique, fonctionne beaucoup par collaboration et émulation. Treme, la série télévisée de la chaîne américaine HBO n’a fait qu’amplifier l’engouement pour les valeurs qu’elle véhicule. Ces jours-ci sort la bande son de la 2ème saison paraît, et on y entend entre autres une réunion explosive entre l’ensemble funk innovant Galactic, le vénérable Dirty Dozen Brass Band et le rappeur gangsta Juvenile. C’est un autre rappeur, Mystikal, qui crève la bande-son de ce disque audacieux avec cette injection : Go, Mystikal, go !, sur Move Fast, une chanson intense dont la fonction de commentaire – ici sur la scène hip-hop de la Nouvelle-Orléans – reflète le reste de l’album. Lorsque Galactic, avec la hauteur de vue que lui ont donné deux décennies d’activité sur les traditions néo-orléanaises, décide de dédier son huitième album pour célébrer la tradition du carnaval, ils ont aussi dans leur lunette une autre capitale du carnaval mondiale, Rio. Le brésil participe à la chaleur de cet album, à travers un morceau tel que Magalenha. Ce titre est glissé entre 2 chants rituels modernes, Ha Di Ka (les indiens de Mardi-Gras Big Chief Juan Pardo et les Golden Comanches accompagnent) et Hey Na Na, et Voyage ton Flag, qui permet de célébrer le carnaval en mode Zydéco sur la base d’un gimmick d’accordéon samplé. Le versant le plus traditionnel et cuivré de la musique locale revient en force avec Out in the Streets (qui profite de la participation du claviériste Ivan, de la célèbre fratrie des Neville brothers), Karate ou Carnival Time, LA chanson capable mieux qu’une autre de faire le tour de la question - qui plus est réinvestie par celui qui l'a inventée. La rencontre de sons anciens et nouveaux gagne une nouvelle sensualité avec Ash Day Sunrise, qui culmine sur un solo d’orgue hammond. C’est le point d’orgue d’un album qui reste au beau fixe.

La musique de la Nouvelle-Orléans est avant tout une musique de performance. C’est aussi l’une des musiques les plus à même d’êtres partagées, car mieux que partout on incite dans cette ville le public des concerts à participer, en frappant dans leurs mains, en chantant, en dansant. Même s’ils pourraient se contenter de jouer les invités de luxe tous les ans au New Orleans Jazz festival, les Galactic ont une grande ambition, qui est d’expérimenter sur les mélanges des styles qui rendent la musique locale aussi détonante, afin d’en faire des disques entièrement nouveaux. Ils réussissent mieux que quiconque, même si le résultat de leur sessions n’attend qu’une chose, c’est d’être capturé dans des conditions plus propices à susciter l’extase : en live !




dimanche 6 mai 2012

Death Grips - The Money Store (2012)



Voir aussi la chronique de Exmilitary
Voir aussi l'article sur Zach Hill


Parutionavril 2012
LabelEpic
GenreHip-hop, expérimental
A écouterGet Got, The Fever (Aye Aye), I've Seen Footage
 ~
Qualitésintense/td>



En tout juste un an, depuis la parution de leur mixtape (entendre souvent par là : album novateur et excitant promis à un avenir confidentiel), Death Grips s’est précisé, s’est focalisé. Certains détails ont enfin filtré, et le trio hip-hop tendance apocalyptique (pensez Year Zero de Nine Inch Nails, 5 ans plus tard et en plus urbain) semble enfin destiné à devenir un vrai groupe. The Money Store devrait être correctement distribué, puisqu’ils n’ont pas attendu pour signer avec une major. On connaît enfin le nom du MC : Stefan Burnett. On savait déjà son phrasé terrible, c’est chose confirmée. Et Zach Hill, connu un jeu de batterie nerveux et technique au sein de Hella, divers autres projets ainsi que pour ses compositions en solo, reconnaît un attachement affectif à son nouveau groupe, le plus proche, selon ses dires, de ce qu’il a toujours désiré entendre. La perfection sonore atteinte avec cet album compressé, éclaté, commence par la façon dont est produite la batterie, comment elle se joue – avec les mains parfois – se transfigure.

