“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

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jeudi 12 novembre 2015

AQUILUS - Griseus (2011)



Pour les amateurs de Devin Townsend, Cathedral, Alcest...

OOO
épique, sombre, audacieux
Black metal, orchestral

Combien de fois faut t-il écouter un album pour avoir qu'il laisse une impression durable et intéressante à raconter en chronique ? Pour le projet de black metal Aquilus, un seul morceau est suffisant afin d'être imprégné par cette musique incroyablement composée et jouée. L'image qu'elle suscite est palpable, comme surgie sur la page d'un vieux grimoire et retranscrite avec une précision d'érudit dans de caverneuses cavalcades de guitares une grande geste de claviers. L'entrée en matière, Nihil, introduit de surcroît des voix (chant hurlé, chœurs) inouïes. L'auditeur de peut s'empêcher d'être abasourdi devant devant cette puissance d'expression, cette capacité à introduire une réalité si profondément mélancolique, séduisante et immédiate qui emprunt les objets que l'on croit connaître.

Pourtant la musique est débarrassée de la vanité des objets. On dirait que la musique est un art de la suggestion et de l'affirmation d'une image obsédante plus belle et plus grande que soi. Elle est meilleure quand elle ne réduit pas celui qui la compose à sa condition, écrit un cycle qui grandit les forces de ceux qui y ont pris part, et leur donnent une place à eux seuls. C'est un art quasi magique puisqu'il invoque des savoirs sensoriels, et convoque le fond de nos pensées pour les rendre évidentes et leur permettre d'être captées comme l'air que l'on respire. L'air d'Aquilus est épais, mais plutôt que du nous enfumer il multiplie nos capacités d'inspiration.

La notion d'originalité est l'une des plus belles en musique, juste parce qu'elle côtoie celle d'évidence, et Aquilus combine les deux. Le death métal est la musique des romantiques, ceux voulant voir une réalité plus sinueuse, grandiose et imaginative. Griseus comble à merveille cette dimension exploratoire. Il repousse par chansons-chapitres les frontières de sa beauté, jusqu'à la félicité triomphante de The Fawn, et avant les 17 minutes éreintantes de Night Bell...

Il existe un mot, bouleversant. Il est approprié quand on apprend qu'Aquilus n'a été composé et enregistré que par une seule personne. Des indices de cette prouesse (qui pour n'est pas sans rappeler ce qu'on peut trouver chez le canadien Devin Townsend) sont donnés par la technique de composition, progressive et patiente.  Il semble avoir privilégié les cordes : sur des mélopées au piano se greffent de vastes parties orchestrées (In Land of Ashes, The Fawn). L'orchestration et le mixage font le reste. Il n'y qu'un pas de là à  avoir construit la Moria. La Dark fantasy qui nourrit le Seigneur des Anneaux est une référence évidente. Et c'est la meilleure, l'Héroïc fantasy semblant pour toujours protégée des modes, à l'abri des regards, gardant les meilleurs secrets pour ceux qui en auront trouvé les portes et décrypté les formules permettant d'y pénétrer.

http://aquilus.bandcamp.com/album/griseus

jeudi 10 juillet 2014

THEE OH SEES - Castlemania (2011)




OO
ludique, extravagant, spontané
psychédélique, garage rock

Un album très pop des inénarrables Thee Oh Sees ! Rien que dans l'année 2011, il y en a eu 2 autres. Quand on commence par Castlemania, on ne veut plus s'arrêter d'écouter ce groupe californien délirant, désormais débarrassé pour l'instant de son petit pendant sinistre et lourd. Les morceaux sont pop dès la première seconde, ils sont enfin concis, il y a du saxophone et de la flûte comme dans Jethro Tull. Si les morceaux sont courts, ils trouvent tous leur saveur particulière, ce qui donne un total généreux et varié. Certains instruments se démarquent souvent, comme les claviers sur Blood on the Deck, et mille formes de guitares.  Et bien sûr, quand on les écoute avec la perspective de les voir en concert, les nuages dans le ciel deviennent définitivement roses. C'est l'album d'un groupe plus libéré qu'à l'accoutumée : ils laissaient derrière eux leur ancien studio, 'cher au coeur' du chanteur et ont passé quelques journées mémorables et productives.

mercredi 19 juin 2013

Un article sur BRADFORD COX (Deerhunter, Atlas Sound) (2ème partie)



Science-fiction

Dans Moon, le film de Duncan Jones, on se souvient d'une scène mémorable où le personnage joué par Sam Rockwell pilote son rover en portant des lunettes de soleil... sur la lune. C'est un peu l'effet d'étrange éblouissement que provoque l'écoute de Parallax, le dernier album d'Atlas Sound – soit Bradford Cox tout seul -, paru en 2011. Il faudrait seulement remplacer la lune par l'Islande. “Je l'ai écrit en Islande, à la fin d'une tournée exténuante de Deerhunter. Les autres voulaient tous voir les endroits touristiques du pays, tandis que je ne me sentais pas très bien et que je ne quittais pas la chambre de l'hotel. J'ai toujours en réserve des heures et des heures de démos, j'ai simplement commencé à les assembler. J'ai écrit Terra Incognita au sujet de cette expérience. Cette chanson est venue en songeant à cette nuit étrange et fiévreuse.” On ne sait pas s'il a éprouvé une rancune que le reste du groupe l'abandonne ainsi. Sans doute était-ce tacite que là où le travail de Deerhunter s'achevait, celui de Cox ne faisait que recommencer. Comme Rockwell et ses clones, il y a quelque chose d'un léger dédoublement de personnalité dans la relation entre ces deux projets. La première responsabilité de Cox ces dernières années a été de décider ce qui devait rester chez Deerhunter et ce qui devait faire partie de son projet solitaire. Pourquoi He Would Have Laughed, par exemple, se retrouve sur Halcyon Digest ? Elle a plus d'une similitude avec Te Amo sur Parallax, qui revisite cette façon d'utiliser une boucles de notes synthétisées et de poser sa voix plus haut que d'habitude, de manière à ce que la chanson soit tout à fait claire, dégagée. “Where did my friends go? » s'interroge t-il de manière prémonitoire sur He Would Have Laughed. Les deux albums sont parus à un an d'intervalle.
Parallax est exceptionnellement cohérent ; Cox y montre sa capacité à produire une musique qui n'a pas honte de sa vulnérabilité, de dégager la plus grande solitude et la plus grande tristesse tout en jouant sur l'attrait des mélodies. Terra Incognita est au coeur de la seconde et meilleure face de l'album, le point le plus éloigné de nous dans un voyage sonore euphorisant et touchant qui révèle l'autre Bradford Cox, celui qui postait sur son blog, en 2008, des versions de la chanson de Hank Williams I'm So Lonesome i Could Cry ou du standard Blue Moon par Rodgers and Hart. Parallax révèle un nouvelle fois le talent de Cox pour choisir ce qui doit être enregistré pour l'album et comment le présenter. “Voici 12 nouvelles chansons. Séquencez-les, faites en un album et occupez-vous de l'artwork pour moi : ce serait complètement différent si je me comportais ainsi, explique t-il à Larry Fitzmaurice pour Pitchfork. Ce serait l'efficacité d'abord, il faudrait que ça démarre sur les chapeaux de roue. Cela ne m'intéresse pas. Mes disques favoris sont ceux que que j'ai détesté la première fois que je les ai entendus.”  Parallax est son accomplissement de sonorisateur, le moment où il sait utiliser à bon escient sa pallette de sons dans l'idée de faire un album franc plutôt que de se dissimuler, révélant la confiance qu'il porte à la simplicité réconfortante de son écriture, et mise tout sur un alliage de gravité mais surtout de légèreté, nous faisant presque oublier combien il est séparé du monde.

