“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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lundi 11 juin 2012

The Paragons - On the Beach with the Paragons (1967)






VOL 1 : STUDIO ONE

Les dominicains ont le merengue, les haïtiens le compas, le trinidadiens le calypso, les guadeloupéens le zouk, et les Jamaïcains le mento dans les années 1950. C'est aussi l'époque de la naissance des rythmes Nyahbinghi, fait de percussions spécifiquement rastas, sur lesquelles de larges groupes chantent. Count Ossie est le créateur de la musique sacrée rasta avec son ensemble de 20 musiciens, Mystic Revelation of Rastafari. Le style percussif Nyahbinghi influencera les rythmes du reggae jusqu’à nos jours. Les rythmes et les cuivres influencent le premières formes de reggae, et c'est sans surprise que le rythm and blues et le jazz du sud des Etats-Unis s'ajoutent aux ingrédients de cette révolution.

C'est cette musique qu'écoutait Clément Seymour Dodd, connu bientôt sous le pseudonyme Coxsone Dodd, en voyage aux etats Unis avant de rentrer en 1954 en Jamaïque. Il installe à Kingston sa sono et diffuse les musique qu'il a glanées en voyage, et qu'il continue d'importer de la Nouvelle-Orléans et de Miami. C'est un fan de be-bop de bogie woogie, de rythm and blues et de musiques latines. Mais ce n'est que la guerre des sound system qui commence – la musique s'écoute alors presque exclusivement dans la rue, la radio n'étant pas développée sur l'île - , et il faut attendre 1959 pour que les premier 45 tours soient enregistrés. L'idée n'était tout simplement pas venue à Dodd que vendre des disques pourrait être rentable mais comme les meilleurs diffuseurs et producteurs de musique de l'île, sa capacité d'adaptation est sa principale force.

Il n'est pas seul ; Chris Blackwell, le futur grand producteur de Bob Marley, s’intéresse à cette musique qui transpire la sincérité et l’authentique. Le pinacle de la carrière de Dodd arrive en 1962, lorsqu'il décide de construire son mythique studio, le Jamaïca Recording Studio, et de créer le label Studio One. Le rythm and blues dépérit aux Etats Unis, et le besoin de crée une industrie musicale propre justifie l'entreprise de Dodd ; il recrute certains des meilleyurs musiciens au sein d'un même backing band, et devient le principal roduteur de l'île pour une décénnie. Le Guns of Navarone des Skatalites est l'un des premiers succès internationaux çà avoir un son résolument Jamaïcain. Les Gaylads suivent. Dodd auditionne et signe les Wailers, groupe vocal de ska avec Bob Marley. La concurrence frappe fort avec Toots and the Maytals...

The Paragons

Le rock steady, qui succède au ska, incorpore l'influence soul dans le reggae. Slim Smith, Alton Ellis, Phillys Dillon, Bob Andy, Desmond Dekker, Ken Boothe ou Delroy Wilson sont l'élite de cette scène qui nait en 1965 en Jamaïque. Ils enregistrent tous au Studio One sous la houlette de Coxsone Dodd. Les Paragons se forment au début des années 60. Quatuor à trois voix au sein duquel John Holt fait des prouesses vocales, ils vont rencontrer Dodd avec lequel ils enregistrent d'abord les singles à succès Love at Last et Good Luck and Goodbye. Ils prennent alors, sous l'impulsion du grand John Holt, la voie d'une approche plus roots que soul – ce qui les rapproche du reggae qui viendra après - pour devenir l'une des formations les plus populaires en Jamaïque et en Angleterre. On the Beach With The Paragons, paru en 1967, a tout de la bombe de séduction massive. Les influences de Detroit et l'invasion des Beatles donnent des ailes au petit groupe. Island in the Sun, Happy-go-Lucky Girl, Only a Smile et leur chanson la plus fameuse, The Tide is High (reprise plus tard par Blondie) sont rassemblés sur ce premier album. L'intelligence de ces chansons composées à plusieurs mains réside dans leur caractère entraînant, doux, romantique.

L’art des Paragons culmine peut-être sur l'album suivant, Riding High with the Paragons (1968). Unforgettable You voit la chanteuse Roslyn Sweet apporter un contrepoint féminin aux harmonies syncopées.