Death Grips est un projet de paradoxes. Inspiré par les groupes à l’ignorance revendiquée des années 80, le hardcore insensé de Suicidal Tendencies, Fear ou Cro-Mag, ils se revendiquent pourtant futuristes, évoluent dans un espace dont l’existence est éphémère – à eux de la façonner de manière à ce qu’il soit durable. La dictature de l’instant, de l’action, qu’ils imposent en envahissant les speakers de sons oppressants autant qu’excitants ne les empêche pas d’avoir un impact intellectuel sur l’auditeur. « Nous voulons garder les choses là où elles s’arrêtent quotidiennement. » C’est un trio promis à élargir le public généralement amateur de hip-hop tout en faisant paraître l’un des albums les plus radicaux du genre, et capable de polariser comme un roman graphique de Franck Miller à l’intérieur même de sons système, parmi ses personnages. Leur pochette, noire et blanche, ne se prive pas d’affiche son influence au polar sexy et meurtrier qu’incarne mieux que quiconque Miller. Comme une femme violentée sortie de J’ai Tué Pour Elle, Death Grips semble avoir attendu le moment propice pour assassiner son bourreau. Le seul challenge que le trio propose à l’auditeur n’est pas intellectuel ; c’est de le faire accepter que le meilleur et le pire peuvent se côtoyer frénétiquement.

« Notre groupe et comme internet ! » s’exclame Hill lorsqu’on évoque cette propension de la toile à faire se rencontrer le mauvais goût et la bonne foi, les œuvres vides de sens et celles, puissantes, révélatrices d’un travers, que l’on envoie en mission, pour créer le buzz et observer jusqu’où elles peuvent se faire approprier. Internet, c’est l’ADN de Death Grips, leur raison d’être puisqu’il ont à leur tour tenté de voir jusqu’ou un vidéo de Stefan Burnett attaché sur le siège passager d’une voiture, en train de vomir les paroles de Guillotine, pourrait aller. « Sit in the dark and ponder how/I'm fit to make the bottom fall through the floor/And they all fall down, yah/It goes, it goes, it goes, it goes, YAH !”. Cette chanson restera sans doute le classique du hip-hop à l’heure ou il porte des pixels à l’insurrection avec un brio inégalé.

The Money Store est le parfait album du nerd 3.0, quand la vraie vie se tweete et les braquages sont un jeu sur Facebook. La précision du trio à créer cette atmosphère oppressante et tendue qui les caractérise tient à leur acuité, à leur procédé de palette. Leurs influences sont une partie de cette palette, des sons glanés sur internet une autre source. You Tube ou conversations enregistrées en douce fabriquent l’album.  L’album, ramassé, se développe dans un flow ascendant et culmine avec des morceaux comme I’ve Seen Footage. « Nous avons enregistré un de nos amis pendant qu’il avait cette conversation – il ne savait pas qu’il était enregistré. Il était complètement défoncé, et rabâchait ces trucs fous. Il parlait des structures de la lune. Et il me disait : "j’ai vu des vidéos ! J’ai vu des vidéos ! Et j’étais genre : ouais, d’accord. »



mercredi 25 avril 2012

Shabazz Palaces - Black Up (2011)


Parution : 2011
Label : Sub Pop
Genre : Hip-hop
A écouter : Free Press and Curl

°
Qualités : original, hypnotique

Shabazz Palaces est un duo de hip-hop expérimental dont le précepte, énoncé en chanson, est « If you talk about it, it’s a show/But if you move about it, then it’s a go.” En insistant pour replacer leur musique percutante et curieuse au cœur du business plutôt que leurs personnalités, Ismael Butler et Tendaï Maraire ont apporté la cerise sur le gâteau à ceux qui trouvaient déjà le disque génial. De peur de 'polluer' la musique, il ne faudrait sans doute rien évoquer de leur passé, et ne pas répéter ce que Butler a répondu lors d’interviews révélatrices. On se contentera du premier impératif, en précisant toutefois que Black Up n’est pas le premier enregistrement de Shabazz Palaces et que Shabazz Palaces n’est pas le premier projet de Butler. « Ca ne veut pas dire que nous cherchons à être mystérieux ou à se dissimuler derrière l’anonymat, nous avons simplement enregistré la chanson. Qu’y a-t-il d’autre ? Je pensais qu’il s’agissait de musique, pas de conversation.» The Revolution Will not be Televised, disait Gil Scott Heron en 1969.