Il a une idée très précisie d'où vient cette séparation ; quelques artistes underground clef lui ont insinué cette idée. “Trish Keenan est l'épicentre de Parallax. Elle 'a dit, 'Pourquoi ne fais-tu pas un album inspiré de science fiction ?” Elle m'a fait écouter beaucoup de musique britannique inspirée de science-fiction, me parlant aussi d'androgynie. Elle voulait que je me décolore les cheveux. Ca me faisait rire, je lui disais 'Je ne pense pas, je suis plutôt du côté de Neil Young et de l'honnêteté radicale.' Et elle me répondait : 'Oui, mais n'importe qui peut en faire autant'. La vérité, c'est qu'il y a eu beaucoup de situations pendant l'enregsitrement de l'album, où je doutais vraiment de moi-même, j'étais confus, et elle aurait été la première personne que j'aurais appelée.” Parallax est dédié à Trish Keenan comme Halcyon Digest était pour Jay Reatard. Keenan, chanteuse vaporeuse du duo britannique Broadcast, signé sur Warp - label de référence absolue pour la musique électronique inventive. Découvrir Keenan et les atmosphères si particulières, à la fois aériennes et nostalgiques, aussi lumineuses que tristes, de son groupe, c'est comme si Cox, dans le film de Jones, avait enfin trouvé sur la lune la base auxiliaire inhabitée qu'il ne soupçonnait pas, une extension de son espace vital qu'il serait prêt à investir. Parallax est constitué des poussières et des fantômes qu'il a ramenés de ces excursions silencieuses. Des désirs de science -fiction qui croisent le fer chez une autre de ses influences directes, Bobby Conn.
 
Ecriture automatique
 
On ne pouvait rêver meilleur endroit pour croiser le glam-rock (un genre de rock anglais dont T-Rex et les mannequins de Roxy Music furent le paroxysme), et la science-fiction que Rise Up, un disque grandiloquent pour un chanteur provocateur et flamboyant. La pochette illustrée d'une ville futuristte baignée d'un grand soleil orange et un morceau d'ouverture appelé 'Le crépuscule de l'empire' donnent le ton. Leur musique révèle que Cox et Conn font partie du même clan, une bande constituée de ceux qui repoussent les codes laissés par le punk, la new wave et la cold wave des années 1980 s'interdisant lois physiques habituelles. Rise Up rendait cela possible par sa simultanété hors du commun. Ses superpositions de glam-punk et de new wave sont supportées par un enthousiasme à lui seul l'auteur de refrains, traversés de sentiments d'obsession pour la santé et la célébrité, de crise de l'inpiration par auto-absortion, de paranoïa reliés de la façon la plus sous-jacente et sous-culturelle à l'histoire contemporaine des Etats Unis. Monomania, avec ses néons, ses vestes en cuir, et son ambiance tatouée, est lui aussi ouvertement ressortissant d'une amérique qui n'a pas vaincu les drogues de synthèse et autres démons des années 1980. Bradford Cox comme Bobby Conn n'ont rien a perdre : ils préfèrent n'avoir que quelques amis que de faire partie d'une scène musicale. S'ils doivent faire face à ce qu'il ressentent de déliquescence artistique et émotionelle parmi leurs pairs, ils le feront ressentir par leur musique étrange et flamboyante, aussi détachée qu'adroite et capable de viser juste. Même si Cox ne se clame pas l'Antichrist comme Bobby Conn sur scène (qui a écrit la plus grosse partie de Rise Up selon cette perspective)...
 
Conn parodie ainsi ceux qui cherchent à créer un courant artistique par intérêt personnel, comme les surréalistes amenés par André Breton. “II ne s'agissait que d'égo ! Remarque Cox. Le surréalisme ressemble à une forme de sorcellerie adolescente. C'est, “Je veux voir des chattes, je veux voir des seins, je veux que ça sorte de mon subconsient, je veux explorer ma perversion, mais je veux contrôler cette perversion.' Ils ont beaucoup parlé d'écriture automatique, d'écriture guidée par l'inconscient, et j'ai l'impression que la plus grosse partie de ce qu'ils faisaient s'en tenait à leur volonté d'explorer et de contrôler ce qu'ils trouvaient intéressant. Ils voulaient poser un droit d'auteur là dessus, créer un mouvement.” Cependant, pour contacter Trish Keenan par-delà la mort, Bradford avait aussi songé à l'écriture automatique à la création de Parallax.
 
