“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) efficace (29) orchestral (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) Ambigu (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

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lundi 2 janvier 2017

{archive} TRAFFIC SOUND - Virgin (1969)




OO
ludique, communicatif, audacieux
psych rock, blues rock

Des éléments de culture locale dans un disque rock donnent dans le meilleur des cas l'impression d'une envie indéfectible de s'adresser à tous les êtres humains, en dépit de la frontière tracée par un régime militaire dictatorial. C'est au Pérou en 1969. Traffic Sound n'est pas un groupe générique, et ils ne tentent pas vainement d'appeler à un public le plus large possible. Leur culture sonne comme de l'énergie pure, qui a abattu les frontières dès l'origine, avec une intuition et une inspiration qui semble en appeler à tous les pays opprimés par des régimes d'enfermement de la culture. Ils sont l'appel de l'aventure, des expériences psychiques. D'ailleurs Meskhalina offre, dans ce dernier registre, un hymne inattendu à la nation Inca en proposant d'en vanter le cactus hallucinogène.


Sur Virgin, propulsé par le plus important label de musique péruvien, MAG, ils déploient leur propre 'révolution', avec une attitude unique, qui valorise bien plus que certains de leurs pairs anglais la cohésion de groupe. Que ce soit les sons latins ou simplement leur approche, ils recyclent les meilleurs sentiments de communion de la world music au service d'un son presque purement anglo-saxon, à la fois psychédélique et focalisé. Les rythmes indolents portés par le saxophone de Jean Pierre Magnet sont rendus à des rivages oniriques, et traversent tout l'album. On ne sera pas étonné de découvrir que ce groupe s'est fait la main dans un premier album, Bailar a GoGo, inspiré par le blues rock des Doors, de Cream, de Iron Butterfly. Une suite de neuf minutes, Yellow Sea Days, est l'occasion d'une fresque rocambolesque vivifiante et enjouée ou le piano, les interjections, les cris sauvages nous préparent à la véritable mue en maître lézard du chanteur Manuel Sanguinetti dans le morceau suivant, un blues enfiévré exactement dans la veine de Jim Morrison. D'ailleurs, on croirait entendre deux groupes jouer simultanément, et non un seul. C'est une constante dans cet album qui frappe par l'impression qu'un vaste hangar bourré d'instruments a été alloué à son enregistrement. Simple est empreinte d'un charme tout sixties. C'est une musique évidemment faite pour porter loin, et pour s'ancrer profond. Des chœurs tribaux, des solos abrasifs, et les percussions se pavanant au premier plan sont le propre de Traffic Sound. 


  • A1Virgin3:00
  • A2Tell the World I'm Alive4:15
  • A3Yellow Sea Days
  • a. March 7th3:27
  • b. March 8th2:10
  • c. March 9th4:08
  • B1Jews Caboose4:30
  • B2A Place in Time Call "You and Me"0:35
  • B3Simple3:30
  • B4Meshkalina5:30
  • B5Last Song2:20

mardi 9 février 2016

TINARIWEN - Imidiwan : Companions (2009)





OOO
engagé, pénétrant, hypnotique
Blues touareg

Tinariwen est un groupe culte de notre génération, ils ont un son magique, mélange d’instruments acoustiques et électriques, qui est comme le soupir du désert. Ils emportèrent avec eux, partout où ils furent révélés, leur musique centrée sur la guitare électrique et ses drones (et il est facile de voir comment ceux qui enregistrent une telle chose gutturale que Tahult In ont inspiré Dylan Carlson de Earth), autour de laquelle s'orchestre un mélange de sonorités traditionnelles maliennes, de blues noir-américain réinterprété et d'épices moyen-orientales. 

Mais leurs plus beaux secrets doivent être expérimentés sur place, au Mali et dans les terres changeantes qui comprennent l'Algérie, la Libye, le Niger. Voir des pierres cambrées battues par les vents, entendre les échos du roulement minéral dans les cavernes rocheuses sous le sable, et les cordes de guitares électriques branchées à leurs amplis gronder sous la seule direction du vent. Parmi tous les combats, leur musique naturelle évoque ainsi celui contre la société technologique que nous adorons ou abhorrons.

Va t-on parler bientôt de matrimoine, et plus seulement de patrimoine ? L'un des chanteurs de Tinariwen, Ibrahhim ag Alhabib « Abraybone », ferait office de figure paternelle d'exception dans cet album qui donne envie de s'écrier : patrimoines de tous pays, unissez vous ! Sa responsabilité, restituer le son de la communauté culturelle tout entière. En comparaison d'autres albums du groupe, Imidiwan : Companions comprend plus de chœurs, notamment dans sa première partie. La deuxième partie contient un élément plus lancinant, un plus grand dénuement et des riffs qui n'auraient pas été déplacés sur un album de John Lee Hooker (Ere Tasfata Adounia).

Il y a là le paradoxe d'un message élusif partagé par le plus grand nombre, et toutes les générations. C'est un chant de vie dans toute sa complexité autant intérieur et ombragé que propre à être partagé. Cette vie est aussi vaste que des mots intraduisibles, tels assuf, qui signifie la nostalgie de sa maison, la solitude, la tristesse. Assuf ag Assuf est une chanson hypnotique, sa guitare improvisant un chant poétique rarement porté à ce niveau dans un morceau de Tinariwen. 


C'est qu'après avoir avec Aman Iman (2007) affirmé le message urgent de rébellion et de survie du peuple et de la culture des Tamasheq (touaregs), après avoir dispensé leur musique dans le monde, Imidiwan : Companions célèbre leur retour au désert, terre des hommes, qui n'appartient à aucune superstition, qui ne se soumet pas, mais s’embellit et se révèle sous le charme de la musique et des émotions de Tinariwen. Plus que jamais, cet album donne envie de considérer Tinariwen non comme un groupe aux frontière délimitées, mais comme une grande famille d'artistes dont l'esprit tout en variantes et nuances nous imprègne graduellement.


vendredi 4 décembre 2015

SHYE BEN TZUR, JONNY GREENWOOD AND THE RAJASTHAN EXPRESS - Junun (2015)





OO
envoûtant
musique hindoue, world music

Un concentré d’intelligence musicale pour le corps et l’esprit. Roked pourrait être un tube de dancefloor à la fois envoûtant et minimaliste. Le jeune compositeur Shye Ben Tzur est étonnant de maitrise et de vision artistique (et spirituelle) tout au long de ce voyage où le célesta et les ondes Martenot de Jonny Greenwood  (Radiohead) illuminent de leur rêverie les trames hindoues issues de la nuit d’une tradition incommensurable, et rendues par 19 musiciens qui représentent toute l’étendue de l’Inde communiante.  

lundi 8 septembre 2014

LAURA JEAN - S./T. (2014)