Des groupes tels que Shabazz Palaces ont toujours existé. Il n’y a rien de vraiment nouveau dans leur démarche, mais davantage dans leur son ; c’est leur poésie posée sur des beats fracturés et des trames aérées et synthétiques qui a attiré l’attention en premier lieu et qu’ont apprécié l’équipe de Sub Pop, à Seattle, ville dont le duo est originaire. Quand on lui dit que Shabazz Palaces est un groupe différent, Butler en prend le naturellement le contrepied : "Je pense que nous avons plus de similarités [avec la scène rap] que de différences. C’est toujours du hip-hop, c’est toujours du rap, c’est toujours la culture Noire. » Shabazz Palaces est ancré dans un genre qui a l’habitude de frapper là ou ça fait mal, et ce n’est pas une expérimentation sur les textures et les structures des chansons (qui finissent très loin de là où elles ont commencé) qui va occulter cela. Butler est fan de Lil Wayne, de Rick Ross, et de Bun B. Il se bat comme les autres contre la mondanité ambiante et l’hypocrisie. Black Up n’est, astucieusement, que la locomotive avec des wagons de déclarations à suivre, concernant par exemple les journalistes insidieux, mais promouvant plus souvent les qualités positives de sa musique - ses connections artistiques et symboliques, le jeu de masques et le mystère qui renvoie aux vieilles traditions Africaines. Butler rappelle qu’un moment présent bien exécuté doit capturer une part de passé et d’avenir – ce qui se traduit respectivement en rap par le  ressentiment et la mise en garde destinée aux jeunes générations. Et Black Up sonne comme quelque chose de frais, de jeune, malgré l’expérience accumulée par Butler depuis 1993 et Reachin' (A New Refutation of Time and Space), le premier album d’un projet baptisé Digable Planets.

Pour respecter l’adage qui débutait cet article, il ne faudrait donc ne consacrer ses mots qu’à la musique contenue dans l’album. Cependant, Ismael Butler serait d’accord pour dire que ‘it’s a feeling’(Are You…Can You….Were You? (Felt)) : ce n’est qu’un sentiment. Subjectif, volatile, capable de changer. « Je ne sais pas vraiment d’où viennent les idées. Ce n’est peut-être même pas moi qui les génère, elles proviennent d’un endroit que je ne suis même pas capable de nommer, mais je les ressens. Et quand elles se réalisent, c’est la combinaison de tant de motivations et d’instincts que je ne pas les définir avec autorité. Je n’ai pas le talent et l’habileté pour décrire [ce que je fais]. » Ne donnant aucun clef de compréhension, Butler se refuse à assumer des textes parfois agressifs, et ce malgré le plaisir qu’il a eu à les travailler dans leurs grooves disparates. Il y a des mantras, type ‘you know i’m free’ sur Free Press and Curl ; des questions, et de vraies énigmes. « Things are looking blacker but black is looking whiter » est possiblement un commentaire sur la récupération par des caucasiens de la culture noire américaine avec des sites comme Pitchfork.

Même s’il ne met rien de concret en valeur, ni personne, ni message – on sait que Butler s’est réinventé, s’est sophistiqué. Ce qui rend l’album étrangement facile, agréable même à écouter, c’est le manque délibéré de volonté de la part de Butler de faire des connections trop littérales à son environnement, même si le contexte l’agresse manifestement autant qu’il agresse un Danny Brown ou un MC RIDE.

Black Up, c'est aussi la rencontre de Butler avec Stasia Iron et Catherine Harris-White du duo de hip-hop THEEsatisfaction, deux jeunes femmes qui se livrent à l’inconnu à deux reprises sur Black Up, avant d’être invitées par Sub Pop à faire le grand saut à leur tour. Ce qu’elles font avec AwE NaturalE en 2012. Les voix des deux chanteuses sont une belle addition à un album qui procède autrement surtout par soustraction.

vendredi 1 juillet 2011

Soweto Kinch - The New Emancipation (2011)


Extraits d'interview tirés de Jazz News, que je remercie pour cette découverte.


Parution : juin 2011
Label : Soweto Kinch Records
Genre : Jazz, hip-hop, be-bop, slam, rap,
A écouter : A People with no Past, Paris Heights, Trade