Après une douzaine de hits en Jamaïque, le groupe se rendit compte qu'ils seraient toujours dépendants de leur producteur, Coxsone Dodd. Les Jamaïcans, les Techniques, les Three Tops, les Melodians, les Sensations et les Ethiopians se firent tous rouler de la même façon, mais enregistrer pour studio One devait rester un privilège...

Voir aussi : Heptones, Ethiopians, Abyssinians

dimanche 3 juillet 2011

Bob Marley - Dernière croisade (2 ème partie)

Lire la 1ère partie>

Dernier album enregistré par Bob Marley, Uprising s’avéra être une œuvre à la force décuplée par le présage qui planait sur elle. Il balançait, le temps de fameux riddims revisités par son excellent groupe, entre épiphanie personnelle et problèmes sociaux globaux. Bien sûr, le trio vocal des I Threes y était en pleine forme, donnant aux messages sociaux de Marley la saveur du meilleur miel. Assez sombre dans son ensemble, Uprising décrivait avec une acuité renouvelée les déséquilibres de plus en plus grands, et le remède de plus en plus évident en la personne du dieu Jah. L’aspect religieux était ainsi particulièrement marqué avec des chansons comme Work, Zion Train ou Forever Loving Jah.
Marley ne se méprenait plus sur le pouvoir que pouvaient avoir ses textes – s’il en avait douté, une chanson comme Zimbabwe lui avait donné un aperçu de sa responsabilité. Il rappelait sur presque toutes ses chansons combien son engagement avait été le fruit de convictions personnelles et pacifiques, voire de son tempérament enclin à l’empathie. En regard de la pochette fortement symbolique, où l’on voit Marley s’élever du sol et tendre les deux poings tandis que le soleil darde ses rayons, Uprising le voyait au mieux de sa force de persuasion – et conscient que le temps où ses actes allaient être jugés approchait, le temps pour lui de regagner une place dont il avait toute sa vie cherché à comprendre à partager les principes fondateurs. Marley allait en effet prendre conscience de la gravité de son cancer au moment de l’enregistrement de Uprising.

Coming in From the Cold ou Bad Card étaient de grandes chansons militantes, avec la première pleine de la puissance ressentie par Marley à faire partie des enfants de Jah. Real Situation méditait sur l’avidité du commun («Donnez leur un mètre, ils en prennent cent/Donnez leur cent mètres, ils en prennent mille ») et la venue inévitable d’un Armageddon qui conclurait cette décennie chaotique pour la Jamaïque comme pour l’Angleterre. La musique de Marley reflétait aussi le sentiment d’attraction-répulsion du peuple pour la politique, celui-ci ayant réalisé plus durement que jamais, durant les dix années précédentes, combien il était difficile de ne pas abandonner son destin aux politiques, de ne pas se faire phagocyter par elles – un sentiment projeté par Marley, qui pouvait être directement rapproché d’expériences personnelles. Uprising décline ce modèle : extase philosophique et personnelle contre dissolution politique et sociale. Work ou Forever Loving Jah contre We and Dem et Pimper’s Paradise, qui critiquait la façon dont les femmes Antillaises s’ « américanisaient » - une conséquence de la perte de racines culturelles propres à la Jamaïque. «Bientôt elles vont baisser la tête », concluait t-il. Il insistait ainsi une nouvelle fois sur l’idée qu’une perte de repères culturels et qu’une atrophie spirituelle conduisait à remettre son destin entre les mains des puissants, malgré toute la fierté éprouvée.
Could You Be Loved, belle déclaration d’indépendance en forme de disco balancée, était un hit potentiel (« Ne les laisse pas de trahir/ou même t’enseigner/Nous avons nos propres pensées ») et Marley sentait que Uprising serait un bon disque.

Une première version de Uprising fut envoyée à Island Records, mais Chris Blackwell la retourna à Marley, car, à son avis, il manquait une chose pour faire du e ce très bon disque un chef d’œuvre. Il lui suggéra de réenregistrer le dernier morceau, Redemption Song, seulement lui et sa guitare. Un exercice acoustique que Marley n’avait jamais tenté avec autant de succès, car il donna l’une de ses meilleures interprétations, pour une chanson déjà très forte et symbolique. Selon Rita Marley, « il souffrait déjà beaucoup, secrètement, et jouait de sa propre mortalité, une chose qui est très apparente sur l’album, et particulièrement sur cette chanson ». Redemption Song semble résumer l’ensemble des précédentes chansons de Marley, et c’est un tour de force en cela: « Tout ce que j’ai eu/des chansons de rédemption ». Il jette un regard apaisé sur sa propre œuvre, tout en continuant son travail pour la liberté. « Emancipez-vous de l’esclavage mental/Personne d’autre que vous ne peut vous libérer l’esprit ». Enjoignant enfin ceux qui l’ont supporté à marcher sur ses traces. « Ne vas-tu pas aider à chanter ces chansons de liberté ». L’austérité de la chanson fait résonner chaque mot avec une émotion sans précédent dans l’œuvre de Marley. Redemption Song a été le dernier simple de Marley, ainsi que la dernière chanson qu’il a jouée en concert, à Pittsburg, en septembre 1980. L’album était paru en juin.