O
intimiste, attachant
Folk, Folk-rock

« J'ai écrit sur les révolutions en Grèce, en Turquie, en Ukraine. Et j'avais l'impression d'avoir besoin de vacances. Je me demande si l'Europe de la Société m'intéresse toujours. Pourtant, à chaque fois que je veux partir pour New York, une inspiration, de plus en plus singulière, me retient ici. Je me retrouve à écrire sur les groupes de black metal européens. Enfin, j'avais commencé, mais je me suis arrêté. C'est l'enthousiasme de Laura qui m'en a empêché. J'ai cru que cette fois ci j'allais marcher à fond. Elle m'a fait croire qu'elle partait pour toujours, mais pas à New York. Elle m'a fait passer pour un petit joueur avec New York. Elle allait à Melbourne. Mais avant de partir, elle a découvert une autre Laura. Et le temps d'écouter ses disques, elle ne vouait plus partir. C'est souvent ainsi que ça se passe. Nous prétendons prendre le large, mais finalement, nous sommes bien contents de notre monde étriqué. Il suffit de me souvenir combien j'ai trouvé le petit jardin de ma sœur sur la route de Paris pour m'en contenter, et ne plus avoir tellement envie de partir. PJ Harvey manque déjà à Laura. Aux deux Lauras, peut être. L'autre, Jean, chanteuse introspective de Melbourne, qui partage son deuxième nom avec Polly Harvey, l'icone anglaise. Laura, la notre, est plutôt inclinée vers la mélancolie. Ce n'est pas étonnant vu la façon dont Berben la traite ici. Il insiste toujours pour qu'elle dorme avec moi, il aimerait libérer une chambre pour héberger une colocataire de plus. Elle voudrait bien, mais j'évite à chaque fois de répondre à ses avances. Quand elle écoute First Love Song, la chanson la plus tétanisante de cet album de frustration, je me sens envahi d'un vrai malaise. 

Laura Jean semble nous signifier qu'elle ne serait pas revenue à la chanson si ce voyage en Angleterre aux côtés de John Parish, le mec qui a tellement travaillé avec Polly Harvey, n'en avait pas décidé autrement. Notre Laura dit que cet album met la chanteuse à nu, faisant ressembler ses intonations à celles de Polly Harvey sur White Chalk, son album le plus aérien. Un geste artistique qui répond à une crise d'inspiration en privilégiant la fragilité et la mise en abîme. »

samedi 6 septembre 2014

KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - Oddments (2014)







OO
Garage rock, psyché, lo-fi
attachant, original, vintage

Mettons qu'on invente de toutes pièces un passionné de musique, installé à Paris, qui déciderait de partir mystérieusement pour l'Austraslie, Melbourne. Mettons que ce soit une fille (oui, ça évite qu'on me soupçonne de vouloir partir). Enfin, le groupe qu'elle (ou il) devrait rencontrer d'urgence, voir sur scène live, c'est celui-ci. Pour reprendre les gens de là bas : "These dudes are one of a kind, or seven of a kind, I don't know how many of them there are but regardless, fucking sweet." Oui, ils sont sept. Et 'doux' n'est pas vraiment l'adjectif qui leur irait le mieux. Il sont piquants. Du psychédélisme cru, strident, qui déborde, mais se paie le luxe de ressembler à Pavement, le temps de Stressin'. Pour le reste, on pense du vent de liberté garage des Thee Oh Sees, dont King Gizzard partage la créativité prolifique. De sorciers, ceux-là n'ont pas que le bâton de pluie (il est bien là, sur Homeless Man in Adidas, avec un incursion aussi des oiseaux locaux), mais tout l'attirail mélodique très particulier. Ils utilisent l'électricité comme Captain Beefheart, pour le plaisir de la télékinésie, pour mentir aux sens, produire des formes et des couleurs forcément hallucinées. Work This Time est un morceau incroyable. Ah oui, j'oubliais : le son est volontairement pourri. Heureusement que le son mp3 ne ressemble pas toujours à ça. 

vendredi 11 juillet 2014

IMARHAN TIMBUKTU - Akal Warled (2014)





OO
hypnotique, entraînant
Blues touareg

Tinariwen, le groupe qui porte l'étendard des musiques maliennes les plus électriques est parvenu à rester fidèle au son de ses débuts, malgré un enregistrement en Californie. Les groupes touareg ne sont t-il pas destinés à parcourir le monde ? Le Mali, un petit pays, un pays de fronts menacés ou de villes à l'arrière garde, selon le côté duquel on se tient. Les touaregs se posent, en observateurs de leur territoires, du côté de la vieille histoire, du respect des traditions, et bien sûr du désert qui constitue un lieu de culte et de ressource. Ce 'tenere' est de toutes les célébrations. Cette musique vous donne l'impression d'un monde sans limites, où l'expression musicale est vitale. La voix de Mohamed Issa reste fidèle au pragmatisme qui semble être la marque de la musique touareg, les thèmes politiques abordés avec la fierté de ceux qui ont vu. Ils sont là pour susciter des images ; pas des images brutales, mais de nostalgie, de solidarité, de réconciliation. Akal Warled est un disque soigné, le premier d'un groupe désirant mettre en avant la pureté du blues touareg au travers de guitares électriques incisives et mélodieuses. Les mélopées répétitives s'élèvent, nous envoûtent sur Taliat Ta Silkhourout : à ce point là, au milieu de l'album, chaque morceau rayonne un peu plus que le précédent.

samedi 5 octobre 2013

TAMIKREST - Chatma (2013)





O
engagé, hypnotique, intense
rock, tribal

Certains codes nous échappent, à nous autres occidentaux. Cette femme fière, qui se protège des tempêtes du désert et de la morsure du soleil comme elle peut, sur la pochette de Chatma : pour nous, son regard est plutôt un appel à l’aide. Elle a besoin d’entraide, bien sûr, et Tamikrest, comme d’autres groupes de Kidal, dans le nord Mali, sont de solides gardiens.  L’exceptionnel parolier Ousmane Ag Mossa a rendu, à travers de brillants écrits, la situation due son peuple égale à celle de beaucoup d’hommes dans le monde, se battant pour les droits élémentaires, souffrant d’être laissés derrière lors des conflits. Les personnes âgées et les femmes, particulièrement, ont à souffrir de cette insanité, et c’est à ces dernières (‘les sœurs’) que Mossa a dédié ce nouvel album : du blues touareg, hypnotique comme à l‘accoutumée mais plus électrique et incisif, avec une guitare plus présente, un son plus élastique, capable de donner un nouveau relief aux mêmes bases traditionnelles. 

mercredi 7 novembre 2012

Bombino - Agadez (2011)

Superbe blues touareg pour ceux qui aiment déjà Tinariwen !

dimanche 24 juin 2012

Gladiators




Le nom du trio vocal les Gladiators semble dériver d’une fascination pour la figure de l’esclave rebelle de la rome antique Spartacus. Leurs débuts sont liés à un succès des Ethiopians, Train To Skaville. La face B de ce célèbre morceau était You are the Girl, une chanson permettant à Albert Griffiths, qui allait devenir le charismatique leader des Gladiators, de gagner confiance en ses capacités d’auteur de chansons. Il les aimait très imagées, chargées de paraboles, capables de retracer l’histoire du reggae depuis ses origines.