7.50/10
Qualités : élégant, audacieux, ludique

Soweto Kinch est une force touche-à-tout, tour à tour espoir, prodige, petite fierté de la scène musicale d’un pays dont on connaît bien mieux la scène pop rock, l’Angleterre. Saxophoniste de jazz et chanteur de hip-hop avant tout, né à Londres mais aux racines Jamaïcaines, Kinch a depuis une dizaine d’années réussit à séduire tous les publics qu’il a croisés, conquis par son adresse à donner de la personnalité à sa formation musicale de première classe, et par le lien social et culturel qu’il a su créer avec la ville où il a grandi et ses banlieues défavorisées. « Il existe un son spécifique à Birmingham. Une saveur différente, sans doute plus caribéenne. Et il y a aussi un sentiment d’entraide et une longue tradition d’affirmation de nos droits. Une histoire de luttes et d’oppositions aux vexations de la police. Notre manière de rapper n’a donc rien à voir avec le reste du pays. Plus proche des Jamaïcains. » L’île, connue dans le monde entier pour sa scène reggae et ses problèmes de violence, revient souvent dans la conversation. C’est le centre nerveux d’un monde qui dans l’esprit un brin naïf de Kinch – une qualité, ou un défaut, perceptible dans chaque seconde de son troisième disque – ne souffre pas de frontières. Sa soif de musique non plus : « Les jeunes musiciens ont en main toutes ces musiques, et ne peuvent se restreindre à un style, moi le premier, James Brown, Fela Kuti, Bob Marley ont changé notre manière d’entendre le monde ». The New Emancipation montre un jeune musicien pleinement conscient du lien possible entre deux univers, la Jamaïque et sa ville natale britannique, et raconte la façon dont il a appris à articuler les différentes influences qui l’ont instruit.

Introduit par un thème obsédant exécuté au saxophone sur An Ancien Worksong, The New Emancipation devient rapidement le disque à l’ambition et à la générosité rares. C’est l’album que Kinch a toujours voulu faire (et qu’il a entièrement produit lui-même), plus souple et varié que ce qu’il a enregistré jusque-là sur le très jazz et très jam Conversations With the Unseen (2003) et A Life in the Day of B19 (2006), ce dernier déjà à la lisière du jazz et du rap et avec une vraie trame. Kinch a cette habileté à se nourrir de tout ce qu’il y a de plus cool dans la Black music, du hard-bop au hip-hop et de la soul au slam. L’influence de cette culture à la fois particulière et extrêmement large est aussi présente dans ses textes. « A l’heure du supposé monde post-racial, mon album interroge sur ce qui est d’essence « noire ». Je ne parle pas de race, mais de culture. Une culture qui ne cesse d’évoluer mais charrie toute une charge historique. Crois-moi, cette tradition est encore vivante : j’en suis le fruit ». Le fruit d’une éducation artistique familiale de laquelle il tire un principe fondateur : « Dans certaines cultures africaines, il n’existe pas de réelle démarcation entre la danse, le théâtre, la musique, la parole, la peinture… La culture est un tout au service d’une histoire, d’une vision. J’ai toujours envisagé ma musique ainsi, comme une narration, avec des personnages, des situations, des silences et des rebondissements ». Le fruit aussi d’une initiation par des ainés prestigieux : Courtney Pine et Gary Crosby, de Jazz Warriors et Jazz Jamaïca, des formations que Kinch intègre après avoir été détecté comme jeune talent ; et il gagne bientôt le droit de jouer avec ses propres modèles Caribéens ; Steve Williamson, Denys Batiste, Jean Toussaint ou Robert Mitchell. Il multiplie les expériences, de Sao Paulo à New York, du drum’n bass au jazz à l’ancienne, et devient bientôt la force motrice d’un trio de plus en plus soudé.

The New Emancipation, c’est en quelque sorte le slogan de celui qui se réclame de l’affirmation et qui tente le temps d’une album fleuve, d’aborder surtout la question de l’esclavage moderne. « Peut-être que l’aspect le plus pernicieux et récurrent de l’esclavage était de persuader les Africains d’accepter et de perpétuer les termes de leur propre absence de liberté ». The New Emancipation s’intéresse en circonvolutions denses aux mutations de ces déterminismes peu visibles, au pouvoir de l’argent et aux nouvelles formes de dépendance et d’exploitation entraînées par l’économie. Avec Paris Heights, par exemple, s’affirme la passion de Kinch à faire vivre des personnages, ici des collecteurs de dettes et leur victimes, capturés dans un contexte radio-téléphonique avec une habileté satirique bienvenue. Que ce soit des joutes de voix ou des pièces de jazz pleines de mélodies et de mouvement (A People With no Past, Suspended Adolescence), souvent alternés, les plages du disque s’étirent sans cesser de communiquer entre elles, créant un fort contexte : les thèmes sont peu à peu revisités, redéfinis, développés, et les chansons sont différents aspects d’un problème global. Une chanson comme Axis of Evil est assez classique pour du hip-hop, dans son évocation de la théorie du complot, de la loi du business, et son beat bien lourd. Mais c’est la façon dont elle interagit avec son environnement apparemment très libre – elle est tout de même précédée par Trade, un jazz en spirales de plus de huit minutes - qui en fait toute la saveur. Love of Money, Paris Heights ou Raise Your Spirit ont la texture de collages, où différentes voix se débattent pour exprimer mises en garde et leçons et répandre l’émancipation à travers la ville. La new soul de Escape précède le résultat convaincant d’une autre jam session, Never Ending, bien dans la tradition de ce qu’on pouvait trouver sur Conversations With the Unseen. Help, qui n’est pas chantée par Kinch mais par Jason McDougall, évoque Robert Wyatt avec qui le saxophoniste entretient des liens manifestes.