La réponse artistique la plus logique à cette réflexion est de refuser de participer à un quelconque mouvement ; parce que vous êtes européen, ou bien américain, parce que vous êtes d'Atlanta comme de New York, si vous ne créez pas vous-même une scène on vous rattachera à l'une d'entre elles. C'était le message de Joey Ramone. A New York en particulier, on pense à un certain héros qui a longtemps dénigré en bloc toute appartenance, émasculant les journalistes par sa seule attitude, avant de faire venir un jour la ville à lui, rendant une sorte d'hommage et montrant comment la sincérité et l'attachement triomphe de la méfiance et du mépris (parfois justifié) de ses pairs à son égard. C'est Lou Reed, l'album hommage s'appelle New York (1989), et son superbe second disque, Berlin, avait subi un sort peu enviable en 1973.
 
Comme Lou Reed, et comme David Bowie, Cox a choisi de confier la pochette de Parallax à Mick Rock, s'exposant à l'imcompréhension de certains 'amis'. Plus qu'une filiation par un état d'esprit, l'impression de vivre à l'écart des mouvements, il s'agissait d'un désir authentique d'afficher sa révérence et sa nostalgie ; depuis son adolescence Cox avait associé sa fascination pour le rock n' roll, avec tout ce qu'il transportait comme parfum de scandale comme de nostalgie. Sa façon de tenir un micro des années 50 semble appropriée quand on entend une chanson tel que The Shakes, où Cox se dépeint comme une idole ennuyée par le succès, l'argent et les faux amis qui se multiplient à ses côtés.
 
Mes héros
 
 
En discussion, Bradford Cox s'expose à tous les regards, donne tant de détails sur sa vie affective et sexuelle qu'il n'est pas étonnant qu'il ait dû faire le tri entre ceux qui pouvaient supporter son intensité et les autres, avec lesquels le malaise était réciproque. Adorable pour ceux qui le connaissent, Cox met toujours challenge son interlocuteur – musicien compulsif, comme lui, de préférence. Il imagine dans la chanson Flagstaff, l'une de ses préférées sur Parallax, une cohorte d'épileptiques pour représenter la singularité d'une certaine scène musicale à laquelle il porte un hommage. «Les plus étranges sont restés/enchaînés au sol/Pour qu'ils ne puissent pas bouger/Il produisaient ces sons bizarres/Qui ont changé ma façon d'écouter/Et de ressentir. »
 
La française Laeticia Sadier est un visage plutôt rassurant dans cette cohorte. Elle est la chanteuse et musicienne de Stereolab, une groupe rock atypique, aventureux, dans lequel chaque chanson a une destination différente, une coloration voilée, que ce soit par l'action de cuivres, d'éléments électroniques, de percussions. L'une conversations les plus révélatrices de Bradford Cox a eu lieu en octobre 2010, alors qu'il s'entretenait pour le site internet Under The Radar avec Sadier, la flattant dans un rôle de grande sœur modèle et de mère. C'était un an après qu'ils aient collaboré ensemble sur une chanson du deuxième album d'Atlas Sound, Logos. « Le plus gros compliment que je puisse faire à ton groupe, c'est qu'ils me rappellent l'odeur d'une vieille maison dans laquelle j'ai vécu, ou une lumière spécifique de l'automne.» Et lorsqu'il évoque le souvenir d'un concert ensemble, le destin de Bradford Cox – tellement lié à sa maladie et sa condition solitaire – rejaillit. «Quand Alex (le fils de Laeticia) est monté sur scène, en 10 ans de concerts, c'est sans hésitation le meilleur souvenir que j'ai. Il y a quelque chose de réconfortant quand on voit une mère et son fils réunis. L'idée d'élever un enfant m'est intéressante. Je suis parrain. J'ai des neveux et des nièces. J'aimerais avoir un enfant, comme toi. Si j'en avais un, il serait mon héros.”
 
J'aimerais ressembler davantage à ma mère et mon père. Ils m'ont soutenu depuis le début. Je pense que c'est ce qui m'a donné cette indépendance bizarre, à l'écart des scènes et des héros. Mes héros ce sont eux, qui ont traversé des période si difficiles, et n'ont jamais cessé de croire en moi, chacun à leur façon. Ils m'ont mis avant eux, dès qu'ils en ont eu l'occasion.”Il y a un certain genre de personnes dans le monde pour lequel j'ai beaucoup d'admiration... mais c'est là que je perds toute mon éloquence.”

mercredi 13 février 2013

HAYES CARLL - KMAG YOYO (And other American stories) (Lost HIghway, 2011)

 
OO
Doux-amer, romantique, ludique
country, rock, americana

Hayes Carll semble faire partie de ces quelques êtres sensibles et agaçants, de ceux qui se comportent comme des orphelins élevés par une tante détestable qui aurait essayé de s’en débarrasser en les envoyant à l’armée (l’adage Kiss My Ass Guy You’re On Your Own qui donne son nom à l’album est un code de soldat). De ceux qui en fuient le conflit en un temps record parce qu’ils ont de prétendus mal de dos, et qui décident ensuite de multiplier les petites mesquineries à l’égard des femmes qu’ils fréquentent, afin de se venger de l’éducation qu’ils ont reçue, avant de leur écrire en secret des lettres d’amour déchirantes, à demi-sincères seulement, sans les envoyer. L’avantage avec Hayes Carll, c’est que l’imaginer ainsi, au vu de ses chansons, le rend encore plus crédible. Le natif d’Austin, Texas, est parti pour rester un songwriter doué mais d’apparence erratique, qui cultive les vengeances dans un coin de la pièce, réussissant à tourner par poésie interposée les vraies injustices en absurdités avec un talent fourbe, tout en se fendant régulièrement de chansons romantiques presque nobles, telles Chances Are ou Bye Bye Baby sur le nouvel album : « Now the drunks have turned to strangers and the stars are out of tune, as I think about the one who might have saved me. I know you’re out there somewhere between the highway and the moon. Oh, bye-bye, bye-bye, baby. » On a qualifié Carll de « Charles Bukowski de l’ère des anti-dépresseurs ». A l’appui de la thèse, dans l’excellente Hard Out There, la dérision du musicien dans la bouche d’un de ses personnages : « You ain’t a poet, just a drunk with a pen."