Le troisième album de la trilogie voulue par le chanteur Jamaïcain, et le sixième en huit ans, Confrontation, fut terminé par sa femme Rita après la mort de Bob Marley en mai 1981, à l’âge de 36 ans. La pochette représentait Marley en Saint-George tuant le dragon Babylonien. C’est une compilation de simples (Rastaman Live Up !, Blackman Redemption) et autres morceaux jamais parus (I Know, Mix Up Mix Up) ou démos (Jump Nyabinghi). La chanson Buffalo Soldiers rencontra un grand succès en Angleterre. Depuis la disparition de Marley, son label Tuff Gong continue d’enregistrer de nouveaux artistes reggae et, bien entendu, la fratrie des Marley, qui compte onze enfants. La Jamaïque se prépare aussi pour le triomphe de l’équipe Jamaïcaine, et de Usain Bolt, aux jeux olympiques à Londres en 2012…

Uprising

Parution Juin 1980
Label ; Island Records/Tuff Gong
Genre : reggae
A écouter : Work, Zion Train, Redemption Song

8.50/10
Qualités : Communicatif, engagé, lucide


dimanche 26 juin 2011

Bob Marley - Dernière croisade (1ère partie)


Décembre 1976, deux hommes armés font irruption en voiture dans la propriété de Bob Marley au 59, Hope Road à Kingston, et le blessent, ainsi que sa femme Rita et son manager, Don Taylor. Ce, juste avant un concert que Marley avait organisé et baptisé de façon optimiste Smile Jamaïca. Ces menaces apparemment politiques – son concert avait été récupéré avec des intentions de communication politique par un parti influent de l’île, le PNP - n’empêchèrent pas la star de monter sur scène, malgré les bandages et la douleur. Directement après le spectacle, cependant, il partit accompagné de son groupe de musiciens, les Wailers, passer noël aux Bahamas avant de gagner Londres.
Marley avait été profondément déçu de voir la Jamaïque se retourner contre lui – les raisons de l’attentat ne seraient jamais vraiment élucidées -, et les politiques tenter de détourner sa parole voulue universelle pour leurs intérêts. Cependant, s’il passera les mois suivants à enregistrer des albums moins engagés – et qui resteront ses plus célèbres - Exodus (1977 - meilleur album du XX ème siècle selon Time Magazine) et Kaya (1978), il ne cessera pour autant d’être concerné, préparant bientôt en « citoyen de l’univers » les derniers manifestes de sa vie. Une fin de carrière jalonnée par de nombreux actes de courage. Selon ses proches, Marley n’avait jamais eu peur pour sa vie ; la détermination spirituelle supplanta les menaces faites à son corps par l’intrigue et la maladie.

Esprit d’équipe

Leur vie au Royaume Uni dès 1977 représenta un gros avantage pour Bob Marley et les Wailers ; ils restaient ne se dispersaient plus et leur cohésion atteignit son paroxysme. Etant donné sa célébrité et sa fortune, Marley n’aurait pu continuer d’enregistrer dans de bonnes conditions alors même qu’à Kingston, de plus en plus de personnes inconnues de lui s’arrogeraient le droit de venir le trouver pour lui parler de leurs problèmes et lui demander de l’argent, comme cela était de coutume à la Jamaïque - où un tel personnage était vu comme un chef de gang autant que comme un distributeur de billets. De nature très généreuse, Marley continua de donner largement à ceux qui ne lui demandaient un fois à Londres.