Kinch est personnalité énergique et surtout positive autour de laquelle une nouvelle scène peut se développer, et dont des musiciens peuvent s’inspirer. De Birmingham, il pense en ces termes : « Je voulais mettre en place certaines vérités : les journaux ne s’intéressent à nous que pour les histoires de gangs, les luttes interraciales… Mais ces tours sont remplies d’histoires normales. Des travailleurs, des enfants qui veulent réussir… » L’intérêt de ses méditations reste surtout qu’il s’agit d’un prétexte à l’hybridation musicale ; mais il serait intéressant de voir comment l’intérêt de Kinch pour l’élément humain peut l’amener à lancer des actions de façon locale depuis ses lieux d’attache et avec les personnes qu’il a su impressionner.


mercredi 18 mai 2011

Death Grips - Ex Military (2011)


Parution : avril 2011
Label : Autoproduit
Genre : Hip-Hop, indus
A écouter : Guillotine, Lord of the Game, Takyon (Death Yon)

7.50/10
Qualités : intense

Le mystérieux groupe hip-hop Death Grips s’est d’abord manifesté par des vidéos infernales, pleines de bruit (cette pollution sur les vieilles VHS) et de fureur, dans lesquelles un chanteur noir américain encore anonyme se servait de beats synthétiques et de tempos endiablés comme expectorant pour ses rimes vicieux. Ces clips, mis en ligne les uns après les autres, trois, quatre, cinq, font partie d’un stratagème sans détours, maintenant bien connu pour faire parler de soi. En témoignent le clan rap Odd Future, qui, depuis l’an dernier, ont posté une huitaine de ces « mixtapes » (des albums non officiellement entrés dans le circuit commercial). Pour Odd Future comme pour Death Grips, une initiative parfaite étant donné le caractère souterrain de cette musique, destiné à être nourrir immédiatement les « cafards » - de jeunes américains débordant  d’énergie  qui ne demandent à leur musique que de leur exploser à la figure. Death Grips est donc de cette espèce trash dès la première seconde, qui mise tout dans l’impact, mais, heureusement, garde des surprises pour la suite. Un son viral. Introduction (déjà culte ?) avec des paroles enregistrées de Charles Manson exultant, une escalade d’insanité verbale («I don’t want to take my time going to work ! I got a motorcycle, a sleeping bag and ten fifteen girls… Work for what ? Money ? I got all the money in the world ! I’m the king, man ! ») et débouchant sur une immense nappe électrique – drones, guitares – et avec de vrais morceaux de batterie dedans. Sur Beware, le flow décrit une conscience au bord de l’explosion, une main-mise sur le monde, une jouissance de l’instant.

« Tu es la bête que tu adores », répète t-il et la présence de Manson prend tout son sens. Vient Guillotine, envoyé à une cadence parfaite et ponctué par des coups de lame. La production est sèche, nette, coupante. Les beats vont se complexifier avec les trois morceaux suivants, qui révèlent toutes les capacités du trio. Si une composante du groupe est connue, c’est Zach Hill, batteur de Sacramento (Hella). Les ryhtmes sont irrésistibles ;  tribaux et étranges, toujours originaux, ils prouvent que le hip-hop put prendre des formes inattendues, à cheval entre les genres et de façon générale hors des schémas existants. Spread Eagle Cross the Block (psychotique), Lord of the Game (crâneur) et Takyon (Death Yon) (frontal) montrent un vrai talent à renouveler les rythmes intriqués, à demi synthétiques. La suite ne fera que conforter qu’il s’agit là d’un projet extrême et fascinant, un trio énigmatique de metteurs en scène talentueux. On se dit qu’après le Guns by Computer suggéré par Saul Williams comme remixe d'un instrumental de Nine Inch Nails il y a quelques années, c’est ce qu’on aurait aimé voir Williams accomplir. Il n’en avait pas le tempérament. Les manipulateurs sonores d’ici ont un sens du danger qui fait de Ex-Military un Year Zero hip-hop, r&b, ragga, chillwave, avec tout le pessimisme flippant que nécessite le rôle, et la même malignité sonore.