Trio vocal composé de Griffiths, de Clinton Fearon et de Gallimore Sutherland ils firent leurs classes avec le producteur Coxsone Dodd - ils allaient rester maçons un moment, étant donné son principe de 20 dollars la chanson et pas de royalties. Le morceau Hello Carol (1968) fait partie de leur préhistoire, et c’est déjà un gros succès en Jamaïque. Roots Natty, Bongo Red, Jah Go Before Us et Mr. Baldwin suivent, et le trio passe même entre les mains de Lee Perry avant que l’affaire ne se termine en combat de coqs.

Virgin, à travers leur branche Front Line, poussa à partir du milieu des années 70 des artistes plus enclins à faire des singles, qui offraient une gratification immédiate dans leurs pays, à produire des albums destinés à une plus large distribution. L’intrusion d’un gros label est donc plutôt bénéfique pour le reggae, d’autant plus que les albums sont rendus de nouveau disponibles par Virgin après les années 2000 (avec leurs pochettes originales – mais sans notes et sans paroles). Les Mighy Diamonds ou les Abyssinians sont aussi concernés par ces rééditions.

Les Gladiators se montrèrent aussi productifs avec les albums qu’avec les singles. Ils réenregistrèrent beaucoup de hits pour ces albums qui sont parmi les grands classiques de la période. Encouragés par un premier disque redoutable, Trench Town Mix Up (1976), ils maintinrent le cap avec Proverbial Reggae (1978) et Naturality (1979). Une compilation, Dreadlocks the Time is Now (1990), ressemble 19 hits révélant la ferveur du groupe dans cette période. Musicalement, le trio se maintient dans une formule simple ; les rythmes lancinants tirent parfois sur le dub, l’apport des guitares est minimaliste il n’y a pas ou peu de cuivres. La présence inattendue d’un harmonica dans plusieurs morceaux de l’album Sweet so Till (1980) laisse penser que Griffiths avait apprécié les bandes originales d’Ennio Moricone pour Sergio Leone.

lundi 18 juin 2012

Sun Araw, M. Geddes Gengras + The Congos - Icon Give Thank (2012)







Parutionavril 2012
LabelRVNG
GenreDub, expérimental, reggae
A écouterFood Clothing and Shelter, Sunshine, Invocation
°°
Qualitésenvoûtant, hypnotique

Quand on commence à écouter du reggae roots, ce qui fut pour moi le cas avec la session acoustique Inna De Yard (2005) de Cedric Myton, le leader des célèbres Congos, on ne suspecte pas forcément que ce genre musical vient du ska et se dirige, en ralentissant, en devenant mantra, vers un psychédélisme bourbeux défini par sa richesse et sa profondeur sonore. Pourtant, si on connaît un peu le travail de Lee Scratch Perry, professeur de studio, manipulateur d'enregistrements, un disque tel que Icon Give Thank est presque de la musique traditionnelle. Avec Lee Perry, la musique est une vision à la sonorité précise, dont les échos sont bien mesurés, les sons choisis de façon rituelle – même lorsqu'il s'agit d'un meuglement de vache zombifiée. Dans ce contexte, les chanteurs, les musiciens sont souvent excellents, ils ont une aisance à capturer l'instant. Quelques prises leur suffisent pour offrir toute la substance des voix, des percussions et des guitares, mais des producteurs comme Perry continuent à travailler longtemps après que la dernière prière à Jah ait été formulée. Le studio est un instrument à part entière dans une musique qu'il faut rendre le plus ludique et hypnotique possible, et aussi conforme que possible à ce que l'on entend dans sa tête. 

Cameron Stallones (Sun Araw) ne sait pas à quoi va ressembler son disque, mais il intime le producteur M. Geddes Gengras de quitter Los Angeles avec lui, direction la Jamaïque, et plus précisément un patelin du nom de St Catherine où la légende de reggae, avec ses lions et ses dompteurs au regard fou, ne dorment jamais. La musique qu'ils produisent à Kingston ne franchit pas souvent les frontières pour arriver jusqu'à nos oreilles, alors lorsqu'un projet dub expérimental fait remonter jusqu'ici les voix des Congos pour un résultat aussi cohérent et solide que sur Icon Give Thank, c'est une moment de retrouvailles exceptionnel en plus d'être agréable, voire excitant. 

La rencontre était planifiée, commanditée (?) par le label RVNG. La rencontre eut lieu le plus naturellement du monde, Cédric Myton et Roy Johnson (les congos) étant réputés pour leur ouverture d'esprit et leur spontanéité. Mais le résultat n'est pas tant planifié. « Le vrai challenge, ce n'était pas de travailler ensemble mais d'imaginer la façon dont le disque allait sonner, commente Stallones. « Aucun d'entre nous n'avait vraiment d'idée quant au résultat.» Il fallait utiliser les voix extraordinaires de Myton (falsetto) et Johnson, d'abord comme un instrument puis de leur donner progressivement un poids spirituel. « Les sessions initiales que nous avions faites à LA étaient des expérimentations rudimentaires, quelques rythmes à la batterie, quelques lignes de basse. Nous avons essayé de tout maintenir à un état de simplicité extrême pour que nous ne puissions réellement concevoir l'album qu'une fois en Jamaïque. Nous ne savions pas quelles seraient les possibilités là-bas, ainsi nous préférions avoir quelques bases de travail." « Quelques chansons ont été faites autour de beats que j'ai créés avec la version gratuite de Ableton avant de les coller sur mon enregistreur cassette. » Les éléments de rythme, les guitares, les basses et les bruitages peuvent prendre de nombreuses formes, souvent réminiscentes de ce qu'a accompli Lee Perry et d'autres poducteurs dans les années 70. L'ensemble, rafraîchissant, intense, progresse au fil de l'album. 

" A un moment, pendant l'enregistrement, Roy s'est retourné vers moi et a réalisé : 'oh, ce sont des chants spirituels.' A partir de là, cela a fait sens pour tout le monde. » Tandis que l'album se termine, avec Invocation et Thanks and Praise, la symbiose entre producteurs et chanteurs Rastafari s'élève au-delà des styles musicaux pour gagner une vraie spiritualité. Les Congos on repris le dessus à la fin. Food, Clothing and Shelter et Sunshine, au milieu de l'album, assurent la transition en propulsant irrésistiblement l’auditeur vers d'autres sphères. « It's Coming » répètent des voix déformées, qui donnent l'impression de flotter dans une mer de champignons. Sur Sunshine : "time to make a move, time to get you in the groove". 