Marley montra au cœur de l’enregistrement d’Exodus une foi indéfectible en son groupe, persuadés qu’ils étaient ensemble – lui, les I Threes (trio de choristes féminines comprenant sa femme Rita), Ashton « Family Man » Barrett à la basse, Carlton « Carlie » Barrett à la batterie, Junior Marvin à la guitare (l’un des Wailers emblématiques, Al Anderson, ayant momentanément quitté le groupe), etc. – plus forts que la somme de leur composantes. Cet esprit d’équipe lui permettra d’enregistrer jusqu’à la fin de sa carrière les disques d’un groupe plein et entier. En outre, pour ajouter à l’amélioration des conditions de création de Marley, l’influence de l’industrie du disque était beaucoup moins néfaste à Londres qu’à Kingston, où une chose comme les droits d’auteur n’existait tout simplement pas et où les musiciens se volaient sans scrupules les succès et le répertoire. Au milieu d’une scène reggae anglaise en plein essor, Marley et les Wailers s’en inspirèrent, en proposant un son plus mélodieux et serein que jamais. Kaya fut d’ailleurs relativement mal accueilli : les critiques se mirent à regretter l’époque engagée de Catch a Fire (1973).

Au milieu des années 1970, le football n’était pas un sport à la mode en Angleterre ; il demeurait largement celui de la classe ouvrière. C’était, pour Marley, une activité quasi-transcendantale qui venait juste après la musique, pratiquée partout où il le pouvait. « Marley ne pensait qu’au foot, racontera Al Anderson. C’était son jeu d’échecs à lui. » Un match fut même organisé à Battersea Park pour opposer l’équipe des Wailers à celle d’Island Records. « Ils étaient si bons qu’on avait l’impression d’affronter le Brésil, se souvient Trevier Wyatt, membre de l’équipe d’Island. Bob avait tous les talents. Une fois qu’il tenait le ballon, il n’y avait plus moyen de le lui reprendre ». John Knowles, alors commercial chez Island puis manager de Chris Réa, a un souvenir particulier : « Appuyé contre le poteau de but après avoir marqué, il fumait un joint ». La ganja était, sans surprise, consommée généreusement au sein du groupe.
L’amour de Marley pour le football allait bientôt avoir des conséquences fatales. Quelques temps auparavant, lors d’une partie à TrenchTown, il s’était blessé au gros orteil. Sa blessure s’était aggravée lors d’une partie ultérieure, et sans traitement – Marley était alors en conbcert dans le monde entier pour défendre Exodus – il fut diagnostiqué à son retour avec un cancer de la peau. Une tournée américaine fut annulée. Sans le savoir, Marley n’avait pas beaucoup plus de deux années avant que son cancer ne se généralise et qu’il trouve la mort.

Le plus beau chant

Huit mois après le diagnostic et alors qu’Exodus et Kaya avaient atteint le zénith de leur succès, en mars 1978, Marley rentra en Jamaïque. Il fut accueilli par des hordes de fans à l’aéroport. Le pays notoirement instable venait y trouver, davantage qu’une star mondiale – Marley était devenu le plus célèbre Jamaïcain de tous les temps – l’homme qui, espéraient t-ils, les sauverait. Il était peu à peu devenu l’ambassadeur d’une culture reggae valorisant la liberté d’entreprendre et véhiculant un espoir capable de faire oublier à la population la misère et le chômage qui étaient leur quotidien. The Harder They Come, le film tourné en 1972 avec Jimmy Cliff dans le rôle principal, donnait le sens social d’un système simple et implacable qui permettait dans les années 70 de continuer à vivre à Kingston : entreprendre une carrière dans la musique…ou comme trafiquant de drogue.
La guerre entre les deux partis politiques de l’île avait mené à une recrudescence de violence qui n’avait pas d’autre issue qu’un traité de paix. Toujours optimiste, Marley accepta à son retour l’idée d’une « concert de la paix » qui viendrait sceller cet acte et redonner foi aux habitants de l’île, sur laquelle étaient à présent braqués les yeux d’une bonne partie du monde. Il profita de son retour pour créer le label Tuff Gong et des studios dans sa maison de Hope Road.