Death Grips embrasse avec bonheur tout un pan de culture underground de la fin des années 80, avec claviers cheap et production abrasive comme arme de destruction. La quantité de colère contenue dans ExMilitary a cependant été surestimée par les premiers auditeurs, même si cette illusion a servi astucieusement à polariser l’opinion (le genre de disque qu’une partie des gens vont typiquement détester) ; malgré quantité de paroles fielleuses, c’est plutôt son étrangeté bâtarde qui devrait demeurer sur le moyen terme. A défaut d’être des accoucheurs de conscience – mais pourquoi pas ? – ils enfantent d’une monstruosité agressive. Sa cohérence, sa construction raisonnée autour de thématiques de violence – les paroles sont encore introuvables sur internet et seulement assimilables en situation d’écoute (renforçant l’idée que ce disque se vit pour l’instant essentiellement dans le moment de son écoute plutôt qu’après), en font le genre d’album qu’il faut entendre une fois – chose d’autant plus facile puisqu’il est gratuit. Des hommages sous forme de samples de Pink Floyd (Astronomy Domine) ou Black Flag, nous avertissent ; ils sont prêts à faire feu de tout bois… A se consumer sans doute trop vite, et à être redécouverts dans quelques années une fois obtenu le recul nécessaire pour juger de leur véritable impact. A défaut d’impact, il restera une astuce rare et la propension à transformer des images désagréables en musique excitante.

mardi 19 octobre 2010

Gonjasufi - A Sufi and a Killer



La voix de Sumach Ecks provient du plus profond de lui-même. C’est parce qu’il est, outre musicien professionnel et complètement dévoué à sa musique, également capable de donner des cours de yoga – sentant que sa voix était trop peu audible sans micro, explique t-il, il a adopté un ton guttural qui venait de son ventre. C’est ainsi qu’il a fait de sa faiblesse une force ; un précepte qui se multiplie à tous les niveaux sur A Suffi and a Killer, disque en forme de lutte pour la survie, en provenance d’un animal trop humain pour supporter sans broncher la loi de la jungle – chez lui, à Las Vegas, Ecks est l’objet de toutes les méfiances.  Sa tête le fait passer dans les meilleurs jours pour un junkie illuminé, et les autres pour un terroriste.

Ce premier disque sous le nom de Gonjasufi est le fruit d’un long cheminement depuis la violence exacerbée jusqu’à l’immobilité – si vous lui giflez une joue, Sumach Ecks tendra aujourd’hui l’autre joue, là où autrefois il vous aurait jeté une pierre dans le pare-brise avant de revenir s’occuper de vous avec sa batte de base-ball. Il a effectivement subi le coup de la pierre, et à ses dires il a simplement constaté les faits sans sortir de ses gonds : « Ah, Ok. ». C’est un peu l’histoire d’un type que les brimades et la haine raciale ont déséquilibré et qui décide de sauver son âme à travers la méditation, parce qu’il ne veut pas montrer le mauvais exemple à ses enfants. En fait, c’est exactement cela, car Ecks est effectivement devenu père de famille dans l’intervalle. Et il est devenu plus fort, sans quitter son siège, que tous ces américains mécréants, et premier rang desquels ces flics solitaires qui écoutent toute la journée une radio sans âme et traquent les petits délinquants au volant plein de graisse de leur véhicule. « J’ai appris la capacité à rester immobile. La chose la plus difficile à faire pour les gens est de rester immobile. Et dans l’immobilité vous créez le mouvement ».

Le sufi a décidé de se créer sa radio du désert à lui, en quelque sorte. Un habitué des régions Mojaves, un passionné de l’océan, c’est dans les grands espaces qu’il a écrit bon nombre des titres de son disque. A Sufi and a Killer en compte dix-neuf – souvent courts, nerveux, denses (sa musique a été qualifiée de stoner !) et fébriles, ils se révèlent comme une frise de figures antiques aux tons ocres, à peines dépoussiérée. Des forces peut-être occasionnellement maladroites, mais qui ont une grande qualité ; elles  laissent toutes cette impression d’avoir été extraites de la psyché du sufi lui-même, de pensées directes et raides auxquelles il insuffle un peu de vie.