En 10 jours de travail dans les lieux ou l'inspiration reggae est née, le voyage a été passionnant pour Stallone. Il a été décidé de produire un documentaire retraçant cette expérience, Icon Eye. Ne serait-ce que pour la beauté colorée des fresques annonçant sur les murs des maisons ce qui se trame à l'intérieur, pour les leçons de vie – musique, danse, ganja – il est à regarder à tout prix cet été !

mercredi 13 juin 2012

Culture



VOL 2 : ROOTS REGGAE
Introduction
Les rythmes du rock steady se sont ralentis, la basse est devenue proéminente. Les versions instrumentales, le dub et les DJs sont les nouveaux visages du reggae. Les artistes solo, nouveaux venus ou héros de l’époque du ska aillant évolué hors de leurs formations d’origine, sont nombreux à sortir d’excellents albums. Le reggae s’est imposé en Europe, en Angleterre en particulier. Ce n’est qu’au début des années 1980 que la reconnaissance mondiale va suivre. Juste avant cela, les années 77, 78, 79 sont propices aux plus incroyables séries de disques de la part de groupes à la maîtrise et à la vision impressionnantes. Souvent amenés par des auteurs et chanteurs charismatiques, les meilleurs trios sont ceux qui embrassent la ‘culture’ locale, presque une trinité – le Rastafarisme, l’appel à la paix politique et à la renaissance sociale, l’environnement et le mode de vie à travers la culture du chanvre (cannabis) et sa consommation.

Le Rastafarisme est une déclaration d’appartenance par laquelle vient la liberté. Pour être libre, il faut avoir un héritage à défendre, des valeurs communes qui transcendent les réalités économiques, l’égoïsme, l’isolement, les difficultés quotidiennes. La star internationale Alpha Blondy reconnaît un jour : « j’ai choisi le reggae parce que les Jamaïcains sont plus africains que les noirs Américains », évoquant le lien privilégié qui réunit la petite île et le cœur du grand continent – le Ghana, l’Ethiopie. Le peuple de Jah (Dieu) est pourtant sans frontières. Son utopie est de créer un grand mouvement fasse progresser tout un peuple comme un seul homme, et la musique entraînante, dansante, excitante sert à démontrer que la révolution vient du cœur autant que de l’esprit. Le reggae est une musique du cœur ; c’est une musique parfois amusante, pleine d’humour, mais surtout de tendresse et de mélancolie. Quand reverrai-je cette terre que mes ancêtres ont laissée derrière moi ? Quand verrai-je mes désirs de révolution se propager dans les cours des maisons du ghetto de Kingston, Trench Town, et jusque sur la place publique ? Le reggae tente de réconcilier les conflits et de passer outre les guerres froides ; le symbole le plus fort, c’est lorsque Bob Marley réunit deux opposants politiques lors d’un grand concert pour la paix (avant de subir une tentative d’assassinat). C’est aussi Peter Tosh avec Equal Rights en 1977. Rien à faire, l’île est scindée en deux, en partie à cause de l’influence américaine écrasante.

L’année précédente, le même a déjà secoué avec Legalize It, touchant à un problème très sensible : l’herbe. C’est d’épanouissement et d’espace vital qu’il est question. Pour en rester au pur pragmatisme, la fumette rend plus supportable les barreaux de la pauvreté. Poser dans un champ de chanvre en train de fumer demande un peu de courage, quand être pris en possession de joint peut condamner à 18 mois de prison. Culture fait la même chose avec International Herb (1979), mais ils sont trois sur la pochette. U Roy émerge d’un nuage de fumée sur celle de Dread i a Babylon (1975), l’un de ses chefs-d’œuvre. La culture et la consommation de la plante est une affaire de territoire ; et l’on sait que partout où l’on revendique du territoire pour en faire quelque chose culturel il y a toujours quelqu’un pour le convoiter à des fins moins ‘culturelles’.

Culture

Juste à gauche du fameux visuel de pochette sur lequel Joseph Hill, Albert Walker et Roy Dayes sont en pleine séance de fumette devant un buisson touffu de chanvre, une série de drapeaux : le Japon, les États-Unis, l’Angleterre, la Chine ou le Brésil. En 1979, le reggae est l’un des genres musicaux les plus influents au monde, inspirant des stars internationales. Pourtant, des formations comme Culture (d’abord baptisés The African Disciples) rappellent que ce n’est pas un genre musical générique hérité d’un seul moule, mais une musique étroitement liée à l’identité du groupe qui l’enregistre.

Chacun cultivait sa singularité, spirituelle, politique, musicale. Ceux qui réussissaient le mieux étaient les plus persévérants et solides, souvent amenés par un leader téméraire. L’auteur et chanteur charismatique de Culture, Joseph Hill en faisait partie. Sa voix puissante est légèrement voilée est un élément clef de Culture, soutenue parmi les harmonies de ses coéquipiers Roy Dayes et Albert Walker par l’invention de gimmicks mélodiques puissants et cuivrés, et des rythmiques assez rapides et versatiles. Joseph Hill n’a abandonné sa carrière qu’en 2006 ; en plein concert, il s’écroule sur scène et meurt.

Après Bob Marley, le mieux qui puisse vous arriver dans votre découverte du roots reggae, est d’ouvrir le boitier jaune vif de Two Sevens Clash (1977), avec la photo d’un trio vocal à contre-jour sur la pochette. A l’intérieur, le CD arbore fièrement le label de Joe Gibbs, apparemment imprimé directement depuis un vieux 45 tours. Joe Gibbs est un autre producteur de légende. Comme les meilleurs artistes de l’ère roots, son influence était due à sa persévérance ; il produisit des séries de singles et d’albums redoutables.

Two Sevens Clash emprunte son nom à une prophétie qui prévoit l’apocalypse lorsque les chiffres 7 se rencontreront, le 7 juillet 1977. Le reggae n’était jamais plus puissant qu’en empruntant aux prophéties, la chanson-titre s’exécutant en rappelant celles de Marcus Garvey. Pour les véritables croyants, la fin du monde n’apporte que la délivrance et la promesse de rejoindre le sein du royaume de Jah. L’album eut un tel succès qu’à la fameuse date, nombreux furent ceux qui restèrent enfermés chez eux.

Two Sevens Clash est un superbe mélange de styles et de sons. Les interjections, parfois électroniques, les guitares très présentes soulignent l’intensité fervente de Joseph Hill. Hormis le morceau-titre, les point forts sont See Them a Come, Natty Dread Take Over ou Get Ready To Ride the Lion To Zion.

Culture se maintint en forme avec Harder Than The Rest (1978) , Cumbolo (1978) et International Herb (1979). C’est la meilleure période de leur carrière. Ces albums ont été réédités et sont faciles à trouver.