Un confident de Marley, Neville Garrick, était alors au courant du prochain mouvement de l’artiste. « Il savait que lorsque il les aurait ferrés il pourrait leur donner Survival, qui a été le plus politique, pour manque d’un meilleur mot, et militant de ses albums. C’était le moment de délivrer un message ». L’idée de Marley était de réaliser, non pas un album, mais une trilogie engagée qui reprendrait tous les grands thèmes de sa carrière ; se donner les moyens d’être soi-même, garder foi en l’unité de tous les peuples de la terre, en dépit des différences et des conflits, célébrer la forte présence du dieu Jah et comprendre le mode de vie Rastafari (encore aujourd’hui largement obscur pour les occidentaux), rappeler l’existence d’une terre promise, en Afrique – Marley était inspiré en cela par le Noir Américain Marcus Garvey -, valoriser l’humanisme comme valeur transcendant la politique. Et surtout, raconter les évènements qui se déroulaient au moment même où il enregistrait sa musique. Il mit d’abord en boîte un single en compagnie du célèbre producteur Lee scratch Perry, Blackman Redemption/Rastaman Live Up !, avant d’envisager la sortie de l’album qui devait s’appeler Black Survival. Sous l’influence de Garrick, il en fut autrement; il craignait trop que les gens pensent qu’il s’agissait d’un album destiné au public Noir (?) et ils décidèrent de remplacer le mot « black » par un message visuel plus fort encore ; figurer sur la jaquette du disque les drapeaux de pays indépendants d’Afrique.

Contrairement à ses autres albums, Survival (dont le titre et l’un des morceaux, Ambush in the Night, peuvent être vus comme une allusion à la tentative d’assassinat dont Marley a été l’objet) n’avait pas d’accroche romantique, et la force militante de Marley s’y exprimait en plein tandis que l’économie Jamaïcaine était plus mauvaise que jamais. A ceux qui quittaient le pays pour échapper à leur condition, Marley répondit sur So Much Trouble in the World: « Vous pensez avoir trouvé la solution/mais ce n’est qu’une nouvelle illusion. » En même temps qu’il quittait l’île, le peuple Jamaïcain désertait sa culture et son identité – ces deux valeurs au centre de Survival. Chanson après chanson – Babylon System (« Nous refusons d’être ce que vous voulez que nous soyons ») Top Rankin (« Tout ce qu’ils veulent c’est que l’on continue à s’entre-tuer »), l’album prenait la forme d’une leçon d’histoire et prêchait l’unité et la force contre l’oppression. Même si le débat était spirituel plutôt que physique, Marley aurait fait à cette époque le leader d’une puissante guérilla. « Je ne suis pas un homme de guerre, mais si je dois prendre les armes, je les prendrai car je dois me défendre. »

Survival était le meilleur moyen de défense pour l’artiste qui s’était senti trahi jusque dans ses pensées – l’optimisme et la paix étant depuis toujours les valeurs dont la protection demandait le plus de témérité. L’album parut en octobre – son pan-Africanisme fut remarqué (la chanson Zimbabwe devint l’hymne des forces armées du pays Africain, et 1980 vit Marley donner un concert à l’occasion de la stabilisation de la situation dans le pays), il symbolisait l’importance qu’avait prises les questions politiques dans la vie de l’artiste, dont les lectures étaient allées de la Bible et de Marcus Garvey à Malcom X et Angela Davis.
Chris Bohn, de Melody Maker, décrivit l’album « emprunt d’une passion renforcée par une analyse raisonnée et le plus beau chant que j’ai entendu depuis longtemps ».
Survival fut ainsi accueilli comme un retour au combat. Comme le notera Lloyd Bradley dans un texte contant l’histoire de l’enregistrement d’Exodus, Marley « avait réussi avec pour seule arme la volonté inébranlable de se rendre utile, le sentiment de ce qui peut être accompli si on aborde les vrais problèmes avec logique et compassion, sans se soucier des manifestes politiques. » A l’heure de la célébrité, son art n’était en rien transfiguré, contrairement à ce qui avait été craint à la sortie de Kaya.

L’année 1979 vit la renommée de Marley à son apogée en Jamaïque. Il profita du festival Reggae Sunsplash pour remuer le couteau dans la plaie ; interpréter Ambush in the Night était clairement le moyen de dénoncer des agressions dont il avait été victime de la part des mêmes personnes qui le considéraient comme un héros. « All guns aiming at me… They opened fire on me… » A ce moment, les armes affluaient plus que jamais vers Kingston, les combats de rue redoublaient d’intensité et le gouvernement avait quasiment abandonné tout espoir d’instaurer la paix individuelle que prônait Bob Marley. 

Survival
 
Parution Octobre 1978
Label : Island Records
Genre : reggae
A écouter : Top Rankin, Zimbabwe, Babylon System, One Drop
 
8/10
Qualités : Communicatif, engagé, lucide


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