Ma chronique en entier sur le blog Faust Sceptik

mercredi 30 janvier 2013

GRAYSON CAPPS - The Lost Cause Minstrels (2011)





OO
rugueux, élégant
blues, country, rock

Grayson Capps est un homme capable de changer votre vision de la musique populaire, ou de réaffirmer votre désir de rester hors des sentiers battus. The Lost Cause Minstrels renforcera votre goût pour une musique américaine typée autant que pour des chansons fuyant tout cliché - Capps avoue ne pas se fier au genre « garçon rencontre fille et l’emmène danser », préférant se consacrer avec justesse aux tragédies et aux ironies de vies menées dans une flamboyante discrétion par tous ces personnages qui sont le malt de la poésie de bohème.

La musique de cet album, conçue en osmose avec sa compagne Trina Shoemaker (productrice chez Brandi Carlile, les Throwing Muses, James Otto, les Indigo Girls…) et son groupe totalement reconstitué pour l’occasion, a cette capacité à déborder des genres dans laquelle elle est établie – le blues, la country, le Dixieland et de façon plus singulière le classic rock des années 70 – pour se rendre accessible au plus large nombre. Et ce en dépit d’une attitude évoquant les rebelles chevelus Charlie Daniels, Lynyrd Skynyrd, Waylon Jennings ou David Allan Coe, dont on ne sait jamais si ils vont vous mettre un couteau sous la gorge ou vous chanter une chanson. Peut-être le fait de vivre à parts égales entre deux territoires, la Louisiane et l’Alabama, sa terre natale, ainsi que des études de philosophie ont pourvu Grayson Capps d’une capacité de réflexion qui s’illustre bien en interview.
C'est cette ambivalence qui fait de Grayson Capps l’un des musiciens roots américains les plus intéressants aujourd’hui. D’autant plus que The Lost Cause Minstrels est son meilleur album, celui sur lequel joue de ses forces avec un discernement renouvelé, et assemble un set d’une grande cohérence. C’est un album de guitare avant tout, dépeignant successivement, et avec subtilité les humeurs habituellement associées à ceux qui se jouent des ténèbres ; on pense au troubadour Townes Van Zandt, au blues du bayou de Howlin’Wolf, on y trouve les échos de la quiétude ténébreuse des chansons d’Hank Williams ou de Robert Johnson. Un sens du danger, une tension enivrante traversent HIghway 42 ou John The Dagger. C’est comme lorsqu’on se retrouve, au saloon, face à cet étranger couvert de poussière, sans savoir s’il va dégainer ou vous raconter sa vie pathétique et vous transmettre sa passion et sa sagesse d’homme itinérant. Avant que l’émotion ne nous rattrape avec Yes You Are, une belle leçon qui nous demande d’accepter ce que la vie ne nous a pas donné.
The Lost Cause Minstrels n’est pas un album trop rude : Capps se souvient de l’idéalisme de certaines de ses influences, des plaisirs imprévus et des expériences charnelles venues contrebalancer le fond spirituel que mérite toute chanson et qu’il a, pour sa part, hérité d’un père pasteur. No Depression enchaîne les improvisations torrides et évoque… Foxy Lady, de Jimi Hendrix.
On mélange saveurs amères et sucrées, comme dans un gumbo, ce mélange culinaire typique de la Nouvelle-Orléans, que l’on aurait transformé en frustration et en fantasme. La Nouvelle-Orléans est bien présente à travers les rythmes de second line et quelques floraisons de cuivres authentiques. L’apparition régulière d’harmonies vocales féminines d’une grande élégance renforce l’esprit de cohérence.
La chanson Coconut Moonshine évoque un certain Mr. Jim, qui est là chaque fois que Capps joue au club The Shad à Ocean Springs. C’est l’âme du lieu, toujours en train de siroter un cocktail maison qui ‘brûle les entrailles’. La musique abat la moitié du travail, avec le concours de cuivres inattendus, la voix un bon tiers, et cette histoire un peu indulgente de pilier de comptoir sur fond de lune évoquant une grosse noix de coco fait écho aux accents hobo de Blue Valentine (1978), l’album de Tom Waits, dans une ambiance transposée. De quoi éprouver une profonde satisfaction.


mardi 22 janvier 2013

EILEN JEWEL - Queen of the Minor Key (2011)

 





OO
varié/vintage/nocturne
blues/country/rockabilly

« Je suis curieuse de savoir ce que les gens vont penser de la chanson Santa Fe. J’aime l’image qui y est dépeinte, de l’un de mes endroits préférés au monde. » Pas étonnant qu’il s’agisse d’un de ses endroits préférés : injectez-y un peu de nostalgie et la jeune Eilen Jewel y est comme chez elle. Ce sont les souvenirs de sa scolarité qui refont surface, les expériences à ses débuts de guitariste et de chanteuse, alors qu’elle jouait dans les marchés pour se faire un peu d’argent de poche. Puis elle commence à déménager, quittant le Nouveau-Mexique pour la Californie. Enfin, à 24 ans, elle gagne la Nouvelle-Angleterre afin d’établir à Boston sa carrière. « Santa Fe est une chanson à la fois obscure et lumineuse, c’est une chose que j’ai tendance à rechercher dans mon écriture. » 

Queen of The Minor Key est un album parfois bravache, qui se défend de ses blessures et de sa rudesse par son côté ludique, enjoué, et sa dérision. Il s’agit de chansons de minuit, à la violence cotonneuse, faites pour les longues marches nocturnes et les gueules de bois au whisky. 

La formule s’est lentement maturée au fil des années. Son groupe tient autant du rockabilly (contrebasse incluse), du blues, voire du rock n’ roll, que de la country, et Eilen Jewel n’est parfois pas loin d’avoir un bagout d’enfer – sur la chanson titre -  mais ailleurs elle nuance son style vocal tandis que le groupe, lui aussi, se glisse à pas de velours (noir) dans la veine de la ballade mélancolique. Et les guitares restent excitantes. Si les chansons vont et viennent avec abandon et simplicité, comme autant de bouffées d’énergie électrique étoffées par, entre autres, l’orgue de Tom West, I Remember You, Over Again ou Only One recueillent l’huile des briquets et laissent éprouver de la tendresse. 