The Abyssinians


Avec le trio vocal des Abyssinians culmine la force du message rasta. Le succès de leur approche résolument spirituelle et fraternelle de la musique, est reflété par une chanson, Satta Massagana, qui va devenir contre toute attente l’hymne national officieux de la Jamaïque. Tout était loin d’être gagné cependant ; les rythmes ont beaucoup ralenti depuis le ska, les chansons sont souvent en mode mineur, ce qui leur confère un aspect triste et sombre, les tempos ne varient pas d’un morceau à l’autre, et la voix de Bernard Collins, bien que profonde, est peu impressionnante en comparaison avec celle, beaucoup plus soul, de Leroy Sibbles (The Heptones). Mais tout le trio chante, avec un sens de l’harmonie naturel. Et le studio n’est plus équipé de deux mais de huit pistes qui permettent un son plus profond, résonnant d’un sentiment spirituel. Huit pistes, c’est encore bien en deçà de ce que les Beatles connaissaient à Abbey Road…

Bernard Collins et Donald Manning sont amis de longue date, mais l’idée de faire de la musique de manière professionnelle ne leur vient qu’après qu’un flot créatif ait apporté Satta Massagana. Une chanson de dévotion dont le titre est en Ahmaric, la langue éthiopienne. La chanson elle-même est inspirée par Happy Land de Carlton & the Shoes. Coxsone Dodd, le célèbre producteur, enregistrera la chanson mais restera pessimiste quant à son impact sur le public acheteur. Il a pourtant également produit Happy Land… Sans support, elle ne se vendit pas. Il fallut que le groupe rachète les bandes (beaucoup plus cher que ce qu’ils avaient reçu pour enregistre la chanson), et la sorte sur leur propre label, Clinch. « Quand nous fîmes la chanson, elle ne décolla pas. Elle date de 1969 et elle ne se vendit pas du tout jusqu’en 1971. » Voyant le succès surprise du morceau, Dodd tenta de rattraper le coup en produisant plusieurs versions instrumentales qu’il mit rapidement en vente. Lui qui avait accompagné l’avènement du ska puis du rock-steady, la douceur et la douleur subtilement contenues dans le reggae semblaient avoir échappé à sa sensibilité.

Rejoints par Lynford Manning (un habitué de Carlton & the Shoes), les Abyssinians produisirent notamment Declaration of Rights, un appel à la révolution qui venait droit du cœur. « They took us away from our civilization, brough us to slave in this big plantation.” Leur premier album enfin paru en 1976, s’appellera Forward to Zion (le mot ‘Zion’, beaucoup utilisé par les rastas, décrit une sphère spirituelle, un paradis des sens). African Race est l’un de ses temps forts thématiques, évoquant violence et domination coloniales. La relative austérité et les vérités fondamentales auxquelles semble toucher Forward to Zion et son successeur, Arise (1978), laissent entrevoir une musique accompagnée d’un nouveau pouvoir ; celui de trouver un équilibre moral et de le partager.
Explorateurs & Pirates

Si la Jamaïque est pleine de talents, la renommée locale ne leur apporte pas la richesse, loin de là. Ils sont souvent payés 20 dollars par chanson enregistrée et n’ont pas de royalties. Un studio tel que Studio One est avant tout apprécié par les musiciens comme une école, pour ce qu’ils y apprennent. Les plus chanceux sont ensuite repérés par de plus grosses maisons de disques. « Il n’y avait pas d’argent car nous étions comme des explorateurs, raconte Léonard Dillon, des Ethiopians. Avant d’entrer dans le business, je pensais que ça changerait notre vie, mais une fois à l’intérieur on se rend compte que rien ne se passe. La musique n’avait pas de répercussions à l’étranger. J’étais sous-estimé, parce que je ne chantais pas dans un bon anglais. », remarque Dillon qui souligne que nombre d’artistes locaux abandonnaient leur argot pour essayer de perçer. Situation rendue encore plus amère lorsqu’on sait que nombre d’artistes Jamaïcains étaient diffusés sans autorisation en Angleterre, des versions pirates de leurs disques se vendant sans que personne, apparemment, n’y trouve rien à redire. « Le premier disque que vous faites, vous vous le faites voler », commentera Donald Manning, des Abyssinians. Léonard Dillon : “Mais nous ne pensions même pas à l’argent. Même si le producteur ne nous donnait rien un jour, nous étions quand même au studio en train d’enregistrer le lendemain. » A Trench Town, il n’y avait rien d’autre qui aurait pu les détourner de la force d’un héritage ancestral. Un travail, souvent manuel et pénible, leur permet de vivre.
 

lundi 11 juin 2012

The Heptones






La voix de Leroy Sibbles, le chanteur des Heptones, est l'une des choses les plus fulgurantes de la scène reggae. Constitué de  Sibbles, Barry Llewellyn, et Earl Morgan, ce groupe-charnière fut beaucoup imité pour leur chant en close harmony (plusieurs voix dans un seul octave, entendu par exemple chez Simon and Garfunkel et les Beach Boys), et la fluidité sensuelle de leurs compositions. Coxsone Dodd les entraina au chant et guida l'écriture de Sibbles, qui développait un sens de l'humour sarcastique dans ses histoires de coeurs brisés. Sibbles intégra le staff de Studio One à la basse et travailla comme assistant producteur et détecteur de talents. Il sera salué par Peter Simon et Stephen Davis, pour reggae international, en ces termes : Un grand nombre des lignes de basse cultes de la musique jamaïcaine sont le fruit du travail d'un homme, Leroy Sibbles. [...] Cela fait de Sibbles un géant de la musique jamaïcaine, égal en stature à Bob Marley. Quels que soient les progrès qu'ont apporté les Wailers dans les chants et la conscience du reggae, Sibbles en a fait au moins autant pour le développement de l'instrument de musique le plus important du reggae. Il a été un pont entre les influences afro-jamaïcaine et afro-américaine."

Comme pour d'autres, la conscience culturelle rastafari émergea dans sa vision au tournant des années 1970. Le superbe On Top (1970) démarrait avec Equal Rights, et ses références au lynchage des ancêtres. Mais le groove y était élégiaque et la batterie inspirée du Nyahbinghi appelait à l'amour du prochain. Il se lassa de Studio One pour s'émanciper jusqu'à signer avec la maison de disques anglaise Island, appartenant au millionnaire Chris Blackwell, en 1975. Night Food fut produit par le célèbre Lee ‘scratch’ Perry. Cette nouvelle période des Heptones culmina sans doute avec Party Time (1977). Lee Perry réussit à actualiser leur son sans perdre la force de leurs harmonies, et ils achevèrent de conquérir les coeurs en Angleterre et dans toute l’Europe. Sibbles quitta le groupe peut après cet album qui continua sans lui et sans retrouver le même succès.

A l'écoute de On Top, on peut facilement rapprocher aux Heptones de ne pas sonner toujours sonner comme un groupe Jamaïcain - l'album a d'ailleurs été enregistré au Canada ! Mais le groupe a beaucoup fait pour populariser le reggae vocal, et l'esprit de 'melting' pot qui l'anime donne un visage résolument tourné vers l'extérieur à la musique Jamaïcaine.   