C’est en concentrant des bribes d’impressions que Ecks parvient à donner le sentiment d’un disque complet et complexe – différentes dimensions, correspondant à différents états de conscience, s’empilent avec la simplicité que leur démarche gauche leur permet. Ce premier disque signé sur le label Warp, le plus grands des labels électroniques (Aphex Twin, Battles…) a eu beau bénéficier d’un bel appareil de promotion, il ne séduit pas immédiatement. Rêche, il parvient pourtant rapidement à ses fins grâce à des titres comme Ancestors, Dednd ou Holidays, et on finit par l’aimer pour sa qualité les plus importante ; son humanité, le fait qu’il soit les tripes et le cœur de son créateur. A Sufi and a Killer est produit au cordeau – de l’aveu de son auteur, le mixage (en compagnie de ses amis The Gaslamp Killer, Mainframe et Flying Lotus) a pris plus de temps que l’enregistrement – et pourtant, peut-être plus importante que le son général est cette voix aux intonations multiples, la façon dont elle sonne, s’éteint dans un souffle et revit dans la répétition d’une phrase, et ce qu’elle raconte, parce que ce premier album n’est pas qu’un travail d’esthète mais abrite aussi de vraies chansons. Quant au travail d’esthète, l’osmose entre voix et rythmes est remarquable, sur Holidays par exemple.

Certaines des chansons racontent des histoires – Suzie Q – mais elles se réfèrent souvent au sufi lui-même – c’est le cas de Sheep. C’est comme si Ecks avait voulu protéger les morceaux qui constituent A Sufi... en leur donnant un aspect esthétique insondable – astuce qui l’a finalement rattrapé, puisqu’elles ont servi de réceptacle à sa propre démarche protectrice. Malgré les beats urbains, c’est une musique qui appelle à la prudence, à l’humilité et au recueillement (Ancestors). Et – le plus important peut-être pour le sufi – son travail demande le respect (qu’il a obtenu sans difficultés depuis la parution du disque). Prudence, respect… des sentiments que Ecks est décidé à obtenir de nous, et sans lesquels il ne peut lui-même devenir ce « mouton, plutôt que d’être un lion », comme le raconte Sheep. La peur que sa mauvaise ombre ne reprenne le dessus en cas de provocation : « My shadow/It keep swallowing me » prévient t-il par le biais de Suzie Q. Il y a dans la métaphore de ce titre un message social et politique, preuve que les requêtes les plus spontanées sont capables de mettre en résonance toute personne dans les parages, quel que soit son passe-temps. A Sufi and a Killer contient peut-être la clef de l’autogestion – se maîtriser, ne jamais déborder… Comment ne pas y voir un sommet d’art populaire ? Doublé d’une plastique exigeante destinée à satisfaire une maison de disques à la pointe de ce qui se fait de mieux. Derrière un tel résultat, certaines structures peuvent tituber, ce n’est plus que du charme.   


  • Parution : mars 2010
  • Label : Warp
  • Production : The Gaslamp Killer, Gonjasuffi, Mainframe, Flying lotus
  • Genre : Psyché, Tribal, Hip-Hop, Stoner
  • A écouter : Ancestors, Holidays, Dednd



  • Note : 7.50/10
  • Qualités : original, lucide, groovy

samedi 17 juillet 2010

Flying Lotus - Cosmogramma


Cosmogramma est l’un de ces disques cartographiques. Flying Lotus, allias Steven Elison, a construit une série de pièces exploratoires dont les bribes éparpillées se retrouvent ici et là, au gré d’une véritable progression depuis l’intérieur d’un jeu d’arcade vers des hauteurs d’une noblesse insoupçonnée – dans le jazz moderne et haut-delà. Rejeton nourri et anobli par le label Warp, basé à Londres « FlyLo » a déjà fait parler de lui en début d’année alors que sortait A Suffi and a Killer, un disque qu’il avait coproduit. C’était un mélange insensé mais ambiteux, peu de vraies chansons finalement mais une attention particulière pour le grain, avec un vaste champ de musiques urbaines mélangées et secouées à bord, un véritable disque de pirate. Cosmogramma entretient une relation lointaine avec le disque de Gonjasuffi, ne serait-ce qu’en termes d’ambition. Le label Warp est un habitué des disques déroutants, voire abstraits (au contraire de l’abstraction en peinture, qui peut être impressionnante, en musique ça l’est rarement) mais le travail de Flying Lotus, rejeton du jazz ( il a des liens familiaux avec les disparus Alice et John Coltrane) et du hip-hop, est étonnament séduisant dès que l’on s’y plonge la première fois.