Jewel allume une flamme pour Loretta Lynn, très grande dame de la country qui est plus souvent évoquée pour le tempérament de sa country que pour la qualité de ses chansons ; hors Jewel nous dit tout leur mérite. C’est à elle qu’elle se fie pour mêler d’excellentes histoires à l’écriture exigeante, sans cesse renouvelée, et une musique aussi charnelle, parfois rutilante. « Les chansons de Loretta ont une profondeur aussi bien qu’un grand sens du fun. » Eilen Jewel s’inspire de cette discipline qui fait que ses chansons dégagent sans effort apparent une magie trépidante. « Chaque chanson a son propre caractère, sa propre volonté individuelle. Je ne peux pas forcer la chanson à prendre une direction, pas plus qu’une mère ne peut forcer son enfant à prendre une certaine personnalité »
 


dimanche 20 janvier 2013

En images : HONEYHONEY - Billy Jack (2011)




OO
soigné/élégant
country/folk/pop

En 2011, Billy Jack laisse entendre l'incroyable épanouissement, dans leurs propres termes, d'un duo natif de l'Ohio qui se démarque par sa clairvoyance et son talent à combiner ballades poignantes dans la tradition bluegrass, et séduction entêtante. Les mélodies sont toujours habiles, vives et charnelles. La musique, banjo, guitare, violon, est formidablement sûre d'elle, se débat et triomphe sans mal de toute accusation de traditionalisme, pour placer Honeyhoney parmi les 'modernes' aux premières loges de ceux qui vivent pleinement leur passion des valeurs musicales de l'arrière pays, et qui par leur cœur en extraient générosité et douleur voluptueuse. Suzanne Santo a une voix presque soul, et un don pour écrre des chansons aux sentiments rudes et intenses, que les images d’Épinal, loin de les banaliser, enrichissent. Santo est aussi une violoniste qui, après un solo parfaitement mené dans Angel of Death, sait donner à la chanson un nouveau tour, faire planer une menace. “Yes, I guess there have been many others / Yes, I’ve treated them the same as you / And quick I’d let them die, and I’d lick the salty tears they cry / Many went from many to a few.”

L'histoire du groupe en 2011 pourrait se raconter en images, sans qu'il soit utile de se replonger dans leur genèse et First Rodeo (2008), un premier album moins homogène. Hank Williams et les Everly Brothers ne sont que des influences bien lointaines tant Billy Jack célèbre l'instant d'un groupe qui devrait donner aux Civil Wars du fil à retordre.







Sources :

http://www.nodepression.com/photo/suzanne-santo-of-honeyhoney-2
http://www.mrmedia.com/2011/10/honeyhoney-gets-some-sugar-performing-at-the-acropolis-in-st-petersburg-video-interview/
http://www.zimbio.com/photos/Suzanne+Santo/VH1+Save+Music+Foundation+Fundraiser+Esquire/eo5qbIVjgr5

dimanche 2 décembre 2012

A quiet revolution (1) Winter By Lake - Stories From Birds and Horses (2011)


 


Label Travelling Music
Genre : Electro-acoustique
A écouter : Asleep, Grey Scale, Stories from Birds and Horses

Qualité : envoûtant,

Winter by Lake est le projet d’un unique parisien, Nicolas Cancel, co-fondateur du label Travelling Music.
 
Voici un album très homogène, entre intensité et retenue, dont on suspecte que les chansons entretiennent entre elles un lien qui pourrait expliquer cette phrase : « In the hood waiting for the wild bunch, dark beings asleep, a grey scale over the hill (let me think to myself) fairytales (are not made of) stories from birds and horses ». Les noms de toutes les chansons s’agrègent ainsi en une seule description. J’ai voulu voir en cet album un cycle. Ce n’est pourtant pas vraiment le cas, les chansons n’étant liées entre elles, selon leur auteur, que d’un point de vue musical. Faisant suite à un autre album sombre et mélancolique enregistré sous le nom de CancelN, Stories From Birds and Horses a été méticuleusement élaboré pendant trois ans.
 
Ici, en épine dorsale, une boite rythme. « Elle s'est imposée de fait, car si tout avait été comme dans ma tête, il y aurait de la vraie batterie, mais finalement j'ai utilisé ce que j'avais sous la main. Avoir des restrictions permet aussi de se dépasser. » Cette boîte à rythme est devenue un élément important du son de Winter by Lake, donnant à l’album un aspect plus feutré, peut-être plus froid, nous immergeant dans l’inconnu. Les guitares sont soigneusement enregistrées et les claviers et autres effets sonores atmosphériques sont dispensés avec une retenue rare par le jeune compositeur interprète, révélant des mélodies minimalistes, envoûtantes, parfois inquiétantes.
 
Les ‘histoires d’oiseaux et de chevaux’ sont la métaphore de l’innocence, que, même si elle sert d’appel, justement Nicolas Cancel rejette au profit d’êtres sombres, ancrant son album dans la réalité de destins aux formes dépouillées. Des silhouettes émergées d’un néant insupportable, pour se confronter à des univers oniriques et littéraires. Le principal combat de Nicolas Cancel est celui qui doit le faire exister au sein de ses chansons. « Cela été un combat pour chanter, de s'exposer comme cela et cela ne faisait pas partie de moi. Mais ensuite c'est venu naturellement. J'utilise aussi pas mal de doublage de voix, sans effet particulier. Mais en enregistrant plusieurs fois la même piste... Pour donner un peu plus de densité au chant. » « La principale mission a été de chanter et d'apprivoiser ma voix. Sur mon premier album sorti sous le nom de CancelN, c'est [LEmoine] qui chantait et qui est d'ailleurs l'autre fondateur de Travelling Music. »
 