The Ethiopians


L'un des groupes vocaux qui ont le plus influencé par leurs messages et leurs riches arrangements et textures, les Ethiopians ont accompli la transition entre le ska et le rock steady, en pavant aussi le chemin pour le roots reggae plus engagé. Leonard Dillon (né en 1942), leur chanteur, devint peu à peu l'un des charismatiques ambassadeurs de la culture reggae. Il est décédé en 2011 et un large hommage lui a été rendu.

Pour expliquer la magie du groove des Ethiopians, Dillon suggère toujours qu’il s’agissait d’expérimentation. Producteurs comme musiciens semblaient toujours avides de nouvelles expériences, désirant multiplier les possibilités de rythmes qui leurs appartiendraient. « Nous avons pris le rythm and blues et la calypso pour en faire du rock steady. C’est seulement une question de jouer plus lentement certains instruments, et d’en jouer d’autres plus rapidement. »  Les rythmes doivent aussi pouvoir être dansés. “En ces jours vous deviez créer le son, se remémorera-t-il. Vous deviez produire les chansons et inventer une danse pour vendre ces chansons.” 

En 1964 à Kingston, Dillon rencontre Peter Tosh qui l'introduit auprès des Wailers. "J'ai fait quelques chansons des Wailers avec eux. Bunny [Wailer] et Peter [Tosh] m'apprenaient beaucoup sur les harmonies."

Ceux ci le présentent à leur tour à Coxsone Dodd. "Quand je suis allé au studio, Bob [Marley] venait juste de faire Simmer Down. » « Chaque samedi j’allais chanter à l’église. Quand vous entendez ma musique et que vous écoutez les paroles, ça évoque l’amour et la joie. Tout ce qui concerne Jah." Dillon rencontre de ce pas  Stephen Taylor et Aston Morris, qui forment un duo de rue, et ils décident de former ensemble The Ethiopians. « Nous répétions dans un endroit appelé The Ethiopian Reorganization Centre, où toute la culture rastafari était bien visible. », commente Leonard Dillon pour expliquer le choix du nom. Les Ethiopians véhiculent à toute vapeur les valeurs rasta, qui faisaient passer l’héritage ethnique avant la religion. « Mon grand-père était chrétien, c’était un prêtre, et il ne m’a rien appris quant à l’église. Il me parlait plus volontiers de l’Afrique et comment nous nous sommes retrouvés ici. »

Une entrevue avec Albert Griffiths (qui devait former les Gladiators) donnera lieu à Train to Skaville. Les Ethiopians s'introduisirent même dans le top 40 en Angleterre ou les skinheads s’approprient la musique ska et ses relents d’indépendance. En 1967, ils continuent avec Engine 54, Train of Glory ou Stay Loose Mama, et le très percussif The Whip. Ils avaient trouvé comment s'adresser au corps et à l'esprit tout à la fois, les saxophones réunis par Dodd complétant de façon particulièrement excitante les injonctions de Dillon.

Everything Crash, enregistré en 1968, critiquait la situation politique de l'époque, évoquant le rationnement d'eau et les coupures d'électricité ; ainsi qu’un incident pendant lequel 31 personnes furent tuées par la police. Reggae Power (1969) et Woman Capture Man (1970) complètent cette suite fascinante. Stephen Taylor se fit renverser par un camion dans la station-service où il travaillait, ce qui marqua la fin d’un période de créativité faste pour le groupe.

Mais la hargne de Dillon donna encore l'excellent Slave Call (1977), un tour de force pour lequel il recrute son propre groupe Nyahbinghi. De Ethiopian National Anthem à Obeah Book, l'album tourne plus que jamais autour des thèmes rastas.  Le Let It Be des Beatles y est réécrit comme un spiritual.

lundi 13 février 2012

TINARIWEN - Tassili (2011)







OO
Doux-amer, rugueux, communicatif
Blues, Musique traditionnelle malienne

Les Touaregs ont généralement la réputation d’être des insurgés, éventuellement armés de kalachnikovs. Cependant, si vous allez dans le désert trouver les Tinariwen, vous n’aurez pas seulement la vision du groupe de rock le plus authentique du monde, ils vous offriront le thé, bavarderont avec vous, dans une sorte de scène domestique merveilleuse. C’est du moins cette image d’un groupe de compagnons chaleureux qui prévalait encore à la sortie de cet album, Tassili (« l’album du feu de camp ») le septième du groupe désormais internationalement adulé, et cité comme influence par Tv on the Radio, Earth et beaucoup d’autres. 


Leur parcours discographique est semé de mantras répétitifs et de chansons traditionnelles ou moins traditionnelles, centrés sur les guitares et leur intelligence, leur âme, et des textes se débattant pour la vie ; une forme de blues. Ce à quoi vous vous attendriez, avec la petite flamme en plus, lorsqu’on vous dit qu’il s’agit de musique du désert, comme un dialogue avec le désert mais pas seulement. Tinariwen avaient été auparavant les poètes d’une génération en guerre, et existent aujourd’hui depuis presque un quart de siècle. Depuis 2001 et leur tentative de documenter leurs concerts fiévreux, avec The Radio Tisda Sessions, ils ont aussi su séduire le monde occidental en adressant de grands thèmes et en s’armant de slogans pleins de puissance vitale. Aman Iman, l’album qui les a le plus amplement révélés en 2007, signifiait ‘l’eau c’est la vie’.
Sur Aman Iman, Tinariwen enregistrait pour la seconde fois dans un studio à Bamako. « En ville, je me sens cerné par les murs », confiait Ibrahim Ag Alhabib à Mojo Magazine en 2009, lors du superbe reportage que fit le magazine anglais à la parution de Imidiwan : Companions. Ibrahim Ag Alhabib a parfois des difficultés à accepter la façon dont sonnent Amassakoul et Aman Iman, capturés dans le confinement. « Dans le désert, c’est là que je suis libre et que les guitares produisent le son que je souhaite. » Par désert il entend le sud de l’Algérie, avec une affection particulière pour Tassili n’Ajjer, une région aux paysages incroyables. 