Il s’agit d’une véritable suite, faite pour être écoutée d’un seul tenant ; et en même temps de l’affirmation d’un talent déjà remarqué avec son précédent Los Angeles (2008). Cosmogramma est le disque que Elison rêvait de faire depuis longtemps ; mais que sa maîtrise technique ne lui avait pas permis de réaliser jusque là. Il est aujourd’hui un producteur talentueux. Il a une vision précise, des influences étranges – inclure des sons de jeux vidéos est l’une de ses marques de fabrique les plus intéressantes – mais il a aussi envie d’un résultat attrayant, qui le fasse vibrer. Cosmogramma dépasse largement le stade de l’exercice de style, bien que FlyLo réusse à marier hip-hop, sons binaires et palette de jazz, nappes orchestrales et beats de laptop. Ce n’est pas surprenant que Thom Yorke ait accepté de poser sa voix sur …And the World Laughs with You, l’un des titres du disque qui demandera le plus d’écoutes avec d’être appréhendé.

Il y a le sentiment d’une construction ardue, car les éléments ne se mettent pas en place de façon conventionelle – un mot bien indifférent au disque et à l’œuvre du producteur et disc-jockey californien. Le première série de trois titres est un terrain encore instable, évoque un amalgame de pixels de quelque jeu vintage rendu sous forme sonore. Ca ne manque pas de charme, mais il n’y a, à ce niveau là, aucune finesse. Au moins jusqu'à Nose Art, où la réplique sexy « Cause i cannot sleep… » se mêle à quelques dix sonorités anthitétiques et improbables. Une série de boucles qui signifie, pour de bon, le coup d’envoi de la réinvention. Flying Lotus recycle, comme tout un chacun dans le champ musical ; mais à ce stade, il semble avoir une prédilection pour les sons qui ne sont pas habituellement associés au terme de « musique ». Autre chose : hormis ces quelques paroles qui semblent issues d’un livre de James Ellroy, l’intervention brumeuse de Yorke – dont la voix est fondue dans la musique comme un autre élément sonore – l’apparition d’un copain, Thundercat et d’une copine, Laura Darlington, le disque est instrumental. Sa dynamique particulière – beaucoup de titres courts, davantage « d’interludes » que de morceaux construits, le rend frustrant, mais c’est une force, contre toute attente.

Le première fois que j’ai entendu Cosmogramma, j’ai été soufflé par ces sonorités splendides qui font leur apparition dans le second mouvement de l’album – à la manière d’un disque de John Coltrane, FlyLo semble avoir fait en sorte de d’opérer des changements d’humeur, et au final il a réalisé un disque progressif. La deuxième partie est plus rêveuse. Sur Intro/A Cosmic Drama réapparaît la harpe de Rebekah Raff, à laquelle on ne croyait pas trop sur le morceau d’ouverture. Comment l’instrument le plus lyrique qui soit pouvait t-il cohabiter avec des sons Nintendo ? C’est pourtant presque le principe ; une dose mesurée d’iconoclasme, et de très grands musiciens dont les instruments sont soumis à loi qui envahit le disque ; rien ne se détache, mais c’est le tout, le mélange, l’impression d’ensemble qui prime. La présence d’éléments de free-jazz ne fait ainsi pas du tout de Cosmogramma un disque free-jazz. C’est une œuvre de musique dans le sens que FlyLo veut bien lui donner (et il a avoué que le mixage avait été particulièrement pénible) ; et ce n’est pas la présence de quelques touches organiques qui l’empêchera d’être délicieusement inclassable. La démarche d’écoute est ainsi bien éloignée de celle qui consiste à détacher d’une chanson une ligne vocale, ou un riff, etc. Ici, même le tenoir de Ravi Coltrane ne fait qu’enrichir un canevas erratique – au bon sens du terme. Car il n’y a pas de complaisance sur Cosmogramma – c’est le résultat d’une vision qui semble ne jamais faiblir, avec le retour des fééries pour un Auntie’s Harp qui répond après l’intervalle à Cosmic Drama.

C’est comme si en recherchant de nouvelles manières de se divertir – et de coller à cette vision de l’esprit que fut pour lui le terme « cosmogramma » - Flying Lotus avait touché quelque force de divertissement universel, invisible mais bien réelle à voir l’engouement au sujet de son disque.

La pochette, pleines de calligraphies et de dessins ésotériques par Leigh J. McCloskey, est superbe.

  • Parution : mai 2010
  • Label : Warp
  • Genre : Electro, Hip-Hop, Expérimental
  • Producteur : Flying Lotus
  • A écouter : Zodiac Shit, Mmmhmm, …And the World Laughs With You.

  • Note : 7.25/10
  • Qualités : original, self-made, ludique

 
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