C’est une musique à la mélancolie naturelle. « Il s’agit d'être entre deux mondes : l’un réel et l'autre au fond de l'inconscient. Un peu à la manière de mon auteur préféré Haruki Murakami. » C’est en choisissant de ressembler dans un même élan homogène deux directions contraires que se provoque un étrange envoûtement. Des influences ? « J'écoute surtout des albums pour puiser de l'énergie et me faire progresser. C'est un challenge constant de ne pas copier tout ce que j’écoute mais je pense que j'y arrive. » Parmi ces influences, on détache surtout le groupe Hood, Syd Matters ou Thom Yorke, le chanteur de Radiohead, avec son album solo The Eraser. Nicolas cite aussi Godspeed You ! Black Emperor (des parangons de la musique introspective) ou Pink Floyd. Un prochain album ? « Il va être différent, je pense, mais toujours sombre. Plus autobiographique aussi.» Ses meilleurs souvenirs avec Winter by Lake ? « La chronique dans Magic (la revue musicale française) et le concert acoustique privé devant mes amis pour la sortie de l'album. » Enfin, en termes de slogan pour une révolution musicale, Nicolas Cancel aura cette affirmation toute simple : « Chacun peut faire de l'art et qu'il ne faut pas se priver, bien au contraire !! ».

lundi 19 novembre 2012

Jullian Angel - Kamikaze Planning Holidays (2011)




Parution : février 2011
Label : Escape fantasy/Les disques normal
Genre : Folk,

vendredi 16 novembre 2012

lundi 12 novembre 2012

Half Asleep - Subtitles for the Silent Versions (2011)





Label : We Are Unique ! records
http://www.uniquerecords.org/
Genre : Folk,
Mes préférées : Mars, The Grass Divides Wth a Comb, The Bell, For God's Sake
 





Une superbe soirée pour les dix ans du label We are Unique Records, m’ont révélé cette artiste belge à l’univers singulier et envoûtant. En concert, la confiance en elle de Valérie Leclercq m’a frappé ; comment elle parvenait à traverser au travers des différentes enveloppes que contiennent ses chansons. Car les interpréter n’est pas un exercice qui fait aller d’un point A à un point B, mais bien celui qui la fait prendre quantité de directions parfois ardues dont la somme produit un tableau noir et saisissant.  Subtiles for the Silent Versions est long (une heure), plein de nervures, de branches dénudées par la froidure. Valérie Leclercq a travaillé sans se presser pendant cinq ans sur ce troisième album minutieux, finalement enregistré avec l’aide et le support  d’amis et de l’équipe du label toulousain We are Unique ! Records.  « Il y a des fois où je suis trop heureuse pour penser à m’enfermer chez moi avec mes instruments », avance Valérie pour expliquer le temps écoulé depuis son dernier album.
On évoque l’acid folk de Comus aussi bien que Nico pour décrire les méandres envoûtants de ces chansons souvent interprétées au piano, ou sinon à la guitare, avec une confiance qui fait de l’accent anglais pour le moins européen de Valérie une singularité, de la façon dont elle prononce les mots une force. Ses doigts semblent porter une inspiration qui dégivre lentement et laisser l’instrument saisi, s’échangeant souvent contre des voix chorales – notamment celle de sa sœur Oriane et de son ami musicien Jullian Angel – et des instruments à vent : clarinette, trompette, trombone ou flute. Ce que la musicienne aimerait, c’est se perfectionner à la clarinette et jouer un jour de la clarinette basse, son instrument favori.
 Avec un titre tel que celui-ci, Subtiles..., pas étonnant que les textes prennent une telle prépondérance. Les narrations complexes de The Fith Stage of Sleep, For God’s Sake Let Them Go ! ou de The Grass Divides As With a Comb illustrent  la construction par paliers de l’album, sa répartition en plusieurs niveaux de perception dans lesquelles un différent jeu est joué. For God's Sake... se démarque par une deuxième partie plus intense qu’à l’accoutumée, chantée avec urgence, dont voici un bref extrait : « our muscles to quiver/Our hearts topound louder in our ears/we run in all right and wrong directions.” The Bell décrit un monde clos et dur. Mars ne contient que quelques mots d’une violence avérée. La fascination de Valérie pour les poétesses anglo-saxonnes (elle a lu par exemple l’autobiographie d’Anne Carson) l’a amenée à emprunter quelques vers à Emily Dickinson   
« Je pense être particulièrement fière du « tronçon du milieu » du disque, de cet enchaînement entre les chansons « Mars », « The Grass Divides as with a Comb » et « Sea of Roofs ». Ces titres sont l’apparition de l’étrange et ils annoncent déjà le prochain disque, ce vers quoi je veux aller. Ceci dit, je crois que « the grass » aura toujours une place particulière dans mon imaginaire auto-musical… C’est le titre parfait, dans le sens où il contient toutes mes aspirations du moment : la menace, la complexité mélodique, le polymorphisme de structure, l’instrumentation riche, l’explosion rapide et le chœur de voix humaines. Oui, je suis très très fière de ce titre. Je pourrais en faire une carte de visite. »
 
"Le monde de la musique est essentiellement un monde de camaraderies masculines, duquel il est facile de se sentir exclue. Entre les techniciens du son, les musiciens, les chroniqueurs, les passionnés, les historiens du « rock » (au sens large), - tous des mecs – il y a beaucoup de clins d’œil qui s’échangent, beaucoup de l’histoire des grands génies qui s’écrit, pendant que les femmes, en périphérie, continuent à être louées pour leur sensualité, leur sensibilité, leurs talents vocaux, ou leur beauté. Et pas pour les mondes qu’elles créent, ni pour leur vision, leur savoir-faire, leur intelligence (y compris émotionnelle). Si Pj Harvey est une des seules références qui vient à l’esprit des chroniqueurs depuis 15 ans à l’écoute d’à peu près n’importe quelle nouvelle artiste féminine, c’est parce qu’elle est une des seules à qui l’on a octroyé cette individualité, cette vision, cette intelligence autonome. Toutes les autres flottent dans l’histoire, non arrimées. »
Les extraits d'inerview proviennent de Cutureaupoing

mercredi 7 novembre 2012

Bombino - Agadez (2011)

Superbe blues touareg pour ceux qui aiment déjà Tinariwen !

lundi 5 novembre 2012

jeudi 30 août 2012

Bonnie 'Prince' Billy - Wolfroy Goes to Town (2011)




Bpb est à gauche sur la photo. Angel Olsen 2ème en partant de la droite.