Ce fut une zone de transition des forces armées entre les camps de réfugiés Lybiens et le nord du Mali. Cette terre révèle, dans des grottes, sur les rochers, les vestiges peints de civilisations anciennes de 8000 à 1700 ans en arrière, laissant deviner des religions, des civilisations perdues. Ces rochers et ces voyageurs disparus sont autant de personnages avec qui Ag Alhabib et son groupe communient. Ils utilisent les rochers et le vents pour susciter les tonalités présentes sur leurs albums, d’ou quelques séances surréalistes les voyant, amplis branchés sur générateur, enregistrer au pied d’amas géologiques à l’appel millénaire.
Trois semaines à la fin de 2010, le groupe s’est rassemblé dans une tente avec leur producteur de longue date, Jean-Paul Romann, pour recommencer avec la même motivation qui a produit The Tisda Radio Sessions déjà dix ans auparavant. IIs sont six sur la pochette, avec Ibrahim au centre, mais il y manque les contributeurs occasionnels et notamment Abdallah Ag Alhabib, qui amena le groupe en tournée lorsque son frère, Ibrahim s’y refusa ; et à qui on doit l’un des plus beaux morceaux de l’album, caché à la fin du dernier titre et enregistré après tout le reste. Y sont aussi absents, malgré leur participation, des admirateurs New-Yorkais et chanteurs de talent, Kyp Malone et Tunde Adebimpe, membres de Tv on The Radio. Ceux-ci avaient tâté le terrain en avril 2010, et cela s’est si bien passé qu’ils sont revenus prendre le rythme de vie nomade pendant une semaine.

 Tenere Taqquim Tossam, peut-être le morceau le plus accrocheur de l’album, profite de leurs chœurs sur le refrain – en anglais. « Water is life and soul/To all my brothers i say, the desert is jealous.” Et “Why can’t you see ? You are a treasure/I’ve seen the world, I love you better.” Adebimpe embrasse la plus grande sincérité du désert comme il chantait l’amour sur Keep Your Heart, You et Will Do, les meilleures chansons de Nine Types of Light (2011). Ailleurs, la langue arabe apporte une mélancolie et une profondeur supplémentaire, nous appelant à méditer. Plus surprenante est la participation du Dirty Dozen Brass Band, mythique ensemble de cuivres de la Nouvelle-Orléans, dont la retenue évite de dénaturer le son de Tinariwen. Et il y a aussi le guitariste Nel Cline (Wilco), sur Imidiwan Ma Tennam, pour un effet tempête de sable.

Tassili paraît dans un contexte plus difficile qu’Aman Iman. Au manque d’eau, qui tue leur bétail et menace leurs fermes, s’ajoute le vol de leurs terres pour des raisons commerciales et surtout la menace des Islamistes, car Al Qaeda s’installe et sa doctrine étrangère y trouve un terrain fertile, bouleversant les cultures locales. La section rythmique constituée du bassiste Eyadou Ag Leche et du guitariste Elaga Ag Hamid ancrent l’album dans l’action. Tassili est sous-tendu d’un combat qui sourd, au détour des plaintes et des lamentations, et révèle la façon dont Tinariwen perpétue un sens historique, une mémoire, en les plaçant en tête d’une génération de groupes Touaregs s’étant levés dans leur sillage.

dimanche 26 juin 2011

Bob Marley - Dernière croisade (1ère partie)


Décembre 1976, deux hommes armés font irruption en voiture dans la propriété de Bob Marley au 59, Hope Road à Kingston, et le blessent, ainsi que sa femme Rita et son manager, Don Taylor. Ce, juste avant un concert que Marley avait organisé et baptisé de façon optimiste Smile Jamaïca. Ces menaces apparemment politiques – son concert avait été récupéré avec des intentions de communication politique par un parti influent de l’île, le PNP - n’empêchèrent pas la star de monter sur scène, malgré les bandages et la douleur. Directement après le spectacle, cependant, il partit accompagné de son groupe de musiciens, les Wailers, passer noël aux Bahamas avant de gagner Londres.
Marley avait été profondément déçu de voir la Jamaïque se retourner contre lui – les raisons de l’attentat ne seraient jamais vraiment élucidées -, et les politiques tenter de détourner sa parole voulue universelle pour leurs intérêts. Cependant, s’il passera les mois suivants à enregistrer des albums moins engagés – et qui resteront ses plus célèbres - Exodus (1977 - meilleur album du XX ème siècle selon Time Magazine) et Kaya (1978), il ne cessera pour autant d’être concerné, préparant bientôt en « citoyen de l’univers » les derniers manifestes de sa vie. Une fin de carrière jalonnée par de nombreux actes de courage. Selon ses proches, Marley n’avait jamais eu peur pour sa vie ; la détermination spirituelle supplanta les menaces faites à son corps par l’intrigue et la maladie.

Esprit d’équipe

Leur vie au Royaume Uni dès 1977 représenta un gros avantage pour Bob Marley et les Wailers ; ils restaient ne se dispersaient plus et leur cohésion atteignit son paroxysme. Etant donné sa célébrité et sa fortune, Marley n’aurait pu continuer d’enregistrer dans de bonnes conditions alors même qu’à Kingston, de plus en plus de personnes inconnues de lui s’arrogeraient le droit de venir le trouver pour lui parler de leurs problèmes et lui demander de l’argent, comme cela était de coutume à la Jamaïque - où un tel personnage était vu comme un chef de gang autant que comme un distributeur de billets. De nature très généreuse, Marley continua de donner largement à ceux qui ne lui demandaient un fois à Londres.

Marley montra au cœur de l’enregistrement d’Exodus une foi indéfectible en son groupe, persuadés qu’ils étaient ensemble – lui, les I Threes (trio de choristes féminines comprenant sa femme Rita), Ashton « Family Man » Barrett à la basse, Carlton « Carlie » Barrett à la batterie, Junior Marvin à la guitare (l’un des Wailers emblématiques, Al Anderson, ayant momentanément quitté le groupe), etc. – plus forts que la somme de leur composantes. Cet esprit d’équipe lui permettra d’enregistrer jusqu’à la fin de sa carrière les disques d’un groupe plein et entier. En outre, pour ajouter à l’amélioration des conditions de création de Marley, l’influence de l’industrie du disque était beaucoup moins néfaste à Londres qu’à Kingston, où une chose comme les droits d’auteur n’existait tout simplement pas et où les musiciens se volaient sans scrupules les succès et le répertoire. Au milieu d’une scène reggae anglaise en plein essor, Marley et les Wailers s’en inspirèrent, en proposant un son plus mélodieux et serein que jamais. Kaya fut d’ailleurs relativement mal accueilli : les critiques se mirent à regretter l’époque engagée de Catch a Fire (1973).

Au milieu des années 1970, le football n’était pas un sport à la mode en Angleterre ; il demeurait largement celui de la classe ouvrière. C’était, pour Marley, une activité quasi-transcendantale qui venait juste après la musique, pratiquée partout où il le pouvait. « Marley ne pensait qu’au foot, racontera Al Anderson. C’était son jeu d’échecs à lui. » Un match fut même organisé à Battersea Park pour opposer l’équipe des Wailers à celle d’Island Records. « Ils étaient si bons qu’on avait l’impression d’affronter le Brésil, se souvient Trevier Wyatt, membre de l’équipe d’Island. Bob avait tous les talents. Une fois qu’il tenait le ballon, il n’y avait plus moyen de le lui reprendre ». John Knowles, alors commercial chez Island puis manager de Chris Réa, a un souvenir particulier : « Appuyé contre le poteau de but après avoir marqué, il fumait un joint ». La ganja était, sans surprise, consommée généreusement au sein du groupe.
L’amour de Marley pour le football allait bientôt avoir des conséquences fatales. Quelques temps auparavant, lors d’une partie à TrenchTown, il s’était blessé au gros orteil. Sa blessure s’était aggravée lors d’une partie ultérieure, et sans traitement – Marley était alors en conbcert dans le monde entier pour défendre Exodus – il fut diagnostiqué à son retour avec un cancer de la peau. Une tournée américaine fut annulée. Sans le savoir, Marley n’avait pas beaucoup plus de deux années avant que son cancer ne se généralise et qu’il trouve la mort.