Parution
octobre 2011
Label
Drag City
Genre
Folk alternatif
A écouter
No Match, New Whaling, Cows
OO
Qualités
sombre, poignant


Wolfroy Goes to Town ne sera le premier disque folk de personne, sous peine de les voir fuir à toutes jambes vers une musique plus entraînante. En revanche, il nous permet de rappeler aux amateurs de folk contemporain ce qu’ils recherchent : une grâce d’un autre âge, de petits instants de pureté harmonique, d’autres de lassitude palpable, parfois de lumière – de lumière, pas tant que cela sur Wolfroy Goes to Town, l’album le plus las et pénétrant de Bonnie Prince Billy depuis I See A Darkness (1999), le classique qui permit à cet auteur de chansons prolifique d’imposer ses propres règles. Un dieu personnel allait lui murmurer les prochains gestes qu’il devait effectuer, un dieu dont il pourrait révéler la nature dans ses chansons. Sur Time to Be Clear, « God isn’t listening, or else it’s too late ». Bonnie Prince Billy évoque souvent la sensation de perdre toute croyance, toute foi envers les institutions établies, et finit par se retrouver coude à coude avec son dieu, voire, dans un nouveau caprice, par ne faire qu’un avec lui. Sa versatilité, sa spontanéité suggèrent de façon répétée une folie païenne : folie présente chez Bonnie Billy, mais présentée par son versant le plus vulnérable, comme s’il existait dans la manipulation, dans l’égocentrisme, une forme de générosité. S’il ne vous raconte pas de telles histoires, d’autres le feront, bien plus agressivement, et le résultat ne sera pas à la hauteur de ce que peut donner la ferveur et l’amertume de Billy. Le folk chez lui, réside dans des textes rebelles (il existe plusieurs formes de rébellion) et pleins de fêlures qui négligent la vraie religion pour n’instaurer en forme de culte que les histoires désolées de personnages de fiction. Avec une adresse et une économie rare, Bonnie Billy utilise ce concept de dieu en le retournant à son avantage : « Ce qui est habituellement appelé religion est ce que j’appellerai moi-même musique ; je pense que les disques et la musique sont plus respectueux et appropriés pour l’âme humaine que ne le sont les églises ».


Wolfroy goes To Town n’est pas sa profession de foi, plutôt l’album d’un artiste qui a donnée celle-ci il y a de nombreuses années. Pendant 20 ans, il a créé son propre gospel, réussissant souvent des chansons qui pourraient être nées dans les années 20. Sa musique est attachée à la country de sa terre du Kentucky, mais ne cesse de se transformer, incorporant des éléments de blues et de rock. Et de folk, que Bonnie Billy ne pouvait tenter de sublimer sans utiliser de contrepoint à sa voix fragile. Il le maitrise à la perfection ; le choix d’inviter Angel Olsen (Halfway Home, son deuxième album, doit sortir en septembre 2012) à chanter sur tous les morceaux contribue aux meilleurs moments de l’album. Contrairement à d’autres chanteuses qui ont participé aux disques de Billy par le passé, elle œuvre dans la même veine de type ‘country fragile’ que lui, dans des morceaux qu’un caractère trop affirmé reverseraient.


No Match aurait suffi à rentre Wolfroy Goes to Town (même si Bonnie Billy est en train de réinvestir, de plus en plus souvent, les personnages de son propre imaginaire, inutile de rechercher qui est ce Wolfroy) viable. Comme sur les meilleurs disques, cette chanson gagne en résonnance à chaque écoute, au fur et à mesure que chaque autre chanson s’apparente d’une façon ou d’une autre avec la première. No Whaling et Time to be Clear permettent de confirmer que les interventions d’Olsen, leur donnent une touche envoûtante. Que les harmonies chatoyantes, bien qu’infiniment tristes, de No Match soient immédiatement séduisantes n’est pas vraiment étonnant ; Bonnie Billy y profite du talent de musiciens qu’il a appris à utiliser avec de plus en plus de finesse depuis que Mark Nevers (de Lambchop) lui a ouvert les yeux sur l’intérêt d’affiner sa palette musicale avec Master and Everyone (2003). Black Captain, cependant, c’est autre chose ; la chanson est ostensiblement sous-jouée, presque non jouée, et bien que son format épique réserve quelques surprises – toujours par la grâce de la bien nommée Angel Olsen – il faudra s’y reprendre à deux fois avant d’en extraire son content d’humilité et de noblesse. Ecoutées ensuite, Cows et There Will Be Spring seront facilement sous-estimées ; pourtant, si l’on prend la première, avec ses notes qui touchent à Nick Drake, son final en solo de guitare par le brillant Emmet Kelly et son chœur intime et hanté, est une réjouissance. Quail and Dumplings élève la tension et place haut les cœurs bafoués, avant que le disque ne se termine dans un fier misérabilisme avec We Are Unhappy.


Bien qu’il ressemble parfois à I See A Darkness, Wolfroy Goes to Town pourrait aussi bien en être à l’opposé. Avec une once d’ésotérisme, il réclame une simple prise de conscience de notre force commune, plutôt que de n’adresser qu’un dieu perverti et isolé et de s’arrêter à l’égoïsme. « Je pense que j’ai une connexion profonde dans ma musique récente que je n’avais pas les moyens d’adresser auparavant. Je sais au fond de moi que je ne suis pas seul ; chacun d’entre nous se sent seul parfois mais nous devons savoir que nous ne le sommes pas. Et plutôt que de donner la responsabilité de nous assurer que nous ne sommes pas seuls aux mains incapables de la religion organisée, faisons-le nous même en recherchant les connections. » Cette générosité rejaillit dans l’album, dans lequel, au cœur d’un monde étrange dont les frontières ne cessent de s’élargir, s’est installée une familiarité rassurante. Maintenant, pour découvrir Bonnie Prince Billy, mieux vaut commencer par écouter Lie Down in The Light (2008), sans doute son album le plus accessible, et sur l’expérience duquel il a construit celui-ci.




mercredi 25 juillet 2012

Garland Jeffreys - The King of in Between (2011)





Parutionjuin 2011
Label
GenreRock, Scène New-Yorkaise, Auteur
A écouterConey Island Winter, The Contorsionist, Roller Coaster Town
°°°
Qualitésengagé, poignant, groovy