Le plus beau chant

Huit mois après le diagnostic et alors qu’Exodus et Kaya avaient atteint le zénith de leur succès, en mars 1978, Marley rentra en Jamaïque. Il fut accueilli par des hordes de fans à l’aéroport. Le pays notoirement instable venait y trouver, davantage qu’une star mondiale – Marley était devenu le plus célèbre Jamaïcain de tous les temps – l’homme qui, espéraient t-ils, les sauverait. Il était peu à peu devenu l’ambassadeur d’une culture reggae valorisant la liberté d’entreprendre et véhiculant un espoir capable de faire oublier à la population la misère et le chômage qui étaient leur quotidien. The Harder They Come, le film tourné en 1972 avec Jimmy Cliff dans le rôle principal, donnait le sens social d’un système simple et implacable qui permettait dans les années 70 de continuer à vivre à Kingston : entreprendre une carrière dans la musique…ou comme trafiquant de drogue.
La guerre entre les deux partis politiques de l’île avait mené à une recrudescence de violence qui n’avait pas d’autre issue qu’un traité de paix. Toujours optimiste, Marley accepta à son retour l’idée d’une « concert de la paix » qui viendrait sceller cet acte et redonner foi aux habitants de l’île, sur laquelle étaient à présent braqués les yeux d’une bonne partie du monde. Il profita de son retour pour créer le label Tuff Gong et des studios dans sa maison de Hope Road.

Un confident de Marley, Neville Garrick, était alors au courant du prochain mouvement de l’artiste. « Il savait que lorsque il les aurait ferrés il pourrait leur donner Survival, qui a été le plus politique, pour manque d’un meilleur mot, et militant de ses albums. C’était le moment de délivrer un message ». L’idée de Marley était de réaliser, non pas un album, mais une trilogie engagée qui reprendrait tous les grands thèmes de sa carrière ; se donner les moyens d’être soi-même, garder foi en l’unité de tous les peuples de la terre, en dépit des différences et des conflits, célébrer la forte présence du dieu Jah et comprendre le mode de vie Rastafari (encore aujourd’hui largement obscur pour les occidentaux), rappeler l’existence d’une terre promise, en Afrique – Marley était inspiré en cela par le Noir Américain Marcus Garvey -, valoriser l’humanisme comme valeur transcendant la politique. Et surtout, raconter les évènements qui se déroulaient au moment même où il enregistrait sa musique. Il mit d’abord en boîte un single en compagnie du célèbre producteur Lee scratch Perry, Blackman Redemption/Rastaman Live Up !, avant d’envisager la sortie de l’album qui devait s’appeler Black Survival. Sous l’influence de Garrick, il en fut autrement; il craignait trop que les gens pensent qu’il s’agissait d’un album destiné au public Noir (?) et ils décidèrent de remplacer le mot « black » par un message visuel plus fort encore ; figurer sur la jaquette du disque les drapeaux de pays indépendants d’Afrique.

Contrairement à ses autres albums, Survival (dont le titre et l’un des morceaux, Ambush in the Night, peuvent être vus comme une allusion à la tentative d’assassinat dont Marley a été l’objet) n’avait pas d’accroche romantique, et la force militante de Marley s’y exprimait en plein tandis que l’économie Jamaïcaine était plus mauvaise que jamais. A ceux qui quittaient le pays pour échapper à leur condition, Marley répondit sur So Much Trouble in the World: « Vous pensez avoir trouvé la solution/mais ce n’est qu’une nouvelle illusion. » En même temps qu’il quittait l’île, le peuple Jamaïcain désertait sa culture et son identité – ces deux valeurs au centre de Survival. Chanson après chanson – Babylon System (« Nous refusons d’être ce que vous voulez que nous soyons ») Top Rankin (« Tout ce qu’ils veulent c’est que l’on continue à s’entre-tuer »), l’album prenait la forme d’une leçon d’histoire et prêchait l’unité et la force contre l’oppression. Même si le débat était spirituel plutôt que physique, Marley aurait fait à cette époque le leader d’une puissante guérilla. « Je ne suis pas un homme de guerre, mais si je dois prendre les armes, je les prendrai car je dois me défendre. »

Survival était le meilleur moyen de défense pour l’artiste qui s’était senti trahi jusque dans ses pensées – l’optimisme et la paix étant depuis toujours les valeurs dont la protection demandait le plus de témérité. L’album parut en octobre – son pan-Africanisme fut remarqué (la chanson Zimbabwe devint l’hymne des forces armées du pays Africain, et 1980 vit Marley donner un concert à l’occasion de la stabilisation de la situation dans le pays), il symbolisait l’importance qu’avait prises les questions politiques dans la vie de l’artiste, dont les lectures étaient allées de la Bible et de Marcus Garvey à Malcom X et Angela Davis.
Chris Bohn, de Melody Maker, décrivit l’album « emprunt d’une passion renforcée par une analyse raisonnée et le plus beau chant que j’ai entendu depuis longtemps ».
Survival fut ainsi accueilli comme un retour au combat. Comme le notera Lloyd Bradley dans un texte contant l’histoire de l’enregistrement d’Exodus, Marley « avait réussi avec pour seule arme la volonté inébranlable de se rendre utile, le sentiment de ce qui peut être accompli si on aborde les vrais problèmes avec logique et compassion, sans se soucier des manifestes politiques. » A l’heure de la célébrité, son art n’était en rien transfiguré, contrairement à ce qui avait été craint à la sortie de Kaya.

L’année 1979 vit la renommée de Marley à son apogée en Jamaïque. Il profita du festival Reggae Sunsplash pour remuer le couteau dans la plaie ; interpréter Ambush in the Night était clairement le moyen de dénoncer des agressions dont il avait été victime de la part des mêmes personnes qui le considéraient comme un héros. « All guns aiming at me… They opened fire on me… » A ce moment, les armes affluaient plus que jamais vers Kingston, les combats de rue redoublaient d’intensité et le gouvernement avait quasiment abandonné tout espoir d’instaurer la paix individuelle que prônait Bob Marley. 

Survival
 
Parution Octobre 1978
Label : Island Records
Genre : reggae
A écouter : Top Rankin, Zimbabwe, Babylon System, One Drop
 
8/10
Qualités : Communicatif, engagé, lucide


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