The King of in Between : le roi de l’entre deux. Un titre peut-être caustique, car cet extraordinaire auteur rock n’a jamais vraiment traversé l’atlantique, malgré des albums et des concerts sans faute dans les années 70. Aujourd’hui, Garland Jeffreys ressurgit après s’être laissé ces 15 dernières années envahir par la vie la plus vraie, consacrant le plus clair de son temps à élever sa fille, Savannah, qui fête ses 15 ans justement, en 2012. Cet album, le 12ème de sa carrière, il le publie au travers de son propre label, et il sort selon l’endroit en 2011 ou 2012. Entre deux encore. Il ne faudrait pas que ce soit vain, et que sa musique élégante et racée ne reste entre les mains de bloggeurs américains certes enthousiastes. La photo de Anton Corbjin qui illustre la pochette montre le chanteur métis à l’intersection du boulevard Martin Luther King et Malcolm X à Harlem. Entre-deux toujours. Entre humilité et défiance, nostalgie et soif de mouvement. « J’ai toujours eu une certaine exubérance, reconnaît t-il. Je ne me range jamais pour longtemps. ». Elevé dans la New York des années 50 aux sons de Duke Ellington et Nat King Cole, il rencontrera Lou Reed et collaborera avec John Cale pour Vintage Violence, avant de combiner en solo son amour pour la soul, le blues, le reggae ou le punk. Le pape de la musique néo-orléanaise, Dr John, joue sur son premier album en 1973 ; en 1977, il fait paraître Ghost Writer, enregistré en Jamaïque. « Ce disque était un bijou », remarque t-il. « Mais le music business n’était pas fait pour l’art », ajoute t-il pour expliquer le relatif échec de l’album. Roy Cicala, son producteur d’alors, travaillait aussi avec John Lennon. La chanson Wild in The Streets était jouée dans nombre de juke-box à New York – tous les soirs chez Max’s Kansas City. I May Not Be Your Kind, Cool Down Boy et Spanish Town furent tout de même des hits à la radio. L’album de Lou Reed baptisé New York (1989) est un sacré morceau, mais New York Skyline, sur Ghost Writer, est peut-être la plus belle chanson jamais écrite sur la ville.


« Je suis encore en train de m’ajuster au nouveau business de la musique », raconte Jeffreys aujourd’hui. Son pinacle de passion musicale se situe dans une époque qui précède l’avènement du CD. « Mais je suis sur un plan à horizon 90 ans comme B.B.King, Tony Bennett et John Lee Hooker. » Force est de constater que le moment n’est pas venu pour lui d’abandonner, au contraire. En 2012, il ajoute aux tableaux de New York et au ballet des intolérances une réflexion pleine de justesse et de malice sur le vieillissement en l’absence de ses symptômes habituels - l’esprit de Jeffreys est aussi vif et tranchant et sa musique tient en haleine. Coney Island Winter donne le ton, musicalement comme thématiquement : « Vanity Strikes/Humility speaks/Insanity lives on the edge of the street/This is a story, it happens every day” Il se pose en observateur du quotidien dans ce rock à la croisée du blues parlé. « I want kiss the ground » réclame t-il pour montrer son attachement et son respect, non sans une pointe d’amusement. Les réminiscences de sa jeunesse vont et viennent, illustrées par l’image d’un parc d’attractions qui part en miettes. Les commentaires politiques et sociaux fusent avec une adresse telle que n’importe qui peut ressentir leur portée. C’est comme le hip-hop : de la musique urbaine affutée dont les seules concessions et faiblesses sont celles du cœur. La grosse caisse bat fort dans la poitrine de ce premier morceau. I’m Alive, dont on devine aisément le propos (« grateful i’m here and still alive »), est plus dense encore grâce à une véritable orchestration. Le refrain ("I’m alive, i’m alive, i’m alive, not dead ») est facile à reprendre, comme le sont les doo doo doo doo sur le funky The Contorsionist.


L’album est devenu réellement intéressant avec Streewise, une chanson à la fois dure, bienveillante et poignante. « Regarde ma petite fille, elle marche dans la rue/rentrant de l’école/Sans savoir quel dégénéré elle risque de rencontrer». On devine qu’il est question de Savannah, de ce que Garland Jeffreys veut lui transmettre, de père à fille, en termes de sagesse urbaine. « Et quand je pense à ce que mon père m’a appris/Il m’a pris par surprise/J’ai levé les yeux vers lui et il a dit/Tu dois connaître la rue. » La tolérance et la politique refont toujours surface, lorsqu’il évoque la présidence d’Obama et la polémique d’un racisme toujours très présent aux Etats-Unis – même les plus puissants doivent avoir conscience des dangers de la rue, car ils peuvent être assassinés. The Contorsionist explore à son tour plusieurs sentiments, ce que c’est que de jouer le jeu du show business en se pliant à ses règles, ou de jouer de la musique en décidant simplement d’ouvrir son cœur à son entourage. Jeffreys revient toujours à plus de simplicité fondamentale, avec ce refrain superbe : « Everybody need somebody to love », pas besoin de traduction. All Around The World, fait encore preuve de perfection, que ce soit au niveau du feeling, des arrangements, de la production. Un reggae comme aux grandes heures où il côtoyait la soul pour se former en messages de paix, une preuve définitive de combien Jeffreys a compris toute l’essence de ce style musical auquel il s’est beaucoup consacré. Les chansons continuent de se succéder, toutes meilleures les unes que les autres ; un nouvel hommage à John Lee Hooker, qu’on avait laissé aux mains bienveillantes de Ry Cooder sur son récent disque, Pull Up Some Dust and Sit Down (2011), et un retour en force de la romance avec Love is not a Cliché ou The Beautiful Truth.


Roller Coaster Town renoue plus étroitement que jamais avec les images d’une jeunesse valeureuse et pleine de détermination, celle qui n’a pas quitté Jeffreys lorsqu’il écrit. Enfin, on pense à Levon Helm, le batteur de The Band décédé en avril 2012. Les deux hommes avaient eu l’occasion de jouer ensemble à plusieurs reprises, et Larry Campbell, musicien sur the King of In Between et producteur des 2 derniers albums de Helm, Dirt Farmer (2007) et Electric Dirt (2009), sera resté leur dénominateur commun jusqu’à la fin. Jeffreys ne peut décemment pas attendre 13 ans de plus pour le prochain disque.

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